Les nuits du Père-Lachaise
i Messieurs, ne nous pressons pas, je vous prie, il est encore jour, et la nuit prochaine est toutentière à nous; d'ailleurs, nous sommes les maîtres ici; le feu des cuisines ne va flamber qu'à notre commandement : ainsi procédons avec ordre. Sans ordre nous n'arriverons à rien , songez que nous sommes ici cent cinquante. Que chacun à son tour nomme le mets qu'il préfère, je l'inscrirai., mais du silence ! •
Celui qui avait parlé prit de nouveau la plume au milieu du lumulte , et l'approchant d'une immense feuille de papier-écolier, il attendit l'effet de son allocution.
11 n'éleva encore la voix que pour dire ■ I Vous savez , messieurs , que nous en étions à la secuon : Potages. Bergamolte, comment les désirestu , en purée ou à la tortue ?
-- Moitié de l'un, moitié de l'autre.
— Bien! Et toi. Faucheux?
— Au macaroni, avec une pointe d'ail.
— Soit! Et toi, la Pologne?
— A la turque, mêlé à de la cassonade.
— Et toi, iMoufflelon?
— A l'eau-de-vie.
— Comment ! à l'eau-de-vie ? Il „e s'agit pas ici d un punch, ma.s d'un potage... Si nous confondons lout... Je passe aux hors-d'œuvre.
— Qu'est-ce que ça, hors-d'œuvre?
— Par exemple, des huîtres , des crevettes, du beurre fra.s. du petit salé aux choux , de la chouoroute au naturel , des saucisses, du poivre de Mayenne, des cornichons, des figues sèches , du ihon manne... Que choisissez-vous ?
-- Ne choisissons pas, prenons tout. C'est plus crâne I ^
— C'est votre avis?
— Oui ! oui ! oui I >
Jean Pouilly, d'après ce tonnerre de oui, se hâta d ecnre sur la carte du menu : Tous les hors^d^œuvre. ii du ensuite :
€ Je passe aux entréos... Je compte sur la carte du restaurant : vingt-cinq entrées de bœuf divisées en biftecks et en filets. A mesure que je nommerai une sorte d'entrée, celui qui la préférera lèvera la main. Je proclame : Bœuf au naturel! »
Toutes les mains se lèvent,
€ J'écris donc : Cent cinquante bœufs au naturel pour un. Poursuivons : Bœuf aux choux ! >
Toutes les mains se lèvent une seconde fois.
• J'écris donc encore : Un bœuf aux choux pour cent cinquante. 11 serait plus simple , si cela doit con linuer ainsi, de demander en masse les vingt-cinq entrées de bœuf.
— Demandons-en la moitié seulement, dit une voix; nous nous rabattrons sur le mouton.
— Est-ce convenu?
— C'est convenu . i
Douze entrées de bœuf y écrivit sur la carte du menu Jean Pouiily, qui , s'adressant ensuite aux cent quarante-neuf convives, ses camarades, les interrogea ainsi :
€ Aimez-vous le gras-double ?
— Quelle demande !
— Je le désirerais à l'eau-de-vie, si c'était possible.
— Bon! voilà Mouffleton qui revient encore à
son eau-de-vic. Mais l'eau-de-vie, dans les meilleures
sociétés, ne se prend qu'au second service. Nous arrêtons que nous mangerons du gras-double à la lyonnaise.
— El à la façon de Caen.
— El à la poulette.
— Aulant dire que nous les prenons tous. Soil! Tous les gras-doubles. Je vous propose maintenant du veau ! n
On eniendit murmurer autour de la salle : < Oh i le veau ! Mais c'est très-bon le veau ! mais c'est délicieux !...
— Comme il faut pourtant, messieurs, continua Jean Pouilly, que nous mangions aussi de la volaille, je serais d'avis que nous fussions sobres de veau... Bergamotle, qui a le goûl fin et Tàme sensible, va nous dire, au nom de la société, quels sont les morceaux de l'animal qui auront le choix. J'écris sous sa dictée. >
Bergamotle, flatté de celte distinction, se leva et dit : « Je demande pour la société : de la tête de veau, des pieds de veau, du foie de veau, de la langue de veau, des oreilles de veau , des côtelettes de veau , des cervelles de veau, des rognons de veau, des rizde-veau...
— Mais c'est toulle veau, > fit observer Pélroquin. Jean Pouilly fit un geste d'indulgente résignation
et s'écria : ^
QUELS SONT CES HOMMES? Il
( Nous voici à la volaille ! Je lis que la maison nous offre sur sa carte des pluviers dorés.
— Ah ! bah ! ah ! bah ! ils seraient mal dorés.
— Vanneaux...
— Non , non ; ne donnons pas dans Tinconnu.
— Bécassines...
— Pas de ça non plus.
— Perdreaux rouges...
— Seront-ils rouges? Qui est-ce qui nous en répond?
— Que voulez-vous alors, en fait de gibier? i demanda Jean Pouilly qui répéta trois fois sa question avant qu'il lui fût répondu.
Une seule voix formée de cent quarante-neuf voix, répondit enfin :
< De Toie aux marrons ! de Toie aux marrons !
— J'allais vous le proposer, dit celui qui avait la plume, le grave Jean Pouilly. Sous le titre : VolailleSy je mets donc : Oie aux marrons. Reste à savoir, messieurs, combien nous en demanderons. Une oie pour chacun , c'est trop ; un quart ce n'est pas assez. Une demi-oie pour chacun me paraît assez raisonnable. Je propose donc soixante et quinze oies aux marrons.
— C'est peu, murmurèrent plusieurs.
— Ce n'est pas assez.
it QUELS SONT CES HOMMES?
— Mettons -en quatre-vingts, répliqua Jean Pouilly; tant pis s'il en reste! >
Ce chiffre apaisa les mécontentements , et le secrétaire gastronome allait profiler de la trêve pour aborder le paragraphe : Poissons ^ lorsqu'un des garçons du marchand de vin entra dans la salle, suivi d'un autre garçon, plus élégamment mis, qui tenait la serviette rejetée sur le bras gauche et une assiette dans la main droite.
i Ces messieurs ont-ils arrêté le menu de leur diner ? >
Il lui fut répondu sur ce ton :
« Est-ce que nous sommes à Theure ici?
Les deux garçons se retirèrent.
Jean Pouilly reprit aussitôt :
c Quels poissons voulez-vous? Faucheux a la parole.
— Je la cède à Pétroquin, dit modesiemeRl Faucheux. C'est Torateur de la troupe. Dis-nous ton goût, Pétroquin, ce sera le nôtre?
— Vous voulez savoir mon goût ? dit Pétroquin : je crois que le poisson qu'il nous convient de manger, parce qu'il est irritant, digestif, haut en goût, caustique, et qu'il est relevé d'ailleurs par une pointe de vinaigre et beaucoup de poivre, c'est le hareng saur.
— Bravo! Pétroquin, bravo! cria-t-on sous les
QUELS SONT CES HOMMES? i5
voûles du Bon-Vivant. Adopté à runanimilé le hareng saur ! i
Il fut aussitôt dem;)ndé cent cinquante harengs saurs.
€ Messieurs, dit ensuite le président Jean Pouilly, nous louchons au dessert ; nous avons à choisir entre Tomelette au sucre, romolcttc aux pommes, l'omelette au rhum.
— Si nous la demandionsau jambon? dilFaucheux.
— Non ! au rognon ?
— Non ! au petit salé ?
— Mais, messieurs, nous sortons tout à fait des conditions du dessert alors , et nous rentrons dans le dîner ; vous rebroussez au potage.
— Du moment où Ton n'est pas libre , murmura Faucheux, de dire le dessert qu'on souhaite, autant vaut s'en aller.
— Vous voulez une omelette au jambon pour dessert? je ne m'y oppose pas, reprit le président du banquet : chacun son goût. Mais, en ce cas, permettez-moi de suivre le mien : je prendrai pour mon dessert des haricots blancs.
— Je ne vois toujours pas venir les vins , ni les eaux-de-vie, grommela Mouffleton.
— Silence! Mouffleton.
— Je te dis, Jean Pouilly, que je crève de soif, depuis que tu me fais passer tant de plats sous le nez.
lé QUELS SONT CES HOMMES?
— Je continue à meilrc aux voix le dessert. Qui veut des fruits ?
— Personne. A bas les fruits!
— Mort aux fruits 1
— Passons donc aux vins ! cria une voix , écho de celle de Mouffleton.
— Messieurs , reprit alors gravement Jean Pouilly, je vous dirai que la cave nous offre une vingtaine d'espèces de vins différents, tant blancs que rouges.
— Pas de préférence! du blanc et du rouge , et de Feau-de-vie, dit Mouffleton, et abondamment!
— Et du mâcon vieux!
— Et du sauterne !
— Et du beaune!
— Et du bourgogne !
— Et du bordeaux ! i
Rien que rémission des divers noms des vins mettait en feu la cervelle de ces cent cinquante convives. Quelle ivresse se préparait!
€ J'ouvre un avis, dit Bergamotle.
— Voyons ton avis et vile, et que ce soit fini pour toujours , lui cria-l-on impatiemment de tous les coins de la salle ; voilà assez d'écriture; cette encre nous fait mal à voir.
— Au lieu de nous tant chamailler pour savoir es vins que nous boirons, repartit Bergamotte,
coupons court à la dispute, en demandant la cave tout entière du marchand de vin : les bons et les mauvais, les rouges et les blancs y passeront. >
La proposition étonna, mais elle fut acceptée.
Mouffleton courut se jeter dans les bras de Bergamolte.
Jean Pouilly se hâta d'écrire à l'article: Vins y