‹ Les nuits du Père-LachaiseChapitre 12 sur 40 · UN DOMESTIQUE FIDÈLE · texte numérisé non relu

UN DOMESTIQUE FIDÈLE

celte occasion parliculière, eux qui avaient eu les plus belles occasions et avaient su en profiler. On estima avec raison que lord Glenmour et le comte de Madoc étaient d'autant plus frappés des charmes de la magnifique comtesse de Wisby, qu'ils gardèrent une neutralité très-significative. En hommes supérieurs , ils comprirent le danger d'une lenialive sans succès. Ils laissèrent aux autres, aux habiles du second ordre, la maladresse de risquer des démarches dont le résultat devait être infailliblement le ridicule. Ils poussèrent même le stoïcisme jusqu'à ne pas se parler entre eux de la comtesse de Wisby ([uoiqu'ils fussent aussi liés que peuvent l'être deux hommes qui poursuivent journellement le même but avec des avantages rivaux. L'abnégation fut d'autant plus héroïque qu'ils avaient élé éblouis tous les deux de la beauté de cette jeune femme, brillante étoile qui se révélait tout à coup dans le ciel azuré de la cour. Quand ils se voyaient, ils causaient chasse, chevaux, dîners, concerts, jamais de la seule chose dont ils avaient le cœur et l'esprit ardemment préoccupés. Ils cherchaient si bien h se tromper réciproquement, quoiqu'ils ne fussent pas plus l'un que l'autre dupes de leur jeu, que lord Glenmour ayant rencontré au club le comte de Madoc , lui dit avec une parfaite indifférence :

AU DELA DU TOMBEAU. i-49

€ Je ne puis plus vivre à Londres; Tennui m'y lue. Je pars dans huit jours pour Tltalie. »

(le à quoi le comle de Madoc avait répondu :

<t C/eslsingulicr, cher lord, j'allais vous dire aussi que je pars dans huit jours pour la France. Je m'ennuie à périr en Angleterre. >

Au bout de huit jours, les deux voyageurs n'étaient pas plus partis l'un que l'autre et se retrouvaient à la cour, à un lever de la reine, au moment où elle passait dans ses appartements suivie des demoiselles d'honneur et s'appuyant sur le bras de la belle comtesse de Wisby.

Ce fut pendant ces combats sourds et livrés seulement avec les armes invisibles de la jalousie et de la plus grande prudence, que se produisit à Londres un événement fort singulier par les circonstances qui l'accompagîièrent, et parles rapports qu'il eut avec l'histoire dont nous nous occupons ici.

l-FON r.OZL^S. — i. 13

La saison où les acteurs français viennent en représentation à Londres commençait. Déjà quelques artistes célèbres avaient débuté devant le public d'élite qui s'est fait une habitude de les applaudir par ton encore plus que par une intelligence bien nette de leur mérite. Jusque-là rien d'extraordinaire n'avait distingué cette année théâtrale des précédentes, lorsiju'un soir on vit paraîlr e , dans le rôle de Henriette, des Femmes s avanie s , une actrice qui avait pris sur l'affiche le nom deM^^^deSaint-Gratien. Ce ne furent certes ni sa diction ni son jeu qui lui valurent la prodigieuse surprise qu'elle causa à une

partie delà salle et pariiculièremenlaux spectateurs des locjes d'avant-scène , occupées par les membres dti club des Dangereux.

Celte surprise si unanime se manifesta par un murmure flatteur pour celle qui la causait. Elle obtint pour la Jemnie un suffrage que Tactrice était loin de mériter. M^^® de Saini-Gralien fut applaudie presque à chaque vers, et souvent interrompue par une pluie embaumée de bouquets. Ce qui venait d'attirer ce triomphe universel sur une acirice plus que médiocre, c'était sa ressemblance vraiment inouïe avec la comtesse de Wisby, la demoiselle d'honneur de la reine. M^'® de Saint-Graiien avait le même visage, la même chevelure noire et abondante, la même expression dans le regard, la même coupe de visage ; elle avait son sourire, sa taille et sa gracieuse tournure ; enfin c'était elle, moins le son de la voix , différence que peu de personnes pouvaient constater, irès-peu ayant entendu parler la comtesse de VVisbv.

Le reste de la soirée se passa à s'entretenir de cette ressemblance fabuleuse ; le lendemain on s'occupa beaucoup de savoir d'où venait cette actrice, et tous les détails qui se rattachaient à son existence. Ces sortes d'enquêtes sont des plus faciles. Entre Paris et Londres, il n'existe pas plus de secrets diplomatiques que de secrets domestiques. On sut

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bicHlôt que M^^** de Saint-Gralien ne s'était faite actrice que comme quelques jeuucs gens riches font leur droit, c'est-à-dire pour avoir une profession à faire ii[raver sur leurs cartes de visite. Sa profession réelle était d'aimer. Mais quoi? Tout. Le plaisir d'abord et le plaisir ensuite. Elle aimait à avoir un bel appartement, une jolie voilure, des femmes de chambre, un bon cuisinier, un groom, et à recevoir chez elle les gens qui l'amusaient par leur esprit et leur gaieté. Elle n'aurait jamais conquis ces avantages en restant chez elle à peindre des éventails, sa première |)rofe8sion. En montant sur les planches d'un théâtre, elle eut ce qu'elle voulut avec une facilité dont elle fut elle-même effrayée. Elle ne pouvait pas encore deviner, car elle était trop jeune pour cela, qu'elle serait un jour une célébrité du genre, la première parmi une classe de femmes qui devait plus tard abondera Paris et suivre son exemple; une de ces individualités dont il ne faut pas chercher le portrait dans La Bruyère , car elles n'existent que depuis quelques années. Elles ont à la fois la beauté, l'esprit, la finesse, la prodigalité, l'ordre, la rouerie, la magnificence et l'économie; elles ont beaucoup de vices ([u'on est loin de leur supposer; mais celui qu'on leur suppose avant tous les autres, celui-là, c'eèl précisément celui qu'elles n'ont pas, et qu'elles se garderaient bien d'avoir,

sachant qiron ne fait durer les belles étoffes qu'en ne les exposant pas trop à Pair. Leurs analogues du xvni® siècle étaient de pauvres innocentes à coté d'elles, et Manon Lescaut mourant d'amour leur paraît atissi extraordinaire , aussi impossible, que Marion Delormc expirant de faim et de l'roid dans un grenier.

Paris qui donne , quelipiefois avec esprit, des noms de guerre à tous ceux auxquels il fait, en passant, une réputation, avait surnommé M'^^ de Saint- Gralien, Mousseline, sans qu'on puisse dire au juste pourquoi. Était-ce parce qu'elle atïectionnail le tissu ou le parfum de ce nom , ou bien parce qu'elle éveillait, par la légèreté de sa taille et la blancheur de son teint, l'idée aérienne de la mousseline? On ne saurait le dire. Mais tel était son surnom ; Mousseline. Et Mousseline est celle qui eut pour premier amant, c'est vous qui me l'avez rappelé, monsieur le marquis, le major de Morghen, lue en duel pour elle, et sur le tombeau duquel s'agite la sonnette dont le vent nous apporte les mélancoliques vibralions , la sonnette du parricide.

En rentrant dans son magnifique hôtel , situé dans Belgrave-Square , le soir après le spectacle , Mousseline trouva deux billets, avec armes et devises. Dans l'un , lord Glenmour lui demandait la faveur d'être reçu chez elle le lendemain dans la

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soirée, sachant (nrdle ne jouait pas ; Jans l'autre , le conile de Madoc sollicitait la même grâce, pareillement pour la soirée du lendemain.

i Déjà ! s'écria t-elle ; lequel accepterai-je ? »

Elle sonna; une fdie de Thôtel parut,

< Connais-lu ce non)-là ? lui denianda Mousseline.

— Oli! madame! lui répondit la tille de riiôlel dans une interjection qui renfermait l'admiralioii, le respect de toute domestique anglaise i)our la fortune, et sa profonde vénération pour les litres.

— El connais-tu aussi ce nom-là ?

— Oh! madame! répéta la fdIe de Thôiel sans varier Tinflexion de son oh!

— Très-bien, dit alors Mousseline; j'en sais assez. Voilà deux oh! qui fixent mon opinion. >

La fdle de Thôtel s'étant retirée, Mousseline appela les gens (ju'elle avait ameiiés avec elle de Paris, el qui se composaient d'un cuisinier, d'une femme de chambre et d'un groom.

1 II s'agit, leur dit-elle solennellement, de montrer ma maison avec avantage ; vous me coujprenez ? 11 faut attirer, fixer, et par conséquent, charmer, éblouir, fasciner, ravir l'insulaire. J'ai compté sur vous pour m'aider dans cette utile entreprise... Eurydice, dit-elle ensuite à sa femme de chambre, celle qui l'accompagnait au théâtre, l'habillait, la coiffait, la faisait belle enfin, tu vas te signaler...

iSft MOUSSELINE.

— Tu me dois trois mois , répondit celle-ci.

— Ce n'est pas une raison pour me tutoyer en plein nez.

— Tu me dois trois mois, ou, si tu le préfères, vous me devez trois mois.

— Je vous donne cinquante francs par mois, Eurydice.

— Oui ; mais tu ne me les donnes pas. Je suis à découvert de cent cinquante francs.

— On vous les donnera.

— Quand ?

— Quand elle m'aura payé les six mois qu'elle me iToil aussi , répondit le cuisinier de Mousseline.

— Je te les donnerai dès que j'en aurai , vieil ours !

— On n'appelle pas son père vieil ours.

— Et comment Tappelle-t-on ?

— On le paye d'abord.

— Voyons, petit père. Nous réglerons nos comptes à noire retour à Paris, où nous ramènerons les galions d'Espagne.

— Faire attendre un père ! Un cuisinier , je ne dis pas...

— El un frère? s'écria le groom.

— Toi aussi , lu parles , tu fais la tète , dit Mousseline en lançant un soufllet au groom , qui pirouetta comme une toupie d'Allemagne. Allrape !

Je l'ai habillé à neuf, je fai épingle comme une poupée...

— C'est |»as vrai; ma culotte de velours cerise que voilà est déchirée ; elle craque au genou.

— Tu mens ! c'est toi qui craques.

— Si ! regarde.

— Non ! elle ne craque pas. »

Aulre soufflet.

^ Ah ça ! dit le père deM^*^ de Saint-Gratien, qui s'appelait Trabucq , tu veux donc égorger toute ta famille?

— Ma famille m'embête. Sans moi elle n'aurait ni feu ni lieu. Vous, mon père, vous porteriez des journaux littéraires et politiques, mécaniques et agricoles, dès qualre heures du matin ; loi, Eurydice, tu raccommoderais des chaussettes ; et toi , Félix , lu vendrais le soir , sous les portes cochères , des allumettes mouillées allemandes. Songez que je vous ai pris dans l'obscurité la plus profonde pour...

— Pour être ton cuisinier.

— Pour être ta femme de chambre.

— Pour être ion groom.

— Si décidément votre sort ne vous convient pas, dit Mousseline, vous n'avez qu'à parler ; je vous rends à votre splendeur première. Réglons.

— Oui, réglons.

— Il m'est dû six cents francs, dit le premier, le cuisinier paternel.

— Moi cent vingt francs, ajouta le groom.

— Moi cent cinquante francs, dit la femme de chambre.

— Et c'est pour une misérable somme de huit cent soixante et dix francs , parents dénaturés ! que vous renoncez à la fortune qui vient à vous ? Mais puisque vous le voulez... soit ! i

Mousseline se leva i)Our aller à son secrétaire.

< Décidément , ajoula-t-elle en s'arrêtant , vous ne voulez pas m'aider à diminuer deux milords?...

— Anglais? s'écrièrent à la fois le vieux Trabucq, Eurvdice et Félix.

— S'ils n'étaient pas Anglais , est-ce que je les recevrais? Mais non, vous voulez partir, manger en frais de retour la misérable somme que je vousdois.

— Quand viennent donc ces gros Anglais?

— Ce soir.

— C'est tout le portrait de sa pauvre mère, dit entièrement radouci le vieux Trabucq , en montrant sa fille Mousseline à ses deux autres enfants.

— Je le plisse pour ce soir une robe de tulle un peu salamandre, dit Eurydice.

— Tout ça , c'est de la fine fleur de blague , dit le jeune Félix; je ne monterai pas derrière la voilure si je ne suis pas réglé.

— Vous manquez de respect ;i voire aînée, Félix, (lillepcrcTral)iic(i ; allons donc! suspecter la bonne foi de voire sœur !

— Pique-le à Tail, ion re8'J)ect.

— C'est à moi mainlenant que vous manquez de respect, drôle ! >

El le |)ère Trabucq lança à son jeune fds un coup de pied dans la culotte cerise.

< Bon! cria Félix, voilà qui achève la culolle de velours cerise. Ça m'est égal ! ça m'est égal !

— Ceci pour t'en faire une autre, dit Mousseline en jetant sur la tête de Félix une belle robe en velours noir; quatre cents francs, rien que ça !

— Merci, sœur, merci, ma Irès-cbère sœurl s'écria Félix; c'est irop beau pour en faire une culolle, merci ; j'en ferai de l'argent , c'est mieux porté. La culotte cerise est encore toute neuve.

— Il est charmant, ce chou! dit Mousseline. Ah çà! mainlenant que nous voilà d'accord, entendons-nous bien pour ne pas manquer le coup. (>omme je vous l'ai dit, les milords viennent ce soir.

— Au feu, les casseroles, cria le vieux Trabucq.

— Et vous , reprit Mousseline en s'adressani à son frère et à sa sœur, soyez ce que vous devez toujours être : des serviteurs élégants, distingues, fashionables.

ICO MOUSSELINE.

— Et pas chers , > dit Félix en s'en allant.

Qu'on juge si lord Glenmour et le comte de Madoc furent Tun et Taulre ravis d'avoir une occasion de réparer une partie de Tespèce de tacite défaite qu'ils avaient éprouvée auprès de la comtesse de Wisby. Mousseline n'était pas la comtesse, il est vrai, mais c'était à coup sûr ce que son ombre pouvait offrir de plus charmant et de phis gracieux. Puis un vent sur lequel les habiles ne se trompent pas faisait prévoir que Mousseline aurait bientôt la vogue; et il fallait à tout prix monter en triomphateur dans son char. Seulement , les deux candidats à Taltention de la comtesse de Wisbv allaient , sur un terrain plus ferme , se trouver encore une fois rivaux; et entre de pareils hommes, la rivalité, c'est la guerre, c'est tout! c'est la guerre de l'or, de la naissance, de l'esprit, de l'épée! Qui cède est mort!

A dix heures du soir, le lendemain , lord Glenmour qui s'était fait précéder par tout ce qu'il y avait de belles fleurs dans les serres de Londres, se présenta chez Mousseline , et il eut la satisfaction , en entrant, de les voir sur les consoles et sur la cheminée. Il fut reçu avec cette grâce naturelle et facile qui est le partage des Françaises, et qui sauve si adroitement la torture des préliminaires. Lord Glenmour parla beaucoup du plaisir qu'il avait

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goûté en entendant une nelrice si remarquable , et il vanta ensuite la France en homme qui Taime el Ta étudiée. Il s'aperçut, après quelques minutes de conversation, que les fleurs ([u il avait envoyées le matin à Mousseline étaient dans deux vases de por- , celaine de Chine d'une dimension et d'une richesse comme on est peu habitué à en voir sur la cheminée des hôtels garnis de Londres. Cette observation silencieuse et grosse de suppositions fut remarquée de la gracieuse Mousseline, qui dit à lord Glenmour :

< Comment trouvez- vous ces fleurs?

— Elles n'ont rien, répondit celui-ci, d'extraordinaire pour la saison.

— Elles sont magnifiques, milord, et nous n'avons pas mieux en France ! s'écria Mousseline. Mais c'est étonnant! ajouta-t-elle, vous autres. Anglais, vous avez à profusion tout ce que vousfl'avez pas. Vous faites des fleurs avec du charbon el des ananas avec du coke.

— Mais nous faisons venir les jolies femmes de F^aris.

— Milord, on voit que vous êtes distrait, rien qu'à votre réponse.

— Moi distrait! quand je dis la vérité. Quelle épigramme !

— Ces vases vous préoccupent beaucoup.

LÉOH GOZLAN.— 1. , 14

— J'examine leur forme... un peu surannée...

— Ne seraient-ils pas de votre goût? demanda Mousseline en soulevant à grand'peine un des deux vases et en rapportant à lord Glenmour.

— Je trouve, répondit celui-ci en prenant le splendide vase de Chine entre ses mains, que ces vases sont du plus détestable goût qu'on puisse imaginer.

— Mais voyez pourtant ces paysages fantastiques; ces personnages si richement enluminés; cet or...

— D'abord ces vases ne sont pas de la Chine; ils ont été fabriqués aux Indes par la Compagnie. Aux yeux des connaisseurs véritables, cela suffit pour leur ôter toute valeur.

— De rindulgence , milord ! de l'indulgence ! C'est un cadeau que je viens de recevoir.

— Du comte de Madoc , pensa lord Glenmour ; j'en étais sûr ! »

II reprit :

€ Je souiicns, madame, que pour envoyer un pareil cadeau, il faut n'avoir jamais mis les pieds dans les salons de Worton, si riches en porcelaines de Saxe et de Chine, ni dans les magasins de Bolden, fameux par ses vieux Sèvres. Quel choix! des porcelaines de la Compagnie! Comment peut-on avoir un si mauvais, un si détestable goût? >

Et en disant cela, lord Glenmour laissa tomber tout

a coup le beau vase en porcelaine de Chine qui se brisa sur le lapis en vingt morceaux.

€ Monstre! s'écria Mousseline en appliquant un vigoureux souffleta lord Gleninour.

— Merci! dit Glenniour. Demain, j'espère vous faire connaître comment doivent être des vases dignes de vous être offerts.

— Vous n'en êtes pas moins un monstre ! i répéta Mousseline.

Elle sonna. Elle dit à Eurydice , sa femme de chambre : ^

i Emportez vile ces débris et enlevez toutes les fleurs qui sont ici! Dégarnissez, dégarnissez ces consoles et celte cheminée ! >

En un instant Mousseline fut obéie.

i Je comprends, pensa Glenmour, le comte de Madoc va venir.

— Quel est votre état? demanda ensuite Mousseline à lord Glenmour.

— Marin, madame, capitaine de frégate.

— J'ai cru à votre action que vous étiez marchand de porcelaines et que vous éprouviez le besoin de casser les miennes pour les remplacer. »

La sonnette de Tantichambre fut vivement ébranlée.

Le valet de pied vint annoncer :

€ M. le comte de Madoc.

— Faites entrer, > dit Mousseline.

Lord Glenmonr se leva pour saluer son rival,

Onze heures sonnaient à la pendule.

Il est inutile de dire que les deux rivaux , les deux Dangereux , ne furent pas surpris de se rencontrer dans le salon de Mousseline. Ils ne manquèrent pas cependant d'exprimer leur étonnement et surtout leur bonheur de se revoir , après toutefois que le comte de Madoc eut salué la maîtresse et Teui remerciée d'avoir agréé sa visite. Quand les compliments de rigueur furent faits , le comte la félicita avec une lenteur d'élocution qui ne ressemblait pas à la manière pétulante de lord Glenmour , sur l'extrême et délicieuse originalité de sa toilette du soir.

La toilette de Tacirice élait charmante en effet.

tCG LES DEUX DANGEREUX.

Le tissu délicat dont elle avait reçu le surnom en faisait tous les frais. Elle se cachait comme une rose au milieu de ce buisson de mousseline plein de plisel touffu d'accidenls gracieux. Ses yeux dardaient de doux rayons noirs du fond de ce joli nid de mousse blanche. Elle semblait une naïade antique sortie du bain , descendant Tescalier diaphane d'un nuage ; elle rappelait les plus vaporeuses créations de la Mythologie. Assise et ciselée dans les plis droits de sa robe, c'était Psyché ; debout et marchant , c'était Héro allant sous ses voiles de nuit, au sommet de la lour d'Abydos , allumer la lampe alimentée par rhuile des olives de Candie ; c'était un camélia , changé tout à coup par une puissance féerique en une jeune femme; enfin, c'était mieux que tout cela , c'était presque la comtesse de Wisby , mais la comtesse avec cette grâce qu'elle n'avait pas encore alors.

« Milords ou messieurs, n'importe, dit Mousseline, j'ai plus d'intérêt que vous ne pensez à me montrer à vous ce soir , dans ce costume de neige.

— Quel intérêt? dit le comte de Madoc ; serait-ce celui de paraître plus jolie qu'hier? Mais c'est impossible! Vous êtes toujours mieux sans jamais changer.

— Je vous préviens , mademoiselle , dit lord

Glenmour , que le comle de Matloc est quelquefois Irès-nébuleux dans ses éloges.

— Mais j'ai fort bien compris, monsieur le comte, dit Mousseline. En France, on comprend toujours un compliment. Vous ne devinez pas pourquoi je suis blanche comme un lîl de la Vierge ce soir ? H faut vous rapprendre : c'est que je veux essayer sur vous Teffel que je produirai après-demain au spectacle dans le rôle de Valérie , avec ce costume. Je joue après-demain Valérie.

— Vous serez admirable , sublime! dit le comte de Madoc.

— Vous aurez le succès que vous avez eu hier dans la comédie des Femmes savantes^ ajouta Glenmour.

— Vous me gâtez, altesses.

— Il me vient une idée bizarre, reprit le jeune comle de Madoc, qui s'observait autant qu'il observait son rival; après-demain vous aurez, pour vous voir jouer, une salle magnifique... '

— Tous les billets sont déjà pris , interrompit Glenmour.

— Tous les billets sont pris ! exceptez les miens, j'espère, dit Madoc.

— Comle, vous espérez à tort, car il n'y a plus de billets pour la représentation d'après-demain. J'ai fait prendre depuis ce matin, sachant que made-

raoiselle jouait après demain Valérie^ tous les billets au bureau.

— Alors, milord, reprit le comte de Madoc, cachant le dépit de sa déception, je vous prierai de me céder des places; celle faveur...

— C'est une faveur, en effet, que je crois vous faire en vous les cédant. >

Glenmour remit alors avec orgueil deux places de galerie à Madoc, qui les renferma dans son portefeuille.

€ Voyons cette idée? s'écria Mousseline, après avoir remercié Glenmour de cet acte suprême de galanterie, je n'aime pas attendre. Après-demain au soir, disiez- vous, j'aurai une salle magnifique, et puis...

— La cour, les princes , la noblesse , la bourgeoisie, le peuple, deux mille personnes prêtes à vous admirer, à vous applaudir, seront réunies, reprit le comte de Madoc, et attendronl, dans une religieuse impatience, que vous paraissiez.

— Jusqu'ici, comte, interrompit le brillant Glenmour, je ne vois pas , pardonnez ma franchise , la bizarrerie de votre idée.

— Amiral, riposta le comte avec un noble sangfroid, vous tirez avant la déclaration de guerre. C'est delà piraterie pure. Attendez, de grâce.

— Attendez , reprit Mousseline fort attentive. Poursuivez, comle...

— Vous, pendant ce temps-là, vous êtes dans les coulisses, vous disant : c Quelle gloire ! quel bonheur d'être moi ! Je suis jeune, je suis belle , je suis suivie, eiitourée, et dans un inslant, dans quelques minutes, dès que je paraîtrai sur la scène, je serai couverte d'applaudissements et de fleurs, p Quelle royauté vaut celle-là? La double royauté de la beauté et du talent ! Eb bien ! si à ce moment-là, Thomme que vous aimez...

— Comte, cette supposition...

— Qu'y trouvez-vous d'étrange? Mademoiselle peut aimer.

— Certes ! oui , s'écria Mousseline , cela se voit dans ma profession.

— Mademoiselle en convient, vous le voyez, dit Madoc avec un ton de gravité qui confondit Glenmour.

— Du moment où mademoiselle en convient, reprit celui-ci, il y aurait de l'indiscrétion à ne pas lui demander qui elle aime. »

Chacun commençait à être parfaitement dans son rôle.

^ Si le comte de Madoc n'était pas là, répondit Mousseline , je vous dirais qui j'aime , milord. Mais achevez, comte, i

Jamais réponse de sibylle n'eut deux tranchants mieux affilés! Qui donc devait espérer de Madoc ou de Glenmour?

Le comte de Madoc continua ainsi :

< Or, si cet homme que vous aimez, venait vous dire à cette minute suprême pour vous, à celle minute d'enivrement : < Si vous m'aimez, mademoiselle, donnez-m'en une preuve éclatante, unique, immédiate, une preuve sans exemple; cette preuve, la voici : vous ne paraîtrez pas, vous ne paraîtrez plus en public ; à l'instant même, quittez le ihéàlre !

— Mais le prince ; mais la cour venue pour vous voir? — Qu'importe ? — Mais le peuple qui attend?

— Qu'importe encore? — Si vous m'aimez, vous dis-je, laissez tout, bravez tout ; venez telle que vous êtes là , montez dans ma voiture , et sortons par la petite porte. Pour moi, tombez tout à coup du sommet de la gloire dans les abîmes de l'obscurité. »

• — Tiens ! s'écria Mousseline, c'est assez romannesqne !

— Aucune femme , repartit lord Glenmour, ne serait capable d'un pareil sacrifice , et votre idée n'en séduira aucune.

— Je le crois moi-même, reprit le comte de Madoc.

— J'en ai peur, dit à son tour Mousseline.

— Et pourtant si j'aimais une actrice, ou plutôt, se reprit tout à coup le Dangereux , si une actrice m'aimait , je voudrais la mettre à cette singulière épreuve.

LES DEUX DANGEREUX. iTft

— Ce serait une lonlalive inutile, dangereuse, décevante. Aucune femme ne ferait cela , comte ! allons donc I

— Milords et messieurs , dit Mousseline en se mettant à toucher du piano , voici bientôt minuit , disons du mal des femmes , je vous accompagnerai en musique.

— Ce n'est pas du mal des femmes que je veux dire, riposla Glenmour ; je prétends dire seulement en leur refusant ce dévouement exigé par le comie de Madoc, qu'elles ne le montreraient pas, parce qu'elles ne croiraient aucun homme digne de le mériter,

— Milord , reprit le comte de Madoc, vous vous êtes tiré fort adroitement d'un très -mauvais pas.

— Comte, je vous serai toujours obligé de m'accorder vos encouragemenis ; mais, pour en revenir à voire thèse, comte , je désire que mademoiselle , meilleur juge que nous, décide si elle est réalisable , possible. Je la tiendrai même pour telle si l'on me cile un seul exemple.

— Qu'elle soit raisonnable ou non , répliqua Madoc, qu'elle soit fondée ou non sur des exemples, je vous assure, milord, que si j'avais un rival auprès d'une actrice, il pourrait bien m'arriver d'exiger cela d'elle.

172 LKS DEUX DANGEREUX.

— Par la force? Vous Texigeriez par la force, comte?

— Milorcl , par la force de Tamour.

— Vous échoueriez peut-élre comme un autre.

— Le doute est permis, milord. Mais enfin , pourquoi échouerais; je? La question devient si personnelle...

— Parce que, comte, votre rival sachant vos projets, pourrait, à son tour, dire à Tactrice disputée : I Et moi, madame, si vous m'aimez, je vous engage à paraître devant le public. ï»

— Ce serait à elle, milord, à faire un choix... Oseriez-vous faire un choix ? ajouta le comte de Madoc en prenant avec délicatesse, en cueillant, si Ton peut s'exprimer ainsi, la divine main de Mousseline.

— Vous ne songez pas , répondit à son tour Mousseline, à mon embarras personnel. Vous en parlez à voire aise. Que faudrait-il faire, dites, si je les aimais tous les deux ?

— Nous n'avions pas pensé à celle-là 1 > dirent Madoc et Glenmour en se regardant avec une stupéfaction qui se termina par un éclat de rire auquel Mousseline elle-même prit part.

Celte scène n'était que le prélude du grand drame d'acharnement qui allait se jouer entre ces deux jeunes gens autour de Mousseline, n'ayant pu se jouer aux pieds de la comtesse de Wisby. S'étonner de ce

LES DKUX DANGEREUX. 4 73

que deux genlilslionimes , (]vm\ Dangereux, se disposasscnl à déployer lanl de finesse el d'ardeur pour conquérir le cœur ou la possession d'une femme en apparence si facile, c'est oublier que les joueurs n'ont jamais |)lus de rage que lorsque, après avoir perdu de fortes sommes , ils sont réduits à jouer des sommes médiocres , reste d'une nuit de concentration irritée. Qu'importe la moralité de Mousseline , qui d^ailleurs était loin d'avoir alors la célébrité qu'elle eut plus lard? Du moment où l'un la voulait, il ne fallait pas que l'autre l'eût, et ils la voulaient tous les deux , parce qu'elle ressemblait à la belle comtesse de Wisby, parce que, à cause de celle ressemblance inouïe, elle allait être à la mode à Londres, et enfin aussi parce qu'elle était infiniment jolie, ce qui n'ôlait rien à l'importance de ce défi.

Lord Glenmour et le comte de Madoc avaient trop l'usage du monde pour n'avoir pas compris l'intention de Mousseline lorsqu'elle s'était levée pour aller à son piano et qu'elle avait dit en quittant sa place : « 11 est minuit. ?» Cela voulaitdire clairement : « Messieurs, il faut nous séparer, il est tard, t Mais ici commençait un épisode nouveau du grand drame entre les deux Dangereux.

Un moment on put croire, à un mouvement de lord Glenmour pour se lever , que le comte de Madoc quitterait aussi sa place, et que tous les deux s'en

Lion GOZLAR. 1. IS

174 LESDELX DANGEREUX.

iraient. Mais le comte de Madoc ne s'éiant pas levé , le capitaine Glenniour s'était assis de nouveau, et ni Tuii ni Taulre en somme ne paraissaient disposés à se retirer.

Voyant que ces messieurs désiraient rester encore quelques instants chez elle, Mousseline sonna et elle dit à son groom de mettre sur la table quelques pièces froides, du vin de Bordeaux,' du vin de Champagne et des liqueurs.

Si le visage de chacun de ces deux messieurs parut rayonnant de plaisir et de reconnaissance à cette idée de Mousseline qui leur offrait celte collation , leur pensée à Tun et à Tauire fut : < C'est très-bien, mais j'aurais mieux aimé être resté seul pour souper en têie à tête avec Mousseline. »

. On prit place autour de la table.

I Je n'ai pas fini de vous expliquer tout mon système , reprit le comte de Madoc en découpant élégamment du jambon.

— Quel système? demanda Glenmour.

— Mon système de grand dévouement.

— Comment ! il n'est pas fini ? dit aussi Mousseline. Vous obtenez de l'actrice qu'elle quille sa profession , qu'elle vous suive...

— Ou vous ne l'obtenez pas, interrompit Glenmour. Mais enfin vous l'obtenez: soit. Que reste-il à dire?

— H reste à dire , reprit Madoc , q"e je ne Tenlèverais pas ainsi aux succès du théâtre pour la mener dans un grenier, dans une chaumière enfumée. Je la conduirais ensuite dans mon château aux environs de Londres.

— Ah! vous avez un château, comte? demanda aussitôt Mousseline , qui ne parut pas fâchée de cette conclusion.

— Le mien est voisin de celui du comte , ajouta Glenmour.

— Oh ! vous avez aussi un château , milord?

— El là, continua le comte de Madoc, nous passerions, elle et moi, une saison entière. Je lui ferais goûter tous les plaisirs de son âge et de son goût. Ne faut-il pas une récompense au dévouement?

— C'est la morale de la fable , reprit Glenmour.

— Vous appelez cela une fable, miTord? Jai, vous le savez, un des plus beaux châteaux qu'on puisse voir, poursuivit le comte de Madoc, et il ne lient qu'à mademoiselle d'en juger. »

La collation était finie; une heure allait sonner, et les deux rivaux ne faisaient pas mine de partir. Voyant cela , Mousseline ferma son piano , et après avoir enlevé les fleurs de sa coiffure , qu'elle posa sur la cheminée, ôté sa mantille de dentelles et retiré lentement ses gants, elle attendit pendant quelques minutes pour voir si tous ces préparatifs d'une

personne qui va se coucher engageraient ces messieurs à partir.

< Je ne partirai certes pas le premier, pensait Maduc.

— Ce n'est pas moi qui quitterai le premier la partie, se disait lord Glenmour, y eût-il cent pièces de canon braquées sur moi ! »

Et ni Tun ni Tautre ne bougeaient.

< Ceci devient assez original , pensa Mousseline , qui , voyant faiguille de la pendule passer sur la demie et grimper vers deux heures, se dit :

€ Allons, exprimons-leur plus nettement, puisqu'ils ne m'ont pas comprise, que mon désir est qu'ils s'en aillent. »

Elle dénoua alors sa ceinture, retira ses bracelets, ses boucles d'oreille et son collier.

i S'ils ne comprennent pas maintenant...

. — Milord, dit le comte de iMadoc, vous demeurer, je crois, assez loin de Belgrave-Square?

— Et vous aussi, comte?

— C'est juste.

— Pourquoi me faites-vous cette question?

— Dans votre intérêt, milord.

— Lequel ?

— Des voleurs pourraient...

— Dans Londres ! comte , plus éclairé qu'en plein jour, et dans ma voiture. A propos, continua-

l-il , et l'à-propos était assez décolleté , je vais la renvoyer...

— Vous allez renvoyer votre voilure!... Vous comptez donc...

— Passer la nuit... loul près d'ici, comte.

— Vous m'inspirez la même idée , milord , et la même résolution : je vais aussi renvoyer la mienne.

— Mais vous n'avez donc pas peur, vous, comte, de retournera pied chez vous?

— Je brave celte peur. D'ailleurs , je demanderai à mademoiselle, dit le comte de Madoc, la permission de laisser mon portefeuille entre ses mains.

— Le mien , reprit vivement lord Glenmour, le mien , qui contient aussi quelques valeurs , pourrait séduire les voleurs de nuit , puisque vous voulez qu'il y en ait, et je prierai également mademoiselle de m'accorder la faveur de le laisser chez elle. »

Les deux portefeuilles furent tendus à Mousseline, qui, feignant de ne pas comprendre le sens de ce double dépôt, sonna au même instant, et dit à Eurydice :

Prenez ces deux portefeuilles, et allez les serrer dans ma boîte à bijoux ; vous en remettrez ensuite la clef à l'un de ces messieurs. »

Eurydice fit en un clin d'œil la commission de sa sœur, et revint pour donner la clef à lord Glenmour qui la refusa ainsi que le comte de Madoc.

Mousseline se dit :

< Si clans leurs portefeuilles il n'y a que des billets de banque, je suis volée !

— La phrase vous paraîtra un jour beaucoup moins énigmatique, reprit le chevalier De Profundis; attendez-en Texplication. >

Mousseline prit donc la petite clef apportée par Eurydice, et se dit encore, tandis que le comte de Madoc se versait un verre de Champagne :

< Ah çà ! ils ne veulent donc pas s'en aller? Estce qu'ils auraient fait un pari? »

I/obsiination de ces deux messieurs à rester chez elle rinquiétait un peu... Elle sonna de nouveau Eurydice qui, douée du coup d'œil de la sœur aînée et du flair de la femme de chambre qui n'est pas ])ayée , apporta à Mousseline ses pantoufles et son bonnet de nuit.

Lord Glenmour imita le comte de Madoc et se versa aussi un verre de Champagne.

« Vous êtes charmante ainsi ! s'écria lord Glenmour en voyant Mousseline en costume de nuit.

— Adorable ! reprit le comte de Madoc.

— Eh bien! pensa Mousseline, puisqu'il en est ainsi, je vais leur faire encore mieux comprendre qu'ils me gênent un peu...»

Elle fil deux tours dans le saloi et se glissa furti-

vomenl par une petite porte qui ouvrait sur son boudoir, lequel nionait dans sa chambre.

« Comte, ditGlenmour, opposant la résolution à la résolulion, la ténacité à la ténacité, savez-vous si les fonds ont monté aujourd'hui?

— Non, milord, ils ont fléchi.

— Je vous remercie.

— A votre santé, milord.

— A la vôtre ! >

Une voix qui sorta'it du fond d'une alcôve leur cria : i Je suis couchée, bonne nuit, messieurs!

— Bonne nuit, répondit le comte de Madoc.

— Bonne nuit, » répondit Glenmour, La pendule marquait deux heures.

i Milord, dit le comte, après une pause d'une heure, raconlez-moi un de vos naufrages.

— Je n'ai jamais fait naufrage, comte ; sans celte petite diflîculté, ce serait avec grand plaisir. >

Puis il se fit un silence profond, et les deux Dangereux firent semblant de céder à l'influence du sommeil.

Vers six heures, le comte de Madoc s'éiant levé sur la pointe du pied, sans doute pour se dégourdir les jambes, et dans sa promenade s'étant un peu trop rapproché de la porte par où l'on allait dans la chambre de Mousseline, lord Glenmour l'arrêta soudainement par le bras et lui dit : .

« Voire seigneurie est-elle somnambule?

— Non, que je sache.

— Si voire seigneurie désire quelque chose, voilà la sonnette.

— En effet, je désire... déjeuner, > dil Madoc.

Lord Glenmour loucha le cordon.

Le domestique se présenta.

i Du café... en prendrez-vous, milord?

— Sans doute. Montez aussi les journaux.

— Comment avez-vous passé la nuit, milord?

— Très-bien. Et vous, comle ?

— Admirablement, i

Après avoir pris leur café et lu leurs journaux, les deux Dangereux demandèrent du papier et des plumes pour faire leur courrier, et ils se mirent à écrire chacun à une bout de la table.

Vers midi, quand Mousseline se leva et passa au salon, elle lut étrangement surprise de retrouver lord Glenmour et le comte de Madoc au même endroit où elle les avait laissés la veille, n'ayant pas voulu sortir l'un avant l'autre.

c Déjà ici, messieurs? leur dit-elle.

— Comment! déjà ici? Mais nous n'avons pas quille la place, répondit froidement Glenmour. Vous excuserez...

— Mais rien n'est plus naturel, dil Mousseline.

Ces messieurs vont me faire le plaisir de déjeuner avec moi.

— En ce cas, ce sera noire second déjeuner^ répliqua Madoc.

— Le premier est donc déjà fait?

* — Mais oui.

— Ici, chez moi?

— Sans doute, puisque nous ne sommes pas sortis de votre délicieux appartement.

— C'est charmant ! messieurs. »

Le déjeuner fut fort gai, et 5 trois heures de Taprès-midi, quand Mousseline, sans trop de témérité, supposait que ces messieurs allaient enfin se retirer, ils demandèrent un échiquier pour combler, en jouant, le temps qui devait s'écouler jusqu'au moment du dîner. Il Tallait héroïquement prendre son parti. Mousseline ne fit aucune observation; seulement, elle s'absenta un instant du salon, et peu après on la vit revenir avec son chef d'olfice, le vieux Trabucq. Celui-ci demanda avec beaucoup de politesse à lord Glenmour et au comte de Madoc de vouloir bien lui indiquer ce qu'ils comptaient manger pendant huit jours. Il était d'usage chez mademoiselle, ajouia-l-il, d'arrêter ainsi le lundi le menu de toute la semaine.

Avec un grand sang-froid, chacun d'eux dicta à son tour le menu gasironouiique pour huit jours ;

i8% LES DEUX DANGEREUX.

après quoi le cuisinier se retira. La partie d'échecs fut tranquillement reprise.

Mousseline, effrayée à la lin de celte obstination, sortit pour rêver à quel moyen elle aurait recours pour faire sortir de son appartement, sans les blesser, ces deux illustres originaux.

A six heures du soir, ils recevaient de Mousseline un billet ainsi conçu :

< Messieurs, voyant le plaisir que vous éprouvez

€ à rester dans mon appartement, et ne voulant pas

I vous gêner, j'ai résolu de vous en faire le léger

c sacrifice. Je suis logée depuis quatre heures dans

€ le même quartier, hôtel de Jersey, où vous serez

c toujours Tun et l'autre les bien reçus, quand il

€ vous plaira de venir m'y voir.

i Votre dévouée,

i Mousseline. •

f Parfait! dit lord Glenmour en se levant.

— Je puis partir maintenant, > reprit le comte de Madoc.

Et tous deux pensèrent qu*il n'y avait pas d'autre manière de sortir de la difficulté.

t Voici la note de mademoisselle pendant son séjour à l'hôtel, dit le groom de Mousseline.

LES DEUX DANGEREUX. i83

— Cinq mille francs ! f lui le comte de Madoc.

Lui cl lord Glenmour ouvrirent leurs portefeuilles qui venaient de leur être rendus, et ils glissèrent chacun deux mille cinq cents francs en billets de banque dans la main du groom. >

Ils sortirent enfin tous les deux de Thôlel de Belgrave-Square, d'où ils ne seraient jamais sortis sans l'ingénieuse détermination de Mousseline.

Le lendemain , le soir même déjà , il n'était question dans les salons , les cercles et les clubs de Londres que de Taventure de lord Glenmour et du comte de Madoc , concurrents si acharnés à la conquête de la belle actrice française, miss Mousseline, qu'ils éiaient restés vingt-quatre heures chez elle , Tun et l'autre s'obstinant à ne pas laisser la place à son rival. On racontait la manière fort spirituelle avec laquelle l'actrice avait mis fin à cet excentrique embarras sans se compromettre envers deux gentilshommes égaux en position sociale, jeunes et souverainement aimables tous les deux, passés maîtres

lÊOWGOILXN. — 1. ^^

i8(> LE SPECTACLE DANS LE SPECTACLE.

en séduction, mérhant, celui-ci autant que celui-ln, le titre, si difficile à porter, de Dangereux, Comment finirait cette rivalité, se demandait-on? Qui remporterait, de lord Glenmour ou du comte de Madoc? On s'intéressait d'autant plus à cette lutte, que ces deux jeunes seigneurs avaient, par crainte Tun de l'autre, évité d'adresser leurs vœux à la très-noblp et trèsbelle comtesse de Wisby. Ces deux puissances se trouvaient enfin en présence ; la bataille était engai;ée! Quel triompbe pour le vainqueur! Le vaincu ne devait pas se dissimuler non plus le danger de la défaite. Le monde perdait pour lui de sa considération, et il cessait d'appartenir à la société des Dangereux y circonstance particulière qui avait fait jusqu'ici qu'aucun membre du club, depuis sa fondation, n'avait cherché à se mettre en rivalité avec un autre membre.

On ne l'a peut-être pas oublié. Mousseline devait jouer le lendemain le rôle de Valérie dans la pièce de ce nom. On se souvient aussi peut-être que lord Glenmour avait d'avance acheté tous les billets au bureau, par une galanterie fort coûteuse, surtout en Angleterre. Lord Glenmour, comme on le suppose, avait distribué les places à ses nobles amis, tous gens auprès desquels il tenait à ce que Mousseline eût un grand succès, et par lesquels il voulait qu'elle lobtînt. La cour assisterait aussi à ce brillant

spectacle. Jusqu'ici lord Glenmour avait, ainsi qu'on le (lit en stratégie et en escrime, ravaniage du terrain. Qu'on imagine si Taventure de l'avant-veillc avait poussé au reliel le nom de Mousseline ! Comme on eût fait pour les actions de quelque emprunt célèbre, on avait revendu à une prix énorme quelques places pour la fameuse représentation. Le prix en est si fabuleux qu'on craint de le dire. Enfin la salle s'illumina et les gens du grand monde arrivèrent dans leurs luxueux équipages. Peu à peu la salle se meubla, de place en place, des plus belles et des plus riches héritières des trois royaumes ; les toilettes reluisaient comme des armures aux clartés du soleil.

Pendant la première pièce, elle acheva de se garnir, et enfin la cour, nuée de jeunes femmes, fraîches et somptueusement parées, vint se développer sur une majestueuse ligne de loges royales, riches, dorées, écussonnées. Tous les regards cherchèrent et surent facilement trouver dans cette foule connue le capitaine Glenmour et le comte de Madoc, assis dans leur stalle comme les deux souverains de la mode, de l'élégance, enfin comme les deux héros du jour, Tun et Tautre exhaussés par un événement des plus palpitants. Ils étaient mis avec celle adorable simplicité qui fait le désespoir des riches qui ne sont que riches et va remuer malgré

(iile le cœur des femmes dont la civilisation a perfectionné le goût et le naturel.

On avait joué la petite pièce, et le moment était venue de lever le rideau sur la comédie attendue, Valérie. Que de bouquets impatients de voler sur la scène! Que d'applaudissements prêts à rompre leur prison de satin pour éclater ! Que de bravos retenus sur le bord des lèvres ! Cependant, les trois coups du régisseur ne retentissaient pas : Torchestre avait beau recommencer la ritournelle, la toile demeurait immoble. Le public s'impatientait. Lord Glenmour ne savait à quoi attribuer ce retard si peu dans les habitudes du Théâtre-Français. Il n'avait pas voulu quitter sa place, par la raison fort juste que le comte de Madoc avait quitté la sienne ; cette démarche faite en double eût été une trop visible intention, soit de Timiter, soit de vouloir lutter d'amabilité avec lui dans les coulisses auprès de Mousseline, où lord Glenmour ne doutait pas qu'il 1 ùt en ce moment. Mais cette attitude forcée fatiguait lord Glenmour à l'excès ; il aurait donné mille guinées pour savoir pourquoi le rideau ne se levait pas. Était-ce Mousseline qui causait ce retard véritablement irès-fàcheux pour elle? Faire attendre la cour ! L'enlr'acie dura une heure , une heure et demie ! enfin, il allait atteindre les limites effroyables de deux heures, quand la salle entière se souleva

d'impatience et demanda à grands cris le motif de cet cnlr'acte impertinent.

Le rideau 86 lève; on croit que la pièce va commencer : c'était le régisseur.

Le régisseur dit au milieu du plus grand silence :

f Messieurs,

< Votre indignation va égaler la nôtre. M^*® de

i Saint-Gratien, miss Mousseline, est montée à Tin-

« slanl même en chaise de poste avec un jeune gen-

« tilhomme dont je tairai le nom, et ils viennent de

< quitter Londres, laissant Tadministralion dans un a embarras dont elle me charge d'être Thumble

< organe auprès de vous. Nous espérions encore « que la réflexion ramènerait cette jeune actrice au a sentiment du devoir, du respect envers l'illustre

et honorable assemblée qui m'écoute , lorsque nous avons reçu ce billet écrit de sa main. Pardonnez-nous de vous le communiquer dans toute « sa laconique trivialité :

t Dites à vos farceurs d'Anglais que je renonce € pour toujours au théâtre. >

A Paris, il ne fût pas resté, après cette annonce,

ni un fragment du lustre brisé, ni un lambeau des

banquettes défoncées; à Londres, la salle se leva

sans rien dire; elle se contenta Je lancer un regard si comique et si dédaigneux à lord Glenmour, dont celle fuite disait Taffreuse déconvenue, que celui-ci poussa un cri de rage et de désespoir. Madoc remportail sur lui en public, en pleine salle devant toute la cour, et en triomphant , il le livrait tout vivant à la honte la plus accablante que jamais homme à bonnes fortunes ait éprouvée ; lui , un Dangereux I... Il y avait là du ridicule pour huit générations.

La vengeance de lord Glenmour ne se fit pas attendre ; elle agit en lui avec la rapidité du tonnerre. Le lendemain, il envoya Tamiral de la flotte Bleue et son ami le duc d'Écosèe, le père de Tancrède, demander solennellement la main de la comtesse de Wisby à ses parents. Il sacrifiait ses projets, ses goûts si prononcés contre le mariage ; il s'exposait même à un refus terrible , en sollicitant un si haut parti et si inopinément. N'importe ! Du reste , ses précautions étaient bien prises ; il attendait le retour de ses deux amis avec un pistolet chargé dans son tiroir : en cas de refus, il se brûlait immédiatement la cervelle.

La souveraine appréciait beaucoup les services rendus à la flotte par lord Glenmour : elle intervint olficieusement , et il fut accepté par la belle comtesse de Wisby. Ainsi celui qui eût été à coup sûr

LE SPECTACLE DANS LE SPECTACLE. i'Jl

repoussé s'il eût tenté (Farriver à elle par une autrte voie, fut accueilli comme époux à tilre de brave marin, d'homme bien né, classez riche pour soutenir dignement son rang. On ne doutait pas qu'une fois marié, il ne mît un terme à sa gloire d'homme dangereux , gloire éprouvée d'ailleurs par une mémorable leçon.

Il ignora pourtant une circonstance parriculière qui détermina les rigides parents de la comtesse de Wisby et la comtesse elle-même à accepter l'offre de sa main. Elle hésitait beaucoup à l'épouser, quelque brillants que fussent les avantages personnels de lord Glenmour , lorsqu'un auguste intermédiaire lui dit, en lui conseillant, en lui commandant presque ce mariage :

« 11 est impossible, ma chère comtesse, que lord Glenmour ne soit pas aimé de vous; s'il arrivait pourtant, au bout d'un temps d'épreuve, que vous ne l'aimassiez pas , envoyez-moi cette lettre que je vous donne, et je serai assez puissante pour casser un mariage duquel vous n'attendriez plus le bonheur. Aussitôt cette lettre reçue, je vous enverrais une permission de divorcer. Votre condescendance à mon bon plaisir mérite ce privilège exceptionnel. »

Un mois après le scandale arrivé au théâtre, la comtesse de Wisby , demoiselle d'honneur de la

l'J2 LE SPECTACLE DANS LE SPECTACLE.

reine, devenait lady Glenniour, celle que nous avons vue si dolente et si froide dans son château de Villed'Avray. Ce coup de fortune et d'audace releva immédiatement la situation morale de lord Glenmour, qui dit et fit dire partout que lui et Madoc étant en rivalité, ce qui était vrai , auprès de deux femmes d'une ressemblance inouïe, et du reste incontestée, lui , lord Glenmour , avait été assez favorisé pour obtenir la demoiselle d'honneur, tandis que Madoc n'avait eu que la demoiselle de théâtre.

Les faits étaient trop réels; ils s'accordaient trop bien pour que la version de Glenmour fût mise en doute. Ils avaient été épris de la comtesse d^ Wisby, auprès de laquelle ils n'avaient pas osé exercer leur puissante rivalité, ils avaient ensuite poursuivi concurremment Mousseline, et en définitive Madoc n'avait que Mousseline, et Glenmour possédait la belle comtesse. Donc l'avantage restait tout entier à l'heureux Glenmour, et le ridicule, après avoir plané un instant sur celui-ci, s'en éloignait pour s'abattre de tout son poids sur le comte de Madoc qui devint la fable, la risée de Londres. Cette aventure obligea le comte à fuir les salons et les promenades où Ton n'aurait pas manqué de le désigner du bout du doigt. Il fut enfin forcé de passer à l'étranger, d'y rester rongeant son frein, évitant même de rencontrer ses compatriotes de peur de lire sa honte sur leur

LE SPFXTACLE DAISS LE SPECTACLE. 1^3

visage. Mais les correspoiulances, les journaux, les revues de modes qu'il recevait, venaient à chaque nslant, par des vers moqueurs, ravive r son affront. Le public des salons n'aurait peut-être pas raisonné tout à fait ainsi, il n'aurait pas accablé le comte de Madoc au profit de Glenmour s'il eût su que, membres tous les deux du fameux club des Dangereux^ ils n'avaient pas le droit d'après les statuts de se marier avant trente ans, et qu'ainsi, en épousant la comtesse de Wisby, Glenmour trahissait l'ordre, triomphait frauduleusement. D'ailleurs, ni lui, Glenmour, ni Madoc, n'avaient jamais pu être sérieusement en rivalité pour obtenir la main de la comtesse , puisqu'il fallait qu'elle fût la première à dire qu'elle aimait l'un ou l'autre, et cela encore non pour être épousée , mais pour devenir la maîtresse de l'un des deux.

€ La victoire de Glenmour, si réelle pour lui , si insultante pour le comte de Madoc, était donc, à tous les litres, une félonie monstrueuse envers les statuts de la société à laquelle ils appartenaient lous deux; et une insulte directe pour Madoc, qui ne la laisserait peut-être pas iuipunie.

« Ceci explique parlailement comment le nom du comte de Madoc avait si fort troublé l'esprit de Glenmour quand il avait éié prononcé devant lui par sa femme, et donnera la clef de l'article inséré dans le

journal de la cour. Ne voulant pas qu'un de ses membres passât pour avoir eu la laiblesse de laire le premier une démarche auprès d'une femme , le club avait colleciivemenl rédigé et publié cet article réparateur. Un mariage après un enlèvement plairait le tort du membre coupable et réhabilitait la société des Dangereux,

Peiit-étre Glenmour n'aurait pris nul souci du passé s'il eût moins aimé sa femme; mais il n'avait pas prévu qu'en l'épousant pour se venger d'un rival, il deviendrait amoureux d'elle. Il l'aimait d'un amour profond, agile, et d'autant plus inquiet, qu'il voyait bien que lady Glenmour ne l'aimait pas. Tous les tourments de cœur qu'il avait fait froidement endlirer lui étaient rendus au centuple; et cet art qu'il avait employé avec tant de succès auprès des autres femmes, devenait complètement insuffisant auprès de la sienne. Depuis six mois qu'il l'avait épousée, il n'avait jamais tant déguisé son caractère, naturellement violent et superbe , tordu son naturel emporté, afin de plaire à lady Glenmour. Ce que la galanterie et la distinction, la douceur et l'amour ont de plus expressif, de plus exquis, n'avait rien obtenu d'elle. On eût dit que le roi des Dangereux ne semblait pas l'être du tout à ses yeux.

C'est pour savoir d'où partait le coup qu'on lui avait porté dans le journal de la cour, que lord Glen-

niour brûlait mainlcnanl d'aller à Londres, voyage qu'auparavant il eût facilement différé pour peu que sa femme eût marqué le désir qu'il le fût. Maintenant il devenait pressant , indispensable. Pendant qu'il faisait sa toilette pour se présenter un instant dans ses salons , où la soirée était commencée, ses domestiques sortaient sa chaise de poste de la remise et la disposaient. Il partirait à minuit afin d'arriver à Boulogne au moment du départ du paquebot.

i Ne vous semble-t-il pas, monsieur le chevalier, interrompit, mais cette fois avec quelque anxiété, le marquis de Saint-Luc, que la sonnette du tombeau du major de Morghen sonne en ce moment plus vite et plus fort?

— C'est peut-être parce que le major de Morghen sait que vous êtes ici, répondit en souriant le chevalier De Profundis ; il désirerait vous parler, peut-être faire une partie de cartes avec vous, vous proposer sa revanche ? Les morts sont si fantasques!... Sérieusement parlant, la cause de ce redoublement du son provient du vent qui souffle un peu plus fort depuis quelques minutes.». Je dois le supposer... Au reste, vous ne tarderez pas à connaître le motif terrible et bizarre à la fois qui justifie la pose de celle sonnette sur le tombeau du major

iOC> LE SPECTACLE DANS LE SPECTACLE.

(le Morghen, et par conséquent les grandes raisons que j'ai pour croire que vous n'avez pas précisément agné les cent mille francs qu'il a perdus en jouant avec vous.

— Votre obstination sur un point si délicat, s'écria le marquis de Saint-Luc, commence à me faire réfléchir, à m'alarmer...

— Enfin?

— Oui, à m'alarmer, je Tavoue.

— Âuriez-vous déjà peur ?

— J'ai la peur du doute, chevalier.

— Vous connaîtrez l'autre bientôt.

— Je ne le pense pas.

— Vous aurez peur, vous dis-je.

— Soit ! Et maintenant je compte plus que jamais sur l'explication attendue de ma part avec tant d'impatience, avec tant de motifs... Mais quoique j'y tienne comme à une chose d'honneur, remettez-la, je vous en prie, chevalier, jusqu'au moment où vous serez un peu plus avancé dans l'histoire de lady Glenmour, sur la tombe de laquelle nous sommes assis et qui pourtant, m'avez-vous assuré, n'est pas dans cette tombe. '

— C'est vous qui voulez ce retard ?

— Oui , chevalier. Je brûle de voir encore en présence ces deux rivaux acharnés, ces deux héros de l'amour-propre et de la vanité, car je suppose

que le monde est trop étroit |)our qp/ils ne s'y rencontrent pas un jour. Le choc sera sans cloute rude^ éclatant, épouvantable, digne de Tun et de Tautre.

— Vous avez peut-être raison , dit le chevalier,

— Reprenez donc, je vous en prie...

— Mais cette sonnette qui s'agite plus violemment que jamais?... Cependant puisque vous Texigez... >

ItON «OZLAW.- 1. 17

Lady Glenmour, continua le chevalier De Profundis, recevait deux fois par semaine à son château de Ville-d'Avraj, le mercredi et le samedi. Le samedi éiait destiné aux réceptions d'apparat. Ce jour-là les gens des cottages et des châteaux voisins composaient le personnel exclusivement aristocratique de la soirée. On arrivait à travers les parcs ombreux et les chemins sablés en éléganls équipages. Les femmes étaient en grande toilette, malgré leur prétention à la vie champêtre qu'elles étaient censées être venues goûter au milieu des bois de Meudon, de Satory, de Viroflay et de Versailles. Elles

200 UNE SOIRÉE CUEZ LADY GLENMOUR.

penseraient a la nalure dès leur retour à Paris. Nous dirions volontiers que l'ennui le plus opaque régnait dans ces réunions du samedi chez lady Glenmour, si en disant cela Ton disait quelque chose de nouveau : mais chacun sait que Tennui fait partie de l'existence de ces riches qu'on envie tant. Us sont, du reste , les premiers à le savoir. Leur ôter cette douleur, ce serait les priver d'une habitude. 11 est convenu qu'ils doivent s'ennuyer par position sociale. Condamnés à l'inaction, à la réserve, à la circonspeciion, au silence, ils acceptent l'ennui, fruit naturel de toutes ces inerties, comme on accepte le jus quand on accepte le citron.

Les mercredis de lady Glenmour étaient encore moins gais que ses samedis, mais ils olïraient une autre physionomie. Jeune et brillante, lady Glenmour tenait beaucoup à ne pas gâter ses galeries du samedi par l'adjonction des intirmiiés sociales du voisinage. Elle avait fait un choix d'hommes et de femmes qu'elle croyait judicieux. Elle gardait les mercredis pour ceux qu'elle n'osait pas appeler à ses samedis ; c'est-à-dire les vieilles marquises qui éternuent, qui toussent , qui se mouchent à perpétuité; respectables femmes qui ont les maladies de l'enfance sans en avoir les grâces. Étaient exclues encore des samedis colles qui portent des bonnets monstrueux, fleuris comme des jardinières , des turbans rouges

UNE SOIRÉE CHEZ LADY GlENMOUU. 201

sur lesquels on bâtirait u^i phare, des châles verts semés d'oiseaux jaunes de grandeur naturelle , celles aussi qui montrent toujours à double original les attraits qu'elles n'ont plus, ou plus perfidement encore les attraits qui leur restent.

Quoiqu'une certaine habileté, on le suppose, eût présidé au triage de lady Glenmour, elle ne fut pas assez adroite (et qui l'eût été assez?) pour empêcher certaines femmes de découvrir sa manière de composer ses réunions. Naturellement ce furent les exilées du samedi qui s'en aperçurent ; deux surtout se sentirent si outrageusement blessées, qu'elles promirent , qu'elles jurèrent de se venger. Le serment était iimtile.

Elles débutèrent ainsi : le premier samedi qui suivit leur découverte, et précisément, ce fut celui où lord Glenmour s'apprêtait à partir pour Londres, elles se rendirent l'une et l'autre chez lady Glenmour, absolument comme si elles eussent été invitées.

La comtesse de Boulac arriva la première, tenant, comme d'usage, son griffon borgne sous son bras gauche, et appuyant son bras droit sur celui de son cavalier habituel, M. Beaurémy.

Quand lady Glenmour, au milieu de son monde d'élite, de sa cour du samedi, entendit annoncer la comtesse de Boulac , elle crut que le domestique

se irompait. M*"® de Boulac entra. A peine élaiielle assise, que le domestique jelait le nom de M"® la comtesse de Mnrlinier et celui de M. Zéphirin.

i Pour le coup, ceci est assurément une erreur, i pensa lady Glenmour. Elle seule était dans Terreur. M™® la comtesse de Martinier entra , cachant aussi quelque chose sous son châle ; mais ce n'était pas un chien. Quant à M. Zéphirin son cavalier, il remplissait auprès de M'"® de Martinier , l'emploi de M. Beaurémy auprès de la comtesse de Boulac. Mais quels emplois remplissaient-ils? Vous le saurez après que je vous aurai dit Tétonnement peu agréable de lady Glenmour. Ce n'est pas de l'éionnement , c'est de Teffroi qu'elle aurait dû éprouver, si elle eût pu lire dans l'avenir, si elle eût connu jusqu'où irait la vengeance de ces deux vieilles femmes.

Il y a une certaine mythologie sociale qui fait croire aux jeunes gens, laids ou beaux, niais ou spirituels, mais surtout aux jeunes gens pauvres et ])arosseux, qu'ils trouveront un jour sur leur chemin de vieilles comtesses, lesquelles, devenant tout à coup amoureuses d'eux, leur donneront tout ce qu'ils ne peuvent espérer, ni de la fortune de messieurs leurs pères , ni de l'héritage de messieurs leurs oncles. Ils arrivent jusqu'à trente-cinq ans en cherchant toujours celle comtesse fabuleuse au fond des loges de speciacles, dans les encoignures de salons,

SOUS les arbres des Tuileries, dans le coupé des diligences, celle conilesse, grâce à laciuelle ils auront bonne labïe, linge fin, reluisante voiture, argent copieux dans la pocbe. Et ensuite que le monde dise : « Vous voyez bien un tel? il est entretenu par une vieille comtesse ! » ils laisseront dire le monde.

Quarante ans, cinquante ans arrivent, et il ne se présente pas plusde vieilles comiesses que de jeunes; enfin, la désillusion au fond de Tâme et la goutte aux pieds, ils renoncent à posséder dans ce monde la vieille comtesse.

Eh bien, deux jeunes gens prédestinés s'élaient rencontrés, deux jeunes gens marqués au iront d'une éloile, s'étaient vus, qui avaient trouvé en chair et en 08, Tune en effet très en chair, et l'autre très en os, deux vieilles comiesses véritables et irès-riches, ayant hôtels à Paris, châteaux hors Paris, bonne table, beaux revenus, voitures, et pour remplir jusqu'au bout le programme , parfaitement éprises d'eux. Ces deux jeunes gens, je les ai déjà nommés : l'un c'était M. Beaurémy, l'autre M. Zéphirin.

Tels étaient les noms de ces deux êtres dignes d'envie et d'admiration, nés pour entretenir sur la terre la douce croyance qui allait s'éteindre : qu'il existe de vieilles comtesses disposées à faire le bonheur des jeunes gens déshérités de la fortune.

Ces deux dames allèrent saluer la maîtresse de la

•J04 UNE SOIRÉE CHEZ LADY GLE:nMODR.

maison, el se placer ensuite à Tendroit du salon où elles pouvaient être le plus en vue, toujours suivies de près de leurs cavaliers, qui portaient Tun une ombrelle jaune, fanée, Taulre un coussin élastique, de forme circulaire, supplément de siège sur lequel M^^ de Marlinier avait Thabilude de s'asseoir. On chuchota beaucoup el Ton rit sous cape à Taspect de ces deux caricatures qui s'étaient trouipées de jour.

i Ici! M. Beaurémy, ici ! dit M™® de Boulac à son cavalier, en s'asseyant près de M™® de Marlinier.

— Mellez-vous derrière moi, > dit à son tour M™® de Marlinier à M. Zéphirin qui la suivait aussi.

Les deux jeunes gens s'assirent docilement derrière les deux vieilles comtesses.

€ M™® de Boulac avait au moins cinquante-huit ans, mais sa figure de bouledogue de boucher, ses lèvres épatées, son triple menton, ses formes hommasses, et surtout sa mise prétentieuse et grotesque, lui prêtaient au moins soixante-cinq ans.

M™® de Marlinier, de quelques années moins âgée que sa compagne, portait un turban bleu clair, semé de paillettes d'argent. Elle était aussi maigre que son amie avait de Tembonpoinl. Sa transparence aurait éveillé quelque idée de noblesse, si elle n'eût aCTiché des bras et une poitrine d'une maigreur télégraphique ; elle ressemblait à la Famine, telle

UNE SOIK/t:E CHEZ LADY GLENMOUR. '205

que nous la représentent les peintres symboliques cfu XVI® siècle. Elle avait dû être jolie à l'époque de la publication d'Adolphe^ par iM. Benjamin Constant. Quand elle riait, ses dents de phoque se détachaient en nombre impair sur un fond violacé, qui indiquait que celles qui irexistaient pas étaient vraies, et que celles qui existaient étaient fausses.

Les deux jeunes gens portaient sur leurs visages rinsignifiance absolue de leurs semblables. 11 y avait en eux de Taulomate, du mannequin et du martyr. Leur santé était florissante, mais ils étaient morts sous certain rapport.

Habitués à ne pas penser, à ne passe mouvoir par eux-mêmes, ils ne parlaient plus, ils murmuraient; ils ne riaient plus, ils souriaient ; ils ne marchaient pas, ils suivaient. Leurs regards avaient le terne de leur existence d'ombrelle ridée, de tabouret fané et d'écran déteint. Ils obéissaient au geste, au signe, à l'appel. Ils n'étaient pas malheureux puisqu'ils mangeaient bien, buvaient à leur gré, n'allaient jamais à pied et passaient leur vie de soupers en soirées et de soirées en soupers ; ils étaient plus que mallieureux, ils n'étaient rien du tout. C'étaient des eunuques moraux. Et comme leurs confrères du sérail, ils enviaient et exécraient tout à la fois ceux quiétaientquelquechose par eux-mêmes, qui avaient l'énergie de la puissance et du libre arbitre. Tels

i06 UNE SOIRÉE CHEZ LADY GLENMOUU.

s'offraient les deux jeunes gens qui avaient eu le bonheur si rare et si jalousé de rencontrer de vieilles comtesses.

€ Décidément, chère amie, dit la comtesse de Boulac à M""^ de Martinier, trouvez-vous que les jeunes femmes que reçoit lady Glenmour soient si belles? Prenons-les une à une, je vous prie. Voyez, par exemple, ces épaules en face de vous, et comparez-les aux miennes. M. Beaurémy, je vous en fais juge... Vous êtes homme , vous ne serez pas partial.

— Je préfère les vôtres.

— Il ne s'agit pas de dire: Je préfère les vôtres, mais d'expliquer sur quoi vous fondez votre préférence. Si je ne me trompe, qui dit épaules dit chair ?

— Vous avez plus de chair, madame, reprit Beaurémy, et par conséquent de plus belles épaules.

— Voilà qui est parlé. Mais taisez-vous donc, vous , Moqueuse, y

Moqueuse était le nom de la gritîonne de M™® de Boulac , celle qu'elle avait assise sur ses genoux et cachée sous son châle.

« Est-ce votre avis, M°^® de Martinier?

— Chère amie, c'est le mien ; vos épaules sont superbes.

— Demandez aussi à M. Zéphirin si votre taille

n'est pas plus fine que celle de celle aulrc beauté du samedi , de celle péronnelle qui se croit une Vénus deux. M. Zéphirin , rendez donc justice à madame la comlesse.

— Elle est toute rendue , madame. C'est un devoir pour moi de chaque jour que de lui rendre cette justice , reprit M. Zéphirin.

— Chut I petit vaurien.

— Mais prenez garde à mon ombrelle, M. Beaurémy! Comme vous la tripotiez... vous avez des mains de fer. Regardez si les fleurs de mon bonnet se mainliennent, M. Beaurémy.

— Oui, madame ,, elles se maintiennent.

— Comme vous êtes distrait, M. Beaurémy !

— Mais je réponds, madame, à loules vos questions...

— Je vous dis une troisième fois que vous êtes distrait. Y a-t-il ici quelque Anglaise qui vous plaise , quelque souvenir des eaux de Bagnères ? 11 vous les faut toutes, à vous M. Beaurémy, vous éles un basilic, un salyre, un faune...

— Aïe ! aïe 1 s'écria Beaurémy.

— Qu'avez- vous , M. Beaurémy?

— Mais, madame la comlesse, vous venez de me pincer horriblement.

— Riez, M. Beaurémy , on nous observe.

— Oui, madame la comtesse, je ris.

— A la bonne heure.

— Quelle bonne idée nous avons eue, clière M""® de Boulac, dit M"'® de Mariinier, de venir ici aujourd'hui; la leçon, je Tespère, lui profitera. A-t-on jamais vu pareille inconvenance? Ne pas nous inviter parce que nous sommes un peu moins jeunes ! Ne dirait-on pas qu'elles sont jeunes comme des premières pousses d'artichauts pour craindre notre voisinage... M. Zéphirin , se reprit la comtesse de Martinier , voyez si mon coussin élastique est bien d'aplomb.

— 11 déborde un peu , madame la comtesse.

— Faut-il me lever pour que vous me l'arrangiez?

— Silence ! > dit M"^^ ^q Boulac.

Lady Glenmour s'approchait de ces deux dames. « Que je suis heureuse de vous voir, dit-elle aux deux vieilles comtesses.

— Et nous , madame.

— C'est une charmante surprise.

— Une idée que nous avons eue , M™® de Martinier et moi.

— Ayez-en beaucoup ainsi, mesdames. »

Lady Glenmour quitta ces dames pour aborder

d'autres groupes.

c Comment trouvez-vous la milady? demanda M™® de Martinier à M°*® de Boulac.

— Bien pâlotle.

— Elle irembellit pas, reprit M'^^de Martinier.

— Eh 1 mon Dieu, non.

— N'est-ce pas, M. Bcaurémy, qu'elle n'embellit pas?

— Je suis de votre avis, madame. Lady Glenmour devient de jour en jour plus belle , plus jolie...

— Que diles-vous? Allons, bon! voilà qu'il la trouve de jour en jour plus jolie. Ne voulez-vous pas aller le lui dire?... Plus jolie !... Tout le monde est jolie avec vous... Pauvre garçon I...

— Pardon, madame la comtesse, je croyais... j'aurai mal entendu...

— En rentrant, je vous dirai deux mots à l'oreille, dit tout bas la comtesse de Boulac à Beaurémy qui s'éloigna un peu de peur d'être pincé une seconde fois ; mais revenons , chère M™^ de Martinier, à la dédaigneuse milady. Croyez -vous que cet ennui qu'on voit sur sa figure et sur celle de son mari soit sans cause?

— Ah ! grand Dieu ! non.

— C'est mon opinion ; ils ne s'aiment pas.

— Ils se délestent , continua M^^ de Martinier ; et il n*est pas difficile de deviner pourquoi. La milady avait sans doute en Angleterre quelque passion de cœur qu'il aura fallu quitter, en épousant par convenance milord.

— C'est aussi ce que je pense, dit M"'® de Bou-

LÉO» GOZLAH. — 1. 18

lac. Quelque jour la boniDe éclalera. Vous verrez.

— Vous savez quelque chose, chère M"*® de Boulac. Parlez.

— Tantôt, en me rendant ici par le bois de Chaville, j'étais tranquillement à bayer aux corneilles à la portière de ma voilure ; un cavalier vient à passer rapidement près de moi. Le bruit attire mon attention. Je regarde; ce cavalier criait en galopant comme un fou : < Milady ! milady ! que je vous aime. Oh ! que je vous aime ! »

— Diable ! c'est qu'il y a tant d'Anglaises dans les environs.

— Mais j'ai reconnu le cavalier, c'était te jeune Tancrède.

— Tancrède ! Vous avez donc pris la pie au nid, ma chère U^" de Boulac , s'écria dans la joie de son âme M™® de Martinier. Si mon cocher, ce maudit Laubépin, ne m'avait fait prendre je ne sais quel chemin en venant , j'aurais pu voir aussi çt entendre ce mignon cavalier, contant sa peine aux échos d'alentour. Il disait cela! mais il n'y a plus rien à savoir; la milady et Tancrède... >

i Vous nommez ce cocher Laubépin? interrompit vivement le marquis de Saint-Luc; c'est donc celui que nous venons de voir profaner le tombeau de sa maîtresse?

LNE SOIRÉE CHEZ LADY GLENMOUR. 2H

— C'est celui-là même, et sa maîtresse est cette même comtesse de Martinier qui, à cet endroit de mon ré^cit, cause avec la comtesse de Boulac.

— Continuez, je vous prie, monsieur le chevalier. >

Le chevalier reprit aussitôt :

La comtesse de Boulac avec un ton hypocrite releva ainsi l'observation de M°*® de Mariinier.

t II est bien jeune, cependant, pour qu'on suppose... Il est bien jeune...

— C'est plus tendre, ma chère amie.

— Son mari est bien jeune aussi.

— Elle a deux jeunes , voilà tout. El entre nous, chère M°^® de Boulac, ça vaut mieux que deux vieux. Zéphirin , vous dormez ?

— Non... madame... je ne dors pas...

— Je crois que M. Beaurémy ne dort pas , lu; non plus...

— Vous dévorerez donc toujours le sexe de vos reii;ards erotiques?

— Non , madame, je vous écoutais, i

C'est à ce moment-là de la soirée que lady Glenmour dit d'un bout du salon à l'autre bout , où se trouvait le docteur Patrick :

t Docteur, savez-vous où est Tancrède?

— Non, milady. Je l'ai déjà demandé plusieurs fois.

— Voyez-vous! voyez-vous comme elle s'inté-

resse a lui , dit M°^^ de Boulac à M°« de Martinier.

— Quand nous ne serions venues que pour savoir ce que nous savons, chère M™® de Boulac, nous n'aurions pas perdu notre temps.

— Celte femme, reprit M"'® de Boulac, est une coquelie, et quand on est coquette et qu'on a des amants, on ne fait pas deux catégories d'invités ou bien l'on s'expose...

— A tout.

— A tout , vous l'avez dit, chère M™® de Martinier.

— Puisque Tancrède n'est pas ici, reprit le docleur Patrick, je le remplacerai au piano.

— Oh! oui, docteur! > s'écrièrent quelques jeunes personnes qui se mouraient d'envie de danser.

Le docteur Patrick se plaça aussitôt au piano , et joua l'air d'une contredanse.

Un quadrille se forma.

Lady Glenmour ne perdait ni de sa langueur , ni de sa mélancolie.

t Je n'aime pas non plus cet aveugle qui danse, qui chante, qui n'a pas quarante ans, et qui a tout les cheveux blancs. Vous comprenez, chère M™® de Martinier, qu'il a dû avoir des vices terribles pour devenir aveugle et blanchir de si bonne heure. >

Le docteur Patrick, qui, en elîet, avait à peine quarante ans, était devenu aveugle dans la dernière

UNE SOÎRÉK CHEZ LADY GLENMOUR. 215

campagne des Indes, qu'il avait, faite comme médecin en chef du 24® régiment.

Malgré cet affreux malheur il exerçait toujours sa profession de médecin , et il était considéré comme un homme du plus grand mérite. Il lui était seulement resté une mélancolie bien naturelle, mais une mélancolie douce qui ne Tempêchait pas de se rendre agréable aux autres. Il aimait lady Glenmour comme une sœur, quoiqu'il ne la connût que depuis qu'elle était la femme de son ami ; mais cet ami il l'avait rarement quitté. Nous avons dit comment il était devenu aveugle; ses cheveux avaient blanchi par la réflexion et Tétude, ces deux chaux vives de l'intelligence.

i Ce médecin ne peut pas être un médecin, reprit M°^® de Boulac.

— Un médecin qui ne peut pas vous voir la langue! je vous demande un peu !

— Autre mystère , reprit M°^® de Boulac.

— Décidément celte maison en est pleine, ajouta M""^ de Martinier.

— Et que dites-vous du mari , du milord , qu'on ne voit pas de tout une soirée, d'une soirée qui se donne chez lui?

— Oh! ceci est bien grave. M™» de Boulac. M. Zéphirin, allez me chercher un baba sur ce buffet; prenez-le à côté du plus petit.

21 i UNE SOIKÉK CHEZ LADV GLENMOUR.

— M. Beaurémy, allez aus&i me chercher une tranche de jambon sur du pain ; et allez droit devant vous. Je vous suis du regard , libertin ! >

Les deux jeunes gens obéirent à Tinslant même comme auraient fait deux petites filles.

« Ah ! voilà enfin le mari , le milord , dit M"^^ de Boulac.

— En costume de voyagé! s'écria M°^® de Martinier. Où va-t-il donc ? >

Lord Glenmour entrait, en effet, au salon, et après avoir salué à droite et à gauche les invités, il alla baiser la main de lady Glenmour. Aussitôt, on 4'entoura , on lui demanda s'il se disposait à partir, qu'il était en habit de voyage.

< Je pars dans une demi-heure , répondit lord Glenmour ; ma chaise de poste est déjà attelée. Mais que je ne vous dérange pas : on dansait , je crois, quand je suis entré... Patrick, mon cher Patrick, reprenez la figure... Milady, dit ensuite affectueusement lord Glenmour à sa femme , voudrait-elle me faire l'honneur de danser celle-ci avec moi ? ï

Lady Glenmour quitta sa place et alla se mêler avec lord Glenmour au quadrille.

i Comme ils cachent leur jeu î dit M*"^ de Boulac à sa charitable amie.

— Ils ont l'air de danser dans un cimetière. >

UNE SOIRÉE CHKZ LADY GLEXMOUK. Î15

Malgré !a leinle de mélancolie de lady Glerimour, rien pourtant n'était gracieux comme elle et son mari, dansant sans prétention au milieu de leurs invités. Un nuage rose vint vermillonner les joues de lady Glenmour et donner un air de fêle à son beau visage , ordinairement si placide. Il en fut éclairé comme un ciel d'hiver par les flammes pourprées d'une aurore boréale. Comme s'ils n'eussent pas fait partie du môme quadrille, les autres danseurs et surtout les danseuses s'arrêtèrent pour admirer l'exquise élégance, la suavité des mouvements de lord Glenmour, qui pouvait bien avoir renoncé à être un Dangereux j mais qui n'avait rien perdu pour cela des séduisantes qualités qui lui avaient valu ce titre. On regardait dans une sorte de ravissement. La contredanse finit au moment où un postillon paraissait sur le seuil de la porte du salon. Lord Glenmour comprit. Il embrassa sa femme et gagna la sortie, après avoir dit au docteur Patrick, en lui serrant cordialement la main :

<c Je vous recommande aussi Tancrède, que j'aurais voulu voir encore une fois avant mon départ; mais il est sans doute allé se reposer $le toutes ses émotions de la journée.

— Je vous accompagnerai jusqu'au perron, dit le docteur à lord Glenmour en s'appuyant sur son bras.

— Volontiers , cher docteur. >

Glenmour fil signe^u postillon de passer devant; il lui ordonna de monter à cheval et de se tenir prêt à partir.

€ Cher Glenmour ! dit alors le Hbn docteur, ni vous ni votre femme n'êtes heureux.

— C'est la vérité, docteur, la triste vérité.

— Vous Taimez? pourtant...

— Beaucoup, mon ami. Dans la bouche d'un gentilhomme ce mot remplace toutes les exagéralions.

— Elle vous aime aussi ?

— Non , docteur, non.

— J'en suis sûr, Glenmour.

— Si je pouvais vous croire !... Mais encore une fois , non ! Qui Tempêche de me le dire , de me le prouver, de me le dire seulement? >

Glenmour frappa du pied avec violence.

€ C'est que vous l'en empêchez...

— Allons donc ! docteur, soyons sérieux.

— Comment ne le serais-je pas , quand je m'occupe de votre bonheur?...

— Mais alors?...

— Répondez-moi, Glenmour, en véritable ami, c'est-à-dire sans être blessé de ma question. Êiesvous pour elle ce que vous êtes réellement au fond ? Êles-vous le Glenmour que je connais , que tout

UNE SOIHÉE CHEZ LADY GLENMOUR. 217

le monde a connu jusqu'ici, excepté lady Glenmour?

— Mon cher Patrick, riposta vivement Glenmour, vous revenez encore, je le vois, à votre système que; je n'admets pas, que je ne puis admettre ; mais si je ne m'étudiais pas constamment à être, avec lady Glenmour, Thomme aux manières pâles et réservées, aux paroles choisies , délicates , à la conduite pleine d'attentions sans cesse renouvelées au gré de ses désirs que je dois m'efforcer de prévenir, si je n'étais pas le courtisan avant d'être le mari , l'amant soumis de préférence à l'amant passionné; si je n'étais pas cela, mon ami, lady Glenmour éprouverait cent fois plus de froideur, d'éloignement encore pour moi. Si je n'ai pas réussi , c'est que les moyens ont été trop faibles, quoique bons; c'est que ma douceur, ma condescendance, ma flexibilité sont restées au-dessous de ma volonté... »

Le docteur Patrick hocha négativement la tête.

€ Vous doutez, Patrick?... Ah ! si vous connaissiez comme moi de quelle manière lady Glenmour a été élevée; si, aidé par une longue expérience des femmes de mille caractères difl'érents , vous saviez ce qui convient au caractère delà mienne...

— Je n'ai pas une longue expérience des femmes , c'est vrai : mais je crois qu'il en est un peu du ménage comme de la médecine : les remèdes simples,

naturels, sont les meilleurs, et le meilleur de tous, souvent, est de ne rien faire...

— Nous ne nous entendons pas, docteur, si nous nous aimons bien.

— Nous verrons qui de nous deux aura raison plus tard, cher Glenmour.

— Plus tard, savez-vous, docteur, ce qui arrivera, peut-être ?JC'e8t que nous nous serons trompés tous les deux. 11 n'y avait rien à faire. Ce corps n'avait pas de place pour une âme. La beauté, la fierté, le dédain avaient tout pris d'avance. Mais encore une fois, adieu ! tiher Patrick ; veillez toujours bien sur sa santé.

— Et vous sur la vôtre, Glenmour.

— Vous savez, ajouta Glenmour en secouant les deux mains du docteur, qu'elle est forte comme mon âme de fer; et si jamais elle faiblissait, j'irais la demander aux vents, aux tempêtes de l'Océan, à la vie dure de nos marins, au bœuf salé, au saumon sec, au porter de feu, au gin, à la mer, enfin, qu'entre nous, mon cher, je regrette autant que j'aime ma femme. >

Lord Glenmour quitta le docteur, mais avant de monter dans sa chaise de poste, il se promena soucieusement devant le perron. Des craintes dont il n'osait pas s'expliquer la cause l'attachaient, le retenaient malgré lui. Deux fois il fit furtivement le

UNE SOIRÉE CHEZ LADV GLENMOUR. 219

tour de la maison, sous le poids de celle inquiétude vague et pourtant si réelle. Ses regards cherchèrent à saisir, derrière les jalousies à demi fermées et le voile transparent de la soie, Tomhre de lady Glenmour. H n'aurait pas été plus agité , plus inquiet sur le sort de sa femme, fût-il parti pour un voyage au delà des mers. Enfin, voulant partir, voulant rester, il se jeta au fond de sa chaise de poste. Sans attendre d'ordre, le postillon fouetta, les chevaux partirent.

Les personnes restées au salon reprenaient déjà leurs places,Morsqu'on entendit un bruit confus, indistinct d'abord , qui partait de l'endroit où étaient la comtesse de Boulac, M™® de Martinier et leurs deux cavaliers.

Voici la cause de cet étrange bruit. Au moment où lord Glenmour était monté en chaise de poste, ce qu'on avait appris par les claquements de fouet du postillon, l'une des deux vieilles femmes M™® de Boulac , s'était penchée sur l'autre, M^^ de Martinier, pour lui dire :

€ Voyez si la milady aime le moins du monde son mari. 11 part, et elle n'est pas plus émue que les chinoiseries de sa cheminée. •

Malheureusement en se penchant sur xM"® de Martinier, M™® de Boulac avait mis en contact soti chien griffon , si hargneux , avec un autre animal

que M™« de Marlinier avait porté à la soirée, caché sous son châle. Cet animal était un petit chai dont elle n'avait pas voulu se séparer en venant à Villed'Avray, chez lady Glenmour : si rapprochés Tun de Tautre, les deux animaux avaient, Tun aboyé, Taulre miaulé, et tous deux s'étaient appréhendés au corps avec leur acharnement naturel. Des genoux de leurs maîtresses épouvantées , ils avaient roulé en boule sur le tapis , et là un combat se livrait aux yeux de l'assemblée un peu étonnée de ce divertissement imprévu. Pour tripler le désordre, Maracaïbo, Porang-outang , qui était resté caché dans quelque coin du salon pendant toute la soirée , vint en gambadant se mettre aussi de la partie. Saisissant Moqueuse avec une de ses mains , et le chat avec l'autre main, il les souleva de toute sa hauteur et les mit face à face. Celte agacerie les irrita, les rendit furieux. Ce ne fut plus bientôt qu'un tourbillon de coups de griffes et de dents, couronné par les ricanements aigus du Maracaïbo, auquel on ne parvenait pas à arracher , quelque effort qu'on fît , ses deux victimes. Il fallut que lady Glenmour, toute-puissante sur lui, vînt jeter son mouchoir au milieu de cet étrange tournoi. Dès que l'orangoutang vil la main de sa belle maîtresse levée sur lui , il lâcha docilement le chien et le chat, et en deux bonds, exécutés sur la tête des deux vieilles

comtesses, il gagna la croisée du salon qu'il franchit pour aller se cacher dans le parc.

Enfin, M""® de Boulac , heureuse d'avoir repris Moqueuse y et M""® de Martinier, son chat, sortirent du salon, suivies de M. Zéphirin , qui portait le coussin élastique, et de M. de Beaurémy, qui portait Tombrelle jaune. Elles gagnèrent leur voiture.

Cet accident burlesque mit fin à la soirée du samedi. Une demi-heure après, le salon était désert : tout était redevenu silencieux dans le château et autour du château de Ville- d'Avray. Lady Glenmour, après s'être dit, les deux mains croisées sur la poitrine et le regard désolé : < Il ne m'aime pas, il n'a pas voulu m'emmener avec lui à Londres ; il me traite avec une dignité, une politesse, une déférence q«i prouvent combien il a peu de véritable affection pour moi... attendre plus longtemps, ce serait aggraver ma déception ; , . . » lady Glenmour, après s'être dit cela, chercha dans son secrétaire et en tira une lettre cachetée, celle qu'une protectrice souveraine lui avait dit de lui envoyer si jamais elle était malheureuse et si elle voulait rompre son mariage. Elle savait qu'en réponse elle recevrait une autorisation immédiate de divorcer.

Lad) Glenmour la tenait avec indécision, prêle à sonner pour qu'on allât la jeter sur-le-champ dans

LÉON GOZIAK. 1- 1»^

la boîte aux lettres, lorsque tout à coup Tancrcde , couvert d'une sueur rose et brûlante, entra au salon et courut a lady Glenmour en lui criant : € Milady, je Tai ! je Tai ! je le liens ! i La lettre fut vivement repoussée dans le secrétaire.

< Quoi donc? mais comme vous êtes haletant, essoufflé ! d'où venez- vous ?

— Delà tour de Monlihéry, et voici le nid d'hirondelles que vous auriez désiré tenir dans la main, si vous eussiez été fée... Ouvrez vos mains, milady, ma noble fée !

— Vous avez été jusqu'au milieu de la tour ?

— Oui, milady.

— Mais avec quoi? Comment? Vous seriez-vous fait aider par Maracaïbo ?

— Je n ai employé que mes mains.

— Pour vous tuer ! i

Et lady Glenmour rapprochait , ouvrait en conque ses deux belles mains pour recevoir le nid d'hirondelles, charmant berceau de mousse et de paille où reposaient six œufs, dont trois étaient éclos, et une toute gentille hirondelle à laquelle Tancrède, en la prenant endormie, avait coupé les ailes.

I Oh! que c'est gracieux, mon Dieu! s'écria lady Glenmour. Que c'est gracieux !

— Êles-vous contente, milady?

— Demain on vous dira cela, monsieur. Maintenant allez vous reposer ; la journée a été bonne pour vous.

— Dites heureuse, milady ! très-heureuse.

— Soit. Mais adieu, Tancrède ! > Tancrède restait à sa place.

€ Eh bien , qu attendez-vous ? Ne croyez-vous pas que je vais encore vous commander d'aller me chercher un hibou dans le creux de quelque vieux chêne ?

— Milady... je partirai bientôt.

— Vous, mon chevalier?

— Pas tout de suile, au retour de lord Glenmour.

— Nous penserons à vous pendant l'absence.

— N'est-ce pas, milady ?

— Quels regards vous avez ?

— C'est que je vais au pôle austral d'où l'on revient peu...

- — Vous reviendrez.

— Dites-moi cela , inspirez-moi cet espoir, milady. J'ai besoin de savoir, de croire que lorsque je souffrirai du froid, de la faim, sur les grandes mers de glace, il y aura là-bas, là-bas sous une petite étoile, tenez, celle-ci milady, une personne qui se souvient de moi, du pauvre Tancrède. Je n'ai ni sœur ni mère à qui raconter au retour ma joie de la revoir.

52i «NE SOIRÉE CHEZ LADY GLKNMOCR.

— Eh bien , c'est à moi que vous raconterez tout, dit avec une simplicité cliarraante lady Glen-

mour.

A vous!... ah! oui, à vous! > dit en deux cris l'heureux Tancrède; le premier lui était arraché par l'amour, le second avait l'accent de la réserve et de la réflexion, et par cela même il rendait plus expressif le premier. 11 baisa ensuite en se retirant le bas de la robe de lady Glenmour. Après l'arvoir accompagné d'un regard long et affectueux , lady Glenmour retomba dans son fauteuil. Les rayons de la lune plongeaient en ce moment dans le salon et se jouaient sur ses genoux où elle avait posé le nid d'hirondelles.

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