UO UN DOMESTIQUE FIDELE
pas, au nom du ciel! Tenez, il relève la tête, il écoute... et croit avoir entendu. >
L'homme avait, en effet, relevé la tête, soit qu'il cherchai à se reposer en changeant d'attitude, soit qu'il crût avoir surpris quelque rumeur confuse autour de lui...
< Je connais cet homme, dit le chevalier à Toreille du marquis de Saint-Luc; je le connais : c'est l'ancien cocher d'une vieille comtesse...
— La connaîlriez-vous aussi?
— C'est celle qui est là, morte !... Cet homme qui la tourmente dans son tombeau s'appelle Laubcpin ; oui, c'est son nom, je me le rappelle.
— Que veut-il?
— Je le sais, maintenant. Regardez bien : ne voyez-vous pas luire quelque chose dans la bouche du cadavre qu'il violente?
— Oui... On dirait un métal... de l'or...
— C'est de l'or. Le faux râtelier de cette pauvre comtesse est en or. Il paraît qu'on l'aura enterrée ^ sans le lui retirer, et son ancien cocher, qui lésait, vient le lui prendre.
— Le misérable !
— Vous m'avez promis la plus froide indifférence...
— On dirait qu'il est parvenu à desserrer la bouche qui lui opposait tant de résistance. >
Toula coup un cri aigu, sinistre, épouvanlable, qui lit se heurter l'un contre Taulre le chevalier et le marquis de Saint-Luc, soriii du fond du tombeau. Tous deux regardèrent. Etrange speclacle ! La bouche du cadavre, après s'être ouverte sous les efforts de Laubépin, s'était soudainement refermée, et la main du vieux cocher sacrilège se trouvait prise, mordue , arrêtée ; il n'avait plus la force de la retirer. La peur, il paraît, lui avait ôté toute force. Après avoir poussé ce cri aigu, Laubépin fut saisi d'un tremblement nerveux; ses dents claquaient, et son bras, comme frappé de catalepsie, restait toujours immuablement engagé par les phalanges de la main.
i C'est le ressort du râtelier d'or qui s'est tout à coup fermé, dit le chevalier De Profundis, et qui a pris les doigts du cocher comme dans un étau.
— C'est un effroyable hasard ! dit le marquis de Saint-Luc... Et vous connaissez cet homme , ditesvous ?
— Sa maîtresse , celle qui est là , celle qu'il a voulu dépouiller, est morte il y a trois mois. Je l'ai connue à Ville-d'Avray.
— Chez lady Glenmour peut-être?
— Chez lady Glenmour précisément, répéta le chevalier de Profundis. Il va être question d'elle, de cette vieille comtesse, dans le courant de This-
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loire que je vous raconte... Mais il est temps d'arracher ce malheureux à demi mort d'effroi de l'atroce position où il se trouve...
— Vous allez donc vous montrer?
— Non, mais me faire entendre, cela suffira. Il n'y a qu'un mouvement violent produit par une nouvelle crise qui le tirera de là. >
Ayant ainsi prévenu son compagnon, le chevalier De Profundis se mit à crier dans la vaste solitude du Père-Lachaise : <« Foueiieteschevaux,Laubépin !Ën avant! en avant! appuie à droite, prends garde au fossé ! Houp ! houp ! houp ! Laubépin ! >
A ce cri, à ces mois sacramentels des cochers , Laubépin , comme l'avait prévu le chevalier, fut saisi d'une nouvelle terreur qui le délivra de la première. Il relira convulsivement sa main de la bouche du cadavre, franchit comme un fou les bords de la tombe, arpenta, en cinquante bonds monstrueux, la vaste éiendue du cimetière, se lança tête et corps, s'accrocha comme un chacal au mur d'enceinie. On entendit ensuite un bruit sourd : Laubépin tombait dans l'éiernelle boue du boulevard extérieur, d'où, sans douie, il regagna les faubourgs de Paris.
i J'avoue, dit ensuite le marquis de Saint-Luc, que je ne me figurais pas rencontrer ici un pareil événement...
— C'est bien peu de chose, très-peu de chose que cela, répliqua froidement le chevalier De Profundis, ou plutôt cela n'est rien ; vous le diriez vous-même si vous aviez en Poccasion de vous initier aux accidents dont s'émeut chaque nuit l'endroit où nous sommes sans que la grande ville endormie au fond de la perspective en soit le moins du monde instruite. Elle va chercher ses mystères, ses terreurs, ses féeries, dans des sphères idéales, quand elle pourrait si facilement... >
Mais ils étaient revenus à l'endroit qu'ils occupaient avant d'avoir été dérangés par l'incident du cocher de la malheureuse comtesse, l'avide Laubépin,
« Si nous reprenions notre récit; qu'en pensezvous, monsieur le marquis?
— (Chevalier, vous m'avez promis un éclaircissement sur le major de Morghen, auquel je prétends avoir loyalement gagné au jeu cent mille francs, et je souhaite que vous ne me le fassiez pas attendre. Mon honneur y est au moins aussi intéressé que ma curiosité. j>
Pour toute réponse, le chevalier De Profundisse leva et indiqua du doigt un endroit assez distant de celui où il se trouvait depuis le milieu de la nuit avec son compagnon le marquis de Saint-Luc.
Perpendiculairement rayé par les hachures de la lune, le chevalier parut en ce moment, avec sa
Ii4 UN DOMESTIQU*: FIDÈLE
figure pâle comme celle d'Hamlel ei son habit noir, une de ces belles et effrayantes esquisses élargies sur le vélin par le pouce puissant d'Eugène Delacroix.
< Écoulez ! dit ensuite le chevalier De Profundis; entendez-vous un tintement doux et lugubre?
— Je Tentends depuis quelques mii)ules, répondit le marquis de Saint-Luc. Mais quel rapport y auraii-il entre ce tintement, qui est d'un caractère indéfinissable en pareil lieu, et réclaircissemeni que j'attends, que je sollicite de vous?...
— Ce tintement est produit par une sonnette.
— Une sonnette, dites-vous? une sonnette ici?...
— Oui, monsieur le marquis ; la sonnette du parricide.
— Du parricide? >
Pour la première fois , la voix si nette et si ferme du chevalier De Profundis trahit quelque émotion.
Le marquis s'en aperçut.
c Cette expression : la sonnette du parricide, reprit le chevalier; celte expression si atrocement mélodramatique est pourtant en réalité d'une académique précision.
— Je ne prétends pas le contraire, monsieur le chevalier ; mais j'attends toujours que vous me parliez du major de Morghen...
— Celle sonneile , qui mérite à bon droit, vous ne tarderez pas à vous en convaincre, Tépilhèie que je lui donne, est posée sur le tombeau du major de Morghen, votre ami, un des premiers amants de la gracieuse et mortellement perfide Mousseline.
— Et par quel impénétrable motif, dans quel but celte sonnelie est-elle là, sur une tombe? Les morts ont-ils besoin d'appeler ?
— Quelquefois , répondit gravement le chevalier.
— Quelquefois, dites- vous? Quelquefois!!! » Le chevalier fit un signe de tête affirmatif.
€ En vérité, si je ne savais combien votre raison est saine, monsieur le chevalier... Mais passons! Voulez-vous maintenant me donner Texplication promise sur le major de Morghen?
— Je tiendrai ma promesse.
— N'allez-vous pas, chevalier, Texécuter à Tinstant?
— Non. Votre immense gain au jeu sur le major prussien, M. de Morghen, la sonnette du parricide que nous entendons, et Mousseline, se tiennent étroitement ; et comme Mousseline entre dans Tlkisloire de lady Gienmour , c'est l'histoire de lady Glenmour qui doit un instant avoir le pas sur les autres, à moins que vous ne préfériez n'en écouler aucune.
iiCf UN DOMESTIQUE FIDÈLE
— Je VOUS écoule, > répondit le marquis de Saint- Luc avec courtoisie.
Le chevalier De Profundis continua donc ainsi : € Le dépit si profond et si contenu qu'avait laissé paraître lord Glenmour et la terreur involontaire dont il s'était senti énnu en entendant prononcer par sa femme le nom du comte de Madoc , tenaient à i\e:> causes d'une telle gravité qu'il est impossible de les passer sous silence. La vie de lord Glenmour et celle du comte de Madoc s'étaient heurtées à l'occasion d'un événement fort bizarre; le voici. Au moment de leurs plus grands succès d'hommes à bonnes fortunes et au plus fort de leurs triomphes, lorsqu'ils étaient tous les deux l'objet de l'attention publique, embarrassée de savoir auquel des deux vainqueurs elle donnerait la palme, parut à l'horizon du monde aristocratique et suprême où ils régnaient l'un el l'autre , une jeune femme d'une beauté extraordinaire. C'était miss Flavv, comtesse de Wisby, nouvelle demoiselle d'honneur de la reine, celle qui devait être plus lard lady Glenmour. Elle produisit sur la haute société anglaise l'effet que durent produire en France à une autre époque Diane de Poitiers et les superbes filles du cardinal deMiizarin, une admiration digne d'être coîisignée comme un événement dans les pages de l'histoire contemporaine. Lord Glenmour et Madoc eux-
mêmes, si difficiles, furent 8ur|)ri8 comme les autres. La jeune comiesse allait peu dans le monde; elle vivait à la cour, ne jetant son pur et radieux éclat qu'au milieu des fêtes royales et des solennités officielles. Ce fut à une cérémonie religieuse à Westminster qu'elle parut pour la première fois à côté de la reine et qu'elle étonna la foule par cette miraculeuse beauté dont TAngleterre n'avait peut-être pns d'exemple. Le tableau représentant cet événement ayant été fait par un habile artiste, le visage de la comtesse acquit bientôt la popularité de celui de la souveraine. A l'exposition de l'année suivante parurent des centaines de copies, faites d'après ce portrait, en sorte que rien n'était plus connu que la figure de la comiesse, et que rien ne l'était moins que sa personne. Celle séquestration d'une part, cette célébrité de l'autre, excitèrent au plus haut degré l'envie du club des Dangereux ^ ces héros privilégiés de toutes les victoires. Mais leur puissance vint chanceler au pied de ce défi que leur portail la plus remarquable des femmes de l'époque. Comment la séduire sans l'approcher? Comment lui plaire sans les moyens de lui faire connaître ce qu'on avait de grâces, d'esprit, sans lui faire apprécier enfin ces qualités qui rendaient irrésistibles les associés de ce fameux club de gentilshommes? Deux surtout furent blessés de ne pouvoir se signaler dans