LA FEMME QUI CHERCHE ET CELLE QUI A TROUVÉ
— Oh ! non ! je me trompe ; milord ne se met jamais en colère... il est si doux !
— Vous avez raison , Pâquerette , reprit lady Glenmour avec un soupir.
— Ah! je devine mainienaTil! continua la femme de chambre ; la croisée était ouverle , Maracaïbo sera entré et aura fait tous ces dégâts.
— Prenez ce flambeau , dit lady Glenmour visiblement dépitée de celte nouvelle explication donnée à révénement, et venez me déshabiller. »
Les deux femmes sortirent du cabinet de lord Glenmour.
Dès que Pâquerelle eut terminé le coucher de lady Glênmour, elle rentra dans sa chambre et elle déploya sur une table la lettre destinée à lord Glênmour, son maître, et qu'elle n'avait pas eu le courage de lui remettre.
Elle resta accoudée sur cette lettre jusqu'à ce que les battements de son cœur marquassent toutes les émotions dont elle était graduellement agitée en la regardant. Puis ses lèvres murmurèrent : < Je croyais être plus hardie cette fois ; je me suis encore trompée ; et pourtant je m'étais bien dit : Puisqu'il va partir, c'est le moment de ne rien lui cacher. Il
emportera avec lui tout mon secret et une partie de ma honte. Le courage m'a manqué; quand Taurai-je? »
Pâquerette se tut, et, par sa croisée ouverte, elle laissa venir à elle la brise qui souffle entre minuit elle malin.
Le vent était faible, la bougie brûlait malgré Pair qui pénéirait dans la chambre.
Pâquerette relira lentement son peigne , et ses cheveux, d'un blond cendre, roulèrent sur ses épaules. Sans quitter son altitude distraite, elle dénouait avec sa main droite sa robe et sa collerette.
La jolie femme de chambre de lady Glenmour avait dix-sept ans ; elle était d'une ligure si douce, si intéressante, qu'on la traitait dans la maison avec quelques égards, avec autant de faveur que le comporte l'aristocratie anglaise , fort dure et presque inhumaine à l'endroit des domestiques. Ses yeux , d'un bleu céleste et tranquille , mettaient de la pensée dans les choses les plus indifférentes. Mais la distinction de ses manières, l'honnêteté de sa conduite n'étaient pas absolument le résultat de son heureux naturel ; l'éducation l'avait faite un peu ce qu'elle était.
Pâquerette appartenait, les Anglais l'auront déjà deviné, à celte classe si sympathique de jeunes filles, très-commune en Angleterre et complètement inconnue en France. C'était la fille d'un de ces pau-
vres ministres protestants qui ne mesurent pas leurs familles, le nombre de leurs enfants, à leur misérable salaire. Elle était la sixième fille d'un ministre d'un modeste village du Lincolnshire. Comme toutes celles de sa classe si intéressante , elle avait reçu cette éducation exagérée que ces dignes pères prodiguent à leurs filles , à défaut de bonnes dots. Le charme des veillées paternelles est de leur enseigner les langues anciennes et modernes, les sciences, les beaux-arts ; et quand elles ont appris le grec , le latin , à exécuter, au piano ou sur la harpe , la musique de Handel, de Beethoven , on les accompagne au premier port venu ; on les embrasse, et on leur dit : Va sur le continent , et que le Seigneur l'accompagne!
Pâquerette n'avait pas été tout à fait aussi aventurée, mais elle avait aussi reçu cette fatale éducation qui n-e sert aux jeunes filles anglaises qu'à se résigner, quand elles tombent, loin de leur patrie, dans le malheur d'une condition difficile , et elles manquent rarement d'y tomber. En Angleterre, elles deviennent... je ne veux pas dire ce qu'elles deviennent; ailleurs, elle se livrent à renseignement de la langue anglaise, qu'elles savent aussi bien que Pope et que Byron.
Pâquerette, la gentille servante de lady Glenraour, celle qui chaque jour l'habillait et la désha-
LÉOH GOZLAIT. — I. 20
billail, celle qui allait quelquefois au marché un panier de jonc sous le bras et qui mangeait à Toffice sur une table à part , il est vrai, savait le latin , le grec, le français, Titalien, et jouait de la harpe dans la perfection. Elle excellait aussi dans Tart, fort estimé en elle par lady Glenmour, de faire des fleurs artificielles. Elle renseignait à sa nonchalante maîtresse ou remployait à embellir ses coiffures de bal et de soirée. A sa place nulle part, cette pauvre Pâquerette souffrait partout , mais elle se résignait partout. Dieu aurait pu lui épargner la plus douce, mais la plus cruelle des préoccupations morales, car elle était fort pieuse, Tamour, le profond amour dont elle fut d'abord éblouie , frappée au cœur pour son maître lord Glenmour. Dès ce moment, elle sentit le douloureux mensonge de sa position. Si bas, aimer si haut! Si simple et si obscure, oser fixer son regard sur cet astre de l'élégance, de la séduction et du bon goût ; elle qui portait les souliers, les gants et les chapeaux de sa maîtresse! Elle les portait à ravir, sans doute. L'amour dans cette âme simple, mais cultivée, pleine de silence, de timidité, d'effroi et de poésie, devait produire des effets extraordinaires, sans analogie avec les effets du même sentiment chez les autres femmes : chez celles qui aiment par droit de nature et par privilège social.
Pàquerelle passa, il ne faut pas en douter, par la longue filière de tous les raisonnements qu'on peut supposer avant de savourer son dangereux amour, et surtout avant d'oser concevoir la pensée de l'avouer à celui qui Tinspirait. Des jours et des nuits furent dévorés dans la lutte. Pâquerette fut vaincue ; elle se blâma, elle se détesta, elle se condamna au nom de la religion, mais elle ne cessa pas d'aimer lord Glenmour. Il aurait fallu le fuir. Elle ne le pouvait pas. Sa passion s'accrut alors de la continuelle présence de l'objet aimé. A chaque instant elle voyait son visage ; elle entendait le son pénétrant de sa voix, elle obéissait, douce chose ! à son commandement. Quel raisonnement eût été assez fort contre une incessante agression ? Elle vivait au milieu de la flamme qui la consumait. Et comment l'éteindre? Ainsi, c'est dans elle et non dans lady Glenmour que s'établissait graduellement avec son invincible despotisme la souveraineté du Dangereux, qu'il régnait comme le magnétisme sur la somnambule. Aucun de ses pouvoirs n'était ni perdu ni égaré. 11 pesait sur elle par tous les points de sa riche organisation d'homme, de grand seigneur et à titre de maître. Son esclave, son ombre, elle l'entendait venir avant tout le monde; elle devinait le départ et le but de sa pensée avant que ses lèvres ne l'eussenl exprimée. Que d'amour î
Que d'admiration I Quel culte ! El lord Glenmour n'avait peut-être jamais remarqué de quelle couleur étaient les jolis yeux de Pâquerette !
Enfin cette passion toujours active, toujours solitaire et toujours nourrie par elle-même, sans espace, sans liberté, sans distraction , sans air, devint une espèce de folie rêveuse, d'extase , de maladie tendre dans la pauvre Pâquerette.
Et si Ton songe qu'elle avait lu les grands poètes, ces éternels amoureux; les romanciers , ces historiens du cœur ; qu'elle avait trempé son âme dans les mélodies de Beethoven, on croira sans peine au désordre de sa tête. L'appétit disparut; son sommeil devint une langueur; ses occupations une rêverie agitée.
Un jour sa main inquiète tomba sur une plume , elle écrivit :
< Milord,
€ J'ai une grâce à vous demander et j'espère € l'obtenir de votre bonté. Je suis heureuse chez € vous ; vous avez toujours eu pour moi des atten- € tions que je me suis efforcée, il est vrai, de mé- ^ riter; mais que, sans injustice, vous auriez pu me € refuser, étant votre servante, à vos gages, à € votre discrétion. Vous avez réalisé pour moi, € milord, la sainte bénédiction de mon père, qui
i me dit en me la donnant : i Ta ne seras pas € abandonnée de Dieu si de ton côté lu ne Taban- € donnes pas. » J'ai trouvé dans votre maison letra- « vail facile, le commandement humain, le som-
< meil pur. Si quelque chose peut égaler voire € générosité pour moi, milord, c'est la bonté de f lady Glenmour qui prend exemple sur vous dans
< tout ce ((u'elle fait de bon et de bien.
i Ceux qui sont de votre maison ne m'aiment pas € moins : par exemple, M. Tancrède et le bon docc teur Patrick. Eh bien , milord, voici pourtant le I service , la faveur parliculière , la grâce ardem- « ment espérée que je viens vous demander, après € avoir pris les conseils de Dieu dans ma prière et « de mon père dans mon cœur, c'est de m'accorder « mon congé, de me renvoyer sur-le-champ de € chez vous, car je vous aime, milord, oui, je vous € aime.
I INany Burns. (Pâquerette.) >
Quand Pâquerette eut écrit cette singulière lelire, elle chercha l'occasion de la remettre à lord Glenriiour.
Celle occasion se présenta sans peine le jour
même qu'elle l'écrivit. Elle et lui se rencontrèrent,
comme il arrivait souvent, dans la demi-obscurité
de l'escalier qui menait au jardin par les pièces
basses, où étaient les cuisines, la serre chaude ei les bains. Elle monlaii ; lord Glenmour descendait. Rien de plus facile que de lui tendre la lettre au point de rencontre. Elle s'arrêta devant lui comme une statue , sans pouvoir dégager sa main de la poche de son tablier.
< Puisque vous voilà, Pâquerette, lui dit lord Glenmour, obligez-moi de dire à Tom de mieux vernir mes bottes; son vernis est vraiment exécrable. I
Et lord Glenmour monta, sans attendre la réponse de Pâquerette , qui resta encore deux ou trois minutes à la même place , et ne la quitta que pour se dire dans le déchirement de son âme, en montant Fescalier : c Dire qu'on Taime à un homme qui vous ordonne de mieux faire vernir ses bottes ! >
Pâquerette jeta sa lettre au feu , et pendant dix jours elle évita de lever les yeux sur lord Glenmour, ce qui eut pour résultat inévitable d'irriter le mal dont elle était consumée. Pendant ces dix jours elle mangea à peine et ne dormit pas deux heures par nuit d'un sommeil continu. Sa jolie tête en devint plus languissante ; mais qui y fit attention ?
€ Je lui écrirai une seconde lettre , se dit encore Pâquerette , emportée par sa passion ; mais cette fois je la lui donnerai; oh! oui, je la lui donnerai.»
Elle écrivit.
Voici ce que disait sa seconde lellre à lord Glenmour :
i Milord ,
a Je vous avais écrit une lettre hier pour vous prier de me renvoyer de votre maison , et cela parce que je vous aime. Cette lettre, je n'ai pas eu la force de vous la donner, et je Tai brûlée en rentrant chez moi. J'ai bien fait de la délruire^ car je vous demandais une chose insensée , et que j'aurais refusée dès que je l'aurais obtenue. Est-ce que je puis vivre sans vous voir, milord , vous qui personnifiez en vous toutes les beautés visibles et toutes les beautés idéales, celles de la réalité et celles de la poésie ?
I Quand on a vaincu la honte de vous aimer, milord , je trouve que c'est trop de retenue de cacher Tenlhousiasme qu'on éprouve en vous voyant. Je suis d'autant plus hardie à m'exprimer sans contrainte, que je suis convaincue que vous ne daignerez pas vous occuper un instant de l'amour d'une pauvre servante, et que vous rougiriez de la compromettre parce qu'elle vous aime.
i Milord , je connais la noblesse de votre caractère ; je vis trop près de vous pour ne pas l'apprécier. Aussi mon amour pour vous, milord,
i40 PAQUERETTE.
€ mon amour combattu avec la même patience et
€ la même fermeté que mon âme mettrait à com-
f battre la pensée d'un crime , cet amour tient
€ beaucoup du respect affectueux que j'aurais
*i pour un roi et du pieux effroi qu'on ressent à
< l'égard de Dieu... Milord, comme ma vie c'est € vous , je vous fais , je dois vous faire la confi- € dence de cet amour qui est ma vie , tous mes « instants. Si je vois le jour, je vous aime; s'il fait « nuit, je vous aime ; si je respire, je vous aime ; « si je m'éveille , je vous aime ; et je suis , par « un effet contraire, chaque objet que vous touchez
* et que vous voyez.
I Je me l'imagine, du moins , et cette fiction me
< console de la faiblesse où je me sens de plus en plus « tomber sans pouvoir me retenir. Moi, demander € de vous quitter, de vous fuir, de ne plus vous « voir ! Non , milord ! voici ce que je désire au-
* jourd'hui avec plus de raison. Vous étant attachée c comme je le suis, vous étant dévouée ardemment « comme je le suis, je souffre non pas d'être votre a domestique , mais d'être payée pour être votre n domestique.
€ Milord, épargnez-moi la douleur de penser i que lorsque je vous obéis , je ne suis pas assez € récompensée , ou bien si vous tenez à me payer, € achetez-moi avec cet argent quelque objet que
I VOUS aurez choisi pour moi ; non pas un bijou
< de prix ; mon Dieu, ce qu'on donne à une dômes-
f tique : un mouchoir à fleurs pour jeter sur mes
vi épaules. Mais surtout ne me renvoyez jamais,
i jamais! je deviendrais folle, milord , mais folle
i comme celles qui sont à Bedlam. Que lady Glen-
f mour est heureuse ! Oh ! non, elle n'est pas heu-
« reuse , et ce n'est pas ce que j'ai voulu dire ; c'est,
i ceci : Que je serais heureuse d'être lady Glen-
« mour! Pardon, milord, d'avoir eu cette pensée.
i Mais pourquoi m'avez-vous regardée, milord?
i pourquoi vous ai-je vu ? Votre regard ne s'en va
I plus de mon cœur, et mon cœur vous suit.
i Nany Burns. (Pâquerette.) >
On voit avec quelle effrayante rapidité s'accroissait l'amour profond, patient, incisif de Pâquerette pour lord Glenmour , qui ne s'en apercevait pas le le moins du monde, quoiqu'elle fût à chaque instant près de lui, soit dans le salon, soit dans son cabinet, soit souvent pour le servir à table.
Cette lettre eut le sort de l'autre ; Pâquerette , qui avait eu le projet de la glisser parmi celles qu'elle avait l'habitude de prendre des mains du facteur pour les déposer ensuite sur le secrétaire de lord Glenmour, s'objecta, au moment de l'exécution, que lady Glenmour pourrait la voir la première
et la décacheter. Enfin, la lellre, froissée de mille manières par le Iremblement des mains, retourna encore à la chambre de Pàquerelle, où celle-ci, au milieu de larmes versées par le découragement, la déchira en peliis morceaux.
Peut-être n'en aurait-elle plus écrit sans la circonstance imprévue qui se présenta quinze jours plus tard : le départ de lord Glenmour pour l'Angleterre. Dès que Pàquerelle apprit Tordre donné au cocher d'aller commander des chevaux de poste, elle perdit la tête ; elle eut un moment de fièvre chaude pendant lequel elle traça un troisième billet. C'est celui qu'elle tenait collé sous le plateau de cristal lorsqu'elle apporta les glaces dans le salon. On a vu qu'elle avait encore manqué de hardiesse cette fois comme les autres et que lord Glenmour ne s'était aperçu que d'une chose, c'est que la glace avait coulé sur le plateau.
Dans ce billet, Pâquerette disait sans transition , sans faire allusion aux deux précédents :
i iMilord,
€ Ne parlez pas sans moi, car je ne puis pas vivre « sans vous. Votre présence m'est nécessaire comme f la lumière pour y voir, la prière pour espérer. € Songez que je suis pour vous l'enfant qui chérit € -*> ^=:^-r^. la femme qui adore son mari, l'ami qui
PAQUERETTE. 2i3
ne peut vivre sans Tanii. Mon amour pour vous, milord, est si fort, si impérieux, qu'il a acquis en quelques mois la puissance des années , et dans ces derniers jours la force d'un droit. Il vousfaudra bien quelqu'un , milord , pour vous servir dans votre voyage et pendant votre séjour à Londres. Je veux vous servir. Pourquoi d'autres que moi vous obéiraient-ils ? Je suis jalouse de tout ce qui n'est pas moi. Mon Dieu! mon Dieu! que vous ai-je fait pour aimer ainsi? Si vous me hnssez ici, milord, je me trahirai. Je prononcerai à chaque instant votre nom, je serai toujours où vous étiez. Qu'est-ce que cela méfait? me direz-vous. Oh ! milord , vous avez raison, dites- moi cela; dites-moi : Qu'est-ce que cela me fait? Riez, railliez, moquez-vous de moi; dites-moi : Pâquerette, allons , Pâquerette, du feu pour mon cigare, ce tabouret pour mes pieds, cet oreiller pour ma tête, de l'eau pour mes mains! Humiliez-moi avec intention, mais que je vous voie. Et si je n'accours pas assez vite à vos ordres , maltraitez-moi , si vous pouvez maltraiter quelqu'un; mais vous voir, milord, vous entendre! Tenez! je pleure, milord ! Ayez pitié de moi ! Oh ! emmenez-moi !
emmenez-moi !
€ Nany Burns (Pâquerette.) >
2i4 PAQUERETTE.
Celte lettre ne fut pas remise. Lord Glenmoiir partit, Pâquerette resta au château. Elle se livrait sans témoins à sa douleur dans le cabinet de son maître, dont le départ Taffligeait jusqu'aux larmes, quand lady Glenmour Ty avait surprise au milieu de la nuit. C'est ce troisième billet qu'elle relisait en ce moment dans sa chambre avec le regret mortel de ne Tavoir pas donné à lord Glenmour.
TANCREDE ET LABY GLENMOUR.
Tancrède prit le commandement souverain du cliâleau en Tabsenee de lord Glenmour, qui, on Ta vu, le lui avait délégué. Il en usa avec la fougue d'un jeune collégien auquel on confie un fusil pour chasser pendant les vacances. Comme celte autorité devait naturellement s'exercer au plus grand profit de lady Glenmour, il mit dans sa tâche un zèle et une importance tels que les domestiques riaient tout bas , et le bon docteur Patrick tout haut et sans se gêner. Tancrède allait voir le matin si le déjeuner de lady Glenmour flatterait son goût, pendant le jour si l'allée du parc où elle daignerait poser ses
liON GOZlAîl. — 1, 21
2^6 TAISCRÈDE ET LAD Y GLENx\lOLR.
pieds était suffisamment sablée, et le soir si Ton avait fermé et verrouillé toutes les portes; ensuite il faisait sa ronde hors des murs du parc pour s'as- ' surer que le trésor confié à sa surveillance ne cou^ rait pendant la nuit aucun danger.
i Prenez garde ! lui dit une fois le docteur Patrick, prenez garde, ïancrède; j"ai vu celle après-midi un homme de mauvaise mine rôder, avec des intentions sinistres autour du château.
— Docteur, dépeignez-le-moi. Quelque misérable...
— Volontiers. Il a une cravate rouge.
— Tous ces brigands ont une cravate rouge.
— Une barbe épaisse.
— El vous ne Pavez point interrogé?
— Des yeux inquiets et furlifs.
— Qui ce peut être?
— Il portait un sabre au côté.
— Un sabre !
— Un fusil rouillé sur Pépaule.
— Docteur !
— Caché dans les broussailles, il examinait le château.
— Mais encore une fois, docteur, il fallait le questionner. De pareils gens...
— C'eslcequej'aifait. JeluiaiditrQuiêtesvous?
— Et il vous a répondu?
— Garde champêtre.
— Mais ne devinez-vous pas, dit lady Glennfiour, présente à cette mystification, que ledocteur Patrick se moque doublement de vous, Tancrède? Comment aurait-il vu un homme , un fusil , un sabre, une cravate rouge , lui qui n'y voit pas? i»
Tancrède baissa la tête de confusion; il la releva presque aussitôt avec orgueil en disant : t Milady, on n'est jamais ridicule en exagérant son devoir. >
CependantTancrèdeexagéraun jour tellement son devoir qu'il en rit lui-même autant que tous les autres; et voici à quelle occasion.
Un matin que , selon son habitude , il épiait les gens qui venaient au château, il vit entrer un jeune homme élégant, vêtu de noir, et qui demanda discrètement à parler à lady Glenmour. On eut beau lui dire que lady Glenmour ne recevait pas de si bonne heure, il n'en persista pas moins dans son désir de la voir. Cette obstination exalta la sollicitude déjà si éveillée de Tancrède. 11 se cacha derrière la porte du salon dans laquelle on avait fait entrer l'inconnu, en attendant qu'on prévînt de sa visite lady Glenmour, et il se mit en observation. Que voulait cet homme? Quelles étaient ses intentions? Qu'avait-il de si mystérieux à confiera lady Glenmour? Son imagination était aux champs. Enfin, lady Glenmour, en déshabillé du matin, paraît ;
248 TANCRÈBE ET LADY GLENMOUR.
rétrangerse lève, va au-devani d'elle, la salue, lui parle bas , si bas , que Tancrède , horriblement intrigué, est sur le point de quiuer sa cachette pour se jeter au milieu de celte confidence insolite et d'en demander le motif. Cependant il se contient; mais quel effort ! Lady Glenmour s'assied sur un fauteuil, sourit à Tétranger ; alors celui-ci tombe tout à coup à ses pieds...
« Que faites-vous là? monsieur, s'écria Tancrède d'une voix émue. Osez-vous bien?..
— J'ose prendre mesure d'une paire de souliers à madame, i répond le jeune homme élégant, ajoutant : i Je suis cordonnier de mon état. >
— Cordonnier ! répéta Tancrède en se retirant , le visage caché entre ses deux mains pour qu'on ne vît pas sa honte; cordonnier ! >
Bientôt tout le château fut au courant de l'aventure du cordonnier, et on en rit pendant vingtquatre heures. Lady Glenmour elle-même, si sérieuse', si triste, se mêla à la gaieté générale pour rire aux dépens de ce pauvre Tancrède, le fougueux jeune homme qui ne savait jamais rencontrer le point exact où la prudence cesse et où l'extravagance commence.
Un soir, Tancrède et le docteur Patrick , quoique aveugle, jouaient aux échecs , tour de force étonnant , mais qui ne paraîtra pas impossible à ceux
TANCRÈDE ET LADV GLENMOUR. '240
qui savent à quel degré de subiiliié s'élèvent le tact, Touïe, la mémoire chez les aveugles.
En perdant la vue, le docteur avait acquis une merveilleuse pénétration morale; elle était si extraordinaire qu'il pouvait exercer la médecine avec la même supériorité qu'avant son malhj^ur, et se livrer à la plupart des exercices où la faculté d'y voir semble indispensable. 11 avait tant perfectionné en lui le sens de l'ouïe , qu'il découvrait presque toujours au son de la voix , l'opinion , la véritable pensée de celui qui voulait cacber son sentiment sous des paroles menteuses. 11 s'était d'autant plus rapproché de l'âme qu'il s'était éloigné de la réalité. Personne n'écoutait avec autant d'indifférence que lui, et personne n'écoutait mieux cependant. Cette pénétration presque divinatrice qu'il ne possédait que depuis sa cécité, imprimait à sa figure un caractère de repos qu'elle n'avait pas toujours eu. La bonté d'aujourd'hui et les passions d'autrefois s'étaient rencontrées comme se rencontrent la neige et le feu à mi-chemin du mont Hécla. Clairs comme lorsqu'ils y voyaient , ses yeux répandaient des flammes autour de lui, tandis que son front, réservoir de ses pensées, était calme et serein comme le ciel, qui contient pourtant les orages.
Or, ce soir-là, il jouait aux échecs avec Tancrède dans le salon, à quelques pas de lady Glenmour,
250 TANCBÈDE ET LADY GLENMOUR-
occupée à relire pour la centième fois ce numéro du journal de la cour qui avait entraîné une première et si grave explication entre elle et son mari. A ses pieds dormait comme d'habitude Maracaïbo. Depuis une heure, ce qui est à peine une minuie pour des joueurs d'échecs, Tancrède et le docteur avançaient des tours et défendaient leur roi, lorsque lady Glenmour, que sa lecture absorbait profondément, dit à Tancrède, afin que celui-ci ne s'aperçût pas de sa douleur :
4 Tancrède, pourriez -vous tout à la fois causer et jouer aux échecs ?
— Très-facilement, milady.
— On dit pourtant que c'est impossible...
— Essayez.
— Qu'y a-t'il? se dit en lui-même le docteur. La voix de lady Glenmour n'est pas franche, naturelle, vraie, comme d'habitude.
— Vous avez voyagé dans l'Inde, Tancrède?
— Oui, milady. Docteur, j'ai joué. A vous. *j Tancrède vit briller une larme dans les yeux de
lady Glenmour; il fut troublé. 11 aurait voulu se lever, courir à elle, lui demander la cause de sa tristesse. Son regard exprima tout cela, c Est-ce un aussi beau pays qu'on le dit?
— 11 est encore plus beau, milady.
— J'avance, mon cavalier, dit Patrick. Attention.
— Vraiment? Je pensais que les voyageurs avaient beaucoup exagéré...
— J'ai vu, milady, une ville de roses, où Ton ne marche que sur des roses , dont les murs sont des roses, où Ton ne voit, où Ton ne sent que des roses.
— Une ville de roses! » s'écria en riant lady Glenmour.
Patrick devina derrière ce rire tremblé le commencement d'une excitation nerveuse pareille à celle qu'éprouvent certaines personnes aux approches de Torage.
I Oui, milady, et cette ville, c'est Ghazipour , près de Benarès. Les femmes, les enfants, les hommes cueillent des roses pendant le jour, les effeuillent, la nuit, dans des bassins, et le matin, au lever du soleil, ils écrément l'huile qui surnage à la surface et qui forme ce merveilleux parfum qu'on appelle l'essence de rose.
— Ni l'un ni l'autre, se dit Patrick, n'ont la conscience de ce qu'ils viennent, lui de dire, elle d'entendre. Tancrède a remarqué quelque chose d'extraordinaire en lady Glenmour, et il ne se trompe pas : lady Glenmour est près d'avoir une crise nerveuse. »
Tout à coup on sonna violemment à la grille du château.
Lady Gleiimour poussa aussitôt un cri aigu.
€ A cette heure ! dit Tancrède. Qui donc peut Venir? >
La demie de onze heures sonnait à la pendule.
€ On dirait, pensa le docteur, quelady Glenmour avait le pressentiment de ce bruit et de l'arrivée de la personne qui le cause. >
Maracaïbo lui-même se leva à demi sur son séant, et écoula avec une étrange et comique inquiétude. On eût dit que son instinct de bête devinait un danger vague, mais imminent.
Tancrède regarda lady Glenmour pour lui demander s'il fallait aller ouvrir.
vt Docteur? fit à son tour lady Glenmour, en exprimant le même doute.
— Mon avis, milady , est qu'il faut aller ouvrir. Est-ce que nous sommes en pays ennemi? D'ailleurs, on s'informera à travers la grille; c'est l'office de Tancrède. Beau chevalier, allez lever la herse et baisser le pont.
— Milady?
— Allez ouvrir, dit lady Glenmour à Tancrède ; allez ! f
Tancrède obéit.
« Vous imaginez-vous qui ce peut être , docteur? Peut-être une lettre de lord Glenmour ; voilà quinze
jours qu'il est parti, et nous n'avons pas reçu une seule fois de ses nouvelles.
— Je ne le pense pas, milady, le facteur ne vient jamais si lard. >
Tandis que lady Glenmour et le docteur se livraient aux conjectures, Tancrède, arrivé à la grille du château, demandait à celui qui avait sonné si fort qui il était.
Une joyeuse voix lui répondit :
< Sir Francis-Archibald Caskil.
— Nous ne vous connaissons pas ici, monsieur.
— Nous ferons vite connaissance, pourvu toutefois que vous ouvriez cette grille.
— Mais je ne sais... dit Tancrède, toujours la clef de la grille à la main.
— En voulez-vous savoir davantage? Je suis Anglais, j'ai trente-deux ans de moins que ma mère et que mon père. Je suis brun et j'ai soif.
— Qui demandez-vous?
— Mon meilleur ami, lord Glenmour. Arrivé du cap de Bonne-Espérance, je viens chez lui pour manger, boire et dormir pendant trois mois. Allons, mon cher Tancrède, mettez la clef dans la serrure ou sinon j'ouvrirai moi-même cette grille.
— Et comment cela, monsieur?
— Vous allez voir. » '
Passant lestement le bras entre deux barreaux de
S54 TANC&ÈDË ET LA9Y GLENMOUB.
la grille, l'étranger saisit la grosse clef que Tancrède tenait à la main, et avant que celui-ci eût exprimé son étonneraent, il mit la clef dans la serrure^ ouvrit la porte et la referma sur lui, après en avoir retiré la clef. Ensuite et toujours en riant de son franc rire» il souleva Tancrède dans ses bras, et courut vers le château. Conduit par la lumière, il va au salon^ pousse la porte, et se montre à Lady Glenmour, interdite de cette apparition.
€ Voilà votre beau page, milady,. je vous le ramène, ou plutôt je vous le rapporte.
— Monsieur, s'écria lady Glenmour, qui êle&- T0us?Quesignilie... ? >
Tancrède regardait , avec uue étrange stupéfaction et beaucoup de confusion, car san retour Irion» pbal était fort ridicule, cet homme hardi et gai^ robuste comme un lion, adroit comme un chat, vif comme la poudre, qui l'avait pris sous le bras et porté cent cinquante pas en courant.
€ Maintenant , dit sir Francis-Archibald Caskil, permeitez que je vous embrasse de tout cœur comme la femme de mon meilleur ami^lord Glenmour.
— M'em brasser ! >
Lady Glenmour était déjà embrassée sur les deux joueSo
« Monsieur ! dit le docteur Patrick, mais monsieur!...
— Docteur Patrick , calmez-vous, jesuis Caskil; uouchez là.
— Archibald Caskil?
— Lui-même;^
— Le riche négociant du Cap, le millionnaire?
— Lui-même, et ce qui vaut mieux, fami, le sauveur de lord Glenraour pendant sa longue maladie au Cap. Vous voyez, milady, reprit sir Caskil, que je suis connu chez vous. Permettez donc que je vous embrasse encore une fois, c'est la mode au cap de Bonne-Espérance.
— Mais, monsieur... >
Lady Glenmour se trouva encore une fois embrassée avant qu'elle pût faire de ses deux mains révoltées, qui se levèrent trop tard , un bouclier pour sa pudeur.
Il paraît que celte mode d'embrasser, transportée du Cap à Paris, ne plaisait guère à Maracaïbo , car il éprouva un tressaillement nerveux si fort, quand il fut témoin pour la seconde fois de Taccoiade, que lady Glenmour eut toutes les peines du monde à le dompter, à le faire se tenir tranquille en posant le pied sur son cou.
Elle ne savait comment échapper à cette familiarité inouïe pour elle ; elle se démenait, elle voulait se mettre en colère et n'y parvenait pas en voyant devant elle le visage heureuxel réjoui de sir Francis-
Archibald Caskil. Du reste, celui-ci ne lui donna pas le temps de trop réfléchir; d'un étonnement il la jeta brusquement dans un autre, en disant au docteur Patrick, qui cherchait aussi à se remettre de la secousse :
< A ce qu'il me semble , vous jouiez aux échecs quand je suis arrivé?
— Oui, monsieur, répondit Patrick.
— Voulez-vous connaître, docteur, le coup le plus fort qui puisse avoir lieu sur un échiquier?
— Dans quelques jours , si vous voulez bien me le montrer...
— Non, tout de suite, docteur, i
Et sans plus attendre, sir Caskil donna un grand coup de poing au milieu de Téchiquier posé sur la table et le fendit en deux morceaux.
4 Avouez, docteur, que voilà un fameux coup?
— Monsieur, vous êtes fou ! s'écria Tancrède.
— Si vous n'êtes pas plus raisonnable, vous, lui répondit sir Caskil, je vous enverrai vous coucher. >
Tancrède allait répondre par une interpellation des plus vives ou peut-être par des menaces, mais il se souvint qu'il était en présence d'une femme et que cet homme était Tami de lord Glenmour.
Il prit une chaise et en donna un coup violent sur le tapis.
Lady Glenmour n'avait jamais rien vu de pareil.
TANCREDE ET LADV GLENMOUR. 287
i Nous le remplacerons demain par un plus beau, (lit sir Caskil en montrant Téchiquier brisé. Vous aviez assez joué ce soir, je présume. A propos, de quoi parliez-vous , quand j'ai troublé \os seigneuries? Peut-on le savoir, si ce n'est pas trop hardi?
— En effet, murmura Tancrède, il est temps de faire de la réserve... f>
De la colère, lady Glenmour était passée à la surprise, et de la surprise à une espèce de demi-gaieté, en voyant sir Caskil apporter la tempête amusante de son caractère au milieu du silence claustral du château.
i Reprenez donc le fil de votre conversation , charmante amie de mon meilleur ami , » continua Caskil en prenant avee familiarité les deux mains de lady Glenmour.
Tancrède ne vil pas d'un œil tranquille cette nouvelle privauté. Il poussa un soupir,
< Qu'avez- vous? lui dit tout bas le docteur.
— J'ai... j'ai que je voudrais être aveugle comme vous en ce moment pour ne pas apercevoir quelqu'un qui commence , je ne sais pourquoi , à me fatiguer... à me déplaire.
— Enfant, contenez- vous, lui dit aussi tout bas le docteur. Le monde, que vous ne connaissez pas encore beaucoup, est plein de caractères divers. »
LÉOîl lïOZLAN.' — 1 22
Tancrède pinça son dépit entre ses lèvres mutines,
€ Eh bien, inilady, je ne saurai donc pas de quoi vous causiez ? .
— Nous ne causions pas, monsieur.
— Jeune homme, vous êtes trop aimable, je le jure, pour laisser languir la conversation en compagnie d'une aussi aimable dame.
— Nous parlions , je crois , de la beauté de la campagne dans l'Inde, î reprit lady Glenmour, qui ne voulait pas qu'un ami intime de son mari reçût un mauvais accueil ; il fallait prendre son parti avec le caractère de cet être bizarre, et qui, après tout, Tavait tirée un instant de sa mortelle léthargie.
€ Vous parliez , s'écria-t-il , de la beauté de la campagne dans Tlnde ? Quel est le cle;rc de procureur qui vous a conté cette sottise-là?
— C'est moi, monsieur, répliqua fièrement Tancrède; je ne suis pas clerc de procureur, je suis officier de marine.
— Ah! c'est vous? Alors, je vous dirai, mon ami, mon officier de marine, allez voir ITnde.
— Je l'ai vue, monsieur.
— Ne l'en croyez pas davantage , milady ; Tancrède s'est trompé.
— M. Tancrède, s'il vous plaît ! ^
— On ne dit pas monsieur à son ami , et je veux que vous soyez mon ami. Touchez là. >
Lady Glenmour regarda Tancrède , et celui-ci lendit froidement sa main à sir Caskil.
€ Milady, la campagne de Tlnde, quoi qu'en ait dit mon ami Tancrède, est si belle, qu'on ne peut la parcourir qu'en marchant dans des herbes plus hautes que deux hommes; on étouffe, on tombe à chaque pas. Si vous la parcourez dans le jour, le soleil, rimplacable soleil est si ardent, qu'il vous rend fou. Éloignez-vous un peu de la ville pour admirer cette belle campagne, et aussitôt les tigres vous attaquent de tous les points de Thorizon. Si, fatigué, vous vous couchez à l'ombre d'un arbre, des serpents vous enlacent comme le caducée d'Esculape, et vous étranglent. Ce n'est pas tout; des milliers d'insectes rouges, verts, noirs, armés de dards, de scies, d'aiguillons, se glissent sous vos vêtements, vous déchirent la peau pour vous sucer le sang. Il n'est pas un morceau de terre grand comme la main , et je n'exagère pas, qui ne soit le domaine grouillant d'une foule d'animaux, ennemis acharnés du repos, de la vie de l'homme. Croyez-le, milady, il n'y a qu'une campagne au monde, c'est celle de la France et celle de ITtalie. Mais je préfère en ce moment celle de France, puisque j'ai le bonheur d'y rencontrer la femme de mon meilleur
260 TAINCRÈDE ET LADY GLENMOUK.
ami, lord Glenmour, qui vaut mille fois mieux que toutes ces prétendues beautés jaunes , topazes , bistre, chocolat et ébène des Indes. Voilà mon avis sur la campagne de Tlnde. Docteur, j'en appelle à vous ?
— Il y a du vrai dans cette opinion , répondit Patrick , qui ne pouvait guère aimer un pays où il avait perdu la vue. Cependant la poésie...
— La poésie?... Qu'est-ce que cela, la poésie? La poésie, c'est un mot , un son, des phrases; ceux qui n'en parlent pas sont mille fois plus poètes que tous ces bavards...
— Monsieur ! dit Tancrède , vous allez trop loin.
— Vous êtes donc poète ?... Voyons vos vers. > Tancrède se tut.
Lady Glenmour ne put s'empêcher de sourire à celle sortie emportée de Caskil contre l'Inde et la poésie, et de la triste figure du pauvre Tancrède.
« Je ne puis tout à fait admettre , reprit Patrick^ qui partageait un peu le mécontentement de Tancrède, qu'il n'y ait au monde que deux campagnes : celle de France et celle d'Italie. Jusqu'ici la Suisse n'a pas été considérée comme un vilain pays...
— La Suisse! s'écria sir Caskil, la Suisse!... Oui, sans doute, c'est un pays à voir : malheureusement il est peuplé d'aubergistes qui écorchent le plus poétiquement du monde les voyageurs. Ils font
payer Tair, que dis-je, Tair? Écoutez plutôt : J'étais en Suisse il y a six ans, et je n'ai pas oublié la carte à payer d'une journée que je passai au bord du lac de Genève^ dans un hôtel. Faites comme si vous aviez cette mémorable carte sous les yeux , la voici :
Un poulet 40 fr.
Un lever du soleil. 5
Une truite 12
Un orage à midi sur le iac. ... 3 50
Champignons 8
Un coucher de soleil 15
Tarte à la crème 6
La lune derrière un léger nuage. 40
Total 99 50
« Vous conviendrez, mes chers amis, qu'un pays où Ton met sur la carte le coucher du soleil et le lever de la lune est un peu cher à habiter.
— Admirable ! > s'écria Patrick désarmé par le rire.
Lady Glenmour riait aussi de bon cœur.
t Du reste, reprit Caskil, depuis longtemps je professe cette opinion sur une foule de pays trop vantés , quoique je n'aie pas plus d^ trente-deux
2G2 TANCRÈDE ET LADY GLENMOtJR.
ans ; je Tai exprimée plusieurs fois à noire cher Glenniour... A propos, où esl-il ?
— H est temps de le demander, pensa lady Glenmour.
— A Londres, monsieur.
— Pour longtemps ?
— Quinze jours encore peut-être.
— Eh bien , je Fatiendrai. Quand vous lui écrirez, milady, dites-lui que Caskil est chez lui ; cela suffira. Mais d'ici à son heureux retour, je ne serai pas lâché, je Tavoue, de prendre quelque chose...
— Ah ! mon Dieu ! j'avais en effet oublié de vou^ offrir à souper, s'excusa lady Glenmour... Mais comment allons -nous faire, tout le monde est couché ?
— Mon intention n'est pas de souper, reprit Caskil. J'ai seulement l'habitude de prendre un bol de punch tous les soirs vers minuit...
— Vous désirez du punch?...
— Milady, vous avez deviné.
— C'est que...
— Tout le monde est couché, allez-vous me dire. Qu'à cela ne tienne ! nous le ferons nous-mêmes. Tancrède , allez allumer du feu ; docteur vous vous chargerez bien de râper du citron... Il ne nous faut plus que du rhum et du sucre. . .
— Moi, allumer du feu ! mais en vérité...
— Eli bien, mo!J jeune ami, je rallumerai et vous le soufflerez. Milady en boira...
— Moi, boire du punch !...
— Vous en boirez. Le punch est l'âme tle la nuit.
— Je n'en ai jamais bu.
— Alors vous en boirez davantage. Vous en boirez pour le passé. Nous le boirons à la santé de notre reine, notre reine c'est vous , puis à celle de ce cher Glenmour, puis à celle du bon docteur... Allons donc allumer le feu, Tancrède!
— Mais qu'est-ce donc? dit tout haut lady Glenmour, jetée tout à fait hors d'elle-même par cet entrain, cette flamme, cet élan, cette verve étincelante de Texcenirique sir Archihald Caskil.
— Et, ma foi I s'il est bon, ajouta Caskil, s'il nous grimpe un peu à la tête, nous chanterons, nous danserons. Je sais que vous dansez, docteur. La main aux dames, docteur! >
Et saisissant de ses deux mains nerveuses les mains du docteur, sir Caskil lui fit faire en sautant tout le lour du salon.
Lady Glenmour était tombée dans son fauteuil en riant enfin de tant de vivacité et de tant de rondeur.
On suppose aisément qu'avec un pareil homme , le punch fut fait en peu de temps. Chacun, bon gré, mal gré, y mil la main , et quand il fut une
incr enflammée, Caskil s'assit et invila les autres à s'asseoir autour du bol. Ce fut le seul moment de calme el de silence qui régna dans le salon depuis la bruyante entrée de sir Francis-Ârchibald Caskil.