‹ Les nuits du Père-LachaiseChapitre 19 sur 40 · CE QU ÉTAIT SIR CASKIL · texte numérisé non relu

CE QU ÉTAIT SIR CASKIL

En se débarrassant des étreintes de sir Caskil, le docteur Patrick s'était dit: « Ce jeune homme n'a pas les mains de son caractère. 1 11 continua d'écouter le son de sa voix pour lâcher de deviner quelques autres particularités morales de l'étranger.

On s'assit donc , et , pendant quelques minutes , on contempla en silence la gerbe bleuâtre du punch. Lady Glenmour eut alors occasion d'observer le visage de sir Caskil , dont elle avait déjà remarqué la taille avantageuse et la souplesse énergique. Sa tête était forte et parfaitement posée sur des épaules ni trop fines, ni trop rondes, larees pourtant et

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descendant rapidement. Son front portait l'empreinle toujours si imposante de la force et de Taudace , bien qu'il fût adouci par l'ombre d'une chevelure noire et ondulée. Sa ligure n'offrait pas la saillie fine , osseuse et délicate de lord Glenmour : elle élait plaie; son nez large et ouvert à la base donnait à ses paroles de l'impéiuosilé et une certaine abondance à la Mirabeau ; comme ce fameux orateur, auquel il ressemblait, mais prodigieusement en beau , il avait la bouche un peu grande et des lèvres fortes. Ces défauts, si les femmes trou^ vent que ce soient là des défauts , étaient rachetés par des dents d'une plantation magnifique et d'un émail qui n'a d'égal que chez les gens des montagnes , et par des yeux noirs d'une expression caractéristique. Le regard de sir Caskil était d'une pénétration extraordinaire ; non de la pénétration du savant, chargée de réflexions tranquilles, mais de celle dont les hommes aux sens ardents et de mœurs corrompues se font une arme invincible pour séduire ; un regard qui, pareil au verre lenticulaire échauffé par le soleil , commence par éclairer doucement l'objet sur lequel il porte son rayon , puis l'inquiète , l'agite , l'échauffé , l'embrase , et enfin le dissout.

Tandis que lady Glenmour regardait sir Caskil , celui'Ci paraissait beaucoup plus occupé de sou

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punch que d'exercer la puissance de son regard. Le reste du visage de sir Caskil correspondait harmonieusement avec ce qui vient d'en être déjà dit. Son teint d'un blanc mat mais ferme convenait à ses traits. Il avait aussi les mains fort belles et fort souples, prenant voluplueusemeni, si Ton peut s'exprimer ainsi, tout ce qu'elles touchaient. Elles renfermaient des fascinations nombreuses dans leur jeu , ce qui frappa lady Glenmour , lorsque Caskil , fou jusqu'à la fin , déchira une grande feuille de papier et se prit à faire des petits bateaux. Maintenant, dit-il, tendez vos verres. Il versa ensuite du punch tout en flammes à lady Glenmour , au docteur et à Tancrède ; il prit ensuite les petits bateaux qu'il avait façonnés et les lança sur le bol de punch dont le milieu flambait encore.

— Que signifie...?

— Milady , voici ce que cela signifie : ces petits bateaux de papier sont nos passions. Les uns , vous le voyez, naviguent très-bien au vent qui se dégage de la flamme ; les autres , plus prudents, se tiennent aux bords du bol et ne sont pas atteints par le feu ; les autres, les plus téméraires, se jettent au milieu même du brasier, et vous voyez ce qui leur arrive : ils sont détruits , consumés. Les plus forts, milady, savez-vous quels ils sont? >

Lady Glenmour ne cessait de regarder la figure si

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joyeusement aiiraclive et d'écouler la parole vibrante de sir Caskil.

i Savez-vous quels ils sont? Ce sont ceux» dit Caskil en soulevant le vaste bol de punch et en rapprochant de ses lèvres, qui sont plus forts que la passion , qui la dévorent au lieu d'en être dévorés, t

Et sir Caskil avala d'un trait les dix ou douze verres de punch contenus dans le bol de cristal qu'il posa ensuite avec un grand calme sur la table.

On pouvait craindre que la raison de cel intrépide buveur lût soudainement atteinte par Tivresse. Il n'en fut rien. Un sourire tranquille vint rassurer lady Glenmour qui laissa tomber malgré elle sur sir Caskil un regard où se lisait l'impression étrange que lui causaient celte vitalité généreuse, celte énergie sans efforts, cette puissance tranquille et formidable, maîtresse d'elle-même et des autres.

Lady Glenmour se leva ensuite pour se retirer dans ses appartements.

i Bonne nuit! messieurs, dit-elle en tendant la main à Tancrède silencieux et morose à sa place, au docteur Patrick et au joyeux sir Caskil. Bonne nuit à tous!

— Ce souhait est toujours accompagné , au cap de Bonne-Espérance , par une cordiale embrassade, et yous allez permettre, milady... i

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Sir Archibald Caskil ouvrait déjà les bras el tendait le cou pour réaliser ce qu'il prétendait être la coutume du cap, lorsque Maracaïbo se glissa entre lui et lady Glenmour et posa sa figure barbue, velue et éclairée de deux regards jaunes et élincelanls devant la figure de Tétranger. Celui-ci, qui n'avait pas encore vu l'orang-outang , fut singulièrement effrayé de ce vis-à-vis diabolique. Maracaïbo avait fixé ses deux mains sur les épaules de Caskil et le tenait en respect.

Tancrède aurait volontiers embrassé Maracaïbo pour le récompenser de son action peu courtoise.

€ A bas ! à bas ! > s'écria Caskil.

Maracaïbo fit entendre pour toute réponse à cet ordre un vif claquement de sa langue contre son palais , et il ne lâcha pas sir Caskil qui , en voyant l'obstination de son sauvage rival, tira son gant et lui en donna un coup sec à travers le museau.

Saisissant le gant avec ses dents irritées , Maracaïbo prit le gant dans ses mains et le jeta en colère au visage de sir Caskil.

Celui-ci reprit en riant :

I Quelles sont vos armes, monsieur? »

II fallut que lady Glenmour ordonnât à Maracaïbo de se retirer, sans cela il eût fait un mauvais parti à celui dont il allait devenir l'ennemi mortel. Docile à la voix de sa maîtresse , il alla, en soufflant

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et en sifflant d'une manière aiguë et terrible , se blottir sous la table.

Il n'est pas inutile de dire en passant que Maracaïbo avait déjà étouffé un homme, un matelot qu'il avait ensuite lancé à la mer pendant la traversée du bâtiment sur lequel il était venu en France.

f Ici est votre chambre, * dit ensuite lady Glenmour en désignant à sir Caskil le cabinet de lord Glenmour.

Lady Glenmour quitta le salon.

c Qu'y a-t-il dans la main de cet homme? se disait-elle en montant Tescalier de sa chambre ; elle m'a brûlée. »

C'était, elle se l'avouait aussi, la première soirée de sa vie de femme mariée pendant laquelle les heures ne lui avaient paru ni longues ni désespérément monotones.

€ Cette gaieté, dit Tancrède au docteur, tandis qu'ils montaient ensemble à leur appartement, la gaieté de cet étranger, je vous le répète , me fait mal; elle m'obsède, et je ne comprends pas que lady Glenmour...

— Fasse bon accueil à l'ami de son mari ?

— Je ne dis pas...

— Alors que voulez- vous?

— Je voudrais qu'il ne fiit pas venu.

— Et pourquoi donc cela ?

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— Il y a des anlipaihies , docteur, qui ne s'ex pliquent pas...

— On ne doit pas les écouter...

— C'est plus fort que ma raison.

— N'allez-vous pas voir en lui un ennemi?...

— Si cela était, je n'aurais pas longtemps à \o délester... Oh ! non !...

— Qu'entendez-vous par là ?

— J'entends que l'un ou Tautrequilterait ce château.

— C'est ainsi que vous exercez l'hospitalité, Tancrède ?

— Je ne connais pas cet homme... Je ne lui dois rien.

— Mais aussi ce n'est pas chez vous qu'il est venu...

— Je le sais... Lady Glenmour, en vérité, accueille trop facilement...

— Jusqu'ici pourtant ce n'est pas le défaut qu'on lui a reproché.

— Pourquoi celte préférence alors?...

— Elle est parfaitement justifiée...

— En quoi, docteur?

— Vous osez le demander?... Vous n'avez pas entendu ce jeune homme ?

— Je n'ai entendu qu'un insupportable bouffon.

— Ne voulez-vous pas enfin que lady Glenmour

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