‹ Les nuits du Père-LachaiseChapitre 24 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Bxnxdies.

x>lELINE, CANS ET COMPAGiME.

Librairie, Imprimerie i Fonderie.

Le docteur Patrick, assis dans son fauteinl près de la croisée, avait fait placer Pâquerette devant lui, se disposant à lui dicter une lettre; mais, comme si la jeune fille eût dû en écrire deux, elle avait étalé deux feuilles de papier au lieu d'une sur le pupitre.

Le docteur fit un signe, et Pâquerette s'apprêta.

I Mon cher Glenmour,

K Puisque vous ne voulez pas vous décider à i nous écrire le premier , il faut bien que ce soit 4 nous qui commencions. Si je ne vous dis pas que

LÉOW GOILK^. — 2. J

4 votre château est brûlé, que votre parc a été en-

« levé par une trombe, c'est que vos immeubles

« sont à peu près comme vous les avez laissés en

c partant. Le silence en pareil cas équivaut à une

i bonne nouvelle. N'allez pas croire pourtant, ren-

i versant mon système, que les personnes dont je

< vais vous parler soient en dan2;er. Tout est bien. i Lady Glenmour jouit d'une assez bonne santé, i rien du moins ne Ta troublée, sauf un petit acci- « dent dont je vais vous entretenir et dont nous i sommes encore tout chauds, dirais-je, s'il n'avait « eu lieu sur un élément qui ne l'est pas souvent « surtout dans la saison où nous entrons. Toute-

< fois cet événement , si peu grave qu'il soit , je 4 vais vous en parler, ne fût-ce que pour saisir l'oc- I casion de vous demander bien vile ce qu'est un sir 1 Archibald Caskil, qui se prétend très-haut votre i ami particulier, dévoué, intime, et qui dit vous (i avoir connu au cap de Bonne-Espérance, il y a ^ déjà quelques années. >

Ici le docteur Patrick s'étant tout à coup arrêté pour prendre haleine et peut-être aussi pour se rendre compte de la gravité, ni trop forte ni trop faible, qu'il désirait mettre dans ses paroles , Pâquerette quitta la feuille sur laquelle elle venait d'écrire, et leva mystérieusement sa main qui s'abattit sans

bruit et comme une plume de duvet sur Taulre feuille de papier placée près d'elle et disposée d'avance. Pendant le repos de Patrick, elle écrivit sur cette seconde feuille, sans produire le moindre bruit, quelques lignes rapides qu'elle laissa inachevées , car le docteur aveugle reprenait ainsi sa dictée :

€ Ce sir Archibald Caskil, pour y revenir, qui se

i dit votre meilleur ami, a bien le caractère le plus

< tropical que je connaisse. 11 s'est présenté chez « vous en riant comme s'il arrivait du village voit sin, et il venait pourtant du cap de Bonne-Espéa rance, rienquecela! Hélait près de minuit, l'heure <( des fantômes. Il enlre après avoir presque forcé « votre grille, renversé deux fauteuils, et ses pre- « mières paroles sont pour demander du punch. On i lui donne du punch; il nousembrasse, il embrasse u lady Glenmour, il Tembrasse deux fois, il danse, d il nous fait danser, il insulte Maracaïbo, taquine i notre bouillant Tancrède. Et le lendemain, in- H. slallé définitivement au châleau , il parle, il or-

< donne, il commande en maître, mais en maître, « dois-je ajouter, qui sait se faire adorer des domes- « tiques.

<i Ils se mettraient au feu pour lui; je ne sais • pas si nous en ferions autant, mais, en attendant.

. il nous a tous jelés dans l'eau à la suite d'une

. folle promenade en yaclil sur le grand canal.

t Heureusement personne n'a péri. LadyGlenmour

« est en train de se remettre de cet accident, qui

4 paraît l'avoir beaucoup émue, mais beaucoup

4 distraite aussi.

« Il me semble qu'elle prend un plaisir nouveau, i tout à fait inconnu pour elle, à la conversation tri- « viale, burlesque, mais ma foi fort entraînante, < aux manières communes, mais communes d'une , certaine façon pourtant , de cet homme un peu « marin, beaucoup négociant, un peu planteur, « millionnaire à l'excès, beau convive, franc bu-

* veur, gai toujours. Il est dans vos appartements

• absolument comme chez lui ; il dispose, il or- , donne, et cela, je vous assure, malgré la réserve , si constamment digne de lady Glenmour, maigre

< l'autorité absolue que vous avez déléguée à Tan- , crède ; et ce serait , je crois, malgré vous, oui, i malgré vous-même, si vous étiez ici. Quel diable

< d'homme !

, A l'exagération près, et je vous engage à temr

< compte de la différence, ce sir Ariîhibald Caskil I ressemble extraordinairement à quelqu'un que . nous connaissons beaucoup, vous et moi. C'est la i même nature francKe, la même humeur vive, la « même verve roulante, la même parole incisive.

€ la même eordinlifé dans raclion et la môme

? prompliliulo clans la pensée. En vérité, mon cher

•( Glenmonr, la comparaison est venue crelle-même,

« et je snis encore frappé de Texactilude des rap-

t ports. Encore une fois, cependant, n'omettez pas

« les nombreuses dissemblances. Sir Ârchibald Cas-

« kil est de la poudre dans une arme grossière ;

< Tauire, celui à qui je lui fais Thonneur de le « comparer, est de la poudre dans un pistolet « ciselé, au canon d'acier et à la monture d'é-

< bène. »

Ayant marqué une seconde pause dans sa dictée, toujours afin de calculer la portée de sa confidence et des expressions qu'il employait, le docteur fournil à Pâquerette une nouvelle occasion de continuer en caclietle, pendant quelques minutes, l'autre lettre qu'elle écrivait. Dès qu'elle s'aperçut qu'il allait reprendre, elle repoussa vivement la rédaction qui lui était personnelle.

Le docteur Patrick dicla :

€ Mais faut-il vous le dire? Oui, mon ami, je vous ' le dirai, dussiez-vous cette fois encore m'accuser « de m'abandonner à mon excès de pénétration ; ce I sir Ârchibald Çaskil ne me paraît pas exactement < l'homme de la personnalité qu'il affecte. Pardon

LSOMGOZLAV. — 2. 2

^ (le mes doules s'il est rccllerneiu voire ami , s'il A vous a efi'edivcmeiil, ainsi qu'il le dit sans aucune 4 ostctiialion , sauvé autrefois la vie. Mais nous <i vivons dans un siècle si fécond en spirituels aven- « luriers, si miraculeux en gens d'intrigues, que « j'ai besoin de votre affirmation pour considérer A notre lointain et singulier visiteur comme un I homme auquel je dois ouvrir ma main et laisser (i ouverte voire loyale maison. Pourtant je n'ai aui cune certitude formée, irrévocable, remarquez-le « bien, pour ne pas croire en lui. Éclairez vile mes « hésitations. Excusez-les surtout, car j'ai peur de « n)a peur, ^

« Lady Glenmour est bien, sa santé est assez « bonne, je vous l'ai déjà dit en commençant ma « lettre ; son nuage, dirait Millon , laisse passer les a flèches d'or du soleil. Puissiez-vous un jour tous

• les deux rencontrer enfin ce bonheur dont il re- I vient à chacun de vous la moitié. Vos chagrins t domestiques, mon ami, sont les miens. Mais quel « malheur, je suis à me le demander, vous faudraitn il donc pour vous rendre plus heureux l'un et i l'autre? Jeunes tous les deux, beaux tous les deux, « charmants tous les deux, riches à souhaft tons les

* deux, en vérité, il n'y a qu'un malheur qui puisse « vous apprendre combien vous vous convenez tous u les deux, i

lE KETOUR AU CHATEAU. il

i Mais qu'avez- vous donc, PàquereUc? inlerrompii le docteur, il me semble que vous n'écrivez pas? Je n'entends plus crier la plume sur le papier...

— Pardon, M. Patrick, > répondit Pâquerette, qui n'écrivait pas, dont les palpilaiions raccourcissaient la respiration, qui s'essuyait doucement les yeux, et asséchait avec son doigt tremblant une larme tombée sur la lettre.

Le docteur acheva sa dictée :

€ Adieu, mon ami, répondez vile à ma lettre. i J'ai besoin de votre réponse. Tancrède est un en- < faut; il vous veut grandement du bien ; mais c'est flc une flamme qui va où le vent la pousse, et moi je t ne suis qu'un pauvre aveugle qui, ne pouvant être f éclairé par les yeux, veut l'être doublement par

i rinielligence.

'( Vous vous souvenez de notre conversation sur 1 le perron du château, la nuit de votre départ ; eh 1 bien, cher Glenmour, je n'ai pas changé d'opi- ^i niun. Votre femme ne vous connaît pas encore. ( Vous ne lui êtes jusqu'ici apparu que sous un < masque derrière lequel vous vous obstinez à vous i cacher. Laissez-le tomber , montrez-vous tel que A vous êtes. Quel jeu vous jouez, mon ami ! Vous i coniiaisscz les femmes , me répliquez-vous sans

i^ LE RETOUR AU CHATEAU.

« cesse. Eh ! voilà ce qui vous empêche de connaî- « Ire la femme.

I Je ris souvent , mais je ne suis pas compléte- « ment heureux; car je n'ai jamais vu et je ne verrai a jamais le noble et beau visage de lady Glenmour, « bien afïeclée en ce moment de n'avoir pas reçu <j une seule lettre de vous depuis voire départ.

« Votre meilleur ami,

1 James Patrick. »

1 Maintenant, ma belle enfant, dit4e docteur Patrick à Pâquerette, ouvrez le tiroir placé au-dessus du pupitre, celui du milieu, et vous y trouverez des enveloppes de lettres ; prenez-en une et enlermez-y, de. voire bonne et officieuse main, la lettre que vous venez d'écrire.

— Oui , docteur. »

Pâquerette suivit les indications du docteur; mais au lieu de plier une lettre et de n'en couler qu'une seule dans l'enveloppe, elle en iit glisser deux, celle écrite sous la dictée , celle écrite pour son propre compte.

« C'est prêt, docteur.

— Eh bien , cachetez maintenant et écrivez l'adresse que je vais vous dicter, h

Pâquerelle prenait le bâton de cire à cacheter , lorsqu'une des sonnettes de l'escalier , vivement

LE RETOUn AU CHATEAU. 13

ébranlée, apprit au joli secrétaire du docteur Patrick, que c'était elle que lady Glenmour appelait.

€ C'est moi que sonne madame.

— Eh bien, allez, Pâquerette; vous reviendrez ensuite achever votre tâche. Aussi bien cette lettre ne sera jetée dans la boîte que demain matin. Il est trop tard aujourd'hui. »

Laissant les deux lettres sous l'enveloppe non cachetée. Pâquerette descendit vite auprès de sa maîtresse, avec la pensée de remonter bientôt pour terminer la grande résolution qu'elle était sur le point d'achever et celte fois , dit-elle , ce sera sans répit, sans rémission. En effet, les deux lettres une fois parties, la reine d'Angleterre même ne pouvait pas plus faire que l'une arrivât sans l'autre, qu'elle ne pouvait faire qu'elles ne parvinssent pas toutes les deux à lord Glenmour.

Le docteur resta seul; il pensait encore au contenu de la lettre qu'il venait d'écrire à son ami, lord Glenmour; il s'applaudissait de ne lui avoir laissé ignorer ni l'arrivée ni le caractère singulier du personnage qui se disait son ami , et surtout d'avoir exposé ses craintes dans une mesure tout à fait convenable, quand Tancrèdc poussa vivement la porte de la chambre et dit en entrant tout essoufflé :

u Docteur, donnez-moi un conseil.

— C'est vous, Tancrède?

1 i LE RETOUR AU CHATEAU.

— Oui, docleur; mais un conseil prompt,..

— Sur voire sanié?

— Il s'agit bien de ma santé ! ^ x

— De quoi s'agit-il donc ?

— De ce qui vient de se passer sur la grande pièce d'eau.

— Je ne comprends pas...

— Gomment, vous, si intelligent, vous ne comprenez pas que lord Glenmour m'ayant chargé de veiller sur les intérêts du château, sur la sûreté de ceux qui l'habitent, et particulièrement sur lady Glenmour, je dois lui rendre compte, à son retour, de l'accident qui vient d'arriver et qui aurait pu être si funeste. Et si je lui réponds : < G'est la faute de sir Archibald Caskil, i ne me dira-t-il pas: ^ Qu'est-ce que cesir Archibald Caskil? Qu'importesir Archibald Caskil? Qu'avez-vous dit à sir Archibald Caskil? Comment vous êtes-vous expliqué, conduit avec cet homme, cet Archibald Caskil, qu'on ne connaît pas, qui vient on ne sait d'où, avec cet extravagant, ce fou, cet impudent?... i

— Arrêtez, Tancrède. . . votre dernière expression est trop forte : elle est outrageante...

— Je la maintiens, docleur; je la maintiendrais l'épée à la main.

— Non , vous ne la maintenez pas, car le fou, l'extravagant dans cette affaire, c'est vous.

— Moi, docteur?

— Sans aucun doute. Quand sir Arcliihald Caskil a souhaité de prendre le commandement du yacht, pourquoi le lui avez-vous cédé ?

— Éiait-ce \ive raison pour chauiïerla machine au point de nous faire tous sauter au iroisième ciel ? ce qui n'est pas arrivé parce que nous avons coulé bas.

— Encore une erreur de votre part, Tancrède, oui, encore un malheur qui ne retombe que sur vous; si je n'ai pas d'yeux, j'ai des oreilles assez attentives : c'est vous qui, exagérant les ordres donnés par sir Archibald Caskil au chauffeur, avez crié à celui-ci : < Chauffeur, allez de toute la vitesse possible. > Je l'ai entendu.

— Mais c'étaient le dépit, la colère, la rage qui m'ont fait parler ainsi.

— Beau prétexte ! Est-ce que le mécanicien et le chauffeur sont tenus à autre chose qu'à l'obéissance ?

— Non, sans doute...

— Convenez-en.

— Mais alors c'est moi, docteur, qui suis encore coupable?

— Eh! mon Dieu, oui, mon ami, par excès de zèle, par étourderie, par dépit, comme vous le dites, et vous n'avez rien , sur mon honneur , absolument

rien à reprocher à sir Ârchibald Caskil ; vous avdz au contraire à le remercier d'avoir, pendant ce naufrage causé par votre seule témérité, sauvé notre chère lady Glenmour.

— Moi le remercier ! quand je projetais...

— Le service en vaut assez la peine.

— Je Taurais rendu aussi bien que lui.

— C'est vrai, mon ami ; mais enfin il Ta rendu, et il ne faut pas lui en vouloir pour cela.

— Tenez, docteur , s'écria Tancrède en trépi- £;nanl, je suis las de la présence de cet homme au château, et puisque je n'ai pas le droit de Ten renvoyer, j'aurai du moins celui de le faire connaître à lord Glenmour... Oui, je lui écrirai tout. Il agira ensuite comme il le voudra... mais mon devoir...

— C'est déjà fait.

— Vous avez écrit à lord Glenmour?

— A l'instant.

— Sans moi?

— Je vous savais sous le coup de la mauvaise humeur que vous m'apportez; j'ai prié Pâquerette de vous remplacer. Elle a écrit sous ma dictée. Ma lettre doit être sur le pupitre... Regardez. »

Tandis que Tancrède cherchait la lettre, le docleur se disait :

« Que signifie celte haine toujours croissante de Tancrède contre sir Archibald Caskil? Depuis le

premier jour il Ta délesté , c'est vrai , mais cela ne s'explifine |)a8 davanlage... Cet intérêt excessif, passionné de Tancrède pour les inléréïs de lord Glenmour... Quelle idée ai-je là? Allons donc!

— Oui, (Jocleur, dit Tancrède, il y a en effet une lettre sur le pupitre.

— Pâquerette allait la cacheter quand lady Glenmour Ta sonnée... elle est descendue...

— Voulez-vous, docteur, que je la cachette?

— Je vous en prie, Tancrède.

— Mais, docteur...

— Quoi donc ?

— Lady Glenmour aurait donc écrit aussi à son mari ?

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— C'est que Fenveloppe contient deux lettres.

— Deux lettres? Assurément vous vous trompez, Tancrède.

— Touchez vous-même, docteur. »

Tancrède mit les deux lettres dans la main du

docteur.

i Voilà qui est singulier... Ouvrez-les toutes les deux, que je sache... i

Tancrède ouvrit les doux lettres.

^ L'une , dit-il , commence par ces mots :

< Puisque vous ne voulez pas vous décider à nous

i8 JLK RETOUR AU CHATEAU.

écrire le premier, il faut bien que ce soit nous qui commencions. »

— Celle-lj est la mienne ; celle que je viens de dicier à Pâquerette. Donc je la mets de côté... Voyons Tautre, i dit le docteur.

Tancrède déplia Tautre lettre.

« Passez tout de suite à la signature.

— Il n'y en a pas, docteur.

— Elle aura été oubliée, l/écriture ?

— Mais on dirait celle de Tautre lettre...

— L'écriture de Pâquerette ? allons donc î

— Elles se ressemblent beaucoup, quoique celleci soit moins ferme...

— Une lettre sans signature écrite à lord Glenmour ! une lettre glissée à la faveur de la mienne sous la même envelo|)pe ! ceci, dit le docteur Patrick, en luttant intérieurement contre un reste de délicatesse, sort trop des règles ordinaires pour ne pas permettre, pour ne pas commander une indiscrétion...

— Certainement, docteur.

— Lisez.

— Il le faut, dit Tancrède, qui lut ceci :

i Milord, « D'autres leilres vous auraient dit mon amour.

i mais (tlles n'existenl plus ; celle-ci vous apprendra i ma rcsohilion dernière. >

Dès celle première phrase, assez explicile à la vérilé, le docleur el Tancrède semblèrent s'inlorroger avec un senlimenl obscur de doute, de recherche, de réflexion, de défiance surtout, ce qui les empêcha d'exprimer simultanément une opinion sur ce qu'ils venaient Tun et Taulre d'apprendre.

Au milieu de ces épaisses ténèbres , Tancrède continua :

« J'ai bien fait de détruire ces lettres, vous ne € m'auriez pas comprise; vous m'auriez peut-être

< raillée, et le rire, milord , est du poison quand il I tombe sur le mal dont je souffre. Ah! je souffre •i licaucoup. J'ai vite éprouvé que l'amour ne se i composait guère que de deux sentiments absolus : I du boidieur et du désespoir. H m'est échu le désfl espoir. En pourrait-il être autrement quand , par « une effrayante témérité, je vous ai pris pour l'ob-

< jet de mon irrésistible adoration? Mais je ne vous «( ai pas pris, et ceci m'excusera un peu, je l'espère. f La fatalité a tout fait. Maintenant il ne s'agit plus t de vivre sur cette illusion, mais d'en mourir, et i je vais mourir, milord, à moins d'un miracle, et

« les miracles n'arrivent jamais à ceux qui les at « tendent. »

Une triste, une douloureuse conviction s'était déjà formée dans Tesprit du docteur. Pâquerelle aimait lord Glenmour ! Dans quel abîme roulait cet ange! Comment la retenir? Trahir son secret, c'était la tuer sur le coup; le lui laisser, c'était lui accorder ce qu'elle voulait avec le calme homicide d'une idée fixe dans un cœur pur, c'était lui accorder de mourir. Une larme tomba sur le cœur de l'honnête homme. Les paroles de Pâquerette lui revinrent alors à la mémoire ; il se souvint qu'elle lui avait répondu lorsqu'il l'avait interrogée sur son dépérissement graduel : « Oui, docteur, mon mal est au cœur. » — Encore une victime, pensa-t-il, de cette instruction exagérée, malsaine, on peut ainsi l'appeler, donnée aux jeunes filles anglaises de la classe pauvre. Si Ton ne vit pas que de pain, on ne vit pas que d'inielligence non plus. Si Pâquerette fût restée auprès de sa mère, l'aidant aux durs travaux du ménage, ignorant les grands poêles, mais sachant filer le lin , tailler des robes et ourler des serviettes, elle aurait eu une jeunesse bénie, et plus tard elle serait devenue la femme de quelque honnête fermier. Mais le mal est fait, murmura le bon docteur, et il s'agit de le guérir. Le guérir ! El com-

ment? La renvoyer chez ses parents? Mais consentira-t-elle à s'éloigner? El (railleurs sons quel prétexte? Lui dire le motif de son renvoi, n'est-ce pas la tuer en voulant la sauver? i

« Jevous dirai bientôt, i poursuivit Tancrède, la lettre de Pâquerette à la main, et brûlé jusqu'à la moelle des os par cette peinture claire, positive, d'un amour qui traduisait le sien, « jevous appren-

< drai ce que, dans ma position, j'entends par nn 4 miracle. Laissez moi vous dire auparavant, car c c'est de la reconnaissance qu'un pareil aveu, « ce que je dois à cet amour dont la révélation ^ sera sans doute un prodige de surprise pour

< vous.

« J'y dois, milord , la joie immense de croire I aveuglément, et à me jeter au feu pour prouver

ma croyance, à la puissance divine, à Dieu enfin.

Jusqu'ici j'avais aimé Dieu, je l'avais prié comme

fait du reste, tout le monde, mais je ne savais pas « si j'y croyais. J'admettais, je cultivais ce sentii ment pieux, consolant, mais il n'était pas descendu i avec empire dans mon âme. J'allais a lui, mais « il ne venait pas à moi. J'avais besoin même de i ne pas raisonner davantage ma certitude, de i peur d'avoir à demander avec un accent d'amer- *c tume, et cela est mal, pourquoi sur la terre,

MOM COZLAN. — 2 3

2«i LE RETOUR AU CHATEAU.

« rinielligence, la vertu, la horiié restent si souvent

»! sans but, sans réponse, sans raison (Fetre ; ce

i qui faisait (lire au métaphysicien Hobbes, dont

i j'ai trouvé les œuvres clans voire bibliothèque :

« Oui, Dieu existe, mais il est souvent en voyage.

•( L'amour m'a soudainement illuminée; il m'a

« convaincue, il m'a répondu sans que je Taie in-

« lerrogé. Ainsi, parce que j'aime, je crois ; parce

<i que j'aime, je crois que Dieu a pris soin de verdir

(i les champs et de dorer le soleil, de faire murmu-

< rer Teau sur les pierres et bruire les arbres au

* choc du vent, d'argenler la lune et de faire voler

« l'oiseau, de parfumer les fleurs et de rougir le

i couchant. Aimer, c'est croire; l'amour, c'est Dieu.

a Vous m'avez révélé Dieu ! »

« Oh ! que c'est vrai ! s'écria hors de lui Tancrède en froissant la lettre dans ses mains tremblantes. C'est vrai, docteur ! et ces paroles viennent d'un cœur qui aime !

Qu'en savez-vous? )• demanda avec un nouvel

effroi le docteur Patrick à Tancrède.

En balbutiant, celui-ci répondit :

i Je le sens à mon cœur... >

Mais Tancrède se lut aussitôt.-. 11 comprit l'inconvenance de cet élan affirmatif, qui en disait trop au docteur ou pas assez. Mais son silence se pro-

LE RETOUK AU CHATEAU. *i?,

longeant, le clocienr comprit aussi qu'il allait lui (lire enfin à qui il attribuait cette lettre, question excessivement délicate, que sir Patrick tenait à éloigner le plus possible. Il méditait encore sa réponse. 11 ne donna pas à Tancrède le temps de parler. D'un ton bref il lui dit :

« Allez toujours... lisez! Mais lisez donc, mon ami. .. ! A quoi rêvez- vous ? >

Tancrède, désappointé, ému, agité, continua ainsi :

€ Je vous ai parlé du seul miracle qui m'aurait c empêchée de mourir ; il est temps de vous le • dire; et puis, je n'aurai plus rien à dire, si ce H n'est à vous adresser une prière ; une prière que ^ vous exaucerez, milord.

J avais pensé qu'en occupant mon cœur d'une autre personne, j'oublierais ou j'affaiblirais l'amour que j'ai ressenti pour vous ; et , naturelle- •< ment , j'ai alors regardé autour de moi , j ai cherché à ma portée. Mais je n'ai vu que des hommes, et vous n'êtes pas un homme, milord ; vous êtes celui que j'aime. D'ailleurs, quel homme i que ce sir Archibald Caskil ! le premier sur le- < quel j'ai jeté les yeux à cause du bruit qu'il fait i chez vous. Comment l'aimer, même en s'y effor- * çant? C'est une turbulence lassante, une trivia-

2i LE RETOUR AU CHATEAU.

.< lilé qui ferait haïr la bonhomie, une familiarité

.< intarissable qui ferait aimer le dédain , une

« licence dont toute femme doit souffrir, unesim-

(I plicité qui est le charme suprême des domes-

i tiques. » »

< Bravo! Pâquerette, s'écria Tancrède transporié de joie. C'est un portrait pris sur le vif ; l'homme est moulé vivant. Bravo! Pâquerette.

— Pâquerette ! Pourquoi nommez-vous ici Pâquerette? demanda le docteur avec une surprise parfaitement jouée.

— Pourquoi? vous le demandez! Mais il me semble...

— Sans doute, je le demande.

— C'est que cette lettre est de Pâquerette.

~ De Pâquerette? c'est donc le jour de vos aberrations, celui-ci ?

— De qui serait-elle donc? Apprenez-le-moi... car j'avoue...

— De qui? je vais vous l'apprendre, i»

Le docteur Patrick se leva et alla fermer la porte.

« Ce n'est pas, dit le docteur Patrick en revenant à sa place, que la connaissance de celle lettre puisse compromettre beaucoup celle qui Ta écrite, mais enfin il faut respecter un secret, moins qu'un secret si vous voulez, une confidence qui n'était pas pour nous.

— Mais enfin, cette lettre... de qui est-elle? demanda impatiemment Tancrède.

— Il est impossible que vous ne le sachiez pas. Elle est de lady Glenmour.

— De lady Glenmour ! Cette lettre est de lady Glenmour! C'est elle, mais docteur, songez-y ! qui

26 UN HECREDX MENSONGE.

se plaint de ne pouvoir dire à son mari qu'elle l'a aimé, qu'elle l'aime ?

— Songez-y vous-même ; où est en cela l'impossible ? L'intérieur de celte maison vous est assez connu...

— C'est vrai.

— La gêne, la contrainte qui se lisent dans les moindres rapports qu'ont entre eux lord Glenmour et sa femme, ne supposent-elles pas assez de douleurs cachées?...

— C'est encore vrai,Mocteur, répliqua Tancrède, dont les yeux avaient bien de la peine à s'ouvrir à la fausse lumière que versait sur son front le docleur Patrick, mais qui enfin s'ouvraient; c'est encore vrai; mais lady Glenmour qui, dans celte lettre, dit qu'elle veut mourir...

— Avez-vous oublié celte profonde mélancolie , celte tristesse qui vous ont, comme moi, si souvent effrayé?... <

— Oh ! mais elle ne mourra pas, n'est-ce pas? Oh! non... nous l'empêcherons.., vous l'empêcherez, docteur ?

— Allons, je ne me trompais pas, pensa le docleur Palrick. Un autre amour qui s'embrase ! deux découvertes au lieu d'une ! Pauvres enfants! Glenmour, murmura-l-il, je ne vous ai pas tout dit dans ma lettre !

UN HEUKEUX MENSONGE. 27

< Rien d'étonnant, vous le voyez, reprit- il à ce que lady Glenmour ait écrit cetle lettre, où elle 8'expli(|ue peut-être en termes un peu durs, un peu injustes sur sir Caskil.

— Mais c'est cela même, riposta vivement Tancrède, qui me fait croire que c'est lady Glenmour qui a écrit celte lettre. Maintenant, je Taffirmerais, oui, c'est elle !

— Cependant, dit le docteur, feignant à son tour de douter, afin que Tancrède affirmât, cependant...

— Que voulez-vous dire ?

— Celte écriture de Pâquerette...

— Rien de plus simple à expliquer, docteur.

— Ce n'est pas si simple, à mon sens.

— Mais si, dit Tancrède, Pâquerette a la pleine confiance de lady Glenmour. Ce n'est pas la première fois que la maîtresse a recours à la main rapide de sa jeune femme de chambre pour l'aider dans sa correspondance. Pâquerette lui aura sans doute appris qu'elle écrivait une lettre pour vous à lord Glenmour, et alors, milady, brisée, fatiguée de la scène du canal, lui aura dit : < Ecrivez aussi cellelà pour moi , et mettez-la sous l'enveloppe de la lettre du docieur. i Dans sa précipitation lady Glenmour aura seulement oublié designer, ce qui arrive souvent quand on dicte.

— Vous achevez de me convaincre ; cela se ser^r passé ainsi, ïancrède.

— Incontestablement, affirma celui-ci. El puisqu'elle bafoue, puisqu'elle déteste si ouvertement ce sir Arcbibald Caskil , je suivrai votre conseil , docieur, je ne ferai rien contre lui ; il fail assez luimême pour qu'on ne soit pas jaloux de le retenir au château dès qu'il aura Theureuse idée de le quitter. C'est une honte pour nous, une véritable honte d'avoir douté un seul instant de la pauvre estime où ladv Glenmour devait le tenir! Je vais voir dans quel état elle se trouve depuis notre naufrage. Elle ne doit pas être bien, à en juger par cette lettre où se peint si profondément son âme aimante, blessée... dédaignée... Oh! non, elle ne mourra pas !

Un mot, Tancrède. Le plus profond silence

sur cette lettre ?

— Je vous le jure.

— Allez, mon ami. »

Tancrède sortit.

Pour sauver l'honneur de Pâquerette, le docteur avait joué habilement la partie. En attribuant celte lettre à lady Glenmour, il n'inventait pas un mensonge blessant pour elle ; il lui prêtait l'expression d'une affection et d'une douleur d'une grande vraisemblance quoique au fond, pas plus que Tancrède,

il ne connût la cause réelle de la langueur de la comtesse , si touiefois il la soupçonnait; mais ce qu'il venait de connaître, à ne presque plus pouvoir en douter, c'est la passion inspirée par lady Glenmour à Tancrède, passion si jeune, si étourdie, si vivace, qu'elle ne prenait pas même la peine de se déguiser. Et cet excès même la laissait supposer au docteur peu dangereuse. Elle ne paraîtrait à lady Glenmour, si elle la découvrait jamais , que de Tenthousiasme , du vent, de la poésie. D'ailleurs le docteur Patrick se disait :

€ Je mettrais mes mains au feu et ma tête sous la hache pour soutenir que lord Glenmour et lady Glenmour finiront un jour par s'aimer. »

L'immense avantage qu'il voyait encore dans l'erreur où il avait jeté Tancrède en l'amenant à sup* poser que c'était lady Glenmour, et non Pâquerette, qui avait écrit à lord Glenmour, était de calmer une partie de son animosilé contre sir Caskil, dans lequel il voyait un ennemi acharné. Le docteur ne voulait pas encore savoir toutes les causes de cette haine... Il lui suffisait d'en soupçonner une...

Mais à quoi tiennent les plus habiles calculs? Si Tancrède, exalté par la pensée que lady Glenmour détestait sir Caskil, n'avait pas quitté élourdiment la lettre avant d'être au bout, il en aurait inlailliblement lu les dernières lignes après lesquelles l'adresse

combinée de Machiavel et de Richelieu ne fût pas parvenue à lui donner le change. Ces dernières lignes disaienl :

« La prière que j'ai à vous adresser, milord , est

< celle-ci. Quand je ne serai plus, laissez mes pau-

« vres parents dans réternelle ignorance de mon

€ son. Ils uraccuseront d'abord d'indifférence ,

<r puis d'ingraiitude... Moi d'ingratitude! Lassés

a de mon silence, ils vous écriront ensuite et vous

1 ne leur répondrez pas. Que leur répondriez-

4 vous?... Oh! ne leur répondez jamais cela !...

« Leur Nany morte, et d'amour !.., Ils me croiront

« absente, et les années, et les années s'écouleront.

« Ils me croiront hors de l'Europe. Qu'ils croient

i tout, excepté ma mort, excepté que je vous ai

« aimé... >

« Pauvre chère Pâquerette ! murmura le chevalier De Profundis. Voilà la maladie contre laquelle échoue la science du docteur Patrick. Quelle singulière, quelle barbare erreur ! ajouta-t-il. On rit des douleurs de l'amour, on n'en meurt pas , dit-on... Les fiers moralistes ! Ils ne tiennent compte que de ceux qui survivent. Quant aux autres, comment les connaîtraient-ils? Ils s'en vont mystérieusement

\)S IIKUKEIJX MENSONGE. 51

creuser leur lombe dans le lit d'un torrent, on bien ils mêlent leur âme à Vaw meuririer de Tasphyxie ; sans compter ces jeunes et délicates natures qui , comme Pâquerette, passent à travers le ciel, étoiles fuyantes et silencieuses, et s'éleignent aussitôt. Ne dirait-on pas qu'ils savent de quoi Ton meurt , ces observateurs profonds ?

€ Hien ne tue, ou si quelque cbose tue, c*est la divine folie de Tamour, cei anéantissement de la volonté, cette soumission du regard , de la pensée, de la vie au joug d'un autre regard, d'une aulre pensée et d'une aulre vie; supplice qui fait couler le sang en dedans au lieu de le répandre au dehors, et qui, après avoir ainsi vaincu le corps, prend l'âme, se rit de la vertu, de la raison, de la résistance qu'elle enferme pour lui faire adorer, si elle est sage, une coquette ; si elle est pure, un monstre de vices; si elle est esclave, le maître. Et ils disent que cela ne fait pas mourir ! >

Le docteur déchira la lettre écriie par Pâquerette à lord Glenmour, et pour que le vide laissé dans l'enveloppe par celle soustraction ne fût pas sensible, il ploya une feuille de papier, qu'il mit à la place de la lettre absente.

Quelques minuies après cette opération. Pâquerette remonta et cacheta l'enveloppe sans s'aperce-

;-^c2 UN HEUREUX MENSONGE.

voir de rien. Que de craintes ! que d'espérances! la pauvre fille croyait pourtant scellées sous ce pli où lord Gleninour n'allait trouvera côté de la lettre du docteur qu'une feuille de papier blanc , niise là , penserait-il, par mégarde.>

€ Ainsi, de toutes nos espérances, murmura tristement le docteur en entendant partir Pâquerette : une feuille de papier blanc ! »

XXf

Depuis raccident de la pièce d'eau , lady Glenmour sembla perdre graduellement de sa sauvagerie aristocratique. Elle aimait souvent à se rappeler, pour en rire, cette scène qui aurait pu si facilement tourner au tragique. C'était d'ailleurs un prétexte de se moquer doucement de Tancrède et de louer l'énergie de sir Caskil. L'enfant devenait alor^ bou- (îeur, intraitable, et le jeune homme, sir Archibald Caskil, faisait de la modestie. La petite guerre s'allumait entre eux ; elle ne cessait que lorsque lady Glenmour, prenant le bras de l'un et le bras de l'autre, leur disait : « J'ordonne à ma chambre des

LÉOW GOZLAS. — 2, 4

34 ENCORE LE CHEVALIER TANCU^DK.

lords et à nia ohanibre des conmiunes de me mener faire un tour dans mes Étais, t» El Ton allait se promener dans les sinueuses allées du parc qui se chargeait au sommet de feuilles jaunes et cuivrées , caries de visite de Thiver.

Comme elle ne comptait pas passer cette saison à la campMgne, lady Glenmonr dut songer à faire meubler Tappartement que son mari , avant son départ, avait loué dans la rue de Rivoli. C'était une tache dont elle n'était pas rigoureusement obligée de se charger, mais elle sentait le besoin d'agitation et d'exercice. Un désir nouveau s'éveillait en elle; elle ne le repoussa pas, ainsi qu'elle Teût sans doute fait en d'autres temps. D'ailleurs, elle avait aussi à commander ses toilettes d'hiver et à rendre quelques visites indispensables. Elle se décida donc à aller souvent à Paris, accompagnée de son chevalier d'honneur, le jeune ïancrède. Quelquefois on s'adjoignait Pâquerette, surtout lorsqu'il s'agissait de faire des achats d'étoffes. La maîtresse déférait volontiers à son goût, qui était d'une délicatesse rare. La voiture les menait avec une infatigable ardeur des établissements du boulevard Montmartre, des riches magasins de soieries et de velours pour meubles, à ceux du Pelit-Saint-Thomas , dans le faubourg Saint-Germain. Lady Glenmour courait de là chez les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, chez

ENGOUE LE CHEVALIER TANCUÈDE. Sft

les tapissiers de la nie de (ilér.y ; elie relouniait ensuite à Ville-d'Avray, chargée de soieries, de velours, de luériiios et de dentelles.

Le soir, au château, on déployait les beaux tissus achetés dans la journée, on les étalait sur la table pour en causer. Le faux sir Caskil éionnait quelquefois par la grandeur et la magnificence de ses conseils en matière de modes et tranieublemenis ; mais à rinstant môme , comme repentant d'avoir deviné juste, il lâchait quelque-grosse excentricité qui faisait beaucoup rire, et Ton voyait bien, pensait Tancrède, qu'il arrivait en droite ligne du cap de F3onne- Espérance.

Ces migrations fréquentes, ces voyages presque quotidiens de lady Glenmourà Paris, rendaient Tancrède le plus heureux des hommes. Convaincu par la lettre de Pâquerette de TindilTérence de lady Glenmour pour sir Caskil, lequel, il en convenait aussi, ne tentait aucun effort atin de s'attirer Tattenlion de lady Glenmour, il s'abandonnait aux plus doux rêves. 11 savait également, par cette lettre de la femme de chambre , que lady Glenmour aurait voulu aimer quelqu'un pour oublier la froideur deson mari, et lui, ïancrède, qui Taimaittant! pourquoi n'en serait-il pas aimé ? mais aimé sans reproche [)our lui, sans honte pour personne, ardemment, mais noblement, en silence, mais avec cette éternelle pureté

36 ENCORE LE ClIEVALTER TANCRÈDE.

dont la jeunesse ne se rend pas bien compte et qui est d'autant plus vraie qu'elle est plus indéfinissable. Il avait le secret de cette jeune femme , il avait sa vie, et s'il était assez beureux pour voir renaître ce sourire qui était autrefois l'orgueil et l'admiration d'une cour entière, il serait content; ce serait son ouvrage ; il n'aurait plus rien à savoir, plus rien à désirer sur la terre. Le front dans le ciel, les pieds sur un lapis de roses, il marchait vers cet adorable but. Dans ses voyages à Paris avec lady Glenmour, il épiait avec la persévérance, l'extase et la crainte du marin qui étudie le ciel , les nuances, les plus rapides nuages de l'âme qui couraient sur le visage de lady Glenmour, et toujours le beau temps paraissait devoir venir : bel âge ! belles erreurs ! Or, un soir qu'ils examinaient comme de coutume les achats de la journée, Tancrède , un peu fier, un peu fat même d'avoir relégué le faux sir Caskil au dernier plan , lui demanda , avec ce ton de délicieuse impertinence que prend si souvent la jeunesse :

« Sir Caskil , où passez-vous donc vos journées quand milady et moi allons ensemble à Paris pour acbeter toutes ces belles choses?

— Je les passe, vous auriez dû le deviner, mon jeune ami, à regretter voire absence et à désirer votre retour.

— Ah ! c'est trop poli de votre part.

— Trop obligeant de la vôtre.

— Mais cependant vous vous occupez?...

— Beaucoup.

— A lire, à écrire?

— Non , mon intelligence n'est pas assez forte pour goûler un pareil exercice au delà de quelques heures et de loin en loin.

— Sans doute ; mais alors, sir Caskil, que faitesvous ?

— De Texercice ; demandez au docteur Patrick.

— En effet, on m'a dit au château que sir Caskil s'amusait à tailler les arbres.

— Mais oui ; je bêche un peu aussi, je jardine... à la campagne et avec mes goûts!... >

Lady Glenmour souriait à tant de simplicité , tout en regardant Pâquerette qui lui montrait une jolie branche de fleurs artificielles.

€ Milady, je prends soin de votre propriété.

— On a même vu sir Caskil à la laiterie, dit à son tour Pâquerette.

— Vos vaches sont très-belles'... nous n'en avons pas de plus belles îjiu Cap...

— Vous vous connaissez aussi en bestiaux ?

— Un peu, milady... Nous sommes fermiers làbas. J'ai visité aussi vos écuries. J'oserai , à cet

égard, indiquer quel(|ues cliangenieiiis quand lord Glenmour sera de retour...

— Mais vous n'avez pas besoin d'attendre son retour, répliqua magistralement Tancrède : étant chargé de tout ici, j'écouterai vos indications... vos projets d'amélioration... Vous pouvez me parler comme à lord Glenmour...

— Mais c'est juste... Eh bien, mon jeune ami, je vous conseillerai alors de faire élever d'un demimètre le sol des écuries. Vous y gagnerez à la lois d'avoir un parquet plus sec et des plafonds moins élevés... La santé des chevaux exige cette double amélioration.

— Elle a déjà été faite, dit Tancrède avec une certaine importance.

— Pa^ suffisamment faite en ce cas, répliqua sir Caskil.

— C est possible...

— C'est très-certain, mou cher M. Tancrède.

— Je croirais en effet, intervint le docteur aveugle, que les changements qu'indique avec raison sir Caskil, préviendraient certaines indispositions des chevaux...

— Je n'en suis pas tout à fait convaincu, moi.., dit Tancrède.

— Comme vous êtes obstiné ce soir ! dit lady Gleimiour en essayant la charmante branche de

KNCORB LE CUËVALIBK TANGKËDU. 5d

inargneriles et île i;eiiêls que composait pour elle Tadroile Pâquerette.

— Mais c'est que je crois me connaître en chevaux aussi bien que sirC^askil en bœufs. Chacun son métier,

— Mais mon métier, repartit sir Caskil en plaisantant, n'est ni de conduire ni de vendre des bœufs, et je crois que le vôire, puisque vous êtes marin, n'est pas non plus de se connaître merveilleusement en chevaux.

— Vous vous trompez, répondit Tancrède , jaloux, comme tout bon Anglais, d'exceller dans l'art de se connaître en chevaux. J'ai quelques notions assez exactes sur l'équitation...

— Élever ou monter les chevaux, ce sont deux choses parfaitement distinctes, s'écria sir Caskil. En équitation, je vous salue mon maître...

— Est-ce que vous ne savez pas monter à cheval ? demanda lady Glenmour à sir Caskil.

— Pardon, milady, mais assez mal, mais gauchement, comme tout le monde. »

Tancrède ramassa avidement le propos.

€ C'est irès-fàcheux pour vous, car ces jours-ci je voulais proposer à milady une petite cavalcade dans le parc; vous eussiez été des nôtres, sir Caskil, si...

— J'en serais, si >ou8 le vouliez, malgré mon inexpérience hippique.

— C'est que, milady el moi , nous allons comme la tempête.

— Je ne vous promets pas d'aller tout à fait si vite. Je me bornerai à aller comme le beau temps.

— Vous nous suivrez alors.

— Je vous suivrai, mon ami. C'est déjà assez honorable.

— Ce qui ne vous empêchera pas de tomber quand nous serons à un certain endroit que je vois d'ici.

— Vous voyez déjà d'ici l'endroit où je tomberai ; vous êtes peu encourageant !

— Quel singulier jeune homme vous êtes, Tancrède ! votre imagination court encore plus vite que nos chevaux.

— Mais, milady, sir Caskil m'a jeté l'autre jour dans l'eau, je ne vois pas pourquoi, à cause de vous, il ne se jetterait pas un peu par terre.

— Vous ririez bien !

— Je l'avoue, sir Caskil.

— Eh bien, je suis bon homme; non-seulement je veux que vous jouissiez du spectacle de ma chute, mais je ne m'oppose pas à ce qu'elle ait des témoins plus nombreux.

— Proposeriez-vous une course sur la pelouse , la, devant le château?

— Je n'y pensais pas du tout, mais vous m'en

ENCORE LE CHEVALIER TANCRÈDE. Ai

donnez Tidée... Ce|)cndanl, j'y songe, une course m'exposerait bcaucou|), elle m'exposerait trop...

— Allons donc ! s'écria ïancrède , qui méditait une victoire , un triomphe , vous ne tomberez pas; et puis, sur le gazon... Vous y consentez , n'est-ce pas, milady?... Vous dites oui ! Vivat ! Nous aurons une course ici, c'est arrêté. .. sur la pelouse. . . Nous ferons quelques invitations aux châteaux des environs. Nous comptons une dizaine de gentilshommesriders tout près d'ici. Ils viendront avec leurs chevaux ; nous engagerons des paris. Le vainqueur recevra une coupe de la main de lady Glenmour. Ce sera tout à fait chevaleresque.

— Si milady accepte, dit sir Caskil.

— Milady accepte, reprit Tancrède.

— La saison est bien avancée, objecta faiblement lady Glenmour.

— Il fait un temps superbe, profitons-en donc. C'est aujourd'hui jeudi , courons dimanche ; d'ici là, on fera les préparatifs nécessaires.

— A dimanche donc, répéta sir Caskil.

— Il est convenu, reprit Tancrède, que nous courrons, vous et moi, montés sur des chevaux des écuries de lord Glenmour. Vous ferez un choix , ajouta Tancrède, je ferai le mien.

— Un choix parmi tous les chevaux ? demanda le prétendu sir Caskil.

— Parmi tous les chevaux, répondit Taiicrède.

— Excepté pouilant Nedji, > dit le docteur.

On éclata de rire en entendant exprimer cette exclusion.

« A la pensée de qui pourrait-il venir de monter Nedji? Autant vaudrait excepter le cheval du diable et celui de la Mort, * dit Tancrède.

Tancrède, qui pressentait un prochain triomphe, lendit généreusement la main à sir Caskil en signe d'irrévocable convention. Celui-ci la lui serra avec cordialité; tout fut dit. Dimanche, les deux concurrents lutteraient de vitesse sous les yeux de lady Glenmour.

i Pauvre garçon! murmura ironiquement en luimême le comte de Madoc. S'il savait ! , . . mais il saura.

— J'observe, pensa soucieusement le docteur Patrick, qui n'avait pas perdu une seule syllabe de cet entretien, si indidérent pour tout autre, que sir Caskil a su, avec une habileté prodigieuse, conduire pas à pas Tancrède à (aire exactement ce qu'il voulait, lui, sir Ârchibald Caskil. Quand Tancrède a cru forcer sir Caskil à jouter avec lui d'adresse dans cette prochaine course de chevaux, c'est lui qui a été poussé à proposer la lutte. Pourquoi ce piège ? Je cherche, je ne devine pas... Je me trompe peutêtre... Seigneur! murmura le pieux docteur, bon protestant, même un peu puritain, donnez à mon

lîNCORE L!î CHEVALIER TA^CRÈDE. 45

liumble iiUelli}];ence la clarié que, dans voire sagesse, vous avez ôlée à mes yeux, afin que j'ccarle de cette maison d'innocence et de paix tout ce qui pourrait en altérer le respect et riionueur. >

Celle soirée allait rejoindre les autres : elle était finie; onsesaluaetchacun regagna son appartement.

Pâquerette resta seule au salon. En rangeant les élofl'es dépliées, les rubans et les riches écrins de sa belle maîtresse, elle dit :

< C'est étrange, du moins c'est inexplicable [)Our moi, et voilà pourtant plusieurs jours que cela dure; faut-il en faire la confidence à miladj ?... Oh ! oui , c'est très-étrange, reprit-elle : chaque fois que lady Glenmour, Tancrède et moi sommes entrés dans un magasin de Paris pour acheter soit une robe , soit un chapeau, soit une parure en diamants, chaque fois une femme ou un jeune homme est entré avec nous ou après nous pour faire exactement la même emplette. Que signifie ce manège? Ce matin encore, lorsque milady examinait celle belle mantille en point d'Alençon, j'ai aperçu , de l'autre côté du magasin , nous voyant et étant à peine vue, une femme qui en marchandait une semblable. Et quand milady a payé sa mantille, celle dame a aussi payé la sienne. Ce n'est pas tout : tandis que nous étions chez le bijoutier pour acheter ce collier de perles fines, qui a coûté à lady Glenmour cinq mille francs, un jeune homme

qui nous avait suivis est entré, et il a acliélé un collier pareil et au même prix... (iCs faits et ces démarches, exactement observés à plusieurs reprises, sontils sans cause, sans motif? Cependant je ne devine pas, je ne comprends pas... >

Pâquerette resta toute pensive.

Enfin elle se dit après une espèce d'examen de conscience :

a Là où il n'y a pas de mal, il n'y a rien. La bizarrerie n'est pas un mal... Je ne dirai rien. »

Pendant les deux jours qui séparent le jeudi du dimanche, on écrivit les invitations et l'on prépara ingénieusement l'endroit où aurait lieu la course , en anglais le lurf. On éleva l'estrade où seraient assis les juges du camp ; on planta les piquets auxquels s'attache la corde et l'on choisit dans les écuries de lord Glenmour les chevaux destinés à courir. Le cheval de Tancrède était marqué de gris et de blanc, comme un caprice du marbre, celui de sir Caskil était chocolat. Quoiqu'ils appartinssent tous les deux à des races incontestablement nobles, le second était d'une forme commune, lourde; le poil était surtout d'une nuance malheureuse , chocolat! Rien que le choix d'un pareil cheval indiquait chez sir Caskil un triste 5por^sman. Pour l'imagination, qu'il ne faut pas dédaigner, il était déjà vaincu.

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