XX
Il est impossible de se préparer avec sang-froid au spectacle d'une course de chevaux. Les esprits les plus grossiers, les plus étrangers à ce noble plaisir, éprouvent un frémissement nerveux en présence des luttes qu'il amène. Le château était sens dessus dessous. Lady Glenmour elle-même, une fois engagée dans la partie, s'agitait exlraordinairement pour que la fête fût digne du grand nombre de personnes distinguée^ qu'elle s'était laissée aller à inviter, d'après les conseils deTancrède. Celui-ci ne sortait plus de l'écurie : il passait son temps auprès de son cheval , ne vivant plus que par lui ou pour
lÉOW COZLAW. — 2. tj
lui, dictant les soins hygiéniques à lui donner , indiquant la qualité et la quantité des aliments. Sir Caskil, ou le comte de Madoc, au contraire, ne s'occupa pas plus de son cheval chocolat que de la jument de Roland.
Un seul nuage passa sur les préparatifs si émouvanls de cette fête ; la veille des courses sir Caskil parut tout à coup saisi d'une sorte de regret tardif. Il dit à Tancrède en présence de lady Glenmour et du docteur Patrick :
i Tout bien pensé, je vous prie de me dispenser de cette course.
— Vous dispenser de cette course! » dit Tancrède.
C'était vouloir dispenser Napoléon de la victoire de Wagram ou d'Austerlitz.
« Mais oui... dispensez-m'en.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que je ne me sens pas du tout disposé à lutter avec vous.
— Cette modestie est parfaitement inacceptable.
— Elle vaut mieux qu'une vanité perfide.
— Voire philosophie vient trop tard.
— Vous refusez donc de céder à une prière?
— Tout à fait, sir Caskil,
— Soyez témoins, milady^ et vous, docteur Patrick, du refus que j'éprouve.
LE CRÊPE rSOlK. 47
— Aussi, est-ce un peu bien lard, convonez-en , sirCaskil, dit lady Glenmour.
— Moi ([ui représente ici le soge Nestor, interrompit le docteur, je dis et je soutiens qu'il n'est janiais trop tard pour revenir sur une folie.
— Une folie! s'écria le bouillant Tancrède; mais on monte tous les jours à cheval, docteur...
— Ou bien une imprudence, si vous Taimez mieux.
— Il n'y a pas plus imprudence que folie , docleur, à moins que sir Arohibald Caskil ne le juge ainsi que vous.
— Sir Caskil, se hâia de répliquer vivement Patrick, ne voulant pas donner à Tamour-propre blessé de rétranger le temps d'accepter par dépit une proposition dont il n'augurait rien de bon; sir Caskil refuse, comme on refuse tous les jours et à chaque instant mille choses plus importantes qu'une course de chevaux.
— Après tout, intervint une seconde fois lady Glenmour, que peut-il arriver ?
— Une chute? ajouta ironiquement Tancrède : on se relève.
— Mais comment serelève-t-on?ajoutasir Caskil.
— (Couvert d'un peu de poussière, répondit Tancrède d'un ton railleur.
— Et de beaucoup de ridicule, dit à son tour l'étranger. Dans quelques mois, il est vrai, se reprit
il, je serai au cap de Bonne-Espérance, relire dans ma hulte ; et qui viendra là-bas ine faire rougir de ma mésaventure ?•
— C'est encore un jeu qu'il joue, pensa le docteur. Suivons-le bien.
— Allons , dit lady Glenmour , voyant sir Caskil chancelant, allons ! soyez complaisant, sir Caskil. >
Le docteur intervint tout de suite.
i Encore une observation , dit-il ( et il crut qu'il était temps de la placer, puisque lady Glenmour engageait elle-même sir Cabkil à ne pas persister plus longtemps dans son refus) : est-il très-convenable, je vous le demande, que lady Glenmour, en l'absence de son mari, ouvre son château pour une fête?...
— Docteur, répliqua lady Glenmour, voire scrupule devient le mien. Je ne dois pas m'occuper de plaisir ni de fête pendant l'absence de lord Glenmour : la course est donc remise , messieurs. Merci , docteur, de votre bon conseil.
— Mais, milady, réclama ïancrède, il faut être docteur en médecine pour appeler fête une course de chevaux ! C'est de l'exercice au profit de la santé.
— Je ne tiens pas du tout à cette course, moi , ajouta sir Caskil, mais l'argument de Tancrède me paraît sans réplique.
— H est sans réplique, affirma ïancrède , tout rouge de voir sa partie lui échapper.
— Vous entendez ces messieurs , docteur?
— Oui , milady.
— Je gage qu'il ne faut qu'un pareil événement pour faire arriver plus vile lord Glenmour parmi nous , dit le faux sir Caskil.
— Si c'était vrai !...
— Cest sûr, milady, cria Tancrède. Et vous consentez... A demain !
— A demain ! dit sir Caskil , puisque c'est votre désir, milady.
— Il a gagné la partie , se dit le docteur.
— A demain donc , répéta l'adversaire de Tancrède en déposant sur la main de lady Glenmour un baiser si ardent et si expressif qu'il formait un contraste avec ces grosses embrassades sans conséquence dont il avait dévoré, le jour de son arrivée, le cou et le visage de sa belle et délicate hôtesse. Celle-ci crut que sa main se fondait sous ce contact de feu.
— A demain , i répondit -elle en tremblant. Quand sir Caskil elle docteur Patrick furent partis,
ïancrède se jeta aux pieds de lady Glenmour, et lui dit, en tirant un crêpe noir de sa poche :
I Milady, il m'a été ordonné de passer ce crêpe noir autour de mon cou dans toutes les occasions graves de ma vie... Je ne sais pas pourquoi... >
Lady Glenmour tenait avec attendrissement le crêpe noir dans ses mains émues.
50 LE CRÊPE Nom.
1 Merci ! > s'écria Tancrècle en rallachanl autour de son cou. Par reffel de la sensation forte qu'il éprouva ourle l'opposition tranchée delà couleur noire du crêpe avec son teint blanc , il parut pâle comme un fantôme. '( Merci, milady ! je serai vainqueur; vous avez louché ce crêpe. »
Lady Glenmour se hâta de sortir, cachant son visage dans son mouchoir, ayant la main droite posée sur son cœur. Un frisson à la fois brûlant et glacé courait dans ses membi^es.
Ceux qui ont assisté à Paris aux courses du Champ-de-Mars, continua le chevalier De Profundië, n'ont qu'à réduire les dimensions de ce tableau animé, à Tencadrer entre deux lignes, Tune sévère, formée par le château et ses vastes communs, Tauîre par les beaux massifs du parc; à lui donner pour lapis une pelouse finement herbue et veloutée, et ils auront une image non pas complète, mais assez fidèle, du théâtre où allait se faire la course imaginée par Tancrède dans une ivresse d'ambition et d'amour. Les nombreux amis de lady Glenmonr , ses élégants habitués des mercredis et des samedis
avaient été invités, et peu manquèrent a Tappel. Pour la commodité générale , les voilures se placèrent sur deux files el formèrent une double haie d'où Ton pouvait voir comme d'une rangée de loges au spectacle. Assise au milieu de quelques dames plus particulièrement de ses amies, lady Glenmour était placée sur Testradeoii trônaient les juges du camp. Celles qui étaient restées dans leurs voilures étalaient, comme si elles eussent été à leurs balcons pour voir passer un cortège, les plus fraîches toilettes, quoique la*réuniou dût, d'un commun accord, êlre des plus simples.
La pureté du ciel ce jour-là ménageait à leur visage un fond chaud et harmonieux. Une d'entre elles, facile à remarquer, car elle était seule dans un joli coupé , se cachait derrière son voile. Ses épaules, son buste, son cou penché avec grâce, certaine lumière développée comme une auréole autour de ce qui est beau , accusaient une vitalité ardente et trahissaient favorablement le mystère de l'incognito. Cet incognito n'en était pas un à la rigueur. Si Ton n'entrait pas chez lady Glenmour ce jour-là comme dans un endroit public, ce jour-là du moins il était presque impossible de savoir au juste par qui telle ou telle personne avait été amenée.
Le coupé de la dame au voile noir s'était arrêté en face de l'estrade qu'occupaient lady Glenmour
et les juges du camp , conséqucmmenl de l'aulre côté de Tarène.
Bientôt la cloche sonna, les visages s'épanouirent, les mouchoirs s'agitèrent et les premières courses eurent lieu. Des chances diverses favorisèrent les cavaliers ; il y eut des mécomptes , il y eut aussi de brillantes réussites, comme il arrive toujours dans ces sortes de tournois; mais, en somme, tout se serait fort bien passé jusqu'au moment où auraient paru ceux qui donnaient la fête et pour qui elle se donnait, sans un épisode auquel rassemblée n'était pas préparée.
Depuis un quart d'heure la vieille comtesse de Boulac disait :
< Non, M. Beaurémy, non! je ne veux pas que vous courriez. Je m'y oppose.
— Mais je laisse bien courir M. Zéphirin, > disait M""® de Martinier , l'autre vieille comtesse.
Les deux jeunes gens gardaient le silence et attendaient humblement la fin de cette discussion.
i. Chacun fait ce qui lui plaît, ma chère comtesse : quand M. Beaurémy se sera cassé une jambe, ce n'est pas vous qui la lui remettrez.
— Cependant , ma chère M"^^ de Boulac , vous aviez promis à M. Beaurémy de le laisser courir.
— J'ai promis, c'est vrai... mais la vue du danger me fait changer d'opinion. »
5i LA COURSE.
Comme c'était, depuis dix minutes, au tour de ces deux messieurs de courir , on commençait à perdre patience. On murmurait en ricanant :
(i Parlironi-ils? ne parlironl-ils pas?
— Ils partiront !
— Ils ne partiront pas !
— Puisque vous voulez à toute force , s'écria M""® de Boulac, me le mettre en capilotade, qu'il parle! Allez! je ne vous retiens plus, M. Beaurémy ! j»
Beaurémy et Zéphirin montèrent à cheval.
i Un mot encore, dit la vieille comtesse de Boulac, qui tenait si précieusement à la conservation physique de son amant ; je ne consens à vous laisser courir qu'à une condition. Sinon, non!... Cette condition est que vous ne courrez que Tun contre l'autre et que vous irez au petit pas, lentement, sagement ; entendez-vous ? »
Il fallut obéir.
Mais dès ce moment la scène devint beaucoup plus plaisante; les luttes à cheval sont autant que possible, depuis les jeux olympiques, des luttes de vitesse; celle qui eut lieu entre M. Beaurémy et M. Zéphirin fut, au contraire, un défi de lenteur. C'était à qui des deux cavaliers arriverait le plus lard au but. Qu'on juge si les applaudissements ironiques manquèrent à cette i)arade.
Sons le vouloir , en se penchant pour rire comme les autres, lady Glenmour fit tomber le bouquet de camélias qu'elle avait posé près d'elle sur la rampe de l'estrade. Les rieurs voulurent voir dans la chute de ce bouquet, l'intention spiriluelle, chez lady Glenmour, de couronner ces étranges vainqueurs. On rit plus fort, on applaudit, on trépigna; on les inonda de bouquets.
(rest alors que M'"® Boulac dit en grinçant des dénis à M""^ de Martinier :
f La milady nous devait beaucoup ; elle nous payera le tout ensemble, i
Elle déchira avec colère un feuillet de son album, et l'envoya secrètement par son domestique à la dame isolée au voile noir; sur ce feuillet étaient écrits ces mots au crayon :
X accepte volve proposition d'hier ; quand vous voudrez, maintenant.
Par déférence pour le corps auquel il appartenait, Tancrède , qui devait courir avec sir Caskil, parut en costume d'officier de marine. Seulement il avait remplacé le chapeau monté , trop gênant pour une course , par une petite calotte grecque de velours grenat étoile d'or. Cette tenue plut à toutes les d^mes (jui inclinèrent leurs bouquets devant le
r>C LA COURSE.
jeune et charmant cavalier. Plus d'un vœu sorli d'une bouche rose s'éleva pour lui. Du haut de Tesirade , lady GIcnmour se pencha et laissa descendre lentement un sourire sur le front un peu pâle de Tancrèdc. Tancrède lui rendit ce signe d'affectueuse attention en portant, peut-être involontairement, sa main à son cou, où était noué le crêpe noir. On n'attendait plus maintenant que sir Archibald Caskil. Est-ce à cause de lui qu'on se tourne du côté du château avec un si grand empressement? Que se passait-il de ce côté? On sut bientôt la cause de cetie distraction générale. La foule s'ouvrit sur un point, et l'on vit alors paraître le domestique indien conduisant son cheval (si conduire est le mot), qui le secouait comme un chat en colère secoue et ballotte une souris , et le jetait de côté à chaque pas. Ce cheval , c'était Nedji, le terrible , le fulgurant, indomptable Nedji. 11 piaffait, il ondulait, il écumait. Chacun se demandait avec curiosité ce qu'on comptait en faire et pourquoi on l'amenait là. Sir Archibald Caskil se montra. L'effet qu'il produisit, surtout chez les femmes, par la précision de son costume, est difficile à dire. Les femmes, même les plus réservées, les plus chastes de pensées, ont un confessionnal dans l'âme, où elles rapportent des admirations étouffées, des joies brutales, des contemplations délirantes, dont leur
visage ne se doute pas , leurs maris encore moins. Une veste de velours noir-blou glacé, d'une finesse charmante , se collait aux épaules et h la taille de sir Caskil , ou du comte de Madoc, comme on voudra. Il était en culotte de daim, botté avec des bottes molles, montant un peu au-dessus du genou. On vit alors quelle puissance et quelle agilité résidaient dans ces muscles, dans ces formes moulées sur les chefs-d'œuvre antiques. Ce n'était pas la beauté fade du danseur, c'était celle du beau muletier andalous. Lady Glenmour fut la seule qui eut Fair de ne pas Tavoir remarqué.
« Mon ami, dit-il à Tancrède, j'ai une triste nouvelle à vous apprendre.
— Quelle est cette nouvelle ?
— Mon cheval chocolat est mort.
— Mort ! . . . Et sur quel cheval allez-vous courir?...
— Sur Nedji.
— Nedji ?
— Oui , et je viens vous prier de me le laisser monter. >
A cette demande,^ la figure de Tancrède et celle des personnes qui Tentouraient prirent une expression si extraordinaire de moquerie , que de tous côtés on voulut savoir la cause de cette hilarité. Quand on la connut , on la partagea. De pareils
LRONCOZLAN. — 2. A
chevaux, disait-on , ne se monienl pas plus que les tigres et les lionnes.
< Non, je ne vous le permets pas, dit Tancrède, car il n'y a que Dieu qui permette Timpossible.
— (i'est mon affaire.
— En vérité, sir Caskil, je crois que vous n'insistez ainsi que parce que vous êtes sûr que je ne le permettrai jamais.
— Il n'y a que les hommes sans courage qui osent, reprit sir Caskil , faire des propositions trop hardies pour être acceptées. Choisissez, j'ai ou je n'ai pas de courage ? »
Comme lady Glenmour dominait celte scène du haut de l'estrade, elle ne perdait pas un mot du propos qu'échangeaient Tancrède et sir Caskil.
i Vous avez déjà trop hésité à répondre , reprit vivement sir Caskil. Je vous renvoie le reprochti, et vous le méritez.
— Moi , sans courage?
— Comme il vous plaira, répondit sir Caskil en posant la pointe vigoureuse de son pied dans l'étrier et en montant lestement sur Nedji , qui fléchissait, pour la première fois, sa croupe onduleuse sous l'étreinte de l'homme. »
Indigné, effarouché, colère de tant d'audace, le cheval africain baisse les naseaux jusqu'à terre ,
laisse traîner sa crinière dans Técume de sa bouche et dans le sable de Tarène et attire sur son poilrail plein de hennissements le téméraire cavalier. Le second bond de Nedji fut le redressement effrayant et subit de son corps sur ses jambes de derrière , suivi d'un écart horizontal qui fit pousser un cri de terreur à tous les spectateurs de cette scène, dont les grandes batailles de Lebrun seules peuvent donner une idée. Ce terrible cheval, tout frémissement et tout écume, tout nerf et tout crinière, cherchait à se venger en se ramassant , en se raccourcissant , en se faisant serpent, tigre, panthère. A son cri on Teût dit à la fois, battu, outragé et blessé à mort !
Sir Caskil faisait corps avec le cheval; il était calme , attentif et puissant.
11 se tourna pour saluer avec son gant lady Glenmour et dire à Tancrède :
« A vos ordres, monsieur; nous partirons quand vous voudrez.
— Monsieur, répondit Tancrède, en plaçant son cheval en travers de celui de sir Caskil, vous ne courrez pas sur ce cheval ou nous le monterons tous les deux.
— Ensemble? Les deux fils Avmon?
— Non, monsieur, nous le monterons Tun après l'autre : vous voyez le banc que par mon ordre ces
deux (lomcsliques placent au milieu de Farènc.
— Je le vois. Il a au moins quatre pieds de haut.
— Il en a six.
— Ensuite?
— Celui de nous deux qui le franchira, monté sur Nedji , aura gagné.
— Et celui qui ne le franchira pas? demanda avec quelque émotion sir Caskil.
— Celui-là sera tué, répondit Tancrède.
— 11 aura toujours gagné quelque chose , ajouta Caskil. Mon ami, se hâta-t-il encore de dire , je crois que nous serons tués tous les deux.
— Voyez-vous comme la milady est pâle? dit M"*® de Boulac à M™^ de Martinier.
— Pâle comme son bouquet de camélias , répliqua celle-ci.
— Que se passe-t-il donc là-bas ?
— C'est que son ïancrède , ne le voyez-vous pas? va courir.
— Et je vous le demandais !
— Vous m'accorderez l'honneur de partir le premier, dit sir Caskil, puisque me voilà à cheval.
— Soit! dit Tancrède. A vous ! > La cloche sonna.
Le comte de Madoc lança Nedji qui courut avec une rapidité épouvantable jusqu'à vingt pas du terrible madrier placé devant ses yeux sanglants.
LA COURSE. Gl
Une seule personne n'était pas occupée à suivre du regard celte effrayante témérité ; c'était la dame au voile noir. Ses yeux ne perdaient pas un geste, un mouvement, une impression de lady Glenmour; elle ne voyait qu'elle , elle seule.
€ Mais quelle était cette femme , interrompit le marquis de Saint-Luc ?
— C'était Mousseline, autrefois la maîtresse du major de Morghen , aujourd'hui la maîtresse du comte de Madoc, )> répondit le chevalier De Profundis, qui reprit immédiatement :
A trente pas du banc de chêne, Nedji recula avec la même fougue et la même vélocité jusqu'au point d'où il était parti. Arrivé là le comte de Madoc entendit une voix étouffée par un mouchoir et un bouquet qui disait :
« Assez ! mon Dieu , assez ! »
Un second éclair emporta Nedji qui , celte fois , arrivé devant le madrier, s'allongea comme un hippogriffe et le franchit. Ses quatre pieds s'enfoncèrent ensuite dans le gazon, et le noble animal, honteux et fier d'avoir sauvé son ennemi , mais un ennemi brave, resta frémissant à la même place. Au bruit des applaudissements, sir Caskil prit Nedji par le cou et le baisa au sommet delà tête. Puis il fit le
tour de l'arène en saluant les dames. Quand il passa
près (le h (lame au voile noir , celle-ci lui dit : i i'M mon affaire.
— Très-bien, lui dit le comte.
— Mousseline ajouta : Encore une vertu au sac, >
i Je vous expliquerai, ou mieux encore, Mousseliiie vous expliquera elle-même plus lard , dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint- Luc, ce qu'elle voulait dire par : Encore une vertu au sac. t
Après quelques minutes de repos laissées à Nedji, Tancrède se disposa à son tour à tenter Tépreuve dont venait de sortir si fièrement sir Caskil. Il posa la main sur la crinière encore chaude du cheval et s'élança sur lui avec une promptitude qui fit bien augurer.
Mais soit qu'il fût trop sûr de lui-même après avoir vu triompher son adversaire , soit que Nedji sentît, avec l'admirable instinct donné aux animaux, qu'il n'avait plus son maître, son dominateur en croupe, il résulta un manque d'accord entre le cavalier et sa monture. Les deux volontés se tiraillaient horriblement, et Tancrède, pendant plus d'une demi-heure d'efïorts, ne gagna pas six mètres en ligne direcie enire lui et l'obstacle à franchir. Fatigué à l'excès et honteux de cette trop longue résistance , il eut recours , moyen dangereux , perfide avec un cheval comme celui qu'il montait, à la ressource
LA COUUSU. 05
des éperons, Jonl ne s'étail pas servi sir Caskil. Et loin d'en user avec la prudence convenable, d'en chatouiller à peine la peau de Tanirnal, il les enfonça dans les chairs. Alors Taspect de la lutte fut efl'rayant. Nedji , à qui le supplice et Toutrage de réperon étaient inconnus, partit ventre à terre , ei comme s'il eût eu du vitriol en ébullition dans les veines, dans la direction du madrier , qu'il atteignit presque au même instant. Mais comme s'il eût voulu se suicider à cause de Taflront de ce châtiment , il s'aplatit, .au lieu de se relever, devant la poutre transversale , et il alla , fou , aveugle , exaspéré , ilonner en pleine tète, avec la violence du boulet , dans répaisseur du bois. Le cheval tomba roide mort d'un côté, Tancrède de Tauire.
Lady Glenmour , descendue de l'estrade , fut la première à courir, à se précipiter sur Tancrède, qui ne <lonnait plus aucun signe de vie. Elle le souleva dans ses bras, ets'asseyant sur l'herbe, elle posa la lêie flottante du pauvre jeune homme sur ses genoux .
« Mon Dieu ! il est mon ! s'écriait-elle. Du secours ! 11 est peut-être encore temps ! Du secours! Mais du secours ! Le docteur Patrick, où est le docleur Patrick? >
Pendant ce temps, les gens s'en allaient en foule : la fête était finie ; et eux , de bonne foi, n'étaient pas venus pour se lamenter.
Amené par Pâquerette, le docteur Patrick arriva
enfin.
« Venez, docteur ! venez vite, s'écria lady Glcn-
mour. Tancrède s'est tué. Voyez !
Vous vous trompez, milady, répondit le docteur en s'agenouillant pour visiter le corps de Tancrède : on Ta tué ! >
11 tâla rapidement Tancrède au cœur , au front , au poignet ; puis il dit... il ne dit rien.
DERNIER AVANTAGE OBTENU PAR l'aMANT D'UNE VIEILLE COMTESSE.
« Au commencement de ce récit, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, je me suis interrompu un instant pour vous parler de cette petite lumière , dont le rayonnement perce jusqu'à nous du fond d'une chapelle lumulaire. Je vous ai dit aussi que la cause de la douleur qui l'avait allumée était à la fois triste et bouflbnne. Voyez si j'avais raison : celle qui a élevé ce riche tombeau est la vieille comtesse de Boulac que vous avez déjà connue à une soirée de lady Glenmour, celle que vous venez de voir encore chez elle à la funeste