‹ Les nuits du Père-LachaiseChapitre 26 sur 40 · DERNIER AVANTAGE OBTENU · texte numérisé non relu

DERNIER AVANTAGE OBTENU

course de chevaux, et la personne inhumée sous ces blocs de marbre fastueux, c'est l'infortuné M. Beaurémy, si cruellement ridiculisé à Toccasion de cette lutte entre lui et M. Zéphirin, autre amant d'une vieille comtesse, de M""® de Mariinier. De quoi est mort M. Beaurémy? comment est-il mort? demanderez-vous avec surprise. Il est mort précisément de la cause à laquelle on attribuait son bonheur, parce qu'il était Tamant d'une vieille comtesse. Il est mort d'ennui , de tristesse, de rage ; d'ennui , tant ses désirs matériels étaient facilement satisfaits , au moindre signe et avec une satiété horriblement monotone ; de tristesse , tant il avait été obligé de porter de fois à son bras M™® de Boulac, sous son bras l'ombrelle fanée de cette comtesse fanée, dans ses bras son hideux griflon borgne ; de rage, tant la honte éprouvée devant trois cents personnes, le jour de la course sur la fatale pelouse de Ville-d'Avray avait aigri son sang et troublé son cerveau. Rentré avec la fièvre ce jour-là, il se coucha pour ne plus se relever. Saisi par le délire, il passa en quelques heures de l'agonie à la mort; mais il eut la douceur de mourir dans des draps de belle toile de Frise et d'être enseveli dans de la magnifique batiste anglaise. Vous distinguez d'ici le ton)beau que l'inconsolable comtesse de Boulac lui a lait élever par Auguste Préault , un de nos plus

PAn l'amant d'une vieille comtesse. oy

grands artistes, un de nos plus originaux statuaires. Du resle, ainsi finissent misérablenieni prcsciuetous ceux qui réalisent leur beau rêve si carei^sé, d'eire un jour cliauiïés , nourris , habillés par les vieilles comiesses... Ne croyez-vous pas, ajouta le chevalier De Profundis, que M. Beaurémy vivrait encore, si, n'étant pas le sigisbée de M"® de Boulac, il ne se fût pas exposé , pour lui obéir, au mortel ridicule de la scène de Ville-d'Avray?

— Je le crois très-fermement, répondit le marquis de Sainl-Luc; il en faut bien moins pour rendre fou , pour tuer un homme doué de quelque délicatesse.

— Eh bien , mon cher marquis , je ne connais personne pour toucher en passant à mon système , dont Févidence vous accablera plus tard, qui ne meure, comme M. Beaurémy, de quelque chagrit) lent ou rapide. Plus je vais, plus je demeure ignorant des bornes qu'il faut assigner à la vie, déij;agée des causes de destruction que la société met autour de l'homme ou qu'il se crée lui-même. »

MOUSSEUNE CHEZ ELLE.

Vous avez fait connaissance avec elle à Londres , vous Pavez aperçue à Ville-d'Avray, au fond de sa calèche ; la voici maintenant chez elle. Je vous ai déjà dit, je crois, poursuivit le chevalier De Profundis qu'il ne fallait chercher aucune analogie entre les femmes de cette condition, non pas comme on les appelait autrefois folles de leur corps , mais ircs-raisonnables de leur corps, et les Aspasie, les Marion de Lornie, les Manon Lescaut. Le siècle de Louis XIV, le siècle grand seigneur, eut ses courtisanes prodigues, jetant par les croisées les sacs d'or, les écrins de diamants, leur esprit , leur jeunesse,

UO» COZLAN, — 2. m

leur cœur, cl se jeuuit elles-mêmes , au besoin, par pure folie d'amour. Un siècle comme le noire ne produit guère en ce genre que des femmes comme Mousseline, dont le caractère va se faire connaître de lui-même par quelques traits pris entre mille autres, et surtout par sa participation active à la conjuration tramée autour de lady Glenmour, et qui avait pour chef le comte de Madoc.

Pour arriver jusqu'à Mousseline, qui n'est pas encore couchée , quoiqu'il soit une heure après minuit, traversez silencieusement avec moi ces trois salons d'un goût si différent, mais tous trois d'une somptuosité si élégante et si rare. Ici le colifichet bourgeois n'en impose pas à vos regards. Ces tapis, où tout un parterre d'Orient semble s'être figé, sortent des manufactures royales ; ces pendules de bronze coûtent quatre mille francs la pièce ; ces tables sveltes et ces armoires aux angles de cuivre taillés en chimères, sont en ébène massif, et au bas de ces tableaux de genre se lisent les noms de Terburg et de Wouwermans; ils pourraient être signés Dieu, car ils sont divins comme la création. Aux Tuileries vous verrez un roi; mais vous ne verrez pas de plus beaux Sèvres ni des Saxe plus vieux et d'une plus précieuse pâte. Mousseline se connaît en belles choses autant qu'homme de l'Iiôlel Bouillon, Ce n'est pas qu'elle ait un amour effréné

MOrJSSELIMî CHEZ ELr.lî. „

(l'arlislc pour ses tapisseries naman.îes cIi, lempsde Charles le Téméraire el ses bronzes florenii.is; nonelle les a chez elle, elle y tient seulement pour deux raisons : d'abord parce qu'en les étalant, elle paraît riche et femme à la mode ; et ensuite parce qu'elle les vendrait avec profit si demain la fantaisie ou le besoin l'obligeait à s'en défaire. Tout ce qu'on admire à midi chez elle peut se vendre à minuit ; et on Ignore ce qu'elle excepte du marché.

De quelles riantes couleurs, de quelles formes suaves, de quel éclat splendide et tendre ne rêvezvous pas la dernière pièce qui termine cette enfilade de salons et de cabinets, celle où Mousseline se tient enfermée chaque jour pendant plusieurs heures et où ]1 est rare qu'elle ne se rende pas en revenant du spectacle ? Vous épuisez l'Orient et vous êtes encore convaincu de rester au-dessous de la réalité.

Suivez-moi, je vous conduis dans le boudoir de Mousseline, que vous allez surprendre, pensez-vous, mollement renversée sur un divan de satin rose, ou couchée dans un hamac de tulle, et décachetant quelque billet doux glissé dans son manchon à l'Opéra par l'intermédiaire de l'ouvreuse.

Cette pièce mystérieuse où nous voici introduits est un bureau, et cet homme occupé à écrire sur un regisiro Col le teneur de livres de Mousseline. Elle

a donc un teneur de livres? Eh grand Dieu! pourquoi faire? Pour lenirscs livres, apparemment, pour tenir un compte exact de ses dépenses et de ses recettes. Afin de vous convaincre de ce que je dis, vous n'avez qu'à jeter les yeux sur ce registre môme. D'un côté vous lisez, avec accompagnement d'accolades et de chiffres, ces mots :

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