‹ Les nuits du Père-LachaiseChapitre 3 sur 40 · LÉON GOZLAN · texte numérisé non relu

LÉON GOZLAN

elles suivaienl les boulevards jusqu'à la naissance des rues qui montent, en coupant le canal, jusqu'au cimetière du Père-Lachaise. Beaucoup de voilures , d'équipages armoriés, s'ouvraient à chaque instant un passage au milieu de la foule et prenaient la même direction. La confusion n'entraînait pourtant aucun désordre. Les enfants n'abandonnaient pas la main de leurs parents. Après le déplacement, les grandes demoiselles se retrouvaient en télé de chaque petit cortège, et l'invasion générale, toujours défaite et toujours réunie, s'approchait |)ar larges vagues du sommet de la montagne. Les deux côlés de la rue offraient aux passants ces inépuisables collections de tombeaux à tout prix, que la douleur à tous les degrés peut désirer : cippes , mausolées , colonnes brisées, cénotaphes en marbre, en granit ou en tôle. Il ne reste presque rien à faire à la douleur pour approprier ces pierres d'occasion au premier mort venu. Nousavons tous été veriueux, et ceux que nous laissons sonlnaturellementinconsolables.Quereste-t-ilà dire à l'inscription? Nos noms et nos travaux sur la terre. On en est quitte à raison de 25 centimes la lettre ombrée , de 50 centimes la lettre en creux. Consultez-vous. Votre douleur rentre-l-elle dans la lettre en creux ou dans la lettre ombrée ? Voulez-vous des immortelles? En voilà qui dureront un mois. Voulezvous des anges en plâtre qui prieront pour vous ?

LE JOUn DES MORTS A PARIS. 19

Choisissez. Ce monsieur débile ce qu'il y a de mieux en anges. Du reste , rien de lugubre n'entoure ce commerce. Le débitant de tombeaux est gras comme les chérubins de ses mausolées, la jeune femme prend en souriant la mesure du mausolée que vous lui commandez. Et sur la ligne de ces magasins dont la vente ne chôme jamais, on vend des oranges, des pommes, des gâteaux, et la vapeur de la friture vous accompagne jusqu'aux gigantesques portes du Père-Lachaise.

Devant cette porte stationnaient sur plusieurs lignes pressées les plus riches équipages de Paris; on remarquait particulièrement celui du marquis de Saint-Luc, et on avaitraison de le remarquer, car le jeune marquis ne passait pas dans le monde pour avoir des idées fort mélancoliques. On ne lui connaissait même aucun parent dont la perte lui fît un devoirdefigurerostensiblemenlà la solennité du jour. On se demande comment le Parisien, qui a si peu de mémoire pour les vivants, a ce soin si particulier, si délicat, si respectable, pour les morts; comment le Parisien, qui se loge si mal lorsqu'il est sur la terre, lient tant à se loger pittoresquement et avec coquetterie lorsqu'il est sous la terre. C'est une de ses mille contradictions ; mais à cette contradiction, l'étranger qui nous visite doit une des plus originales beautés de la capitale de la France.

20 LE JOLfil DKS MORTS A PAKIS.

Il faut se fransporler en Orient pour trouver tant de magnificence envers les morts.

La foule qui pénétrait dans le cimetière se portait par groupes sur des points divers ; chaque famille allait avec piété déposer sur le marbre des lombes le tribut annuel du souvenir. Là, de charmants enfants remplaçaient les pots de fleurs brisés par les dernières pluies ; ils relevaient les arbustes ployés par les vents d'automne ; et sous le regard humide et résigné d'une pauvre veuve, leur mère, ils priaient tout bas avec leurs lèvres roses , et leurs petites mains qui commençaient à bleuir, car le froid venait avec la nuit. Point de distinctions blessantes, dans la vaste enceinte ! Cette bonne et divine égalité que nous établirons un jour sur la terre, fût-ce une dernière fois, au prix de tout notre sang, se retrouve là entre le cyprès vert et le marbre blanc.

Et la foule, dont la chaîne n'était brisée nulle part, serpentait, montait, fuyait, reparaissait à travers ces allées , les unes majestueuses comme les avenues des anciens châteaux , avec cette différence qu'elles aboutissent ici à un mur, à rien , comme nos projets, à un précipice , au bas duquel est une vallée ; les autres étroites, ombreuses et fleuries , courent, les folles qu'elles sont, comme des sentiers dans les bois; elles sont vertes, elles sont sauvages, elles embaument l'air de la résine de la solitude.

Suivez-les, marchez à leur ombre, arrivez à Tcxtrémité ; une pierre blanche vous arrête et vous y lisez :

Ici repose ma petite Marie :je V aimais; Dieu Caima plus que moi, il me la prit. Adieu! Marier adieu!

Après cette allée s'ouvre un vaste carrefour. Sonnez clairons ! sonnez la chasse ! et le hallali ! Quelle chasse ? Celle de Freyschûlz. La chasse aux fantômes? Laissez ce carrefour , entrez , pénétrez dans cette autre ville funéraire, dans celle autre forêt, car les unes et les autres, villes et forêts, se succèdent, se croisent, se confondent si bien, qu'un jour elles formeront un vaste royaume. Ici la montagne finit; c'est un de ses flancs ; laissez tomber la sonde du regard, une autre vallée s'étale sous vous et va joindre une autre montagne. Qu'elle est fraîche ! qu'elle est tranquille ! comme tout s'y cache bien ! et l'oiseau et la violette et le thym. C'est une mer faite de gazon ; quand le vent du soir couche celle chevelure verte, on ne voit que des tombes.

A travers ceux qui priaient et se recueillaient au son de la cloche de la petite chapelle qui s'élève au milieu même du cimetière , un homme s'insinuait et courait. Il passait d'une place à l'autre , malgré l'épaisseur de la multitude, avec une rapidité électrique. Parfois aussi , il s'arrêtait et parlait aux employés ou aux personnes éparses parmi les allées.

On eût (lit un maître de maison empressé de faire les honneurs de chez lui. Il recevait dans son château. Là il donnait galamment la main aux dames , pour franchir quelques-unes de ces marches gazonnées dont le Père-Lachaise est sillonné ; plus loin , après avoir examiné la figure de celui qui priait ou faisait semblant de prier sur une tombe, il laissait échapper un sourire si ironique, que le personnage deviné, percé à jour, baissait les yeux et s'en allait porter son hypocrisie plus loin. Ici il entrait familièrement en conversation avec un fossoyeur qui paraissait avoir pour lui une vénération très-voisine de la peur.

« Madame, disait -il à une dame jeune encore, vous négligez le pauvre vieux défunt. La grille de son monument est encore en bois, et vous aviez promis de lui en donner une en fer avec des pommes de pin dorées. Convenez , madame , que Théritage vaut bien ce sacrifice. Mais le jeune vivant a fait oublier le vieux défunt. C'est l'usage. Adieu , madame, à Tan prochain. >

Et la jeune femme n'avait pas une parole à répondre à celui qui savait si bien ces particularités de son existence. Elle ramassait les plis de sa fausse douleur et disparaissait.

c Vous pleurez trop , disait-il plus loin à un homme qui répandait abondamment des larmes dans

un mouchoir blanc et dans un foulard jaune. L'an passé, vous pleuriez moins. Ce n'est pourtant pas lâge qui a affaibli vos facultés...

— Monsieur...

— Si vous pleurez davantage cette année, c'est que vous n'avez volé que deux montres dans la foule qui se presse ici ; tandis que l'an dernier... >

Et le voleur de s'esquiver mélancoliquenient.

Il disait encore à un homme exténué de douleur, qui déposait une énorme couronne d'immortelles sur la tombe de sa femme :

€ La dose d'arsenic était un peu forte ; vous avez failli vous comprometlre... Oh ! ne niez pas. Voilà la quantité que j'en ai recueilli autour de sa tombe. C'était une bien belle personne! >

La foule était si nombreuse, si agitée, si bruyante, les attentions si éparses , que peu de personnes avaient encore remarqué le bizarre personnage.

Cependant un incident parmi des milliers d'incidents appela l'attention générale sur lui.

Une jeune femme, excessivement émue, disait à un employé à la conservation des monuments funèbres :

« Je vous répète, je vous soutiens que le tombeau de mon mari était ici. Il n'y est plus... d'où vient ?

— 11 n'y a jamais été, répondit l'employé, car il y serait encore.

— Comment osez-vous soutenir cela ? Depuis quatre ans que je viens ici chaque jour des Morts , je dois le savoir... Mais je me plaindrai... j'écrirai au préfet de police...

— Vous venez ici depuis cinq ans et non depuis quatre ans, > dit celui dont le Père-Lachaise semblait être la propriété, le domaine.

La jeune femme se retourna brusquement et avec surprise. Elle recula même de quelques pas.

< Mais madame a raison , se bâla-t-il d'ajouter, la tombe que cherche madame était bien ici ; elle y était encore il y a six mois ; mais depuis cette époque... »

Qu'on juge si les personnes à portée d'entendre les premiers mots de ce dialogue se rapprochèrent de celui qui parlait si catégoriquement des choses de l'endroit.

i Mais depuis six mois quest devenue cette tombe? s'informa la jeune femme , qui cherchait à s'expliquer comment cet étranger lui donnait ces informations.

— Votre mari, madame, reprit sans hésiter l'inconnu, était lieutenant dans Tarmée d'Afrique...

— Oui , monsieur. Vous savez cela?...

— 11 fut grièvement blessé au siège de Consiantine...

— Oui , monsieur ; mais d'où vient ?...

LE JOUll DES MORTS A PARIS. 25

— Obllp^é (le quillcr le service, il vint se faire soigner o Paris...

— Oui, mais oui...

— Il mourut six mois après.

— Tout cela est vrai , monsieur... mais...

— Vous lui fîtes élever le tombeau que vous ne retrouvez plus aujourd'hui...

— Ensuite? mais ensuite?

— Le tombeau et celui qu'il renfermait ne sont plus en France.

— Que dites-vous ?...

— Je n'en dirai pas davantage, madame, à moins que...

— Monsieur, j'exige...

— Puisque vous l'exigez , répliqua-t-il en souriant, je vous dirai , ce que vous savez aussi, sans doute, que votre mari avait aimé, avant de vous connaître, une jeune Américaine qu'il avait promis d'épouser. Des exigences de famille le forcèrent à manquer à sa première promesse et à vous donner sa main. Vous l'avez eu vivant...

— Oh ! mon Dieu !

— Elle l'a eu mort. A force d'or , elle a fait enlever d'ici celui qu'elle aimait et sa tombe. Ainsi, lui et son tombeau , continua l'inconnu , sont aujourd'hui en Amérique dans un des États de l'Union. >

2G LE JOtU DES MOUTS A PARIS.

La femme laissa tomber son voile sur son visage et disparut.

I.a foule, qui de minute en minute n'avait cessé de s'amasser autour de ce groupe, regarda avec étonnemenl, puis avec effroi, enfin avec une profonde (erreur, celui qui parmi ces milliers de tombes pouvait dire sur-le-champ Thisloire détaillée d'une tombe. L'endroit, l'heure, la physionomie du personnage, augmentaient prodigieusement cette curiosité et celte terreur.

Sa figure dépassait comme beauté , comme noblesse, comme grâce, les limites de l'idéal. Le burin anglais, le premier du monde, n'a jamais creusé dans la chair bleuâtre de l'acier de pareil contour. C'étaient le front olympique de Byron, l'œil profondément observateur de Molière, la bouche souffrante et railleusede Sterne, trois figures que l'univers entier connaît aujourd'hui, car elles appartiennent à l'immense galerie des portraits de famille de Thumanilé. Un glacis de tristesse voilait ces signes de haute intelligence. Cette tète sublime manquait pourtant d'une qualité distinctive chez les grands hommes. Elle n'avait pas cette animation, qui n'est qu'à eux, qui leur appartient comme leur âme ; celle figure n'avait pas de rayon. Elle était mate. C'était un milieu entre le marbre et la chair. On eût dit qu'elle avait déjà vécu. Des cheveux noirs,

naturellement bouclés, et cependant moelleux, couronnaient son front, et donnaient à sa physionomie une cerlaini^ riîssemblance avec TApollon. C'élail rApollon de la mélancolie et de la mort. La grande beauté répandue sur lui corrigeait la froideur apparente de sa personne. Il était grand, d'une taille déliée et fine, quoiqu'il parût avoir trentesix ans. Comme il s'était découvert pour parler à la dame qu'il avait étonnée par ses révélations , et qu'il était monté en ce moment sur un tertre de gazon, il se développait au milieu d'un air pur dans toutes ses belles j)roportions. Il était difficile de dire à quelle nation il appartenait. Les hommes de cette espèce indécise deviennent de jour en jour moins rares depuis que les peuples soumis à une longue paix se confondent et tendent à Tuniié. Il offîait un admirable mélange d'élégance française, de distinction anglaise et de haute noblesse allemande. Son costume noir ou brun, car Theure qui s'assombrissait n'en disait pas exactement la nuance, relevait comme le velours relève le diamant, la grâce de sa tournure et la blancheur presque sépulcrale de son teint. La dentelle courait à l'extrémité de ses manchettes et élégamment fripée en feuille de mauve au bord de son jabot. Ce luxe d'autrefois, celle splendeur morle depuis un siècle, prêtaient à toute sa personne un caractère particulier, indéfinissable.

et qui tournait à Tavanlage de cette terreur répandue autour de lui.

Un instant il fut admirable à contempler ; ce fut celui où la foule, ébranlée pour partir, se partai;ea en deux ruisseaux sur Tun et Faulre de ses côtés, et coula vers les portes babyloniennes du Père- Lacbaise, en retournant la léte à cbaqiie pas pour voir rélranger face à face avec le soleil. Le secret de la vie et celui de la mort semblaient être en présence. Le soleil s'enfouissait dans la brume de Paris en pesant de tous ses rayons sur les monuments qu'il semblait faire rentrer dans Tobscurité. Il se vautrait une dernière fois dans la flamme. Les toits des maisons, immenses vallées d^ardoises superposées, formaient autant de marches de granit par où il descendait dans l'abîme. Des flèches d'or, épis élincelanls , des clochers vaporeux, des dômes bleuâtres soriaient comme des fleurs mystiques de cette plaine de lumière et d'ombre.

Enfin, Tombre l'emporta, et la foule qui descendait, qui descendait, qui descendait toujours, avec des murmures, dans Tobscurilé, ressembla alors à ces torrents mystérieux qui courent dans les mines. On les entend courir, gronder, bouillonner, on ne les voit pas, on ne les verra jamais ; ce sont des choses qui se perdent dans la terre d'où elles sont nées.

Lorsque le cimetière fut entièrement désert, un

jeune homme, c'était le jeune marquis de Sainl-Luc, dont on avait remarqué le magnifique équipage à la porte du Père-Lachaise, courut à celui qui avait tant attiré Taltention de la foule, et il lui dit :

€ A quand? d

L'autre lui répondit en riant :

a Puisque vous le voulez, à ce soir, de minuit à une heure, là, chez le marchand de vin ; ils y seront tous.

— Je vais vous y attendre, dit le marquis de Saint-Luc. J'ai déjà assisté aux préludes du dîner.

— Allez, mais prenez garde d'être reconnu. »

léofr G02L\!f. — i

Après la barrière des Trois-Couronnes et de Ménilmontaut , on Irouve celle des Amandiers ; c>st entre cette dernière et celle d'Aulnay qu'est le lion- Vivant^ un de ces mille resiauraiiis placés immédiatement à la sortie (le Paris, afin que le Parisien n'ait qu'un pas à faire quand il veut manger du veau à quatre sous meilleur marché la livre et boire le vin sans droit.

L'été qui dore tout, prête à cette lisière poudreuse delà campagne, une physionomie demi-civile, demirurale. On connaît la variété et le mouvement des boulevards extérieurs, le dimanche. C'est un cordon

de huit ou dix lieues formé par une succession de cuisines et de bals. Chaque restaurant s'offre ainsi aux regards. La première couche se compose de gens étendus sous la lable ; la seconde de gens qui mangent autour de la lable; la troisième de gens qui dansent sur la table. Voilà ce qu'on voit. Ce qu'on sent , c'est une odeur de hareng grillé , de lapin en matelote , de veau aux oignons , de pain chaud et de vin frelaté ; ce qu'on entend , c'est le cornet à piston, la flûte et le hautbois faisant danser les cuisinières et les ouvriers. Le spectacle ne manque pas de gaieté , et mérite d'être vu.

Parmi ces restaurants qui bravent le fisc devant le sabre de Toclroi, le restaurant du Bon- Vivant n'est pas un des moins fameux.

La nuit était venue, et nos fougueux gastronomes s'attablaient sous le charme d'un appétit aiguisé par l'attente; car on n'improvise pas à la minute un dîner comme celui qu'ils avaient ordonné. Douze tables étaient dressées, autour desquelles ils s'assirent. Jean Pouilly, comme président, occupait celle du milieu et surveillait les autres. A la grande satisfaction de Mouflleton , il ouvrit le banquet par une large tournée de vin blanc , accompagnée de ces seuls mots : Bon appétit ICeh voulait dire : Feu! La bataille s'engagea.

Pendant une heure il ne sortit aucune parole de

ces bouclics, occupées à broyer, fi avaler et à boire. Il ne restait rien de la double montagne de bœuf au naiurel et de bœuf aux cboux déposée sur la table par les garçons; mais rien. Les tigres ne dévorent ni mieux ni plus proprement.

Bergamotle poussa le premier soupir qui rompit le silence, et Pélroquin dit alors :

< Voilà Bergamotle qui se plaint sans doute de ce que Tannée n'a pas été bonne.

— Je ne dis pas ça.

— Voyons , Bergamotle , combien as-tu mis de côlé?

— Mille francs.

— Tu mens, Bergamolte. ""

— Eh bien, deux mille. Et loi, Pélroquin?

— Moi, j'ai placé.

— Où ça ?

— Chez mon notaire.

— Fichlre ! prends garde ! ça déteint les notaires.

— Moi, dit Faucheux , j'aime mieux acheter des terrains; on sait ce qu'on a, on se promène sur ce qu'on a, on dort sur ce qu'on a. J'ai acheté une petite ferme en Brie.

— Oh ! petite ! il n'y en a pas de petites.

— Je gage que Mouffleton a de l'or, reprit un autre.

— J'ai un million dans un pot à beurre, reprit Monfflelon avec ironie.

— C'est ce sournois , là-bas , qui nous dame le pion.

— Moi? répliqua Jean Pouilly , je suis ruiné. J'avais pris des actions dans les bitumes et dans les brasseries de bières...

— Ali ! dans les bières... »

La salle trembla au rire universel qui éclata sous sa voûte.

i II a dit dans les bières !

— Ce qu'il a gagné avec les bières s'en est allé avec les bières. >

Pour comprendre le singulier jeu de mots qui égayait si fort en ce moment la société du Bon-Vû van^équivoquantsur le mot bière (boisson), et bière (cercueil), il faut remarquer que l'assemblée n'était composée que de croque- morts , de fossoyeurs, de fabricants de tombes et d'employés aux pompes funèbres. Il est temps de le dire : nous assistons au repas de corps qu'ils ont l'habitude de faire à frais communs le jour des Morts , 2 novembre , et Ton conviendra que le jour ne saurait être mieux choisi. Ils vivent de la mort, n'est-il pas naturel qu'ils se souviennent avec reconnaissance de ce qui les fait vivre?

On ne pourrait d'ailleurs mettre en doute leur

profession en jetant nn coup d'oeil sur la ligne de champignons auxquels étaient accrochés leurs chapeaux de deuil et leurs |)lcureu8es qui s'agitaient aux mouvements qu'ils faisaient.

« Mais Tannée qui vient sera meilleure, reprit Jean Pouilly.

— Oui, pour les riches, interrompit Moufflcton» qui représentait le parti communiste des croquemorls.^ Ils ont tous les gros convois, eux, et nous les morts de rien. Enfin cela ne durera pas toujours ainsi.

— Oui, je crois aussi qu'elle sera bonne, ajouta Pétroquin, car on dit que le choléra, une maladie toute neuve, doit donner cette année.

— Nous ne sommes pas assez heureux pour ça, murmura Mouffleton. La partie se gâte, elle ne vaut plus rien.

— Quitte-la donc, personne ne te force à y rester.

— Ne voulez-vous pas que je me fasse avocat ?

— C'est que lu Taimes, ta partie...

— Je ne dis pas...

— Qu'est-ce qui t'y a poussé?

— Dame! mon père, c'est lui qui m'a mis la pioche à la main. Un brave homme qui a enterré ce qu'il y avait de mieux sous l'empire.

— Moi, je ne cache pas, dit Pétroquin, que je

me suis fait croque-mort pour entendre des discours. C'est mon goût , c'est mon faible. J'en entends quelquefois jusqu'à trois par jour. >

Et apportant la preuve de ce qu'il disait, Pélroquin chercha une pose, et dit:

€ Messieurs, cetie tombe qui s'ouvre devant nous va se refermer sur les restes d'un de nos plus vertueux citoyens.

— Bravo !

— Eh bien , ces choses-là me touchent au dernier point. J'en ai pris l'habitude, je ne pourrais plus vivre sans discours. Et toi , Bergamotle , disnous qui t'a fait prendre goût au métier ?

— Moi, c'est la vengeance, répondit Bergamotle.

— Ceci devient comique, dit Faucheux : racontenous ça en deux temps.

— La parole est à Bergamotte.

— Je propose une innocente tournée de cognac, dit Mouffleton , avant d'écouler Bergamotte , fossoyeur par vengeance.

— il y a de l'amour dans son affaire, je le gagerais, dit Pétroquin, comme on dit que c'est par amour que le chevalier De Profundis..,

— Silence ! >

Vingt fourchettes tombèrent par terre, c Qui parle ici du chevalier De Profundis ?

— Qui l'a nommé?...

— Juslcmcnt je Tai vu aujourcrhui au Père- Lacliaise, > murmura une voix effrayée.

Enfin une inquiétude générale plana subitement sur toutes ces lêtes au seul nom prononcé du chevalier De Profundis. Les verres pleins de cognac (qu'on juge par là si le saisissement fut profond) s'arrêtèrent sur les lèvres.

Mouffleion, ceci dit tout, avala un verre d'eau.

11 fallut revenir à plusieurs reprises au cognac pour retrouver la chaleur cérébrale qui commençait à bouillonner et à se manifester par des discours plus ou moins incohérents , avant que Pétroquin n'eût lancé comme un obus le nom du chevalier De Profundis.

Avant de reprendre la parole si énergiquement retirée de sa bouche , Bergamotte promena un regard autour de la salle pour s'assurer que personne d'étranger à la société n'était là pour l'entendre. Les garçons étaient trop occupés de leur effrayante besogne pour s'amuser à écouter : un seul cependant paraissait très-attentif à ce qu'on disait: il était mieux mis que les autres ; son air était infiniment plus distingué ; il avait déjà laissé tomber deux assiettes par terre.

Bergamotte commença :

f Je suis un enfant trouvé.

— Dans quoi? demanda Faucheux.

— Coninieiit dans quoi ?

— Tu ne vois pas que Faucheux plaisante , lui dit-on : va toujours.

— Un beau jour, reprit Bergamotle, et j'avais, je crois, seize ans, un ébènisie du faubourg Sainl- Anloine, nommé Kleinberg, se présenta à Thospice et demanda un enfant pour en faire un apprenti. On m'appela, il me vit, m'examina et me trouva bien apparemment. On me donna à lui et il m'emmena. Sa famille se composait de sa femme et d'une jeune fille qui avait alors douze ans. Elle se nommait Bapiisline. Elle était jolie, douce, active comme un fuseau... i

Bergamotte s'arrêta ; il sorti t un mouchoir de coton bleu*

f Qu'as-tu ?

— Rien. Est-ce qu'il n'est pas permis de s'arrêter, de se moucher ?

— Moi j'ai soif, s'écria Moufllelon.

— Son père, continua Bergamotte, eut toutes sortes de bons soins pour moi. 11 m'apprit son état...

— C'est qu'il croyait que tu étais l'enfant de quelque gros richard, et il comptait...

— Il ne comptait sur rien du tout ; il m'aimait parce qu'il était enfant trouvé comme moi...

— Bon ! interrompit Faucheux, et de deux !

— Voyons ! dit Pétroquin, tu aimas la fille. < Ah! i messieurs, c'était un de ces anges que Dieu en-

< voie de loin en loin sur la terre, pour la consoler

< et lui faire prendre en patience les misères de i celle vallée, » Autre discours.

— Je ne dis plus rien , s'écria Bergamolte avec humeur. Je ne veux pas qu'on se moque d'une femme que j'ai aimée.

— On ne se moque pas ! on pérore.

— Bergamolte, intervint le président, nousTécouions. Poursuis.

— Je m'aperçus au bout de quelques années, que je n'étais pas seul à l'aimer. Vn ouvrier en marqueterie, employé dans la maison, riche autant que j'étais pauvre, demanda Baptisline à son père , qui la lui refusa.

— Je redemanderai du bœuf au naturel interrompit un convive.

— Il n'y en a plus, répondit le garçon.

— Qu'on en lue ! f Bergamolte continua :

« Il garda son plomb sur le cœur. J'ai oublié de vousdire son nom ; il s'appelait Schmidl, un nom alsacien, allemand, un nom de choucroute, enfin. Mais Baptisline ne l'aimait pas , et j'étais pour lors fort tranquille de ce côté,

— J'ai soif! s'écria l'infaligableMouflleton.

— Que veut boire , monsieur? répondit un garçon : est-ce du bordeaux ?

— Non, pas du bordeaux.

— Du beaune vieux?

— Non plus.

— Du...

— Du mauvais; oui, du mauvais. J'en ai assez comme ça de ces bons vins qui ne ratissent pas en passant sous le pont. Donne-moi du mauvais , à cinqsousle litre. C'est le bon pour moi, entends-tu?

— Voilà , reprit Bergamotle , qu'à celle époque je fus appelé pour le service militaire. M. Kleinberg pouvait me faire un remplaçant, et il n'en était pas trop éloigné , à cause de sa femme et de sa fille ; mais il disait avec raison qu'il faut qu'un Jeune homme ait vu le feu pour être plus tard vraiment homme. Il avait servi , lui aussi , et avec distinction. Du reste, il me dit : c Pars mon ami; au retour je t'appellerai mon fds. *

-r- Ah ! voilà l'histoire, interrompit Faucheux ; il se proposait de te donner sa fille si tu revenais capitaine ; tu revins ébéniste, et il la maria à l'autre , à TAllemand.

— Si c'est fini, dit Mouffleton, buvons. > Bergamotte, blessé comme auteur après avoir été

froissé comme amant, gardait un silence digne.

< Ah ! messieurs , dit Pétroquin en se levant et en donnant de l'émotion à sa voix, ne cherchons pas à soulever le voile derrière lequel se cachent

nos destinées. Personne n'a prophétisé aujonrdMuii ce qui sera demain. » Autre discours. J'en conclus que nous ne savons pas le moins du monde ce qui arriva à Bergamolle après avoir quitté sa belle.

— En parlant pour la Syrie, » acheva Faucheux. .Jean Pouilly eut encore besoin de recourir à son

autorité pour obtenir de Bergamotte qu'il reprît le jBl de sa narration.

« Si Ton m'interrompt encore une fois...

— On ne l'interrompra plus.

— Je partis, comme vous dites; il y avait trois ans que, sans permis de chasse, je tuais des Bédouins de Constantine à Mascara, lorsque j'obtins un congé de six mois. Vous devinez si je mis de l'empressement à me rendre à Paris. J'arrive, je cours au fau bourg Saint- Antoine, je vais au magasin de M. Kleinberg ; plus de magasin. Je me frotte les yeux, je reconnais bien le numéro , mais point de boutique d'ébéniste : un coiffeur occupait la boutique. Enfin, je m'informe auprès du magasin en face... f D'où venez-vous ? me dit-on. — Mais. .. d'Alger. — C'est pour cela, en effet, que vous ignorez qu'ils sont tous morts. — Qui morts? — Eh bien, ceux que vous cherchez. Mort , M. Kleinberg ? — Oui. — Morte, M"'® Kleinberg? — Oui. — Morie, leur fille? — Oui. >

LÉON COZtAR. 1. I 4

Bergamolte s'arrêta et lira une seconde fois son mouchoir de coton bleu.

« Sais-tu s'ils eurent un convoi de première classe? demanda Faucheux.

— Tu me feras raison de cette infâme plaisanterie! > s'écria Bergamotie , terrible de colère, en larmes, laid, affreux, ému, plein de douleur et barbouillé de tabac, hideux, sublime.

Moufflelon, broyant un verre sous sa main, s'écria de son côté :

c A la fin des fins , sommes-nous ici pour écouter des histoires ou pour transvaser jusqu'au jour ? C'est fini ! que ce soit fini ! très-fini ! Garçon, du bœuf !

— J'ai déjà dit qu'il n'y en avait plus.

— Eh bien , qu'on en fasse.

— Oui avec du veau, > dit Faucheux.

Quand cette ondée fut passée , le président du banquet, Jean Pouilly , reprit :

€ J'invite Bergamotie à achever, c'est le vœu de l'assemblée.

— Je me rends au vœu de notre honorable président, reprit Bergamotte , non moins ivre que ses interrupteurs.

€ Je ne tardai pas à savoir ceci : Schmidt un « soir d'hiver enleva, aidé par des artilleurs de Vin- < cennes , autres choucroutes comme lui , des « Schmidt, des Schmaltz, des Schmûitz, la fille de

a Kleinberg, et Temmena par force dans une canine pagne à quelques lieues de Paris. De là il écrivit c au père de la lui donner sinon... sinon qu'il la I lui rendrait, i Le brigand!... Mais je me suis vengé aux deux tiers... Tautre tiers je le tiens entre la queue et la tête, par le râble. >

A ce moment les doigts nerveux et tremblants de Bergamotte parurent des griffes recourbées. Il semblait tenir et soulever un lièvre et se disposer à lui rompre les reins.

On ne faisait plus mine de l'interrompre.

i Pourquoi me venger, direz -vous? Parce que lorsque M"'® Kleinberg apprit Tenlèvement de sa fille, elle se lança par la fenêtre du troisième étage, et se ti^a roide sur le coup. Et d'une. Désolé, fou , son mari court à l'endroit où était sa fille, donne deux soufflets à Schmidt, lui crache au visage el lui jeile une épée à travers les jambes. Je vous ai dit qu'il avait servi. Schmidt, couvert de crachats et de soufflets, prend l'épée avec rage et se précipite sur M. Kleinberg qu'il traverse de part en part.

— Tué aussi? »

Bergamotte fit un signe affirmatif.

f Les tribunaux déclarèrent que Schmidt était en étal de légitime défense lorsqu'il avait tué Kleinberg, et il ne lui arriva rien. >

Péiroquin ne put s'empêcher de murmurer :

« Encore une de nos gloires militaires sur laquelle la tombe vient de se fermer; et, chose trisleà dire, messieurs , celui qui avait assisté à cent combats, que la mitraille de vingt armées avait épargné, respecté, est venu périr d'un misérable coup d épée de la main d'un adversaire obscur. Autre discours. >

Celle fois, Bergamotie ne se fâcha pas , parce qu'il lui avait semblé entendre l'éloge de son ancien maître ébéniste, M. Kleiiiberg.

< Baplisline ne survécut que quelques mois à ce double malheur. Devenue folle, elle alla mourir à la Salpêirière dans un cabanon. C'était mon tour.

— De mourir? demanda Faucheux.

— De tuer, > répliqua Bergamotte.

Bocage n'est pas plus terrible dans ses plus beaux moments. € Bravo !

— Bravo !

— Bravo !

— [Schmidt, ébénisle aussi, comme je vous^'ai dit, je crois, se maria au bout d'un mois avec la tille d'un marchand de meubles du faubourg. Son beaupère lui céda la maison et le magasin pour aller vivre à la campagne. Il était marié depuis un an, et il avait un enfant, une petite fille lorsque je me présentai chez lui, à mon retour de TAlgérie. Après quelques mots d'amitié entre Schmidt et moi, je

lui dis : « Schmidt, lu as enterré tous les miens. J'enlerrerai tous les liens. » lise mit à rire, et il me dit : € A quand? — Tout de suile, lui répondis -je. — Eh bien, je liens le pari, > fit-il. Je sortis. J'avais mon idée. J'allai du même pas au bureau de Tadminislraiion des pompes funèbres me faire recevoir croque-mort : c'était là mon idée.

— Je bois au souvenir de son honorable réception parmi nous, dit Faucheux.

— Un instant ! dit Moufflelon, un instant ! nous avons bu pas mal du blanc, pas mal du rouge , pas mal du jaune (il montrait de Teau-de-vie}. Je propose une tournée de bleu. On revient toujours à ses premières amours. Voilà un broc de vin à cinq sous le litre, le vin de tous les jours. C'est le meilleur ^ comme le tabac de caporal est encore le meilleur tabac. Donc, garçon, verse... verse... verse! (Mouffleton n'avait plus sa lête.) Verse du vin bleu à tous ces hommes noirs. »

Le garçon saisit à deux mains le broc de vin bleu^ et en abreuva les cent cinquante convives de la salle du Bon-Vivant.

€ Je bois à la santé, dit Moufflelon, à la santé de...

— Qui donc se permet de boire à la santé de quelqu'un ici?

— Ohé! l'autre qui veut célébrer la santé!

— Pourquoi pas l'immortalité? Nous serions frais !

— On ne boit ici à la sanlé de personne !

— Non, de personne!

— De personne! voilà une plaisanterie !

— Je n'ai rien dit, répliqua tout honteux Moufflelon , je présente mes excuses à Thonorable société pour le propos que j'ai tenu. >

Cet incident passé, Berganiotte reprit son récit; mais en vérité, on ne saurait trop dire au profit de quelle attention ; car sur les cent quarante-neuf compagnons qui Tenlouraient, pas un n'était capable, on ne dit pas d'avoir, mais d'affecter l'attention nécessaire pour le comprendre. Le président luimême, Jean Pouilly, avait roulé sous la table , et par une bizarrerie de sa chute, sa perruque seule était restée à la place qu'il occupait ; elle était tombée au milieu de son assiette.

€ Une fois croque-mort, je tâchai de m'introduire dans la chambre de la femme de mon ami Schmidt, Oui... je lâchai... car mes informations étaient bien prises. Je savais que monsieur descendait à l'atelier de bonne heure; que madame restait seule jusqu'à dix heures, moment du déjeuner, et que le berceau de leur enfant était dans leur chambre même : une chambre bleue avec des fleurs, je la vois encore... Les fleurs font bien dans une chambre... Je disais donc : Très-bien ! Le difficile pour moi était comme je vous le disais, ou comme je ne vous Tai pas dit,

de n'être pas rencontré dans Tallée de la maison, de traverser la cour sans être vu et surtout de ne pas me croiser avec Schmidt en montant à la chambre de sa femme. Vous comprenez... de ne pas me croiser... Mais pourquoi voulais -je entrer chez sa femme?... Ah! j'y suis... Je choisis un jour d'hiver. 11 y avait du brouillard partout; on ne voyait pas sa main... non pas même sa main. Voyez-vous votre main dans ce moment-ci ? Eh bien , je ne voyais pas la mienne dans ce moment-là. J'entre chez Schmidt ; je monte, je pénètre dans la chambre ; il était déjà descendu, madame était encore couchée, ne dormant pas, mais sommeillant. Moi j'étais ficelé comme vous voyez : habit gris , collet , parements noirs, boulons noirs, pleureuse, tout le bataclan, en vrai croque-mort. J'avais, de plus, l'air qu'on nous recommande à l'administration. Affligé comme si nous avions perdu un héritage. Donc j'entre, je vais au lit de l'enfant, je le découvre ; un bel enfant, ma foi! « Que faites -vous là? qui êtes -vous? que voulez-vous! » me demanda avec effroi la mère. Moi, je réponds : « N'est-ce pas ici, madame, qu'on m'a dit de venir chercher une petite fille, morte de la rougeole... > Ah! j'avais oublié de vous dire que sa fille avait la rougeole. « Je suis croque-mort démon état, je viens prendre l'enfant. C'est-il celle-là? > La femme pousse un cri épouvantable, se jette sur sa sonnette.

Je ne restai pas là, vous comprenez bien, à compter les clous des fauteuils. Je descendis quatre à quatre, et me rendis à mes occupations.

c Savez-vous ce qui arriva? Savez -vous ce qui arriva? » répéta Bergamolle chez qui l'orgueil du narrateur, Torgueil de Thomme qui s'est vengé à fond n'avait pas encore été tout à fait noyé par le vin.

A cet appel, celui-ci ouvrit un œil, celui-ci se détira, celui-ci fit un effort pour se mettre sur son séant, celui-là s'appuja contre le mur; enfin, chacun s'efforça de paraître un peu moins ivre mort qu'il n'était.

i Savez-vous ce qui arriva? Que l'effroi fit tourner le lait à la femme, et que J'enfant , après avoir bu de ce lait empoisonné, mourut dans des convulsions atroces. Je l'enterrai le surlendemain, t Reste à deux, >dis-je au mari, à mon bon ami Schmidt, en passant quelques jours après devant son magasin. Ce n'est pas tout... non, ce n'est pas tout... je vous dis que ce n'est pas tout... Ce lait empoisonné monta au cerveau de sa femme, qui finit par mourir folle comme la pauvre Baplistine. «Reste à un, > dis-je encore à l'ami Schmidt, qui, au lieu de se mettre à rire comme la première fois , lorsque je lui annonçai la réalisation de ma menace, courut se cachei\ pale et effaré, au fond de sa boutique. Je lui avais fait peur. Depuis deux ans je passe tous les jours devant sa

porie el je le regarde ; il sait ce que cela veut dire, il sait que cela veut dire : « Je t'attends! Je t'enterrerai : > il est déjà jaune comme un coing. Et voilà comment je devins fossoyeur.

— Du vin ! du vin ! eurent encore la force de crier, mais d'une voix rauque , usée, brisée, tous ces forcenés, en apprenant le dernier mot de la terrible vengeance de Bergamolte.

— Il n'y a plus de vin, répondit un des garçons, celui qui se faisait remarquer par sa tournure el son inhabileté à servir.

— De Teau-dc-vie alors?

— Il n'y a plus d'eau-de-vie non plus ; vous l'avez toute bue aussi,

— Quelqu'autre chose, en ce cas?

— Il n'y a plus rien ; vous aviez demandé la cave, vous l'avez bue.

— Eh bien , qu'on apporte du gaz; nous boirons du gaz! s'écria Moufflelon.

— Le gaz est éteint, répondit le garçon.

— Nous t'élrang)ons, dit Mouffleton en se précipitant au cou du garçon, si tu ne nous montes pas du gaz. J'en veux un bec. %

Le jeune marquis de Saint-Luc poussa un cri de douleur , car il s'était déguisé en garçon pour attendre au milieu de celte étrange société celui qui avait promis de venir l'y trouver*

bO LE BON-VIVANT.

Au même instaiu la porte de la salle s'ouvre , el ce lui alors aux cent cinquante convives à se lever et à se presser avec la terreur d'un troupeau de moutons aux approches du loup. Aucun d'eux ne l'ut plus ivre. Cette apparition les galvanisa et ils se replièrent vers la porte; on entendit alors courir ce murmure : € C'est le chevalier De Profundis! c'est le chevalier De Profundis ! >

C'était lui en effet.

Il alla droit à la croisée, l'ouvrit.

Les croisées du Bon- Vivant donnent sur le cimetière du Père-Lachaise même.

La lune éclairait comme à midi. 11 était une heure du matin environ. La ville des tombeaux s'étala avec toute sa magnifique blancheur aux regards du chevalier De Profundis et du jeune marquis de Saint-Luc qu'il venait de prendre sous sa protection. Leurs deux figures, si différeiites d'expression, tranchèrent en noir dans le cadre de la croisée, sur le fond vaporeux de l'espace. Ils se prirent à examiner en silence la ville morte et ses milliers de rues, places, avenues faites de tombeaux. La lune avait jeté sur ces indéfinissables constructions sa gaze d'argent, et ni Balbec, ni Paimyre, qui sont pourtant aussi des villes mortes, ne peuvent donner une idée du calme et la douceur que cette neige astrale ajoutait , imprimait au calme habituel de l'endroit.

Un seul oiseau chantait quelque part dans un des étranges bosquets de ces étranges jardins. Était-ce Tâme rose d'un enfant? était-ce l'esprit d'une jeune fille partie la veille de ses noces, et qui venait redemander sa nuit ? Par instant , une fraîcheur qui n'élaii pas de noire terre soufflait du fond de ces vallées endorniies aux rayons de la lune : elle rafraîchissait l'âme autant que le visage. Les sens se raréfiaient, se spiritualisaient au contact moelleux de celte brise calme, sans parfum, sans interruplion, et qui semblait sortir par quelque issue de l'antique Elysée où les arbres n'ont jamais élé plantés et ne sont jamais morts. Grâce à celte assimilation enivrante, le chevalier De Profundis espérait introduire plus facilement son jeune compagnon , le marquis de Saint-Luc, dans la voie où il avait voulu luimême entrer. Il l'initiait par là à sa parole , il le préparait à écouler sans eflVoi ce qu'il tenait tant à savoir.

S'étant l'un et l'autre retournés pour savoir ce que devenaient les fossoyeurs qui remplissaient la salle, ils ne les virent plus. Tous étaient partis, l'épouvante les avait chassés.

€ Eux aussi ont peur de moi ; ils m'ont surnommé le chevalier De Profundis. ils me croient un être sinistre, surnaturel. Vous aussi, peut-être?

— Un peu, répondit le jeune homme.

«2 LK BON-VIVAMT.

— C'est Irès-flalleur pour nia seigneurie.

— L'autre soir, dans un cercle, une vieille dame osa dire... mais je ne vous rapporterai pas le propos.

— Si, parlez.

— C'est trop ridicule.

— Raison de plus pour ne pas craindre de me blesser. Que disait celle vieille dame? Que j'étais un loup-garou ?

— Quelque chose d'approchant...

— Quoi donc?

— Un vampire.

— Celle dame se trompait. Je ne suis pas un vampire, quoique je croie aux vampires.

— • Vous y croyez ?

— Très-fort. J'en ai connu deux. Mais je devine pourquoi maintenant j'ai été traité comme tel par celte dame... N'est-elle pas étrangère ?

— Oui, Anglaise.

— M'^e Cléphan ?

— C'est elle.

— Elle se souvenait d'une histoire à laquelle j'ai été mêlé, une avenlure déjà vieille de quinze ou

seize ans IN'a-t-elle pas nmrmuré le nom d'une

Italienne, la baronne Romanella?

— Précisément.

— L'accusalion est plausible, quoique je n'aie été

que témoin et non acteur dans Thisloire de la baronne llomanella. Je Tai connue à Paris , où je la voyais souvent; mais je n'ai jamais été de complicité avec elle dans les actes terribles dont elle s'est rendue coupable , à ce qu'on dit , car ses crinjes n'ont pas été prouvés aux yeux de la justice.

— Mais aux vôtres?

— Aux miens, ils sont réels; car j'ai la preuve chez moi.

— Ainsi , il est vrai qu'elle causait la mort de tous ceux qui avaient le malheur de l'aimer ?

— Oui...

— Et sait-on le motif...?

— C'était son secret , il est aujourd'hui le mien ; il sera le vôtre... La baronne de Romanella n'est plus en Europe... D'ailleurs, si vous la rencontriez un jour, étant prévenu , vous prendriez garde à vous.

— Quelle femme! C'était une autre Marguerite de Bourgogne.

— Celait mieux que cela. Je vous montrerai dans la funèbre enceinte où nous allons descendre plusieurs tombes sans inscriptions , rayées à un certain endroit avec la pointe d'une forte aiguille.

— Et cela signifie...?

— Beaucoup, monsieur le marquis. Ces marques ont été faites par la baronne Romanella.

lÉON G0ZLA5. — 1. O

— Et qu'y a-l-il dans chacune de ces lombes blanches ?

— Un de ses amanls.

— Tous tués par elle? ^

— Tous tués par elle. Mais si nous voulons que le jour ne nous surprenne pas , entrons vile dan» mon château. Je passe le premier, dit le chevalier De Profundis en riant, suivez-moi. >

Le chevalier franchit d'un saut la dislance qui séparait du sol le bord de la croisée. Ils se Irouvèrent tous les deux dans le Père-Lachaise.

€ Allons de ce côté, dit au jeune marquis de Saint-Luc le chevalier De Profundis.

LE CHEVALIER DKPROFUNDIS.

« Je dois d'abord vous remercier, monsieur.,.

— Appelez-moi comme tous ces braves gens-là, le chevalier De Profundi8;le nom est assez original.

— Je vous remercie, monsieur le chevalier, d'avoir consenti à m'accorder cet entretien dans Tendroit où vous pourrez le plus difficilement me convaincre de voire...

^ — De ma folie, dites le mot. C'est le nom , je le sais, qu on donne dans les salons de Vienne , de Londres et de Paris , à ma manière de voir.

-T- Je n'appellerai pas cela de la folie , mais de la singularité, de la bizarrerie, du paradoxe.

56 LE CHEVALIER DE PROFL'NDIS.

— Mon opinion n'est rien de tout cela , reprit le chevalier De Prolundis en écartant une branche de cyprès qui gênait le passage; elle est la vérité môme.

— J'attends que vous me la démontriez.

— Quoi qu'il en soit, on ne dira pas , monsieur le marquis, que je compte sur mon originalité pour faire fortune : une pareille idée ne rapporte rien...

— Ne vous saurait-on pas immensément riche, qu'on ne vous soupçonnerait pas de vouloir lirer un profit direct de celte excentricité.

— Encore une fois, mon jeune ami , ce n'est pas de l'excentriciié. Croyez-vous que j'aurais voulu atteler ma vie à ce char périlleux pour le plaisir de briller dans les salons? Mon règne, d'ailleurs, eût été court ; il serait déjà fini. Si l'on s'occupe encore de moi depuis bientôt quinze ans ; si ma parole est désirée, attendue, écoulée, combattue sans doute , mais enfin écoulée ; si j'inspire un intérêt profond à la jeunesse, une terreur indéfinissable aux esprils poétiques , une curiosité immense aux gens du monde comme vous, c'est que ma conviction ne s'appuie pas sur la base fragile d'une erreur. N^ croyez donc pas qu'on passionne ainsi les masses avec rien, avec le levier du hasard. Toute idée victorieuse , toute opinion triomphante, toute œuvre qui trouve le cœur de la foule, si difficile à trouver,

a en elle une étincelle de celle vérité dont Dieu est le foyer.

— Quoi ! s'écria le jeune marquis de Sainl-Luc , vous êtes convaincu qu'on ne meurt pas?

— J'en suis convaincu. > L'impétueux marquis frappa du pied.

€ Quoi ! ici où nous ne respirons que la mort, où nous ne marchons que sur la mort , ou deux ou trois populations comme celle de Paris sont enterrées, vous soutenez que la mort n'existe pas? En vérité, chevalier... *

Le chevalier sourit.

I Mais vous-même si dangereux , si terrible à l'épée, à toutes sortes d'armes , n avez-vous jamais tué personne? »

La figure du chevalier De Profundis, déjà si pâle, devint tout à coup plus blanche que les marbres au milieu desquels lui et son compagnon marchaient; aussi blafarde que la lune dont les paisibles rayons les éclairaient.

« Mon histoire n'a rien de commun avec mes convictions, reprit le chevalier. Si l'on vous a parlé de quelques passions de jeunesse ;... mais ne nous écartons pas de notre conversation... Au surplus, si je vous racontais mon histoire, nous tomberions peut-être morts tous les deux, vous en l'écoutant, moi en la racontant.

— On meurt donc ? puisque nous mourrions tous les deux, s'écria avec triomphe le marquis de Sainl-Luc, heureux comme Télève qui a surpris une faute dans le travail du maître : et si Ton meurt, ne soutenez plus...

— Quand j'ai dit qu'on ne mourait pas , reprit le chevalier De Profundis en cherchant à se remettre de la secousse qu'il avait ressentie, je n'ai pas voulu soutenir pour cela qu'on ne cessait pas de vivre. J'ai prétendu dire que peu de personnes, et ce peu nous ne le connaissons même pas, meurent naturellement , s'éteignent faute d'huile dans la lampe , et parce que la vie s'est complètement tarie en eux. Je n'ai dit que cela, et j'avoue que cela seul est une révélation immense , aussi grande peut-être dans le monde psychologique que la découverte de l'Amérique dans le monde terrestre.

— Soit! dit avec inquiétude le marquis de Saint- Luc, qui fit semblant d'entrer dans l'opinion du chevalier De Profundis afin de ne pas l'irriter quand il s'agissait avant tout de bien le comprendre. Vous avez dit que...

— Que sans les maladies dont toutes sont notre ouvrage, toutes, entendez-vous? sans les passions, sans les chagrins , sans les vices de notre société , qui 86 jettent, qui s'acharnent sur le corps de

riiomme , là avec les griffes, là avec les dents , avec les serres , on ne saurait pas où finit la vie ei où commence la mort.

— Ceci me semble plus ou moins vrai... 11 faudrait à l'appui d'un tel système...

— De cette vérité , reprit vivement le chevalier De Profundis.

— Il faudrait des exemples»..

— En voilà cent mille rangés autour de nous ; sur ces cent mille morts, les uns illustres, les autres obscurs, les uns jeunes , les autres vieux, les uns nés dans des palais , les autres nés dans la rue , les uns ayant vécu dans l'abondance , les autres dans la misère ; ceux-ci mêlés aux luttes politiques , ceux-là aux déchirements de la guerre ; ceux-là célèbres par leurs succès dans les arts , ceux-là fameux par leurs crimes ; celles-ci belles» charmantes, aimées ; celles-là reines par l'intrigue , la coquetterie , rinconstance. Cherchez encore , aidez-moi , cherchez ! Mettez l'étiquette d'une vertu , d'un défaut , d'un vice , d'une passion, sur chacun de ces corps glacés , et je vous dirai hardiment, nettement, irrévocablement , non pas seulement le jour dq leur mort , comme font les marbriers , mais ce qui les a tués. Bref, il n'y a ici que des gens assassinés... >

Ce fut le tour du jeune marquis de Saint-Luc de reculer.

< Assassinés! enlendez-vous? Ah! vous croyez que la vie , celle éloffe délicale brodée par Dieu , comme le voile le plus pur derrière lequel il se cache , vous la froisserez , vous la foulerez dans vos mains , el qu'elle résislera , comme s'il l'avait faite aussi immortelle que l'âme? Vous croyez que l'enveloppe choisie entre toutes , celle qu'il a mis la moitié d'une éternité peut-être à remplir, à animer de son souffle , sera un corps inerte , sur lequel vous essayerez impunément, à chaque instant, le fer, le feu et le poison ?

— Ainsi , vous croyez, demanda le marquis, que la plupart de ceux qui sont ici pourraient tout aussi bien ne pas y être , s'ils n'avaient pas vécu au milieu d'une société meurtrière qui les a lues d'un coup ou |)eu à peu î

— Si je le crois? mais je ne crois que cela. > Le marquis de Saint-Luc ne savait plus que

penser.

« Mais ce qui a été d'abord un principe chez moi , reprit le chevalier De Profundis , est devenu une éclatante vérité pour mon esprit, comme je vous le disais tantôt , lorsque j'ai voulu savoir et que j'ai su ce qui avait amené la mort de ceux qui reposent ici ; et après m'être fait raconter un à un les événements qui ont assailli leur vie ou les passions qui l'ont déchirée et enfin anéantie , je me

LE CHEVALIEK DE PllOFUNDIS. 61

suis curieuscmeiU penché sur chaque tombe comme on se penche sur un puits afin d'en voir le fond , et chaque fois j'ai relevé la tête...

— Avec effroi ? dit le jeune marquis de Saint- Luc.

— Pas toujours , très-souvent avec un joyeux éclat de rire. C'est chose si délicate que la vie , comme je viens de vous le dire à Tinstant, que tout ce qui l'effleure lui fait une blessure, et que toute blessure est presque mortelle. Or, combien de causes ne sont-elles pas comiques , burlesques, in-^ croyables , dans le nombre de celles qui tuent par l'exagération, la vanité, la jalousie? Un exemple entre mille. Dans cette tombe luxueuse de granit et de marbre que nous avons aperçue tantôt au dernier rond-point, est une dame étrangère, morte pour avoir mal prononcé, au milieu d'un salon, le nom d'une fleur. On rit de son erreur de prononciation, qui malheureusement avait un sens équivoque : la honte amena la douleur d'esprit, la douleur d'esprit la fièvre , la fièvre le délire , le délire amena la mort. Elle est là.

— Mais qui donc vous instruit si fidèlement des particularités de l'existence de ceux qui peuplent cette enceinte?

— Vous avez dit tantôt que j'étais immensément riche; c'est vrai. Eh bien , au lieu de dépenser mes

ea LE CHEVALIER DE PROFUNDIS.

revenus à courir tristement le monde pour savoir de quelle manière on salue en Chine et de quelle façon on apprête le riz en Tartarie, j'ai mieux aimé savoir ce qui se passe dans ce pays si difficile, si peu visité, si peu accessible qu'on nomme le cœur humain. Pour le connaître , il faut le juger par ses actions , de même qu'on ne juge bien une machine qu'après l'avoir vue fonctionner. Qui me dira les actions du cœur humain? me suis-je demandé. La tombe! me 8uis-je répondu : parce que la tombe offre à la fois la cause et l'effet des actions les plus secrètes du cœur humain. On remonte de la victime au meurtrier par des échelons qui existent. 11 s'agit seulement de les trouver.

— C'était là le difficile , interrompit le marquis de Saint-Luc.

— J'en conviens; maisle gouvernement le peut, pourquoi un homme ne le pourrait-il pas ? D'ailleurs, comment le gouvernement arrive-t-il à cette connaissance? Par l'emploi de sa police. J'aurai, comme lui, ma police. Je l'ai eue, je l'ai ; seulement, le gouvernement s'occupe beaucoup plus de ce que font les vivants, que de savoir ce qu'ont été les morts. S'il savait, comme moi, à quel point les uns et les autres se tiennent ; combien de fils organiques lient la ville silencieuse où nous sommes à la ville incommensurable qui , dans quelques heures , va

s'éveiller à nos pieds , le gouvernement se dirait peut-être, répélani le verset sublime de la Bible écrit sur les portes du Père-Lachaise : Les vivants sont ici! Mais quelle est la police secrète, me demanderez-vous, que j'ai à mes ordres , à ma disposition? Vous en avez vu une partie dans les gens qui étaient cette nuit à table chez le marchand de vin où vous avez failli être étranglé. Dispersés sur cette mappemonde qu'on appelle Paris , il n'en revient jamais aucun convoi sans m'apporter quelque renseignement. Dès qu'ils conduisent ici un nouveau locataire, ils accourent me dire le nom de sa famille, sa maison, son intérieur. C'est mon point de départ. 11 est étroit, mais il est certain. De là je m'élance partout sur les traces laissées par celui qui les a faites , et de découverte en découverte, j'arrive presque toujours à cette claire démonstration : qu'il a été tué soit par l'ambition, soit par l'envie, soit par l'orgueil, soit par les procès, soit par l'injustice, soit par l'égoïsme , et qu'il a dans les entrailles le poison qu'y a versé sa femme ou son héritier.

€ Enfin , j'arrive toujours invariablement à cette conclusion formelle , incontestable, terrible, fatale, que peu , infiniment peu de personnes meurent au terme voulu par la nature , terme que, rigoureusement parlant, personne ne sait.

— Oui, murmura le marquis de Saint-Luc, je

comprends maintenant Teffroi que vous répandez autour de vous aussi bien que je m'explique la pâleur de votre visage. Que vous devez savoir d'effrayantes choses! Si vous écriviez vos mémoires...?

— On n'y croirait pas.

— Après tout, vous craindriez peut-ôire qu'on ne prévît toujours le dénoûment de chacune de vos histoires, dénoûment qui serait la mort, une tombe ?

— Ce n'est pas cette crainte qui m'arrêterait, car elle n'est pas fondée. Le corps qu'on apporte ici est rarement, quoique victime, le personnage principal, intéressant, de Thistoire dans laquelle il figure. Il a été, sans doute, de la mêlée, il a pris part au combat, il est tombé sur le champ de bataille, c'est vrai, mais non comme général ou capitaine, mais souvent comme simple soldat , comme éclaireur sans grade , sans importance. Je passe par-dessus lui pour arriver à l'état-major qui est bien loin de là et qui est le cœur de l'armée. Souvent celui qui n'est plus ouvre une action , entame un drame sublime dont tous les acteurs sont vivants, et c'est ainsi avec ce mort, je le répète, que je prends les autres, ceux qui se cachent dans les plis du vaste océan de la vie, comme à la mer on prend, avec un lambeau de requin mort, les poissons qui nagent à toutes les profondeurs.

— Ainsi vous pourriez me dire toutes les histoires simples , louchantes ou terribles, de tous ceux qui sont ici ?

— De presque tous. Mais je ne vous en dirai que quelques-unes , car j'en sais beaucoup plus que la justice humaine: je dois un peu imiter la justice divine, qui relient ses secrets.

— Chevalier, s'écria le jeune marquis de Saint- Luc, me permeltrez-vous encore un doute?

— Lequel ? Celui que nul de ceux dont les restes nous entourent n'est entré ici sans violence?

— Non pas ce doute , reprit M. de Saint-Luc , quoique j'aie encore à cet égard quelques objections . à soulever.

— Mais alors, quel doute avez-vous ?

— Pardonnez-moi d'avance. »

Le chevalier De Profundis tendit amicalement sa mam à M. de Saint-Luc.

« Je doute que vous puissiez au hasard me dire le secret de telle lombe que je vous désignerai ; car vous comprenez que si c'est vous qui la choisissez...

— Eh bien, mon ami, indiquez-m'en une, répondit le chevalier De Profundis, et je vous convaincrai peut-êlre de l'erreur de votre doute. .

■ Le marquis de Saint-Luc prit aussitôt le chevaher De Profundis sous le bras, l'engagea rapidement avec lui dans une allée, le poussa sans ralentir le

LKOrfGOZf.AW. — 1. ç.

pas dans une autre allée , et arrivés à un endroit louiïu, au milieu d'une espèce de labyrinthe , placé au sommet du Père-Lachaise, il lui dit en le faisant passer par la voûte d'un bosquet où se trouvait une seule tombe :

« Racontez-moi Thistoire de la personne couchée là , dans ce tombeau, r

Ils entrèrent alors dans le bosquet. Celait assurément un des plus gracieux de Tendroit quoiqu'il y en ait et en très-grand nombre de charmants. Il reproduisait avec les baguettes d'osier et les fils de fer dorés dont il était tressé la forme du joli tombeau qu'il recouvrait. Il en était Técrin végétal. L'été devait le rendre encore plus coquet, lorsque les clématites, les roses, les volubilis et les fleurs rares dont on devait infailliblement avoir soin de l'orner, couraient dans les petites losanges d'or du treillage. Il n'y avait de vert, au moment où le chevalier De Profundis et le marquis de Sâint-Luc y entrèrent, que les deux mélèzes placés à l'entrée et les quatre cèdres nains plantés à chacun des angles du tombeau, lequel, pour le dire ici, était trop peu remarquable pour que le chevalier sût facilement l'histoire de la personne scellée sous son couvercle , mais assez beau cependant pour ne pas éveiller le souvenir de quelque existence frappée de vulgarité.

On lisait sur la face principale de Turne funéraire posée sur la lonibe :

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