‹ Les nuits du Père-LachaiseChapitre 37 sur 40 · XXXVII · texte numérisé non relu

XXXVII

€ Magnifique ! ravissante ! divine ! s'écria le faux sir Archibald Caskil en voyant paraître lady Glenmour.

— Vous allez rire, lui dit aussitôt lady Glenmour^ je renonce à aller à cette soirée...

— Vous renoncez!... j'aimai entendu...

— Oui, je reste chez moi...

— El vous dites que je vais rire... mais je ne ris: pas du tout. Comment lorsque tout est prêt?... >

Lady Glenmour porta la main sur le cordon. € Et moi je vais sonner pour que votre chasseur fasse avancer la voilure. >

Il avait saisi FaiUre cordon.

« iNon ! sir Caskil, je vous en prie...

— Mais si ! milady !

— Sir Caskil , vous ne voudriez pas , je pense , me faire violence?

— Je vous demande pardon , milady.

— Je ne le crois pas, dit moitié riante, moitié fâchée lady Glenmour.

— N'essayez pas.

— Eh bien, sir Caskil , résolument je n'irai pas à cette soirée...

— Puisqu'il en est ainsi , s'écria sir Archibald Caskil, c'est donc au plus fort , et s'emparant d'autorité de lady Glenmour dont il cerna la taille sous son bras arrondi , il la souleva, et la renversa sur lui. Elle perdit tout à fait terre après une inutile résistance...

— Sir Archibald Caskil, arrêtez !... mais arrêtez!

— Non, à moins que vous ne consentiez à venir... >

Lady Glenmour se débattait toujours, et elle ne parvenait qu'à resserrer l'étreinte dans laquelle elle était prise...

Des pas retentirent. Tancrède parut.

Le cri de stupéfaction qu'il allait pousser fut coupé par ces paroles de sir Archibald Caskil : « Milady s'est trouvée mal ; je la portais au grand

air. Comment vous Irouvcz-vous, milady, ajoula-l-il en la menant sur ses pieds? Quel fâcheux accident!

— Beaucoup mieux , répondit lady Glenmour... la voilure... Pair de la rue me soulageront... Sortons.

— Vous ne venez pas avec nous ! » demanda sir Archibald Caskil à Tancrède qui allait probablement lui répondre quelque impertinence méritée ; mais lady Glenmour l'en empêcha en disant à Tancrède : tf Oui, venez avec nous; )• et elle ajouta tout bas et Irès-expressivement : Je le veux ! »

Celte soirée était à la fois une des plus décisives pour les projets du comte de Madoc sur lady Glenmour, pour la réputation de lady Glenmour qui, en allant chez M°^® de Boulac , ne soupçonnait pas qu'elle allait aussi ailleurs , pour Tancrède décidé à obtenir son pardon à tout prix , à force d'amour.

La soirée promettait d'être charmante, délicieuse, comme en donnent les vieilles gens quand elles ont la prétention de surpasser les jeunes. Tout parut être ordonné en vue de plaire à lady Glenmour. M*"® de Boulac et son amie M""® de Martinier allèrent la recevoir sur Tescalier. La musique joua à son entrée ; et quel luxe! quelle fraîcheur d'appartements, quel faste sans confusion. Paris seul a dans ses recoins des surprises féeriques de ce genre. Du reste, il importait djs mettre tout en usage pour fas-

m% Ï.A DOUBLE MAISON*

ciner la raison de la milady , ainsi que rappelaient les deux vieilles comtesses, dont la perfide adresse va se démasquer bientôt. Tancrède reportait sur lady Glenmour les émotions sans nombre qui s'échappaienl de son âme si jeune et si ardemment éprise , soumise en ce moment à Tinfluence de ces lumières vaporeuses et douces , de ces fleurs répandues partout , de ces guirlandes de femmes. Celait elle qu'il aimait dans tout cela. Comme il se Tétait promis , il ne la quittait pas, il ne la perdait pas une minute de vue ; il dansait dans les quadrilles dont elle faisait partie; il causait dans les groupes dont elle était : si bien que le comte de Madoe fut rudement tenu en échec par cette inflexible barrière toujours posée devant lui et entre lui et lady Glenmour. Il n'y a pas de finesse , de ruse , d'habileté , qui tiennent contre un tel système de défense. Rien ne prévaut contre ce parti pris; l'obstination des enfants est comme leur poésie : on ne sait jamais jusqu'où elle peut aller. Madoc enrageait ; il avait bien voulu , pendant un temps , se servir de Tancrède comme d'un plastron , s'amuser de son ingénuité , prêter à lady Glenmour un écran afin qu'elle l'aimât, lui, Madoc, sans trop se découvrir; mais ces résultats obtenus, et ils Tétaient surabondamment, Tancrède devenait une gêne, un empêchement, un obstacle qu'il fallait briser, puisqu'il prétendait ne pas fléchir.

Toulc Ictïiporisalion était désormais périlleuse. D'un moment à Taulrc Glenmour menaçait d'arriver. Madoc le savait ; il savait tout par ses amis du club des Danjçereux, épiant à Londres dans les ministères , à la cour , à Tamiraulé , les moindres démarches de son ennemi. En moins de six jours rien ne s'opposait plus à ce qu'il tombât au milieu de ses plans : alors ils étaient détruits, anéantis; et les reprendre lui paraissait chose impossible. Sa victoire ou sa chute dépendait donc de la promptitude des coups qu'il comptait encore frapper. Et il fallait si bien s'y [^rendre , que Glenmour arriva juste au moment où son déshonneur longtemps miné , éclaterait en pièces.

Il était donc plus que temps de se débarrasser du chevalier Tancrède , toujours de plus en plus noyé dans la contemplation extatique de lady Glenmour.

€ Puisqu'il veut l'aimer seul, pensa Madoc en ricanant, qu'il lente de l'avoir ! * et il passa dans une autre pièce. Il parut renoncer tout à fait à tenir compagnie à lady Glenmour. Tancrède , dupe de cette tactique, respira ; sa première pensée de liberté fut de réaliser un projet de jeune homme , un plan qu'il roulait dans sa tête depuis son entrée dans les «alons de la comtesse de Boulac.

Au fond de toutes les pièces qui enfilaient l'une dans Tautre , était une dernière pièce formant le

coude cl (leslince aux joueurs. Soil qu'elle fût trop éloignée,, soit qu'elle fui trop fraîclie , personne, excepté Tancrède, n'y était allé; cl encore n'y olail-il allé que parce que le faux sir Arcliibald Caskil avait dit assez liaul |)Our qu'il l'entendît :

< C.'est étrange ! lout le monde ignore ici qu'il y a une surprise au bout de cette galerie, i»

La surprise éiait en ceci , qu'au lieu de fermer la galerie, celte pièce éloignée donnait naissance à un couloir élégamment drapé, bordé à droite et à gauche de pois de fleurs.

Des lumières douces et cachées éclairaient ce passage mystérieux, conduisant, ce qui était extraordinaire, vu la largeur que cela .sup|)08ait à la maison, à un boudoir d'une rare somptuosité, d'un bon goût de fée. Ce qu'on en voyait de loin attirail par mille flammes rayoïmanles , mille lueurs capricieuses. Comme cela se sent bien et s'exprime peu ! Lampes voilées, tapis neigeux, fresques italiennes, sofas endormis , paysages calmes , tentures mollement abandonnées , feu solitaire dans la cheminée de marbre blanc. Comment expliquer l'exisience de cette gracieuse pièce qui, non-seulement ne répondait pas à l'âge sérieux de la locataire , mais qui semblait même ne pas pouvoir appartenir à la maison? Mais les prodiges ne s'expliquent pas.

i Quelle foule ! dit Tancrède ; on est écrasé.

— On clouffe, en ciïel , répliqua lady Glenniour.

— Si nous avions un peu de ccl air pur de Villed'Avray...

— Oui, il fait bien chaud ici, Tanorcdo.

— Si niilady veut prendre la peine de faire quelques pas... j'ai découvert, à Texlréinité de celle galerie, une pièce fraîche el Iranquille.

— Eh bien ! allons-y, Tancrèdc... i> Le plan du jeune homme avait réussi.

Lady Glenmour s'appuya sur lebras deTancrède qui frémit de bonheur à celte légère pression; Tincommodilé causée par la chaleur n'était pas la seule cause qui lui faisait (îésirer de s'isoler un instant. Son esprit n'était pas à elle ; à chaque minule elle pouvait recevoir de Londres la lettre qui lui rendrait une liberté qu'elle avait déjà engagée non pas contre son désir, mais contre son gré, et presque à son insu. Un déchirement s'opérait en elle. Ce qu'elle aurait voulu aimer se détachait violemment de son existence, ce qu'elle craignait d'aimer venait s'emparer de sa volonlé. Suspendue entre ces deux abîmes , elle cherchait un aj)pui ; elle se repliait sur Tancrèdc comme à une branche saine et fidèle. C'était une langue de terre enlre deux mers orageuses. Mais Tancrède, qui raisonnait moins, allait à son amour avec la netteté d'une ligne droite, sans s'apercevoir qu'il menait en ce moment un rêve par la

main. Il n'eut pas de peine à conduire lady Glenmour jusqu'au délicieux boudoir perdu au fond de toutes les pièces. Là , elle s'assit sur un divan , s'abandonna aux douces impressions du repos , de la fraîcheur et du silence. Elle fut la première à dire à Tancrède, car la préoccupation d'une retraite austère dans sa famille ne la quittait pas :

€ Vous penserez toujours à moi, n'est-ce pas?

— Oh! milady, s'écria Tancrède, dans une explosion de bonheur, je ne vous demandais que mon pardon, et vous m'accordez...

— Je ne vous accorde que cela , répliqua lady Glenmour en souriant.

— Je veux croire que vous me donnez davantage ; je veux... je veux mourir ou être aimé de vous... aimé comme celte nuit de désespoir où vos lèvres...

— 11 n'était pas dans le délire, pensa lady Glenmour... Je l'ai perdu en cherchant à le sauver... Tancrède! vous vous trompez!... jamais... Ete quelle nuit parlez-vous?

— Je me trompe, dites- vous? Oh ! non ! on n'oublie pas de telles paroles ; de telles tendresses ; on oublierait p^lutôt sa mère... on oublie tout... mais cela, jamais!...

— Votre délire vous a fait croire...

— Oh ! rendez-le-moi, alors, mon délire! car je

veux que VOUS m'aimiez ainsi , avec des larmes, des protoslalions brûlâmes...

— Tancrèdc !

— Sachez tout, milady. C/est moi qui vous ai trompée; mon délire émit feini... C^est par voire piiié que j'ai voulu arriver à connaître votre amour.. Je Tai connu... Je resterai là à vos pieds jusqu'à ce que vous me le confirmiez, cet aveu... Ce n'est pas trop de l'entendre deux fois pour y croire. . .

— Eh bier^ ,... vous l'exigez?... Maison vient... on vient î...

— Non, je resterai à cette place...

— Je vous aime ! . . . eh bien , je vous aime ! . . . » Tancrède était déjà debout ; un domestique entra

et lui présenta une lettre...

i Qui donc m'écrit? »

Il prit la lettre en tremblant, la décacheta et lut à haute voix :

ORDRE IMPÉRATIF DE l'aMIRAUTÉ ANGLAISE.

4 Sur le vu de cet ordre, l'officier de marine Tancrède partira immédiatement pour Londres, où il s'embarquera sur-le-champ à bord du vaisseau VOcéariy sous voile pour le voyage au pôle, et qui appareillera le i 5 octobre à huit heures du matin.

C LE LORD DE l'aMIRAUTÉ. >

2 78 L\ DOUBLK MAISON.

I Le 13 octobre, s'écria désespérément ï;uicrède, et c'est aujoiinriini le H ! 11 tie me reste qiielreniedeux heures seulement pour me rendre à Londres, oi si je ne m'y rends pas je suis déserleur, je suis jugé, condamné, dégradé! Quelle heure est-il? se (lemanda-t-il avec un eflVayanl changement dans le son de sa voix. Onze heures et demie ! se répondit-il. Le courrier de Boulogne part à minuit... il faut donc que je parte sur-le-champ !

<i Oh ! mon Dieu, milady, cria-l-il aveedes larmes qui lui ruisselaient sur les lèvres, votre aveu m'a porté boidieur... je vais mourir! Je pars pour six ans... avec le capitaine Hog... ce voyage est ma mort... je le sais... six ans sans vous voir!... i> Puis i'crmanl la porte du boudoir que ce domestique avait laissée entr' ouverte et s'approchant d'un air effaré de lady Glenmour , il lui dit :

i iMilady ! prenez bien garde à vous!... Savezvous avec qui je vous laisse?...

— Parlez!... Oh ! que vous me faites peur!

— Avec... mais nïon serment m'enchaîne!...

— Un serment?...

— Milady... jetez-vous nnx [)iecls de Pâquerette, s'il le faut, suppliez-la de vous dire ce qu'elle m'a dit... ou bien...

~ Ou bien?

— Vous êtes perdue, milady. r

Après ce cri de désespoir, ïancrède, dont les secondes étaient comptées, quitta les salons de la conUesse de 13onlae pour courir à Tliôlel des Postes, oii il n'arrivaque cinq minutes avant Icdépart du courrier de Boulogne. Il monta dans la malle et partit.

c Ainsi , interrompit le manjuis de Saint- Luc, voilà la belle lady Glenmour entièrement sous la dépendance du cou;te de Madoc...

— Entièrement. Le comte gardait cet ordre de départ communiqué à Tancrède pour une occasion désespérée ; et vous voyez qu'il en a fait bon usage... Ce pauvre Tancrède est parti , abusé une troisième ou une quatrième fois sur Tamourde lady Glenmour. C'est le lot de ceux qui aiment sincèrement... »

Obéissant à une de ces inspirations que toute femme prudente fera toujours bien d'écouter en pareille situation, lady Glenmour s'esquiva par une des portes de service et se fit conduire chez elle. Elle envoya dire ensuite au faux sir Archibald Caskil que s'éiant trouvée tout à coup indisposée, elle avait été obligée de quitter la soirée de la comtesse de Boulac. Elle le priait de présenter ses excuses à cette excellente dame. »

I Encore une question ? dit le marquis de Saint- Luc : ce boudoir où l'avait introduite Taiicrède était celui de Mousseline?...

— Vous l'avez deviné.

!&S0 LA POUBLE MAISON.

-^ Les deux maisons, celle de Mousseline el celle de la comtesse étaient donc voisines?

— Voisines et adossées. Celle de la comtesse de Boulac était dans la rue du Moni-Blanc; celle de Mousseline à l'angle d'une des rues transversales. Un simple mur les séparait : ce mur fut percé, et d'une maison à l'autre, il n'y eut plus qu'à établir le petit couloir dont il a été parlé, n

Arrivée chez elle , lady Glenmour fit aussitôt appeler Patrick, et lui annonça le départ foudroyant de Tancrède; mais avant de lui donner le temps<le s'étonner de cette nouvelle, elle ajouta :

« Je veux voir Pâquerette, j'ai le plus grand besoin de lui parler... et voici pourquoi... à quoi bon vous le cacher?... En me quittant, Tancrède m'a dit... el vraiment j'en suis encore toute bouleversée... que j'étais perdue, si Pâquerette ne me confiait pas un secret. Vous jugez si c'est grave... docteur... à moins que ce ne soit insensé...

— D'abord, Pâquerette est trop malade pour vous parler... ensuite, je connais ce secret...

— Vous allez me l'apprendre alors...

: — C'est inutile...

— Un secret qu'une de mes femmes connaît et que je ne sais pas, docteur!... Mois réfléchissez...

— C'est fort simple ; je suis aveugle, Pâquerette ou Tancrède lisaient mes lettres. C'est Pâquerette

LA DOUBLE MAISON. Ut

qui m'a lu la ilernièrc lettre de lord Glenmour...

— Ah ! il 8'agildelord Glenmour... Mais il est encore plus éionnanl, doelrMir, que ce qu'il vous écrit soit connu de tout le monde excepte de moi... J'ai droit d'être blessée d'une pareille réserve...

— Après tout, reprit Patrick avec réflexion, la défense de lord Glenmour n'est ni juste au fond, i»i fort sensée dans la forme. Je prends donc sur moi , milady, de vous dire ce secret...

— Je vous écoule, docteur...

— Lord Glenmour vous a parlé avant son départ du comte de Madoc?...

— Certainement, docteur... un séducteur, un héros d'intrigue, un Dangereux enfin...

— Je vois qu'il vous en a parlé...

— Mais ce personnage, reprit lady Glenmour, a disparu depuis quelques mois, il mesemhle... m'a-t-on dit..,

— Il est à Paris.

— Ah ! il est à Paris ! s'écria lady Glenmour avec un certain caractère d'étonncment...Mais, se repritelle aussitôt, quel rapport y a-t-il entre le comte de Madoc, lord Glenmour et le secret que vous m'avez tenu caché?...

— Lord Glenmour, dit Patrick, a craint que ce jeune homme n'eût la coupable fantaisie de chercher à vous voir.

— El (juaiicl il m'aurait vue?

— Qu'il ireul aussi celle de vouloir vous approcher.

— Eh bien , quand il aurait encore eu ce désir-là?

— Milady , je ne justifie pas lord Glenmour, je vous dis sa pensée et ses craintes... Appréciez-les.

— Ses craintes !... mais il n'y a donc qu'à chercher à me voir pour me plaire?...

— Vous manquez, je crois, de justice, milady, envers notre excellent Glenmour qui n'a beaucoup de craintes que parce qu'il a beaucoup d'amour..»

— Docieur, dit lady Glenmour en soupirant, ne faites pas lani d'honneur à un caprice de sa seigneurie... Mais reprenons. Qu'a prétendu dire Tancrède en me disant :

€ — Vous êtes perdue. »

— C'est la lin du secret, milady. Effrayé de savoir le comte de MadocàParis, lord Glenmour m'a écrit pour me prier de charger Tancrède et sir Ârchihakl (îaskil de veiller soigneusement auprès de votre personne...

— Toujours dans la crainte du comte de Madoc.

— Oui, milady. Se voyant obligé de partir, Tancrède a pensé avec eiïroi que vous n'auriez plus auprès de vous votre meilleur défenseur, et tel est le motif pour lequel il vous a crue perdue. S'il vous a ensuite engagée à voir Pâquerelle, de qui il tenait

LA DOllULE MAISON. 285

probablement que le comie de Madoc est à Paris , c'est qne Pi^querellc , Iceirice ordinairement Irèsdiserclo, ne lui avait fait celle révélaiion que .sous la condilion absolue du serment... Voilà lout ce secret.

— On ne saurait dire, en vérilé , s'écria lady Glenmour, lequel est le plus fou dc;^ irois, de lord Glenmonr, ridiculement edrayé du comlc, de Tancrède, avec son cri de déiresse, ou du comte de iVIadoc lui-même, s'il pense, mais y pensc-t-il seulement? à augmenler à mes dépens sa répuiatioii de Dangereux... Au surplus, ajonla-l-elle, il me resie loujours pour fidèles i^ardiens, sir Arcbibald Caskil et vous, docteur... j'en sais un iroisicme pourtant ijui vaut encore mieux que vous deux, docleur...

— Voire mari, n'est-ce pas? et vous avez raison.

— Non, répondit amèrement lady Glenmour.

— Et qui? si j'ai le droit de le savoir.

— La fuite ! > i

Patrick se lut sur cette réponse de triste présage.

Lady Glenmour, avant de se retirer dans ses apparlemenis, revint sur ses pas :

f A-l-on , que vous sacbiez, reçu de Londres cpielque lettre pour moi, dans la soirée?

— Non, milady, aucune.

— Quand donc arrivera cette lettre ? dit lady Glenmour en s'en allant.

— Quand donc reviendra Glenmour? pensa Patrick obscurément triste, vagucnfienl affecté de savoir lady Glenmour privée de la surveillance de Tancrède, irès-affligé au fond du départ de ce bon jeune homme, mais plus affligé par-dessus toute chose de la perte inévitable , hélas ! et très-prochaine de Pâipierette. *

Il y eut un point d'arrêt fatal au milieu de ce flux et de ce reflux de pressentiments éprouvés par lady Glenmour et par le docteur. Depuis trois jours Tancrède était parti , depuis trois jours lady Glenmour ne quittait pas sa croisée, dans Tespoir et toutefois •dans la crainte de voir arriver le facteur qui lui apporterait la lettre de la reine ; depuis trois jours aussi le comte de Madoc n avait pas paru à Thôtel; depuis trois jours, enfin , Tagonie de Pâquerette se prolongeait. •.

Pourtant la jouraée caractéristique s'avança sous le^ plus radieux auspices : la faialitéadeces rusesà îa Néron et à la Caligula. Quoiqu'on fût en hiver, le soleil se montra dans toute son éclatante majesté : il se costuma en printemps. Il fut chaud, il fut doux, il fut. liflapide; à défaut de verdure à caresser, il embauma Tair, vernit le ciel et dora les maisons. Ceux qui étaient en santé rajeunirent, ceux qui souffraient se crurent guéris. Pâquerette alla de son (iauleuil â la croisée sans trop d'efforts , et de Sâ

croisée elle envoya un sourire au peu de pâle végélalion (les carrés des Tuileries. Elle se regarda ensuite dans sa glace , arrangea le foulard bleu allaché autour de sa tête, releva une boucle par-ci, une boucle par-là. Le petit souffle de vie qu'elle eut , fut partagé entre sa reconnaissance pour une si belle journée et la coquetterie.

Comme il était dit que tout le monde jusqu'à un certain moment devait être heureux ce jour-là, lady Glenmour reçut la visite du faux sir Caskil qui s'était fait désirer. Il ne donna aucune raison de son absence , de peur de laisser maladroitement supposer qu'il avait pu être trop regretté. C'eût été de la fatuité ; il ne se croyait pas à tel point indispensable. Lady Glenmour lui sut gré de celte réserve. Elle préféra ce silence après une absence dont elle avait horriblement souff'ert, à toutes les paroles explicatives. Il laissait sous-entendre des, torts réciproques. Sir Archibald Caskil s'était montré bien familier quand il avait forcé lady Glenmour à se rendre à la soirée de la comtesse de Boulac; lady Glenmour, de son côté, était partie bien vite de cette soirée... mieux valait donc cette discrétion des deux parts; et puis sir Archibald Caskil , on le savait, avait pour habitude de brûler tous les petits sillons de Tétiqueite. Il n'exigeait rien ; qu'exiger de lui?

LFON GOZr.AN. — *i. *i5

280 LA DOUBLE MAïSO^f.

< Miladv , dit -il, scande et majjniluiue représentation à bcïiéfice ce soir à TOpéra. La fameuse danseuse nous quitte pour toujours : tout Paris veut assister ?i ses adieux. J'ai pensé qu'il vous serait agréable d'y être aussi; et j'ai pris une loge dans Tespoir que vous consentiriez à y occuper une place...

— Ce soir?...

— Oui , milady, ce soir... Auriez-vous quelque autre invitation?

— Aucune.

— Alors vous acceptez ?

— Il est si lard... déjà quatre heures...

— Mauvaise raison, milady... Vous avez jusqu'à sept heures et demie...

— Je ne sais, en vérité..,

— Cette fois , milady, je renonce à employer la force brutale. Si le cœur ne vous attire pas... restez... »

Lady Glenmour allait dire : Oui , je reste. Un domestique entra, une lettre à la main. « De Londres? demanda lady Glenmour.

— Oui, milady.

—De... > lady Glenmour regardaTadresse.ï C'est bien de Londres ; mais c'est de lord Glenmour au docteur Patrick... Encore quelque secret, sans doute... Qu'on monte cette lettre au docteur... »

Elle se tourna ensuile avec résolution du côié du sir Archibald Caskil.

« Sir Caskil , lui dil-ellc , je suis des vôtres ; à ce soir, 5 l'Opéra, d

Quelques minutes après, Patrick descendait et priait le bon sir Archibald Caskil de lui lire la lettre qu'il venait de recevoir de lord Glenmour... leur ami commun.

t Est-ce que vous ne voulez pas en entendre la lecture, milady?...

— Non... docteur... Si un secret allait encore s'y trouver...

— Milady...

— Non , lisez... J'ai ma toilette à disposer pour ce soir... et je n'ai pas trop de temps, comme vous voyez. Sans adieu, messieurs, i

Lady Glenmour se retira.

«. A nous deux , docteur, dit eiisuite le faux sir Archibald Caskil ; nous allons donc avoir des nouvelles décocher Glenmour qui larde bien à se rendre à nos vœux... »

Et le comte de Madoc lut à haute voix l'effrayante lettre de lord Glenmour.

Voici ce que contenait la lettre de lord Glen-

mour :

« Ce serait à vous tuer tous deux sur place, vous, docteur, et Tancrède, car c'est,., c'est tout simplement une infamie des plus inouïes, des plus noires... Vous me déshonorez... vous me laissez déshonorer... Oh! j'en pleure, j'en souffre !... jeme vengerai !...' Je me vengerais encore, je crois, fussé-je mort depuis vingt ans !... i

i Ohl mon dieu! qu'est-ce donc , demanda le

faux sir Archibald Caskil. Comprenez-vous quelque chose à ce début furieux, docteur?

— J'en suis atterré... Qu'avons-nous donc fait à Glenmour?...

— Voyons, tâchons de le savoir. >

<( Comment! oh! comment, Patrick! je vous

<t écris longuement, je vous préviens que mon

« plus habile ennemi, le comte de Madoc, est à

a Paris, je vous crie, sous toutes les formes, qu'il

« ne cherche qu'à me déshonorer dans ma femme...

f et l'on a vu, il y a quatre jours, le comte de Ma-

i doc ex ma femme en pleine loge des Italiens!...

« Entendez-vous cela, mon respectable, mon véri-

« table ami? en pleine loge des Italiens!... Dites

« encore que ce n'est pas possible, dotinez- vous la

a joie de ce doute. Oh ! les amis ! les amis ! Le der-

« nier des espions vaut le meilleur des amis, dans

« ce monde, pour servir votre honneur. »

« Ceci est profondément insensé, dit le comte de Madoc, puisqu'il y a quatre jours, lady Glenmour était aux Italiens, entre Tancrède et moi.

— Parfaitement insensé, ajouta le docteur Patrick. Mais qui s'amuse donc ainsi delà conlîance, du repos et de la raison de Glenmour? On n'a jamais vu d'erreur aussi complète, aussi avérée...

— Aussi comique, i> dit encore sir Arcliibald Caskil, qui couliuua à lire :

€ Voulez-vous en savoir davantage ? l^e comte de

c. Madoc a eu Pincroyable audace de baiser la main

K de lady Glenmour devant le public, qui les a vus,

a raillés, bafoués!... Ma femme!... une comtesse

< de Wisby... une lady Glenmour !... Une pareille <( souillure !... Je ne connais rien de plus abomi-

< nable que cet homme, si ce n'est elle, si ce n'est « vous, si ce n'est ïancrèdc, qui était aussi avec (( eux dans leur loge... >

« C'est trop fort d'extravagance, cher Glenmour, s'interrompit encore une fois sir Archibald Caskil, vous admettez que Tancrède, ce lynx de dix-sept ans, était dans la loge de lady Glenmour, et que le comte de Madoc a pu lui baiser publiquement la main ! ...

— C'est trop fort, en effet, répéta Patrick , qui n'en était pas moins affligé de l'emportement de son ami.

— Voyons jusqu'où ira son erreur,» dit le comte de Madoc, qui lut :

€ Pareil, par qui commencerai-je le cours de mes i vengeances?... Vous ne savez donc pas cela ?

« L'affaire de la loge, le baiser sur la main...

« Vous ne savez rien ?... Est-ce que le comte de

< Madoc vous a corrompus , achetés comme mes « valets j vous et Tancrède , et toute mon infâme <i maison?... »

< Il m'aurait aussi acheté, moi, i dit en plaisantant le comte de Madoc, enchanté, au milieu de son apparente incrédulité, du ton de conviction de cette étrange lettre.

« N'importe ! je suffirai seul à ma vengeance. Je i lui consacre toute ma vie , tous mes instants , « toute ma raison... si je l'ai encore... Oh ! que de i sang ! que de sang !...|il me faut. Aurai-je jamais i mon compte ?... »

i Pauvre ami! murmura Madoc... qu'il arrive vite pour que nous le désabusions. >

« Je viens de voir un des chefs de l'amirauté ,

< afin de le prévenir que je n'attendrai pas les qua- « tre jours que je devrais encore passer à Londres « pour obtenir la permission de quitter l'Angleterre.

« Très-bien! pensa Madoc... arrive donc!... tu n'es pas seul à compter les minutes. »

UÉVÊLATIONS. 295

t II m'a répondu, poursuivit Madoc, que je viole-

<» raislesrcglemculs eu agissant ainsi... — Je viole-

€ rais avec bonheur la grande charte d'Angleterre,

% lui ai-je répliqué, plulôt que de rester un quart

i de minute de plus à Londres... Il a insisté... je

« lui ai ri insolemment en plein visage... ce doit

i être un ami du comte de Madoc... y

i 11 ne se trompe pas, ï se dit Madoc.

« Ce doit être un de ceux qui m'ont joué, qui

i m'ont impitoyablement promené par toute TAn-

i gleierre, pour donner au comte le temps de cor-

i rompre ma femme... Oui, ce doit être un de

< ceux-là, car mon rire a fait monter à son visage

i un nuage de pâleur... Je Tai cru mort... L'au-

« rais"je poignardé sans y faire attention? Je n'ai

« plus qu'à me rendre au palais de Saint-James,

^ où je vais de ce pas... C'est l'affaire d'une demi-

•( heure. J'y vais pour remettre mon épée de ca-

i piiaine de frégate à celle à qui je la dois, si elle

« refuse aussi de me laisser partir à l'instant même.

€ Je ferai mieux , je la-briserai sous ses yeux ; je

i n'en garderai qu'un tronçon pour le plonger

i dans le cœur du comte de Madoc. . . >

« C'est de la dernière frénésie, s'écria Patrick.

— Oui, docteur, de la frénésie, répéta Madoe, distrait en ce moment par Tenlrée d'une marchande de modes de lady Glenmour, qui apportait un gracieux bonnet de soirée. Très-bien , dit-il ; lady Glenmour fait ses dispositions pour ce soir. » Il poursuivit sa lecture :

« Patrick, malgré les apparences, et elles sont

4 accablantes contre voiis, je ne puis vous croire

ï complice de cet exécrable guet-apens... Mais ne

c me demandez pas des excuses dans ce moment...

« car je n'en ferais pas à Dieu le Père. Je ne crois

€ pas Tancrède coupable non plus... Pourquoi

t m'aurait "il trahi?... Je ne lui ai fait que du

€ bien... Mais dites-lui hautement que je lui dé-

« fends de toucher à un seul cheveu de cet homme ;

« je le veux tout entier... Merci, mon père, de

< m'avoir donné du cœur et une épée. Vous verrez « si je sais en faire un bon usage... Vous verrez.

€ Je vais de ce pas au palais de Saint-James. En

« sortant de mon audience, et quoi qu'il arrive, je

i m'embarquerai à l'instant pour la France... Que

<i c'estloin!... A quatre heures jeserai à Boulogne..,

< que c'est long!... Ce soir donc... cette nuit vous \« me verrez... Pas un mot à lady Glenmour; pas « un mot. Ne lui causez pas la joie de la peur... « Ne lui ouvrez pas le refuge de l'épouvante.». Je

KÉVÉLATIONS. 20:i

< couvrirni silonoiouscnionl .sa fanfo (Vwn cadavre., . <( Le(|ucl?. . Je iTen sais ritiii... El loiil sera «( (lit.

« Glenmour. #

< Si Glenmour irélail pas noire ami, dil le coinie de Madoc après la leeiiire de la lettre, nous ne saurions trop nous amuser de sa longue et véhémente hallucination. Sa femme, sans doute, est assez belle pour (pi'il en soit jaloux ; il a fait en outre assez de conquêtes hardies pour craindre qu'on ne soit tenté d'entreprendre une conquête aussi riche que celle de lady Glenmour; mais sa femme est plus ferme sur son honneur, il a tort de Toublier, que toutes celles qu'il a broyées sous son char de triomphe; et quel homme possède comme lui Tart de séduire sans rencontrer d'obstacles ? S'il ne nous annonçait son prochain retour en termes qui ne permettent pas d'en douter, j'irais toutde suite à Londres, cher docteur, pour le dissuader, le calmer et le ramener à des sentiments plus justes... Mais je ne crois pas que dans l'état des choses...

— Vous, partir ! s'écria Patrick effrayé de l'impuissance de sa cécité et de son isolement pour veiller sur lady Glenmour, vous, partir! mais c'est impossible... il faut, au contraire, que vous restiez près d'elle... que vous ne la quittiez plus... que

VOUS soyez plus que jamais son prolecteur... FIcureusement , et Dieu en soit mille fois loué ! Glenmonr arrive enfin ce soir... cette nuit... il arrivera au plus lard demain malin... et d'ici à demain, quelle puissance au monde , à moins que Tesprit malin ne s'en mêle, serait assez forte pour nous causer réellement tous les malheurs imaginaires enfantés par les craintes exagérées de lord Glenmour? En quelques heures, ce comte de Madoc, jusqu'ici invisible , ne se produira pas , il faut l'espérer ; il ne triomphera pas, il ne se jouera pas de nos précautions , de notre prudence , enfin de la vertu inattaquable d'une femme placée après tout au-dessus de toute faiblesse, et des efforts de ses véritables amis.... >

Patrick saisit en tremblant les mains du comte de Madoc :

« N'est-ce pas, sir Ârchibald Caskil ?

— Assurément non, » répondit le faux sir Archibald Caskil , troublé d'une si grande confiance , et d'une confiance si mal placée.

11 se hâta de retirer ses mains.

Le mouvement fut si brusque que Patrick le remarqua.

Instinctivement il chercha à reprendre les mains de sir Archibald Caskil, mais au même moment un domestique entrait , et cette diversion coupa le fil

UÉVÉLATIONS. 297

élecirique d'une révélation qui eût peut-être évité de bien grands malheurs...

^ Monsieur le docteur, venez vile, dit le domestique, iM^'^ Pâquerette... en vérité je ne sais ce qu'elle a...

— Mais je Tai vue ce matin... elle était mieux.., beaucoup mieux...

— Elle a sonné , aussitôt je suis monté dans sa chambre... mais elle n'a pas eu la force de me parler ; elle m'a fait des signes seulement... j'ai compris que c'est vous qu'elle désirait et j'accours...

— Je monte chez elle, allez !... je vous suis... Sir Archibald Caskil, un mot encore !...

— Sir Archibald Caskil n'est plus là, répliqua le domestique ; il est parti comme j'entrais.

— Ah! il est parti... Eh bien, veuillez prier lady Glenmour de ne pas aller à TOpéra avant de m'avoir fait appeler... Recommandez-le-lui bien !..• j>

Comme presque toutes les personnes atteintes de la cruelle maladie dont elle se mourait, Pâquerette ressentit un mieux perfide au moment désespéré. Un rayon de soleil oublié par l'été , un brin d'air avaient suffi pour ranimer en elle un atome de vie; ombre elle-même, elle put s'appuyer un instant sur une ombre. Son erreur dura Tintervalie placé entre le lever du soleil et son coucher. Au déclin de l'astre, elle ferma ses ailes. Quand le docteur entra,

l-KON GOZLAN. — 2. 26

elle occupait le fauleiiil dans lequel Tavait laissée Tancrède après TépouvarUable confidence qu'elle lui avait faite quelques jours auparavant ; seulement , elle portait sur son visage ce reflet doux et blanc, glacé de rose, que jettent les lampes d'albâtre au moment de s'éteindre , et les jeunes filles à leur dernier crépuscule.

Le docteur s'approcha du fauteuil; il passa lentement ses mains sur le visage de la malade.

Pâquerette ne sentit rien.

La nuit sombre se fit vite; on était dans Thiver... Le docteur, après une heure d'attente , avança à tâtons des lèvres amincies de la jeune fille un cordial énergique qu'il avait fait préparer pour elle, en prévision d'un cas extrême.

f C'est inutile, bon docteur, murmura enfin Pâquerette , surprise par la fraîcheur du cristal qui loucha sa bouche.

— Au contraire, prenez cela... vous vous trouverez mieux...

— Mieux ! redit amèrement Pâquerette.

— Vous voulez de la lumière?... j'appellerai...

— Est-ce qu'il est nuit?

— Oui...

— Il me semble , à moi , qu'il fait grand jour... ma chambre est pleine de ce beau soleil d'or qui est entré ici tout le jour... Vous vous trompez,

docleur , il n'est pas nuit... je suis inondée de clarté. »

Le docteur ne chercha pas à contrarier la vision de la malade, placée entre la veille et le sommeil, sur les limites déjà bien éloignées du monde réel. Il hocha douloureusement la tête.

« Ceci n'est pas le délire, pensa-t-il , c'est autre chose. Mais que tenez-vous là, dans la main? dit-il ensuite à la malade ; car en voulant s'assurer de rétat du pouls il avait touché comme des feuilles sèches...

Pâquerette ne répondit pas.

€ Qu'est-ce donc ? se demanda le docteur. . . Ah ! fit-il ensuite en lui-même, c'est une guirlande de fleurs... une couronne... Pauvre enfant! elle a tressé quelque parure, son occupation chérie, pour se distraire de ses longues et dernières douleurs. . . a

Au bout d'une demi-heure de silence, Pâquerette reprit :

« 0 mon Dieu! que c'est beau! que c'est éclatant partout! cela me fait m^l aux yeux... il y a trop de lumière, ici ; ce n'est plus le soleil (|ue je vois dans ma chambre... mais je ne suis plus dans ma chambre...

— Et où êtes-vous, mon enfant?

— Vous y êtes aussi : nous sommes au bal... à Ville-d'Avray... Comme on parle! comme on rit!

:500 KÉVÉLATIONS.

comme on chante! comme on danse!... Voici lady Glenmour... qu'elle est belle!... voici Tancrède... voici... Ah! mon Dieu! on la donc laissé entrer? Chassez-le , docteur, chassez-le... c'est le comie de Madoc! mais chassez-le donc !

— Ce nom lui est obstinément resté dans la mémoire depuis ravant-dernière lettre de Glenmour qu'elle m'a lue.

— Ah! reprit plus librement Pâquerette... il est parti du bal... lady Glenmour en est partie aussi... ils ne sont plus dans les salons... j

Rapprochement bizarre : au moment où Pâquerette annonçait dans son hallucination le départ de lady Glenmour et du comte de Madoc du bal de Ville-d'Avray, la voiture de lady Glenmour roulait sous la voûte de l'hôtel pour la conduire, elle et le comte de Madoc, à l'Opéra, ce qui fit aussitôt souvenir le docteur Patrick de l'ordre qu'il avait donné au domestique. Celui-ci avait-il oublié de prévenir lady Glenmour? Mais elle partait pour l'Opéra sans lui avoir parlé... Ce contre-temps ajouta à l'accablement d'esprit du docteur.

« Nuit mauvaise, dit-il... en croisant désespérément ses bras et toujours debout devant le fauteuil de Pâquerette ; nuit mauvaise !

— Non, ils ne sont plus dans les salons, continua Pâquerette... On les cherche... Qui donc les cher-

KÉVÉÎ.ATIONS. 501

clie?... (i'ost... c'est lui!... c'est lui î... dit-elle en (lesceiulant de ton et en poussant un soupir fait du rcsie de sa vie... Où est ma couronne de roses bhnjches? se demanda l-elle ensuite brusquement. Ah ! la voilà sur ma lêle.

— La couronne de roses blanches est sur ses genoux, murmura Patrick... elle n'est pas sur sa pauvre le te.

— Que c'est singulier ! continua Pâquerette, qui s'exprimait avec la lenteur prolongée d'un dernier écho ; voilà trois femmes habillées de noir, placées chacune à un coin de la salle de bal... Elles sont belles, mais pâles... pâles... pâles î Elles ne dansent pas... elles ne parlent pas... elles ne rient pas : pourquoi sont-elles ici?... Tancrède m'a fait signe qu'il les a vues aussi... De qui sont-elles en deuil? sont-elles sœurs?... Ah! je le remarque... elles sont encore plus blanches que tantôt. Elles blanchissent encore... elles blanchissent toujours. Leurs mains semblent de craie.

— Étrange illumination cérébrale, pensait le docleur...

— Mais le bal touche à sa fin , il se dégarnit peu à peu... cependant on danse toujours... Les trois femmes pâles, vêtues de deuil ne s'en vont pas... Elles ne rient pas... elles ne dansent pas... elles ne causent pas — Seulement elles se rapprochent à

mesure que le cercle se rétrécit... c'est de moi qu'elles se rapprochent!... La salle est bientôt vide... Tancrède est parti... je ne le vois plus... je vais donc rester seule?... Et ces trois femmes noires toujours plus près de moi!... Me voilà seule avec elles ! Laissez-moi !... j'ai peur !... oh ! j'ai peur!... Docteur ! s'écria PâquereUe en se levant , en se jetant , en se cramponnant convulsivement au cou de Patrick, ces trois femmes, c'est la mort!... je ne veux pas mourir!... je suis trop jeune... je veux encore vivre... beaucoup vivre... failes-moi vivre ! Oh ! failes-moi vivre ! C'est si bon de vivre... j'aime tant à voir le ciel et les premiers lilas... Docteur... tenez !,.. rien qu'un peu !... Mais vivre ! vivre ! »

Et la poitrine de PâquereUe se gonflait et ses yeux s'emplissaient de larmes , et ses bras roidis un instant se détendirent; elle abandonna le cou du docteur et retomba dans le fauteuil.

Cet affaissement dura plus d'une heure. Pâquerette n'en sortit que pour dire :

< Docteur, je suis chrétienne, et je veux mourir en chrétienne...

— Très-bien, mon enfant... c'est une bonne pensée, quoique le danger soit loin...

— Songeons au danger de l'âme, mon ami... c'est le plus pressant...

— Je ne suis pas rninislrc du Seigneur... vous savez?... Mes lumières sont bornées, ma verlu...

— Qu'imj)orlg!... Vous croyez en Dieu comme moi, docteur... Et puis, j'ai besoin de soulager mon àme; elle est |)leine, elle est lourde... Il faut être léger pour aller là-liaut... Il faut (|ue je parle... Je souiïre de mon silence... J'ai soif de m'épancher... Écoutez ma confession...

— Moi?...

— Hâlez-vous, mon ami... ma vue se trouble, mes forces s'en vont... mon intelligence... f

Patrick étendit alors ses mains sur la tête de la pauvre enfant, comme pour conduire au ciel cette âme si pure , qui se croyait égarée et chancelante.

Pâquerette, à demi levée sur son séant, et s'appuyant, brisée et détendue, sur un bras du fauteuil, dit pourtant avec la netteté d'une jeune martyre :

« Mon ami, je m'accuse devant Dieu qui m'écoute, d'avoir eu de l'orgueil...

— Vous, pauvre Pâquerette?...

— D'avoir voulu et d'avoir cru être plus jolie que lady Glenmour... Me pardonnez-vous?...

— Dieu vous pardonnera...

— Je m'accuse de n'avoir pas révélé à M. Tancrède un secret que j'aurais pu lui dire douze heures plus tôt... Un éclair de jalousie... »

504 ItÉVÉLATiONS.

Encore ce secret , pensa Patrick, celle recommandation de Glenmonr de surveiller sa femme, parce que le comte de Madoc élaiuà Paris...

« Me pardonnez-vous?... Ceci esl grave, docleur, ceci esl irès-grave...

— Je vous pardonne... Vous êtes un ange I

— Dieu vous entende, ami... car j'ai encore une faule plus grave à vous confesser...

— Parlez...

— Une faute plus grave... et dont je meurs... » Pâquerette se donna un coup sourd dans la

poitrine...

i Oui, je meurs de cette faule... J'ai eu la témérité, l'orgueil, la faiblesse... » Mais la voix de Pâquerette s'éteignit... « Le malheur !... Ah ! c'est un malheur aussi... le malheur d'aimer...

— Assez, mon enfant... Vous allez vous tuer...

— Patrick ! cria tout à coup une voix qui venait du bas de l'escalier... Patrick! Tancrède !... »

Au son de celle voix , Pâquerette exhala un su- |)rême soupir, roidit ses bras sans ouvrir ses mains qui tenaient la couronne de roses blanches, et elle expira. Sa confession s'acheva dans le ciel...

i Patrick ! Tancrède ! î continuait à appeler lord Glenmour en allant de pièces en pièces désertes et muettes, et sans prononcer jamais, par un scrupule d'honneur, le nom de sa femme. Mais aucune voix

KÉVÉLATIOMS. 305

ne répondait à la sienne... Les domestiques, profilant de Tabsencci de leur maîtresse, du départ de Tancrèdc, de Tagonie de Pâquerette qui retenait le docteur dans les pièces hautes , étaient tous sortis. Glenmour traversa comme une lempéte les appartements de sa femme, ceux de Tancrède, et il murmurait toujours : «Personnel personne ! Que sontils devenus? Où sont- ils? Ne suis -je pas chez moi ?... Esl-ce un rêve ?... Rêve ou non, je saurai ce qui se passe ici !... *» H s'élance au second étage de l'hôtel... toutes les portes en sont fermées... il frappe... Técho vierge des chambres récemment meublées lui répond... 11 redescend, remonte, écoute penché sur la rampe... point de bruit... pas de mouvement... Dans un dernier effort il gravit jusqu'au troisième étage, longue rangée de petites portes cellulaires. Une de ces portes laisse passer un filet de lumière... il frappe!... « Qui est là? » répond une voix... Glenmour la reconnaît, c'est celle du docteur, .. t Patrick ! Patrick ! ouvrez-moi donc!... C'est moi... Glenmour.. ^ Mais ouvrez... par le diable ! »

La porte s'ouvre, Patrick se présente...

c Et lady Glenmour ? >

Tel est le premier mot qui jaillit des lèvres de lord Glenmour.

« Vous dites, mon ami ?...

— Docteur, étes-vous sourd?... Je vous demande lady Glenmour.

— Mon ami, regardez...

— J'ai bien le temps de regarder!... Je vous dis...

— Elle est morte...

-Qui?...

— Pâquerette...

— C'est bien... mais lady Glenmour ! lady Glenmour!...

— Mes devoirs qui m'ont attaché ici toule la soirée...

— Vous ne voulez donc pas me dire où elle est?...

— Au spectacle... je crois... je présume...

— Lequel?

— Ami , ce cadavre...

— Lequel? vous dis-je.

— A rOpéra... il me semble...

— J'y cours... >

Lord Glenmour se retourna brusquement, un pied sur la porte, un pied dans la chambre... € Et avec qui?... Avec ïancrède, sans doute?...

— Tancrède est parti pour Londres.

— Parti!... qui Ta fait partir?...

— L'amirauté... un ordre...

— Ce n'est pas vrai... Mais enfin... avec qui lady Glenmour est-elle au spectacle ?...

— Avec sir Archibald Caskil...

— Avec jsir Archihald Caskil?... Toujours sir Archibald Caskil 1...

— Oui...

— C'est faux! c'est faux! vous dis-je, Pairick. C'est une trahison!

— Mon ami, je suis sûr qu'ils sont allés ensemble à l'Opéra.

— C'est faux! mille fois faux! sir Archibald Caskil est au Cap, d'où il n'a pas bougé depuis cinq ans. Voilà une leilre de lui, je Tai reçue hier...

— Est-il possible? Mais alors...

— Docteur! vous avez été abominablement joué depuis trois mois...

— Joué !...Ce jeune homme n'est pas sir Archibald Caskil!...

— Moi qui vous avais donné ma femme à garder !... Vous n'êtes bon qu'à garder des cadavres. >

Sur ce dernier et terrible reproche adressé à Patrick qui reprit tranquillement sa prière auprès de la jeune morte, lord Glenmour descendit à la rue et courut vers TOpéra. 11 éiail plus de minuit et demi : le calme le plus profond régnait dans l'air. < Comme mon épouvantable malheur s'agrandit et se découvre à chaque pas que je fais ! murmura-t-il en arpentant les rues solitaires voisines des boulevards ; ïancrède est parti, il a été éloigné par le comte de Madoc...

Aux blessures je reconnais Tanne. .. Sir ArchibalJ Caskil n'est jamais venu en France... Pourquoi sir Archibald Caskil niêlé à tout ceci? Quel est cet homme qui a pris son nom ?... Je vais le voir... c'est quelque ami du comte de Madoc... Dans quel intérêt a-t-il pris ce nom, le nom d'un homme qui habite une autre partie du globe?.., Y aurait-il quelque ressemblance ? Pourquoi le comte l'aurait-il introduit chez moi ?... Que de mystères terribles!... Ohîlady Glenmour! lady Glenmour ! je vais les découvrir tous... Mais le plus honteux de tous ces mystères, le plus douloureux, le plus avilissant pour moi est celui de vous voir jetée au milieu de tous ces doutes, de ces soupçons, de ces pièges scandaleux où vous ne seriez pas tombée, si vous m'eussiez aimée... Que vais je apprendre, que vais-je voir dans quelques minutes?...

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