LÉON GOZLAN. — 2. 1«S
voyage, ferait c;nc;ner le pari à mon adversaire. Ainsi sur un voyage si prodigieusement long, il ne faut pas que plus de douze heures, de douze heures seulement ! soient négligées.
— Vous perdrez votre pari, dit lady Glenmour , pour dire quelque chose.
— Et moi qui comptais si bien , milady, sur vos bons encouragements !
— Encourage-t-on l'impossible?
— C'est l'impossible qu'il faut encourager, milady. Le possible n'a pas besoin d'encouragements. »
Le regard ferme et insinuant du faux Archibald Caskil n'avait jamais été si passionné que dans ce moment ; celui de lady Glenmour fut obligé d'errer vaguement au hasard autour de l'appartement.
€ Eh bien , nous penserons à vous... n'est-ce pas, Tancrède? » reprit-elle en jetant son attention sur le jeune malade, complètement oublié depuis quelques minutes.
Tancrède ne répondit pas.
« Et nous prierons pour vous... sir Caskil, ajouta-t-elle afin de mettre aussi la religion en cause avec son cœur.
— Vous êtes trop généreuse, milady ; maison ne l'est jamais trop avec ceux qu'on ne doit peut-être jamais plus revoir.
— Jamais ! sir Caskil. i
Que lady GIcninour eût bien mieux fait de se taire !
€ On leur donne une fois pour toujours, niilady. Oh ! oui, reprit sir Caskil d'un ton presque pathétique qui fit d'autant plus d'efTet qu'il remployait rarement; je tiens singulièrement à vos prières, milady. Voyez si j'y liens! Le temps que je suis si heureux de vous donner en ce moment est pris, depuis ce soir six heures qu'a commencé mon pari avec lord Black, sur les cent quarante-quatre mille minutes qui me sont accordées pour mon voyage. Je n'ai à perdre que douze heures... je vous l'ai dit...
— Et vous en avez déjà perdu trois ! Partez, sir Caskil, quittez-nous!
— Oui , partez, disait aussi en lui-même le docleur aveugle.
— Non , milady , répondit sir Archibald Caskil avec une lenteur qui était du meilleur goût après ce qu'il venait de dire , mais désespérante pour sir Patrick ; je ne mettrai aucun hâte à vous quitter , dussé-je, par ce temps passé près de vous, perdre mon pari. J'ai auparavant une grâce à solliciter de vous, î ajouta-t-il sans embarras, mais comme s'il eût été véritablement et profondément ému , lui!
168 PLUS d'une surprise ET PLUS D UN MENSONGE,
Et le docteur pensa :
c Que va-t-il encore demander?
— Une grâce, sir Caskil ! et que désirez- vous que je puisse vous accorder, à vous, Tami de lord Glenmour?
— Une grâce bien hardie, peut-êlre.
— Je suis sûre que la hardiesse, de la part d'un gentilhomme comme vous, n'en exclut pas la possibilité; voyons celle grâce.
— Milady , je vous demande la faveur de vous emmener avec moi en Chine. »
Sir Patrick éclata de rire en entendant celte proposition, en effet, bien hardie.
< Bouffon, jusqu'au bout, » pensa-t-il.
Tancrède s'était brusquement levé sur son séant; il croyait rêver.,.
xxxin
f Je demande la faveur, non de vous emmener, vous, en Chine , dit sir Archibald Caskil, mais un autre vous-même , voire portrait, celui qui est eu ce moment suspendu à votre cou. Vous êtes, continua-t-il du ton bonhomme qu il savait prendre si à propos, la digne femme de mon meilleur ami, d'un ami excellent, noble marin cemme je suis loyal négociant. Il me serait doux de regarder quelquefois en voyage les traits de la compagne de celui qui m'est, qui me sera toujours si cher. Au retour, je vous rendrais fidèlement ce portrait, si vous l'exigiez.
— Le voici, dit lady Glenmour; je vous le donne» acheva-l-elle d'une voix aussi tremblante que sa main, au nom de notre ami commun, de mon mari.. .
— A qui je vous prie de remettre le mien , > ajouta sir Archibald Caskil en remettant à lady Glenmour une miniature enfermée dans un cercle d'or et de diamants.
Tancrède suivait d'un regard ardent et inquiet cet échange inopiné de portraits.
Que sir Archibald Caskil était long à s'en aller pour le docteur ! 4 Maintenant, s'écria le faux sir Archibald Caskil , redevenu le négociant du Cap , bon souvenir au docteur Patrick, bon souvenir au valeureux Tancrède, bon souvenir de la part de l'honnête voyageur à milady! > Et, contrairement à sa trèsfamilière habitude d'embrasser lady Glenmour, il ui dit adieu sans l'embrasser. H ajouta :
€ Je ne vous reverrai plus que dans six mois, ou je vous reverrai cette nuit, mais avec deux cent cinquante mille francs de plus dans mon portefeuille... ou bien, jamais! Adieu! adieu! adieu! (Que Dieu t'accompagne, et que le diable l'emporte!) murmura Patrick. Mais, pardon... >
On le croyait déjà au bas de l'escalier ; il rentra aussitôt pour aller vers Maracaibo étendu aux pieds de sa maîtresse depuis le commencement de la soirée. L'ayant poussé du pied, le singe se réveilla en
sursaut et fixa sur lui ses yeux assoupis, mornes et de mauvaise humeur.
€ M. Maracaïbo, j'avais oublié en partant, lui dit sir Archibald Caskil , de vous faire mes adieux ; j'accours en galant homme réparer mes torts. Mettez ceux-là avec les autres et soyez assez indulgent pour les excuser tous et les oublier. Je vous ai souvent raillé et battu, M. Maracaibo, mais j'ai toujours conservé pour vous au fond de Tàme une estime profonde que n'ont jamais diminuée les corrections que vous avez reçues de ma main. >
Cette allocution dont le sens littéral échappait complèlemcnt à Maracaïbo le frappa par l'appropriation directe que parut en faire à son individu , le faux sir Archibald Caskil qu'il n'aimait guère , on le sait , et par le rire bouffon qu'elle excita chez lady Glenmôur, malgré sa tristesse, chez le docteur Patrick et Tancrède. Les singes sont de la nature des journalistes , ils veulent avoir le droit de railler tout le monde, mais ils souffrent horriblement si on les raille. Trop faible, il le sentait, pour se venger de son ennemi , Maracaïbo se contenta dans sa rage concentrée de lui lancer de travers un de ces regards terribles et résignés qu'envoient les esclaves noirs à leurs maîtres qui les ont brisés sous le bâton. Un œil accuse la douleur, Tautre proaiet le poison. Ils se taisent pourtant. Maracaïbo se lut.
Ainsi, fidèle jusqu'au bout à son caractère ou plutôt au caractère qu'il s'était donné, le faux sir Archibald Caskil marquait son départ du château de lady Glenmour par une grosse bouffonnerie , de même qu'il avait signalé son arrivée par ses bruyantes excentricités.
Il dit encore une vingtième fois adieu à ses amis qui, après son départ celte fois définitif , gardèrent pendant une heure un silence différemment expressif dans l'appartement dont il sortait.
Dans le cœur du docteur Patrick se murmurait celte prière :
i Je vous remercie, mon Seigneur et mon Dieu , i d'avoir éloigné ce jeune homme, qui depuis son € arrivée ici m'a sans cesse inquiété pour le repos c de la femme de mon noble ami. Grâces vous € soient rendues. Seigneur, maintenant et dans € réternité. Amenlament amenl »
A dix heures, le docteur Patrick jugeant le malade endormi , se leva sans bruit pour aller se coucher. Il assura lady Glenmour que si le délire ne survenait pas , il considérait Tancrède comme à peu près guérj , mais que si , au contraire , le délire à ce point délicat de la convalescence , se montrait encore, le symptôme était des plus fâcheux.
Lii VÉRITABLE COMÉDIE HUMAINE. 175
Rien ne pouvait plus répondre de lui, excepté le hasard, ce présidont-né de toutes les facultés de médecine. Il espérait bien qu'il n'en serait pas ainsi : ce sommeil irancjuille du malade dénotait un mieux absolu. Après avoir baisé avec un attendrissement profond la main de lady Glenmour, qui n'avait rien entendu ni rien senti, le docteur Patrick se relira. Lady Glenmour resta seule avec ïancrède, dont le visage était caché derrière un des pans du rideau du lit.
Sa poitrine alors se dégagea, les cordes da son cerveau se détendirent, et la lutte devint libre entre elle et elle. Elle ne s'avoua rien, elle affronta tout. La clarté se fit dans son âme , non celle du soleil ; mais la clarté discrète des amours souffrantes, celle des étoiles. D'un côté, elle se vit abandonnée, trahie, jouée par son mari, dont le silence (il durait depuis plus de deux mois) ne prouvait pas autre chose; de l'autre, elle se sentit avec honte, mais avec sincérité, malheureuse, désolée, du départ de cet étrange ami de son mari, dont la présence au château avait été pour elle comme une brillante résurrection. Lord Glenmour, elle en avait la ferme conviction , ne reviendrait plus; de pareils hommes élégants, froids, résolus, ont de ces déterminations romanesques comme leur vie ; le roman est leur histoire. Il l'avait épousé par défi , il la quittait
comme on quille le jeu après un pari gagné. Point de pilié, de la galanlerie froidement exquise un instant, mais enfin la rupture que rien n'annonçait mieux que son silence obstiné, que son absence absolue comme la mort, c S'il Teût voulu pourtant ! pensait-elle, s'il Feût voulu, il se serait fait aimep. Il a préféré mlionorer de son indifférence! > Et lady Glenmour se trouvait, après ce Iriste parallèle entre deux hommes, assise et perdue au milieu de deux vides. Celui-ci ne venait pas, celui-là ne reviendrait plus. L'un l'avait oubliée; pourrait-elle oublier l'autre? Elle le voudrait! Mais comme elle est distraite, agitée!
Jamais elle n'a ressenti de pareille crainte : sa main droite s'est posée involoniairement sur son cœur. Dans cette attitude, elle se laisse conduire par sa pensée sur les pas de sir Archibald Caskil, de ce jeune homme qui lui avait dit en riant, mais que d'autorité dans ce sourire ! qu'il voulait l'emmener avec lui. Que ne l'a-t-il emmenée? Puissance inouïe de l'imagination chez les femmes qui ne l'ont pas encore fatiguée! Elle suivait pas à pas, elle croyait accompagner réellement sir Archibald Caskil dans son lointain voyage. Elle appuyait son bras confiant sur le bras de fer de ce jeune homme d'un si heureux caractère, et elle allait, la joie, la confiance dans Tàme , partout où il lui plaisaii
irallcr. Il élait pour elle le contraire de runiformiié accablante , de la monotomie mortelle dont elle avait eu tant à soufl'rir avant de le connaître ; il élait le bruit qui éveille, le mouvement qui secoue , le naturel donton a tant besoin, laforce, la franchise, la santé, la joie, la gaieté. Avec lui elle écoutait la tempête qui se brise à la proue d'un vaisseau , elle prenait un repas de hasard dans une auberge, elle galopait à ses côtés; dans son regard elle mettait le sien, dans sa force musculaire sa faiblesse, dans ses bras puissants son corps frêle, gracieux et soumis.
€ J'entends pleurer, > s'interrompit-elle tout à coup au milieu de sa rêverie poursuivie à la lueur douteuse de la lampe de nuit ; et elle lira brusquement le rideau qui lui cachait la figure du jeune malade.
€ Vous ne dormez pas, il me semble, Tancrède? Des larmes! vous pleurez! >
Le visage convalescent de Tancrède élait ruisselant de larmes.
< Qu'avez-vous? vous souffrez! Oh! mon Dieu , mais qu'a vez-vous? répondez-moi... »
Tancrède lui répondit par un éclat de rire qui la fit frissonner.
« Oh ! mon Dieu! le voilà dans le délire, s'écrîat-elle; il est perdu ; le docteur Patrick Ta dit...
— Milord... venez; approchez, milord... j'ai à vous parler tout bas... si bas, que je ne voudrais pas m'eniendre moi-même.., > murmurait Tancrède dans une fiévreuse agitation, et en passant ses deux mains sur son front en sueur... Et il se mit une seconde fois à pousser un éclat de rire frénétique.
f Mon ami, parlez-moi... Mais cessez ce rire qui m'alarme...
— Vous saurez donc, milord, dit Tancrède d'une voix faible et étouffée (et il s'était placé sur son séant), que je suis un jeune homme faux, sans honneur, indigne d'habiter chez vous, qui avez été mon protecteur, qui êtes mon soutien...
— Oh! pourquoi dites-vous cela, Tancrède? Revenez à vous. Vous ne parlez pas à lord Glenmour, qui est absent, et auquel vous n'avez fait aucun mal... je vous le jure...
— Je vous ai fait du mal, milord... Ordonnez qu'on me fusille à la proue de votre vaisseau... Mon crime, le voici : j'aime votre femme!... Oui, votre femme !
— Silence! dit lady Glenmour en retournant la tête et en tirant ensuite le rideau sur elle, pour que la voix de Tancrède ne sortît pas de l'alcôve... silence!...
— Je l'aime, milord, depuis que je l'ai vue.
— Il m aimait ! pensa lady Glenmour... mais,
Tancrède, c'est moi qui suis là , qui vous écoute, ajoula-t-ellc, et non lord Glenmour... Mais son égarement rempécbe de me voir... H m'aimait!
— Quand vous êtes parti , milord , reprit Tancrcde , dont les yeux étaient toujours fermés, au lieu de regretter votre départ, je m'en suis lâchement réjoui. Quelle sauvage ingratitude !... Et pendant votre absence, loin de veiller sur le précieux, sur rineslimable trésor que vous m'avez confié en partant, je Tai désiré de toutes les forces de mon àme... Jetez-moi sans pitié à la mer, milord, avec deux boulets de quarante-huit aux pieds et au cou... >
Tancrède s'arrêta un instant comme pour permettre aux larmes, qui gonflaient ses paupières, de couler. Avec son mouchoir, lady Glenmour les séchait doucement, oubliant elle-même qu'elle en répandait goutte à goutte sur l'oreiller du pauvre Tancrède, qui reprit :
« Car votre femme est belle , milord, mais belle à épouvanter ma raison, à désoler ma jeunesse , à me faire oublier les plus purs sentiments de la reconnaissance que je vous dois... Oui, milord, j'aime ma faute quelque grave qu'elle soit ! Je ne veux pas y renoncer par tous les anges du paradis et tous les démons de l'enfer!... Vous êtes averti , milord, faites votre devoir... j'ai fait le mien. »
lÉOH GOZLAIf.— 2. 10
Oh! comme le cœur de lady Glenmour frappait avec une violence sourde contre sa poitrine en présence de cette explosion qui jetait de si redoutables lueurs dans son àine. Tancrède s'accusait de trahir lord Glenmour parce qu'il aimait sa femme, et elle, lady Glenmour, que dirait-elle? L'amour de cet enfant racontait le sien.
Ces reproches qu'il s'adressait, ne pouvait-elle pas se les adresser aussi à elle-même? t Malheureuse ! j'aime donc, moi aussi, peïisa t-elle, jet cette pensée lui indiqua sur-le-champ la seule vengeance qu'elle eût à tirer de son mari, qui l'exposait au malheur de ne pins l'aimer, et la seule conduite qu'elle eût à suivre pour ne pas le faire rougir de lui avoir donné son nom à défaut de son amour.
« J'aime , se répéta-i-elle, mais, comme cet enfant, je ferai aussi mon devoir. La reine recevra la lettre qu'elle me remit le jour de mon mariage avec lord Glenmour, et par sa volonté souveraine, ce mariage ne sera plus : je rentrerai dans ma famille, et cela dans huit jours, le temps d'envoyer ma lettre et d'avoir la réponse.
— Mais, reprit Tancrède, d'un accent encore plus pénétré et plus plaintif, rassurez-vous, milord, rassurez-vous doublement ; cet amour me lue, il me tuebienplusquelaformidablechute que j'ai faitepour elle, pourladyGlenmour, pour être uninslantremar-
qné (Vclle !... Vous n'avez pas de vengeance à tirer (le moi ; le hasard vous a devancé : je vais mourir...
— Mais, Tancrcde, s'écria lady Glenmour désespérée de relfrayanle durée de celte aberration, vous vous exaltez au point d'en mourir... c'est votre exaltation qui vous tue... Lord Glenmour n'est pas là... oh ! heureusement, ajouta-t-elle à voix basse... c'est moi qui vous écoule... moi sa feu)me... moi que vous aimez... que vous ne devez pas aimer... que persoimen'a le droit d'aimer... enlendez-vous? ajoula-l-elle en pressant sur elle toute frémissante d'étonnement, de peur, de dignité, de honie et d'attendrissement le jeune malade d'amour.
— Je vous ai dit, milord...
— Son erreur ne cessera donc pas ! qu'elle est longue !
— Que vous éiiez vengé doublement, car je meurs et votre femme ne m'aime pas. >
Lady Glenmour fut encore plus émue.
« Mais... que vais-je lui dire?.,, il ne m'entend pas!...
— Elle en aime un autre, continua Tancrède dans un autre éclat de rire frénétique.
— Taisez-vous, Tancrède, dit à haute voix lady Glenmour... Mais il ne m'entend pas, se repritelle avec ce double sentiment de terreur et de confiance ; il ne m'entend pas!
— Elle en aime un autre, et ce n'est pas vous ; c'est... >
D'un mouvement nerveux , irrésistible , lady Glenmour appliqua son mouchoir sur la bouche de Tancrède; mais comprenant non moins soudainement le danger de son action, même avec quelqu'un qui n'avait pas la conscience de ses révélations, elle retira vile son mouchoir, et Tancrède acheva sa redoutable phrase.
« Celui qu'elle aime , c'est sir Archibald Caskil.
— Oh! Tancrède! vous n'avez pas dit cela! Ne dites pas cela !
— Elle aime sir Archibald Caskil, voire ami, un n^ux ami comme moi , contre lequel je ne l'ai défendue que pour la garder. >
Affaibli par tout ce qu'il venait de dire , Tancrède allait s'affaisser sur Toreiller ; lady Glenmour le retint autour de son bras gauche; et alors son visage enflammé et celui de Tancrède furent si rapprochés, qu'Us se louchaient presque par le front.
D'un souffle mourant, il continua à murmurer sur le bras de lady Glenmour :
€ Depuis le jour où cet homme maudit a mis le pied chez vous, je l'ai haï pour vous et pour moi... et lady Glenmour l'a aimé !...
— Non ! oh non ! vous dis-je Tancrède.
— Elle ne se plaît qu'avec lui ; il fait le bonheur (le sa solitude...
— Mais il n'est plus au château , il n'est plus ici, il est parti, vous le savez, disait lady Glenmour sur les lèvres de Tancrède, comme si celui-ci pouvait rentendre.
— Ils vont toujours ensemble à Paris.
— Sa jalousie vient de là, pensa lady Glenmour ; de nos voyages, il a tout vu...
— Ainsi, milord, cet homme qui est l'ennemi de votre honneur, elle l'aime plus que moi, plus que vous...
— Oh! non! cela n'est pas!... appuya lady Glenmour effarée et enlr'ouvrant le rideau pour s'assurer que personne n'écoutait.
— Et voilà pourquoi je meurs, milord... C'est ce qui me lue ; la jalousie...
— Tancrède, s'écria lady Glenmour, ne mourez pas ! Car ce n'est pas lui que j'aime , je vous l'atteste, je vous Taffirme... i>
Comment ne pas la croire? Lady Glenmour pleurait sur le cou de Tancrède.
< Oui, voilà pourquoi je meurs...
— Non, vous ne mourrez pas, mon ami... je ne le veux pas... >
Tancrède laissa tomber sa tête défaillante sur l'épaule charmante de lady Gleimiour...
i 82 LA VÉRITABLE COMÉDIE HUMAINE.
1 Non, vous ne mourrez pas, car c'est vous (juc j'aime... Oui, c'esi vous !... »
Tancrède ne fit plus aucun mouvement.
i Mon Dieu ! il va mourir ! . . .
— C'est moi qu'elle aime, murmurait-il d'une voix si petite et si faible que lady Glenmour, dont la bouche effleurait la joue de Tancrède, l'entendit à peine...
— Oui! c'est vous ! vivez donc ! vivez ! ne songez plus à sir Archibald Caskil, il n'est plus là ; je vous le répète, il est parti... parti pour toujours... pour toujours, vous dis-je. Oui, je vous aime, vivez, Tancrède! »
Tancrède ne remuait pas.
Elle le baisa alors au front et sur les yeux en lui répétant :
« Oui, pauvre et cher enfant, je t'aimeî »
Tancrède ouvrit alors doucement les yeux.
€ 11 rêvait ! s'écria-t-elle. 0 bonheur! »
Au bout de quelques minutes :
i Que faites-vous là, milady ? demanda Tancrède dans un long étonnement.
— Je... je relevais votre oreiller, mon ami... voire sommeil était si agité !... J'ai craint... il m'a semblé...
— Oh! merci, milady... mais quel mauvais rêve j'ai fait!... On me fusillait à la proue d'un vaisseau.
— Je suis sauvée, se dil intérieurement dans la joie troublée de son àme lady Glenmour... Son délire est passé... il ne se souvient plus de rien... de rien...
— Mars je me sens mieux... je suis même trèsbien... milady, ajouta Tancrède en prenant dans ses deux mains langoureuses les deux mains de lady Glenmour. Que de grâces je vous dois , milady?
— Et pourquoi, Tancrède?
— Pour m'avoir veillé si iongtenips... mais vous aurez bàlé ma guérison.
— Plaise au ciel ! »
Lady Glenmour retira vite ses mains, que tenait encore Tancrède. Pâquerette entrait pour veiller à son tour le jeune malade. Minuit sonnait à Thorloge du château.
c II ne se souvient de rien , > pensa encore lady Glenmour en se retirant.
Ici le chevalier De Profundis s'arrêta et abaissa la tête sur sa poitrine ; en la relevant, il dit au marquis de Saint-Luc :
€ Quelle comédie que Tâme humaine !
— D'où naît chez vous en ce moment, demanda le marquis de Saint-Luc, cette réflexion si décourageante ?
— Voici d'où elle naît. Tancrède n'avait pas eu
un seul instant le délire pendant celte nuit, pendant cette veillée de passion, d'aveu et de larmes.
— En vérité, chevalier?
— Il avait tout simplement simulé le délire pour avoir le courage, et le moyen était admirablement imaginé, de dire à lady Glenmour son amour et les tourments de sa jalousie ; il avait feint cet égarement d'esprit pour savoir d'elle s'il était aimé. Et la conclusion est qu'il croyait l'être !
De son côté, lady Glenmour, touchée, effrayée de cette passion qui allait la compromettre si elle la repoussait, qui causerait la mort d'un enfant qu'elle chérissait comme enfant n'avait pas eu d'autre moyen pour se sauver que de dire à Tancrède qu'elle l'aimait. Elle était convaincue d'ailleurs qu'il avait eu véritablement le délire, et que, par conséquent, il ne gardait plus trace dans sa mémoire de ce qu'il avait dit et de ce qu'elle lui avait répondu.»
Ce que lady Glenmour avait dit à Tancrède , ce faux aveu de son amour pour lui , tandis que son âme s'attachait aux pas du comte de Madoc, lui avait causé une ivresse indicible, presque extravagante, pareille à celle qu'aurait produite en lui dans son état de convalescence un verre de vin de Champagne. Aussi, dès que Pâquerette se fut assise près du lit, à la place de lady Glenmour, il lui dit en lui prenant les mains avec transport :
« Paquercllc, avant de m'endormir, je sens que je n'ai plus qu'un sommeil à goûter pour recouvrer tout à fait la santé ; voulez- vous que je vous apprenne ce qu'est le bonheur... mais le vrai, le seul bonheur?
— Je veux bien, M. Tancrède.
— Ce n'est pas une belle tempête sur l'océan Indien.
— Je le crois sans peine»
— Ce n'est pas un grand combat acharné de vaisseau à vaisseau, proue à proue.
— Mais je ne le suppose pas non plus.
— Ce n'est pas de recevoir Tépée d'amiral, au bruit de cent vingt bouches à feu , au nom de la reine d'Angleterre.
— Cependant...,
— Non, ce n'est pas là le bonheur : le bonheur. Pâquerette, pour un jeune homme, c'est d'aimer et d'être malade.
— Et quand on n'est pas un jeune homme , mais une jeune fille, qu'est-ce donc alors que le bonheur?
— Ah ! je le sais un peu moins , Pâquerette.
— Je le sais, moi... c'est d'aimer et de mourir. >
ïancrède, qui aimait trop pour n'être pas égoïste, ne s'arrêta pas plus aux paroles de Pâquerette qu'il ne chercha à lire sur son visage l'expression de la
pensée qui les lui inspirail. Qu'il l'aurait trouvée changée! Chez les jeunes personnes qui s'en vont d'amour comme Pâquerette, on dirait que le corps suit l'âme qui rebrousse chemin et l'allire à elle, toujours, toujours jusqu'au moment où elle s'envole et laisse le corps au bord du fossé. Les yeux, la bouche suave, la poitrine élégante de Pâquerette se retiraient sans rien perdre pourtant de leur charme virginal ni de leur finesse. Ils s'éloignaient, ils ne se flétrissaient pas. Par moment elle en était plus belle; la fièvre ardenîe qui la minait, jetait dans ses yeux des lueurs d'inspirée; elle avait des illuminations de regard à défier les plus radieuses peintures de martyre. Que la vie allait vite dans ces moments-là chez elle ! Tout brûlait, et l'incendie montrait ses flammes derrière la transparence de la peau et l'émail des yeux. Une heure après, tout était cendre au dedans et pâleur au dehors.
Que c'était charmant, ironique et triste à la fois ! L'amour qui voulait vivre, était veillé par l'amour qui voulait mourir. Quel était le plus trompé des
deux ?
Vers dix heures du matin environ, le docteur Patrick entra à pas rapides dans la chambre de Tancrède, où se trouvaient encore Pâquerette, qui avait veillé le malade pendant la seconde moitié de la nuit , et lady Glenmour, plus défaite, plus brisée
que si clic eût passé trois longues nuits de suite au bal. l.a lettre à la reine était déj«^ envoyée, l/accomplisseinent (le cette grande détermination l'avait laissée pâle et inerte comme la mort d'un père ou d'un enfant.
< .Fapporie la bonne nouvelle, > s'écria le docteur à son entrée.
Il tenait une lettre à la main , qu'il élevait audessus de sa tête.
i Quoi donc? » demanda, le premier, le malade d'un son de voix qui rassura pleinement Patrick.
Pâquerette sentit quelque chose de froid qui lui coulait autour du cœur.
Lady Glenmour eut un étonnement de coniplaîsance sur son visage macéré.
« Oui , la bonne nouvelle, redit le docteur ; une lettre de lord Glenmour pour vous , milady.
— De lord Glenmour ! i» s'écrièrent à la fois trois voix bien différentes.
Si aucune des expressions peintes sur les traits attentifs des trois personnes réunies dans Tapparicmenl n'était visible pour le docteur, il supposa du moins avec son ordinaire sagacité ce qui se passait en elles , ayant le secret de toutes les trois. Quel silence autour de quel drame de famille ! Réfléchissait-il? 11 faut le dire, il se réjouissait d'avance , il s'épanouissait de bonheur, à la pensée de tout ce
188 lA VÉRITABLE COMÉDIE HUMAINE.
que lady Glenmour allait apprendre de mauvais sur ce sir Archibald Caskil de la bouche de lord Glenmour lui-même. Elle allait voir comment il était sans doute traité dans cette lettre, et si elle aurait jamais lieu de regretter son départ. Toutes les prévisions du docteur, ses premiers doutes, ses longues méfiances, ses craintes, ses certitudes sur le caractère de ce jeune homme, trouveraient une éclatante justification , pensait le docteur lui-même , dans cette lettre si longtemps attendue. L'heure du triomphe s'était bien fait désirer, mais elle sonnait. Lady Glenmour décacheta la lettre de son mari.
Lady Glenmour sachant causer un grand plaisir à tout le monde, résolut de lire à haute voix la lettre de son mari ; mais que sa voix était faible et contrainte !
f Milady,
< Deux mois et demi sans vous écrire ! Quel onf bli impardonnable ! quelle légèreté et quelle 1 ingratitude! vous êtes-vous écriée sans dgute. I J'ai hâie de me justifier. Comment vous aurais-je f écrit plus tôt? Dès mon arrivée à Londres , j'ai i trouvé en descendant à Thôtel , Tordre de Tami-
liON COZLAB.— 2. 17
raillé de partir sur-le-champ pour Plymoulh avec une mission , libre ensuite à moi , ajoutait cet ordre, de jouir immédiatement de la prolongation de congé que j'étais venu solliciter. Rien au monde, au premier abord, ne paraissait plus conforme à mes vœux : j'arrivais à Plymouth , j'y remplissais ma mission ; je regagnais aussitôt la France. Quoi de plus facile, me disais-je ; sans doute , vous vous le dites aussi. Erreur de votre pari comme de la mienne. J'arrive à Plymouth ; ma tâche officielle terminée, je me dispose à quitter ce port, mais au même instant un autre ordre émané encore de l'amirauté m'envoie dans un autre port , toujours avec la promesse que j'entrerai en jouissance de la prolongation de mon congé quand ma mission sera accomplie. J'obéis; mais le croirez- vous ? l'accident de Londres et de Plymouth se reproduit une troisième fois; il se reproduit une quatrième , une vingtième fois. Toujours des missions, toujours la même promesse retardée dans son exécution par une mission nouvelle. Ce phénomène a duré deux mois et demi : j'avais fini par croire , milady, que j'étais sous la mauvaise influence de quelque enchanteur qui tenait, je ne devine pas dans quel but, à me priver indéfiniment et peut-être pour toujours de vous revoir ainsi que ceux que j'aime, i
LA LKTTRE. 19t
A cet eiidroii de la lecture, le docteur Patrick s'agila lout à coup d'une façon si expressive , (|ue lady Glenmour , involonlairenienl aussi , 8'arrela inlerdite et gênée. Il fut obligé de lui dire :
< Coniinuez, milady, pardon de vous avoir interrompue.
« Le seul résultat heureux de ces ennuyeux « voyages, c'est à vous que je le dois. Le hasard
< m'a fait rencontrer dans un hôtel de Plymoulh, « le fournisseur des modes de la reine. En causant i avec lui , j'ai su quelles seraient les robes, et les € dentelles qui seront portées cet hiver par SaMa- « jesté. Aussitôt, je lui ai acheté pour vous les
< mêmes tissus et les mêmes broderies , en sorte , « milady, que vous serez cet hiver exactement parée « comme la reine d'Angleterre , et que vous repré- € senterez son goût exquis au milieu de la société
< parisienne. >
i Pauvre Glenmour ! pensa Patrick, allons ! il la traite toujours en reine. Il ne reviendra pas de son erreur ! i
Sans remarquer que ce paragraphe coûtait peutêtre deux cent mille francs à son mari , lady Glenmour continua :
103 lA LETTRE.
€ Grâce au ciel ! renchanlemenl a cessé , ou du
c moins esl-il suspendu , car j'ai pu enfin revenir
€ à Londres où Ton m'a remis vos lettres et celles
€ du docteur Patrick. Dans Taudience que j'ai
c obtenue du premier lord de Tamirauté , sa sei-
€ gneurie , en me remerciant de mon zèle , m'a dit
« de demeurer encore quinze jours à Londres ,
« après quoi aucun obstacle ne m'empêcherait plus
i de retourner en France pour y jouir de ma pro-
i longation de congé.
< Ainsi , dans quinze jours , milady, je serai près
c de vous ; c'est bien long ! mais le devoir le com-
€ mande , et vous ne souffrez pas plus que moi , je
a VOUS rassure, de ce dernier délai. Puissé-je, à
« mon prochain retour, vous trouver en meilleure
« santé et plussatisfailede cœur et d'esprit qu'à mon
« départpourLondresîCelasera ainsi, n'est-ce pas? I
Lady Glenmour suspendit sa lecture par un silence de méditation triste que respectèrent ceux qui l'écou* laient de toutes les puissances de leur âme.
Elle poursuivit ainsi :
« Dites à Tancrède, je vous prie, que le vaisseau i du capitaine Hog , destiné au voyage en découi vertes au cercle polaire ^ mettra à la voile dans i douze jours... ^
«Dans douze jours! répéta TancrèJe, un voyage (le six ans!... > Il pensa: < Pourquoi nesuis-]e pas mon dans ma chute? >
Chacun ne s'occupa plus en ce moment que du sort de ce pauvre jeune homme obligé de s'embarquer pendant Thiver pour un voyage au pôle sous les ordres du plus indigne loup de mer.
Lady Glenmour changea tout à coup Texpression des physionomies, en reprenant :
€ Mais que Tancrède se rassure, j'ai obtenu qu'il i ne serait pas de cette expédition, à cause de l'état f de sa santé encore chancelante. >
Un rayon de bonheur tomba sur le front du jeune convalescent.
f Je pense, continua lady Glenmour, qu'il a « rempli près de vous, pendant ma trop longue ab- € sence, l'office d'un brave et fidèle chevalier d'honi neur, ainsi qu'il s'y était engagé. *
i Milord ! s'écria chaleureusement Tancrède honteux de tant de générosité et comme si lord Glenmour eût été là, milord!... lady Glenmour vous dira la vérité; et puis quand vous l'aurez entendue...
— C'est bien, l'interrompit à son tour la noble
lectrice... on est content de vous, Tancrède... on Je dira à lord Glenmour. i
Que de réflexions ne roulait pas dans sa tête l'attentif et silencieux docteur en attendant toujours qu'il fût question de sir Ârchibald Caskil dans cette lettre.
Et que n'attendait pas non plus la douce et tremblante Pâquerette dont Pâme en peine errait autour de ce papier que tenait lady Glenmour, qui continua sa lecture :
^ Le bon docteur me demande dans sa première « lettre si je connais sir Archibald Caskil, descendu f chez moi d'une façon si excentrique et dont Texi centricité a failli vous noyer tous dans le grand « canal, i
Sir Patrick poussa un ; « Enfin ! » qui fut entendu de lady Glenmour.
« Si je connais sir Archibald Caskil ! Qui connaî- € Irais-je si je ne le connaissais pas? Sir Archibald € Caskil est bien certainement un richissime négo- I ciant du cap de Bonne-Espérance, et cela est aussi i vrai qu'il m'a autrefois sauvé la vie ; oui , il est € mon ami; oui , il est mon ami, mon grand ami, € et je le reconnais bien à ses prodigieuses extra-
I vagances dont vous vous êies etîrayés , du reste
< avec beaucoup de raison, vous gens tranquilles de i ce côté-ci de Téquaieur. Je vous en prie, et je vous c Tordonnerais, si j'avais quelques droits sur vous,
< milady , retenez sir Archibald Caskil chez moi, au
< château, jusqu'à mon retour; et retenez-le parles f meilleurs procédés que vous imaginerez , vous , i Tancrède, et le docteur Patrick; qu'il ait liberté
< entière comme chez lui ; passez-lui toutes ses folies, € et quand vous ne pourrez pas en rire, accommodez-
< vous-en ou inconmiodez-vous-en par amitié pour
< moi. Je vous en saurai un gré inhni; ma recon- « naissance ne vous manquera pas. On n'a pas deux c fois dans sa vie l'occasion de voir el d'entendre un € pareil ami, un ami qui vient exprès pour moi du i cap de Bonne-Espérance ! Quel bonheur de le « serrer sur mon cœur à mon retour ! *
Il faut renoncer à peindre la protonde stupéfaction du docteur Patrick, stupéfaction qui alla presque jusqu'à l'hébétement , jusqu'à la pétrification , en entendant ce paragraphe si chaleureux el si concluant de la lettre de lord Glenmour.
< Je me suis donc trompé ! se disait-il, et trompé à ce point! sur le €ompie de sir Archibald Caskil.
II est bien ce qu'il est : l'ami , le meilleur ami de lord Glenmour. n La confusion intérieure du bon
i06 LA LETTRE.
(locleur le navrait pour la misère de sa propre inlelligence. Il s'avouait dépourvu de tout sens d'observation, imbécile à tous les degrés, et pourtant... € Mais Dieu le veut, se dit-il avec résignation, et d'ailleurs ce jeune homme , ce sir Caskil est parti ; il court vers la Chine ; et que je me sois trompé ou non, il n'est plus ici. >
€ Ainsi donc, milady, » acheva lady Glenmour, dont la situation était fort difficile à cette dernière partie de sa lecture, < employez toutes les ressources € de votre amabilité et de votre éloquence, toutes < les douceurs de ^votre persuasion , en y joignant c bien entendu celles de Tancrède et du bon doc- € teur , pour empêcher sir Caskil , dont je connais « l'humeur voyageuse et aventurière, de partir du « château avant mon arrivée ; ne pas le trouver chez « moi à mon retour , j'en mourrais , je crois , de « chagrin, i
^ et Tu ne mourras pas de chagrin, excellent Glenmour! s'écria quelqu'un qui avait entendu la fin de la phrase , et c'était sir Archibald Caskil lui-même qui entrait.
— Vous n'êtes donc pas parti pour la Chine? i s'écria le docteur qui n'aurait pas été plus étonné s'il eût lout à coup recouvré la vue, et murmura aussi
Tancrcde ; cl pas plus Tun que Taulre, ils ne prirent la peine de cacher leur désappointement.
Au milieu du cri d'élonnement et de joie qui lui échappa, lady Glenmour se dit :
€ 11 est revenu, mais moi je partirai ! »
C'est à lady Glenmour seulement que sir Caskil répondit :
< Milady, hier je vous ai dit, je crois, qu'un dédit de deux cent cinquante mille francs serait payé par celui de nous deux, lord Black ou moi, qui renoncerait au pari.
— Et lord Black a renoncé à ce pari qu'il était si sûr de gagner? dit lady Glenmour, ranimée sans s'en apercevoir.
— Ce n'est pas lui qui y a renoncé, c'est moi.
— Vous? sir Caskil ! vous avez préféré perdre un demi-million quand vous paraissiez si décidé !...
— Oui, milady, au moment de quitter la France, de m'en aller de Paris , le regret m'a saisi et j'ai reculé. J'ai payé ce dédit , mais je reste près de vous. >
S'approchant ensuite de Tancrède et du docteur, dont la mine sournoise et de désagréable humeur ne lui avait pas échappé, lorsqu'il avait fait sa réapparition si peu désirée, il leur dit :
€ Mais si je compte rester près de vous, messieurs, je ne puis plus rester avec vous. Je vous quitte, mes
bons amis. J'ai compris qu'abuser plus longtemps de riiospiialilé serait importun. Mon homme d'affaires m'a loué un logement à Paris, et aujourd'hui je compte en prendre possession...
— Mais cela n'est pas possible, interrompit lady Glenmour ; lord Glenmour veut, dans cette lettre, que vous restiez chez nous jusqu'à son retour...
— H ne peut demander cela...
— Il fait plus, il l'exige ; et vous ne voudriez pas, par votre refus, causer autant de peine à lui qu'à nous.
— J'obéirai donc, > répondit sir Caskil, qui offrit son bras à lady Glenmour pour descendre au salon ; car la cloche sonnait le déjeuner.
Il reprenait tranquillement ses anciennes habitudes. Ils sortirent tous les deux, lady Glenmour et lui, delà chambre du malade.
La joie de ïancrède s'était un peu affaissée depuis ce retour inespéré.
Pâquerette n'avait que cette pensée -.«Pas un mot pour moi dans sa lettre ; il a pourtant reçu la mienne puisqu'elle était dans celle à laquelle il répond. Il sait mon amour, maintenant. A son retour, il me chassera; mais au moins il aura su mon amour! i
Avant de sortir, le docteur Patrick, qui était resté le dernier, s'approcha du lit de Tancrède et lui dit :
LA LETTRE. lOÔ
i 11 faut que dès aujonrcriuii vous ne soyez plus malade, eulendez-vous ? il le faut ! »
Tancrède se leva, le lendemain, il descendit; trois jours après il était guéri ; et lorsqu'il demanda à Patrick le motif pour lequel il lui avait ordonné si impérieusement de n'être plus malade , et quelle était son arrière-pensée, le docteur lui répondit :
.( Mon arrière-pensée était que vous vous portassiez bien, i
Le docteur n'attendait pas de Tancrède que sa guérison ; il avait besoin de ses deux yeux de dixsept ans; de ses deux yeux d'amoureux pour surveiller les pas, les démarches, les actions de sir Caskil , toujours véhémentement suspect dans son esprit, malgré la lettre si rassurante de lord Glenmour. Par la réflexion, il se démontrait que ce sir (Caskil, qu'avait connu lord Glenmour, pourrait bien ne plus être le même homme. On change de caractère comme de visage, avec les années. A tout hasard, il s'en tiendrait à son opinion défavorable sur lui; le pari de deux cent cinquante mille francs, le voyage en Chine, le retour au château, n'étaient pas propres à la modifier. Jusqu'au retour de lord Glenmour, qu'il désirait plus instamment que jamais, il ne renonçait pas à épier la conduite de cet excellent ami de la maison.
Il se disait avec raison que si ce faux prétexte de
voyage en Chine était un moyen, le retour au château ne pouvait manquer d'avoir un but. Ce but, le docteur ne se le dissimulait pas maintenant, était la séduction de lady Glenmour, qu'il jugeait beaucoup plus à plaindre qu'à blâmer de ne pas résister davantage au charme particulier qu'elle ressentait en la compagnie de sir CaskiL
Ce surcroît d'attention de la part du docteur amena pour lui, quelques jours après la réinstallation au château du comte de Madoc, une découverte, dont il s'effraya beaucoup plus que de tous les événements antérieurs; il va en être question.
Malheureusement, il n'était pas en position de conjurer le danger avec toute l'énergie nécessaire; d'abord parce que étant aveugle il ne pouvait pas agir lui-même ; ensuite, parce que en se confiant sans réserve à Tancrède il ouvrait à ce jeune homme, trop passionné pour se conduire avec adresse , un champ illimité d'imprudences, de coups de tête et de folies; enfin, parce que lady Glenmour n'était ni sa femme, ni sa fille, et que les mœurs anglaises, promptes à s'effaroucher , sont loin d'admettre , comme en France, les avertissements à demi-mots et les conseils officieux. Il fallut donc que le docteur parât ce grand et imminent danger sans parler, sans agir , sans y voir. Un espoir lui restait pourtant, c'est que l'on touchait au moment de quitter
Ville-irAvray, cl qu'à Paris sir Caskil ne demeurerait pas sans doute avec eux. Le faux sir Caskil allait plus souvent à Paris depuis sa fameuse gageure nianquée, non pas comme auparavant avec lady Glenmour, mais seul. 11 rentrait toujours fort tard. Le docteur Patrick, doué comme tous les aveugles d'une ouïe très-fine, Tentendait rentrer à minuit, une heure, deux heures. Le lendemain, quand lady Glenmour , que ces absences préoccupaient beaucoup, lui disait :
c Que vous rentrez lard, sir Caskil! i — Oh ! ne m'en parlez pas, répondait-il; mes correspondants absorbent le meilleur de mon temps, puisqu'il est passé loin de vous , pour me parler d'affaires et de marchandises. Il est vrai que je médite avec eux une opération industrielle qui fera du bruit dans le monde, j'espère qu'elle réussira*. >
L'état moral de lady Glenmour était singulier, presque incompréhensible depuis ce qui s'était passé, depuis ce qu'elle avait appris sur son mari, la fuyant avec la double rapidité des chevaux de poste et de l'oubli, depuis la lettre qu'elle avait envoyée à la reine pour obtenir la rupture de son mariage, depuis la propre révélation à elle-même de son amour pour sir Caskil. Au lieu de s'enfermer et d'attendre dans l'isolement la réponse de la reine qui ne manquerait pas de contenir une déclaration
LÉOÎÏ GOZLAn. *i. 18
^m LA LETTRE.
de divorce , elle s'abandonnait sans réserve à Tat- Iraction bruyante de sir Caskil. Elle avait doublé la liberté qu'elle lui avait accordée auprès d'elle. H était rhomme de tous les instants. Licence sans exemple en Angleterre, il fumait en lui parlant; il fumait en se promenant avec elle. Et quand le docteur Patrick pouvait ne pas s'en douter, elle roulait très-prestement du tabac dans du papier fin, et s'en composait un cigare qu'elle fumait en compagnie du meilleur ami de son mari. On mêlait le rire, la fumée; lady Glenmour savait aussi jouer au billard depuis l'arrivée de sir Archibald Caskil ; elle jouait des beures entières, et tout cela malgré le déplaisir écrit sur le visage du docteur qui la quittait le moins possible. « Métier rude, métier fatigant! se disait-il; lord Glenmour, revenez vite, bien vite, ou ne revenez plus. >
La conduite de lady Glenmour n'eût pas étonné celui qui eût été dans le secret de sa pensée. Elle touchait au moment de rentrer dans sa famille, la plus sombre et la plus puritaine des familles anglaises; elle n'attendait pour cela que la réponse de la reine qui assurément ne tarderait pas. C'était un deuil pour toute sa vie qu'elle se préparait ; elle le savait. Elle voulait s'étourdir jusqu'à ce moment avec la présence du seul homme dont l'humeur ronde, les manières franches et la verve exubérante
Tavaicnl arraclice à un clai de langueur qui Taurait conduilc à la mort. En lui se irouvaienl à ses yeux un sauveur, un ami, une distraction perpétuelle, un miracle.
Elle jouait sans crainte avec une passion, quoiqu'elle sût fort bien comment il fallait la nommer depuis le délire de Tancrède , mais une passion que la force des choses allait briser, anéantir. Elle se donnait avec exagération de la liberté comme on donne du poulet et du vin de Bordeaux aux condamnés à mort. Dans dix jours elle n'existerait plus pour rien de ce qu'elle voyait autour d'elle. Naturellement de rhypocrisie se mêlait à cette gaieté trop excessive pour être entièrement vraie. S'il y avait du vrai, il y avait aussi de l'étourdissement. Ces deux éléments produisaient en elle un vertige heureux et triste à la fois , comme celui de Topium. Elle sentait parfaitement qu'elle n'habitait pas les palais qui montaient du fond de son imagination. Il lui semblait par moments qu'une voix plus forte que la conviction , plus vraie que la vérité, lui disait au cœur : « Tout ce qui vous paraît être n'est pas; < votre mari vous aime et sir Caskil est un men- « songe, i Que de fois les femmes , même les plus passionnées , entendent ce cri qui vient traverser leur ciel tout parfumé d'un bonheur adultère.
Si Tancrède ne se montrait pas aussi sérieuse-
ment jaloux qu'auparavant des assiduités de sir Caskil, quoiqu'il eût encore ses angoisses poignantes et ses tempêtes, c'est qu'il était convaincu , depuis la nuit de son feint délire, que lady Glenmour l'aimait autant qu'il l'aimait, et qu'elle ne prodiguait tant de preuves d'intérêt à ce grossier sir Caskil, fermier du cap de Bonne-Espérance, qu'afin de mieux cacher à tous les yeux la passion sincère qu'elle avait pour lui, heureux Trancrède!
Quoi qu'il en soit, sir Archibald Caskil était toujours au château de Ville-d'Avray, pour le grand chagrin de sir Patrick. L'alarme de celui-ci fut grande un matin au déjeuner, et cet effroi se liait à la découverte du danger qu'il ne se sentait pas assez fort pour éloigner tout seul.
Lady Glenmour se mit à lui dire :
€ Oh! comme vous êtes encore rentré tard au château, cette liuit!
— Et que vous avez le sommeil léger! lui répondit sir Caskil ; vousm'entendez presque toujours rentrer.
— Oh! non, je n'ai pas le sommeil léger; mais je n'étais pas encore couchée... je lisais...
— Sans cela, milady, j'éviterais la nuit de rentrer par la grille du château , je passerais par la petite porte du parc...
— Non, en vérité, je n'ai pas le sommeil trèsléger, répéta lady Glenmour.
LA LETTKE. 205
— Toutefois, 81 pendant votre sommeil des voleurs brisaient les volets?...
— Je ne les entendrais pas...
— Si, à l'aide de fausses clefs, ils s'introduisaient dans votre chambre?...
— Je ne le« entendrais pas davantage, je crois. > Le propos en resia là.
Le déjeuner fini , le docteur, que ce propos avait fort inquiété , prit Tancrède à part , et il eut une longue conférence avec lui. Il faut croire que ce que le jeune bomme entendit lui parut fort extraordinaire, car il s'en alla en criant :
i Docteur, c'est impossible! c'est trop monstrueux. Je vous demande bien pardon , mais je ne vous crois pas. i
Quelques jours après, le comte de Madoc rentrait au château à trois heures après minuit , quoiqu'il eût dit dans la soirée que peut-être il coucherait à Paris.
Il entra dans son appartement sans produire le plus léger bruit , envoya son valet de chambre se coucher, et, quand il eut fermé sa porte à double tour, il croisa les volets et tira soigneusement les rideaux. Un silence absolu régnait partout. Le château dormait de la cave au grenier. Trois heures sonnaient. < Maintenant, dit-il, examinons ces deux petites clefs , parfaitement en état comme hier et
tous ces jours derniers. M. le duc de Richelieu , le héros des serrures secrètes , vous y chercheriez en vain un défaut. >
11 posa ces deux clefs sur le marbre de la cheminée ; il se prépara ensuite pour son expédition nocturne. Ses pieds , qu'il dégagea de se» bottes, coulèrent dans des pantoufles de cachemire ; une étroite robe de chambre de velours noir fut nouée à sa ceinture par une élégante cordelière. Il rabattit son col de chemise, et sa tête mâle , brune et caractéristique, ressortit admirablement sur ce fond blanc, rehaussé des reflets sombres et vigoureux de sa robe de chambre. On eût dit le fatal Antonio, le moine de Lewis, allant au rendez-vous donné par le faux Rosario dans sa cellule. Murillo n'a jamais imaginé de plus chaud coloris. Le comte jeta un coup d'œil dans la glace , et véritablement la réflexion de ce regard noir et rapide eût rempli de terreur et d'amour une imagination romanesque. La glace était profonde, l'homme était beau, la nuit silencieuse ; un frisson plissa l'air de Tappartement.
« Il est temps! i dit le comte de Madoc.
Il s'avança alors vers la porte de l'escalier dérobé, l'ouvrit avec Tune des deux petites clefs sans causer le moindre grincement au papier, et s'enfonça dans une spirale obscure. Dix-sept marches contournées en éventail glissèrent sous ses pantoufles
de velours; bientôt il ne lui resta plus à franchir que Tobslacle de la porte derrière laquelle reposait avec confiance la femme la plus belle des trois royaumes. La seconde clef glisse dans la serrure , elle tourne avec moins de bruit que si le comte Teût tournée dans Teau. La porte s'ouvre un peu , mais si peu qu'elle s'ouvre, elle laisse cependant échapper une lueur mystérieuse et un courant de ce tiède parfum de vie et de volupté qui est comme la respiration de Tappartement d'une jolie femme. Le comte s'arrête un instant pour agrandir l'ouverture de la porte, il passe de profil et il est dans la chambre de lady Glenmour, à six pas du lit où elle repose.
Le lit de lady Glenmour s'allongeait sous une alcôve qui ne faisait point face à la porte secrète qu'il venait d'ouvrir avec tant de précaution et de bonheur; en sorte qu'il put gagner Tun des côtés de la ruelle avant de se placera l'entrée de l'alcôve. Cette tactique nécessaire était protégée par une des tombées des rideaux blancs et jaunes qui descendaient royalement du dôme suspendu sur la tête de lady Glenmour. 11 est inutile de dire que le comte de Madoc , ce roi des Dangereux , n'éprouvait aucune émotion en passant par tous les incidents de cette teniative hardie , si ce n'est la crainte de ne pas réussir. Sa main effleure les rideaux ; il suit ce mur mouvant sans Tagilcr jusqu'à l'endroit où il
S'ouvre comme un manieau ducal pour laisser passer les pieds du lii. Le comie csi arrivé, le yoda en face de Tatcôve ; il avance curieusement la lete pour s'assurer que lady Glenç.our dort... Il aperçou de l'autre côté de la ruelle un pistolet dirige sur lu.. La lueur de la lampe de nuit en mouillait le canon. Ce pistolet, c'est Tancrède qui le lient , et qm le Uent d'une manière à ne pas permettre le moindre doute sur la fermeté de ses intentions.
Les deux jeunes gens se regardent ; leurs yeux , allumés dans l'ombre , ne se quittent pas ; ils se croisent à la distance seulement du lit qui les se-
^' Le regard de Tancrède , clair , fixe , résolu ,
disait : . u m., ir^
. Si vous avancez d'une ligne , je vous brûle la
cervelle ; vous êtes mort. » . . j-
Celui du comte de Madoc , non moins bard. ,
semblait répondre :
, Je ne bougerai pas d'ici , soyez-en sur , malgré la balle que j'aperçois dans le creux de votre pistolet. •
LFS DEUX REVEtLS.
C'est entre ces deux cariatides terribles, que la belle lady Glenmour, qui n'avait pas prévu celte double visite, dormait paisiblement. Elle était fraîche et souriante comme Eve à son premier sommeil. On eût dit que l'ombre d'une vigne jouait sur son front. Un de ses bras, à demi nu, s'enfonçait dans une peau de tigre jetée sur son lit; i^autre bras était mollement passé derrière sa tête, et sa bouche, qui s y appuyait, s'était à demi ouverte sous cette pression, qui laissait voir la rangée étincelante de ses dents et Tintérieur rose de sa bouche, comme une belle pêche ouverte par le soleil de septembre laisse
Toirla pulpe aurore de sa chair parfumée. Une boucle de ses cheveux était détendue, et cette flamme noire courait sur sa joue et venait lécher son menton. La pâleur du sommeil la faisait plus belle encore; ses longs cils paraissaient bleus sur cette chair blanche et pure- La situation était délicate et suprême entre les deux jeunes gens. Point de milieu possible. Il fallait à fin de compte que l'un des deux fût un assassin ou Taulre un lâche. Si Tun avançait, Taulre tirait; et s'il reculait, c'était un lâche.
Tancrède, qui, malgré son courage, était un peu fat, comme on Test toujours à son âge, se mit à sourire avec une supériorité impatientante.
Le comte de Madoc lui renvoya son sourire avec pitié.
Tancrède redoubla de raillerie.
Le comte de Madoc redoubla de mépris.
Mais ils ne bougeaient ni l'un ni l'autre.
L'arme ne variait pas non plus d'une ligne.
Tancrède, au bout de quelques minutes, fit signe de la main gauche au comte de Madoc de regagner la porte par où il était venu, et qu'il aurait la générosité de l'épargner.
Le comte de Madoc, blessé de cette compassion outrageante, écarie brusquement le rideau et marche vers le haut du lit.
A rinslant même Tancrèdc arme son pistolet ; le double ressort d'acier fait entendre un coup sec ; le coup va partir.
Madoc s'arréle, mais c'est pour opposer un pistolet au pistolet de Tancrède. Hélait armé, lui aussi. Il pose son doigt sur la détente : ils vont se tuer tous les deux. Ce lit de tulle et de satin va être couvert de sang... Quel réveil pour lady Glenmour !
Tout à coup un troisième personnage sombre, difforme, obscur, iiulislinct, bideux, s'élève soudainement du pied du lit entre les deux jeunes gens qui, à cette apparition, reculent tous deux d'épouvante ; mais pas assez vile cependant pour que le fantôme velu ne saisisse d'autorité le pistolet du comte de Madoc. C'est Maracaibo, le singe gigantesque de lady Glenmour, celui qui couche toujours aux pieds de son lit et qui s'est dressé sur ses pattes ayant senti remuer près de lui.
11 s'est éveillé et le voilà !
Sur l'un et sur l'autre des jeunes gens il darde le fluide jaune de ses yeux ; il se ramasse ensuite sur sa croupe nerveuse et velue, et entre ses bras, durs comme une corde de fer, il est prêt à étrangler jusqu'à ce que mort s'ensuive celui qui fera un pas, un geste de plus. Ses deux longs fléaux de bras se joignent ensuite, et Maracaibo est aiors un singe plus un homme. Il serre, il élreint par le tube le
212 LES DEUX BÉVEILS.
pisiolet qu'il a pris et le soulevant sur sa lêle, le rejetant en arrière pour en décupler la pesanteur, il menace de briser le crâne du comte de Madoc. C'est à lui qu'il en veut ; a lui qui l'a si souvent raillé, battu , souffleté. Sa pose est burlesque et sinistre, sa grimace bouffonne etsaianique, sa menace est la mort. Encore une seconde et il va piétiner avec mille ricanements sur un cadavre.
Ce silence animé a ému l'espace ; lady Glenmour fait un brusque mouvement; elle ouvre les yeux. Mais Tancrède souffle sur la lampe. Tout tombe et s'évanouit dans une obscurité profonde.
« Qui est là ? demande en sursaut lady Glenmour. Mais qui est là? répète-t-elle avec effroi. Oh ! mon Dieu ! il y a quelqu'un ici... >
Elle sonne.
€ Venez, Pâquerette ! accourez ! »
Pâquerette vient, une lampe à la main.
i Qu'y a-t-il, madame?
— J'ai entendu du bruit dans la chambre... j'ai eu peur... regardez bien... cherchez...
— Il n'y a rien; mais je ne vois rien, madame, dit Pâquerette après avoir parcouru la chambre en tous sens. Maracaïbo est couché à vos pieds.
— Allons, c'est que j'aurai rêvé. C'est bien. Allez vous coucher, Pâquerette. »
Voici ce que se dit Tancrède quand il fut remonté
LKS DEUX RÉVEILS. 115
€ Je lucrai cet infâme sir Archibald Caskil ce malin avanl le déjeuner ; ma faute envers lord Glcnmour en sera du moins plus légère ; et s'il me tue.., je Taura; effacée . >
Quant au comte de Madoc, son très-bref et trèsfroid monologue se réduisit à ces mots :
« Mon coup a parfaitement réussi, à l'accident près de ce maudit singe. J'ai voulu être vu au milieu de la nuit dans la chambre de lady Glenmour ; j'y ai été vu. >
« Ainsi donc, s'écria le marquis de Saint-Luc, le comte de Madoc comptait rencontrer quelqu'un dans l'appartement de lady Glenmour?
— Il avait tout arrangé pour que cela arrivât , répondit le chevalier De Profundis. En provoquant l'attention timorée du docteur, en parlant devant lui à lady Glenmour de sommeil, de fausse clef, de voleurs, il était sûr que Patrick préviendrait Tancrède, ce qui avait ou lieu, et que Tancrède à son tour aurait sans cesse l'oreille au guet pendant la nuit. Vous voyez s'il s'était trompé.
— Mais dans quel but le comte de Madoc commettait-il celte imprudence calculée?
— Dans quel bul? D'abord pour que lord Glenmour le sût, et ensuite vous allez connaître pourquoi. i>
Le lendemain malin le faux sir Archibald Caskil
LÉOH GOZUR. — 2» la
et Tnncrècle se rcnconlrèrent comme d'habitude au salon quelques minutes avant le déjeuner. Tancrède, sans perdre de temps , alla le regard en fureur vers sir Archibald Caskil et il lui dit tout bas en frémissant :
« Monsieur, j'ai à vous parler.
— Moi aussi , répondit le comte de Madoc en souriant.
— Mais tout de suite.
— Moi aussi, mon ami.
— Sortons. »
Sur le perron, sir Archibald Caskil dit à Tancrède en allumant un cigare :
« Voulez-vous me permettre, mon cher Tancrède, de parler le premier?
— Parlez, monsieur.
— Je vous ai surpris cette nuit, aventureux jeune homme, dans la chambre à coucher de lady Glenmour. Chut!... c'est très-bien !..,
— Monsieur!..,
— Je ne vous demanderai pas le motif qui vous y appelait.
— Monsieur! la plaisanterie est un peu trop forte !
— J'ai toutes les discrétions, mon jeune ami. C'est hardi ! ma foi!...
.— Monsieur ! je vous dis !..»
LtS DJîUX IIÉVEILS. 2J5
— Mais je vous excuse ; car j'espère que vous recommencerez.
— Monsieur! à la fin !...
— Celte nuit, quand j'ai entendu du bruit sur ma tète, continua paisiblement le comte de Madoc, j'ai cru qu'un voleur s'était introduit cbez lady Glenmour. Je suis monté aussitôt par l'escalier dérobé...
— Vous aviez donc une clef de cet escalier? interrompit Tancrède.
— Et vous en aviez une aussi, il paraît, répondit sir Archibald Caskil. Mais moi, j'avais trouvé la mienne derrière une malle... par hasard... Je ne vous demande pas comment vous avez eu la vôtre. Je monte donc par l'escalier dérobé , croyant toujours surprendre un voleur ; mais je vous vois et je change aussitôt d'avis. Je me suis dit que je n'avais pas atTàire à un voleur. Une autre fois... je ne me dérangerai plus.
— Mais, monsieur, c'est vous, au contraire, qui vouliez,... s'écria Tancrède à bout de patience.
— Moi !... je voulais !... qu'est-ce donc que je voulais?... Quoi? voler lady Glenmour?...
— Non, mais abuser...
— Abuser de quoi ? quand c'est vous que je surprends chez elle. Tenez, continua le comte de Madoc, acceptez les choses couime elles .sont. Vous
aimez beaucoup lady Glenmour el vous avez lenlé la petite séduction nocturne. Allons donc !
— Mais, monsieur, je vous dis encore une fois...
— Cher Tancrède, la défense est inutile. N'êlesvous pas descendu le premier, avec une fausse clef, dans la chambre à coucher de lady Glenmour? Raisonnons un peu. Quel est de nous deux celui qui a surpris l'autre ? D'ailleurs lady Glenmour est à déjeuner : voulez-vous que nous allions lui poser celle simple question, qui terminera tout? »
Tancrède se croyait trop aimé de lady Glenmour pour accepter une proposition qui les aurait trop embarrassés tous les deux.
€ Vous voyez donc que j'ai votre secret, s'écria le faux sir Archibald Caskil; vous aimez passionnément lady Glenmour. Je le sais depuis trois mois, et vous me l'avez prouvé celle nuit. Comptez sur la discrétion d'un honnêle homme aussi simple que moi. >
La colère de Tancrède fut littéralement étouffée entre son embarras et sa confusion.
« Mais venez donc déjeuner, messieurs, cria lady Glenmour du fon(J de la salle à manger. J'ai un rêve à vous raconter, oh! un rêve affreux... Venez donc ! »
Les deux jeunes gens rentrèrent dans la salle à manger. Tancrède était consterné.
LES DEUX RÉVEILS. Ul
Quand lady Glcnmour eut fini de raconter son rêve qui se composait, on le suppose, de deux ombres, d'un singe, d'une lampe éteinte, Patrick se pencha vers ïancrède et lui demanda tout bas :
i Mais n'est-ce qu'un rêve ?
— Ce n'est qu'un rêve, répondit Tancrède.
— Cependant... murmura Patrick.
— Docteur, je vous l'assure, ce n'est qu'un rêve. > < Maintenant il est aisé de comprendre la ruse
du comte de Madoc, dit le marquis de Saint-Luc. En prouvant à Tancrède qu'il savait son amour pour lady Glenmour, il pouvait désormais agir librement sans lui porter ombrage. Tancrède demeurait convaincu que le faux sir Archibald Caskil n'était monté dans la chambre de lady Glenmour que parce qu'il avait enîendu du bruit : et lui Tancrède était ainsi tombé dans le piège qu'il avait tendu à un autre sur les indications du docteur Patrick, décidément visionnaire au premier degré, aveugle ennemi au moral comme au physique de l'honnête sir Archibald Caskil.
— C'est parfaitement cela , ajouta le chevalier De Profundis ; et maintenant il importait à sir Archibald Caskil ou au comte de Madoc d'agir vite, très-vite ! car le temps pressait : il fallait qu'avant dix jours lord Glenmour fût déshonoré.
— Vous oubliez, dit le marquis de Saint-Luc,
^18 tÊS tfkVX RÉVEIL*.
que dans moins de huit jours la letlre de la reine d'Angleterre arriverait, et qu'une fois le divorce prononcé, le comte de Madoc n'avait plus aucune raison de perdre cette femme, puisqu'elle ne serait plus celle de lord Glenmour.
— Je nati pas otiblié cette lettre, monsieur le marquis, mais quand elle arrivera, c'est au comte de Madoc qu'elle sera remise par urt domestique gagné, et le comte de Madoc la mettra dans sa poche.
— Ainsi, voilà Tancrède et le docteur Patrick, qtli n'agissait qtt'afvec l'aide de Tancrède, compléteirtent hors d'état de nuire au comte de Madoc?
— Peut-être, monsieur le marquis. Attendons.
— Cet homme, en vérité, me fait peur. Don Juan, du moins, déshonorait pour son plaisir, et votre comte de' Madoc pour sa vengeance.
— Ptesté à savoir, reprit le chevalier De Profundis, si la vengeance, pour certaines âmes, n'est pas le premier des plaisirs. Avouez, du reste, que lord Glenmour l'avait cruellement rendu ridicule. Ce ïi'éfait, après tout, qu'un combat à armes égales.
■=— Mais empoisonnées, chevalier.
— Oui, mais égales, i
Fort peu satisfait avec faison des éclaircissements qu'il avait reçus de Tancrède à l'occasion du rête de lady Glenmoufr, rêve trop tttéié à des détails
LES DEUX RÉVEILS. filO
réels pour n'être rien qu'un rêve à 8cs yeux, Patrick alla sans Iransiiion au but alarmant de ses doulcs.
Dans la journée il prit à part lady Glenmour et il lui dit :
« Milady, vous avez rêvé la nuit dernière qu'on crtfrait dans votre chambre à coucher?
— Oui, docteur, mais je n'y pense plus.
— Et qu'un voleur à l'aide d une fausse clef s'y introduisait?...
— Oui, mais c'est passé...
— Que ce voleur se tenait près de votre lit?
— Je vous l'ai dit ; pour quel motif revenir?...
— Qu'il éteignait votre lampe?
— Laissons cela.
— Vous ne rêviez pas, milady.
— Allons, docteur... vous voulez m'effrayer...
— Non, milady, sur mon honneur...
— Et qui aurait osé s'introduire dans ma chambre ?
— Quelqu'un qui est chez vous...
— Ce n'est pas possible... Patrick !
— Sur votre honneur, milady, c'est quelqu'un c[tii est chez vous.
— Et pour me voler ?
— Non, milady, pas pour vaus voler.
— Encore plus impossible!... Ah!... Et qui 1
J20 tES DEUX RÉVEILS.
demancb impélueusemenl lady Glenmour toute rou-e de la pudeur anglaise.
Lun jeune homme; j'ailendrai pour le nommer que vous l'ayez nommé, milady. »
Croisant son chàle sur sa poitrme, lady Glenmour
s'écria I
< Tancrède aurait osé !... Maïs ce serait sa mort,
si lord Glenmour le savait !... Je ne le verrais plus
de ma vie... .,.-.„
— Milady, ce n'est pas ïancrede qui s est introduit la nuit dernière dans votre chambre à cou-
cliGr
J Ce n'est pas Tancrède !... J« ne soupçonne
pas alors... je ne devine pas... balbutia lady Glenmour, qui passa graduellement en une minute de la pudeur à rétonnemenl, de l'élonnement à la curio-
site. ,. r, . • ,
- C'est un autre jeune homme, dit Patrick.
— Mon Dieu ! docteur, dites-moi vite son nom. Ces énigmes m'impatientent.
C'est sir Archibald Caskil...
— Âh ! l'excellente plaisanterie. . . Lui ! docteur, c'est vous qui rêvez en ce moment.
— Milady, c'est lui-même, sir Archibald Caskil, qui a osé pénétrer dans votre chambre. . .
Tenez, docteur, je vous ai laissé dire jusqu ici, ^nais je n'ai qu'une simple observation à émettre
pour renverser voire acte craccusation. Mon rêve est un revc ou non, n'est-ce pas ? Si c'est un rêve, je n'ai rien à supposer, tout est dit : si, au contraire, c'est une réalité, il y avait évidemment deux hommes au lieu d'un dans ma chambre à coucher, car j'en ai vu deux : et quel serait alors le second? >
Là-dessus lady Glenmour partit, laissant le docteur Patrick atterré.
« En elfet, se disait-il, quel serait le second des deux hommes, si le premier est sir Archibald Caskii?... Tancrède? Mais Tancrède dit que c'est un rêve... Oh ! mon Dieu ! s'écria le docteur, je perds donc tout à fait la tête ! i
Quelques heures après sa conversation avec lady Glenmour, et quelques instants seulement avant de quitter le château pour aller s'installer, avec toute la maison, dans l'appartement de la rue de Rivoli, le docteur Patrick reçut une lettre de lord Glenmour. Pâquerette , la lectrice confidentielle , fut aussitôt appelée pour la lire...
< Venez, mon enfant, venez me rendre encore un service,
— Quoi donc, docteur?
— Lisez- moi cette lettre de lord Glenmour. > Pâquerette n'ignorait pas qu'elle était de lord
Glenmour ; elle avait vu le facteur porter la lettre,
et elle l'avait suivie de main eu main jusqu'à celles du docteur.
« Mais comme vous avez la voix souffrante et fatiguée...
— Je suis venue si vile.
— Vous êtes malade, Pâquerette, et celte lecture vous fatiguerait...
— Oh! non, docteur, bîefi au contraire...
— Comment, au contraire ?
— Cela me distraira... je veux dire... > Pâquerette tendait toujours la main pour prendre
la lettre de lord Glenmour.
c Voyons ce visage, approchez, vous savez que je vois avec les mains... Pauvre enfant, dit le docteur en promenant lentement ses deux fflains ouvertes sur le front délicat et flétri de Pâquerette, sur l'arcade saillante de sesyeux, sur les pommelles de ses joues et les arrêtant ensuite au cœur; pauvre enfant ! vous n'avez pas voulu vous soigner, et... il est trop tard maintenant, se dit-il mentalement.
— Ne parlons pas de cela, docteur...
^— Mon enfant, il faut que vous retourniez bientôt en Angleterre.
— Jamais ! docteur.
— Il faiit partir, vous dis-je, dans huit jours, demain si c'est possible : l'air des mont^fgnes ! l'air
lES BÇUi: 'réveils» 225
— Impossible, docteur; je veux rester ici, je veux rester.
— Je dirai voire état à lady Glenmour...
— Docteur, par pitié! par pitié! ne lui dites rien ; elle me ferait partir !...
— Jie ne lui dirai rien ; mais dès notre installation à Paris, vous vous mettrez au lit, et nous commencerons un traitement rigoureux. Vous entendez, Tancrède aujourd'hui me lira cette lettre...
— Docteur, je vous en prie à genoux, que ce soit moi qui la lise ; et ensuite je serai très-malade si vous Texigez.
— Allons, lis-la, dit le bon docteur en relevant la pauvre créature qui se mourait d'amour; lis-la... mais bien doucement... >
Et Pâquerette, dont les palpitations redoublèrent, lut aussitôt :
i Que viens-je d'apprendre , cher Patrick ? le I comte de Madoc est à Paris ! >
Patrick , de ses deux poings fermés, frappa violemment sur la table.
Continuez, Pâquerette... Il est à Paris !... Continuez!
f Comprenez-vous tout ce que m'inspire de justes
c craintes la présence de cet homme que je croyais
« pour longtemps, pour toujours disparu de la
« scène du monde?... Il est à Paris, et je suis à
€ Londres ! Heureusement que je n'y suis plus que
c pour huit jours... Ces huit jours vont me sem-
c hier huit éternités... Comment est-il à Paris?...
f Devinez-vous pourquoi?... 11 y est, voilà le, fait...
€ On Ta vu, et vous n'en savez rien, mon ami !...
€ Comment n'en savez-vous rien?... Il est vrai que
a je ne vous ai pas prévenu de son arrivée... Est-ce
c que je la prévoyais?... Oui, on Ta vu à Paris,
€ et l'on ne se trompe pas sur le signalement d'un
c pareil homme... j»
€ Le comte de Madoc est à Paris! j répétait avec inquiétude Patrick qui aurait voulu ne pas interrompre, et qui, par ses exclamations brusques et involontaires, arrêtait à chaque mot Pâquerette, fort étonnée aussi de son côté, car elle ne savait pas le premier mot de la cause de cette crainte inspirée par le' comte de Madoc.
€ D'ailleurs, poursuivit-elle, ne cachant pas son « nom, il se montre partout avec Téclalde son luxe, « la distinction oris^inale de ses belles manières. On € l'a rencontré récemment à l'Opéra, aux italiens, c dans les plus hautes réunions, aux bals des am-
LES DEUX RÉVEILS. 22îi
i bassatlcs... 11 s'est mis enfin au-dessus, il paraît, c de rininicnse ridicule que mes derniers égare-
< raenls de jeunesse lui ont atliré. >
Ici le docteur poussa un soupir, auquel Pâquerette répondit par un autre soupir parti du fond du cœur, c Allez toujours, mon enfant... »
€ Vous ne supposez pas , cher Patrick , qa il a
« découvert ni même cherché à découvrir notre
f retraite à Villed'Avray ; il nous croit sans doute
< aux environs de Lisbonne où j'avais fait courir le
< bruit que j'étais avec lady Glenmour. Lady Glen- « mour a dû sans doute entendre parler de lui au € château , quoiqu'elle y ait vécu fort retirée de- « puis mon départ... Qu'a-t-elle dit?... quVt-elIe « pensé?... Mes appréhensions, je le gage, vous c semblent exagérées... >
Patrick fit un signe de tête négatif.
€ ...Tant mieux ! je voudrais qu'elles le fussent « encore davantage... On m'assure, du reste, que « le comte de Madoc se montre encore plus froid
< et plus réservé qu'autrefois à Londres... II est c vrai que celle froideur ne Ta jamais empêché de f réussir. Mais il a surpris moins avantageusement,
IKOH GOZLAN.— 2. 20
2^6 LES Ï)EIJX ftÊVftlLS.
« dit-on^ les femmes de Paris par ce bon ton gla- « cial, celte dignité hyperbolique qu'il apporte dans < ses manières... j>
Pâquerette était étourdie de cette énigme déroulée avec tant d'émotion et de peur par lord Glenmour... D'elle, pas un mot encore... Elle attendait toujours la ligne qui renfermerait son congé pour avoir osé écrii^ à son maître.
Mais pourquoi, je me le demande encore, est il à Paris? Après tout, pourquoi n'y serait-il pas?
c Paris n'est-il pas le rendez-vous banal du monde
c entier? Je me dis cela... Tenez, docteur, j'aime-
c rais mieux, ma parole de gentilhomme, recevoir
f dix boulets rouges dans les œuvres vives de ma
€ frégate , la voir démâtée de tous ses mâts que
€ d'apprendre que le comte de Madoc est à Paris,
c à quelques lieues de mon château, à quelques pas
< seulement de notre porte bientôt; car je calcule c qu'aujourd'hui ou demain vous serez installés « dans votre nouveau logement, à la rue de Rivoli.
< Le nom de cet homme me fait jaillir le sang au t cœur, aux yeux, au cerveau. J'y vois rouge ! Et i mes mains vingt fois plus nerveuses que de cou- € tume briseraient du fer comme une paille , je le « sens... Ciel et enfer! >
LHâ PBUX RÉVEILâ. 227
PâquercUe, bouleversée, s'arrêta. Était-ce bien rélégant lord Glenmour qui parlait? Était-ce là rhomme paisible, doux, qu'elle connaissait, qu'elle aimait pour sa figure suave, pour son caractère égal, pour sa voix d'ange? Sous le coup étourdissant de cet étonnement elle continua ;
€ Voilà la douzième plume que j'écrase depuis € que j'ai commencé cette lettre , dans laquelle je c voudrais mettre toute ma clairvoyance exercée,... a toute ma fiévreuse inquiétude,... toute mon ex- € périence infaillible,... toute ma colère... pour € vous les communiquer... i
Les bras de Pâquerette fléchirent détendus et brisés. Quel style! quel langage! quelle incroyable violence ! Il lui sembla recevoir un soufflet au cœur et un rire moqueur au visage. C'est à peine si dans son vertige elle chercha à deviner le motif de celle brutale colère,
« Voici en mon absence ce qu'il faut faire , mon f cher docteur, quoique au fond le péril ne soit € peut-êlre pas grave, imminent... Il faut... il faut € que je me repose un instant, mon ami, le sang € vient de me jaillir avec violence par le nez... € J'étouffe d'être si loin de cet homme qui est si
« près de VOUS... Si ce sang pouvait être le sien... »
« Votre voix s'éteint, Pâquerette, dit le docteur;
reposez- vous...
— Non, docteur ; plus tard je me reposerai. > Ce plus tard était d'une étrange mélancolie dans
la bouche de la désenchantée lectrice.
« Voici donc ce qu'il faut faire en attendant mon
I prochain retour : Prévenir lady Glenmour que le
« comte de Madoc, dont je lui ai parlé... dont elle
« m'a parlé... veux-je dire, esta Paris... Ensuite...
« Non ! non ! mille fois non ! Ne dites rien à lady
« Glenmour... c'est inutile... c'est peut-être impru-
i dent... Ah! j'y suis!... Ce qu'il faui faire, le
< voici... Ne laissez absolument pénétrer aucun
c étranger chez moi ; aucun ; entendez-vous ?... Et
« mort à qui résiste ! »
« Serait-ce de la jalousie ? Il aimerait à ce point lady Glenmour? pensa Pâquerette sans s'interrompre. En un instant toutes les angoisses et toutes les surprises. C'est juste! >
c Mais la précaution, i continua Pâquerelle eu lisant la lettre de lord Glenmour, « me semble bien < fausse, car comment, au premier abord, ne pas a reconnaître le comte de Madoc? Pareille sur- « veillance alors est à la fois odieuse et ridicule, c D'ailleurs, ce n'est pas le pistolet au poiug, le « poignard aux dents, que le comte de Madoc s'ini iioduirait chez moi... Les armes de cet homme « sont moins visibles et infiniment plus à craindre. .. i Elles sont dans son langage, dans ses regards mysc térieux, dans son art inlini d'entourer peu à peu
€ l'existence d'une femme et de la charmer, de
« l'envahir mollement par mille ondulations lentes,
< savantes, calculées, irrésistibles. Alors tranchons € la situation, puisque ce n'est pas chez moi que € le comte de Madoc peut me nuire, c'est ailleurs,
< c'est partout qu'il est à éviter ; à la promenade... « dans les salons... au temple... 11 importe [donc « qu'il n'approche pas de lady Glenmour... S'il en c approche, je le sens, elle est perdue... >
€ Et moi, et moi qui croyais qu'il n'aimait pas lady Glenmour ! pensa encore Pâquerette... Ce n'est peut-être que de l'amour-propre exalté.... >
<c Mais, allez-vous vous récrier, lady Glenmour
i n'est ni faible ni si peu digne pour céder ainsi
< aux attaques d'un jeune homme qu'elle ne connaît € pas ; et vous la jugez bien peu honorablement... « Vous avez raison, cher Patrick : c'est mal de i douter ainsi d'elle. Mais si vous connaissiez c comme moi le comte de Madoc !... mes craintes € vous paraîtraient moins injurieuses... L'art de € pareils hommes est de déplacer toutes les règles
< admises. Quand une femme est aimée et qu'elle € aime, sa chute est dans l'ordre ; mais quand une € femme n'est pas aimée et qu'elle tombe, il faut « croire qu'elle fléchit devant d'autres raisons dont
LA LOGK BBâ ITALIENS. âSI
« le secret échappe. Il échappe complètement € surtout... 1
Pâquerette étouffait sous ses palpitations ; elle lisait pour ainsi dire sa vie, son erreur et sa condamnation.
« Surtout, reprit-elle, à celles qui en sont dupes. € Après tout, ces hommes sont infiniment rares, € j'ai pu en être un... >
Les yeux de Pâquerette se fermèrent à demi, et ce n'est qu'à travers une voûte de larmes qu'un rayon continua à parcourir la lettre de lord Glenmour.
€ J'ai pu en être un... le comte de Madoc est un
c de ces hommes assurément... Les femmes vont
€ à eux comme l'eau suit fatalement la pente, le
€ fer l'aimant ; ils ne sont souvent ni plus beaux,
c ni plus aimables; ils sont quelque chose qu'on ne
€ peut pas plus dire qu'on ne peut dire pourquoi dans
t ce monde on est heureux, prince ou somnambule. >
€ Je vous disais bien que cette lecture était audessus de vos forces, interrompit le docteur, n'entendant plus Pâquerette... L'air vous manque...
Prenez un verre d'eau sucrée... Vous ne répondez pas?... Qu'avez- vous?... Pâquerette!»
Surmontant Thorrible oppression qui , tout à coup, lui avait éteint la voix, et comprimé la respiration, Pâquerette poursuivit :
« Ainsi donc, cher Patrick, je crois à la haute € vertu de lady Glenmour ; mais en attendant, ne i vous fiez pas, par tous les diables ! au comte de « Madoc. Le meilleur moyen de se mettre à Tabri « de ses projets, s'il en a... car tout ce que je dis « est peut-être un rêve... c'est de ne jamais laisser « sortir lady Glenmour toute seule, ni delà laisser n jamais seule dans le monde ; mais de la faire € constamment accompagner par deux amis qui en « valent cent. Vous devinez que je veux parler de c n^otre Tancrède, son chevalier d'honneur, et de notre brave , digne et excellent sir Archibald c Caskil. Un pareil ami n'a pas besoin de deux avertissements. Glissez prudemment deux mots dans l'oreille de ce cher Caskil; racontez-lui, si vous le jugez nécessaire, l'histoire de ma rivalité avec le comte de Madoc, et ne craignez plus rien... non, ne craignez plus rien de ce fameux comte, fût-il trois fois plus subtil et plus dangereux. Entre ces deux jeunes gens, Caskil et Tan- € crède, je laisserais aller sans crainte lady Glen-
luour an milieu crune contrée peuplée de Madocs, € Ainsi il est bien convenu, cher Patrick, que lady (îlonmour dont vous ne gênerez en rien la liberté sera, jusqu'à mon retour, toujours accompagnée de Tancrède et de sir Caskil. Le dernier seul s'en plaindra peut-être, car le brave jeune homme aime mieux son coin du feu, Thiver, et son grog au genièvre qu'une soirée du grand monde ; mais il est assez mon ami pour que je lui cause ce grave ennui.
< Je vous aurais épargné ces importunités-là si j'avais pu partir sur-le-champ pour Paris, mais j'ai encore huit jours à passer ici, et je ne sais pas trop pourquoi, par exemple. J'ai beau le demander, on ne me rend que des réponses évasives. î Ainsi donc, attention, vous, sir Caskil et Tancrède! C'est que lady Glenmour n'est pas ma maîtresse... Aurait-elle été ma maîtresse, je l'aurais disputée aux atteintes du comte de Madoc avec non moins de résolution et d'énergie! Et ne l'ai-je pas déjà conquise une fois sur lui ? Qu'il ne vienne pas après coup , je l'y engage , rôder en ennemi sournois autour de ma conquête ; qu'il se souvienne et qu'il tremble! Son ridicule saigne encore. Je sais défendre ce que j'ai conquis... Qu'il songe à ce que je lui ai laissé quand la rivalité nous a mis en présence de deux
%$é LA LOGE DES» ITALlBUd.
c femmes.. • J'ai eu lady Glenmour, et luî, qu'a f t-il eu? >
« Mon Dieu ! mon Dieu \ disait tout bas Pâquerette dans la désolation et le désenchantement de son âme; mon ange était un démon ! >
f J'ai tort de m'emporter, » conlinua-t-elle, reprenant d'un dernier soufile sa lecture, « de m'en-
i flammerà ces souvenirs du passé, quand je cherche
< à en prévenir, à en conjurer les derniers résul- € tats. Non , celte colère ne vaut rien. Les épées f qui tuent sont froides. Il faut être épée avec un € pareil homme. Je parle au moral. Je ne prévois i pas , grâce au ciel , de collision entre lui et moi. € Tout ceci, cher docteur, tous ces discours flotf tanls, décousus, extravagants, mêlés d'accenls f de colère et de confiance, tous ces emportements « que je ne puis réprimer à propos du comte de c Madoc, qui ne pense peut-être pas à moi, altri- I buez-les nettement, je n'en rougis pas, à mon I amour extrême pour ma femme. L'absence est « une fée : elle découvre le bien, elle guérit le « mal, elle fait oublier; oui, mais elle fait aussi € rendre justice. Elle éloigne et ramène. Lady
< Glenmour est belle, charmante, adorable, unii que ; je l'aime comme si je ne l'avais pas épousée
Là LOGK DES tTALlEHd. lîlSti
€ par dépît , pour ne pas mourir sous le coup du « ridicule que m'avait assené sur la tête le comte € de Madoc. >
La voix déjà si faible de Pâquerette diminua encore; elle fit un violent effort sur elle-même et poursuivit :
f Je Taime, docteur, tout bonniement comme si
< elle était la fille d'un marchand de gants de la € Cité, et comme si j'étais le fils d'un honnête mer- € cier. Je l'aime, non pas comme un gentilhomme, « comme un riche lord, ah bah! mais comme un « jeune homme qui a du sang dans les veines, du
< feu dans le cœur, comme un marin', mais pour € la faire sauter dans mes bras jeunes et robustes et I la laisser retomber dans mes bras; je l'aime pour c la montrer à mes côtés, au milieu de l'Océan, « sur le pont de ma frégate, en disant à mes mate- « lots : c Amis , voilà le beau temps à bord ! > Je
< l'aime pour la montrer avec fierté dans toutes les f contrées où le vent me poussera , et pour dire c aux étrangers: c Messieurs, voilà l'Angleterre ! > f Je l'aime, docteur, bon Patrick, comme un enf fani, comme un vieillard, comme tout. Allons! « Patrick, debout ! chapeau bas I le verre de wibky « à la main ! trois hourras partis du cœur pour ma c femme : hourra ! hourra ! hourra ! >
« 11 y est enfin venu, je crois, s'écria le docteur, son masque se détache. » .
La voix de Pâquerette diminua encore : ce n'était plus qu'une lueur de voix.
Où prit-elle assez de force , la malheureuse fille, pour terminer?
c Sacrebleu! docteur! sacrebleu ! prenez ma € femme par la tête et je n'en serai pas jaloux ; c pressez-lui le front entre vos deux mains et « embrassez-la dix fois chaudement pour moi, en « lui disant : a Votre matelot vous adore, ma belle € Flavie. »
c Je crois que vous aviez raison, docteur : il faut « être avec sa femme ce qu'on est; ni plus ni i moins : nous verrons cela à mon retour... Mais « d'ici-là, mille millions de tonnerres ! ayez toujours € le pied sur l'ombre du comte de Madoc, et votre « main sur son épaule.
« Tout mûrement pesé, ne communiquez rien de « cette lettre à lady Glenmour ; qu'elle ignore le « jour, le moment de mon arrivée. Je veux la sur ' < prendre, comme disent, comme font les bons f bourgeois de la Cité.
« Mon cœur à elle, à vous, à sir ArchibaldCaskil, f à Tancrède.
c Votre Glenmouc. i
hX LOGE DES ITALIENS. 257
Paqncrelle manqua de force pour ramasser la lettre qui lui tomba des mains. C'est machinalement qu'elle obéit à la voix des gens de lady Glenmour, rappelant de tous côtés pour monter en voilure. On quittait le château de Ville-d'Avray ; toute la maison se rendait à Paris.
En arrivant dans le nouveau logement, Pâquerette tomba évanouie. Sa puissance nerveuse, longtemps surexcitée , Tavait pourtant suivie et soutenue jusque-là. On attribua sa longue défaillance à la fatigue du voyage, au changement d'air, et on la coucha. Ensuite... ensuite, on la laissa, on l'oublia comme on en use d'ordinaire envers les domestiques. Ses premiers mois, en revenant à elle, furent ceux-ci :
t Ah! mon Dieu! j'ai un doute!., un doute horrible !.. celle lettre que lord Glenmour m'a donnée... à qui le confier?... »
« J'avais commencé à vous peindre la fameuse Mousseline dans son intérieur luxueux, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, lorsque vous m'avez interrompu fort à propos pour connaître l'histoire du major de Morghen. Maintenant il est temps, si vous y consentez, d'aller la retrouver et de vous la montrer conspirant avec le comte de Madoc, à qui elle doit en grande partie la magnificence de sa position, contre lady Glenmour et
LÉONGOZLiN. — 2, 21
9^6 li LOGE DEI3 ITALIENS.
riionneur de son mari. » Mousseline tenait depuis longtemps un bout du réseau où lady Glenmour allait être enveloppée , si une circonstance miraculeuse ne venait la protéger et la sauver. Après avoir partagé l'exil volontaire du comte en Italie, elle était revenue à Paris quelques mois après lui. Une riche dotation payait la part active et mystérieuse qu'elle prenait à ses sourdes menées; elle occupait le premier rang de sa classe équivoque. Rien ne lui manquait , ni chevaux , ni riche mobilier, ni nombreux domestiques, ni renies sur l'Éiat ; car, je vous Tai dit, fille de son siècle, Mousseline songeait sérieusement à l'avenir. Elle avait les plus grands vices et le plus bel ordre ; c'était l'inconduite la mieux réglée. Vous l'avez vu, elle avait un teneur délivres!.. Elle ne jetait rien par les fenêtres; il est une chose cependant qu'elle aurait désiré faire passer par cette voie, c'est son honorable famille, dont nous avons connu l'esprit et les mœurs pendant son séjour à Londres.
Elle s'était déjà débarrassée de son frère Félix ; mais il lui restait encore son père et sa sœur Eurydice sur les bras.
Mousseline était dans une colère furieuse contre son père (qui était aussi son cuisinier, s'il vous souvient), le jour même ou lady Glenmour prenait possession de son appartement de la rue Rivoli. Ce
jour-liï le comlc de Madoc qui, depuis longtemps^ avait palieniincut tracé ses lignes d'opération autour de lady GIcnmour, devait venir dîner chez Mousseline et ouvrir avec elle le siège dans la soirée. 11 avait promis de se présenter chez elle à six heures; il en était quatre, et son père^ sorti depuis dix heures n'était pas encore rentré. Comment dîner sans lui, le cuisinier de la maison? Elle l'envoya chercher chez ses confrères, dans les cuisines des environs ; aucun ne Tavait vu.
Enfin, à cinq heures, le vieux Trabucq arriva, mais dans un état qui prouva à sa fille que s'il n*avait pas perdu la vie, il avait beaucoup perdu de sa raison.
Cest dans ce même moment que vint le comte de Madoc. Il pria Mousseline de passer vite dans son boudoir, il avait à lui parler.
c C'est ce soir que nous commençons l'attaque , dit-il à Mousseline; lady Glenmour est à Paris.
— Elle est à Paris ! i s'écria Mousseline avec la ' joie féroce du pirate qui aperçoit blanchir une voile à l'horizon ; et dans ses yeux se peignit la même expression qu'elle y laissa voir le jour où elle dit sur la pelouse du château de Ville-d'Avray : Encore une vertu au sacl mot qui la révèle tout entière ainsi que celles de son espèce, ennemies acharnées de ce qu'elles nomment dédaigneusement une honnête femme. Ce mol leur cause des grincements de
dents; le Corse ne hait pas plus le Génois, le Portugais TEspagnol, que la femme déchue n'abhorre rhonnête femme ; sa haine irait jusqu'à l'anthropophagie. Mousseline caressa sa proie de la pensée, et dit en se campant en Romaine devant le comte de Madoc :
<( Eh bien, puisqu'elle est ici, me voilà. Qu'ailons-nous faire, comte ?
— Nous allons ce soir aux , Italiens.
— Est-ce qu'elle y sera ?
— Non ; mais après-demain...
— Mais alors?..
— Tout vous sera expliqué ; ne perdons pas de temps... Je viens vous dire le costume qu'elle aura après-demain soir , pour que vous en mettiez un exactement semblable aujourd'hui. Vous avez, n'estce pas ? un double de toutes ses robes?
— De toutes. Parlez. Dites-moi d'abord sa coiffure.
— Des torsades de perles dans les cheveux et des nattes rejetées très en arrière.
— Ensuite?
— Une robe de soie lilas avec de grands volants en dentelle noire.
— Très- bien !
— Une maniille pareille aux volants.
— Ensuite?
— Une parure d'émeraiulcs.
— Et le bouquet?
— Camélias et violettes de Parme.
— Dans une heure, je serai prête ; j'ai ici tout ce qu'il me faut. Eurydice me coiflera.
— Faut-il vous attendre?
— Oui... seulement..,
— Quoi?
— Je n'ai pas dîné, et je ne sais comment vous donner à dîner ; mon père...
— Eh bien , tandis que vous vous ferez habiller, je vais envoyer commander un dîner au Café de Paris ; nous dînerons ici quand vous serez prête.
— Du vin de Champagne frappé surtout.
— Nous en aurons.
— A propos, demanda-t-elle ; que faudra-t-il que je fasse aux Italiens ?
— Bien vous mettre en vue d'abord.
— C'est facile.
— Détourner le plus possible Tattention des spectateurs pour l'attirer de votre côté.
— Sans trop de scandale cependant?
— Un peu de scandale.
— Vous me direz quand il y en aura assez. Estce tout?
— Non.
— Quoi encore?
î!lt LA LOGE DES ITALIENS •
— Vous me compromettrez en parlant très-haut et en prononçant mon nom.
— Fiez-vous à moi pour compromettre.
— El enfin?
— Enfin être excessivement jolie.
— C'est déjà fait, i dit Mousseline.
Après avoir reçu la lettre de son ami lord Glenmour, le docteur Patrick se trouva dans la disposition d'esprit où à sa place nous serions probablement tous. Entre deux d«ingers, il fut entraîné à s'occuper du plus grand aux dépens de Tautre; il n'avait que des doutes plus ou moins graves sur les intentions du jeune négociant du cap de Bonne-Espérance» et Ton venait lui porter d'alarmantes certitudes sur les projets du comte de Madoc. Naturellement c'est sur le comte de Madoc qu'il lui importait de diriger toutes les forces de son attention au lieu de continuer aies tendre vers sir Archibald Caskil. Les diviser, c'était les employer sans profit. D'ailleurs, un géant commis le comte de Madoc réclamait toute la puissance et toute l'habileté de ses adversaires. Patrick ne vit donc rien de mieux que de suivre à la lettre les avis timorés de lord Glenmour à l'égard des mesures d'extrême précaution qu'il convenait de prendre pour garantir sa femme des pièges du comte. Il garda envers celle-ci le silence que son ami, dans un intérêt de surprise, lui recom-
LA LOGE DES ITALIENS. Ut
mandait crobservcr. En sorte quelatly Glenmour se raffermit encore dans Topinion funeste que lord Glenmour ne reviendrait plus, et que la réponse à la lettre adressée par elle à la reine était sur le point d'arriver. Elle se laissait vivre entre ces deux faits et conduire par les événements. Rien ne lui paraissait plus mettre obstacle à son habitude passionnée de recevoir sir Caskil dans son intimité, sir Caskil qu'elle n'avait plus à voir que pendant un très-petit nombre de jours. Lui, la France, que sa présence avait fini par faire aimer à lady Glenmour, Paris et ses fêtes qui commençaient aux premières lueurs des neiges de l'hiver, disparaîtraient bientôt de ses yeux comme un décor. Sa jeunesse était aussi une bien légitime excuse à cet attachement de confiance pour un jeune homme qui s'occupait d'elle tous les instants, sans diminuer jamais de gaieté, sans rien perdre de son naturel fougueux et entraînant, tandis que son mari se bornait à lui envoyer de froides parures de bal.
i Encore une soirée à passer avec lui, se dit-elle sous l'impression du môme sentiment de plaisir et avec la même pointe de regret , en montant , toute parée, en voiture, pour aller aux Italiens, entre Tancrède et sir Archibald Caskil.
— C'est vous qui avez voulu me conduire aux Italiens, ne l'oubliez pas, disait sir Caskil à lady GIcn-
unour pendant le trajet de Thôtel au théâtre ; vous avez entraîné Tours hors de sa tanière; et puis se penchant vers Tancrède, il ajoutait tout bas : ce II est convenu , cher Tancrède, que nous ne dirons pas à lady Glenmour que son mari nous a chargés de veiller de près sur elle , par crainte de ce comte de Madoc.
— C'est parfaitement convenu, i repartit Tancrède, et ironiquement il pensa : i Ce jeune homme ne se guérira donc jamais de sa naïveté? i
Quand lady Glenmour et ses deux jeunes cavaliers entrèrent dans leur loge, le spectacle était commencé depuis une demi-heure. De Télonnement produit par un bruit qui passe, la foule s*éleva à une surprise plus caractérisée en voyant la dame que le comte de Madoc accompagnait. Les immuables habitués semblaient la reconnaître pour l'avoir déjà vue l'avant-veille. On se serait mépris à moins. Celait le visage de Mousseline, sa même toilette, sa même parure. C'est bien elle : est-ce bien elle? Pour s'en convaincre, on attendait que la jeune femme ainsi lorgnée de tous les points de la salle recommençât ses licences de la dernière représentation. Car Mousseline, on le suppose, n'était point demeurée au-dessous des instructions qu'elle avait reçues du comte de Madoc. Elle s'était mise au balcon de sa loge comme au balcon de sa croisée , le
corps en nvanf, la lele jircsquo aii-clessns du parterre (pfelle all'ronlail avec une dédaigneuse impcVlinence. Elle avait causé tout haut, laissé tomber son bouquet sur les crânes aristocratiques de la galerie, redemandé toute seule, au milieu du silence général , un morceau d'ensemble très-insignifiant, et vingt fois prononcé le nom du comte de Madoc , assis près d'elle. 11 n'est pas une personne de la salle qui ne Teût remarquée. On ne parlait que d'elle et du comte de Madoc le lendemain à TOpéra. Eli bien , c'est avec cette femme bardie que deux joursaprèslemêmepublic des Italiens confondait lady Glenmour et la confondait à juste titre, grâce à cette ressemblance extérieure , œuvre perfide du comte. Ni elle , ni Tancrède , ne s'aperçurent d'abord .V qu'ils étaient l'objet de l'attention universelle ; mais le comte remarqua tout. Il était placé sur le devant de la loge à la droite de lady Glenmour ; Tancrède, qui occupait seul le second rang, était assis derrière elle. Il pouvait lavoir et de sa place elle pouvait le voir dans une des deux glaces latérales fixées aux deux côtés de la loge.
Ce n'est que dans la salle que lady Glenmour et Tancrède remarquèrent la riche et élégante toilette du comte sur laquelle leur attention ne s'était pas portée dans la demi-obscurilé de la voiture.
Voulant (|u'il n'y eût pas d'erreur, pas de doute
de la pari du public sur son identité, le comte de Madoc s'était habillé comme ravant-veille , eli était délicieusemeiit mis. A une époque effacée, où Ton ne peut citer ni la couleur d'une étoffe puisqu'elles ont toujours à peu près la même couleur, ni la finesse des broderies puisqu'on n'en porte plus» il devient Tort difficile de préciser la supériorité d'une toilette d'un homme sur une autre toilette. Cette supériorité est presque tout entière dans le» façons, la tournure, les mouvements, la grâce personnelle, la civilisation de l'individu. Cela suffit, il est vrai, pour qu'un homme soit très-différent d'un autre homme. Pour résumer les éloges écrits sur les lèvres attentives de toutes les femmes en voyant le comte, il faut se borner à dire qu'il jartagea avec lady Glenmour la surprise générale, non à cause de sa beauté, le comte de Madoc n'était pas réellement beau, mais à cause de l'excellence de sa tenue, de la noblesse et de la sobriété de ses manières, déjà célèbres du reste dans tous les clubs élégants de Paris. Ce soir-là, le comte avait trouvé le difficile secret de paraître encore plus distingué, tout en perdant cependant un peu de sa sévérité accoutumée. Il fallait qu'il fût encore un peu l'honnête sir Archibald Caskil pour Tancrède et pour lady Glenmour, déjà bien étonnés du changement opéré dans son extérieur.
L A LOGE BKS ITALIENS. «47
Nous avons dit que Tnncrèdc était placé au second rang derrière lady GIcnniour. Dans celle position, il la voyait parfaitement dans la glace latérale, malgré le comte placé entre elle et celte glace. Ses yeux n'en déviaient pas : aucun mouvement de lady Glenmour ne lui échappait. On jouait i Puritani; à chaque morceau amoureux de cet opéra qui en abonde, la lôle de lady Glenmour se tournait involontairement vers le comte de Madoc qui lui souriait avec une bonhomie tendre qui tenait un peu de sir Archibald Caskil, mais beaucoup plus en ce moment du comte de Madoc. Ce mélange adroit trompait sa confiance ; elle croyait ne s'associer qu'aux suffrages d'un homme sensible, au charme d'une belle musique, et elle s'enivrait avec lui d'une émotion triplée par les feux de la salle, l'influence de l'harmonie, et cette vapeur qui circule à longs flots , toute faite d'haleines jeunes , et du parfum des fleurs rares. Tancrède prenait pour lui ces regards humides et doux, timidement dirigés du côté du comte : il les suivait, il y répondait en dardant les siens dans la glace. 11 se fondait dans l'extase. i Comme elle m'aime ! comme elle éprouve la même ardeur que moi aux sons de cette musique divine; oui, c'est son existence et la mienne qui se rencontrent au fond du foyer lumineux de cette glace , où trois mille personnes se peignent, et où je ne
vois qu'elle et où elle ne distingue que moi , qne moi seul ! » Il se penchait vers cette ombre aimée , placée si près de la réalité , mais si près , qu il n'y avait entre Tune et l'autre , pensait-il, que l'épaisseur de sir Archibald Caskil. Sir Caskil n'était pas un obstacle, au contraire ; il servait merveilleusement au jeu de celte pantomime du cœur, qui se joue si souvent dans les loges de spectacle. Et comme la touchante musique deBellini, qui exprimait en ce moment un adieu, vint à redoubler la passion, la main gauche de lady Glenmour , tandis que sa main droite, couverte d'un gros bouquet , s'allongeait sur le rebord de la loge, tombait aveuglément, fatalement, chaste encore, mais vaincue, sur la main du comte , tout à fait cachée par l'ombre du bouquet et d'ailleurs placée sur ses genoux.
xxxvn
Tancrède q«i , dans la glace, ne voyait que h main chargée du bouquet , commit une des plus étranges et pourtant une des plus naturelles erreurs : il s'imagina que ce bouquet de camélias et de violettes de Parme, où l^dy Glenmour avait longtemps posé ses lèvres pendant la soirée, s'avançait vers lui, c'est-à-dire dans la glace, afin quil le vît et y cherchât une expression de ce qu'éprouvait pour lui lady Glenmour dans celte minute d'extase. Son illusion fut des plus complètes.
A dix-huit ans qui n'a pas de ces illusions? Ébloui, passionné , fou jusqu'aux larmes de cette
LÉON «OELàN. — 2, 22
250 TAINCRÈDE ET PAQUERETTE.
preuve d'amour dans un lieu où tout commande la retenue, Tancrède s'agenouilla à demi dans le fond de la loge et alla poser ses lèvres sur la glace, à l'endroit où la réflexion reproduisait le bouquet de lady Glenmour. Pendant ce temps, le comte de Madoc relevait la main de lady Glenmour et y posait ses lèvres. L'amour vrai baisait une glace, l'amour menteur embrassait la réalité. Triste vérité ! charmante allégorie!
Si Tancrède, de sa place, ou plutôt dans son attitude, ne pouvait pas voir le comte de Madoc, le public, qui était beaucoup moins amoureux et moins distrait, s'aperçut de la scène un peu galante entre le comte de Madoc et la jeune dame qui ressemblait tant à Mousseline , si toutefois ce n'était pas Mousseline elle-même. Les plaisanteries, les murmures ricaneurs de Tavant-veille recommencèrent sourdement, et alors lady Glenmour s'aperçut qu'il était question d'elle dans la salle. Tremblante de confusion, lady Glenmour se dit :
i Oh! mon Dieu! je me suis oubliée , on me regarde, c'est nous qu'on désigne; où me cacher ? j>
Tancrède n'avait rien vu, il ne voyait rien. Quant au comte, il se dit :
I Tout va bien ! »
Pour que tout allât encore mieux sans doute , il
TANCKÈDË Kl PAQUElUrHE. Toi
(lil, cinq minnies après, quand la rumeur de la salle conimeiH;ail à s'apaiser :
« Si nous nous relirions , niilacly, vous paraissez soufïranlc ?... >
Là seulement Tancrède sortit de sa léthargie... S'en aller, c'était le meilleur moyen de raviver le scandale.
« Oli ! oui, allons-nous-en, répondit ladj Glenmour, la chaleur nfincommode... j'ai besoin d'air...
— C'est moi, pensa Tancrède, qui suis cause de l'indisposition qu'elle éprouve ; j'aurai été trop hardi, trop imprudent... Oh ! quelle maladresse! i
Ils quiiièrent aussitôt le spectacle pour rentrer bien vite à rhôlel.
Lady Glenmour se retira à l'instant même dans ses appartements.
€ Je ne me trompais pas, se redit Tancrède, mon imprudence lui a déplu ; elle en a été blessée, offensée peut-être... J'ai tout perdu... i
Un moment après, le comte de iMadoc, qui ne perdait pas Tancrède de vue, s'approcha de lui et lui dit :
€ Vous n'ignorez pas, je présume, la cause de la rumeur qui nous a fait partir sitôt du spectacle?
— Je lignore... balbutia Tancrède.
— Vous ne vous en douiez pas?
aSa TANCRÈDE ET PAQUERETTE.
— Maîsnon... Est-ce que lui aussi m'aurait vu? pensa Tancrède.
— Écoutez-moï alors, mon cher Tancrède ; vous aimez passionnément, follement, lady Glcnmour, et cet amour effréné vous accompagne partout. Je vous ai suivi des yeux ce soir au Théâtre-Italien. j>
Tancrède pâlit.
€ Les leçons de morale, mon cher Tancrède , ne me plaisent guère ; mais les leçons de physique, qui se gravent davantage dans la mémoire, sont infiniment plus de mon goût. Voulez-vous recevoir de moi une leçon de physique?... Cette leçon, la voici : Vous, et tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles, sachez bi^n une chose fort importante, c'est que toutes les fois qu'on voit une personne dans une glace , on en est vu. Dans la glace de notre loge, aux Italiens, vous voyiez la moitié de la salle ; eh bien , par la même raison, la moitié de la salle vous voyait aussi... Elle vous a vu» quand vous avez posé vos lèvres sur la glace...
— Oh ! comment me faire pardonner de lady Glcnmour ? s'écria Tancrède, confondu par celte confidence qui ne lui permettait plus le doute sur ia publicité de son imprudence.
— Comment? enfant ; en lui demandant pardon, et en l'aimant toujours davantage... Mais allez
VOUS reposer, Tancrèdc... vous rêverez le bonheur...
— Tenez, sir Caskil, je vous ai méconnu... Vous êtes un excellent homme...
— Ah ! je crois bien... Mais allez vous reposer, mon ami.
— Encore un mot : vous croyez, sir Caskil , qu'elle m'aimera encore, quoique je Taie si gravement compromise?
— Axiome, mon cher Tancrède : Plus on compromet une femme, plus elle vous aime. ^
Le comte ajouta mentalement :
f Oui, pourvu qu'elle vous aime. )►
Tout le monde avait oublié Pâquerette depuis rinstallalion à Paris; elle seule n'oubliait pas : sa fatale maladie, au contraire, avait exalté chez elle, comme chez toutes les personnes qui en sont atteintes, les principales facultés de l'intelligence, la réflexion et la mémoire : aimer et se souvenir forment les deux moitiés des frêles existences qui s'éteignent en langueur. Pâquerette , dont le corps manquait de force pour se soutenir, n'avait jamais tant vécu par le cœur et l'esprit. Ardente et dévorée comme la sibylle antique, elle pénétrait , non pas dans l'avenir, mais dans le passé, qui n'avait plus d'illusion pour elle. Le vase de cristal était brisé ; l'eau et les mille couleurs qu'il renfermait
avaient fui entre ses doigts. Elle avait aimé ce qui n'existait pas ; elle avait adoré dans un homnne des apparences. Lord Glenmour, tel qu'il s'était montré à elle, tranquille et pur, était un mensonge, un mirage; un jour, après avoir beaucoup marché dans celte voie trompeuse, elle s'était trouvée, comme les voyageurs d'Orient, au milieu de l'aride désert. L'oasis verte et parfumée n'était que dans son cœur ; Glenmour la luait, comme le désert tue après avoir longtemps égaré. Qu'importe au désert? Qu'importait à Glenmour?
Elle se mourait donc de l'un des plus mystérieux amours qu'il y ait eu peut-être sur la terre ; d'un amour que celui qui l'inspirait n'avait jamais connu ni soupçonné ; d'un amour non pas simplement solitaire, mais qui avait eu, comme lous les amours terrestres, ses phases, ses rares beaux jours et ses tempêtes, mais en lui et sans écho.
Elle voyait si clair et si loin au fond du passé qu'elle ne put se défendre dans ses nuits d'insomnie de percer dans celui des autres. Et à l'occasion de cette lettre de lord Glenmour, son premier et dernier désenchantement, elle revint conduite par cette clairvoyance prophétique , sur bien des passages qu'elle n'avait pas d'abord remarqués.
Du doute traînant elle s'éleva par Teffet de sa perspicacité fébrile, jusqu'au dernier degré de cer-
TANCUEDE ET PAQUEUETTt:. 255
lilildc. Alors, avec un soupir qui alicslail la pureté et la noblesse de celle âme moricllcment blessée, car il lui était arraclié par rinlércl qu'elle portail à une femme qu'elle aurait pu sans crime ni aimer ni plaindre, elle lit demander Tancrède.
Depuis le relour de la campagne, elle n'avait pas quitié le fauteuil dans lequel elle achevait de consumer ses forces. C'est là qu'elle allendait un sommeil réparateur qui ne venait pas, en tressant des couronnes de fleurs ariilicielles avec d'anciennes parures de sa maîtresse. On sait qu'elle était excellente fleuriste. Elle avait peu maigri, malgré l'activité du mal ; mais son teint se recouvrait de joiu' en jour de la pâleur de la cire. Ses longs cheveux cendrés, défaits comme ceux des anges et mollement bouclés, se détachaient avec des luiances délicates sur le fond jaune-souci du vieux fautcuiL Le soleil se plaisait à venir la trouver à celle place. On dirait qu'il redouble de soins envers ceux qu'il n'a pas longlemi)S à voir. Il a des rayons de tendresse pour la lanlaisie du malade, comme il a des reflets brillants pour le casque du soldai. Le soleil est l'ombre de Dieu. Par moments, lorsque ses bras détendus fluiiaienl à i'abandoii le long de son corps, et que son visage, collé contre le velours du fauteuil, demeurait dans une inunobililé extatique , an nïilieu de celte clarté dorée qui renvelop|)aii, elle
ressemblait à une de ces admirables peintures de Seheiïer, le peintre de Marguerite.
Elle attendait Tancrède dans Timpalience si inquiète qu'ont Ions ceux qui voient le temps leur écbapper.
C'était le lendemain et dans la matinée du jour où Tancrède s'était proclamé le plus heureux des hommes pour avoir effleuré du bout des lèvres dans une glace Tombre du bouquet de lady Glenmour. Il se berçait encore au milieu des plus jolis nuage* roses, quand un domestique vint lui dire que Pâquerette désirait lui parler.
Il monta aussitôt à la chambre de Pâquerette, et tes deux jeunes gens se trouvèrent encore une fois en présence comme à Ville-d'Avray , mais dans la position inverse. Pâquerette était assise, nyalade, au fond d'un fauteuil, et Tancrède était debout près d'elle, rayonnant de santé et de bonheur.
« Que j'ai de regrets, que j'ai de reproches àm'adresser de n'être pas encore venu vous voir, chère Pâquerette... mais les occupations... mais lady Glenmour... mais... >
Pâquerette s'arrêta quelques minutes pour s'assurer si sa résolution de parler était irrévocable.
« C'est de lady Glenmour que j'ai à vous entretenir, M. Tancrède.
— Parlez... je ne me doute pas... »
TAÎSCRÈDE ET PAQUERETTE. 257
Le fluide ningnélique empreint de crainte qui s'écliappail de Pàqueretle, courut frapper les nerfs deTancrède.
Il y eut à rinsiant un frémissement éprouvé et communiqué.
< Avant de parler, dit Pâquerette, je vous demande votre serment de chrélien de ne dévoiler à personne ce que je vais vous révéler. >
ïancrède parut fort étonné de la solennité de ce début.
« Recevez mon serment.
— Maintenant, joignez à ce serment votre parole d'honneur d'homme et de loyal marin.
— Je voivs la donne aussi.
— Ainsi, M. Tancrède, sur votre foi et sur votre honneur, vous jurez de ^ne confier à personne ce que vous allez apprendre de ma bouche.
— Je Tai juré.
— Eh bien , apprenez que sir Archibald Caskil est le comte de Madoe, dit Pâquerette.
— Le comte de Madoc!!! cria Tancrède en se précipitant sur le fauteuil de Pâquerette, et en plongeant son regard dans le sien pour voir si elle disait vrai ; allons donc !
— C'est le comte de Madoc, vous dis-je.
— Lui! le comte de Madoc !... Ah ! et je lui ai serré les mains hier... Lui chez lord GlenmourîEt
258 TÀNCRÈDE ET PAQUERETTE.
lady Glenmour!... Et pour... m?iis... ce n'est pas possible!... voilà une surprise!... Et personne ne s'en doutait! Depuis trois mois je le vois tous les jours... nous le voyons tous les jours... le comte de Madoc!... Mais il m'a joué! Oh! comme il m'a joué.c. comme il me joue encore... comme il nous a tous joués, le docteur... moi !... lady Glenmour... Mais il veut donc... Que veut-il?... Quelle hardiesse ! quelle insolence 1 Ce qu'il veut? Je le sais... lord Glenmour le sait! Quelle épouvantable clarté... quel homme!... Mais il a donc métamorphosé, changé son caractère , sa voix, ses goûts?... C'est un Protée... c'est... c'est le comte de Madoc... Mais il faut que tout le monde sache ici! partout ! que sir Archibal4 Caskil c'est le comie de Madoc!... >
Pâquerette l'arrêta :
« Et votre serment?
— Oui, mon serment... c'est vrai...
— Songez-y !
— Et vous ne m'en dégagez pas ?
— Non !
— Vous avez raison... je le tuerai sans le dire à personne, sans le dire à lui-même... Le secret sera bien gardé.
— Un assassinai?
— Peut-être.
TANCRÈUE ET PAQUIÎRETTK. 259
- — Oh ! Tancrcde !
— Adicii, P;\(|uerelle, adieu, merci!... > 11 revint sur ses pas.
« Vous ne m'avez pas dit comment vous saviez que sir Archibald Caski! était le comle do Madoc.
— Je le sais.
— Mais la preuve? car enfin , il l'autdes preuves.
— Je n'en ai pas.
— Mais?...
Pâquerette baisant à son lour la Bible, dit :
€ Je jure sur le livre saint que sir Archibald Caskil est le comte de Madoc. >
ïancrède ne voulut pas en entendre davantage pour être convaincu... Il sortit en criant :
< Malheur à lui ou à moi!... Tout se simplifie à merveille? s'écria Tancrède en marchant dans le feu de sa colère ; rien n'est plus aisé que la conduite que j'ai à tenir jusqu'au retour de lord Glenmour. Je ne quitterai pas sa femme. Le jour je serai près d'elle; la nuit je veillerai à sa porle. Je serai le double de son ombre; je marcherai dans ses pas. Et cela sans lacune, sans relâche, sans pitié pour les convenances, sans pitié pour elle, sans pitié... ajouta Tancrède en ouvrant le tiroir de son secrétaire, et en y saisissant deux pistolets chargés... et sans pitié pour le comle de Madoc Je ne l'assassinerai pas comme
360 TANCKÈDE ET PAQUERETTE.
je Tai dit; non! Mais s'il élève seulenieru ta voix pour railler mes incessantes importunités auprès de lady Glenmour, je lui réponds par un soufflet et je lui mets un île ces deux pistolets dans la main. Fût-ce dans la rue, fût-ce en voilure , fût-ce dans un salon; je lui laisse le choix de tirer ensemble ou de lui fracasser le crâne. ïl ne me refusera pas. »
C'est dans ces pacifiques dispositions que Tancrède descendit au salon. Lady Glenmour et le comte de Madoc y étaient ; ils avaient déjeuné ^ans lui, retenu par la confidence de Pâquerette. Un peignoir liséré rose et blanc enveloppait lady Glenmour qui, pour tout autre que Tancrède, montrait visiblement cet élonnement, celte douce stupidité, si Ton ose s'exprimer ainsi, écrite sur le visage des femmes coupables d'une faute commise la veille , d'une première imprudence. Celles-là sont marquées d'une empreinte particulière : elles ont comme un voile diaphane qui tient à la fois du blanc d'Espagne et de l'imbécillité.
Tancrède dissimula la crispation de ses nerfs, il boucla sa colère autour de son front sans jeter les yeux sur lo comte; il écoutait celui-ci qui discutait en ce moment avec lady Glenmour la toilette qu'elle choisirait pour aller le soir même chez la comtesse 4e Boulac , i une des deux vieilles femmes avec
TANCKÈDE ET PAQUERETTE. 261
larjuelic vous avez fait connaissance au château de Ville-(rAvrny, > dit le chevalier De Profundis au marquis d<^ Sainl-Luc.
M"® de Boulac donnait une soirée; elle avait invité lady Gleiimour, à peine installée, sans oublier Tancrède ni sir Archibald Caskil , Tami de la maison. Sir Archibald (Caskil assurait lady Glenmour (|u'elle n'avait pas de meilleur moyen de se distraire de la petite contrariété causée par Tévénement de la veille,... du reste déjà oublié comme tout s^oublie à Paris. Tancrède, ajoutait sir Archibald Caskil avec intention, était assurément de son avis ; il se joignait à lui, il n'en doutait pas, pour décider lady Glenmour, fort indécise, mais bien à tort. Tancrède, qui distillait sa rage en silence, ne répondait que par des monosyllabes secs, hachés. C'était une soirée un peu fanée, disait encore sir Archibald Caskil , mais les bonnes gens et les vieilles gens sont toujours de bonnes gens. On doit en prendre de temps en temps comme des eaux du Mont-d'Or.
Toujours même indécision de lady Glenmour, encore abasourdie de Tévénement de la veille, malgré les assurances de sir Archibald Caskil ; toujours même réserve de Tancrède , dont Tunique pensée ^tait celle-ci : « Je vois Tendroil de sa tête où je miserai mon coup de pistolet. >
4Ë0S CMI.AN. — 2. 23
a Ainsi, reprit le comte de Madoc en se levant, c'est convenu ; je ne disposerai pas de ma soirée en faveur de mes correspondants ; je la consacrerai tout entière à partager Tennui que vous craignez de rencontrer chez la comtesse de Boulac.
— Mon Dieu ! ce n'est pas parce que je crains de m'ennuyer à cette soirée que j'hésite à y aller... C'est parce que je n'ai pas en moi de disposition,... balbutia enfin lady Glenmour. Qu'en dites-vous, Tancrède ?
— Milady, vous n'avez d'avis à recevoir de personne... répondit Tancrède sans même lever les yeux.
— Quand j'en demande un pourtant...
— Je ne suis pas en veine de conseil ce matin, dit-il en se versant du thé.
— Alors nous nous en passerons, » reprit lady Glenmour, piquée de cette réponse un peu impolie. Puis se retournant vers sir Archibald Caskil, elle ajouta : « Sir Caskil, tenez-vous prêt à dix heures et demie ; vous m'accompagnerez ce soir chez M^^ de Boulac. >
Le comte de Madoc, en passant près de Tancrède pour sortir, lui dit tout bas :
< En vérité , je ne vous comprends pas ; c'est vous qui boudez , vous , qui êtes cause de la mauvaise humeur de lady Glenmour. »
Tancrède, se maîtrisant à peine, répondit avec un sourire aigre qu'il s'efforça de rendre charmant :
K Merci! mille fois merci ! sir Caskil, je vais réparer ma maladresse. Comptez-y. )»
Le comte de Madoc quitta le salon ; Tancrède se leva alors, et prenant la main de lady Glenmour fort étonnée de ce mouvement qu'elle ne comprenait pas après une réponse inconvenante, il lui dit :
c Milady, n'allez pas à cette soirée...
— Et pourquoi n'irais-je pas à cette soirée , s'il vous plaît ?
— Parce qu'il ne convient pas que vous y alliez.
— Et à qui cela ne convient-il pas? Est-ce à vous ? En ce cas, vous donneriez mieux des ordres que des conseils...
— Milady, ce n'est pas un ordre, c'est un avis.
— Il vient trop tard, monsieur.
— ^ Milady, encore une fois...
— Insisteriez-vous par hasard?...
— Oui „ milady. »
Lady Glenmour retira sa main ; elle ajouta :
€ Vous êtes libre ce soir de ne pas m'accompagner.
— Je ne profiterai pas de cette liberté , milady.
— Et moi je vous engage à en user.
— Je refuse...
•2C4 TANCRÈÎ>E ET PAQUERETTEo
— El moi j'ordonne ! monsieur , dit lady Glerirmoiir qui se leva pour s'en aller.
— J'obéirai donc, milady, répondit Tancrède en se laissant tomber sur le canapé, je ne vous accompagnerai pas... > Mais se reprenant aussitôt avec impétuosité. « C'est impossible! c'est impossible! ce que je dis là... Vous n'irez pas à cette soirée ou je vous y accompagnerai, milady. >
Étonnée de cette obstination inouïe de Tancrède^ lady Glenmour s'arrêta lièrement à la porte et le regarda... comme une jeune femme regarde un jeune homme en pareil cas.
Le visage caché dans ses deux mains, Tancrède^ consterné, murmurait. :
« Me recevoir ainsi^ quand je cherchais à la sauver ! Sa colère , son mépris , son indignation I A moi qui l'aime tant! à moi qu'elle aimait hier... Car cette soirée aux Italiens... ce bouquet!,.. A moi qui accours pour me mettre entre elle et le piège infâme où elle va tomber... mais elle n'y tombera pas ! Elle me défend de Tacconfipagner à cette soirée;... elle ne saurait pourtant me défendre d'y aller!... J'y serai... je serai partout... mes yeux ne la quitteront pas ; ils ne se débarrasseront pas non plus de cet homme dont un miracle m'a fait découvrir l'incroyable hypocrisie. Je le tiendrai toujours à deux distances t la première^ celle d'un
soufflet ; la seconde , celle d'une balle. Ah ! que n'ai-je pu dire à lady Glenmour ce que m'a appris Pà(|uereUe?... quelle lumière j'aurais jelée dans son esprit !... J'ai manqué de prudence... ma colère a percé... lady Glenmour a vu de;rimpertinence pour elle là oii il n'y avait que du ressentiment contre un autre... Elle a eu raison. Elle m'aime encore,.. Oh ! oui, elle m'aime encore... je lui dirai tout... tout ce que je pourrai lui dire sans violer mon serment... Elle me devinera, et je serai pardonné. Ah ! que cet homme s'éloigne, et je partirai aussi... un jour... plus lard... Partir! Cependant il le faut... Si lord Glenmour venait à savoir !... Est-ce que j'ai besoin qu'il sache pour me condamner?... Mais, j'ai une réparation secrète à lui offrir... je le vengerai avant même qu'il ait eu le soupçon du danger que sa femme a couru avec le comte de Madoc... i
Pendant plusieurs heures , Tancrède s'égara à travers ce labyrinthe de bonnes , de mauvaises , de passionnées raisons que plantent eux-mêmes , comme une forêt enchantée , autour d'eux les amants aux prises avec une brouillerie, une infidélité, une trahison. Quand il eut assez espéré, assez pleuré, assez souri, assez souffert, il se leva. Il était temps , la journée entière s'était écoulée. Il faisait iftuil. Les domestiques allaient mettre le couver!)
266 TANCRÈDB ET PAQUERETTE.
pour dîner... même le service était en relard, à cause de sir Archibald Caskil,qui, sorti depuis le déjeuner , venait de faire dire seulement qu'il ne dînerait pas à la maison , où il ne rentrerait que pour accompagner lady Glenmour à la soirée de la comtesse de Boulac.
Tancrède apprenant cela , dit aux domestiques de prévenir qu'étant légèrement indisposé il ne dînerait pas non plus.
A six heures il n'y eut donc que lady Glenmour et le docteur Patrick qui se mirent à table.
Le repas n'était pas gai quoique lady Glenmour fût déjà coiffée et à demi parée pour la soirée.
« Quelque pensée vous attriste ? docteur , dit la première lady Glenmour.
— Je viens de faire ma visite accoutumée à notre malade et son état m'inquiète... me désespère.
— En vérité ! »
D'une voix émue le docteur prononça ces mots : € Pâquerette est perdue..,
— Oh! mon Dieu!... Et il n'est pas de remède?...
— Je n'en connais pas, milady...
— Son mal a donc acquis bien vite de la gravité ?
— Il couvait depuis longtemps ; il a éclaté tout
a coup , quoique j'eusse déjà observé des symptômes d'un caraclèrc dangereux... Mais elle a négligé tous mes avis...
— Et pourquoi cela ?
— Ennui profond de la vie...
— Si jeune ! cela ne se conçoit pas. Et quelle cause a pu produire chez elle cette mélancolie?
— 11 est beaucoup de causes à ces maladies noires.
— Vous dites vrai , docteur... Mais on en guérit... le hasard... le temps... Moi-même, j'ai éprouvé... »
Lady Glenmour s'arrêta ; le docteur poursuivit : « Quand la cause est connue... quelquefois
Tart... pas toujours... peut parvenir... Mais il n'est
plus temps...
. — Alors vous supposez, reprit lady Glenmour
embarrassée, que quelque passion peut-être...
— Je ne dis pas cela, milady.
— Cette jeune fille est si sage.
— Elle aimerait , qu'elle ne serait pas moins sage...
— Sans doute , docteur, sans doute...
— Dans ce cas, reprit Patrick, la lutte entre le devoir et la passion expliquerait son mal.
— Vous croyez, docteur ? j
— Et amènerait la mort.
îftft TANCHÈDE ET PAQUERETTE.
— Grand Dieu ! s'écria lady Glenmour , qui étouffait depuis le commencement de ce dialogue, en apparence si indifférent, mais qui la faisait revenir pas à pas sur le plus périlleux et le plus déchirant sillon de son existence. Allez la revoir, je vous en prie, docteur, et dites-lui de ma pari... que je lui assure dix mille francs pour sa dot. Puisse la joie de cette nouvelle lui rendre un peu la santé! Allez, allez vite, docteur. »
C'est pensive et très-abattue que lady Glenmour alla ensuite compléter sa toilette. Elle ne descendit qu'à dix heures dans la soirée lorsqu'on vint lui annoncer que sir Archibald Caskil l'attendait au salon et que les chevaux étaient attelés.