XIJ
LA CKISE.
Pâquerette était seule; à côté d'elle veillait line lampe, dernière clarté qui avait frappé ses yeux sur la terre. Glenmour saisit la morte, la souleva, et après avoir éteint la lampe, il descendit furtivement avec son triste fardeau à Tappartement de sa femme. L'escalier était obscur ; tous les domestiques dormaient. On ne vit, on n'entendit rien.
Glenmour déposa la jeune morte sur le divan qu'occupait sa femme il n'y avait qu'un instant ; il alla ensuite vers l'alcôve de lady Glenmour , en écarta les rideaux...
€ Grand Dieu! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc
que j'aperçois sur ce canapé?... ce visage pâle!
— Plus bas, milady... vous avez promis d'avoir du courage. Ce cadavre esi celui de voire demoiselle de compagnie...
— Pâquerette!
— Morte cette nuit.
— Morte!... mais pourquoi, milord, ce funèbre spectacle offert à mes regards?
— Vos questions, milady, prolongeraient d'une manière nuisible à mon projet le temps fort restreint que j'ai à donner à son exécution...
— Mais que faites-vous, milord? que faitesvous?... de grâce !...
— J'ôle les diamants, les perles et les fleurs noués à vos beaux cheveux pour les nouer aux cheveux de la morte... v
— Mais, milord,,.. daignez me dire...
— Levez-vous maintenant, passez un peignoir et aidez-moi à habiller Pâquerette avec ces habits de soirée que vous venez de quitter...
— Une pareille bizarrerie exige au moins une explication... Jouer ainsi avec la mort !...
— Voulez-vous que je vous aide à vous lever ? > Forcée d'obéir, lady Glenmour, descendit d'un
pied effaré de son lit et commença avec des répugnances pleines d'effroi, des frémissements nerveux, des scrupules, pieux jusqu'à l'épouvante, la toilette
de la morle. Rude lâche ! Il fallut une heure à lady Glenmour pour coiffer, parer et j^'anler Pâquerette, qui fut digne ensuite d'aller au bal des fantômes.
€ Oh ! milord, celte grande profanation I..,
— N'est pas la dernière qui aura lieu pendant les vingt heures qui vont s'écouler pour vous et pour moi. Mais notre temps, je vous l'ai dit, est précieux. Rejetez vite la couverture de votre lit et pas de remarque, je vous prie, i
D'une main convulsivelady Glenmour renversa la couverture, et son mari ayant pris une seconde fois la morte dans ses bras , la porta et l'étendit dans le lit de lady G!enmour.
i Et vous allez, milord, me faire coucher maintenant dans ce lit ?... s'écria lady Glenmour, qui recula jusqu'à la porte.
— Non , mais sur ce divan...
— Pourquoi me coucherais-je ? Je n'ai pas sommeil.
— Il faut pourtant que vous vous couchiez et que vous ayez un sommeil profond, si profond, que vous soyiez aussi immobile que cetie jeune fille-là... c'est facile... Le docteur Patrick est aveugle. Pourvu que vous ne bougiez pas, il sera dupe...
— Dupe de quoi ?,.. Je voudrais vous compre.ndre...
— Milady , la morte avait ce foulard bleu autour (le la lêle; mettez-le, et couchez-vous, je le répète, sur ce divan. Plus vile! mais plus vite ! Elle tenait aussi dans les mains cette couronne de roses blanches.
— Milord, une seule question, demanda lady Glenmour qui se coucha sur le divan : votre projet est-il de me faire mourir ?... î
Pour toute réponse lord Glenmour posa énergiquement sa main gauche sur la bouche émue de sa femme; de sa droite il tira tant qu'il eut de force le cordon de sonnette placé près du divan...
Un valet de chambre répondit du fond de plusieurs pièces :
f Qui appelle ?
— Levez-vous! lui cria fortement lord Glenmour, et appelez tout de suite le docteur Patrick... dites lui que lady Glenmour se trouve mal... qu'elle est très-mal... qu'elle est en danger... Allez vite... »
Dans le temps que le domestique allait éveiller le docteur Patrick, lord Glenmour s'assît encore devant la table sur laquelle il avait écrit pendant l'évanouissement de sa femme. Il plia ensuite une lettre, la mit sous enveloppe et la cacheta. La suscription portait : Au comte de Madoc.
On frappa en ce moment à la porte de la chambre. C'était le docteur. Glenmour courut ouvrir...
i Ah! mon ami! accourez!... ma femme... esl dans un élat qui réclame tous vos soins...
— Qii'a-l-elle?
— Vous savez, je suis allé ce soir à TOpéra... Je Tai trouvée... Une scène terrible... scandaleuse... J'ai vu le comte de Madoc!...
— Quelle nuit! s'écria le docteur, quelle nuit !
— Nuit horrible, mou ami... Ma présence... la conduite que j'ai dû tenir... les propos échangés avec le comte de Madoc, et ma femme présente à cet entretien... enfin lady Glenmour a perdu connaissance, elle est tombée; je Tai fait porter ici , mais depuis ce moment elle n'a pas rouvert les yeux.
— Où est-elle ? demanda Patrick... où est-elle?
— Sur son lit.
— Conduisez-moi vers elle, mon ami.
— Malheur sur malheur ! » disait le docteur aveugle en marchant vers le lit de lady Glenmour. Quand il fut tout auprès, il tâta, prit le bras de Pâquerette, que lady Glenmour avait couvert d'un long gant de soirée.... et il dit :« Je vois qu'elle est encore parée... Il aurait fallu la délacer... ces vêtements gênants l'étouffenl. >
Patrick se hâta de déchirer ensuite le gant de peau dans toute sa longueur, afin d'arriver plus vile au poignet. . . enfin il parvint à la chair ; il posa son doigt sur Tarière. « Oh! mon Dieu ! est-ce que je me
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tromperais ?. . . je ne sens rien ... pas de pulsation ! ... plus haut... rien ! > ^ Le docteur jeta un cri d'étonnement sinistre... € Patrick !...
— Glenmour ! s'écria Patrick d'un ton déchirant, il y a deux mortes dans votre maison cette nuit.
— Deux mortes !
— Lady Glenmour n'est plus qu'un cadavre ; son évanouissement était la mort.
. — Ma femme est morte!!
— Oui... oui... oh! oui... i> Et Patrick fondait en larmes amères, en pressant contre son cœur la main de son ami et la main glacée de celle qu'il croyait être sa femme.
Lady Glenmour se souleva un peu et examina avec terreur cette scène hypocrite et lugubre à la fois, pleine d'épouvante , d'obscurité et de mystère pour elle.
i Patrick , reprit Glenmour , affectant la plus sombre désolation, je n'eus jamais plus besoin de votre amitié, de vos services...
— Ne suis-je pas tout à vous?
— Je compte donc sur vous... entièrement...
— Parlez, Glenmour...
— Qu'une chaise^de poste m'attende demain soir, depuis onze heures jusqu'à... jusqu'au jour; qu'elle m'attende enfin toute la nuit à la barrière d'Aulnay,
àrextrémilc delarue tic la Roquelte... Faul-il vous écrire ces indications?...
— Non, mon ami...
— En sortant d'ici , vous irez d'abord à celte adresse avec quelqu'un de la maison , cl vous direz à la personne qui vous recevra que je Tallends dans la journée.
— Je le ferai...
— El celle lettre avant midi chez le comte de Madoc, place Vendôme.
— C'est pour moi la plus pénible de toutes les commissions, ami, car je prévois que celle lettre...
— Pourrions-nous regretter de quitter la vie, ami, interrompit Glenmour, sombre et lent comme la fatalité dans le son de sa voix, quand deux femmes , Tune et l'autre jeunes, belles, accomplies, parlent de ce monde le même jour, presque à la même heure, et avant vingt ans?... Patrick, cher Patrick, vous verrez que je n'ai oublié ni l'une ni l'autre dans ma douleur...
— Merci , Glenmour... dit Patrick en donnant libre cours à ses larmes.
— Je n'ai pas voulu, en attendant la triste cérémonie, que Pâquerette restât reléguée sous les combles d'une mansarde , comme une créature indifférente... Elle était de notre maison... Je 'l'ai fait descendre... Pâquerette est ici... près de nous...
— Celte bonne pitié aura sa récompense au ciel; où est-elle que je pose encore une fois mes mains sur son front glacé?... >
Glenmour s'arrêta interdit. Il ne s'attendait pas à celle demande.
Lady Glenmour semblait dire à son mari : Que iaut-il faire?
« Vous ne me conduisez pas vers elle?...
— La voilà, docteur... approchez...
— Ah ! oui. . . c'est-elle. . . Celle couronne blanche dans ses mains... Que c'est navrant , mon Dieu I... Ami, veillez sur elles deux !... sur nos mortes chéries.,. Priez... moi, je cours...
— Allez vile, mon ami... allez! »
A dix heures, le comte de Madoc lisait le billet suivant, porté chez lui par le docteur Patrick :
< Monsieur le comte,
« J'aurais voulu satisfaire plus tôt à votre impa- « lience et à la mienne; mais je ne suis pas un (S homme outragé seulement, je suis aussi un oifi- « cier de marine au service d'un État puissant, qui 1 a le droit de me demander compte de mes ac- « lions. Je vais prendre le temps rigoureusement « nécessaire pour régler mes affaires etmelire lady « Gleimour dans la tombe. Je ne vous demande < que ce délai... >
t l.aJy Glenmour est niorie ! s'écria Mailoc. Ah ! je suis trop vengé... f 11 re|)ril :
I Mais quelques heures après le convoi de lady f Glenmour, je serai tout à vous. Veuillez donc i donc vous trouver demain à onze heures précises I du 8oir à la barrière d'Aulnay, avec Tarme dont < il est convenu que nous nous servirons. J'aurai la c pareille.
€ Je serai seul , soyez seul.
€ Lord Glenmour. >
i Barrière d'Aulnayl où donc est cette barrière? se demanda le comte de Madoc en étendant sur une table le plan de Paris... Mais cette barrière touche au cimetièreduPère-Lachaise... Singulier choix!... >
Quoique très-brave , le comte de Madoc fit une grimace sinistre. « L'endroit n'est pas gai... Après tout, se reprit-il, un duel à cinq pas et à h carabine n'est pas un bal non plus. »
Dès que le docteur Patrick fut parti, Glenmour ferma à double tour la porte de la chambre, et alla lentement vers sa femme qui , accroupie sur le divan où elle avait joué le rôle de morte , attendait , avec une souffrante anxiété , l'explication de ce drame douloureux, obscur, semé de tristes pressentiments.
« Vous m'avez dit, niilady, que vous étiez décidée à tout affronter pour sauver les débris de votre honneur et le mien... Si vous avez fait d'avance comme moi le sacrifice de votre vie, rien ne doit vous coûter...
— C'est rihconnu, milord, dit-elle, qui m'épouvante, et non la mort.
— Cet inconnu , milady, plane sur votre têle comme sur la mienne... Je commence tout, la fatalité fera le reste...
— Ce n'est donc pas fini?... ditlady Glenmour.
— Oh î non , il s'en faut... Lisez ceci , lisez à haute voix :