DANGEREUX
— Quelle folie! dit sans trop savoir ce qu'il disait lord Glenmour, occupé à tordre sourdement, avec rage, dans le fond de son gousset, une chaîne d'or d'un travail précieux qu'il avait projeté de donner comme un troisième cadeau à sa femme.
— M'a-t'On trompée? Voire parole de marin?
— Non... milady !... Mais quel rapport y a-t-il entre mon voyage à Londres et mon affilialion à ce club d'hommes de plaisir, d'élégance et de luxe?...
— Et d'intrigues galantes, ajouta lady Glenmour.
Mais écoutez-moi encore, milord. Le surlendemain,
je voulus savoir ce que c'était que cette étrange
société...
— El l'on VOUS a appris ?... demanda avec une fausse indifférence lord Glenmour.
— Ceci inilord : que vous formiez une associalion de irenle membres ; que pour faire parlie de celle association quand se présentait une vacance, il fallait d'abord prouver qu'on était noble au moins depuis deux siècles. Est-ce exacte milord?
— C'est exact, milady... Qui donc a pu faire mettre cette nouvelle dans le journal de la cour ? pensa lord Glenmour.
— Jouir de deux cent mille francs de rente et n'avoir ni moins de dix-huit ans ni plus de trente... Est-ce vrai ?
— Oui, milady... et c'est tout... Revenons à mon départ.
— Ce n'est pas tout, reprit lady Glenmour. Il faut encore, pour être admis dans celle société, avoir eu deux duels... être brave enfin, et passer dans l'opinion publique pour l'un des hommes les plus séduisants de l'Angleterre.
— Celle dernière clause n'est pas de rigueur, milady, puisque vous voulez que j'aie fait partie de cette association...
— Et dont vous faites encore partie...
— Non, milady, et vous allez savoir pourquoi...
— Auparavant, permeltez-moi d'achever, itiler-
rompil lady Glenmour, sans rien perdre de son llegnïe superbe. Son but est celui-ci...
— Ah ! vous savez aussi le but de cette association,... dit lord Glenmour mis à la plus cruelle des tortures, et cassant par petits morceaux la chaîne d'or qu'il avait dans le gousset.
— Que saurais-je sans cela?
— Vous avez été bien instruite...
— Parfaitement, milord; le but de cette association , le voici : chaque associé doit exercer une sckluction si impérieuse sur le cœur des femmes, qu'il faut qu'elles avouent leur amour des premières ; au contraire, je crois, de ce qui s'est passé jusqu'ici. Il est défendu de triompher à moins. Ils ne doivent jamais dire qu'ils aiment, mais si fort se rendre aimables , irrésistibles , ou par leur beauté, ou par leur éloquence , ou par leur esprit , ou par leur adresse , ou par leur subtilité et leur connaissance du cœur des femmes, qu'aucune d'elles ne puisse échapper à leur domination. Celui qui déroge à ces conditions , qui réussit par d'autres moyens , est déclaré traître à l'ordre et exposé à toutes les vengeances de ses confrères, qui sont nécessairement très-puissants, puisqu'ils sont pris dans les plus hautes classes de la société anglaise, jeunes pairs, jeunes membres du parlement, jeunes officiers supérieurs dans l'armée de lerre et de mer...
— Vous voyez encore , dit lord Glenmour, que celte condition de ne réussir qu'avec les moyens difficiles, énumérés par vous, n'est pas toujours imposée aux membres de celle association, puisque de nous deux, milady, c'est moi qui ai été bien formellement le premier à vous dire que je vous aimais...
— Vous avez voulu m'épargner , milord, au risque d'avoir pour ennemis mortels tous les membres du club des Dangereux. \>
Ce trait parti comme naturellement des lèvres arisiocraliques de l'admirable lady Glenmour, alla droit au cœur de son mari, et y vibra si longtemps, qu'il en demeura presque anéanti.
f Voilà , reprit-elle avec son calme inaltérable , l'esprit et le but de l'association des Dangereux... Et compte-t-elle beaucoup de triomphes, demandal-elle , outre le vôtre?
— Oui, miladv. »
On devine comment dut être prononcé ce oui... La chaîne d'or était hachée en vingt morceaux.
< On dit que le jeune lord Dixon a remporté de belles victoires sur notre sexe?...
— On le dit, milady.
— Que le marquis de Wallace...
— Aussi, milady.
— Et que le comte de Madoc...
— C'est le plus terrible de tous.
— Le plus séduisant, vous voulez dire.
— Je Tentends ainsi , niilady, reprit lord Glenniour, qui avait changé de couleur quand sa femme avait prononcé au hasard, entre vingtaulres, le nom du comte de Madoc.
— Qu'a-t-il fait de si extraordinaire, diles-moi, je vous en prie, dans ce genre de conquêles?
— Toul ce qu'il a voulu, je vous assure ; et vous savez, madame, qu'on n'est jamais fat pour le compte d'aulrui...
— Ainsi vous croyez, milord , que s'il l'eût voulu, il aurait pu triompher de lady Bray, si belle , mais si sévère?
— Oui , milady, répondit Glenmour, accablé et troublé à la fois de la durée de ce réquisitoire fait froidement, et que venait encore assombrir le nom du comte de Madoc.
— Et qu'il serait pareillement vainqueur de la tierté de lady Halley ?
— J'en suis sûr, répondit plus rapidement encore lord Glenmour, pressé d'en finir avec le supplice qu'il endurait.
— C'est donc un Adonis, un Richelieu, un Lovelace , que ce comte de Madoc? Dépeignez-le-moi, je vous prie... demanda avec quelque animation lady Glenmour.
— Je n'ai aucun talent , nfiilady, pour ces sortes de descriptions pittoresques...
— Son caractère du moins?...
— Le comte de Madoc, madame, est d'un caractère fort doux , très-réservé , très-digne ; c'est une nature fine, tranquille, froide...
— • Je ne l'aurais jamais cru... mais alors vous avez quelque ressemblance avec lui?...
— Sur ce point... peut-être, répondit lord Glenmour qui finissait de réduire en poussière la chaîne d'or renfermée dans son gousset.
— Est-il gai?...
— Très-sérieux, au contraire.
— Cause-t-il avec esprit ?
— Oui, madame, mais il cause très-peu.
— Mais comment séduit-il alors?
— C'est son secret, madame... et non le mien...
— Vous avez raison...
— Après lout, milady, reprit lord Glenmour, cherchant à clore le propos de quelque manière que ce fût, il ne faut pas que les gentilshommes qui font partie de ce club se trompent souvent, car celui qui échoue une fois n'en est plus membre.
— Et avez-vous beaucoup renvoyé de membres jusqu'ici?
— Aucun.
— Vous m'effrayez, milord.
— Pour qui ?
— Pour vous... Qui me dit que vous n'irez pas encore exercer voire pouvoir fascinateur ?
— Tantôt, quand vous m'avez interrompu , j'allais vous dire...
— Quoi, milord?
— Que tout membre qui se marie avant trente ans...
— Est mis à mort?
— Non, madame ; mais il cesse de faire partie de l'association des Dangereux» Ainsi j'en suis naturellement exclu mamlenant...
— Vous me rassurez un peu, milord, et vous me donnez l'explication de votre singulier refus de m'emmener à Londres avec vous. Celte explication, la voici... >
Mais la phrase de lady Glenmour resta suspendue ; la porte du salon s'ouvrait.
C'était la charmante Pâquerette qui, selon l'usage, apportait , sur un plateau de cristal de Bohême, les deux glaces qu'elle avait l'habitude d'offrir chaque soir à lord Glenmour et à sa femme.
Milady prit le verre où était sa glace, et Pâquerette alla ensuite présenter le plateau à lord Glenmour.
La jeune femme de chambre que lady Glenmour
elle-même avait appelée Pâquerette, à cause de sa grâce virginale et de la pureté toute villageoise de son visage, élait la fille d'un habitant du pays de Galles, où la comtesse avait été nourrie. Pâquerette, fort triste depuis quelque temps, élait si émue ce soir-là, qu'elle ne s'aperçut pas de Taccident que sa distraction venait de causer.
€ Qu'avez-vous donc, Pâquerette? lui demanda lord Glenmour.
— Moi, milord?...
— Vous ne remarquez pas qu'il n'y a plus rien dans ce verre? La glace est tombée sur le plateau, tant vous Tavez maladroitement porté.
— Oh ! pardon, milord.
— Remportez cela, mon enfant.
— Milord, excusez-moi, une autre fois...
— C'est bien,.. »
Pâquerelte s'en alla rouge el pâle à la fois comme une cerise anglaise, en tenant toujours collée entre le plateau de cristal et sa main qui la soutenait, une lettre qu'elle avait projeté de remettre à lord Glenmour, et d'où venait toute sa distraction.
Dès qu'elle fut sortie, Pâquerelte reprit la lettre de dessous le plateau, et en la glissant dans la poche de son tablier de satin rose, elle dit en soupirant :
1 Allons, je n'aurai pas ce courage... pourtant , mon Dieu !... »
LA SOCIÉTÉ DES DANGEREUX. iOi
Pâquerelle descendit ensuite Tescalier voûté qui menait aux cuisines du château et au jardin.
« Je vous disais, milord, reprit impertubablement lady Glenmour, que j'avais la clef de votre refus de me conduire à l.ondres avec vous. Oui , vous avez fait croire aux membres du club que je vous avais enlevé -sur le chemin de Londres à Brighlon, et vous craignez naturellement que je donne un léger démenti à cette invention... Eh bien, milord, je sauverai votre cher amour-propre,., aux dépens du mien.... Soit, je veux bien passer pour vous avoir enlevé... mais c'est à la condition que vous m'emmènerez à Londres avec vous.
— Milady , répondit avec un pénible effort lord Glenmour, vous avez été bien instruite, je ne le nie pas. La cour a une police qui ne la trompe jamais. Je vous jure seulement que je ne suis pour rien dans l'article mensonger du journal de la cour...
— Je vous crois milord... mais j'irai à Londres...
— Je ne devine pas quelle personne amie ou ennemie a pu chercher, dans un intérêt quelconque, à présenter mon mariage comme la suite d'un enlèvement pratiqué sur ma personne.
— Je vous crois milord.,. mais...
— S'il m'est impossible de vous emmener avec moi à Londres, ce n'est pas de peur que vous démentiez ce fait bizarre, inventé à plaisir; mais n'y
LÉON GOZLAW. I. 9
allant qiiepoiiroblenir une prolongation de congé... afin de pouvoir rester plus longtemps près de vous.
— Enfin ^ vous ne voulez pas, je le vois , que je vous accompagne à Londres... Eli bien, railord , je resterai, dit lady Glenmouravec une résignation qui allait presque jusqu'au contentement... Et combien serez-vous de temps absent? deiuanda-l-elle avec la même indifférence glacée.
— Je rignore , milady ; cela dépendra de l'amirauté, lui répondit lord Glenmour avec la même impassibilité, en la saluant et en se dirigeant vers la porte de son cabinet.
— Milord n'oublie pas que c'est aujourd'hui samedi, et que je recois ce soir.
— Non , milady, > répondit lord Glenmour en répétant plus froidement encore son salut.
La double porte du salon se ferma.
Lady Glenmour posa la main sur son cœur, laissa tomber sa tête sur sa poitrine émue, et dit avec un affreux désenchantement ce qu'elle s'était dit fort souvent déjà :
« Mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! c'est donc cela le' mariage ? >
A ce point de la narration, le chevalier De Profundis s'arrêia et dit au jeune marquis de Saint-Luc, donc l'attention se partageait depuis quelques
LA SOCIÉTÉ DKS DAiSGKRElJX. 105
minutes entre l'histoire qu'il écoutait et une petite lumière qui, sortie de la petite chapelle d'un tombeau, parvenait jusqu'à eux :
« Celle lueur vous inquiète... Vous voudriez savoir. . .
— Vous avez deviné mes préoccupations , monsieur le chevalier. Si, sans trop interrompre votre récit , vous pouviez m'apprendre quelle pieuse douleur a allumé celte lampe funéraire... Ce doit être bien triste...
— Bien triste et bien bouffon à la fois. ..
— Bouffon ! Comment cela ?
— Bouffon à cause de la personne scellée dans cette tombe somptueuse et à cause de la personne qui l'a élevée.
— C'est sans doute une femme qui a pris soin de la faire construire et de l'éclairer de cette lampe constamment entretenue?
— Vous avez deviné.
— Une femme qui pleure son amant, n'est-ce pas?
— Vous avez encore deviné. ,
— Mais en quoi alors, chevalier, cela peut-il être bouffon ?
— Vous le saurez comme moi, si vous voulez permettre que je continue mon premier récit. L'histoire que je racontais et celle que vous désirez
savoir en ce moment se confondent par un de ces hasards qui! ne faut pas trop s'étonner, je vous préviens , de rencontrer dans Tendroit où nous sommes; comme tôt ou tard tout vient ici, les rencontres y sont très-faciles, très-naturelles.
— Alors continuez, je vous en prie , chevalier , ma curiosité redouble... »
Le chevalier De Profundis fit un geste de remercîmeni et reprit ainsi :
vu
A peine lord Glenmour fut-il dans son cabinet , magnifique pièce de travail peuplée de bronzes antiques, car il avait de la science et du goût, et tapissée des plus vieux Aubussons qui soient en France, qu'il lança avec violence une chaise contre le lustre du plafond , dont il secoua la gerbe de cristaux et de bougies. Sa colère s'en prit à tout ce qui tomba sous sa main : il froissait les papiers , brisait les marbres et foulait aux pieds les oreillers de son riche divan en brocart de Perse. C'est que l'homme du salon , le jeune homme modeste , timide et parfaitement convenable, qui osait à peine élever 1^ regard et la
lOG ' LE MASQUE TOMBE.
voix (levant sa femme, avait fait place tout à coup à une véritable tempête en chair et en os.
Ce changement brusque , cette révolution de caractère, d'humeur, d'organisation, d'individualité, offrait quelque chose d'incompréhensible , d'effrayant. Un autre homme semblait être sorti du premier par l'effet d'un coup de tonnerre. Les jurons même qui ne s'échappent des lèvres courroucées de TofTicier anglais qu'en pleine mer, et pendant l'orage, se pressaient dans la bouche en feu de lord Glenmour.
« Est -il possible d'en faire davantage pour une femme , disait-il en se frottant les mains avec rage , et d'en recevoir moins de preuves d'amitié, de reconnaissance? Quelle écrasante impassibilité! Oh! femmes de cour, véritables laques de Chine, vernies et dorées à la surface et de bois sec au dedans. On a dit beaucoup de mal de vous , mais qu'on est audessous encore de la vérité ! Ce que vous avez dans la tête, c'est l'ennui de toutes choses , même des meilleures ; ce que vous avez dans le cœur, c'est le vide où rien n'habite , ni l'amour, ni la haine, ni la douceur, ni la pitié. J'ai cru un instant m'en faire aimer en changeant mon caractère de bronze, en le démontant pièce à pièce comme un meuble qu'on transporte ! Que j'ai bien réussi ! Depuis six mois elle a toujours été pour moi ce que je viens de la voir à présent; belle, oh! oui, très-belle, mais
froide comme un acier dont elle a le brillant et la dureté. A-i-elle souri à un de mes présents? Pourtant que ne m'ont-ils pas coûté ! murmura-t-il avec une larme de rage dans les paupières. Oli ! qu'une autre femme eût été orgueilleuse ! que de sourires! que de chauds remercîments ! Elle, rien ! Elle a joué avec son chien, avec son éventail, avec les plis de sa robe, et ne m'a pas fait l'aumône d'un merci. A-t-elle du moins exprimé le moindre regret à la nouvelle de mon départ pour Londres, à la nouvelle de noire première séparation ? Aucun. Elle a attendu ce moment pour m'effrayer de la révélation de ce numéro de journal qu'elle gardait avec soin , de cet article écrit par le comte de Madoc, je n'en ai pas douté, je n'en doute plus. Elle m'a étendu alors sur un gril et puis elle m'a tourné et retourné sur les charbons avec le bout de son éventail. Oui cet article, redit lord Glenmour, ne peut être que du comte de Madoc. Je m'attendais à quelque impertinence de sa façon, mais non à celle-là ! Elle est bien de lui. Entin, aimé ou non de lady Glenmour, il faudra qu'une fois à Londres, puisqu'un ordre de l'amirauté m'y appelle, je remonte de recherche en recherche à 1 auteur de ce trait. Tout cela ne serait rien et je finirais bien par oublier le comte de Madoc et le dernier coup de poignard qu'il vient de me porter, si j'étais aimé de Flavy. Aimé! est-ce qu'elle aime
quelque chose ? Je pourrais bien la punir de son dédain en rembarquant sur ma frégate et en l'emmenant avec moi aux Indes. 11 faudrait bien alors qu'elle changeât. Si du moins elle me haïssait! je pourrais m'emporter contre elle , Taccabler, la briser... oui la briser comme j'ai pulvérisé cette chaîne d'or ! s'écria lord Glenmour en en jetant les morceaux dans la cheminée; mais elle ne me hait même pas. Je ne puis croire pourtant que c'est pour me faire peur qu'elle m'a parlé du comte de Madoc, et qu'elle m'a obligé à répondre à toutes ses questions sur lui. Non! oh ! non. Lady Glenmour n'a jamais vu le comte ; elle en parle parce qu elle en a entendu parler à la cour où l'on parle de tout, mais elle n'avait aucune intention.. .Quelle intention?... Celle de me rendre jalouxdu comte?. ..Non, non, non ! répéta trois fois Glenmour avec une terreur rentrée. . . Ce n'est qu'extraordinaire, voilà tout. Le nom du comte est venu sur ses lèvres comme les noms de Wallace et de Dixon, membres comme lui , comme moi , du club des Dangereux. Du reste, je vais écrire aussi ou plutôt faire écrire au journal de la cour pour qu'il annonce que je me suis retiré avec ma femme aux environs de Lisbonne, et si c'est lui, si c'est le comte de Madoc qui a inséré cette note, il sera joué à son tour. Du reste, il doit être en ce moment à Venise avec Mousseline, car je l'épie aussi ; on l'observera
LE MASQUE TOMBE. lOtt
mieux encore, s'il le faut... Tenez-vous tranquille, comte ! >
Ému jusqu'à trembler comme un homme ivre , lord Glenmour sonna. Il dit au domestique qui se présenta :
I M. Tancrède, faites venir M. Tancrède. >
€ Pardon , si je vous interromps , dit le marquis de Saint-Luc au chevalier De Profundis , vous venez de citer une jeune femme que je connais beaucoup, du moins de réputation-
— Vous voulez parler de Mousseline ?
— Précisément. Elle a beaucoup aimé , si ces femmes-là peuvent aimer, mon ami le major de Morghen.
— C'est très-exact , monsieur le marquis , et ce major de Morghen s'est fait tuer en duel pour elle.
— Un loyal caractère.
— Vous ne Tavez pas beaucoup connu ?
— Beaucoup ! Me dites-vous cela parce que je le loue?
— Oui , monsieur le marquis, je le dis dans cette unique intention.
— Cependant... il est vrai que je ne l'ai guère connu qu'au jeu. La dernière année de sa vie, je lui ai gagné, par parenthèse , cent mille francs.
— Gagné! gagné ! Il faut s'entendre sur ce point.
110 LE MASl^LE TOMBE.
— Que voulez-vous dire chevalier?... Mais je les crois loyalement gagnés...
— M. de Morghen a voulu vous les laisser gagner... Dites cela plutôt.
— Vous plaisantez?
— Non , monsieur le marquis.
— Ceci , monsieur le chevalier , exige , vous en conviendrez , un éclaircissement que je vous prie de me donner.
— Plus tard.
— Soit , mais je le désire instamment.
— Vous Taurez c'est trop juste. *
Le marquis de Saint-Luc , qui croyait n'être que simple auditeur en écoulant les souvenirs du chevalier De Profundis, devint tout à coup profondément soucieux, il se trouvait par le hasard d'une connaissance au jeu , partie intéressée dans l'histoire qui se déroulait devant lui. Il commença à sentir la justesse des paroles du chevalier De Profiwidis , quand celui-ci lui avait dit en commençant :
€ Si Ton savait comme moi à quel point les vivants et les morts se tiennent, combien de fils galvaniques lient la ville silencieuse où nous sommes à la ville incommensurable qui dans quelques heures va s'éveiller à nos pieds, on se dirait peut-être ; Les vivants sont ici, >
Il se remit à écouler avec plus d'attention, si c'est
possible, son étrange compagnon, qui reprit en ces termes :
Lord Glenmour profila de Tintervalle de temps ^ qui le séparait du moment où Tancrède allait venir, pour seremeltre de la secousse violente qu'il avait imprimée à ses idées, et pour donner aux traits de son visage leur calme habituel. Sa volonté agit fortement, et les flots de la colère se retirèrent peu à peu ; ils s'amassèrent au fond de son cœur. Bientôt il redevint ce qu'il était auparavant : un jeune homme de vingt- quatre ans, d'une sérénité de |)rince, d'une taille flexible et riche, d'un visage fier et gracieux à la fois, aux cheveux blonds-noirs, d'un reflet métallique comme Tair de la mer les fait quand il exerce son action incisive sur les cheveux blonds. Le jeune capitaine de frégate avait des yeux d'un bleu hardi, allumés derrière une grille mouvante de longs cils qui en triplaient le jeu et la puissance. On y lisait Tauiorité entraînante, fatale, qui lui avait valu le droit de figurer au mombre des membres fameux du club des Dangereux y à côté des Hudson , des Paget , des Wallace , des Dixon et des Madoc.
il offrait à un degré merveilleux ce qui constitue les belles races d'hommes : une anatomie dégagée, les ailes du nez frémissantes, les mains sèches et fines, les pieds à dos voûtés; ses dents brillaient
liî LE MASQUE TOMBE.
comme celles (Vun Éthiopien derrière des lèvres d'une sinuosité spirituelle, qu'ombrageait un serpent bleuâtre, une moustache de femme brune. Il s'habillait divinement bien , c'est-à-dire sans prétention et d'après la théorie du célèbre Brummel, de manière à traverser à pied, en grande tenue, la ville de Londres sans se faire remarquer. Une fleur ne porte pas plus aisément sa corolle, un diamant son éclat , le soleil sa clarté. Tout était art en lui , mais d'un art devenu une seconde nature par la perfection idéale de l'ensemble. Ses habits peu bruyants , son linge exquis , sa chaussure fine comme de la chair, avaient le moelleux de la belle peinture flamande. Enfin, tout ce que l'homme peut obtenir de la fusion de la nature la plus généreuse et de la civilisation la plus raffinée, se réunissait en lui pour plaire par l'impression soudaine et par l'attention réfléchie ; il méritait, on le voit, d'appartenir à l'association des Dangereux, dont persoiinellementil n'avait que trop justifié le but. Lui et le comte de Madoc, que nous savons à Venise avec Mousseline, étaient les représentants les plus glorieux de cet étrange club. Il reste à dire comment lord Glenmour, si lancé dans le monde du faste, du bruit et de l'intrigue, était devenu l'époux silencieux de la comtesse de Wisby, qui paraissait si peu touchée de sa rare beauté, et si peu avoir été accès-
siblc, en s'unissant à lui, à Teffroi qu'il causait sur les cœurs à litre de Dangereux,
Tancrède entra clans lecabinet de lord Glenmour.
Celui-ci lui dit aussitôt :
(( Tancrède, je pars celte nuit...
— Votre seigneurie m'emniène-t-elle?
— Non. Je nne rends à Londres pour demander une prolongation de congé que Tamirauté exige que j'aille solliciter en personne.
— Je resterai donc ici jusqu'à votre retour?
— Jusqu'à mon retour. »
Une joie mêlée à un frémissement de crainte gonfla le cœur du jeune Tancrède.
€ Je vais seulement à Londres ; mais il est probable que dans trois ou quatre mois vous reprendrez la mer.
— Avec vous, milord ?
— Non, répondit tristement Glenmour.
— Avec qui?
— Avec le capitaine Hog.
— Le capitaine Hog!
— Oui.
— Avec cet bomme si dur, si mécbant , si terrible ?
— Notre état, mon ami, est ainsi fait : c'est la souffrance dans la {souffrance. Mauvais temps et mauvais capitaine.
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iU LE MASQUE TOMBE.
— Pas VOUS, milord.
— Vous n'en savez rien.
— Mais le capitaine Hog est un tigre.
— Un brave marin cependant.
— Il traite ses matelots comme des esclaves.
— Vous n'êtes plus matelot, vous êtes officier.
— Il se bat avec eux.
— Vous vous battrez avec lui.
— Mais il les lue parfois.
— Vous le tuerez , si vous pouvez.
— Allons ! milord , j'irai avec le capitaine Hog, répondit Tancrède avec une résignation héroïque.
— C'est bien, dit Glenmour en jouant avec les longs cheveux blonds de Tancrède.
— Et où ira , milord , le capitaine Hog?
— En découverte au cercle polaire.
— En découverte ! mais c'est au moins un voyage de deux ans?
— De six ans.
— Six ans ! »
Tancrède sentit se graver à l'instant même dans son cœur, lettre par lettre rougie au feu , ces mots : « Je resterai six ans sans la voir ! i
i Milord, reprit-il, il périt ordinairement, vous le savez, un oUicier sur trois dans ces lointaines et périlleuses expéditions.
— Je le sais, répondit mélancoliquement le ea-
piiaine Glenmour : avant la vie , le devoir. Mais qu'avez-vous, Tancrède? vous pâlissez! comme vous palissez !
— Milord...
— Est-ce que la peur?...
— Moi peur , milord ! Moi avoir peur ! » s'écria Tancrède en se précipitant sur un des deux pistolets toujours posés sur la table de lord Glenmour et se les appliquant au front après les avoir rapidement armés.
Il se serait tué.
« Enfant ! s'écrfe Glenmour en lui ôtant l'arme des mains... Allons donc! Tancrède, est-ce que vous ne voyez pas que je plaisante en supposant que vous puissiez avoir peur? Est-ce que je ne sais pas comment vous vous êtes conduit dans vos rencontres avec les pirates malais au tond des Indes , comment vous vous gouvernez pendant la tempête? Cessons cela. Vous ne partirez pour ce voyage en découverte que dans quatre mois. D'ici là étudiez vos mathématiques avec ardeur et fortifiez votre santé. D'ailleurs , je serai ici pour vous diriger. »
Lord Glenmour ouvrit ensuite le tiroir du secrétaire , il offrit à Tancrède Tépée qu'il y prit ; une magnifique épée montée sur nacre du plus bel orient et diamants tins.
t Vous la porterez un jour, Tancrède.
— Ui»e é|)ée de contre-amiral .'
— Qui saii?
— Ma foi! oui, qui sait? s'écria Tancrède, le bouillant jeune homme, en tirant l'épéedu fourreau et en l'abaissant tout à coup avec respect devant un grand portrait en pied placé en face de la croisée.
— Vous êtes fou, Tancrède, ce portrait que vous saluez ainsi n'est pas celui de la souveraine, c'est tout simplement celui de ma femme, lady Glenmour.
— Je le vois bien, milord. >
Et Tancrède ploya le genou devant le portrait. € Enfant charmant, murmura Glenmour en attirant Tancrède près de lui... Tancrède?
— Milord.
— J'ai dit que je vous laissais ici, maïs pour que vous restiez il vous faut la permission de lady Glenmour. Autant que moi, plus que moi-même, elle est la maîtresse ici. >
Un nuage de la pâleur qui avait déjà couvert le front de Tancrède, quand lord Glenmour lui avait annoncé le voyage en découverte , revint sur son visage en apprenant qu'il ne pourrait demeurer auprès de lady Glenmour sans sa permission. Si elle allait la lui refuser!...
i Vous la lui demanderez vous-même, Tancrède.
— Oui, niilord, j'y cours,., je...
— Uu moment encore !...
— Je croyais...
— Si milady veut bien que vous restiez au cliâleau, vous aurez des devoirs j^raves, sérieux, à remplir, ïancrède. »
Tancrède écoulait de toute son âme.
4 Vous accompagnerez lady Glenmour quand elle ira eii promenade...
— Oui, milord.
— Vous conduirez vous-même les chevaux de la voilure.
— Certainement, milord.
— Quand elle ira à cheval, vous serez près d'elle.
— Oui, milord.
— Si la fanlaisie lui venait de se promener dans son yacht sur la grande pièce d'eau, vous ne quitteriez pas le gouvernail ?
— Non, milord.
— Quoique la France, reprit Glenmour, soit un pays noblement hospitalier, si le hasard faisait qu'un insolent osât risquer une parole inconvenante devant milady?...
— Milord ! Et cette épée ?. . .
— Très-bien ! Vous m'avez compris... Le château est bien gardé, mais on ne peut pas tout prévoir... il peut s'y introduire...
— Personne n'y viendra pendant votre absence.
— Doucement, Tancrède; rinterdiclion nes'élend qu'aux voleurs, aux gens malintentionnés...
— Oui, oh ! oui, milord...
— Prenez la clef de ce coffre de fer que vous voyez là ; vous y puiserez tant que vous voudrez pour vos besoins et pour vos plaisirs.
— Oui, milord, * répondit Tancrède, habitué du reste à celte générosité de lord Glenraour pour lui.
Lord Glenmour s'arrêta ensuite pour contempler en silence la jolie, la vive et martiale figure de Tancrède.
Celui-ci se sentit d'abord mal à l'aise, puis troublé, enfin effrayé de cet examen, si attentif, si prolongé ; il lui vint des idées, il eut des craintes ; il lui sembla que lord Glenmour lisait dans son âme les aveux que son amour pour lady Glenmour venait d'y graver en caractères de feu. 11 se crut découvert; encore quelques minutes de cette inquisition, et il aurait tout à fait perdu la tête.
Lord Glenmour lui tendit amicalement la main en lui disant :
€ Allez maintenant demander à lady Glenmour la permission d'être son chevalier pendant mon absence, vous, Tancrède, qui portez le nom d'un illustre chevalier. >
Tancrède revint à la vie ; il se hâta de se rendre
auprès de lady Glenniour et, dans sa précipilalion, ne sachant plus ce qu'il faisait, il courut vers elle, Fépée nue à la main, ce qui fil sourire Glenmour, et acheva d'apaiser la colère allumée par la dédaigneuse indifférence de sa femme.
« Je pensais, se dit-il quand Tancrède fut sorti du cabinet, que cet enfant qui n'a pas encore dix-sept ans sera mort à vingt ans, si toutefois il vit jusque-là. »
€ Mais pourquoi cela? s'écria le marquis de Saint- Luc. Une pareille certitude...
— Vous allez savoir pourquoi , > lui répondit le chevalier De Profundis.
TAWGRÈDK
Quoique lord Gleiimour fût réellemenl riche , il ne réiaii pas assez il y a six ans pour le nom qu'il portait et pour la figure qu'il prétendait faire à Londres, dans le grand monde, chaque fois qu'il revenait d'un de ses voyages sur mer. Sa fortune n'allait pas au delà de cinquante mille francs de rente. Aussi était-il obligé de regagner bien vite son vaisseau après un hiver passé à Londres , dans la fournaise des jeux, des bals , des soirées et des fêtes. Faisant allusion à ces disparitions soudaines , il disait qu'il allait se faire radouber.
Ce genre de vie devait le conduire un jour à se
ISÎ . TANCRÈDE.
tromper , à prendre , comme beaucoup de jeunes seigneurs, le capital de sa fortune pour Tintérêt , et par conséquent à se ruiner lout à fait. Lord Gle;imour courait à pleines voiles à celte solution désastreuse , lorsqu'il fil connaissance, dans la société très-riche et irès-élégante au milieu de laquelle il vivait, d'un duc d'Ecosse dont je vous tairai le nom , parce qu'il vit encore.
Ce duc était de huit ou dix ans moins jeune que lord Glenmour. Les deux amis n'eurent bientôt aucun plaisir qui ne lût partagé ; du plaisir à Tamilié il n'y a qu'un pas. De l'amitié à la confiance la plus absolue , le duc ne laissa aucune dislance. Il n'y eut plus entre eux que l'énorme différence des fortunes. Le duc écossais possédait six millions de revenu, chiffre parfois écrasant pour Glenmour, presque pauvre en comparaison avec ses cinquante mille francs de rente. L'un et l'autre souffraient sans se le dire de cette inégalité.
Le duc n'osait pas ouvrir sa bourse à lord Glenmour, et lord Glenmour aurait refusé d'y puiser ; il s'ensuivait que beaucoup de projets de plaisir devenaient impossibles à cause de la part que l'un y aurait prise sans l'autre. Un hasard comme il y en a fort peu, à la vérité , vint les tirer de cette position délicate, et mettre en équilibre, du moins à quelques égards, leurs deux existences. Un jour, le duc
TANGRÈDE. 125
emmena lord Glenmour à son châleau , et là il lui (lit que son père voulait décidément le marier , et qu'il ne pouvait guère se refuser à ce désir , quoique ce fût loin d'être le sien. Etant Taîné de la famille , il devait avant ses autres frères songer à en perpétuer le nom. Mais au moment d'exécuter ce projet, il le priait avec instance, lui son intime ami, de lui rendre un service des plus grands, un service, enfin , qu'un ami seul est capable de rendre. Beaucoup d'embarras, de réticences entravèrent, au début de la conversation, un aveu qui était pénible au duc. Lord Glenmour se montra pourtant si prêt à tout faire, à tout entreprendre , à tout sacrifier pour obliger un tel ami, que le duc se décida à parler plus clairement. De son amour avec une jeune et fort jolie tille du comté de Berwick, il lui était reslé à l'âge de dix-huit ans (il en avait alors environ vingt-sept) un enfant qu'il avait d'abord caché dans le pays de la mère ; mais cette jeune fille, d'une santé délicate, venant de mourir, il ne savait plus que faire de l'enfant. Sans le concours d'un ami , sa position allait le réduire à faire des demi-confidences , chose plus fâcheuse encore que des confidences entières, à des étrangers, et cetie nécessité l'inquiétait beaucoup sur le point d'épouser une des plus nobles et des plus riches hérilières de l'Angleterre. Le duc convint avec franchise que, n'ayant jamais vu cet en-
fant et n'ayant jamais voulu le voir, il ne l'aimait pas. Son existence allait le i^êner de jour en jour davaniage. Pour n'avoir pas à le haïr plus tard, son intention était de lui ménai^er la chance de se faire par lui-même une place dans le monde en le jetant dans les situations les plus périlleuses de l'état le plus périlleux qui existe. S'il succombait , ce qui était infiniment probable, tout était dit; si au contraire, et par miracle, il survivait, il aurait acquis à coup sûr un grand nom dans la carrière navale. Il le destinait à être marin. Vous voyez que c'était vouloir la mort de cet enfant sans autoriser précisément son assassinat. Le duc savait par de nombreux exemples que tous les enfants naturels qu'on sème avec prodigalité dans la jeunesse, ne manquent jamais de reparaître un jour avec des prétentions d'autant plus lyranniques souvent qu'elles sont accompagnées de la menace du scandale , arme empoisonnée avec laquelle il est peu de pays où l'on ne vienne à bout de tout. Jamais le silence n'est gardé. Jamais ! Le duc pensait parfaitement vrai, mais en jeune homme léger, original; peut-être aussi en homme raisonnable. Jugez vousmême. 11 ajoutait ceci à sa confidence : il assurait deux cent mille francs de revenu et pour la vie, à Tami dévoué qui voudrait lui rendre le service éminent de prendre cet enfant sous sa tutelle de fer, et
de le lancer à sa fantaisie au milieu des périls les plus ceriains, les plus avérés, qu'offre la profession navale.
Avec les deux cent mille francs de rente qu'il assiijjnait sur sa fortune, il comptait que celui qui se chargerait de cet enfant pourrait Tclever, le soutenir tant qu'il vivrait, et se payer de ses soins. Jl comptait bien, ajouia-t-il en pressant avec eilnsion les mains de son confident, que cet ami, ce tuteur mystérieux, serait lord Glenmour. Il ne lui imposait aucune action déshonorante, il ne cherchait qu'à mettre cet enfant inconnu à tous les deux, indifférent à tous ^ les deux, en face des danij;ers auxquels s'exposent tous les jours et sans espoir d'avancement, les pauvres enfants du peuple. I.ord Glenuiour comprit l'embarras, l'inquiétude de son ami; il ne vit aucune cruauté, marin lui-même, à soumettre aux dures privations de la mer un être qui lui était complètement étranger, comme venait de le dire le duc.
Glenmour n'avait alors que dix-huit ans ; peutêtre pensa-t-il aux deux cent mille francs de rente viagère ; enfin, soit dévouement, soit calcul , il accepta. Le duc lui sauta au cou, lui prodigua les plus ardentes parolesde reconnaissance, l'appela son ami, son sauveur, son frère. Le marché était conclu. Des gens verront dans ce pacte une grave faute de
LÉOH GOZLâN. 1. H
la part de lord Glenmour, peul-êlre un crime des deux paris. Quoi qu'il en soit, lord Glenmour, à qui Taiicrède, qui avait alors dix ans, fut remis, l'embarqua aussitôt en qualité de mousse, pour les îles de la Sonde , placées , comme vous savez , au fond de la partie marécageuse des Indes, à quatre mille lieues de TEurope , le jetant pour ainsi dire au milieu des tigres, des serpents, des tempêtes et des pirates. Il ne fut arrêté ni par Tâge si tendre, ni parles jolis cheveux blonds , ni par le charmant sourire, ni par la blancheur angélique de Tancrède. Au bout de deux ans d'absence, Tancrède revenait des îles de la Sonde, fort et bronzé comme un véritable matelot de Plymouth. A ce premier retour, il avait douze ans. A quatorze ans il partait de nouveau pour la pêche des perles dans le golfe du Bengale, et s'exposait aux coups de fusil des Mahralles et au choléra. A seize ans, il revenait en Europe plus robuste encore que la première fois et faisant démentir son fatal horoscope.
La troisième campagne avait été la plus dangereuse. Un coup de vent à travers les Açores l'avait pris dans la nuit sur son banc de quart , et l'avait envoyé hors du vaisseau. On l'avait cru noyé. Une grosse vague l'avait à l'instant même rejeté à bord, brisé, étourdi, moulu , mais vivant. C'était pour se remettre des suites de cet horrible accident auquel
TANCUÈDE. 127
il avait échappé par un prodige de bonheur, qu*il avait saivi lord Glenmour en France. Gravement altérée , la santé de Tenfant exigeait ce temps de repos dans Tair tempéré des environs de Paris.
Jusqu'ici lord Glenmour avait fidèlement rempli les intentions de ^on ami , le duc d'Ecosse. Mais à chaque nouveau retour de Tancrède, il prenait de l'attachement pour lui, et à raison même des dangers auxquels il l'exposait, il sentait s'accroître cet attachement.
Tant de courage et de bonne volonté , tant de jeunesse et de témérité chez Tancrède, lui faisaient parfois regretter les ordres qu'il donnait aux capitaines sous le commandement desquels il plaçait ce pauvre enfant, si riche et si abandonné. La mort semblait ne pas vouloir de lui : être plus cruel que la mort, la provoquer contre un être si jeune et si charmant, paraissait à lord Glenmour une tache dont il n'avait pas sondé toute la moralité. Cependant il était parvenu jusqu'ici à faire taire sa conscience en l'étourdissant avec les grands mots d'amitié , d'engagement contracté. Et qui sait comment le jeune Tancrède sortirait de la nouvelle et plus cruelle expédition à laquelle lord Glenmour venait de le destiner? Un voyage en découverte avec le capitaine Hog ! Si Tancrède avait pâli en apprenant qu'il allait servir souscet officier dont l'atroce repu-
'^S TA^CRÈDE.
laiion était faite, ce n'est pas qu'il craignît les privations, les mauvais traitements, la mort; mais, on l'a pressenti, il adorait lady Glenmour sans savoir encore qu'il raimail.
Cette femme, divinement belle, lui faisait éprouver tous les sentiments de Tàme dont il avait été déshérité en naissant. Ainsi, il y avait dans son amour l'amour du frère pour la sœur, Tamour du fils pour la mère, Tamour du jeune homme pour la jeune femme; et il ne savait pas qu'il aimait!' Loin de craindre le danger, Tancrède, comme s'il eut été dans le secret de sa redoutable destinée, allait en enthousiaste au-devant des périls qu'on ne lui ménageait pas. Il n'en existait pas pour lui. Ni le vent, > ni la mer, ni le fer, ni le feu, dans ce qu'ils ont de colère, ne pouvaient l'émouvoir. Il se dévouait héroïquement à la mort comme s'il eût su qu'il y était condamné.
Telle est l'origine de la grande fortune de lord Glenmour et telle est aussi l'explication succincte de la naissance de Tancrède.
€ Milady ! milady !
— Qu'avez-vous donc, Tancrède? s'écria lady Glenmour.
— J'ai... » ;
La précipitation de la course avait ôté la respiralion à Tancrède.
TANCUÈDK. iiy
t Oh ! mon Dieu ! pourquoi celle épée nue? Voulez-vous me luer ? »
A ce inoinenl-là seulemenl, Taucrède, qui élait enlré dans le salon de lady Glenniour comme un coup de vent , s'aperçul qu'il tenait à la main Tépée dont lord Glenmour venait de lui faire cadeau.
« Pardon, milady... j'ai oublié de déposer cette arme dans le cabinet ; je ne sais comment j'ai pu avoir une pareille distraction...
— C'est que vous m'avez fait peur...
— Encore une fois, pardon, milady, dit Tancrède en portant Tépée sur le divan.
— Il vous reste à m'apprendre, élourdi, pourquoi vous me cherchez avec tant d'empressement, et ces grands cris de : Milady! milady!
T- Je vais vous le dire, milady... C'est que...
— Quelque malheur !
— Oh 1 non.
— Mais , prenez garde ! vous allez éveiller Griff- Graff avec vos gestes et vos mouvements. Allons ! parlez.
— Vous n'ignorez pas, dilTancrède, que vos chevaux sont très- vifs et que je sais conduire.
— Très-mal. Mais achevez...
— Un malheur arrive vite... je serais si heureux qu'il vous arrivât un malheur!
— Étes-vous fou?
— Un malheur que je pusse empêcher.
— Enfin, qu'est-ce que cela signifie ? Vous parlez de chevaux, de malheur...
— Vous allez comprendre pourquoi...
— Je ne demar.de pas mieux.
— Il est encore bien plus facile à un bâtiment de verser, quand il est mal conduit, qu'à un cheval de s'emporter?
— Je ne dis pas le contraire... Mais qu'importe
ici?
— Comment ! qu'importe , milady, si c'est vous qui vous trouviez à bord du yacht quand il naviguera dans la grande pièce d'eau ?.. Mais cela n'arrivera pas, milady, je vous le jure , tant que je serai à la barre du gouvernail.
— Je ne comprends pas encore, mon cher Tancrède , et vous commencez à m'effrayer sérieusement pour votre bon sens.
— Je ne vous ai donc pas dit que lord Glenmour m'a chargé de tuer tous ceux qui viendront ici pendant son absence?
— Les tuer ! ah! mon Dieu ! je ne me trompais pas, vous êtes fou. Les tuer!..
— Dans le cas où ils n'observeraient pas devant vous les plus strictes convenances. Plut au ciel qu'on vous manquât de respect !
— Voilà bien une autre folie.
— Eh ! mon Dieu ! oui ; je vous prouverais alors combien ma vie vous est dévouée...
— Tancrède, dit lady Glenmour, faites-moi le plaisir de boire ce verre d'eau glacée qui rendra un peu de calme à vos idées, et diies-moi ensuite simplement, clairement, le motif pour lequel vous venez me débiter toutes ces jolies choses. >
Après avoir avalé d'un trait le verre d'eau à la glace, Tancrède frappa du pied, se donna un coup au front et s'écria :
€ Je crois, en vérité, milady, que je perds un peu la raison. Je vous ai tout dit, excepté le principal.
— Voyons le principal.
— Lord Glenmour, poursuivit Tancrède, part cette nuit pour Londres où il séjournera quelques semaines. Pendant ce temps, c'est moi qu'il charge d'être votre chevalier, votre défenseur, si toutefois c'est votre bon plaisir, et je venais...
— Vous veniez m'annoncer votre nouvelle fonction...
— Et vous demander, milady, la faveur de l'exercer, c'est-à-dire le droit de rester au château pendant l'absence de sa seigneurie lord Glenmour. »
Pendant quelques minutes, Tancrède attendit avec une grande anxiété la réponse de lady Glenmour.
< Reslez au château, lui dit-elle enfin, puisque c'est le désir de lord Glenmour. Je ne m'y oppose pas.
— Oh ! merci , madame , s'écria Tancrède lout palpitant de joie; merci!... > Et ij cherchait de quelle manière plus expressive il prouverait sa reconnaissance à lady Glenniour. Enfin, il se jeta sur Griff-Graff, le joli king-Charles'sdelady Glenmour, et se mit à TembTasser avec tant de force, que le chien , éveillé en sursaut, lui mordit les mains; bientôt elles furent en sang. En voyant cela , la comtesse les lui prit et les enveloppa dans son mouchoir.
c Extravagant ! vous vous seriez laissé dévorer! Mais où avez-vous donc la tête? >
Tancrède était trop heureux pour répondre. Lady Glenmour serrait ses mains dans les siennes et elle étanchaitson sang.
« Prenez garde, mon cher enfant! lui disait-elle en mêlant les belles ondes de ses cheveux noirs aux boucles blondes de Tancrède , cet enthousiasme sans cause, ce dévouement sans motif...
— Sans motif...! pensait Tancrède.
— Peut vous rendre ridicule. II n'y a que quelques heures vous avez failli être lapidé sous les murs du parc pour aller chercher au haut d'un arbre notre orang-outang, Maracaibo, qui aurait fini par descendre tout seul... L'autre jour, c'est, je croi«,
TAIMCRÈDE. 133
jeudi dernier, vous avez osé dire au pied de la lour (le Monllhéry, où nous étions avec boaucoup d'éinuigers, que vous iriez sans le secours d'une échelle, avec ks mains seulemenl , chercher un nid d'hirondelles qui est dans un des Irons de celle fameuse tour, et à [)lus de soixante et dix [)ied8 du sol. Celte exagération, (ju'aurait pu tout au plus se permettre une hirondelle, lit beaucoup rire autour de nous.
— Si je les eusse vus, ceux qui riaient!...
— Qu'auriez- vous fait?
— J'aurais immédiaiement grimpé à la lour avec mes pieds, avec mes mains , avec mes dents, et je serais allé prendre ce nid d'hirondelles pour vous rapporter; car c'est vous, milady, qui Taviez remarqué et qui aviez dit : « Si j'étais fée, je souhaiterais d'avoir dans la maiiï ce nid d'hirondelles. >
— Aller chercher si haut , grand Dieu! un nid d'hirondelles, esl-ce que cela était possible?
— Pour moi, milady.
— Oui, à la condition de vous écraser en tombant, de vous tuer.
— Je ne dis pas non, milady.
— Quoi qu'il en soit, promettez-moi, mon ami, de vous corriger de ces exagérations , si vous ne voulez pas faire croire aux gens que vous êtes fou... ou amoureux, i
134 TÀNCRÈDE.
Lady Glenmour pressait toujours dans ses belles mains de reine les mains tremblantes de Tancrède.
€ Ainsi , dit-il , caressant de son haleine de feu le beau visage de lady Glenmour ,#vous permettez que je reste près de vous?
— Oui... mais ne remuez pas ainsi.
— Que je veille sur vous nuit et jour ?
— Oui...
— Que je vous accompagne partout?
— Oui, oui, cent fois oui, bavard ! lui dit lady Glenmour en retirant son mouchoir marbré de lâches de sang et en lui donnant de son doigt rose et blanc un coup sur la joue. Mais , sonnez pour qu'on allume les bougies... il est huit heures, et l'on va venir. Mais sonnez donc!...
— Oui, milady. > Tancrède sonna.
La comtesse ne pouvait s'empêcher de sourire à l'ivresse turbulente, fiévreuse, de Tancrède.
i Maintenant, milady me permet-elle de me retirer?
— Oui , pourvu que ce ne soit pas pour faire quelque nouvelle extravagance. La journée a été assez bonne ainsi.
— Non, milady; mais pour remplir un devoir.
— On vous reverra dans la soirée?
— Oui, milady.
TANCRÈDB. 155
— Allez. >
Tancrède descendit aussiiôtdans la cour etdit au valet d'écurie de seller le mellieur cheval et de le conduire sans bruil jusqu'à la petite porte extérieure du parc. Le donnestique obéit. Pendant ce temps, Tancrède vissa des éperons au talon de ses Loties, passa autour de ses reins un ceinturon de cuir qu'il serra étroitement et s'achemina vers la petite porte du parc, où il venait d'ordonner que l'on conduisît le cheval.
i Cet enfant ne ressemble à aucun autre , disait lady Glenmour, et son originalité m'a singulièrement étonnée. Comme il me pressait les mains et comme il me regardait! Qu'a-t-il donc? »
€ Ecoulez, dit tout bas le marquis de Saint-Luc au chevalier De Profundis , i! me semble entendre comme le bruit d'une pioche qu'on enlonce dans la terre...
— 11 me semble aussi comme à vous...
— D'où vient le bruit? Faisons silence.
— De ce côté...
— Croyez-vous, chevalier? Mais oui...
— Tenez ! quelqu'un est assurément là-bas dans la direction de ma main, près de la tombe de M'Je Clairon...
— Qui peut à celte heure...?
— Une personne se sera oubliée, elle ne sera pas sortie à lemps (iu cimetière...
— Si Ton croyait aux revenants?
— Pourquoi pas? répondit le chevalier De Profundis, 0[)posanl son visai^e rendu plus blafard -[)ar réclatde la lune au visage du marquis de Saint- Luc... Mais le moment n'est pas venu de discuter ces choses-là...
— Si nous allions nous assurer qui ce peut être ? reprit le marquis, un peu ému de la réponse du chevalier dans l'endroit où elle lui était donnée, et surtout dans un moment où il croyait être sûr qu'il se faisait quelque acte caché auprès d'une tombe.
— Puisque vous le désirez, reprit le chevalier De Profundis, allons voir. La nuit est loin d'être finie ; le temps, je présume, ne nous manquera pas pour achever mon histoire de lady Glenmour...
•— Quelle belle nuit ! dit, en suivant le chevalier De Profundis, le marquis de Saint-Luc.
— Trop belle pour notre expédition ; il fait clair comme en plein jour ; marchez dans l'ombre de cette allée de platanes; dans cinq minutes nous serons arrivés à l'endroit d'où vous supposez qu'est parti le bruit... i