LÉON GOZLAN
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paysans, les arracha, les dispersa, les jeta en l'air, en siflBant, en grimaçant, en ricanant, en piétinant.
La jeune clame allait se trouver impuissante contre ce nouvel outrage, dont les résultats étaient incalculables, lorsque la personne qu'on avait, tout le temps de la bataille , entendu rire derrière le mur du parc, arriva à pas lents , prit Tancrède par le coude et le ramena presque par force au château où celui-ci rentra à la fois vaincu et triomphant. La grille se referma sur les trois acteurs de cette petite scène , et peu après les paysans et les bûcherons , que la nuit allait surprendre , s'en allèrent par les divers sentiers du bois, se demandant comment en France le gouvernement pouvait permettre aux gens d'avoir chez eux des singes si dangereux qu'ils se défendaient quand on les attaquait.
f Êtes-vous fou , dit la jeune lady Glenmour à Tancrède, quand ils furent arrivés devant le château, de vous exposer ainsi à vous faire fendre la tête pour la gloire d'attraper un singe ?
— Milady, répondit Tancrède, ce singe est à vous, et c'est votre bien que j'ai défendu et que je défendrai toujours avec ce zèle.
— Que ferez- vous donc lorsqu'il s'agira pour vous de défendre le pavillon anglais, quand vous serez capitaine?
MAKACAIBO. 7i)
— Je ne ferai rien de plus , madame, et je sauverai le drapeau comme j'ai sauvé cet orang-oulang.
— Tancrède , vous êtes un enfant : allez dans voire chambre, et priez le docteur Patrick de visiter vos blessures; j'espère qu'elles ne sont pas graves.
— Avec la permission de milord et de milady, reprit Tancrède , je ne consulterai pas le docteur Patrick, mais je me laverai le visage avec un peu d'eau, de poudre à canon et de vinaigre.
— Comme il vous plaira, > dit lord Glenmour en offrant le bras à sa femme pour entrer au château et passer dans le salon qui s'ouvrait sur le parc.
Tancrède s'en alla d'un autre côté.
Celte scène avait visiblement affecté les nerfs délicats de lady Glenmour, car elle ne fut pas plutôt entrée au salon, qu'elle se laissa tomber dans un fauteuil, et qu'elle demanda de l'air. Son mari se hâta de pousser le fauteuil près d'une porte-croisée et de l'ouvrir.
H Vous trouvez-vous mieux, milady? lui demanda-t-il au bout de quelques minutes de silence. Voyez comme le parc est beau ce soir ! Nous n'avons pas joui depuis longtemps d'une aussi douce soirée.
— Je suis mieux, répondit lady Glenmour en
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soulevant à peine ses paupières chargées de langueur. En effet, la soirée est magnifique. Oui , le parc est beau... Mais Richmond ! mais Windsor!... Oh! pardon, milord.
— Vous y songez toujours? C'est le ciel pour vous, reprit lord Glenmour.
— J'oublierai ces splendides demeures éi vous le voulez.
— Je neveux quevotre bonheur, milady. Puissé-je un jour réaliser cette prétention ! Je prévois que cela sera difficile...
— Pourquoi cela, milord? demanda lady Glenmour en appelant du bout de son gant Griff-Graff, son épagneul , admirable Uing-charles* s qui sortit d'une corbeille de satin pour obéir aux ordres de sa maîtresse.
— Comment vous rendre les rovales distractions
auxquelles vous vous livriez auprès de la souveraine dont vous partagiez les goûts et presque l'autorité? Le mariage le plus heureux a des ressources trop bornées pour rendre à la comtesse de Wisby , demoiselle d'honneur de la reine, les plaisirs qu'elle goûtait dans ce haut rang, mais qu'il faut bien un jour quitter quand on n'épouse pas tout à fait un souverain. >
On sent l'ironie qui perçait sous le velours de ce langage.
« El qu'on quille sans rei^Tet , inilord , quand on a riionneur de devenir voire femme. »
Le king-charles's saula sur les genoux de sa maîtresse.
« Vous êles trop indulgente, mais j'espère que celle indulgence ressemblera un peu plus à la vérité dans quelques années. Six mois de mariage ne sont qu'un essai plus ou moins heureux de ce que peut un mari , jaloux d'occuper le cœur de sa femme.
— Cet essai , milord, suffit amplement, croyezmoi.
— Si vous voulez que je vous croie, madame, dit lord Glenmour en prenant respectueusement la main de sa femme, ne répétez pas voire éloge ; je m'en sens trop indigne. »
Milady sourit , mais d'une manière si ambiguë , qu'il eût été impossible de dire si elle était ou non de l'avis de son mari.
Lord Glenmour se leva ensuite, alla vers une des croisées latérales du salon et l'ouvrit.
« Regardez, milady. h
De celle croisée on apercevait la grande pièce d'eau.
Lady Glenmour poussa un léger cri d'étonné-
ment.
i Le yacht de la reine !
— Il est exactement semblable à celui de la reine, dit lord Glenmour en montrant a sa femme un petit bâtiment d'une élégance et d'une légèreté exquises, doré comme un trône, chamarré de sculptures, construit en forme de cygne et armé de six canons de bronze.
Lord Glenmour agita son mouchoir, et à Tinstanl même le yacht glissa sur ses roues; la fumée sortit du tuyau, et il parcourut en tout sens la pièce d'eau, en faisant feu de ses petits sabords. Les matelots criaient du haut des vergues :
€ Vive lady Glenmour, comtesse de Wisby! »
Le capitaine du yacht, c'était le jeune Tancrède, qui, ayant déjà oublié ses blessures, saluait avec son chapeau sa souveraine bien-aimée.
I C'est charmant! i dit leniement lady Glenmour en cessant tout à coup de regarder celle merveille , et comme si elle fût fatiguée de la voir ; elle reprit son attitude molle et dédaigneuse.
* Ce n'est que la politesse d'une capitaine de frégate, reprit Glenmour. Mais, pendant mon absence , elle vous aidera à penser à moi ; vous vous promènerez quelquefois sur l'eau.
— Vous comptez donc toujours partir ?
— Oui, milady. Ma permission expire bienlôl. Pour obtenir une prolongation de congé , je suis obligé d'aller à Londres soumettre ma demande à
ramiraulé; elle Texige. Je partirai celle nuil...
— Vous irez sans doule à la cour ?
— Présenler vos hommages el les miens à la souveraine, el remettre vos lettres de bon souvenir aux amies que vous y avez. Vous ne me demandez pas à m'accompagner?...
— Je sais, milord, que vous me refuseriez.
— Cependant... milady...
— Je prierais , que vous refuseriez encore.
— Vous , prier ! Vous ordonnez ici.
— Pourvu que je n'ordonne pas de quitter ce château que j'ai pour prison. >
Feignant de n'avoir pas entendu, lord Glenmour sonna el fit un signe au valet de chambre qui se présenta. Celui-ci comprit et se retira aussitôt.
i Pendant mon absence, que ferez-vous, milady?
— Je penserai à votre retour, répondit froidement lady Glenmour.
— Qui sera prompt , je l'espère,
— Personne ne le souhaite plus que moi. > Lord Glenmour baisa avec respect la main de sa
femme.
Un bruit se fil entendre tout à coup sur la pelouse, et à l'instant un cheval d'une beauté rare, d'un noir éblouissant, parut, conduit par un domestique indien. C'éiaii un cheval nedji de la plus in-
contestable légitimité. Il était fin et souple comme Tacier, mais d'une im|)atience, d'une vivacité terribles. Jamais ses quatre pieds ne touchaient à la fois la terre qui semblait être du feu pour lui, tant il bondissait, caracolait, décrivait des écarts et se soulevait en suspendant à son mors le domestique effrayé, qui ne se tirait pas toujours heureusement de ces violentes secousses. Nul n'avait encore osé le monter, pas même lord Glenmour, un des plus renommés cavaliers de TAngleterre. L'âge seul et une longue résidence dans nos climats humides parviendraient peut-être à le dompter. Nedji, car on lui avait donné le nom de son espèce si recherchée, comme tous les phénomènes , était plus propre à briller qu'à servir.
4 Mais on dirait, s'écria lady Glenmour, que c'est un des trois chevaux envoyés à la reine d'Angleterre par le pacha d'Aden?
— C'est un de ces trois chevaux, milady.
— Vraiment ! Et comment l'avez-vous eu?
— Le groom de la reiiie a dit qu'il s'était échappé de l'écurie et qu'on ne l'avait plus retrouvé. Pen^ dant qu'il faisait ce mensonge...
— Que vous devez avoir acheté très-cher...
— Comme tous les mensonges. 11 n'y a que la vérité qu'on a pour rien... Pendant qu'il faisait ce mensonge on embarquait pendant la nuit le cheval
Nedjî sur la Tamise , ei il voguait ensuite vers le Havre.
— Voilà une galanterie...
— Vous plaît-elle? C'est Tessentiel.
— Comme tout ce qui vient de vous» milord, répondit lady Glenmour avec la même impassibilité polie qu'elle avait montrée jusque-là. Mais, repritelle en arrangeant les plis de sa robe de soie grise, vous ne m'avez pas encore dit , milord , pourquoi vous ne vouliez pas m'emmener avec vous à Londres? >
Lord Glenmour avait cru ne plus voir revenir la même question.
« Voire santé, milady !
— Ma santé?... mais je ne suis pas malade, et je ne sache pas que jamais l'air natal ait nui à personne.
— Le voyage...
— Trente-six heures de voyage... pour la femme d'un capitaine de frégate. En vérité, vos raisons...
— La lune de miel qu'il est d'usage de passer hors de TAngleterre...
— Combien de quartiers ont donc vos lunes, milord? Voilà six mois que nous sommes mariés... car nous sommes bien mariés...
— Le doute de voire part...
— Est des plus impossibles, milord, pour moi
surtout, puisque pour devenir votre femme, j'ai dû vous enlever sur la roule de Brigliton et vous emmener avec moi en France où vous avez eu la loyauté de ra'épouser. >
Le sourire moqueur qui accompagna cette dernière phrase fit brusquement lever de sa place lord Glenmour...
< Milady... cette plaisanterie...
— Ce n'est pas une plaisanterie. >
Le capitaine Glenmour fit quelques pas dans le salon afin de dissimuler son trouble.
« Que voulez-vous dire, milady? Car... je ne devine pas le sens de celte énigme...
— Mon Dieu ! ce n'est pas une énigme ; c'est un article de journal...
— Un journal?
— Celui de la cour, où tout est officiel.
— Jusqu'au mensonge, répliqua lord Glenmour, qui prévoyait vaguement quelque terrible attaque.
— Voyez plutôt, milord, > ajouta la comtesse sans affecter plus d'énioiion qu'elle n'en avait montré depuis le commencement de cet entretien. Elle se leva à son tour, alla avec son king-charles's endormi sur le bras à sa table à ouvrage, et prit dans un tiroir un numéro du journal de la cour qu'elle remit à son mari : < Lisez, milord... c'est là... à celte page... >
Cachant son désappointement, lord Glenmour lut avec un calme horriblement forcé, la page désignée.
Pendant ce temps lady Glenmour regarda, dans la petite glace enchâssée derrière la boîte de sa montre, si sa coiffure du soir n'avait souffert aucune altération.
Lady Flavy Glenmour était une des plus belles et des plus jolies femmes de PAnglelerre, et on le croira sans peine si Ton veut se souvenir que les reines d'Angleterre ont pour habitude de s'entourer (surtout quand elles ne sont pas encore mariées) des demoiselles les plus distinguées de leur royaume par la naissance et la beauté. C'est le choix dans le choix. Lady Glenmour, brune comme une Vénitienne du temps de Véronèse, avait des cheveux d'un noir doux et onctueux, couronnani-son front de comtesse et descendant en grappes sur ses joues de dix-huit ans. Son regard long et fier se perdait
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quelquefois dans une magnifique indifférence ; moins qu'une reine , plus qu'une femme , elle brillait à travers une sphère d^idéale grandeur. La supériorité du sang, qui ne peut pas plus se nier que la conscience et Thonneur dans Tordre moral, éclatait dans la perfection exquise de son profil. Il résumait toute la noblesse de ses aïeules. L'œil qui l'admirait volait quelque chose à la sensualité du tact en posant son rayon sur ces lèvres d'un rose chaud et vaporeux. Son cou ondoyant, ses épaules, ses bras étaient si fermes et si éclatants de jeunesse, que la soie el la dentelle qui les louchaient, semblaient avoir une âme et les caresser de leur contact, de leurs plis et de leurs couleurs. Lady Glenmour était grande, belle, mais sans cet excès de majesté qui tue le désir, qui donne trop au respect pour ne pasôter à la grâce. Par une illusion, par un prestige qui ne s'expriment pas avec les mots beaucoup trop exacts de la langue parlée, on éprouvait, en voyant sa poitrine blanche et demivoilée, l'émotion suave et chaste que fait naître une corbeille pleine de fruits et de fleurs qu'on vient de cueillir. Ce qui aurait donné un prix extraordinaire à tant de charmes , c eût été Téclair de la passion courant dans ces cheveux, éclatant dans ces yeux, circulant dans ces veines, s'allumant sur ces lèvres, faisant battre ce cœur de dix-huit ans. Malheureuse-
LA SOCIÉTÉ DES DANGEREUX. î)l
ment , ou heureusement peut être, lady Glenmour n'était jusqu'ici qu'une belle statue de rose et d'ébène, que Pygmalion avait animée, mais sur le Iront de laquelle il avait oublié de déposer le baiser mystérieux. La Galathée anglaise marchait, elle respirait, elle parlait, mais elle ne vivait pas , car elle n'aimait pas.
L'absence de cette passion donnait peut-être à son corps la langueur dont il semblait frappé comme d'une maladie mortelle. Lady Glenmour, avec celte vive exubérance , toute de jeunesse et de santé, ne marchait presque pas ; si elle sortait à pied, c'était pour aller jusqu'aux premiers gradins gazonnés du parc, qui commençait au delà de la pelouse, c'està-dire à trois cents pas environ du château. Assise dans son fauteuil, elle lisait pendant les heures du jour où elle ne recevait pas , ou bien elle faisait de la musique à son piano. Son plaisir... Elle ne paraissait avoir aucun plaisir, pas même celui de se savoir belle, admirée , grand avantage qu'ont les femmes sur les hommes qui ne sont pas femmes!
L'article du journal de la cour était ainsi conçu :
i Un membre de la fameuse affiliation dès Dant gereux vient d'être enlevé sur la roule de Brighton < à Londres par la belle comtesse de Wisby , au- 4 jourd'hui lady Glenmour. On ne croirait pas à
I un pareil événement si Ton ne savait les pro- € digieux succès de ces messieurs. Du reste, un i bon mariage contracté à Calais dans la chapelle < protestante a ratifié et fait pardonner cette folie i romanesque d'une des plus nobles et des plus I jolies demoiselles d'honneur de la reine. >
Quand lord Glenmour eut achevé cet article , il dit en rendant le journal à sa femme :
c On ne peut empêcher les journaux de dire ce qu'ils veulent.
— Milord , il ne s'agit pas , s'il vous plaît, de la moralité des journaux, mais de la mienne. Vous aije enlevé? demanda-t-elle d'un ton qui confondit lord Glenmour. Je tiens à le savoir...
— Non, milady... vous le savez bien...
— Mais alors ?...
— Une pareille absurdité ne se réfute pas...
— Cepeiidanl , milord , tout n'est pas absurde dans cet article...
— Tout!...
— Non, milord, répliqua lady Glenmour.
— Votre assurance...
— Ne faites-vous pas partie delà fameuse société?
— De quelle société?
— De celle que cite le journal de la cour , de la fameuse société des Dangereux.
— Moi?
— Vous-même,..
— C'est le journal qui le dit.
— C'est moi, milord, qui Taflirme.
— Qui a pu veus dire?...
— Écoulez-moi, milord. Un soir, j'étais du cercle de la reine : vous y vîntes présenté par votre amiral : on dansa ; deux fois vous m'offrîtes d'être mon cavalier. En reprenant ma place, je lus, écrits au crayon sur la monture d'ivoire de mon éventail, ces mois : Prenez garde l comtesse Wisby^ Vhomme avec lequel vous avez déjà dansé deux fois est un