‹ Les nuits du quartier Breda julietteChapitre 13 sur 32 · H8 UES NUITS · texte numérisé non relu

H8 UES NUITS

acteurs, avec de ces gens qui fabriquent des pièces et des livres, sotte espèce qni n’a jamais su faire un nœud de cravate, gent bohémienne qui ne fréquente ni la Marche, ni Chantilly, ni les salles d’armes, ni le manège, qui ignore le tour du lac et confond un briska avec un landau ;

La plus drôle, la plus amusante, la plus étourdissante de nos femmes, avait, disait-on, contracté une sorte de mariage morganatique avec un monsieur qui écrit des romans et se permet de raconter notre noble vie, à nous autres parfaits gentlemen.

Et ce bruit avait pris, mesdames et messieurs,

une telle consistance que je me suis demandé si

nous ne serions pas obligés, nous autres gens du monde, d’abandonner Paris pour le laisser à ces gens-là.

Mais heureusement cette crainte n’était pas fondée; cette rumeur était mensongère ; et celle dont je parle a compris en devenant la reine de celte fête, que si une femme par curiosité pure, peut, parfois, s’oublier dans un atelier de peintre ou dans la mansarde d’un homme de lettres, ce n’est qu’à la condition de conserver son huit ressorts, ses dentelles et ses diamants.

Je bois donc à Jidietle, mesdames et messieurs.

Et le baron s’assit aux applaudisvsemenls de quelques hommes et de toutes les femmes.

Juliette répondit avec calme :

— Quelqu’un demande-t-il la parole?

— Moi, dit une femme qui trouva de bon goût de monter sur sa chaise.

C’était une figurante d’un petit théâtre qui gagnait six cents francs par an et en dépensait un peu plus de cent mille, tant il est vrai, disaient ses bonnes petites camarades, que les hommes sont naïfs.

— Qu’il me soit permis, dit-elle, de répondre en peu de mots à ce que vient de dire l’honorable baron Benjamin, la vraie fleur des vrais gentilshommes.

Il est malheureusement vrai que l’une de nous, Juliette la belle, a pu, par une conduite irréfléchie, laisser courir sur notre compte des rumeurs fâcheuses : mais la catastrophe redoutée par ce cher baron ne serait jamais arrivée, soyez-en sûrs. Oui, il faut, hélas ! en convenir, il arrive parfois, que dans un jour d’ennui nous nous laissons aller à quelque passion indigne de nous.

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Mais l’exception n’est pas la règle et Dieu en soit loué! les femmes qui se respectent sont toujours plus nombreuses que celles qui s’oublient. Les grelus, comme nous appelons tous ces bons hommes qui vont à pied et n’ont pas môme un bijoutier attitré, les grelus pénétrent bien par-ci par-là dans nos boudoirs, mais le soir, en tapinois, par l’escalier de service, cl nous les fourrons sans façon dans le cabinet aux robes.

Ët puis ces tocades ne durent pas, mes bons messieurs, soyez-cn sûrs. On se lasse bien vite, quand on est une femme chic, du bagout de mauvais ton de ces messieurs de la Dohème, de leurs cravates à la Colin et de leurs bottes vernies au pinceau. Leujs petits dîners pas méchants, avec du bordeaux ordinaire et de l’eau de sellz, ne nous feront jamais oublier les asperges du Café Anglais

elles truffes à la serviette de la Maison-d’Or.

Si nous avons écouté des acteurs, c’élail par genre, cl des auteurs c’était uniquement pour avoir des rôles dans lesquels, messeigneurs, vous viendriez nous applaudir.

Mais là s’arrêtent nos complaisances; et Julicite vient de vous le prouver mieux que moi,

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en rentrant d’une façon éclatante dans le vrai monde.

Trois salves d’applaudissements accueillirent ce discours.

— Juliette ! vive Juliette ! la parole est à Juliette, cria-t-on.

— Pas encore, répondit Juliette, je veux parler la dernière et je pense que chacun n’a pas fait sa petite profession de foi.

Il y avait à coté du prince Karinolî une femme de vingt-deux ans, fort belle et non plâtrée, qui avait écouté tristement la tirade de la figurante.

— Je ne sais pas, dit-elle, si vous avez tort ou raison; mais je vais vous dire une histoire qui est la mienne, et dont vous tirerez telle moralité qui vous plaira.

— Va, ma fille, dit Juliette, on t’écoule.

La jeune femme parla ainsi :

— Il y a deux ans de cela, j'étais encore avec mon premier amant. C’était, mes bonnes dames et mes bons messieurs, un de ces êtres que M. le baron Benjamin et mademoiselle Palrnyre ont si bien flétri tout à l'heure. C’était un artiste, un pauvre sculpteur.

Il avait bien du mal à vivre, et je vous jure que

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nous avions déjà passé par la misère carabinée comme on dit.

Mais il était si bon et si gentil, et il travaillait si bien et avec tant de courage !

— Va, ma fille, me disait-il, je sais que j’ai du talent et j’arriverai ; et tu seras heureuse, et nous vivrons comme mari et femme, et je t’épouserai si tu le veux.

Et moi. j’attendais, et je l’aimais bien, et je ne 1 * 0 X 318 pas un coupé trois-quarts, mais seulement de m’entendre appeler madame et d’être, un jour ou l’autre, une honnête femme pour de bon.

Un soir, je rencontrai une ancienne camarade (le ralclier. Elle ne faisait plus de Heurs, elle était lancée', elle avait un train et quatre amants.

Elle m’emmena chez elle et me présenta à un las d’hommes riches. Mais j’aimais Eugène et je ne voulais pas le quitter. ’

Malheureusement je retournai chez mon ancienne camarade et chaque fois elle me disait : es- 'u bêle! tu crèves de faim avec ce garçon..., quand îe jeune monsieur que je t’ai présenté l’autre jour ne demande qu’à te mettre dans tes meubles!

Mais je résistais toujours et j’aimais mon pauvre sculpteur.

mi OIÎAUTIEU BftEOA.

C’était aux approclies de l'exposition; il avait travaillé un an à une Niohé, et ses amis qui venaient voir son œuvre disaient que c'était très-beau.

Ce qui n’empêchait pas que nous n’avions pas le sou, et quelejour où l’exposition s’ouvrit, je portai mon unique bague au 3Iont-de-Piété.

Eugène était parti depuis le matin. Cette annéelà on devait distribuer les récompenses aux artistes, à l’ouverture de l’exposition, au lieu d’attendre le dernier jour.

Mais le monde que j’avais vu chez Madeleine, c’était le nom de mon ancienne camarade, m’avait tant blaguée sur le plâtre de mon pauvre Eugène que je ne croyais plus qu’à une chose, à son amour pour moi, et je commençais, les mauvais conseils aidant, à me lasser de la misère.

Or, précisément ce jour-là Madeleine arriva et me dit :

— Viens chez moi, j’ai changé d’appartement, tu verras mon nouveau bazar. Elle m’emmena rue de Provence et je m’arrêtai éblouie au seuil d’un petit entresol qui maintenant me semblerait bien ordinaire, mais qui, alors, me parut être un palais. 11 y avait bien pour six mille francs de palissandre.

— J’attends un de mes amis, me dit-elle, nous dînerons tous les trois.

L’ami qu’elle attendait était un garçon qui depuis trois mois me poursuivait et m’accablait de déclarations et de bouquets.

C’était un joli imbécile dont le père avait fait sa fortune dans les papiers peints et qui la mangeait gentiment en maquignonnant ses rosses au Tatters’-liaU.

11 avait commandé un dîner fin et du vin à tourner la tôle. On me grisa et quand dix heures sonnèrent, comme je voulais m’en aller, Madeleine me dit :

— Ah ça , lu ne vas pas faire la bêle plus longtemps, n’esl-ce pas? tu n’es pas ici chez moi, mais chez toi, et monsieur est ton seigneur et maître désormais.

Le lendemain je m’éveillai en pleurant et balbutiant le nom d’Eugène; je repoussai l’homme à qui on m’avait vendue, et je me sauvai rue de Laval où Eugène avait son atelier.

11 n’élait pas rentré. La concierge en me donnant la clef me dit d'un air fin et moqueur :

— Vous avez une rude chance, ma petite! la seule

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fois OÙ VOUS découchez, M. Eugène découche aussi.

— Mais où est-il donc? m’écriai-je, assaillie d’un funeste pressentiment.

— Il est au bal, me dit-elle ; il est venu hier soir, iout content et comme fou, et il a cru que vous étiez chez votre mère à Belleville. Je lui ai fait une reprise à son habit, car il allait, m’a-t-il dit, chez le ministre des beaux-arts.

Je n’écoutai pas le reste de l’histoire et je me sauvai à l’atelier qui était au sixième.

Dix minutes après, comme je pleurais toutes les larmes de mon corps, Eugène entra et je jetai un cri.

Il avait un ruban rouge à sa boutonnière et des billets de banque dans les mains. . .

Sa Niobé venait d’élre achetée par le gouvernement et chez le minisire qui, la veille, l’avait invité à dîner, il avait trouvé la croix sous sa serviette I

Et comme je pleurais, il crut que c’était de joie, et il voulut me prendre dans ses bras.

Mais moi je le repoussai et je me mis à genoux en lui disant :

— Je suis une gueuse! je t’ai trompé!...

Et je lui racontai tout ce que j’avais fait. Il y avait à côté de l’ atelier une petite pièce qui nous servait

(le chambre à coucher el dont la fenêtre donnait sur la cour.

Eugène ne me dit pas un mot, il ne me lit pas • un reproche, mais il passa dans cette chambre, et, tout à coup, j’entendis un grand bruit et un grand cri :

Le malheureux s’était jeté par la fenêtre et s’était tué sur le pavé de la cour.

L’histoire de la jeune femme fut accueillie par un morne silence et personne ne battit des mains.

Seule, Juliette prit la parole :

— Mesdames et messieurs, dit-elle, M. le baron Benjamin vous a exprimé son opinion sur les artistes, et mademoiselle, qui joue la comédie pour continuer son petit commerce, vous a nettement émis la sienne sur les femmes de théâtre. M. le baron Benjamin et madamoisclle Palmyre Fipot, qui se fait appeler de Lavenay, me permettront bien de leur répondre.

— Oui, oui, dit-on à la ronde. La parole est à Juliette, vive Juliette !

L’actrice regardant alors le baron, lui dit :

— Le prince Karinoff en voulant bien me charger de faire les honneurs de cette fête, m’avait laissé carte blanche pour les invitations et c’est pour cela,

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mon cher baron, que la société qui nous entoure, bien que dépourvue de cet alliage artislique dont vous avez horreur, est un peu mêlée, passez-moi le mol.

Parmi les femmes, il y a de vraies actrices, comme moi, et des figurantes comme mademoiselle.

, Parmi les hommes, j’aperçois de vrais gentilshommes qui s’honorent de l’amitié des artistes que vous méprisez, d’honorables gens de finance qui achètent des tableaux et des livres, et des tripoteurs qui ne sont ni financiers, ni gens du monde, ni gentilshommes.

Ceux-là, mon cher baron, ne se fussent jamais trouvés en compagnie de ceux que j’ai nommés tout d’abord, si les palefreniers, les jockeys et les filles entretenues ne servaient parfois de trait d’union momentané entre le vrai monde au nom duquel vous avez parlé tout à l’heure et le monde auquel vous appartenez réellement.

Vous méprisez les gens qui n’ont pas comme vous cent mille livres de rente péniblement amassées par votre père qui était un honnête Israélite, et parce que le prince Karinoff qui est un grand seigneur vous admet à sa table et que vous êtes assis entre un fils de famille et un agent de change, vous

VOUS croyez le droit de me traiter comme vous traiteriez une tille, et de parler des gens de lettres ou des artistes comme de votre bottier.

Mais, mon cher monsieur, je ne sais pas si M. de Lamartine qui a été ministre, a couru dans les steeple choses, et si M. Thiers qui aécrit plus de volumes que vous ne direz de mots spirituels dans toute votre vie, savait atteler en tandem; mais ce que je sais bien c’est que personne ici à l’exception de sept ou huit gandins de votre espèce, ne partage vos opinions et que parmi ces dames qui vous applaudissaient tout à l’heure, il n’en est pas une qui voulût vous prendre au sérieux.

Un éclat de rire approbateur accueillit ces paroles de Juliette et le joli baron Benjamin avala coup sur coup deux verres de champagne pour dissimuler son dépit.

Juliette poursuivit ;

— Je veux bien admettre que les artistes ne soient ni riches comme vous, ni emprisonnés comme vous dans un col démesuré et des habits ridicules ; mais dans le siècle où nous vivons, leur talent est largement rétribué, et ils retrouvent en considération ce qui peut leur manquer en pièces de cent sous.

— Mais, s’écria une de ces dames, tu t’es

pourtant donné hier un fumeux démenti, Juliette.

— Ah! vous croyez? fit-elle.

— Et le prince est là pour le dire, ajouta la figurante avec un accent d’ironie.

— Le prince va vous répondre, répondit Juliette.

Et, en effet, le prince Karinoff, triste et silencieux jusque-là, se leva à .son tour :

— J’aime éperdument madame, mais je l’aime à ma manière, comme un gentilhomme que je suis, dit-il. Dans un accès d’égarement, j’ai eu la faiblesse de laisser ourdir en ma faveur une conspiration dont je suis honteux à présent.

On a fait à madame une insulte publique.

Publique devait être la réparation.

Juliette ne peut m’aimer, et je m’incline devant la fatalité. Juliette n’est point ma maîtresse, et si vous êtes réunis ici, c’est qu’elle voulait que vous l’entendissiez de ma bouche.

Juliette lui tendit la main :

— Vous ôtes un vrai prince, dit-elle.

En ce moment la porte de la salle à manger s'ouvrit et un laquais annonça :

— M. le baron de Helde.

A ce nom, inconnu pour tous, on se retourna étonné.

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