‹ Les nuits du quartier Breda julietteChapitre 12 sur 32 · LE SOUPER · texte numérisé non relu

LE SOUPER

Elle s’éfait assise au centre de la table, à la place d’honneur, comme on dit, ainsi qu’il convient à la maîtresse de la maison.

A la voir souriante et calme au sein de celte fête qui n’avait pas de précédent, peut-être, dans les fastes du monde galant, au milieu de ces splendeurs inouïes, dans cet liôtel plus riche qu’un palais des contes de fées, entourée des plus belles femmes de Paris et des hommes les plus considé-

LES NUITS DU OUAUTIEU DUEDA. 115

râbles par le nom, la fortune ou la naissance, les déesses de l’amour vénal crevaient de rage, et les hommes disaient avec une admiration mêlée d’envie :

— Le prince Karinoff est le plus heureux mortel de la création.

Son rire étincelait plus encore que le collier de diamants que le prince lui avait mis au cou : un collier de deux cent mille francs, qu’une grande duchesse allemande n’avait pu acheter, faute d’argent.

Pour ce souper gargantuesque, digne apothéose d’un bal dont Juliette avait été la reine, les Frères Provençaux avaient dévalisé leur cave et l’étalage de Chevet, et les serres phénoménales, où l’ananas mûrit loin du soleil de l’Orient.

Donc Juliette était au centre de la table.

Le prince était à sa droite.

A sa gauche, chose bizarre! une place demeurait vide.

Et comme le chambertin et le sillery coulaient depuis deux heures à la lueur de six cents bougies, dans ce palais digne des aimées d’Égypte ; comme on avait porté la santé du prince, dont le faste faisait pâlir le luxe bourgeois de notre époque ; comme chacun des convives avait laissé tomber

LES NDITS

dans sa coupe de Clicot une parcelle de sa raison, la belle Anglaise émancipée, miss Sarah-Mac-Grégor, se leva et porta le toast suivant :

— Mesdames et messieurs, je bois à Juliette, la maîtresse de la maison. Je bois à elle, parce quelle est plus belle qu’aucune de nous, plus spirituelle que nous toutes et qu’en présence de sa nouvelle situation nos chevaux ne sont plus que des bidets et nas perles fines de la verroterie.

Juliette remercia en ces termes :

— Je l)ois à vous, miss Sarah ! parce que vous êtes venue à nous, pauvres filles pécheresses, et nous avez tendu la main comme à des égales.

Elle prononça ces derniers mots avec une légère ironie et se rassit au bruit des applaudissements des convives. •

Le prince seul se taisait et son front était soucieux, au milieu de celte folle orgie.

Le baron Benjamin était un orateur de quelque importance; au Beating, il avait plus d’une fois Irailé des questions difficiles! Au cercle des Belteves il avait émerveillé bon nombre de gentilsmmes, par sa prodigieuse faconde.

Aussi le murmure approbateur qui avait suivi le

DD QDMITIER BllEDA.

petit . speach de Julieltc fit-il place à un grand silence lorsqu’on vit le joli vieux se lever, sa coupe à la main, et demander la parole.

— Mesdames et messieurs, dit-il, aussi vrai que nous sommes ici entre gens de qualité et sans aucun alliage artistique et de mauvais goût, aussi vrai que Paris est la capitale du monde, par la raison toute simple que Paris a des femmes, quand l’univers en manque, je ne vous dissimulerai pas que je viens d’être en proie, pendant vingt-quatre heures, à la plus cruelle des anxiétés.

Un bruit s’était répandu dans Paris, qui a dû vibrer comme un glas funèbre dans le cœur de nous tous, qui disons un louis et non vingt francs, qui savons qu’un cheval attelé ne doit jamais prendre le galop, qui avons acquis chez Léon l’art de conduire en tandem, et nous respectons assez pour n’aimer que des femmes qui coûtent horriblement cher. Ce bruit, cette rumeur plutôt, menaçante et sourde, comme la voix lointaine de l’ouragan, consistait à nous prédire une défaite prochaine. On disait que les femmes de théâtre qui nous appartiennent, morbleu! allaient divorcer avec nous; qu’elles se rangeaient, comme disent tes bourgeois; qu’elles allaient vivre avec des peintres, avec des

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