‹ Les nuits du quartier Breda julietteChapitre 15 sur 32 · CE QUE LE VAUDEVILLISTE S... ENTENDAIT PAR UNE JOLIE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

CE QUE LE VAUDEVILLISTE S... ENTENDAIT PAR UNE JOLIE PREMIÈRE

— Ah lu ne vas pas me le faire tuer, au moins! dit Juliette d’une voix émue à son ami S..., qui avait reçu le matin la visite des témoins de M. le baron Benjamin.

— Sois calme, ma fille, répondit S..., j’ai mené Gérard à une salle d’armes ce matin, il tire bien et il a un grand sang-froid.

— Mon Dieu ! fit-elle avec des sanglots dans la voix, j’ai été sotte et cruelle, hier, et je donnerais

LES NUITS DU QUARTIER BREDA. 135 tout mon sang pour racheter mes imprudentes forfanteries.

Comme clic disait ccla, Gérard qui fumait à la fenêtre, se retourna.

— Vous êtes une folle, ma chère belle, dit-il, je ne sais si je pourfendrai mon adversaire, mais dût-il m’en coûter un bon coup d’épée, je trouve que l’occasion est trop belle de montrer à ces messieurs que nous les valons, pour la laisser échapper.

— Ahl fil-cllc encore, il me semble que cet homme a le mauvais œil.

— El moi donc! fit S... en souriant, sois tranquille, je le regarderai tout le temps.

Puis, avisant la pendule :

* — Savez-vous qu’il est dix heures, mes enfants,

je vais vous souhaiter le bonsoir. Tu sais que nous partons à sept heures du matin, ajouta-t il en s’adressant à Gérard.

— Je serai prêt.

S... embrassa Juliette au front, serra la main de Gérard et s’en alla.

Juliette était si émue qu’elle alla s’accouder à son tour à la fenêtre, afin que Gérard ne vît pas scs larmes.

LES KUITS

Gérard s’assit devant sa table de travail, prit une plume et se mit à écrire.

Juliette se retourna vivement :

— Que fais-tu? dit-elle.

— Je travaille, répondit Gérard.

Elle reprit sa place à la fenêtre et coiitinuu û pleurer silencieusement.

Gérard écrivait :

« Ma bonne mère,

« 11 est probable que cette lettre ne vous parviendra jamais; cependant, si elle vous arrivait, c’est que vous n’auriez plus qu’une fille, que je vous recommande et que vous aimerez comme vous m’aimiez... »

Juliette s’étùit approchée sans bruit et lisait pardessus son épaule.

Elle jeta un cri et lui arracha la plume cl le papier des mains.

— Tu es fou! dit-elle, ces choses-là portent malheur...

El elle mil la lettre commencée en mille morceaux.

— Comme tu voudras, dit Gérard tranquillement, je connais ma mère, s’il m’arrivait malheur, tu serais sa fille.

Juliette était forte contre la douleur ; elle eut le courage de sourire et prenànt dans ses mains la tête de son amant, elle la couvrit de baisers.

— Et maintenant, dit-elle, tu vas te coucher, mon ami, et bien dormir... il faut avoir le sang reposé, demain.

Gérard jeta un coup d’œil rapide sur leur petite chambre à coucher, toute capitonnée, et parfumée comme un nid de fauvettes dans la verdure.

— Il faut dormir, mon chéri, répéta Juliette.

— Et... toi?... que vas-tu faire? dit-il ému à son tour.

— Moi, dit .Tuliette, je veillerai, il faut bien que je t’éveille demain matin ; car lu dormiras : est-ce que tu n’es pas brave autant que bon?

— Je l’étais davantage quand je ne t’aimais pas, dit-il.

Et il se mit au lit.

Elle s’était assise à son chevet, lui laissant prendre sa main.

Gérard s’endormit.

Les gens qui, à la veille d'un duel, sont gais et jouent l’insouciance, sont des fanfarons; mais pour peu qu’on soit brave, on dort ; et Gérard dormit.

Alors Juliette dégagea doucement sa main, puis elle SC mit à genoux, elle, la pécheresse qui avait depuis longtemps oublié Dieu, et elle pria.

Un pâle rayon de clarté, glissant à la prime aube au travers des rideaux, vint baigner la courtine du lit:

Gérard dormait toujours et Juliette priait encore, les yeux rougis mais secs.

Alors elle dégrafa son corect et prit à son cou un gros paquet de médailles et de reliques qui venaient de son père et de sa grand’mèrc et dont elle ne sf séparait jamais, et elle le passa au cou de Gérard endormi.

La pendule sonna six heures.

Juliette qui depuis dix minutes contemplait Gérard les yeux pleins de larmes, se dressa comme si elle eût entendu retentir la terrible trompette qui doit faire, à la fin du monde, trembler les échos de Josaphat.

— O mon Dieu! dit-elle en joignant les mains!

Ces trois mots et ce geste passionné furent sa

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dernière prière ; elle se pencha sur Gérard et l’éveilla avec un baiser.

Gérard se leva sans crainte et sans forfanterie ; et Juliette fut son valet de chambre : elle lui passa une belle chemise de toile blanche et fine, et l’habilla comme une mère attife son bébé qu’elle va produire, à la promenade, aux regards émerveillés de la foule.

A sept heures moins un quart, S... arriva. 11 était suivi de D... le peintre à l’esprit railleur qui fréquentait le boudoir d’Aspasie.

— Allons 1 mes, enfants, dilS..., vous avez quelques mauvaises minutes à passer ; mais vous serez si heureux ce soir que ce n’est pas la peine d’en parler.

Juliette ne pleurait plus, Juliette affectait un grand calme.

Au moment où sept heures sonnèrent, elle prit Gérard dans ses bras, lui mit un baiser sur les lèvres :

— Va, lui dit-elle, et pense à rnoil

— C’est la meilleure des cuirasses, dit S... en souriant, bien qu’il fût ému quelque peu.

Juliette voulut accompagner Gérard jusqu’au fiacre.

Elle l’embrassa une fois encore, mais sans faiblesse, cl Gérard partit avec ses témoins.

Mais à peine le fiacre eut-il tourné le coin de la rue qu’elle s’élança dans la direction opposée et courut à perdre haleine jusqu’à la rue des Martyrs.

Là, il y avait un petit coupé de maître qui stationnait depuis un quart d’heure et dont la portière s’ouvrit vivement devant Juliette.

Une femme éiait dans la voiture. C’était Aspasie.

— Viens, dit-elle, mon cheval est un rude trotteur, nous avons le temps d’aller à l’église des Petits-Pères et d’arriver encore avant lui.

— Tu sais où ils se battent? demanda Juliette qui ne retenaîl plus ses larmes et en avait le visage inondé.

— Oui, je sais tout, viens, et ne crains rien. Le petit Benjamin est un garçon tlambé.

Le cocher qui avait reçu ses ordres par avance, rendit la main à son cheval et arriva en quelques minutes à la porte des Petits-Pères.

C’était l’église où Juliette avait été baptisée, l’église où on avait porté son père mort, le jour des funérailles.

Les deux pécheresses y entrèrent et Juliette alla

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droit à l’antel de la Vierge où elle fit allumer un gros cierge.

Là elle se remit à genoux et pria de nouveau. Puis elles montèrent en voiture.

Gomme elles arrivaient au bois, le cocher prit l’allée des Acacias.

— Pourvu qu’il ne me voie pas, dit Juliette.

Aspasie leva les volets du coupé ; de telle sorte que le cocher eût l’air de promener son cheval attelé à une voiture vide.

Le rendez-vous fixé par les témoins était dans un des massifs qui séparent la grande allée des Acacias de celle qui mène au Jardin d’acclimatation, un peu au-dessous et tout près de Madrid.

A deux cents mètres de distancé, le cocher se jeta dans une allée couverte.

— Ma fille, dit alors Aspasie, qu’est-ce que tu os voulu? être tout près, car tu as cette bonne espérance que ta présence secrète portera bonheur à Gérard. Eh bien ! n’allons pas plus loin et ne te tourmente pas : est-ce qu’un homme assez heureux pour être aimé de toi court le moindre ‘ danger !

Et le cocher, sentant la pression du cordon de soie qu’il avait au bras, s’arrêta.

Gérard et ses témoins étaient arrivés les premiers ; mais M. le baron Benjamin ne se lit pas attendre longtemps.

11 arriva dans un grand breack attelé de quatre chevaux qu’il conduisait lui-môme, en fumotant un gros cigare, ce qui fît faire à S... celte réflexion :

— Je croyais que nous nous battions avec un homme bien élevé, mais il paraît que c’est avec un maquignon.

Les témoins de M. le baron Benjamin étaient deux jolis messieurs fort connus pour le tapage qu’ils avaient coutume de faire aux premières représentations.

— Ah! murmura S... à l’oreille du peintre,j’ai tout le désir possible de conserver Gérard intact à ce bébé de Juliette, mais je ne m’en irai pas content s’il ne couche tout de son long ce monsieur qui bêche la littérature.

On ne flâna pas, qu’on nous passe le mot.

Les deux adversaires mirent bas leur habit, on tira les épées au sort et Gérard, trois minutes après, tombait en garde.

Le baron tirait fort bien ; mais il avait une sorte de pâleur nerveuse qui sembla d’un bon augure

— Il préférerait être à la salle d’armes, en présence d’un bon fleuret bien moucheté, pensat-il.

Cependant il se battit très-bien et, à la troisième passe, S... pâlit à son tour.

Gérard avait une grosse tache de sang sur sa chemise. L’épée du baron lui avait éraflé l’épaule.

— Messieurs! cria le baron, je crois que monsieur est touché.

— Eh bien! à votre tour, dit Gérard. Nous ne sommes pas venus ici dans le seul but de gagner de l’appétit, et de plumer des canards ensuite.

Et comme il achevait, M. le baron Benjamin tomba frappé d’un coup d’épée en pleine poitrine.

— Allons! viens, dit S... en prenant Gérard par le bras et saluant les témoins du baron, quand je le le disais, que Juliette se désolait à tort. C’est une jolie petite première que nous venons d’avoir là.

— Mais il est blessé? dit le peintre.

Et il dédiira la manche de Gérard.

— Bah! dit S... c’est nn accroc insignifiant. La pièce a bien marché tout de mémo. Il en sera quitte pour ne pas faire de feuilletons pendant un mois et tout le monde y gagnera, surtout ses lecteurs.

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