LE BARON
Rue de la Pnii ou rue LanUir.
Jamais le concierge ne laisse monter le visiteur qui donne tout de suite, à vue de nez, trente ou quarante mille livres de rente au visité.
Au septième étage, — l’escalier finissait là, — l’un des jeunes gens tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et dit :
— Je crois que je n’ai plus de bougie.
— J’ai des allumettes dans ma poche, répondit l’autre.
Les deux jeunes gens entrèrent, et, à force de chercher, le maître du logis finit par trouver un bout de bougie.
Le logis se composait d’une pièce unique où se trouvaient mis en scène de leur mieux quelques meubles qui témoignaient d’une splendeur évanouie.
Au pied du lit capitonné, mais veuf de ses rideaux, il y avait un portemanteau à tètes rondes auxquelles étaient accrochées les différentes pièces
liES NOUS
d’une garde-robe élégante : habits bleus et noirs, gilets en cœur, pantalons gris perle, faux-cols magnifiques, cravates ébouriffantes, pardessus • d’alpaga blanc, dont la boutonnière était ornée de rubans multicolores.
La défroque, en un mot, d’un homme qui fait ligure sur le boulevard.
— Mon cher, dit celui des deux jeunes gens qui était allé à la rencontre de l'autre dans la rue Taitbout, si je n’étais pas traqué, poursuivi, aux abois comme je le suis, je ne me serais pas embarqué dans cette sotte affaire. On m’a offert dix mille francs pour égratigner ce garçon, c’est fort bien ; mais si je suis tué...
— Ah! dame! répondit le visiteur, car c’était M. Paul Gantois, le maître du logis, qui venait de parler ainsi, je dois t’avouer, mon cher bon, que je sors de la salle d’armes de Raimondi où ton advcisaire est venu se refaire la main.
— Eh bien ?
— Il a un jeu qui n’est ni brillant, ni classique, mais extrêmement dangereux. C’est un fouillis de parades, un désordre de ripostes, un déluge de coups imprévus et rapides... et avec ça un sangfroid parfait, une excellente tenue sous les armes.
Digüi-ed by Co. ■
DU OUAUTIER IIREDA.
M. Paul Gantois écoutait le sourcil froncé.
— Mais, mon bon ami, reprit son interlocuteur, laisse-moi te faire une question.
— Parle...
— Comment se fait-il que tu te sois battu cinquante fois au moins à Toulouse, et que tu sois si préoccupé d’un petit coup d’épée à Paris ?
Un sourire vint aux lèvres du prétendu attacha d’ambassade.
— Ah ! là-bas, dit-il, j’étais sûr de mon affaire.
— Comment cela?
— Tu sais que je suis très-fort. J’avais dix ans de salle, dix ans d’École de droit; je n’étais nullement querelleur et j’avais trouvé le moyen de me faire la réputation d’un homme avec lequel on ne croise pas le fer volontiers.
« Un jour , je reçus un soufflet. Le lendemain , j ’eus la chance funeste de tuer mon adversaire. C’était un maladroit, qui ne savait absolument rien. Néanmoins, j’éprouvais une si grande émotion de cette rencontre, que j’en fis une maladie de trois semaines.
« Quand je quittai mon lit et reparus pour la première fois au café du Capitole, je fus accueilli avec un tel respect, que je n’hésitai pas à me poser en bourreau des crânes.
« Huit jours après, je vis arriver chez moi un tout jeune homme, étudiant de première année, qui me dit fort naïvement :
« — Monsieur je ne suis ni brave, ni querelleur, et j’ai le malheur de m’appeler Robinet. Il parait que ce nom-là est grotesque, car on se moque de moi. 11 m’est venu une idée, vous n’étes pas riche, vous êtes même endetté, — pardonnez-moi le mot, — si vous vouliez vous battre avec moi et me donner un coup d’épée dans l’avant-bras, très-léger, bien entendu, on me laisserait désormais tranquille et je vous donnerais volontiers un billet de mille francs. »
a Le marché était superbe, j’acceptai.
«Le soir je cherchais querelle au petit Robinet, qui fut d’une crânerie parfaite, et, le lendemain, après avoir reçu son coup d’épée, il fut pris au sérieux.
« Donc, lu comprends maintenant, n’est-ce pas? J’ai donné cinquante coups d’épée en échange de cinquante billets de mille ou de cinq cents francs, et il y a dans le midi cinquante notaires, avoués ou avocats qu’on salue avec respect, parce qu’ils ont eu l’audace de se battre avec le terrible Paul Gantois.
— Ma foi ! dit le visiteur en riant, je comprends
DU QUAUTIER BREDA. 237
qu’un duel sérieux te chagrine quelque peu. Mais pourquoi, diable, aussi, as-tu quilté Toulouse pour venir mourir de faim à Paris?
— C’est que ma mèche était éventée. On avait fini par deviner ma ficelle et je ne trouvais plus de clients. J’ai essayé de recommencer ici mon petit commerce ; mais les Parisiens sont malins ; on ne se bat ici ni pour une femme ni pour une partie de billard ou de dominos. J’ai joué, je file assez bien la carte ; mais on est plus fort que moi dans une foule de maisons bien fréquentées. Et puis j’ai eu une vilaine histoire.
— De jeu?
— Naturellement.
— Dans une maison honnête, chez une vieille baronc allemande, où je m’étais fait présenter.
— Ah I on t’a pincé.
— J’avais des cartes dans ma manche ; on m’a surpris laissant tomber un roi de carreau, et un des invités m’a prié poliment de sortir. Cela n’a pas fait grand bruit, du reste; ces genslà. Russes et Anglais pour la plupart, ont été fort convenables ; il y en a même un, celui qui m’avait prié de sortir, qui, huit jours après, sur le boulevard, a eu la politesse de me rendre mon coup de chapeau.
— Tout cela, reprit l'ami de M. Paul Gantois, ne médit pas comment tu l’es chargé de tuer, ou tout au moins de blesser grièvement cæ petit feuilletoniste,
— Ah! soupira Paul Gantois, figure-toi que j’ai rencontré une certaine Léocadie qui, il y a cinq ans, est venue à Toulouse, où elle s’était amourachée d’un étudiant. C’était au temps de ma grande prospérité, et, pour Léocadie, je suis toujours le hrave des braves.
— Bon! et elle t’a offert dix mille francs pour parler d’une certaine Clémence que tu n’as jamais vue à M. Gérard que lu voyais pour la première fois?
— Justement; dame! dix mille francs, c’est un joli sac; et puis, on m’avait dit que les artistes et les gens de lettres ne sont pas ferrailleurs ; je t’avouerai môme que j’ai espéré que ce monsieur me ferait des excuses.
— Oui, mais comme il n’en a pas fait, il faut y aller gaiement.
— Hélas 1 Ah ! si j’avais seulement dix louis pour filer...
— Tu as donc bien le trac?
— Entre nous, j’aimerais autant autre chose...
— Bah! fit l’ami, c’est un mauvais moment à
Dij yiAuntr, uueüa.
passer. Et puis, songe qu’avec ces dix mille francs nous pouvons aller faire sauter .la banque à Ilombourg.
— C’est juste... murmura Paul Gantois en se mettant au lit.
— Bonsoir, dit l’ami. Je vais aller faire un whist dans une bonne maison et je serai à la porte demain, à sept heures, avec la fameux a/piloi/jc et les épées.
L’ami posa, en prononçant ces mots, la main sur la clef de la porte que Paul Gantois avait mise en dedans.
Mais comme il allait sortir :
— Ah! un détail encore?
— Parle.
— Quel intérêt cette Léocadic a-t-elle à (aire tuer ou blesser Gérard ?
— C’est bien simple, Gérard est aimé de Juliette.
— Bon !
— Et Juliette l’aime.
— Parfait 1
— Gérard trompe Juliette avec Clémence; on ne lient pas à ce que Gérard soit tué, mais à ce que Juliette sache qu’il s’est battu pour une autre femme.
2iO I.ES NUITS DU QUAKTlEn BREDA.
— Très- bien.
— Ce qui fait que Juliette quittera Gérard.
— C’est probable.
— Et qu’elle ne résistera plus à l’amour d’un grand personnage, riche à millions, qui se meurt de consomption pour elle.
— Et c’est Léocadie qui tripote tout cela?
— Mais sans doute.
— Mon ami, dit l’ami, en s’en allant tout de bon, nous faisons-là un \ilain métier , mais dame! après tout, il faut vivre.. •
LA VEiLLÉE DES ARMES
— Mon bon ami, disait le joyeux pianiste à Gérard, tandis qu’ils attendaient vainement Clémence rue de Laval, je t’ai donné un conseil excellent pour tout autre, et très-mauvais pour toi.
— Qu’entends-lu par là?
— Je t’ai dit : « Si lu veux garder Juliette, sois bon pour Clémence. » N’est-ce pas?
— Oui.
— Mais je ne l'ai pas dit : « Prends Clémence au sérieux. »
Si
— Alil
— Or c’est précisément ce que tu fais. Tu es jaloux, tu as la fièvre, tu t’agites comme un convulsionnaire. C’est hôte !
— Ah ! dit Gérard avec colère, si elle ne revient pas ce soir, c’est qu’elle me trompe!
— Trouve-moi une femme qui ne trompe pas ?
fit le pianiste avec philosophie.
— Juliette... je le jurerais!
— Mais tu aimes Clémence
— Non, je la hais.
— Ce qui est absolument la même chose.
— Non, dit Gérard, je te jure que c’est Juliette que j’aime !
— Mais tu te bats pour Clémence?
— Il le faut bien, puisque j’ai provoqué ce monsieur.
— Or, ce monsieur, parait-il, est un peu défraichi.
— • Que veux-tu dire par là?
— 11 ne sent pas bon, on ne sait pas d’où il vient, ni où il va.
C’est un homme comme il faüL
— Soit ; mais s’il te tuCj penses-tu que Juliette te pleurera beaucoup?
nu QUARTIER BREDA. 2r.
Ces mois firent à Gérard l’effet d’une douche. Pendant deux minutes il se supposa grièvement blessé, rapporté chez Juliette éperdue, et mourant dans ses bras.
— Je suis un misérable, murmura-t-il enfin.
— Non, dit le pianiste, tu es un homme, voilà tout... Or, éconfe-moi bien...
— Parle.
— Si tu t’étais contenté de tromper Juliette que tu aimes, pour Clémence que tu n’aimes pas, tu ne serais pas sorti de ton rôle d’homme. Mais nonseulement tu prends Clémence au sérieux, mais encore lu vas te battre pour elle. C’est idiot.
— Qu’aurais-lu fait à ma place?
— Rien du tout. La parole est d’argent, mais le silence est d’or, disent les Orientaux. Au lieu de cela, lu le poses en chevalier, tu demandes réparation ponr la vertu de celte demoiselle — vertu tout au moins problématique — et la chose faite... lu viens attendre Clémence ici, dans le seul but de •ui faire une scène de jalousie.
— Gérard regarda la pendule de son cabinet. La pendule marquait dix heures et demie.
— Je veux être sage, dit-il, allons-nous-en! je ne veux pas revoir cette femme.
LES NOITS
— Tu la reverras forcément aux répétitions.
Mais ce soir, je t’approuve.
— O Juliette, murmura Gérard que le remords prenait à la gorge, c’est pourtant bien toi que j’aime!
— Et, s’il en est ainsi, dit Alfred, il faut faire quelque chose pour elle.
— Que veux-tu que je fasse?
— Viens avec moi, je te le dirai.
Gérard était un être faible; il subissait facilement toutes les influences, qu’elles fussent bonnes ou mauvaises. Le pianiste l’entraina hors de chez lui, appela une voiture de remise qui passait et l’y fit monter.
— APassy, dit Gérard.
— Non, dit le pianiste, rue Taitbout.
— Où me conduis- tu?
— Chez Raimondi, le maître d’armes. Ne t’ai-je pas dit que tu devais faire quelque chose pour Juliette?
— Eh bien?
^ Il faut te refaire la main, de façon à te conserver pour elle et ne pas te faire occire, mon bon.
Gérard se laissa conduire chez Raimondi.
Ni Ipi ni le joyeux pianiste ne remarquèrent
DU QUARTIER RREDA.
deux jeunes gens, assis devant Tortoni, fumant et causant en plein air, malgré la froidure.
L’un d’eux n’était autre que M. Paul Gantois, l’adversaire du lendemain.
Ce dernier, lui, reconnut Gérard et poussa le coude à son ami; ce qui explique comment ce dernier, qui était un élève du célèbre professeur, put, quelques minutes après, assister à la leçon que prit Gérard.
Il était plus de minuit lorsque notre héros reprit le chemin de Passy.
Alfred avait, dans la journée, réglé les conditions de la rencontre du lendemain avec un officier de ses amis, dont le régiment était caserné à la Nouvelle-France.
On devait se battre à huit heures, dans le bois de Meudon.
Gérard, sous le prétexte d’aller déjeuner chez Alfred, à Auleuil, sortirait de chez lui à sept heures et monterait jusqu’au chemin de fer.
Là, il devait trouver Alfred avec son autre témoin, dans une voiture qui les conduirait à Meudon.
Gérard fut fort surpris de ne pas trouver Juliette ; mais la lettre que celle-ci avait laissée le rassura.
— Sans doute, pensa-t-il, respirant un peu, elle passera la nuit chez Aspasie. Je lui écrirai demain matin et j’esquiverai ainsi l’émotion de me séparer d’elle. Cependant, avant de se mettre au lit, il entra dans la chambre de Juliette, et son émotion fut si forte qu’il s’agenouilla au pied du lit de la jeune femme et se mit à pleurer.
Puis il baisa avec transport un mouchoir qu’elle avait laissé sur un meuble.
En ce moment, il ne songeait plus qu’à Juliette . il avait oublié Clémence.
Il se coucha et dormit mal.
Pendant la nuit, il entendit du bruit et sc leva précipitamment.
C’était Juliette qui rentrait.
Il fut tenté d’aller au-devant d’elle et de se jeter à ses genoux ; mais il eut la force de se contenir et se recoucha.
Juliette entra dans sa chambre, et la lumière qui se projetait sur les massifs du jardin s’éteignit. '
A sept heures, Gérard était sur pied. La fenéire de Juliette ne s’était point ouverte.
— Elle dort, pensa-t-il. Pauvre femme!
— Monsieur, lui dit la femme de chambre, ma-
dame est rentrée fort tard. Elle prie monsieur do ne pas l’éveiller.
Gérard se sauva comme un malfaiteur. Il avait eu peur d’ôtre obligé d’embrasser Juliette avant de partir, et de mentir encore...
Et il s’en alla, ne se doutant point qu’en ce moment Juliette était agenouillée, tout en pleurs, devant le portrait de sa mère morte, qu’elle suppliait de prier pour Gérard dans le ciel.
XÎI
LC COUPÉ MUi
Si Gérard dormit mal, M. Paul Gantois, son adversaire, ne dormit pas du tout.
Le bourreau des crânes toulousain, très-ému de ce que lui avait dit son ami la veille, n’avait pas fermé l’œil.
Les premiers rayons du jour le surprirent maudissant la nature entière; car, enfin, il se pouvait faire que Gérard, qu’il ne connaissait pas quarante-huit heures auparavant, lui plantât six pouces
de fer dans le corps, à propos de Clémence Mortimer qu’il n’avait jamais connue.
Son ami vint frapper à la porte de sa chambre comme six heures et demie sonnaient aux horloges voisines, car monsieur Paul Gantois, qui possédait une fort belle chaîne de montre en imitation, n’avait jamais eu ni montre, ni pendule.
Cet ami, déclassé de la vie parisienne, Paul Gantois ne le connaissait que depuis six mois. Ils avaient triché ensemble et s’étaient liés. On le nommait Charles Ritmel.
— Le capitaine est en bas, dit Charles, habilletoi et filons!
Qu’é(ail-ce que le capitaine?
C’est ce qu’il nous faut vous dire.
Un peu au-dessus du rond-point des Champs- Elysées , près de l’avenue Marbeuf, il y a un joli café qui porte un nom chevaleresque que nous ne dirons pas.
Un sportman ne s’y risque qu’avec un faux nez, car c’est le rendez-vous des maquignons du quartier.
Si vous voulez une rosse, on vous l’y vendra dans les cinq minutes.
Au milieu de cette population Israélite, qui bro-
SSO LES MIITS
cante la plus noble bêle de la création, après et peut-être bien avant l’homme, un type étrange va et vient, quêtant un bock par ci, un verre de vieille par là.
On l’appelle le capitaine.
Où a-t-il servi? dans quelle armée? quelles sont ses campagnes?
Mystère !
11 porte à la boutonnière un ruban jaune, ù liséré rouge; c’est un ordre aussi étranger que possible.
Il a un pantalon bleu, de grosses bottes, des éperons, une redingote boutonnée militairement, un chapeau tromblon, de grosses moustaches blanches et une canne qui ressemble au bâton de Robert Macaire.
11 monte admirablement à cheval et dresse les chevaux des maquignons.
Pour cent sous on achète le droit de lui faire casser les reins par un cheval vicieux.
Mais le capitaine est de la race des centaures, et quand il parle de Chiron, il dit « mon oncle! »
Il sert de témoin aux jeunes gens qui font leurs premières armes.
11 sait arranger un duel au premier sang.
DU (JUAIIÏIER bllEDA. 251
Si un imbécile qui se marie est en quête il’un témoin, le capitaine est là!
Autrefois on l’invitait aux soirées intimes dans le monde élégant des marchands de chevaux. Un carrossier qui n’avait fait faillite que deux fois songeait môme à lui donner sa fille ; mais on remarqua qu’il tournait le roi à tous coups et faisait trop souvent la vole, quand on jouait à l’écarté, et on mit plus de circonspection avec lui dans les l'apports.
Or, le capitaine était l’homme qui devait senir de second témoin à M. Paul Gantois.
Ce dernier, sur l’invitation de son ami, se leva, lit sa toilette d’un air piteux, faillit oublier un fauxcol en mettant sa cravate et poussa une demi douzaine de soupirs.
Mais, enfin, sa toilette terminée, il se laissa cntrainer et descendit.
Le fiacre était à la porte, et dans le fiacre le capitaine avec des épées de combat qui firent frémir le bourreau des crânes.
Comme le fiacre tournait l’angle de la rue Laffitte, Paul Gantois, qui ressemblait bien plus 5 un corps sans âme qu’a un homme qui va chercher à séparer une âme de son corps, vit un coupé,
stores baissés, qui, stationnant devant la Maison d’Or, se mit aussitôt en mouvement.
11 était de couleur brune, à train foncé, attelé d’un bon trotteur allemand qui devait faire, au besoin, ses quatres lieues à l’heure.
Le fiacre qui portait le capitaine, Ritmel et le malheureux Paul Gantois, suivit les boulevards jusqu’à la Madeleine, prit la rue Royale et traversa la place de la Concorde.
Etait-ce un pur hasard, comme disent les saltimbanques ?
Le coupé brun, à train brun, suivit le même chemin.
Le fiacre prit le cours la Rei e. '
Alors M. Paul Gantois, qui ressemblait, comme une goutte d’eau à une autre, au condamné qu’on mène à l’échafaud, dans quelque puante ville de province où il faut traverser la halle aux herbes et le marché des poissonniers, souleva le coussinet du fiacre.
11 aperçut le coupé qui suivait à distance, et il respira quelque peu.
On passa devant le Trocadero, on suivit le chemin de fer américain jusqu’à Autcuil ; le coupé était toujours derrière le fiacre.
Digilized by GoogI
DU QUARTIER DREDA. 233
La pâleur morbide de M. Paul Gantois prenait du ton.
On traversa le Point-du-Jour, on arriva au pont de Sèvres.
Toujours le coupé roulait derrière le fiacre.
Toujours, de minute en minute, M. Paul Gantois soulevait le coussinet et regardait le coupé.
— Mais que regardes-tu donc ? s'écria enfin Charles Ritmel.
— Ce coupé, balbutia Paul Gantois.
— Eh bien?
— 11 nous suit. •
— Oh ! c'est qu’il a probablement à faire la même routo que nous.
— Tu crois?
— Dame I nous allons à Sèvres... il y va.
— Je crois qu’il nous suit.
— Pourquoi faire?
— Si c'étaient des gens de police qui aient eu vent du duel.
— Eh bien?
— Et qui viennent s’interposer? fit M. Paul Gantois d’une voi.\ haletante.
— Jeune homme ! s’écria le capitaine en fron-
çant ses épais sourcils, c’est mal ce que vous dites là.
— Plaît-il? fit Paul Gantois. Pourquoi donc?
— Vous n’avez donc pas envie de vous battre?
— Mais dame ! répondit naïvement le bourreau des crânes toulousain, personne n'en a envie, j’imagine. '
— Je ne me dérange pas pour rien ! grogna le capitaine. Croyez-vous pas que je vais servir de témoin pour une prune à l’eau-de-vie?
— Sans reproche, dit Charles Rilmel, je vous ai payé deux moos, hier soir.
— C’était votre devoir, jeune homme.
— C’est bon, on la connaît. Vous servez de témoin pour duel ou pour mariage. Vous êtes comme on dit d’un cheval, un capitaine à deux fins. Pour les mariages c’est quinze francs, l’on vous invite au repas. Pour les duels, c’est vingt francs tout sec.
— Je ne refuse pas de déjeuner, objecta le capitaine.
Le fiacre roulait toujours et le coupé continuait à suivre. On prit l’allée de Bellevue, on monta la côte. Le coupé faisait même route, et Paul Gantois qui s’usait le bout du nez au coussinet était plein d’espoir.
Digilized by Géniale
— Sacrebleu ! jurait le capitaine, de mon temps on n’avait pas peur d’un coup de torchon...
Charles Ritmel fouilla dans son gousset et en tira vingt francs qu’il tendit au capitaine :
— Soyez donc sage, papa, dit-il. ,
Le capitaine grognait encore. Charles Ritmel fouilla de nouveau dans sa poche et amena une jolie pièce deMix francs toute neuve :
— Allons, dit-il, faites-nous une belle risette...
Le capitaine fut désarmé.
— Tonnerre de sang! dit-il, après tout, c’est bête comme choux de s’aller couper la gorge pour une péronnelle!
— Une drôlesse! fit Charles Ritmel.
— Une rien du touti appuya le capitaine, qui caressait du pouce et de l’index ses trente francs.
Paul Gantois tournait toujours un œil amoureux YCi s le mystérieux coupé.
— Oui ! mais, dit tout à coup Charles Ritmel, c’est grave cela !
— Quoi donc? fit le capitaine.
— On t’a promis dix mille francs pour te battre, dit-il à Paul Gantois.
— Oui.
LES NDITS
— Mais si la police intervient?...
— Eh bien?
— Tu ne te battras pas...
— Sans doute.
— Et tu n’auras pas les dix mille francs.
M. Paul Gantois ne songeait plus aux dix mille francs : il ne songeait qu’à sa peau qui était encore intacte ; mais le capitaine dit vivement :
— Jeune homme, ce que vous dites là est fort sensé, mais donnez vingt francs de plus et je vous tire d’aifaire.
— Voilà, dit Charles Ritmel.
Le capitaine fit disparaître les vingt francs et continua:
— Je suppose que la police intervienne?
— Bon !
— La police est un cas de force majeure.
— Soit.
— Devant la force majeure la loi est impuis> santé.
— Fort bien.
— Et par conséquent on vous doit les d x mille francs.
— Et si on ne veut pas nous les donner?
— Eh bien ! dit le capitaine, qui était un peu
DU QUARTIEIl BREDA. 257
cousin de M. Prudhomme, il y a des juges à Berlin, on plaidera I
— Papa, dit Charles Ritinel, on vous paye assez cher pour avoir le droit de vous dire la vérité : « Vous ôtes un crétin ! »
Le fiacre venait de s’arrêter en plein bois de Meudon. Paul Gantois qui se trouvait aussi mal à son aise que par un temps de choléra, aperçut un autre fiacre sous les arbres. Gérard et ses deux témoins étaient arrivés les premiers.
Le coupé mystérieux s’était arrêté à l’entrée du bois.
— Mon ami, dit Charles Ritmel, si ce coupé renfermait des gens de police, il serait entré dans l’ailée où nous sommes.
Le capitaine se disait :
— C’esl pain béni de faire battre un couard ! si j’avais eu affaire à un garçon crâne, j’aurais mes quatre balles toutes sèches.
Gérard demeurait tranquillement à distance.
M. Paul Gantois jetait des regards suppliants vers le coupé d’où personne ne sortait.
Les quatre témoins se saluèrent, réglèrent les dernières conditions et mesurèrent les épées...
Mais comme le capitaine allait prononcer le fa-
meux ; « Ilabil bas, messieurs ! »le cocher du coupé brun descendu de son siège et accourut.
— Messieurs, dit-il, quel est celui de vous qui se nomme M. Paul Gantois?
— C’est moi, dit vivement le bourreau des crânes.
— Mon maître désire vous parler... dit le cocher.
Gérard prit un ton hautain et répondit au cocher:
— Mon ami, dites à votre maître qu’il prend mal son temps... tout à l’heure...
— Mais, du reste, dit M. Paul Gantois, c’est l’affaire d’une minute.
Et il courut vers le coupé.
Dans celte course d’une minute, M. Paul Gantois se disait :
— C’est sans doute un haut inspecteur de police; il veut mettre à la chose une certaine discrétion... mais n’importe ! je suis sauvé !
Comme il approchait du coupé un homme se montra à la portière.
A sa vue, M. Paul Gantois consterné fit un pas en arrière.
— Monsieur, dit cet homme qui ne daigna pas descendre, je suis le prince Karinoff ; c’est moi qui vous ai surpris trichant au jeu, cet hiver. Un hon-
nête homme comme votre adversaire ne saurait se battre avec un filou. Vous allez de ce pas lui faire (les excuses, décliner l’honneur de croiser le fer avec lui, ou je sors de ma voiture et, après vous avoir démasqué, je vous fais rosser par mon cocher (|ui est un cosaque de force herculéenne.
M, Paul Gantois devint livide, mais il s’inclina.
— Allez ! et faites vite! ordonna te prince.
M. Paul Gantois avait eu grand’peur de l’épée de Gérard, mais il avait plus peur encore des robustes poings du mougick.
Il obéit au prince.
11 alla droit à Gérard et lui dit :
— Monsieur, je dois vous avouer que je n’ai jamais été l’amant de mademoiselle Clémence Mortimer, que je l’ai calomniée et que j§ vous en fais mes excuses.
Gérard était stupéfait.
— Monsieur, dit gravement le pianiste, vous nous faites des excuses sur le terrain, et nous sommes bien forcés de les accepter, car se battre avec un homme comme vous est désormais impossible.
Mais, entin, souvenez-vous de ceci : comme il est fort désagréable de se lever en automne avant dix heures du matin, si jamais vous nous y forciez de nou-
veau, au lieu d’épées de combat, nous apporterions une cravache !
Puis, prenant Gérard par le bras :
— Viens nous-en, dit-il, Juliette est vengée»