C2 LES NUITS
(le la pièce de Gérard ; si elle n’est pas sifflée, nous sommes perdus. ,
« Or, voici le sixième mois de la subvention, et le dernier terme est passé.
a Marchez donc, baron de mon cœur, ou je vous flanque tout à fait à la porte. »
M. le baron Conrad de Wilmliaüsen méditait cette lettre en cheminant vers le théâtre. Quand nous disons cheminer, c’est une erreur, M. le baron était en calèche à deux chevaux, conduite en (laumont.
Doux grands laquais à moustaches et en redingote blanche l’accompagnaient.
Le cocher était poudré comme celui d’un ambassadeur.
M. le baron, lui-méme, avait fait une toilette d’une excentricité tout à fait moscovite.
Il portait une ample pelisse de renard gris, une sorte de vitchoura de ville, soutachée de broderies noires et or.
Ses moustaches grises avaient des crocs ambitieux tournés vers le ciel.
Un énorme diamant qui, après tout, pouvait bien n’èlre que du stras, ornait l’annulaire de sa main gauche.
DD QUARTIER DREDA. 2G.>
Enfin, à sa boutonnière fleurissait une rosellc d’ordres multicolores.
La dame du bureau de location, en le voyant descendre de voiture, tailla sa plume et apprêta sa plus belle loge.
M. le baron Conrad avait tout à fait l’air d’un boyard de l’extrême Russie, de ceux qui possèdent des milliers de paysans et des centaines de villages.
Mais l’étonnement de la dame fut au comble, lorsque le boyard lui dit, en étalant trois billets de mille francs devant le guichet :
— Je désire avoir, madame, cent fauteuils d’orchestre, autant de fauteuils de galerie et une dizaine de loges. C'est une gracieuseté que je désire faire au personnel de mon ambassade.
La buraliste fut étourdie ; elle eût donné, en ce moment, sa tôle à couper si on lui eût soutenu qu’elle n’était pas en présence de l’ambassadeur de Russie.
Néanmoins elle eut le' courage de répondre :
— Mais, monsieur, ce que vous me demandez là est impossible.
Le faux ambassadeur attacha sur elle un œil hébété :
— Voilà, dit-il avec un redoublement d’accent etranger, un mot que je ne comprends pasi
— C’est pourtant bien simple. Je n’ai plus cent fauteuils d’orchestre. Nous avons un service de presse considérable.
— En avez-vous cinquante? dit le baron avec flegme.
— A peu près.
— Donnez-les*moi.
— Nais, je n’ai pas non plus cent fauteuils de galerie.
— Donnez-moi tous ceux que vous aurez.
— Ma foi ! se dit la buraliste en dévalisant la feuille de location, je dirai au directeur que l’ambassade de Russie sera une bonne réclame pour la pièce. Les journaux on parleront demain matin.
Et elle s’arrangea si bien que M. le baron Conrad s’en alla avec une location de dix-huit cent francs.
Tandis qu’il criait au cocher :
— A l’hôtel!
M. le baron Conrad faisait la réflexion suivante :
— Je dispose d’environ cent places, disséminées un peu partout, sans compter une centaine de gamins, recrutés à droite et à gauche, qui siffleront
DU QUARTIED BIIEDA. 265
du haut du paradis. La pièce n’ira pas jusqu’à la fin du second acte.
L’hôtel désigné par le baron Conrad était celui de la rue Léonie.
Mais, chose assez singulière, la demi-Daumont, au lieu de prendre la rue Lafitte, continua à suivre la ligne des boulevards. Le baron Conrad ne s’en aperçut qu’à la hauteur de la Madeleine.
— Là, butor I où vas-tu donc? cria-t-il au jockey.
Mais le jockey n’eut pas l’air de l’entendre. U donna un coup d’éperon à son porteur, un coup de cravache au cheval.de droite, et le véhicule fila rapide au milieu d’un encombrement de voitures.
Rue Léonie! cria encore le baron.
Mais le jockey n’entendit pas davantage et entra bruyamment dans le faubourg Saint-Honoré.
Les deux laquais demeuraient impassibles, derrière le baron.
Celui-ci qui, après tout, n’était jamais qu’un instrument docile de Léocadie, crut qu’elle avait donné des ordres à sa livrée d’emprunt, et il cessa de crier.
Mais tout à coup la calèche entra dans l’avenue Lord-Byron et vint s’arrêter devant la porte cochère de l’hôtel acheté par le prince Karinoff.
Le baron alors fut inquiet et voulut descendre, mais il n’en eut pas le temps; la porte cochère s’ouvrit à deux battants, et la calèche vint tourner devant le perron.
En môme temps le prince se montra.
— Mon cher baron, dit-il avec son flegme ordinaire, venez donc causer avec moi.
Et il le lit entrer dans l’hôtel et le poussa doucement dans un petit salon qui se trouvait au rez-dechaussée.
Alors le faux ambassadeur et le vrai prince se trouvèrent seuls.
Malgré son air rébarbatif et ses façons de matamore, le baron avait peur.
Le prince, au contraire, fumait fort tranquillement son cigare.
— En vérité!... monseigneur, balbutia le baron, je ne sais... quel hasard... me vaut l’honneur...
— Monsieur, répondit le prince, le hasard n’a que faire en tout ceci. Les gens qui vous ont conduit sont des gens à moi ; je désirais vous voir et iis vous ont amené.
Le baron s’imagina que le prince avait enfin accepté franchement les services de Léocadic la rousse :
DU QUAP.TIEP. BREDA.
— Je crois, dil-il, que voire Excellence sera conlenle de moi.
— Ah !
— J’ai mes poches pleines de billets, tout mon monde est prêt; la pièce sera sifflée à outrance.
— Vous croyez? fit le prince en souriant.
— Ohl j’en suis sûr, répondit le baron. D’abord le baron Benjamin compte sur moi.
— Vraiment!
— Je lui ai promis trente billets pour ses amis du cercle.
— Monsieur le baron, dit le prince avec calme, vous ôtes un homme parfait ; et tout est profit de vous avoir dans son jeu.
Le baron s’inclina.
— Aussi, dit le prince, je compte vous garder aujourd’hui à dîner.
La trogne rouge du baron passa à un écarlate forcé.
— Votre Excellence me comble, dil-il.
— Et, continua le prince, je suis désolé d’avoir à sortir avant l’heure du dîner, mais vous allez m’attendre, n’est-ce pas?
— Je suis aux ordres de votre Excellence.
— Voilà des journaux, des revues, continua le
prince en montrant du doigt un guéridon, vous tâcherez de tuer le temps.
Sur ces mots il sortit.
M. le baron Conrad de Wilmhaûsen feuilleta un livre, pour la forme, quand le prince fut parti.
— Décidément, se disait-il, le prince marche avec nous. A la bonne heure I il veut de Juliette, à n’importe quel prix I les honoraires seront sérieux, comme disent les gens de loi.
Et il attendit patiemment.
On était en automne, presque en hiver. Les jours étaient courts ; il était nuit à cinq heures.
Un laquais était venu poser une lampe sur le guéridon et s’était retiré.
M. le baron attendait toujours. Le prince ne revenait pas.
Comme six heures sonnaient à la pendule du Jardin d'IIiver, un majordome ouvrit la porte à deux battants et dit :
— Monsieur le baron est attendu par Son Excellence à la salle à manger.
Le baron suivit le majordome et trouva le prince à table.
— Mon cher baron, dit le prince, je ne voudrais
pas vous faire manquer le train. Mettez-vous vite à table et dînons.
— Le train? fit le baron stupéfait.
— Oui, dit le prince, dînez d’abord, je vous expliquerai cela plus tard.
Le baron était gourmand et un peu ivrogne.
11 se mit à table, l’odorat charmé par des ragoûts merveilleux, l’imagination surexcitée par des vins mirifiques, jaunes ou vermeils, dans des carafes de cristal.
Le prince fut charmant.
11 parla de l’Opéra en construction, du dernier succès du Gymnase, de mademoiselle *** qui étonnait Paris de son luxe mystérieux et de la prochaine représentation d’un ballet longtemps attendu.
M. le baron Conrad de Wilmhaüsen essaya plusieurs fois de faire allusion à ce voyage dont le prince lui avait parlé.
Mais le prince fut impénétrable.
Enfin on apporta le café.
Alors, le prince Karinoff, offrant un cigare au baron, lui dit :
— Vous ôtes Allemand, n’est-ce pas?
— A peu près, répondit le baron Conrad.
• LES NDITS
— Expliquez-vous...
— Je suis né en Poméranie, de parents polonais...
— Ah! très-bien.
— J’ai été exilé en 1832.
— Voilà, dit le prince, qui concorde exactement avec les notes que j’ai sur vous. Vous êtes Allemand, mais exilé polonais. Vous en ôtes réduit, pour vivre, au métier honteux que vous fait exercer une femme perdue nommée Léocadie.
Le baron rougit de confusion.
— J’ai obtenu, poursuivit le prince, votre radiation de la liste des émigrés polonais. Voici un portefeuille qui renferme vingt mille francs. Vous allez partir ce soir par l’express de neuf heures.
— Mais vous n’avez donc plus besoin de mes services? s’écria le baron stupéfait.
— Non, dit le prince; donnez-moi vos billets, je les placerai moi-même.
— Mais... que dira... Léocadie?
Le prince haussa les épaules :
— Vous n’avez plus besoin de Léocadie, réponditil, puisque vous avez deux années d’existence devant vous.
II sonna, un domestique vint.
— Le coupé est-il prêt? demanda-t-il.
DD ODAUTIER BREDA.
El il fit à M. le baron de Wilmhaùsen un signe d'adieu.
Celui-ci s’inclina et suivit le laquais.
Il y avait dans la cour une voilure fort simple dont le valet ouvrit la portière.
Le baron y vil deux couvertures serrées par une courroie et deux casquettes de voyage.
— J’ai donc un compagnon? lit-il étonné.
— Oui monsieur, répondit le laquais qui lui avait ouvert la portière, j’ai ordre de conduire M, le baron jusqu’aux frontières de Prusse.
Cependant le prince Karinoff avait suivi son hôte jusque dans la cour.
Le baron qui tenait le portefeuille et les vingt mille francs eut un dernier accès d’audace.
— Mon prince, dit-il, si je ne me trompe, vous ne prenez pas le chemin le plus court pour arriver jusqu’à Juliette.
— Qui sait? fit le prince en pâlissant légèrement.
Puis il ajouta :
— Tout chemin mène à Rome.
Et il fit un signe, et le coupé sortit, emmenant à la gare du Nord M. le baron Conrad de Wilinhaüsen.
LA CiOARETTI
Le joli baron Benjamin qui par extraordinaire n’avait pas passé la nuit précédente au café Anglais, s’était levé à la pointe de midi moins un quart et fumotait un cigare, tandis que son valet de chambre l’habillait.
Le jeune vieux était livré tout entier aux joies d'une passion de noble origine, la vengeance, ce sentiment chéri des dieux de l'Olympe.
— Cet affreux gribouilleur, murmurait-il, ne
saura jamais lo tort qu’il m’a fait* dans le monde en me donnant un coup d’épée. Tl y a des femmes qui ne me saluent plus depuis ce temps-là, et je suis, à chaque instant, obligé n une politesse exquise avec les gens de mon cercle. Mais ce soir j’aurai ma revanche.
Le baron Benjamin, tout en mâchonnant son cigare qu’il avait laissé éteindre, * regardait l’heure au cartel rocaille de son cabinet.
— Ce rustre de baron allemand, murmurait -il, me fait décidément attendre,
— Il vous prend pour Louis XIV, mon bon !
dit une voix de femme au seuil du cabinet de toilette.
— Tiens! fit le baron en tournant la tête, c’csl toi, Moucheron?
— Oui, mon bon, répondit la visiteuse; une petite blonde charmante et mutine, trés-lancée depuis l’hiver précédent, et qu’on avait surnommée Moucheron, parce que, dans un souper, elle bourdonnait sans cesse, et faisait, à elle seule, le bruit d’une ruche tout entière.
— Qu’est-ce que tu veux? ma fillette.
— Je viens déjeuner.
— Ici?
— Mais sans doute.
— Tu sais pourtant bien que je ne mange jamais cliez moi.
— Tu enverras chez Verdier commander un perdreau truffé, des huîtres et du cliquot.
Moucheron était fort simplement mise, mais elle avait, dans son négligé du matin, je ne sais quoi de provocant qui émoustilla le joli vieux.
— Soit, dit-il. Mais après déjeuner que feronsnous?
— Tu m’emmèneras faire un tour au bois.
— Fort bien, dit le baron. Alors j’attellerai en tandem. J’essaye justement une paire de trotteurs irlandais.
— Comme tu voudras, dit Moucheron; je n’ai pas peur de me rompre les os. La vie est monotone, je m’embête.
— Pourquoi ne m’aimes-tu pas? demanda le ba.
ron Benjamin.
— Ah I non, fit-elle. Je m’embêterais bien davantage. D’abord, mon bon, si tu dois me dire des niaiseries, j’aime autant m’en aller sans déjeuner.
— Non, reste.
El le baron Benjamin regardait toujours l’heure.
DU QUARTIER RREDA. 275
— Ah ça, fit la petite blonde, on attend donc quelqu’un.
— Oui.
— Une femme?
— Non, un baron allemand.
— Celui de Léocadie.
— Justement.
— Qu’as-tu donc à faire avec lui?
— 11 doit m’apporter des billels pour le Ihcàtra de***.
— Tiens, c’est vrai, il y a une première ce soir. M’emmèneras-tu?
— A la condition que tu parleras, que lu riras, que tu feras tout le tapage imaginable et que lu sifUcras au besoin. La pièce est (b; ce monsieur qui est avec Julietlc.
— Ah bon! fit Moucheron. Et c’est le baron qui te procure des billets?
— Je l’ai prié de me retenir une vingtaine de fauteuils, que je distribuerai ce soir, au cercle, entre quatre et cinq heures au coup de l’absinthe, comme nous disons.
Tandis que le baron Benjamin causait, le valet de chambre était allé commander à déjeuner.
A midi et demi le maître d’hôtel de la Maison-
LtS NUITS
d’Or aiTiva suivi de deux garçons chargés du menu.
Le baron Benjamin n’était pas un mince cliçnt et il posait joliment un établissement.
Moucheron avait faim ; elle goba deux douzaines d'huitres d’Ostende sans souffler mot, avala trois verres de chablis et rie respira qu’au perdreau.
Le baron Benjamin, tout entier à sa haine, se montrait fort inquiet de ne pas voir arriver le seigneur Conrad de Wilmhaüsen.
— Mais sois donc calme, lui dit Moucheron, le bonhomme viendra.
— Il m’avait promis d’être ici avant midi.
— Eh bien 1 le bureau de location était encombré, voilà tout.
Le baron Benjamin frappait du pied.
— Bon I reprit Moucheron, mais savez-vous bien, mes jolis messieurs, que vous ne connaissez pas les femmes.
— Plaît-il? ricana le juif, te moques-tu, petite?
— Non, vous ne les connaissez pas. Et, pour préciser, dans quel but allez-vous siffler la pièce de Gérard?
— Parce que je le haie.
— Toi, oui; mais les autres...
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DU QUARTIER BRBDA. 277
— Eh bien?
— C’est pour que Juliette le quitte, mon trèscher. Et vous ôtes tous des niais, parce qu’une femme ne quitte jamais un homme qui vient d’être malheureux.
— Tu le trompes.
• — Ah! lu crois?
— Gérard a mangé beaucoup d’argent ces temps derniers.
— Avec Juliette?
— Non, avec une petite fille qu’on avait trouvée tout exprès et qu’il avait prise au sérieux. Il compte beaucoup sur la pièce. Si elle tombe, demain ce sont les embarras qui commencent, dans deux mois la gône arrive, et dans dix la misère avec une guirlande d’huissiers. Alors Juliette se lassera d’être brave...; est-ce que le prince Karinoff n’est pas là avec ses cheminées de jade vert et des diamants gros comme des œufs de poule?
— Vous êtes tous des canailles! dit Moucheron en souriant.
Et elle tira de sa poche un petit étui en cuir de Russie.
— Peul-on fumer une cigarette? dit-elle.
— Je vais t’en faire donner, j’en ai d’excellentes.
— Ohl dit Mouclieron, lu n’en as pas d’aussi bonnes que celles-là. Elles ont fait du chemin.
— D’où viennent-elles donc?
— D’Astrakan.
El elle prit elle-même une cigarette dans l’clui, et la tendit au baron.
Celui-ci la plaça dans un bout d’ambre cl l’approcha d’un petit réchaud qu’on avait mis sur la table en apportant le café.
Puis portant le bout d’ambre à ses lèvres il se mit à fumer.
— Délicieux! tit-il en savourant la première bouffée. Elles sont aussi fortes que six puros.
.Mouclieron avait allumé la sienne et fumait tranquillement.
A la troisième bouffée, le baron fil une singulière réflexion.
— Sais-tu, dit-il, qu’on croirait fumer de l’opium.
— Bah!
— 11 me semble que je m’endors. .
— Eh bien! va..., fume toujours..., la vraie vie c’est le sommeil.
Et Moucheron, sur qui la cigarette ne paraissait pas produire le même effet, ouvrit le piano et se inità jouer età chanter le Baccio.
Au bout de dix minutes, elle se retourna.
Le baron Benjamin s’était endormi dans son fauteuil et le bout de la cigarette, échappé à, ses lèvres, était tombé sur le parquet.
Alors Moucheron se leva, passa dans la pièce voisine, entrouvrit la porte de l’antichambre et appela l’unique domestique du baron :
— Baptiste, Iqi dit-elle, voilà dix louis que votre maître vous donne pour aller boire à sa santé, à la condition que vous vous en irez et ne reviendrez que demain matin un peu avant midi.
-4- Voilà qui est le monde renversé, pensa Baptiste qui crut comprendre.
11 mit les dix louis dans sa poche et s’en alla en saluant Moucheron comme la future maîtresse de la maison.
Moucheron revint dans la pièce où le baron Benjamin s’était endormi.
— Je crois, mon bonhomme, murmura-t-elle, que ce n’est pas tes coups de sifflet qui feront tort, ce soir, à la pièce de Gérard,
Et Moucheron reprit son châle et son chapeau et
s'en alla, fermant les portes sans trop de précau> tiens, ce qui était une preuve qu’elle ne craignait pas de réveiller le dormeur.
Le narcotique, absorbé sous forme de cigarette, était bon.
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