VICTOIRE
La salle était comble.
Toutes les places, même celles louées par M. le baron Conrad de Wilmhaûsen étaient occupées.
Par qui?
Voilà ce qu’il eût été difficile de savoir.
Juliette était dans une baignoire d’avant-scène, cachée derrière un paravent.
Ses jumelles à la main, elle examinait la salle
un peu avant le lever du rideau et comptait les amis et les ennemis de Gérard.
Les ennemis étaient en nombre respectable, mais les ennemis de métier seulement.
En vain chercha-t-elle quelques-uns de ces jolis messieurs qui l’avaient si furieusement applaudie à son entrée, elle, quand elle avait fait son entrée au théâtre, quelques-unes de ces étoiles du demimonde qui s'étaient si fort intéressées aux douleurs du prince Karinoff.
Le gandinisme et le demi-monde étaient à peu près absents.
Juliette respira peu à peu ; cependant il y avait à l’orchestre, aux fauteuils de galerie, dans quelques loges, des types qui lui semblaient étranges à elle qui avait l'habitude des premières représentations.
Elle n’avait jamais vu ce monde-là à pareilles solennités.
Pour la plupart, c’étaient des hommes à tournure militaire, fort distingués du reste, mais avec un cachet étranger.
Le chef de claque ayant fait une courte apparition dans l’orchestre, Juliette l’entendit qui disait tout bas à un de ses voisins :
— Tu sais qu’une partie de la salle est louée à l’ambassade de Russie?
Juliette tressaillit, et songea au prince Karinoff, à cet homme si généreux et si noble en faveur de qui tout le monde conspirait, et qui, par amour pour elle, déjouait une à une toutes les conspirations.
N’était-ce pas lui qui avait, tout dernièrement encore, déjoué les plans infernaux de Léocadie et empêché le duel de Gérard et de Paul Gantois?
Alors, elle eut comme un remords et se mit à le chercher par toute la salle, mais elle ne l’aperçut pas.
Les trois coups du régisseur se firent entendre, le chef d’orchestre gagna son pupitre, et cinq minutes après la toile se leva .
A partir de ce moment, Juliette ne vécut plus de la vie normale ; elle se suspendit aux lèvres des acteurs; elle écouta frémissante ces bruits confus d’une vaste salle, au début d’une pièce.
Les premiers applaudissements, bien que la claque en eût donné le signal, lui résonnèrent dans le cœur comme le roulement d’un tambour dans la poitrine d’un sourd-muet.
Froide d’abord, la salle s’anima peu à peu : Marie
LES KUITS
Bernier, cette jolie actrice qui avait repris le rôle abandonné par Clémence Mortimer, fut très-belle et très-sympathique.
A la fm du premier acte, le mot de succès courut dans la salle, au foyer et dans les couloirs.
Les gens étrangers qu’avait remarqués Juliette applaudissaient avec fureur.
La presse se montrait chaleureuse; Juliette se sentait mourir de joie.
Cela dura quatre heures et demie.
Le drame, les décors, les ballets, tout avait marché à ravir ; les acteurs avaient fait merveille.
Quand on vint jeter le nom de Gérard à la foule des spectateurs, les applaudissements résonnèrent et Juliette faillit se trouver mal.
Alors son ami S..., le vaudevilliste, entra dans la loge et lui dit :
— Viens ! ma petite, nous avons cent bonnes représentations sur la planche, et voici le cas d’aller souper. Gérard nous rejoindra...
Elle s’encapuchonna dans son burnous et prit le bras de S. . .
La foule s’écoulait bruyante par toutes les portes.
Haletante, Juliette écoulait le nom de Gérard, prononcé par toutes les bouches; mais, tout à
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coup, elle s’arrêta, pâle, oppressée, et son front se baigna d’une sueur froide.
Elle venait d’apercevoir un homme enveloppé d’une pelisse fourrée, appuyé contre un pilier du péristyle, et la contemplant avec tristesse.
C’était le prince.
Le prince pâle, immobile, la mort au cœur, un sourire aux lèvres.
Juliette aimait bien Gérard, mais elle eut pitié de cet homme si noble et si simple.
Et, fendant la foule, elle alla vers lui et lui tendit la main :
— Ah ! merci, merci! lui dit-elle, je sais tout...
Il porta la main de Juliette à ses lèvres :
— Vous êtes bonne ! dit-il.
Et il fit un pas de retraite.
Mais elle le retint, et lui dit :
— Ah ! si vous vouliez m’aimer comme une . sœur...
— Adieu! fit-il d’une voix élouffée... Si vous avez besoin de moi, appelez-moi.., jour et nuit je serai là !..
Et il s’éloigna brusquement.
— Pauvre homme ! murmura Juliette. Comme il m’aime!..
LES WÜITS
Et, toute pensive, elle regagna sa voiture.
11 était quatre iieures du malin.
Juliette, Gérard, le joyeux Alfred, Âspasieet le vaudevilliste S... elaienl encore à table, dans un petit salon du café Anglais.
Gérard était ivre de son triomphe.
— Voilà quarante mille francs de droits d’auteur sur la planche, dit S...
— Aussi, dit Gérard, j’ai un projet.
— Ah!
— Je veux faire un voyage on Italie, et revenir finir mon hiver, dans une maisonnette blanche que je revois toujours dans mes songes de jeunesse.
Et, s’animant, Gérard continua :
— Figurez-vous que j’ai été élevé à Marseille. Nous allions chaque dimanche, en promenade, comme on dit au collège, dans le golfe Saint-Henri. 11 y a là une maison qui me plaît. A qui est-elle? peu m’importe ! Si elle est à vendre, je l’achèterai, ou je la louerai ; mais il me la faut.
— Pour y vivre seul ? demanda Juliette.
— Avec toi, mon ange bien aimé, dit Gérard.
— Non, dit JulicUc l’ai été bonne jusqu’au
DU QUARTIER CREDA. 287
bout : je sentais que j’étais pour loi une manière de talisman et j’ai joué mon rôle, mais à présent, l’heure des adieux est venue. Quittons-nous bons amis, mon cher Gérard.
— Tu es folle! s’écria Gérard stupéfait.
— Non, dit Juliette, je pense à Clémence Mortimer.
Ce fut un coup de théâtre.
Aspasie, le vaudevilliste et le pianiste se regardèrent.
Juliette parlait avec sa tristesse calme, cl Aspasie se dit :
— Elle est femme à tenir parole.
Quant à Gérard, devenu livide, il se leva de table et fit un pas vers la porte.
— Adieu..., dit-il.
Juliette eut peur, elle courut après lui :
— Où vas-tu? dit-elle.
— Mais dame ! répondit-il simplement, je vais me tuer!
Elle lui jeta ses deux bras autour du cou ;
— O niais chéri, dit-elle, tu crois donc que je ne sais pas pardonner !...
— C’est égal, disait le lendemain soir le joyeux
LES KUllS
pianiste Alfred à S..., le vaudevilliste, en revenant de la gare du chemin de fer de Lyon où ik avaient embarqué Gérard et Juliette qui partaient pour l’Italie, — je crois que c’est le commencement de la fin.
— Allons donc! répondit S..., ils sont comme
deux tourtereaux.
— Soit, mais ils vont voyager.
— Eh bien ?
— Le voyage est fait pour les lunes de miel ; mais quand on s’aime depuis longtemps , on bâille en route, à se démancher la mâchoire.
S... haussa les épaules.
— Et puis, ajouta le pianiste, les femmes pardonnent tout, hors une chose.
— Que veux-tu dire?
— Gérard a trompé Juliette, et Juliette a pardonné; mais Gérard, au lieu de nier, a avoué son crime : ce qui est stupide, et Juliette qui a pardonné l’infidélité, ne pardonnera pas l’aveu.
— Tu aurais donc nié, toi?
— En présence de l’échafaud. Tu ne sais pas le gré que les femmes vous ont de savoir mentir dans les occasions solennelles. Prends-tu un verre d absinthe ?
DU QUARTILR BREDA.
— Volontiers, répondit S...
Et tous deux descendirent de voilure devant le café Vachette.
LiOCADIE AU BARON CONRAD DE WILMHAUSEN, A WILNA, FRONTitRE DE POLOGNE
«Mon cher baron,
B Tu es un vieux renard plus naïf qu’un cygne.
« Le prince Karinoff t’a tendu un piège, et vous êtes tombé dedans, vieille toile parcheminée arrachée d’un musée d'antiquités.
« Avec vos airs de sabreur polonais, vous êtes plus timide qu’un kanguroo et vous avez l’ignorance d’une de ces belles carpes centenaires qui se promènent dans le bassin de Fontainebleau.
« Le prince vous a ordonné de partir et vous ôtes parti, avec vingt mille francs dans votre poche et un profond dédain pour Léocadie la Rousse, votre fidèle alliée.
« Malheureusement, mon cher bon, Léocadie vous tient bien plus encore que le prince et il faut lui obéir.
« Cependant, je suis bonne fille et je ne veux pas vous exposer aux colères de ce terrible Moscovite qui vous a interdit le séjour de Paris.
« Je vous donne rendez-vous à Marseille, d’ici à un mois, à l’hôtel des Empereurs, dans cette rue pompeuse qu’on appelle la Canebière, et dont s’enorgueillit tout Marseillais sans prétention.
« Juliette n’est pas au bout de ses peines.
« A. vous, vieille momie,
aLÊOGAUE. D