LES FIANÇAILLES
Donc Julielle avait vingt-huit ans.
Dents éblouissantes, cheveux noirs de jais, mains mignonnes et pieds d’enfant, grands yeux bruns et charmant sourire qui disait tout son esprit et laissait deviner sa bonté.
Telle était la femme au physique.
Au moral, c’était une excellente créature, indulgente pour tous et pour toutes, assez instruite, très-spirituelle et parfaitement bien élevée.
Elle était fille d'un grand comédien et pctile-filie j d'une femme qui avait tenu avec dislinciion un emploi au théâtre de la Monlansier sous la première république.
Elle habitait, rue Godot-de-Mauroy, tout à côté du boulevard, un joli appartement dont les fenêtres donnaient en partie sur la rue, en partie sur un des rares et beaux jardins qui existaient encore dans ce quartier, aujourd’hui remanié de fond en comble.
Peu de bibelots, quelques bronzes, quelques tableaux, beaucoup de livres, un ameublement qui n’était ni sévère ni colifichet, un boudoir tendu de gris, une chambre capitonnée en perse ancienne à grand ramage : tel était le nid où s’abritait cette blanche et charmante femme que Gérard aimait déjà comme un fou, et pour qui le prince Karinoff, le Russe aux cheminées de jade vert, avait songé à mourir.
— Mon ami, disait-elle un soir, un mois après le bal d'Âspasie, il y a des amants qui partent pour la campagne, d’autres qui vont voyager et s’imaginent qu’ils seront plus heureux et s’aimeront davantage dans quelque affreuse chambre d’auberge. Si nous restions à Paris? Qu’en penses-tu?
DU OUAUTIER IlREDA.
J’ai un congé de trois mois. L’été est venu, juin flamboie, comme disent les poètes, et tout le inonde s’en va. Si tu tiens absolument à avoir une lune de miel, restons ici. Nous passerons la journée dans ce lioudoir, les fenêtres ouvertes, avec les grands arbres de ce jardin pour horizon. Le soir, nous sortirons à la brune, et nous irons courir les Champs-Elysées et le bois. Cela te va-t-il?
— Tout me va, dit Gérard en s’arrondissant comme le tailleur de Bagdad sur le tapis, devant Juliette, qui s’était pelotonnée dans une chauffeuse et faisait danser sa mule rouge au bout de son pied nu.
- Voici donc, reprit-elle, le premier article de notre constitution voté à l’unanimité. Passons au second, c’est-à-dire causons du budget.
J’ai fait maison nette pour toi, mais encore faut-il savoir si nous ne mourrons pas de faim.
Je gagne six mille francs, et j’ai déjà mille écus de loyer. J’ai des diamants, il est vrai; mais, si tu n’as pas le mauvais goût d’exiger que je mette à l’encan mon mobilier et que je brûle mes dentelles, je ne pense pas non plus que tu t’accommodes d’un revenu semblable. Que gagnes-tu?
— Bon an mal an, vingt mille francs.
r,ES NUITS
— C'est à-dû'o ijue, tout compté, Jious aurons * vingt-six mille livres de renies. Ah ! qu'il va falloir être économe...
— Je travaillerai, dit Gérard, je ferai du théâtre.
— Soit, mais je veux que tu conserves ton cheval, que tu te soignes de ta personne, que tu fumes de bons cigares et que tu ne travailles pas la nuit.
. — Je ferai tout ce que tu voudras.
— Maintenant, reprit Juliette, abordons le dernier article : c’est le chapitre des affaires étrangères, c’est-à-dire des relations extérieures.
J’ai eu des amants, j’ai beaucoup d’amis; je suis au théâtre, et on me tutoie à tort et à travers. Si tu ('S jaloux et si tu manques d’une foi aveugle, absolue, en moi, tu seras malheureux. Songes-y.
— Je ne suis point jaloux, dit Gérard.
— .le ne suis pas précisément une femme d’intérieur, poursuivit-elle. Je dine volontiei's dehors, je passe les nuits sans douleur, et j’adore le spectacle. Quand tu ne voudras pas m’y conduire, j’irai avec mes amies. Cela te va-t-il?
— Tout me va, dit encore Gérard.
— J’ai une nature calme, reprit Juliette ; j’ai
DU QUARTIEJl DREDA.
horreur des grands mois, des grandes phrases, des querelles d’amour et des serments solennels. Si lu as rêvé une liaison à l’Espagnole, va-t’en. Si lu veux une femme bonne, aimante, sans enthousiasme et sans bouderies, .prends-moi.
Je sais bien qu’il y a des amants qui se brouillent chaque matin pour avoir, le soir, le bonheur fiévreux du raccommodement.
Ces comédies-là sont bonnes pour des gandins et des cocottes. Nous sommes quelque chose de mieux, puisque nous sommes artistes. Dispensonsnous donc de les imiter.
Quand je rentrerai au théâtre, tu viendras me chercher les soirs où tu n’auras rien à faire, mais ne t’y crois point obligé. Je suis une fille majeure, (>t les messieurs qui suivent les femmes dans les rues, à minuit moins un quart, ne te causeront aucun dommage.
— Je ferai ce que tu voudras, dit Gérard, pourvu que tu m’aimes toujours.
Juliette lui mit ses bras nus autour du cou et un baiser sur ses cheveux châtains.
— Ceci est une phrase, niais? dit-elle. Le moyen de s’aimer toujours, c’est d’avoir toujours peur de se quitter.