I.ES NUITS
Elle lui roula une cigarette et la lui mit entre les lèvres.
— A présent, va-t’en, dit-elle. Il est tard, je veux dormir.
— Comment! fit Gérar.d, tu me renvoies encore?
— Oui, dit Juliette; je t’ai condamné à une antichambre de six semaines, et je ne veux pas être faible.
Gérard se leva en soupirant.
— Ah ! que ces huit jours-là sont longs !... dit-il.
Et il s’en alla.
Il y avait plus d’un mois qu’il venait chaque soir chez Juliette; quelquefois même il arrivait le matin et déjeunait avec elle; mais ils n’étaient encore que les promessi sposi de Manzoni.
Juliette voulait laisser refroidir les cendres du passé.
Or, comme Gérard venait de partir, on apporta une lettre à la comédienne.
Elle était d’Aspasie.
Aspasie écrivait :
« Viens me voir, j’ai besoin de toi... »
Juliette s’habilla, envoya chercher une voiture et courut chez Aspasie.
Cette dernière était toute bouleversée.
DU OUADTIUn DKEDA.
-jr.
— Ma bonne artiio, lui dit-ello, je suis à demi morte de frayeur.
— Que t’arrive -t -il? demanda .luliette tout émue.
— Une chose épouvantable, un malheur dont tu es la cause indirecte.
— Moi!
— Oui. Mais écoute-moi. Te souviens-tu du prince Karinoff?
— Ce Russe qui a de si belles cheminées? dit Juliette en souriant.
— Oui. Eh bien, il s'est baltu...
— ■ Avec qui?
— Avec Toto.
Toto était l’amant d’Aspasie ; c’était une manière de fou et de maniaque, Polonais d’origine, Français de naissance, qui répondait au nom de comte Ladislas Totowifz, et que, par abréviation, Aspasie appelait Toto.
Toto était immensément riche, sauvage comme un Cosaque, jaloux comme Othello.
Il avait fait sa cour à Aspasie en lui disant :
— Madame, vous dépensez quatre-vingt mille francs par an, et, pour arriver à ce chiffre, vous avez trouvé la combinaison d’un agent de change, d’un
Iiomme d’Ëtat et d’un fils de famille qui grignotte son troisième oncle. Si vous voulez, je me mets en leur lieu et place, et je donne cent cinquante mille francs.
Mais, si vous acceptez mon marché, prenez garde !
— A quoi ? demanda Aspasie.
— Je ne suis pas athénien, moi, je suis un sauvage, je veux tout ou rien. Si vous souffrez mes iiommageset que je trouve jamais un homme chez vous, je vous tue.
— Mon cher jaloux, lui avait répondu Aspasie, vous êtes adorable de payer cent cinquante mille francs par an ce qu’on aurait fort bien pu vous donner pour rien. Mais soyez content, ma maison sera désormais un sérail, dont vous serez le grand seigneur et dans lequel, excepté vous, il n’entrera ^ que des femmes, la France n’ayant pas d’eunuques.
Tout cela se passait huit jours après ce fameux bal d’Aspasie où Gérard avait retrouvé Juliette, et il n’y avait pas plus de trois semaines que loto étail devenu le seigneur et maître de la maison.
— Mais pourquoi sa sont-ils battus? demanda Juliette.
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— Ah ! c’est tout une histoire, dit Aspasie. Tu vas voir. . .
Juliette s’assit.
— 11 faut te dire, reprit Aspasie, que ce malheu ■ i*eux prince Earinoff est amoureux fou de toi depuis le jour où il t’a vue ici.
— Passons, dit Juliette. J’ai mes pauvres.
— Et c’est fâcheux, dit Aspasie, car il était riche comme un nabab, brave à outrance et beau comme un cent-garde.
— Comment était ï exclama Juliette, il est donc mort?
— Il n’en vaut guère mieux.
^ Mais enfin, qu’est-il arrivé?
— Le prince venait ici tous les jours pour me parler de toi, pour savoir si je t’avais vue. 11 s’intéressait à tout ce que lu fais. U y avait des moments où cet homme qui est fort et courageux comme un lion, avait, en prononçant ton nom^ des larmes dans les yeux. Ah ! soupira Aspasie^ si j’étais aimée comme ça, moi...
— Après? fit Juliette avec impatience.
— Toto m’aime bien, pourtant, reprit Aspasie; mais il m’aime comme une esclave, tandis que Karinoff t’aime comme une reine. Or, c’est préci-
sèment à un moment où il pleurait comme une femme que loto est entré. Tu vois la scène, ma chère.
Tolo Ta pris pour un rival et a voulu tout casser.
Le prince lui a dit : « Monsieur, je vous jure que je ne suis pas l’amant de madame et que je venais ici pour lui parler d’une autre femme dont je suis éperdûment amoureux.
— I*iommez-Ia-moi ! s’est écrié Toto.
— Non, a dit le prince, car celle femme ne m’aime pas, ne m’aimera peut-être jamais, et je n’ai point le droit de la compromettre. »
Alors, aveuglé par la colère et la jalousie, Toto lui a jeté son gant au visage.
11 était alors deux heures de l'après-midi.
— Comment? fit Juliette, c’était aujourd’hui.
-Oui.
— Et ils se sont déjà battus ?
— Ils sont partis en voiture pour Meudon ; à quatre heures, ils avaient l'épée à la main ; trois minutes plus tard, le prince tombait le poumon traversé.
« Monsieur, a-t-il dit alors à Toto, je vous jure sur le salut de mon âme, car il est probable que je vais mourir, je vous jure que je ne suis pas l’amant
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(l’Aspasie. Si vous la voyez, suppliez-la de m’amener la femme pour qui je meurs. »
Toto est arrivé ici à moitié fou, et je ne pense pas que tu laisses mourir ce garçon sans le voir.
Juliette était pâle et oppressée.
— Pauvre amie, dit Aspasie, tu aimes donc bien ton petit feuilletoniste?
— J’en suis folle.
— Allons I soupira Aspasie, je le vois, lu te rangeras de l’autre côté de la trentaine.
Juliette eut un superbe sourire.
— Si je n’étais pas une honnête fille, dit-elle, je me ferais épouser. Il m’aime comme un brigand napolitain aime la Madone.
— Oui, mais quelle niche te bàlira-t-il?
— Bah! dit-elle, il est jeune, il a du courage. J’en ferai un homme et il charpentera des mélodrames à embêter Dennery.
Et puis, ne suis-je pas au théâtre, moi ?
Qui sait? la maison de Molière pourrait bien être mes invalides.
— Mais il faut que tu viennes voir mon Russe, dit Aspasie. Il sera certainement mort demain matin et il ne mourra pas sans te donner une poignée de main. Ça te portera peut-être bonheur...
Le coupé d’Aspasie attendait dans la cour de son petit hôtel de la me Léonie.
— Où deraeure-t-il donc ce pauvre garçon? dit Juliette qui était toute bouleversée.
— Rued’Ânjou-Saint-Honoré.
— Partons!...
Il y avait deux personnes au chevet du prim:
Karinolf, un médecin et le brutal comte Totowitz.
— Docteur, disait le prince, pensez-vous que je passe la nuit?
— Mais, dit le docteur qui s’ellbrça de prendi'e une attitude rassurante, vous n’êtes pas en danger de mort, prince.
— Laissez-moi espérer le contraire.
— Quelle folie ! murmura le Polonais.
— Depuis un mois j’appelais la mort, reprit le pi ince, qu’elle soit donc la bienvenue !
Comme il parlait ainsi et que minuit sonnait, Juliette entrai
Elle s’arrêta un moment sur le seuil et vit la tête pâle du prince, cette tête énergique et belle, quoique la souffrance eût déjà répandu sur comme un voile de mélancobe profonde.
DU QUARTIER BREÜA. bi
Et, la voyant, le prince eut un regard brillant de joie.
— Ail ! dit-il, c’est la vie qui revient. Mon Dieu ! faites que je meure I....
11 surprit un regard que le médecin et le comte Polonais venaient d’échanger.
Ce regard signifiait ;
« Il n’a pas trois heures à vivre. »
Et ce regard rassura le prince Earinoff, qui, en revoyant Juliette, avait eu peur de ne pouvoir mourir.
11 pria tout le monde de sortir et de le laisser seul avec elle.
Juliette ne pouvait détacher ses yeux de cette noble et belle physionomie un peu hautaine sur laquelle la mort semblait déjà planer.
Elle s’élait assise auprès du lit et elle lui avait laissé prendre sa main.
— Madame, lui dit-il, lorsqu’on les eut laissés seuls, je crois que je serai mort demain matin.
— Oh I ne parlez pas ainsi, fit-elle. On est revenu de plus loin.
— C’est possible, mais j’aime autant mourir, ditil simplement.
— Ah! la vie est bonne, pourtant, lui dit-elle. Pourquoi la quitter?