C ■ I,ES NUITS
Son histoire était nébuleuse comme une légende de la vieille Germanie.
Selon les uns, elle avait fait sa fortune en Californie où elle ne s’était montrée ni fière, ni paresseuse.
Selon les autres, elle avait fait sauter la banque de VViesbaden. Mais cette version ne pouvait être sérieuse, la banque do Wiesbaden ayant à peine de quoi vivoter.
On l’avait remarquée pour sa grâce infinie à monter un alezan brûlé magnifique, et conduire un char dans la carrière, comme eût dit M. Viennet.
Fille avait dansé quelques mois à la Porte-Saint- Martin, joué le drame à Beaumarchais et la comédie aux Fol ies-Dra ma tiques.
Puis, un beau jour, on l’avait vue aux avantscènes, couverte de diamants, en compagnie d’un vieux baron allemand fort bien conservé, sanglé dans un corset, pommadé et maquillé comme une femme qui redoute l’été de la Saint-Martin.
A partir de ce jour, Léocadie n’avait plus quitté le baron.
Le baron Conrad de Wilhmaüsen, major prussien en retraite, passait pour infiniment riche. Léo-
cadie avait la réputation de le ruiner ; cependant on ne l’avait jamais vu que chez elle, il n'avait pas de voiture, allait peu dans le monde, et on ne savait au juste où il demeurait.
Une aventure d’épée l’avait posé comme un bomme terrible.
Un jeune homme du meilleur monde, que son tuteur venait d’émanciper, ayant envoyé un bouquet à Léocadie, pendant un cntr’acte, à une première, le baron avait riposté par sa carte et des témoins et, le lendemain, l’adolescent avait reçu un coup d’épée terrible dont il avait failli mourir.
A partir de ce jour, Léocadie qui n’avait eu jusque-là qu’un fort bel appartement, était venue s’installer rue Léonie, dans un petit hôtel mitoyen de celui d’Aspasie.
Jusqu'au moment où le petit Félix de R..., — c’était le nom du bambin, — avait attrapé son coup d’épée, on avait fait fort peu d’attention à la beauté douteuse de Léocadie, et on n’avait guère admiré que ses diamants, — lesquels, du reste, pouvaient bien être du strass, — son art de conduire, et on s’était répété par curiosité pure, son histoire des plus embrouillées.
La jalousie du vieux baron lui donna l’attrait d’un fruit défendu.
Mais, chose assez bizarre ! Ce more de Venise blond et à corset parut s’être calmé subitement.
Il dormait, disait-on, sur la foi des traités et tenait Léocadie pour incapable de le trahir.
Et cependant, à partir de ce jour aussi, on raconta tout bas dans les clubs et chez les petites dames du quartier que Léocadie trompait le baron, à l’heure et à la journée.
Les amants qu’elle visitait en cachette, plaçaient (les forts de la halle dans leur antichambre pour les protéger contre le terrible baron.
Ceux qui étaient assez hardis pour pénétrer chez elle, la nuit, par une petite porte du jardin, ne s’aventuraient en semblable équipée qu'avec un arsenal tout entier de poignards et de pistolets h leur ceinture.
Pendant deux ou trois années, les tout jeunes gens, les hommes qui rêvaient des passions héroïques et des périls épouvantables, s’attelèrent au char de cette rousse quadragénaire.
Le baron sommeillait.
— Parfois, cependant, il s’éveillait à demi. 11 donnait un coup d’épée par-ci par-là.
DC QUARTIER RREDA. M
Une nuit, quelques artistes qui rentraient chez eux, rue Chaptal et rue Fontaine, après une longue promenade sur tous les trottoirs du quartier et un éreintement approfondi de la peinture de M. Ingres au profit de celle de M. Courbet entendirent des cris de femme, des sanglots, et s’approchèrent de la grille du petit hôtel.
Ils virent alors une créature demi-nue qui courait échevelée, sc tordant les mains cl demandant grâce.
Un homme la poursuivait, uir poignard à la main. C’était le baron qui dans un accès de jalousie frénétique voulait tuer Léocadic.
L’aventure fît du bruit et remit pour quelque temps à la mode, parmi les adolescents bien rentés, les charmes un peu murs de Léocadie la rousse. >
Cependant, au bout de quatre années, il y avait déjà tant de gens qui avaient échappé aux colères terribles du vieux baron qu’on commençait à sc dire tout bas que si le bonhomme n’avait pas été un peu sourd et très-aveugle, tout Paris y eût passéi
Le fruit défendu était devenu une belle grappe de raisin bien mûre dont chacun avait eu son grain.
Un jour, le vieux baron entra un peu à l’impro-, visle chez Léocadie.
— Ma chère, lui dit-il, j’ai à causer longuement avec vous.
— Moi aussi, reprit-elle.
— Il faut en finir, dit-il.
— C’est mon avis, dit-elle avec flegme.
— Que devons-nous? demanda le baron.
— Cent mille francs. Nous serons saisis demain.
— Et vendus avant un mois, ajouta le baron.
Léocadie prit vis-à-vis du vieux major une attitude insolente.
— Mon cher, dit-elle, vous avez trop ménagé votre santé depuis quelque temps. Vous reculez devant le coup d’épée, et notre hameçon n’a plus de dents. Les hommes entrent ici comme à la Bourse. Il y a un de ces messieurs qui m’a fait offrir quinze cents francs. Ce n’est pas tenable.
— Eh bien, que comptez-vous faire?
— Oh ! dit simplement Léocadie, une chose bien naïve, allez I Mes diamants sont faux pour la plupart, et, si ce n’est quelques bagues, quelques perles et deux ou trois bracelets qui, à eux tous, ne valent pas trente mille francs, je n’ai rien. Le mo-
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bilier n’est pas payé, et les billets que vous avez faits sont protestés.
Heureusement j'ai mis de côté quelques billets de mille francs. Si notre dernière espérance s’évanouit, je file.
— Sans moi?
— Ah! oui, par exemple!
— Et où irez- vous?
— A Londres ou à New-York.
— Mais moi... j’irai à Clichy.
— Mon cher, dit froidement Léocadic, il y a assez longtemps que vous fréquentez la mauvaise compagnie pour avoir besoin de vous retremper. On voit à Clichy des gens très- bien.
— Pourquoi donc aussi, fit le baron, avez-vous laissé partir le petit Américain?
— Je l’avais en horreur.
— Boni et M. de Chelles?...
— Ah ! oui, dit la femme rousse, parlons de celui-là; il me rossait.
— N'est pas rossée qui veut, dit philosophiquement le baron. Ainsi vous fileriez?
— Oui.
— Quand?
— Demain, car, ma foil ce soir, je m’amuse et
ne m’occupe point d’afTaires, à moins que Giacomo ne m’enlève, et c’est peu probable.
— Et où comptez-vous donc vous amuser
— J’irai chez Aspasie, qui donne un thé.
— A quelle heure attendez-vous Giacomo? car je suis convaincu, moi,^que ce Napolitain fera tout ce que nous voudrons...
Léocadie prit sur la cheminée une lettre qu’elle lut à mi-voix :
« Mon ange adoré,
« Cette existence que je mène avec vous depuis un mois n’est plus possible. Il faut que vous soyez à moi tout entière. Je vous emmènerai où vous voudrez, mais il me faut tout.
« Vous me dites que M. de Wilmhaüsen part ce soir pour l’Allemagne, et que nous aurons huit jours de liberté? Ce n’est pas huit jours, c’est l’éternité que je veux.
« Cependant je suis un galant homme, Léocadie, çt il y a des choses que je comprends. Ce vieillard a été votre père^ dites- vous, bien plus que votre amant. Si je ne reculerais pas devant son épée, je ne sais cependant si j’aurais le courage de me trouver en présence de sa douleur. Attendons qu’il soit
DU nuAirriEU biieda. es
parti. Je me suis installé dans une chambre d’hOtcl garni, et je guette son départ à deux pas de chez vous,
« Je ne veux pas de vos diamants. Je vous en donnerai d’autres plus beaux. .Te vous veux toute nue, comme la vérité.
« A ce soir, mon ange aimé
« Giacomo Peppe,
DES MARQUIS DE SaN FiRMIAM. »
— Eh bien? dit le baron; mais il n’y a rien do désespéré, ce me semble.
— Moi, dit froidement Léocadie, je n’ai pas confiance. Tous ces Italiens sont des blagueurs. Cet homme nous joue peut-être par-dessous jambe.
Elle se mit à la fenêtre.
— Voici qu’il est huit heures, dit-elle. Vos malles sont-elles prêtes ?
— Oui.
— Eh bien, partez...
Le vieux baron passa dans une chambre voisine, y demeura vingt minutes et en ressortit avec une combinaison marron et un melon de voyage.
Il avait un plaid sur son épaule et une petite malle à la main.