‹ Les nuits espagnolesChapitre 1 sur 41 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES -ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 btS.

ReproduclioD et traduction réservées.

LES

Gènes.

Le Sully court de Marseille à Naples en faisant échelle dans trois ports italiens ; le Sully est*comme un pont volant, un pont de trois arches, jeté entre Marseille et le Vésuve. On peut faire la traversée dans son lit, si Ton est tourmenté du mal de mer, ce mal àont personne ne meurt, ce mal qui fait tant de bien, et que la bonne Méditerranée vous envoie comme un purgatif naturel.

On part comme pour une fête, la tente déployée sur le pont, le cabestan chargé de fleurs, la voile étincelante de soleil; c'est comme le vaisseau des théories grecques, allant du Pirée à Délos ; on glisse sur une mer calme, entre deux cascades d'écume; tous les visages sont sereins, tous les yeux tournés au midi; le nom de l'Ilalie est dans

toutes les bouches : elle est si voisine que personne ne songe à Tennui de la traversée. De Marseille Si Gênes on n'a qu'un ruisseau à franchir, c'est la plus belle des promenades.

Jamais pèlerin partant pour l'Italie n'a senti plus que moi dans son cœur cette fervente dévotion d'artiste qui s'attache à tous les puissants souvenirs. Ce n'Qtait pas l'Italie des autres que j'allais voir : c'était la mienne, l'Italie de mou enfance, de mes études, de mes rêves au dortoir du collège; l'Italie de Ménalque et Palémon, de Nisus et Euryale ; le Latium de Janus, la terre de Lavinia : l'Italie de mon âge d'homme, celle des Antonins, de Siite-Quint, de Léon X; celle du Dante, de Giotto, de Michel-Ange, de Raphaël. A tous ces noms, à toutes ces impressions, à tous ces souvenirs, j'avais lié, dès mes premiers ans, des images, des affections, des physionomies, des teintes locales qui m'étaient propres, qui s'étaient gravées dans mon cerveau, qu'aucune lecture de voyages n'avait modifiées. J'en avais tant IM, de voyages ! J'avais lu ceux qui s'extasient avec des phrases gelées, qu'on réchauffe avec des points d'admiration ; et ceux qui prennent à rebours la tactique enthousiaste de leurs devanciers, et qui critiquent les monuments neufs, parce qu'ils ne sont pas vieux, et les vieux, parce qu'ils ne sont pas neufs ; et ceux qui s'intitulent : V Italie vue du mauvais côté, et qui entassent ligne sur ligne pour découvrir une tache microscopique sur une magnifique statue de marbre. J'allais aborder l'Italie avec mes seules impressions personnelles. C'était l'histoire de l'art qui me les avait données, et non le récit des voyages. Je brûlais de savoir s'il fallait renoncer à d'anciennes adorations et me reconnaître

doptt d'iUaslons enfantines, ou bien me confirmer à toujours dans un culte que je croyais ma seconde religion. J'étais à la proue, comme Énée, sur cette même mer. La nuit tombait déjà; elle était fraîcbe comme toutes les nuits de printemps. Je descendis aux chambres avec regret; mais une idée me faisait tressaillir de joie: je savais qu'en remontant sur le pont je découvrirais l'Italie.

Je ne pus dormir. Après quelques heures de tentatives pour conquérir le sommeil, je regagnai ma proue. La nuit était magnifiquement étoilée'; la côte était si voisine f u'on distinguait les villages et la bordure des montagnes. Le Sully volait comme un oiseau ; ses roues semblaient louldr des étoiles en fusion dans deux cataractes d'écume; il y avait dans l'air un parfum qui n'appartient qu'a cette mer, à cette côte, à ce ciel.

Tout à coup j'interrompis mes rêveries et m'adressant à l'offîcier qui ôommandait notre paquebot :

— Où sommes^nous ? dis-je au capitaine Arnauld, qui se promenait sur le pont.

— Voilà les côtes de l'Italie, me répondit-il. Ce village est Albenga.

Jamais nom de femme aimée n'a été plus doux à mon oreille que oette harmonieuse appellation. Toute ma vie je me. rappellerai cet Albenga, prononcé aux étoiles, dans le silence de la nuit, sur une mer calme, devant les côtes d'Italie. J'aurais voulu recueillir l'air embaumé, la brise sereine, où se roulèrent ces trois gracieuses syllabes. Le coude appuyé sur le balcon du Sully, je suivis longtemps, dans les brouillards nocturnes, le clocher d' Albenga et une île voisine qui porte une tour. A l'aube, je vis poindre, à l'horizon que j'avais quitté, la montag^e d'Albenga,

OÙ ritalie s'était révélée à moi avec un nom mélodieux comme le murmure de ses bois de pins et de citronniers. Je vivrais mille ans que ce nom de village ne sortirait jamais de mion souvenir.

Le Sully tenait sa proue sur Gênes; la cité superbe sortait de la mer au pied des Apennins ; ses côtes lointaines semblaient semées de points blancs et lumineux; ces points grossissaient à chaque élan du navire. Après quelques heures, la ville se découvrit avec toute sa magnificence ; elle élevait son front dans une atmosphère de rayons et baignait ses pieds dans le golfe deLigurie. Nous en étions bien loin encore et nous pouvions déjà distinguer ses édifices gigantesques, son phare, ses fortifica- * tiens aériennes, ses couvents, ses dômes, ses clochers, ses villas suspendues sur la mer. Hien n'annonce mieux l'Italie que Gênes; c'est le digne portique de marbre de cette éternelle galerie qui finit au golfe de Tarente ; c'est le péristyle de ce musée qui expose ses tableaux, ses statues, ses villes, sur la muraille des Apennins; et rafraîchit son atmosphère avec les brises croisées de ses deux mers. En entrant dans le port, je l'avoue, je ne fus nullement frappé, comme tant de voyageurs, par le souvenir de la gloire des doges : j'ai toujours été fort peu touché de la' gloire des doges. Un point de vue tout matériel absorbait alors mes regards; j'avais en face le plus beau décor de cinquième acte de drame qu'on puisse imaginer. C'était un palais qui s'avançait jusque sur la mer et qui laissait réfléchir, au miroir d'ane eau calme, sa belle colonnade de marbre blanc. Cet édifice me parut complètement désert; la solitude lui^ donnait une physionomie touchante ; car, ainsi posé, ainsi beau, de quelles scènes

de joie et de mouvement devait-il avoir été le théâtre î A cette heure, il s'offrait à moi comme un vaste tomheaa où quelque omhrede roi dormait au doux hruit des orangers et des vagues.

— Voilà le palais Doria, dit à côté de moi un voyageur qui venait deux fois par an à Gênes, pour le commerce des pâtes, et qui affectait de ne rien regarder, se contentant de dire à droite et à gauche : — « Allez chez Michel; on y est fort bien, on y dîne à tout prix; moi, je vais toujours chez Michel : j'ai une chambre réservée. Il y a des dames françaises charmantes; nous y mangeons des huîtres comme des pièces de dix sous. A propos, ne manquez pas de voir le pont de Carignan ; moi, je l'ai vu cent fois. Figurez-vous que l'on passe dessus, on voit sous ses pieds des maisons de six étages. C'est ce qu'il y a de plas beau à Gênes. )>

On a inventé les paratonnerres, et la bonne humanité a fait grand fracas de cette découverte, comme si la moitié du genre humain périssait ordinairement par le feu du ciel. Mais il est des coups de foudre qu'on ne peut parer, et que l'artiste voyageur sent tomber sur sa tête, à chaque pas, au plus beau moment de ses émotions. Quel dommage que Franklin n'ait pas médité sur cet autre phénomène d'attraction magnétique! Dès qu'une pensée, une rêverie, une fantaisie d'imagination, courent dans l'air, vous êtes sûr qu'une parole de plomb tombe d'une bouche mal faite pour tout tuer. Je no lui demandais pas si c'était le palais Doria, moi, à ce destructeur d'émotions. Cet édifice si poétique était bien plus à mes yeux que le palais Doria : c'était tout; maintenant rien! C'est la mïdson d'un capitaine marin qui commandait une flotte qu'un seul de

nos bricks coulerait à fond aujourd'hui. C'est qu'un» fois le décroissement d'illusions commencé, impossible de l'arrêter; un desservant sanitaire de Saint-Roch, nn contagioniste de profession, vous demande si vous n'avez pas le choléra : un garçon d'auberge vous glisse dans la main une carte sur laquelle est écrit en italien : Cuisine française ; un sergent de ville du roi de Sardaigne réclame votre passe-port; le capitaine fait aligner les voyageurs et les compte comme des brebis ; on se jet^e dans un canjot, au milieu des malédictions de tous les bateliers que vous n'avez pas favorisés de votre choix, comme si l'on pouvait prendre vingt chaloupes pour aller, à terre. Où est Gênes la superbe? où la ville de marbre? où la reine de la Ligurie? Ce sont des quais sales, des maisons hideuses, un guichet de prison pour porte, une douane qui visite vos poches. Enfin on entre chez Michel, après avoir passé dans des^rues fangeuses, obscures, étroites : Mchel vous sert à déjeuner et vous donne une chambre. On se met à la fenêtre et on ne voit rien, rien que la maison voisine» contre laquelle on craint de se briser la tête. Mais où donc est Gênes la superbe ?

On sort de l'hôtel après déjeuner pour chercher la ville ; on passe devant l'église de San-Siro, on monte une saHta douce; la voilà, Gênes!

Des montagnes de marbre ont été coupées à morceaux» et ont pris la forme de cette i:ue prodigieuse, toute bordée de palais. Les yeux ne sont pas préparés à pareille surprise; ils se ferment rapidement, comme dans le passage des ténèbres au soleil. Rien d'éclatant au moûde comme cette succession monumentale de portiques rangés sur deux lignes, divisés par un pavé de granit, dorés par cette douce

et vaporeuse lumière que le ciel italien aime tant à pro* diguer aux œuvres de ses enfants. On se sent si léger devant toutes ces merveilles aériennes, qu'il semble que le corps flotte sur des rayons, et n'a pas besoin de Tesca* lier pour s'élancer aux terrasses ; la transparence de l'air» réclat du jour, la sérénité du ciel, le parfum de la mer voisine, tout donne à cette rue incomparable, une grâce» une poésie, un enchantement qui tiennent du rêve ; on passe des heures en extase devant ces portiques, devant ces escaliers défendus par des lions dans des poses su* perbes, ou peuplés de statues, qui s'élèvent triomphalement, avec leur cortège de colonnes de marbre, jusqu'aux régions aériennes, où s'élargit la conque des fontaines, à Tombre des orangers suspendus.

On se surprend attendri de joie sur le seuil d'un palais qui vous laisse entrevoir dans un jour mystérieux sa cour recueillie et voluptueuse, sa cour de* marbre, où bondit la gerbe d'eau vive*, sous des arcades de citronniers en fleurs. Là causent et rient déjeunes femmes créées pour ces arbres, pour ces fontaines, pour ces jardins; des femmes d'opulente vie et de doux loisirs, nonchalantes et vives, véritables fées de ces palais fantastiques, et qui laissent tomber de leur bouche des sons voluptueux comme le froissement d'une robe de satin. D'autres femmes passent au dehors, légères, sur le pavé poli des dalles, brunes mais belles, fraîches et blanches. Souvent c'est comme une procession éblouissante de vierges de Kaphaêl sorties de leurs cadres pour visiter la strada Balbi, et la rapporter aux cieux.

On s'arrête, les yeux béants, au pied de ce palais Durazzo qui monte aux nues avec ses ailes à colonnades; au

pied du palais Dorîa-Tursî, qui s'asseoit au large, après avoir épuisé Carrare, et se repose, le front couronné de jardins ; on s'arrête partout, à chaque pas, car la merveille qu'on voit n'a pas copié la merveille qui vous attend, ni celle qu'on a vue. On monte à ce palais Serra, qui vous reçoit dans son fabuleux salon de lapis-lazuli et d'or, ceint de colonnes corinthiennes, orné de sphinx noirs, et dont les hautes croisées s'ouvrent sur des pavillons de marbre, tels que les inventait Arioste pour le génia traducteur de l'architecte Tagliafîco; et partout dans ces palais, les galeries sont peuplées de ce monde idéal et ravissant que jetaient sur toile Van Dyck, Guide, André del Sarte, Véronèse, Titien, Albane, l'Espagnolet, la trinité des Carrache.

Jamais l'opulence commerciale ne tomba en de plus dignes mains; le poète doit le dire quand il a devant les yeux tant de merveilles enfantées sous la protection de ces illustres marchands.

La solitude et le silence donnent aujourd'hui à ces demeures un caractère de solennelle mélancolie; ce sont de magnifiques décors d'opéra, d'où viennent de sortir les jeux, les danses et les femmes; à la brise qui chante sous les orangers des terrasses, on croirait encore entendre les chœurs italiens des divines fêtes qui viennent de s'éteindre. Ohl si jamais la vie a été digne de son nom, c'est quand elle passa dans la strada Balbi, aux jours de la splendeur génoise, avec son auréole de rayons et de femmes, ses parfums de la mer et des coUines, son cortège d'artistes et de poètes, sa musique napolitaine, ses siestes de doux sommeil sous le voluptueux démon de midi, ses crépuscules retentissant de sérénades» ses nuits

tontes pleines de confidences, toutes dévorées d'amour.

Qu'il devait être beau le palais Durazzo, avec sa bannière à l'écu d'or, chargé au chef de trois fleurs de lis d'argent î Qu'il devait être beau, le soir que Van Dyck inaugura le portrait de la divine comtesse Brignola ! Que d'ivresse; que de musique, que de parfums couraient sous ses deux colonnades ailées ! Elle était là, cette reine de la fête, sous la rotonde de marbre, comme la Vénus de Médicis, descendue du piédestal, et vêtue de soie et de satin ; que de paroles de flamme, que de désirs comprimés, que de lèvres ardentes devaient tourbillonner autour de l'adorable comtesse! les yeux des jeunes seigneurs, descendaient du portrait de Van Dyck, et mouraient de langueur sur le visage divin du modèle, sur son cou d'ivoire, sur ses épaules nues, sur les souples ondulations de sa robe de soie, que le grand artiste n'avait pu qu'imparfaitement reproduire, parce que sa main frissonnait d'amour.

Parmi cette foule, enluminée d'ivresse et d'énergique

passion, sous ces portiques aériens, purs et blancs comme

le marbre qu'on vient de polir, passaient fièrement tous

ces plébéiens ennoblis par leur génie, tous ces architectes

créateurs de ces palais : Bartelemeo Bianco, Angiolo Fal-

cone, Rocco Luzago, Alessi, Andréa Orsolino, Carlo Fon-

tana, Simone Cantone, Antonio Corradi, Torriglia, Bçl-

tisto Ghiro, tous ces hommes qui se présentaient avec des

idées sublimes chez le seigneur opulent, et qui en rece-

yaient de l'or à boisseaux pour matérialiser leurs idées,

les faire éclater en colonnades, les broder à l'ionienne,

les dérouler en galeries, les illuminer de tout ce que

le soleil dltalie a de rayons étincelants à verser sur les

marbres des péristyles, sur les citronniers des jardins.

Uàge d'or semblait être redescendu àefi Apennins ; ce n'était plus le fade bonheur, le siècle pastoral du Latium; c'était l'âge d'or en robe de soie, les cheveux constellés de pierreries, les pieds sur la mosaïque, le front dans les parfums: la luxurieuse jeunesse, lasse de ses nuits, descendait de la double terrasse du palais Mari, et venait se retremper aux chants dévots de Palestrina, dans l'église voisine de l'Annonciation; là eUe retrouvait d'autres fêtes, d'autres parfums, d'autres tableaux ; une volupté indéfinissable montait avec la vapeur de l'encens, avec le chant des vierges, avec le fût cannelé de ces gracieuses colonnes de granit rose qui s'alignent sur deux r^ngs et se séparent, comme par respect, devant la grande toile de Gorrége, ce peintre des^ amours, une fois réconcilié avec Dieu. La strada Balbi versait la fleur de ses opulents gynécées devant les autels de San-Siro, et les jours de grande solennité religieuse, dans les nefs de San-Lorenzo, la métropole gothique, tout écartelée de marbre blanc et noir-; Dieu n'était pas jaloux des palais de Gênes, parce que ses temples étaient encore plus beaux que ces palais.

Dans les douces nuits d'été, les Doria arboraient les aigles de leur maison sur la montagne illuminée du Géant, et l'on accourait de toutes les villas voisines pour respirer la brise et la mer sous la treille des doges, sous les colonnes qui se baignent dans les vagues du golfe, ou p'fès du bassin couronné d'aigles essorants. On y venait de la villa Spinola, si orgueilleuse de ses fresques; on y venait de la villa Pallavicini, qui plane sur Gênes comme un oiseau; de la villa Fransoni, résidence aérienne, légère et voluptueuse comme une pensée d'amour; de la villa

d'Angelo» ce palais de la strada Balbi, emporté sous les ombrages des montagnes; de la villa Durazzo, si gracieusement posée sur la vaUée de Lerbino; de la villa ScogHetto, qui dort sur ses belles terrasses, entre la double fraîcheur de ses cascades et de ses bois; de la Villetta di - Negro qui domine la montagne, la ville et la mer. C'étaient alors des nuits de voluptés délirantes, des extases célestes où les heureux conviés ne sentaient leur humaine nature qu'à l'ardente fièvre qui les poussait au plaisir. Jamais de visages de femmes, jamais des épaules Manches encadrées dans le satin, jamais des voix musicales sorties de lèvres italiennes n'ont versé plus de frénésie aux sens que dans ces divines fêtes, ces fêtes sous la treiUe des Doria, au pied des Apennins, au bord de cette mer dont les vagues expirent sur des colonnades de marbre blanc I

Le soleil avait encore quelques rayons à donner à mes promenades; je sortis de la ville pour visiter ce palais de la mer. La porte était ouverte, j'entrai; je traversai des corridors solitaires, où ÎPerino del Vagua a peint à fresque les exploits maritimes de la maison Doria. Partout la solitude et le silence; personne ne s'offrait à moi, j'étais comme dans un de ces palais enchantés où le voyageur se promène seul devant des statues qui le regardent. Les galeries étaient meublées au goût du xvi* siècle; c'étaient des fauteuils massifs yêtus de cuir poîr, de larges consoles minutieusement ciselées, de hautes glaces de Venise à six pièces, de vastes cheminées de marbre sombre à réchauffer des géants debout, des tapisseries de portraits à la Rembrandt; il semblait qu'une famille de doges Tenait de quitter ces fauteuils, ou qu'elle allait reparaître

i2 LES NUITS ITALIENNES.

daùs ces salons, en descendant d'une promenade en galère. J'abusai de mon isolement, je m'assis sur tous les fauteuils, j'ouvris une croisée pour voir le golfe, je décrochai les portraits pour les examiner à l'aise : je me promenai sous les cheminées, je chantai la harcarolle de la Muette aux statues de Garlone; je pris des airs de maître, des poses de doge, tout cela fort impunément; personne ne parut. Si j'habitais Gênes, j'irais m'établir au palais Doria, pour lui donner enfin un locataire.

Je descendis aux jardins, même solitude, même silence; c'est un des plus beaux tableaux que j'aie vus de ma vie. Bien d'enchanteur comme la terrasse du palais Doria. Faites un seul tableau de tous les Claude Lorrain du Louvre, et vous aurez une esquisse de cet admirable paysage. Le marbre y est prodigué en colonnes, en escaliers, en portiques; les allées des jardins s'ombragent de citronniers, d'orangers ou de treilles longues et aérées qui arrêtent mollement les rayons du jour sur des pamprès diaphanes; à gauche éclate la ville de Gênes, avec ses montagnes aussi peuplées que ses rues; on aperçoit au dernier plan, sur une hauteur, le dôme de l'église de Carignan, cette miniature de Saint-Pierre de Rome; sa coupole couronne dignement le Saint-Sébastien du Puget, beau comme l'antique. Devant vous est la mer, la véritable mer, la Méditerranée, le grand chemin de Naples et de Sicile; elle est vive et calme ; elle a une voix, une âme, une mélodie ; elle entre au port, en inclinant ses vagues devant le phare, comme si elle saluait amicalement le colosse protecteur des vaisseaux.

J'étais plongé dans ce tableau lorsqu'une voix murmura quelques paroles derrière moi; j'aperçus une vieille

femme assise à terre contre une colonne de la terrasse ; sa jeune fille, vêtue de haillons, dormait sur ses genoux.

— Que faites-vous là, pauvre femme?. lui dis-je.

— Eh ! que voulez- vous, me répondit-elle en souriant, je bois le soleil I

— Vous ne travaillez donc pas pour vivre?

— Non, Monsieur, je demande la charité; j'ai fait ma journée aujourd'hui, et je me repose.

— Et que ferez-vous demain?

— Demain la sainte Vierge m'en donnera autant à la porte de l'église deîla Consolazione.

— Alors votre pain ne vous manque jamais?

— Jamais, Monsieur.

— Vous êtes donc heureuse?

— Oui.

— Et qui vous a permis d'entrer ici?

— Personne ; c'est ouvert à tout le monde.

La jeune fille se réveilla; elle écarta avec ses mains de magnifiques cheveux noirs qui couvraient sa tête et ses épaules, et me laissa voir une figure ravissante de beauté. Un ami, mon compagnon de voyage, vint me rejoindre en ce moment; si je ne pouvais en appeler au témoignage de ce témoin, je croirais aujourd'hui que la rencontre de cette jeune fille, si pauvre et si belle, n'a été qu'une vision, un mensonge "de voyageur que je me suis conté à moi-même. Hélas ! ce fut une réalité! Le plus étrange des hasards avait ainsi jeté sous mes yeux une véritable allégorie vivante; ce qu'il y a de plus beau, de plus doux au monde, avec une enveloppe de haillons... Gênes I

lâvonme* — La vallée de TArao.

Si Livoarne n'existait pas ea Italie, il faudrait la bâtir. C'est la cité neutre où l'on arrive pour respirer; c'est comme un foyer de théâtre où l'on se jette entre deux actes trop saisissants d'un drame fiévreux pour rentrer un instant dans la vie réelle. Livourne, comme toutes les villes modernes et commerçantes, n'a rien à vous montrer, que des rues bien alignées et une population active, une société de comptoir. C'est une ville charmante où rien ne vous humilie dans votre amour -propre d'homme : on n'y rampe jamais devant des monuments qui vous écrasent; on n'y rougit pas de son propre nom devant des noms imposants de gloire, et couronnés par cinq siècles d^admiration. La grande rue est une bourse

perpétuelle où chacun fait ses affaires et signe ses traités de commerce, depuis le fastueux millionnaire, qu'on reconnaît au cortège de ses clients, jusqu'au brocanteur isolé qui porte ses denrées avec lui. Tous les idiomes du inonde se mêlent dans cette rue, on ne s'y croit pas pluâ en Italie qu'en un autre pays. Mais approchez-vous de la grande place, là où le négoce ambulant expire; des bouches toscanes vous jetteront à l'oreille des noms qui font tressaillir. Tous les conducteurs de calessini, en vous reconnaissant étranger à votre démarche indécise, vous crieront en chœur: Pisa, Pisa! Firenze, Firenze! Ces deux villes sont là, tout auprès. On peut rarement se décider à coucher à Livourne lorsqu'on sait qu'un léger calessino vous emporte en quelques heures à Florence, sur une allée de jardin anglais.

A Florence donc I les chevaux s'y précipitent avec une étonnante impétuosité, comme s'ils étaient ravis d'aller' saluer leurs frères de Jean de Bologne sur la place du Palais vieux. C'est une route ravissante, c'est le digne chemin de Florence : ce gracieux nom y est écrit partout, il n'est pas besoin de bornes milliaires pour l'annoncer au voyageur. La campagne est pure, sereine, harmonieuse «omme un chant des Géorgiques. Partout le peuplier, l'yeuse, le chêne, la vigne mariée à l'ormeau, y rendent des sons mélodieux comme les dactyles du poète. Les villages sont doux à la vue, leurs noms doux aux lèvres: c'est Viarello, c'est Pian di Pisa, c'est Caschina, c'est Ponto d'Era, c'est Empoli. Une lumière vaporeuse et molle enveloppe ces agrestes résidences ; de petits fleuves les arrosent, de souples collines les couronnent [d'ombrages et de fleurs. Un Dieu aussi leur a fait ce doux repos à ces

beaux jardins, désolés autrefois par les guerres civiles. Les clairons des Espagnols ne retentissent plus sur les murailles de Pian di Pisa; un poëte comme Dante n'arrive plus à Ponto d'Era, sa branche d'olivier à la main, pour se jeter entre lesPisans et les Florentins, en leur criant : « Où courez-vous, citoyens ? » La paix est à Pise, la paix à Florence. Les deux rivales se sont embrassées et cultivent leurs jardins. Elles ont enfin compris la vie, ces deux cités heureuses; elles chantent, elles aiment, elles dorment; elles ont abandonné les secousses des tragiques émotions aux peuples engourdis par les hivers et là nuit des brouillards. C'est en sortant de Ponto d'Era qu'on trouve à gauche une délicieuse rivière qui porte son nom écrit eti azur sur les molles inflexions de son onde, l'Arno ; le cœur ressent de la joie en entendant prononcer ce nom. On passe devant le couvent de San-Romano, dont la galerie de marbre se marie à de grands chênes, pour donner de l'ombre aux heureux franciscains ; on arrive àEmpoli, on court devant sa magnifique fontaine, la fontaine d'un modeste village ! Que d'assemblées de conseils municipaux il faudrait pour en donner une pareille à nos plus riches cités de France ! Empoli, c'est la porte de la vallée de l'Arno.

Alûeri s'est fondu en vers pour chanter cette vallée et les jeunes filles qui l'habitent* Je lui pardonne son MisO" gaîlo; les poètes ont raison quelquefois. Je ne sais si l'on meurt dans la vallée de l'Arno, mais il m'est prouvé qu'on y existe. Jamais la nature n'a mis tant de soins à composer un paysage, jamais elle n'a aussi bien combiné ses effets de lumière, ses teintes diaphanes, ses horizons dorés, ses collines pures qui se détachent en lignes déliées sur l'azur infini du ciel. L'Arno coule dans ce vallon; il est

calme comme un bassin qui s'allonge et se perpétue. Des bois de pins d'un vert admirable semblent descendre de toutes les collines pour se baigner au fleuve. Des villas toscanes, des couvents aériens, se dévoilent au voyageur, par intervalles, au milieu d'un jardin, comme un rêve d'amour; sur le sommet d'une montagne, comme une pensée du ciel.

C'est là que les jeunes paysannes tressent la paille qui s'arrondit en chapeau sur toutes les dames ^d'Europe. Ouvrières élégantes et gracieuses, rien ne trahit en elles l'origine rustique; leurs doigts n'ont jamais fouillé la terre ni marié la vigne à l'ormeau, ils ont la délicatesse qu'exige la spécialité de leur doux travail. Ce beau vallon est comme un gynécée naturel, un boudoir fleuri où de jeunes femmes ont l'air de faire de la broderie sur la paille fine pour leur amusement. C'est là, je pense, le plus ra- • vissant accessoire qui puisse animer un paysage. Les bergères, inventées par nos idjjlles, ont autour d'elles une atmosphère de ferme et de bercail qui- saisit le cœur et fane leur poésie. Pour trouver des sœurs aux jeunes filles d'Empoli, on doit remonter aux beaux jours de la Thessalie et des amours arcadiens, quand les dieux euxmêmes daignaient choisir leurs maîtresses parmi les agrestes familles de l'Ilissus, du Pénée, de TEurotas ; il faut des fables pour servir de pendant aux réalités d'Empoli.

Tel est le chemin qui conduit à Florence, et qui ne peut conduire que là, vallée suave dans les contours de ces collines, villas embaumées qui sourient au voyageur avec leurs Persiennes vertes, rivière transparente et calme ; jeunes filles semées comme des fleurs vivantes sur la Ion-

gue pelouse de rArno, paysage céleste animé par des chants lointains» des murmures de cloches aériennes, des sons d'amoureuses mandolines ; sérénité sur la terre et au ciel, azur partout. Florence est là.

On sort de la vallée : des montagnes hleues cernent le vaste horizon, c'est la couronne de Florence. On ne voit qu'à peine les maisons de la ville, mais les tours, les dômes, les clochers, les coupoles, dominent les arhres des jardins et annoncent de loin à l'étranger la cité des grands édiâces, la reine maternelle des heaux-arts. Encore un élan des chevaux, et l'on arrive devant la herse de la tour de Michel-Ange. Saluez l'écusson d'or aux tourteaux de gueules, il est incrusté sur la porte de la ville : ce sont les armes des Médicis (i).

ii) Je ne connais qu*ÀIfleri qui ait complaisamment écrit sur la vallée de TÂrno. La ville de Gènes n'a inspiré qu'un ouvrage monumental digne d'elle : C'est le beau et riche travail de notre savant architecte M. Gautier.

Un diitiaiiobe à Florenee. — La ▼îUa Catalanî. *^

L'ttlbom d^une reme.

Le dimanche est véritablement un beau jour à Florence; Tindolente ville le savoure avec une gaieté calme qui est du bonheur réfléchi. En me plongeant dans mes souvenirs de Toscane, il me semble que Florence tient en réserve pour ses dimanches un soleil particulier, une lumière plus douce, un fleuve plus azuré, un ombrage plus volup*lueuz, dans les allées dçs Gascines. Partout ailleurs le peuple passe son dimanche à courir, à s'égayer follement, à s'étourdir en famille, pour oublier ses labeurs de la semaine; à Florence, le peuple se promène; il y a dans son attitude Tin caractère de bourgeoisie opulente , de di* gnité, d'aisance, de bon ton. C'est sans doute la seule ville du monde où l'on n'aperçoive pas trace de haillons chez le peuple. Quel excellent augure ne doit-on pas tirer du

bonheur des masses dans une ville où les paysannes ont des chapeaux à plumes, et leurs maris des gants de chamois! Cen'est qu'à Florence, je crois, que le peuple de la campagne porte des gants.

La première impression qu'on ressent en entrant dans une ville inconnue est toujours celle qui reste la plus profonde dans le coeur. J'étais heureux d'être entré à Florence dans la soirée d'un samedi. Le lendemain la ville m'apparut sous des aspects de splendeur inouïe. Jamais soleil n'eut de plus doux rayons.

J'aime mieux les Caséines que nos Tuileries. Les Tuileries ont l'air de vous protéger orgueilleusement de leurs ombrages, comme le chêne de la fable ; on est tenté d'essuyer ses pieds à la grille avant d'entrer, comme à la porte d'un salon vernissé ; on a beau admettre à cette promenade Cincinnatus et Spartacus, il y règne toujours une atmosphère patricienne qui gêne l'humble bourgeois. Les Caséines, voilà la véritable promenade de tout le monde. D'abord, il n'y a pas de grilles; partout où vous mettrez des grilles vous ne ferez jamais qu'une prison; si devant des grilles vous placez quelques sentinelles,, alors la prison sera complète. Aux Caséines, ni soldats ni barreaux de fer : c'est un bois délicieux qui commence à la lisière de la ville, un bois véritable, où l'on a ménagé quelques allées au cordeau, mais qui conserve encore presque partout une grande indépendance de culture : l'Arno longe les Caséines, comme la Seine les Tuileries, avec cette différence qu'entre les Caséines et le fleuve il n'y a pas un long rempart de lourde maçonnerie tout prêt à soutenir un siège. De fraîches pelouses conduisent le promeneur des Cascines sur la rive de l'Arno.

La promenade des dimanches aux Caséines est une charmante fête italienne. C'est un Longchamp hebdomadaire; deux longues files de calèches courent sur la grande allée; les cavalcades s'y entremêlent; les piétons circulent dans les nefs latérales du bois. Ce tableau est calme, élégant et gracieux comme tout ce qui est florentin; il ne sort aucun cri de cette foule décente; l'italien fluide et argenté de la molle Toscane circule harmonieusement de bouche en bouche, sur des notes à Tunisson qui font plaisir à l'oreille. Point de luttes, de querelles, de grossiers propos: ce n'est pas au moins absence de passion chez ce peuple ; il se passionne quand il faut; c'est un peuple profondément artiste qui ne juge pas à propos, dans son exquis bon sens, de dépenser son énergie dans des bacchanales de rue: s'il se promène aux Caséines avec tant de décence, c'est qu'il ne sait pas s'exalter à froid pour faire du bruit inutile en plein air. Allez le voir au théâtre ; là, il pleure, il rit, il trépigne ; il applaudit vingt fois une cavatine avec la frénésie de son midi ; allez le voir au sermon du Dôme, lorsqu'un de ces moines éloquents, comme j'en ai entendu, prêche l'Avent ou le Carême ; toutes les phrases de l'orateur vibrent sur les visages expressifs de l'immense auditoire ; les mains se crispent pour se défendre d'applaudir : le sermon fini, on enferme prudemment le prédicateur dans une litière couverte ; le peuple l'emporterait en triomphe pour le remercier ; on est obligé de protéger le prêtre contre cette ovation.

Un de ces beaux dimanches de printemps, je sortis de Florence par la porte San-Gallo, pour me rendre à une touchante invitation que j'avais reçue la veille; j'allais entendre chanter les litanies de la Vierge, à la chapelle

da yiilage de la Loggia : c'était madame Gatalani qui devait ohanter, avec sa fille madame Duvivier; la maison de campagne, qui, par la volonté du grand-duc, porte le nom de l'illustre cantatrice, est contiguë à la Loggia.

Je ne sais rien au monde de plus émouvant que les offices de l'Église catholique, dans les humbles chapelles des villages. En Italie surtout, comme dans le midi de la France, on se sent, malgré soi, touché de piété et de recueillement an milieu de ces villageois aux croyances naïves, et par un retour soudain, l'esprit se reporte aux plus douces émotions de l'enfance.

La messe fut dite par un vénérable prêtre octogénaire; la chapelle était remplie de paysans et de paysannes, tous agenouillés avec indolence, mais se mêlant avec ferveur aux prières de l'autel. Dans le sanctuaire, 11 n'y avait qu'un très-petit nombre d'invités choisis, entre autres M. et madame Gaétan Murât, et un glorieux exilé de Pologne, M. le comte Potocki,

Madame Gatalani entonna les litanies avec sa magnifique voix, la môme voix que. l'Europe a entendue et tant applaudie; il n'y avait cette fois pour l'admirer, ni le parterre de la Scala, ni les loges de San-Carlo, ni un auditoire de Parisiens, de Russes ou d'Anglais, ni un congrès de rois. De pauvres paysans l'écoutaient, bouche béante; leurs figures exprimaient le ravissement, l'extase. J'ai vu peu de tableaux aussi touchants. L'artiste célèbre, qui chantait à genoux au pied de l'autel, est toujours belle et majestueuse comme nous l'avons vue aux Italiens ; ses yeux sont toujours superbes, sa physionomie toujours palpitante d'émotion; c'était bien beau à voir que Sémiramis abdiquant ainsi la pourpre babylonienne, pour

ITALIE. âS

donner de la joie à tout un indigent village, pour prier la Vierge, en roulant les notes graves de la mélopée des chrétiens. J'étais heureux d'entendre ces saintes violences de la prière, qui éclataient dans une latinité sonore, sur des lèvres italiennes; jamais la chapelle nue de ce village n'avait tressailli à pareille fête. A ces sublimes invitations : RHne du ciel. Rose mystique, Tour d'ivoire. Consolatrice des o//î/jés, le chœur des villageois répondait : Priez pour nous, et cet harmonieux Ora pro nobis était chanté avec un ensemble étonnant, avec cette intelligence naturelle de la note et de l'accord parfait qui repose dans toute oreille italienne. Le mode des versets et des répons était grave et simple, tel qu'il fui noté par saint Bernard, ce grand serviteur de Marie; la cantatrice ne leur faisait rien perdre de sa naïveté primitive; mais elle attaquait chaque invocation avec une chaleur inspirée, ^n enthousiasme sérapMque, qui donnaient un charme inattendue à la poésie virginal de cette prière; la voix divine semblait s'élancer aux cieux, pleine de foi et d'espérance, et en descendre pour s'éteindre dans l'acclamation de l'auditoire; ces chants alternés n'étaient ainsi jamais interrompus par aucune pause, conformément à la loi écrite qui veut que la pnère de V Église ne tombe jamais à terre, et que la bouche silencieuse recueille le dernier son pieux de la bouche •lui vient de se fermer.

J'ai assisté à bien des concerts en Italie ; je n'ai rien entendu de comparable à cette solennité de village. Dans la «tapelle Sixtine, à Rome, quand le divin Miserere éclatait ^vant la fresque de Michel- Ange, je me rappelai avec otion les Litanies de la Loggia. Le pape, les cardinaux, saint collège, et Michel- Ange, plus imposant encore que

toute la cour de Rome, ne me firent point oublier cet auditoire serein de villageois qui répondait à madame Gatalani, dans une chapelle indigente et dépouillée : c'est en songeant aux Litanies que je m'attendris au Miserere ; et si Dieu se complaît aux prières des hommes réunis, il aura donné aux paysans de la Loggia une oreille favorable, qui se sera peut-être fermée aux soprani scandaleusement admirables de la chapelle du Vatican.

A l'issue de la cérémonie, madame Gatalani (i) nous introduisit dans sa villa. L'Europe artiste a payé cette magnifique résidence; Florence n'a pas à vous montrer une plus belle maison de campagne. La villa Gatalani s'est fait une ceinture de citronniers et d'orangers ; elle respire dans une plaine; elle donne sa façade d'hiver au soleil, sa façade d'été aux ombrages ; elle a une cour à colonnades, où elle étale quatre bas-reliefs deLucca délia Robbia, ce puissant sculpteur qui aurait pu travailler au3ç panathénées du Parthénon sur l'échafaudage de Phidias.

Ouest saisi d'un frisson de joie en entrant dans cette villa embaumée ; une atmosphère de sérénité opulente vous rafraîchit le visage; sous les chaleurs du midi, on croit nager dans un bain de marbre; partout le marbre, et les riches pavés de mosaïque ; partout l'élégance italienne artistement combinée pour lutter contre l'ardente saison. Les persiennes de cent croisées s'agitent à la brise de l'Arno, et font circuler la fraîcheur dans les escaliers

(0 Je continue à donner à madame Gatalani le nom sous lequel l'Europe la connaît, co nom qu'elle a rendu si célèbre. G'estaujourd'iiui madame de Yalabrègue.

et les galeries. Les arabesques courent sur tous les murs, comme un rêve de bonheur, les citronniers embaument les corridors ; les parfums du jardin montent dans toutes les alcôves. On se croit transporté dans un de ces [palais que les peintres bâtissent su;: leurs toiles, comme pour se consoler de n'avoir pu les trouver sur la terre; et pour cadre à cette villa, la campagne de Florence! De tous les balcons on aperçoit cette plaine lumineuse d'azur, couronnée de montagnes bleues, baignée par son fleuve ca« ressant« On la voit aussi, Florence la beUe, sous les collines de la YiUa Strozzi et de San-Miniato^ elle semble couchée mollement au bord de TAmo, avec son dôme et ses deux tours colossales, comme une femme indolente qui étend ses bras avant de s*endormir.

Un somptueux déjeuner nous attendait dans une charmante salle contiguê à l'orangerie. Le prêtre qui avait dit la messe avait été invité ; il arriva pour s'excuser de ne pouvoir se mettre à table avec nous ; madame Gatalani lui fit les plus gracieuses instances dans cette langue toscane à laquelle on ne peut rien refuser, le prêtre persista dans son refus en souriant. Il ne voulut accepter qu'une tasse de chocolat, qu'on lui servit dans une autre pièce. Ge scrupule me parut bien beau et bien méritoire chez un vieillard.

A table on parla beaucoup de musique, et surtout des opéras français inconnus en Italie. On parla de Robert, qui n'a pas encore franchi les Apennins; c'est une véritable affliction pour les Italiens ; il en est qui sont partis de Florence pour le voir représenter à Paris ; ils ont payé nulle écus leur billet de balcon. C'est que les Florentins n'ont, en musique, ni système ni exclusion: ils se pas-

sionneni pour tout ce qui leur paraît beau, et ne demandent pas d'où cela vient. J'ai assisté à la naturalisation des symphonies de Beethoyen à Florence ; Yhérot'que et la pastorale excitèrent un véritable délire de joie ; de prime andition, ce« cbefs-d'œuvre lurent compris, élf eints, dévorés. Le même monde allait le soir se pâmer â la Pergola devant Donizctti, le maestro de la saison. Je demandai si l'opéra de Boberi ne serait jamais monté à la Pergola. La troupe rauraît, certes, dignement exécuté; il y avait un ténor français, Dtipré, qui a une voix délicieuse, une basse chantante, fort bonne, dont j'aî oublié le nom, et deux cantatrices pleine$ de talent, mesdames Persiani et Delsere. On me répondit que Bobert serait éternellement exclu du théâtre à cause de l'acte des nonnes, et des moines^ et des prêtres, et de l'église dePalerme.

Ces scrupules étaient trop mal fondés? pour m' arrêter même un instant.

— Il est étonnant, leur dis-je, que. ces petites difiBcuItés n'aient pas été levées depuis qu'on 'soupire après^ itefter/ : il n'est pas strictement nécessaire de s'astreindre au /tbretto français ; au moyen de quelques variations qui ne? changeraient rien au fond de la musique, vous ponrrîez vous faire un Robert épuré et admissible, même pai^ les Toscans les plus minutieux et les plus exigeants.

— Voyons, nous ne demandons pas mieux, comment feriez-vous ?

— Au lieu des nonnes, continuai-jc, mettez les premiers fantômes venus; je ne vois pas la nécessité que ces fantômes aient une large croix sur la poitrine, et qu'ils dansent devant le tombeau de sainte Rosalie. Quant au cinquième acte, vous conviendrez que l'église de Palerme

ne joue ^u'un rôle accessoire d'apparition et de décor, comme le Vésuve dans la Muette. Supprimez l'église et ter* minez court au trio, l'opéra n'y'perdra rien. Pour de véritables amants de la musique, le spectacle s'efface toujours devant l'art. Moines, prêtres, nonnes, cathédrale, lampes d'argent^ tout peut être retranché sans qu'une seule note du chef-d'œuvre soit immolée dans cette dé* vastation de décors. A mon retour à Paris, je demanderai à M. Meyerbeer s'il approuve mon idée, et si le compositeur ne répugne pas à ces mutilations de la forme, je vous fais envoyer un Ubretto orthodoxe, dussiez-vous prendre les fantômes que vous avez sous la main, dans le château d'Udolphe, entre Sienne et Poggi-Bonzi, Ma conviction convertit les plus récalcitrants et je ne doute pas que quelque jour mon idée ne soit exécutée sur les théâtres italiens.

Ce déjeuner finit selon les préceptes de la philosophie antique. Dans cette salle si riante, si parfumée, touto empreinte de la grâce toscane, au milieu de ces jardins d'orangers où la vie est si puissante, où toutes les joies aériennes du printemps florentin semblent infuser en nous l'immortalité du corps, un chant lugubre, un chant de tombeau, jeta son contraste et nous fit rêver tous avec nne délicieuse mélancolie. Madame. Catalani avait entonné le Dies ircç de l'Église d'Angleterre, dans lequel a étéjetée toute la terrible poésie des puritains ; cette hymne sombre doit avoir été écrite sur le marbre d'un sépulcre, ayec une branche de cyprès. Les notes lentes du cor anglais accompagnent ce chant; elles s'interrompent et tintent comme le glas de la trompette de l'ange. Jamais surprise plus inattendue : comme elle est ingénieuse et

28 LES liUITS ITALIENNES.

créatrice, l'hospitalité de la villa Catalan! I un exquis déjeuner servi entre les Litanies de la Vierge et le Dies irœ! au dessert un sybaritisme vulgaire célèbre le Champagne et l'amour; ici, sur les bords de l'Arno, la coupe pleine des vins de France, assis entre les femmes de Florence et les femmes de Paris, nous écoutions avec ravissement les versets de nos funérailles. La brise riait cous les orangers de la terrasse ; midi descendait avec ses mystères de langueur italienne ; une lumière douce jouait sur les vitres ; des ombres diaphanes flottaient sur les fresques : c'était comme au triclinium de Tibur, lorsque Horace disait à Sestius:

« Cueillons les myrtes et les fleurs ; la brièveté de la vie nous défend les longues espérances ; soyez heureux ; quand vous serez chez les ombres, vous ne tirerez plus aux dés la royauté du festin. )>

Toute cette journée ne fut qu'un long concert: Jes jours de Florence ne sont faits que de musique, [et ils ne finissent que bien avant dans le lendemain. Le piano fut envahi; l'auditoire couvrit les divans du salon, les partitions se déployèrent sur les pupitres. Madame Duvivier, la fille de madame Catalani, possède une des plus belles voix de contralto que l'Italie aient entendues; elle chanta des duos avec sa mère: on épuisa Norma, la Donna delLago la Semiramide, Le salon élégant et artiste de Paris était dignementreprésenté, au piano delà villa,par madame Gaétan Murât, la fille de M. de Méneval, qui fut l'ami de l'empereur. A chaque instant, les visiteurs arrivaient de Florence ; le bruit des roues, le piétinement des chevaux sur , les dalles de la cour, les annonces pompeuses des grands noms de Taristocratie toscane, rien n'interrompait

la note, riea ne calmait la furie de Texécation musicale. La maîtresse de la maison était Norma ou Sémiramis, nous étions à Babylone, ou dans la forêt d'Erminsul; personne ne s'inquiétait de ce qui se passait au dehors du ' salon. C'était la belle passion de l'art dans toute sa divine folie, comme je l'ai tant de fois rêvée ; il n'y avait point de complaisance d'artiste ni de chanteur, point de secrets efforts d'échapper à la sieste ou à l'ennui par la diversion forcée du chant, point d'intermèdes où l'on échange des remercfments et des félicitations ; aucun programçie n'a« vait numéroté nos jouissances ; le plaisir ne languissait pas dans les essais des préludes et les hésitations de la coquetterie ; tout courait de verve et de vraie passion, cavatine, cantilène, polonaise, duo, trio, romance ; l'artiste était toujours prêt et ne faisait jamais attendre l'auditeur ; celui-ci eût prolongé la matinée indéfiniment ; les partitions étaient dévorées au vol ; le piano ne donnait pas de trêve à la voix, ni la voix au piano. C'est ainsi qu'on fait de la musique à la villa Catalani.

Ce n'est pas sur le Thabor que je voudrais bâtir une tente, c'est dans cette fraîche oasis de la plaine de l'Arno. L'harmonieuse villa chante encore à mes oreilles ; et dans la maison de la mer et des pins, dans la villa méridionale des fontaines, où j'écris ces souvenirs, il me semble que ma voisine, la Méditerranée, m'apporte de mélodieux lambeaux de ce dimanche florentin. La sieste du printemps ne m'a jamais donné un rêve plus suave que ce gracieux jour de vie réelle ; la folle imagination qui cherche la poésie intime du bonheur, et qui ne la trouve jamais dans le cahotement des villes, se crée parfois dans

nn monde idéal des sites embi^ui^és, de fraîches résiden-

ce8 enveloppées d'une lumière vaporeuse, retentissant de musique, de chants, de fontaines, de voix de femmes; un jour la vision se matérialise, un jour seulement ; le bonheur ne dure jamais davantage; et puis l'apparition s'évanouit comme le mirage du désert j le sable nu reste, et l'amertume rentre au cœur,

Ce jour au moins devait être pour moi complètement !beau; je l'avais commencé dans une viUa où la royauté du talent a volontairement déposé la couronne qu'elle avait conquise, je le finis dans un palais où une royauté plus auguste subit, dans un noble exil, la fatale et glorieuse destinée du plus grand nom moderne.

La sœur de Napoléon, la veuve du roi de Naples, m'avait fait l'honneur de m'admettre à ses soirées. Quel palais hospitalier que le sien 1 L'étiquette ne s'y informe pas de l'opinian du voyageur; arrivé sur le seuil, il dit : Je guis Français ; et la porte s'ouvre, et on lui fait fête. L'univers est représenté au salon de la comtesse de Lipona;

royaume, empire, ou république, chaque Etat envoie ses ambassadeurs et ses courtisans désintéressés à la reine Caroline ; on n'a plus ni titres ni places à demander à la Bœur de l'empereur; on va chez elle pour la voir, l'admirer, l'écouter surtout et s'attendrir, car jamais femme n'eut plus de grâce et d'enchantement dans la parole. Dieu l'avait bien créée pour la faire asseoir sur le trône de la t;«7loi^l^eaXe^ devant cette mer napolitaine, harmonieuse comme sa voix. Sur elle aussi les ans et les malheurs ont pesé, ^ans que l'éblouissant éclat de sa jeunesse se soit fané §ous les larmes qu'elle a versées. Quelle famille! Qu'un étranger entre pour la première fois dans ce salon rempli des plus belles femmes de Floyence^ demandez-lui de

VOUS désigner celle qui fut reine, il n'hésitera pas, et ne se trompera pas, son regard indiquera toujours celle qui aujourd'hui s'appelle la comtesse de Lipona. Il me semble toujours que les deux grands noms qu'elle porte resplendissent autour d'elle, en lettres de rayons.

On chante tous les soirs au salon de la comtesse de Lipona; elle a besoin de musique, et elle l'aime de passion; tous les Bonaparte sont artistes; c'est peut-être la seule famille couronnée qui ait le goût instinctif et vrai des beaux-arts ; il est vrai qu'elle n'est pas née sur le trône. Madame Catalani vient souvent, avec sa fille, se mettre au piano de ce salon. Les amateurs de Florence se font joie de s'y faire entendre. Toutes les partitions nouvelles y arrivent dans leur primeur, et il ne manque jamais d'artistes pour les attaquer de première vue.

Ce soir-là donc, pendant qu'on chantait, madame la comtesse de Lipona m.e présenta son album, en me demandant des vers. Après une aussi poétique journée, et en présence de cette femme auguste, j'aurais rougi de renvoyer l'inspiration au lendemain. J'ouvris l'album, et tout en écoutant la cavatine de Casta Dtua, j'écrivis la pièce suivante sur un guéridon de la salle du concert.

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