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EN VOYAGEANT

Le Sully revenait de Naples, et entrait en rade dô Livourne ; la mer, qui avait été mauvaise depuis le Môle de Gaête, s'était radoucie au lever du soleil. Tous les passagers garnissaient le pont, pour admirer la ville italienne, la plage unie et basse qui court vers la tour San^Pietro" Agrado, les montagnes lointaines de la Toscane et les hau» teurs de Montenero. T^ois voyageurs plus indolents ou plus fatigués que les autres, sans doute, n'avalent pas encore quitté le lit éttolt de leur cabine ; celui qui écrit ces lignes était du nombre; les deux autres ne lui étaient connus que pat le numéro de leur couchette; le garçon du paquebot ne les appelait d'ailleurs que N. 1 et N. 2.

Ces deux messieurs, remis du mal de mer, s'estimaient

fort heareax d'avoir recouvré l'usage de la parole, et ils échangeaient, de leurs couches superposées, une foule de réflexions, beaucoup plus amusantes pour moi que le spectacle de Livourne et de la mer.

N. 1. Croyez- vous que nous séjournerons à Livourne?

N. 2. Mais... vingt-quatre heures, je crois...

N. 1. Connaissez-vous Livourne ?

N. 2. Oui... j'y ai fait quelques affaires; nous avons une maison à Livourne.

N. 1. Ah I je dois la connaître cette maison... je connais toute la place.

N. 2. Vous faites des affaires avec Livourne ?

N. 1. Un peu... nous faisons des vins... Il y a deux heures que j'ai demandé un verre de Madère... garçon!

N. 2. Et moi une orange... les garçons arrangent les colis sur le pont...

N. i. Nous arriverons à Marseille après demain, à dix heures...

N. 2. Dix, onze heures, oui... Vous venez deNaples, vous ?

N. 1. Oui...

N. 2. Moi, j'ai pris le bateau à Civita-Vecchia; je viens de Rome...

N. 1. Êtes- vous content de votre tournée à Rome?

N. 2. Commeça...on m'adonne quelques commissions:

j'ai vendu quelques pièces de bordeaux... une misère... Rome est une mauvaise place.

N. 1. Je me suis bien ennuyé, moi, à Rome ; je n'ai pas fait un denier d'affaires...

N. 2. Où logiez-vous ?

COMME ON s'instruit EN VOYAGEANT. 237

N. 1. A la Torretta, près Saint-Augustin. Et vous ?

N. 2. A la Locanda de Luigi^ rue des Marchands-de- Chapelets.

N. 1. Ah ! tout prés de Saint-Pierre.

N. 2. Oui, il n'y a que le pont de... de... Comment appelez-vous ce pont ?

N. 1. Je sais, je sais, un pont... sur la rivière... le pont, où il y a des anges de marbre...

N. 2. Justement; je n'avais que ce pont à traverser... j'allais tous les jours à Saint-Pierre.

N. 1. C'est ce qu'il y a de plus beau à Rome... Avez- Yoas vu les anges, du bénitier ?

N. 2. Tous les jours; des anges grands comme vous^ ayec des doigts comme mes poings...

N. 1. Avez-vous vu les lions du tombeau de... du pape... d'un pape?...

N. 2. Ces lions I je leur ai mis ma main dans la gueule cent fois.

N. i. Quels lions!.

N.2. Oh!.

N. 1. Et la mort?...

N. 2. QucUe mort ? •

N. i. La mort du tombeau, là-bas^ de l'autre côté, à gauche, par-dessus les orgues.:.

N. 2. Ah ! lamort qui est dorée... vingt fois jel'ai vue... et la statue de femme... vous savez... cette femme que les Anglais...

N. 1. Sainte Véronique ?

N. 2. Non... Ah I çà ! sainte Véronique est celle qui a un mouchoir a la main ?...

N. 1. Ua mouchoir comme un drapeau blauc ?.., N, 2. Oui, je vous parle d'une femme couchée, derrière

le mattre-autel...

N. 1. Ah ! j'y suis ; on lui a mis une chemise de tôle, à

cause des Anglais; le sacristain vous ôte la tôle pour une

pièce de vingt-quatre sous...

N. 2, Je n'ai donné que quinze sous, moi...

N. 1. On donne ce qu'on veut... Ah l comment trouver vous ces Anglais ?

N. 2. Si j'étais le pape, je leur dirais ; Ou conduisezvous comme U faut dans mon église^ ou bien, sortez... Je ne puis pas souifrir les Anglais, moi.

N« 1. Ah ! Us ont fait bien du mal à la France I

Sur ces débria Albion noas défie,

Mail le destin et les flots sont chuige»nto«

Jî. 2. OÙ mangiez-vous à Rome î

N. 1. Je mangeais... Comment appelez-vous cette ra$ où il y a- un ours peint ?

N. 2. La rue de l'Ours.

N. 1. Justement... je mangeais rue da l'Ours^ chez Gobstantini : on y est bien. Avec deux pauls, nous avions la ftoupe au parmesan, des lentilles, de la morue aux h&ibeSf un civet de bon lièvre...

N. 2. Ah I le lièvre est bon à Rome I.,.

N. 1. Des épinards, une euii9se de pQulet et de la pSti«' série... Vingt-deux sous; un petit vin aigre, mais bon*

N. 2. Moi, je mangeais chez Gippini» sur la place Vendôme.

N. 1. AParis?

COHHE ON s'instruit BN VOTAaEANT. 239

N. 2. Non, à Home ; nous appelions plac^ Vendôme, cette place où Ton prend les lettres poste restante...

N. 1. Ah I où il y a une colonne comme eelle de chez nous...

N. 2. G'est-à^re qu'elle est en marbre, «t la nôtre en bronze; rien que ça...

N. 1. Oui ; eh bien ! le goir, elles se ressemblent comme denx gouttes d'eau. Je la voyais tous les soirs, en sortant da eafé du Lion-d'Or, au coin, tous savez...

N. 2. Je vois ça d'ici, au coin du Cours, près Merle, le libraire.. •

N. i. Tiens, vous avez connu Merle ?

N. 2. Beaucoup ; c'est un bon enfant.

N. 1. Oui \ un Français...

N. 2. Eh I il s'appelle Merle I

N. i. Que de farces nous avons faites ensemble f

N.2. Ah!

N. 1. Comment appelez-vous ce village, à trois ou quatre lieues de Rome?... ce village... J'ai le nom sur les lèvres..^ On passe devant ce grand édifice.

N. 2. Le Capitole...

N. 1. Non... oui; on passe bien devant le Capitole, mais ïprès, vous descendez... Cela me rappelle que j'ai oublié de prendre les commissions de M. Asquier,;.

N. 2. Jcvconnais beaucoup M. Asquier; il demeure près cette belle place, où il y a l'escalier de marbre, la fontaine qoi est faite comme une barque. ..

N. 1. Oui, oui, près le séminaire de la Propagande... Je lui écrirai de Livourne, & M. Asquier...* Après, vous descendez sur un long ohemin; il y a des aros da triompha**»

N. 2. n y en a deux.

N. i. Plus que ça...

N. 2. Je n'en ai va que deux... on trois» tout au plos.

N. 1. Mettez quatre...

N. 2, Je ne crois pas... Attendez, nous pouvons les compter... Un en descendant du Gapitole; nn^exiToilà nn. Un autre près de cette église...

N. 1. Ça ne fait rien... trois ou quatre... Vous avez de- Tant vous cet édifice où les chrétiens se battaient avec les rhinocéros...

N. 2. Et bien comptant» il y en a quatre; nous ouhlions celui de là-bas» là-bas» où il y a des tas de briques...

N. i. Oui, il y en a quatre... Quand vous ayez passé devant ce théâtre païen» vous prenez le grand chemin à gauche...

N. 2. J'y suis ; il y a de la poussière...

N. 1. Beaucoup de poussière... Marchez toujours; vous trouvez une église avec un obélisque de Luxor...

N. 2. Et l'escalier qu'on monte à genoux... l'avez-voas monté» cet escalier ?

N. i. Non... passez encore; suivez la route» marchez toujours; vous sortez delà ville... bien... marchez encore... hop... Vous trouvez un village;^ comment appele^ vous ce village ?

. N. 2. Attendez...

N. i. n y a une fête le Jour de Pâques...

N. 2. Je sais» je sais... on danse... avec des orangers.et des pins...

N. 1. Beaucoup de pins; vous connaissez l'endroit •• «h bien ! c'est là où nous avons déjeuné avec Merle, le

GOMME ON s'instruit EN VOYAGEANT. 241

libraire; on nous donna du lait et de Tagneaa pascal ; avec trente-trois sous, nous avons fait un déjeuner de dieux« Trois pauls !

N. 2. J'entends remuerlà-dessus; la douane arrive...

N. 1 Où descendez-vous à Livourne ?

N. 2. A la Quercia reale.

N. 1. Moi, à r Aigle noir, près le canal.

N. 2. Vous n'êtes pas tenté d'aller faire une petite course jusqu'à Pise?

N. 1. Je connais Pise.

N. 2. Moi, aussi... la Torre torta.

N. 1. Ahl superbe I... C'est un tremblement de terre qui l'a courbée cette tour.

N. 2. Connaissez-vous Florence ?

N. i. Oui... ville triste.

N. 2. Très-triste... Avez-vous vu tailler la pierre dure à Florence ?

N. 1. Parbleu ! cent fois; c'est bien beau I connaissez- Yous la fabrique de porcelaine?

N. 2. Sans doute; on y travaille très-bien.

N. i. Comment appelez-vous ce village où l'on fait les chapeaux de paille?

N. 2. Attendez, oui^ je saià; un joli village, avec une fontaine... Nous y avons déjeuné... Une grande auberge... avec des poules... Comment diable s'appelle ce village ?

N. i. Enfin, le nom n'y fait rien... je crois que c'est BoboU...

N. 2. Oai... non... un mot comme ça...

N. 1. Boboli, oui, oui, Boboli; ce sont les paysannes de

Boboli qui font les chapeaux do paille; elles ont des

doigts fins comme des fuseaux.

â4S LÉS KUITS lTÂ.LIfiKKB6.

N. 2. £t elles gagnent deux, trois, qaatre franes pair joar ; il y en a de fort jolies.

N. 1. Gomment donc ! de très-jolies; les femmes août bien» généralement, en Italie : aimez-Tons les Napolitaines ?

N. 2. Les Napolitaines... elles ont de beaux yettx> mais elles sont maigresy aveo une peau brune.».

N. i. Oui, mais quelles femmes I

N. 2. Ah I

N. 1. Des démons I

N. 2. On s'amuse bien à Naples.

N. 1. Oui, assez ; il y fait bien chaud.

N. 2. En été surtout.

N. 1. Au mois d'août.

N. 2. Êtes-vous monté au Vésuve ?

N. 1. Une fois, une seule fois... j'y pris un rhume épou' vantable ; il faisait un vent, un yent, ah !... Je restai quinze jours au lit de l'affaire; on me saigna.

N. 2. Moi, je n'ai jamais eu le temps d'y monter».. Ahl si, un jour, avec trois ou quatreamis, nous ayions fait une partie de campagne au Vésuve; c'était un dimanche: voilà que mon correspondant me fait dire de passer aa comptoir pour régler un compte de cordes de Naples; il y avait eu une erreur; nous étions en différence de trente* 4iaq écus..» Ma foi I je dis, trente->cinq écus, c'est bon i gagner, et ce n'est pas bon à perdre. Je fus chez mon correspondant, qui demeure rue Saint-Philippe, devant l'église, une vilaine église ; vous la connaisez ?

N. i. Oui; ohl les églises ne sont pas belles à Naples... •Koepté celle où l'on fait le miracle de ce saint» vous aavei?

N. 2. Saint Février,

COMME ON s'instruit KN V0YA,GEANT. %ii

N. 1. JttBtement! qaelle bêtise ! ou vous a raeonté l'bistoire de ce général français gui entra, et leur cUt : Cft-»» naille,.*

N.*2, Oui, oui.., Ahl çà.#. qu'est-ce [que je disais do»o, ayant cela?...

N. 1. Vous parliez du sang de ce saint...

N. 2. Non, non... oui, pour reyeuir, j'allai ohea; mon correspondant. Attendez, je vais vous dire son nom..« C'est un Livoumais... Micali ! Micali ; il a une jolie femme lecoquin! une brune, avec des yeux grands comme ça?..

N. 1. Et vous... eh?...

N. 2. Oh! non, non! Elle me faisait bien des mines quand j'arrivais chez elle; quelquefois elle disait : Non, (fé Micali, non, o'é Micali; vous comprenez?

N. 1., tiens, parfaitement. J'ai gardé deu:$: ans mn mat'^ Ire d'italien, à Paris ; trois francs le cachet,

N. 2. Moi, je n'ai jamais appris.,, je jie le parle cependant pas, je ne le parle pas comme le français, mais j9 me fais comprendre.

'N. 1. C'est une langue si aisée.

N. 2. Mais je ne dis pas cela; aisée, quand on sait l'es* pagnol.

N. 1. Oh! c'est presque la même chose; Sefior, en espa*« gnol ; en italien, Signor. ^

N. 2. Moi, je connais l'espagnol d'enfance; ma mère était de Bayonne, et mon père de Perpignan..... M, Mioali me dit : Eh bien, si nous avons fait une erreur, nous la réparerçns; au fond» c'est un honnête homme... Nous prîmes la plume, et nous chiffrâmes,.. Un compté de trois ans, Monsieur !

N. 1. Ah ! il ne faut pas laisser vieillir les comptes I

N. 2. Je sais bien ; mais que voulez-Yons ! Bref, nous nous arrangeâmes pour trente-deux écus... Je perdis seize ou dix-sept francs... Tiens,je me souviens que nous fûmes voir cette fameuse grotte des chiens, ce jour-là; je payai layoiture.

N. 1. Ah ! vous avez vu la grotte des chiens ?

N. 2. Parbleu I oui. J'ai pour principe, en voyage, de tout voir... Ahl cette grotte!

N. 1. Vous aviez un chien?

N. 2. 0 ui, le chien de l'auberge, F/ora, une belle chienne. Elle fut à l'agonie.

N. i. Elle ne mourut pas?

N. 2. Grâce à moi; mais ellesouffrit, la pauvre bête ; ah!

N. 1. Le nôtre est mort sur la place. Un beau chien, Pluto.,. Ah çà ! connaît-on pourquoi cette grotte faitmoarir les chiens ?

N. 2. Oai; ça s'explique facilement... Voyez-vous: il y a dans la grotte.. . C'est un médecin qui m'a expliqué cela, M. Vascagli, un jeune homme qui fait bien ses affaires à Naples ; il gagne de douze à quinze mille francs par an : c'est comme le double à Paris* Il y a dans la grotte un air volcanique, une vapeur qui étouffe les hommes. Maintenant, approchez un chien... M. Vascagli nous disait... B parle français comme vous et moi. Son père était au service des Français, pendant le règne de Murât. Il nous disait donc, le fils...

N. 1. Ah ! voici la douane I... elle monte à bord. J'entends le voix du capitaine; nous allons débarquer... Pressons-nous un peu, on va faire l'appel... Bites-moi, où mangez- vous à Livourne ?

N. 2. Al GiardineUo.

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N. 1. Je conaais. . . dans la grande me... il y a une treille et un jardin... à droite; on y est bien. Où prenez-yous d'habitude votre café ?

N. 2. Au café Américain... première rue, à droite, vous savez... une tasse, de deux sous !... Montons, montons sur le pont : j'entends le capitaine qui se dispute avec la santé.

N. 1. Cette santé nous tourmente bien en Italie depuis quelque temps.

N. 2. Ah ! mon Dieu I il faut être fou pour voyager.

N. 1. Ou bien être forcé par ses affaires, comme nous.

N. 2. Oh ! les affaires avant tout. Moi, je voyage encore deux ans, non, trois ans, et après je me retire dans le Puy-de-Dôme, pour faire l'éducation de mes enfants.

N. i. Montons, le garçon appelle nos numéros.

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