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ANTIQUITÉS MODERNES

fiaient la tarre, et trois hommes que je supposai Anglais, paroe qu'ils ayaieat des gants glacés et un bal)it noir : le^ Anglais sont les seuls voyageurs qui yisitent les ruinei^ en costume de bal. Avec mon indiscrétion de FrançaiSj, j'euà la fantaisie de me mêler à ce groupe; j'étais bien aise d'ailleurs de trouver des créatures vivantes dans cette gp-r litude, où tout me parlait de la mort. Je saluai les Anglais, qui ne me rendirent pas mon salut, parce qu'ils étaient absorbés par de graves méditations sur la grandeur et l^ décadence de l'empire romain. Les deux paysans qui fouiU laient Içi terre parurent contrariés de ma venue, je n'y fli^ pas attention. Ilfi travaillaient avec lenteur, et ils Xs^min salent chaque boisseau de poussière, pour en extraire desi parcelles de reliques. Les Anglais laissaient tomber d§ leurs lèvres des mots qui avaient une peine infinie à se faire italiens, des mots d'encouragement aux travailleurs, Je compris que j'avais devant moi des savants occupéiEl d'une fouille, et je m'assis sur l'herbe pour suivre lesf progrès de cette poétique exploitation. La fouille fut heui reuse;jefus ému,. en voyant sortir du sein de la terre, qai leç couvrait depui&i vingt siècles, deux ampl^ores bri-r sées, un dieu pénate en terre cuite, un trépied de fer, rongé d'une précieuse rouille, un casque bosselé, et l'a-H vant-bras d'une statue d'enfant. A chaque trouvaille, les savants anglais laissaient éclater une joie gravç et iné-< tbodiquç : ils faisaient des dissertations sur la merveille exhumée, et prenaient exactement note sur leur album, du jour, de.l'heure, du moment où leur zèle éclairé avait rendu au soleil ces sentes reliques du peuple^^roi.

Keus accompfign^mesproces^iouuellemeht ces an.tiqui* ^ ju^qq'au calessino ; je pria ma part de ce pr^ieu^

fardeau; je portai le dieu pénate et je le baisai avec dévotion ; nous déposâmes le tout sur une couche de foin, dans un caisison de la voiture, et ce fut avec une vive douleur, qu'au départ du calessino, je me séparai du trésor que je ne devais plus revoir. Quel beau privilège de l'opulence I disais-je en cheminant sur la voie Appienne; voilà de l'or bien employé : avec cinq guinées, ces heureux sa- , vants, qui sont riches contre l'usage des savants, ont acquis un petit musée dont ils sont les parrains, et qu'ils montreront orgueilleusement à leurs compatriotes, à leurs amis, à leurs neveux. Cinq guinées, le dieu pénate en terre cuite ¥aut seul son pesant d'or : c'est le cas d'appliquer à celui-ci, ce que le berger de Virgile disait au sien : Aureus esto.

Le même soir, je conversai avec un prêtre romain dans le magasin de M. Vescoragli, le plus célèbre antiquaire de la place d'Espagne. Le magasin de M. Yescoragli est un véritable musée, un musée papal; il est peuplé de statues d'un prix fabuleux, c'est toute la mythologie en mar* * bre. Les amateurs d'antiques viennent s'approvisionner là; M. Vescoragli n'est jamais au dépourvu; il a une collection complète de Jupiters avec modius, sans le mo' dtusy avec l'ombelle, avec la foudre, avec l'aigle, assis, debout, stator, tonnant, soucieux, souriant, Olympien, Cretois, nourri par la chèvre Amalthée, ou buvant le nectar. Il a dès Vénus, pudiques ou non; des Vénus à la coquille, à la tortue, au dauphin ; des Apollons vainqueurs de Python oii de Vénus; des Bacchus grecs et indiens; un sérail de déesses ; un collège de Cupidons. La mythologie a fait Vescoragli millionnaire ; c'est le premier savant qu'elle ait enrichi. Je causai donc chez lui avec un

JINTIQUITÉS MODERNES. 213

prêtre romain; chez Yescoragli, on ne parle qu*antigaités, tout autre conversation ne serait pas reçae^ et offenserait la majesté de ses dieux.

— Tous avez donc assisté à une fouille? me disait le prêtre.

— Oui, Monsieur, aujourd'hui.

— Au Forum ?

— Non, près le cirque de Caracalla.

— Ah ! il p jraît que M. de Torlonia fait travailler $ur ses terres I

— Pas du tout, ce sont des Anglais qui payaient les travailleurs, et qui ont emporté les trésors.

— Des Anglais ! et qu'ont-ils trouvé?

Je fis alors l'inventaire de la fouille. Le prêtre m'écouta, le sourire à la houche, et me dit :

— A-t-on fouillé profondément ?

— Quatre ou cinq pieds.

— Kh ! c'est fort heureux I trouver à cinq pieds de profondeur des trésors qui doivent en avoir cinquante pardessus la tête, dans cette localité, c'est un miracle comme le saint Évangile n'en a pas. Mon cher monsieur, je connais vos trésors, votre dieu pénate, votre casque, votre bras d'enfant, je les ai vus, dimanche dernier, chez un de mes amis qui a une manufacture d'antiquités.

— Pas possible ! monsieur l'abbé.

— Très-possible; je puis vous montrer un atelier clandestin de sculpture, où les ouvriers ne font que des bras cassés au coude, des têtes de dieux, des gorges de déesses, des pieds de satyres, des torses qai n'ont appartenu à personne, des groupes d'ApoUons sans bras, embrassant des

tu L£S NUITS ITALIENNES.

Vénas sans tête, des Gapidoas armés dont il ne reste que Tare. On a inventé une liqueur dont une seule goutte versée donne soudainement au marbre une honorable vieillesse de mille ans. Il y a çà et là, dans la campagne, au voisinage des ruines, de faux chevriers qui mènent paître des brel^is maigres, et qui attendent les étrangers: les conducteurs de calessini leur parlent des fouilles merveilleuses qu'on fait chaque jour en creusant quelques pieds sous terre. Les Anglais sont les éternelles victimes de ces mystifications; ils offrent de l'argent aux Tityres couchés sous des hêtres touffus, pour les engager à faire une fouille ; les Tityres, qui sont apostés par l'entreprise , générale des ruines neuves, savent toujours où il faut . piocher. Ils feignent d'abord de s'épuiser en tentatives infructueuses ; ils se fondent en sueur, ce qui est fort aisé dans ce climat, ils arrivent mênje jusqu'au désespoir; enfin ils découvrent le précieux filon, et les étrangers pleurent de joie et donnent de l'or. L'Angleterre est pleine d'antiquités qui sont vieilles de six mois. Les amateurs de numismatique ne sortent j amais aussi de Home les mains vides; aujourd'hui, encore, ici, on bat monnaie à l'effigie de César, d'Adrien, de Titus, d'Héliogabale, de tous les Antonins : c'est de la fausse monnaie qui n'est pas punie de mort.

)) DernièremeQt un illustre AllemaDd se désolait de ne pouvoir trouver un Othon, grand bronze ; il mettait son l)onheur dans cette médaille; son existence était empoisonnée par réclipse totale de cet Olhon; on lui en offrait de petit bronze, par douzaines; c'était le grand qu'il poursuivait depuis vingt ans. Il avait fait le voyage de Constantinople, tout exprès, pour découvrir ce phénix d'airain ;

AKTIQUITÉS MODERNES, 21â

il y avait trouvé tons les empereurs du haut et du batf empire, tous, excepté Othon.

Un fabricant de médailles qui dîne chez Lepri, avait entendu les lamentations de ce malheureux Germain ; il fit un Othon grand bronze admirable de vérité, puis il le lima, il le tenailla, il le corroda, il le força de vieillir & vue d'oeil: on aurait dit que tous les chevaux de Théodoric avaient piétiné sur cette médaille. Le fabricant luimême travaillait d'une telle verve qu'il ne reconnaissait plus son jeune Othon. A la première entrevue cheas Lepri, l'Allemand recommença de gémir sur l'introuvable empereur monnayé. Le fabricant l'amena peu à peu à ses fins; il lui mit entre les mains une boîte renfermant une centaine de médailles, V Othon grand bronze s'y entremêlait. De pièce «n pièce le savant Germain tomba sur l'objet de sa passion. Achille à Scyros ne bondit pas plus haut en trouvant des armes sous les colifichets du gynécée. Le voilà I s'écria-t-il en allemand, et il fut suffoqué de bonheur. Alors ce fut un assaut d'amour numismatique entre le fabricant et le Germain. Le fabricant disait qu'il tenait plus à son Othon qu'à la vie; le Germain mettait sa vie et sa fortune aux pieds du fabricant. Enfin, de même qu'Antiochus céda sa chère Stratonice à son fils agonisant d'amour, le philanthropique fabricant, ému aux larmes, après de longs pourparlers où le savant Germain avait épuisé toute son éloquence, cède VOthon grand bronze en échange de deux mille écus romains. »

Je quittai le prêtre romain, etje ne pus ra'empôcher de sourire en jetant un dernier coup d'oeil sur l'olympe de M. Vescoragli, tous ces dieux ne m'inspiraient plus aucun respect; c'étaient de véritables faux dieux; il sem-

blait même ^'ils me regardaient d'un air bénin^ comme pour s'excuser d'avoir un instant abusé de ma candeur. En reprenant le chemin de mon hôtel, je passai devant le Panthéon, et je 1§ touchai sur toutes ses faces ; et j'égrenai de Tongle ses murs de brique, ses colonnes de marbre, pour bien m'assurer que le monument remontait au siècle d'Agrippa. Oh! non, non, me dis-je à moi-même, voilà bien l'œuvre de Home puissante! le ridicule expire devant ce portique impérissable, devant cette majesté des siècles et des beaux-arts. L'Italien fait une médaille, le Romain a fait le Panthéon.

ANTONIO GASPERONI

Un soir j'étais entré à Terracine en chantant les vers du voyage d'Horace sur l'air de la marche de Fra^Diavolo; l'avais trouvé un aubergiste désolé par la famine comme tous ses confrères des grandes routes; je lui avais demandé de me servir des contes de voleurs en guise de dîner; sa mémoire était vide comme son hôtel garni; il n'avait rien à me conter. Quoil me dis-je en moi-même, la sécurité prosaïque est donc acquise à ce territoire I on peut donc s'y promener, comme de Paris à Rouen, une bourse à là main, sans trouver un pistolet qui vous la demande? Fra-Diavolo est mort sans postérité I Ainsi s'éteignent les grandes dynasties I Que deviendront ces

pauvres Anglais qui ont jeté aux bandits des marais

Pontins plas d'or qu'il n'en faut pour les dessécher? ces Anglais qui comptent sur les émotions tragicpies de la grande route ; qui, dans leur budget du voyage d'Italie, se Totent d'avance le chapitre des arrestations ; qui fortiûent une chaise de poste comme une demi-lune, et braquent des pierriers de brick sur les créneaux des lan-

ternes? Grâce à notre saint-père le pape, les épouses et les filles des huguenots n'auront plus d'attaques de nerfs sur la voie Appia; les dragons pontificaux ont fait l'exo> cisme à coups de sabre; les démons de la montagne se sont convertis en temps pascal: dans les défilés de Terracine, minuit est une heure comme une autre; les douze coups qui sonnent à la montre du lord ne sont plus l'ouverture d'un drame nocturne. Voyez donc à quoi en sont réduits maintenant les hommes d'émotions.

L'autre nuit, le noble lord S***, après un simulacre de souper à Terracine, a jeté deux de ses piqueurs en avant sur la route; il les avait déguisés en bandits d'après les dessins de Robert; en pleine campagne romaine, le noble Anglais a été arrêté par ses piqueurs, qui ne savaient juste de la langue italienne que les cinq mots sacramentels de l'arrestation. Vingt coups de feu à poudre ont été échangés ; malbeureusement une balle, qui s'était glissée par distractioi^ dramatique dans un pistolet dJ lord, a traversé la cuisse d'un piqueur, l'autre, s'effrayant du sérieux inattendu de l'affaire, s'est jeté à la nage dans un marais Pontin, desséché par le dernier pape, il s'j serait noyé sans l'intervention d'une patrouille pontificale qui lui a sauvé la vie pour le fusiller. Le généreux lord a couru au-devant des dragons pour leur expliquer la plaisanterie en anglais, le brigadier romain était un Fran-

çai9 de notre ex-garde qui était furieux contre les Anglais, et qui en cherchait un à manger depuis le camp de Boulogne; après vingt ans de service pontifical, il avait oublié le français et n'avait pas appris l'italien. Ne concevant pas qu'un voyageur osât prendre chaudement la défense des handits qui l'arrêtaient, et entrevoyant là-dessous quelque chose qui ressemblait à de la complicité, il a fait garrotter le noble lord, qui lui criait toute la grammaire de Vénéroni avec un accent d'acier anglais, Le piqueur blessé, le piqueur sauvé des eaux et leur noble maître ont été renfermés dans une grange sous la garde- de deux sentinelles. Au jour, l'Anglais a écrit | son ambassadeur et au commissaire général de police, le cardinal Somaglia. L'ambassadeur était allé voiries fouilles à 1^ villa Adriani ; c'est le cardinal qui, dans sa bienveillance pouç les citoyens britanniques, a seul arrangé l'affaire à l'amiable : il s'est contenté d'exiger d» brd voyageu? un don volontaire destiné à payer la belle statue colossale de saint Paul du sculpteur Torwalsent le piqueur a subi l'amputation,

Yoilà les marais Pontins paci&és. C'est bien. Passons du côté de Viterbe.

Uae idée vous frappe à Viterbe ; urijôur de suspension 4e travail, c'est-à-dire tous les Jours à peu près, cinq mille Yiterbois se promènent fièrement, drapés de man-« teaux séculaires, en attendant qu'il plaise à Notre-Dame de Viterbe, de leur envoyer du pain. Le plus grand nombre demande hardiment l'anmône, dès qu'il se présente quelqu'un de mine à la donner; ils sont tous prosternés devant un baïoque. Le voyageur qui raisonne sur les périls de la route, d'après la pauvreté du pays, est bi#n

220 LSS NUITS ttALIËNKËS.

excusable si, en partant de Yiterbe, il soigne ramorct de ses pistolets. D'ailleurs, aux portes de la ville s'élève une montagne célèbre, qui cache dans la brume sa forêt for* midable, semée d*arbres caverneux et de croix sanglantes. Ici point de dragons pontificaux; la garnison de Viterbe Se compose de quatre spectres militaires et d'un cardinal absent. Eh bien! on sort de la ville dans une berline aussi paresseuse qu'une diligence française, on gravit la montagne bien avant le rayon de l'aube, on passe devant une dpuble fantasmagorie ' d'arbres tragiquement posés; on arrive au sommet de la montagne, où les brigands qui peuvent vous arrêter, sont de complicité avec les nuages, et nul être vivant n'apparaît sur cet antique cimetière de voyageurs; et l'on arrive sain et sauf àRonciglione, après six heures d'innocente promenade sur les domaines de l'Ambigu-Comique et de la Gaîté. C'est à faire désespérer du crime! •

Un seul instant j'ai élevé quelques doutes sur la mora' 11 té actuelle des Viterbois. C'était au lever du soleil, et sur le versant méi'idional de la montagne; mes compa gnons de voyage me firent remarquer, à droite, dans une éclaircie rocailleuse delà forêt, cinq hommes armés de fa- Sils; ils contemplaient notre berline avec une immobilité méditative de convoitise. A n'envisager que la partie a> tistique de cette rencontre, ces hommes posaient admi rablement pour le paysage. C'était commel'original vivant du tableau des chasseurs de Salvator-Hosa. A ma demande* notre postillon florentin avait répondu: « Ce sont des chasseurs, )> et sans doute il disait vrai : mais ces hommes partis chasseurs de la ville, pouvaient s'improviser bandits le lendemain, dans la forêt de Yiterbe^ à la vue d'une

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l)erline. Que risquaient-ils à changer ainsi subitement de profession? Ils avaient en main les outils du métier ; la solitude du lieu était une mauvaise conseillère à Toreille de cinq chasseurs drapés de haillons et courant après un gibier fabuleux. Honneur à la probité viterboisel Elle sera désormais proverbiale pour moi, quoi qu'il advienne. Ces hommes nous tournèrent le dos, et descendirent par un sentier rude dans cette plaine où dorment les eaux mélancoliques du lac de Vico.

J'étais donc sur le point de quitter l'Italie sans avoir vu face de brigand ; c'était pour moi une race éteinte, une autre mythologie morte sur la terre des fictions. Il m'était pourtant réservé* de voir le dernier des bandits, comme Cooper a vu le dernier des Mohicans.

A Civita-Vecchia, nous étions assis à table d'hôte, et chacun causait pour tromper son appétit. J'avais demandé vingt fois un mets quelconque dans tous les idiomes de l'État romain, rien n'arrivait; je demandai la , carte à payer, la carte arriva ; elle ne mentionnait que le prix. Je payai six pauls le droit d'avoir attendu mon dîner, la seryiette sur les genoux. Le maître de l'auberge me dit que toutes les provisions avaient été enlevées par quinze mille familles anglaises, qui envahissaient la maison. Je le priai de me donner une chambre et un lit; le dernier lit disponible venait d'être livré à un amiral et à son équipage. Ce dernier contre-temps dérangeait tous mes projets de séjour.

— Alors, je vais me promener dans votre ville, dis-je à l'aubergiste. Qu'y a-t-il à voir à Civita-Vecchia?

— Rien du tout. Monsieur ; à moins que vous n'obteniez la permission de visiter la citadelle; là vous verrez

222 LEâ NUITS ITALIENNES.

le fameux Antonio Gasperonî, le bandit de Terraeiûe M des marais Pontins.

— Eh! que ne disiez-vous cela plus tôt! A quifaut-U S'adresser pour avoir cette permission?

— Allez chez votre consul, il vous obtiendra cela.

En un instant j'obtins ma carte d'entrée, et un officier du pape pour m'accompagner.

La citadelle de. Civita-Vecchia a été bâtie pKt Michel- Ange, qui était ingénieur aussi, parce qu'il était tout; elle est du style de ses fresques et de ses statues; elle est signée sur toutes ses pierres ; ce sont des bastions largement assis, puissants à dévorer la mer; des murailles dé diamant. La citadelle se défend elle-même; elle n'a, pour la protéger, ni soldats, ni canons, et n'opposé à ses ennemis que récusson pontifical incrusté sur là porte : cela tient lieu de batteries et de garnison.

Chemin faisant, l'offîcicr qui m'accompagnait me pflo^ lait d'Antonio Qàsperoni et de ses quarante-cinq assassinats.

<( Il y a de quoi frémir. Monsieur, me disait-il, quand on se trouve en présence de ce terrible bandit. Il a ravagé pendant dix-sept ans la campagne romaine. Voici le plus effrayant de ses crimes; écoutez, Monsieur:

» Sur la route de Naples, il arrêta la chaise de poste d'un Anglais qui voyageait avec sa fille; il prit tout l'or de l'Anglais, ne lui fit aucun mal^ et le laissa partir ; mais il retint sa fille en son pouvoir; c'était une jeune personne extrêmement belle. Gasperoni remporta dans ses montagnes. Le malheureux père, en arrivant à Home, mit à prix la tête du brigand. La fierté de Gasperoni se révolta contre cette prétention aristocratique du lord : un

' ANTONIO GASPERONI. 229

ample citoyen anglais mettre à prix la tête d'un chef iustre qui avait déclaré la guerre aux papes et livré vingt ktailles rangées aux dragons pontificaux ! C'était une insolence qui blessait Torgueil du brigand. Un matin, l'Anglais reçut à Rome un coffret à son adresse; il s'em-» pressa de Touvrir : le malheureux père y trouva la tête desafiUe! »

A ce dénoûment, je reculai de dix pas; j*eus môme quelque regret, je l'avoue, d'être entré dans la citadelle; le monument de Michel-Ange n'était plus à mes yeux çu'une ménagerie de tigres. Cependant la curiosité l'emporta bientôt sur mes impressions d'horreur; je raffermis mes résolutions et je me fis ouvrir la terrible porte du bagne.

Une muraille percée de vingt cabanons était à ma gaucte; j'avais à droite de longues croisées ouvertes sur une oour; dans cette galerie, vingt brigands se promenaient ; Jls s'arrêtèrent tout court à mon entrée. Je ne pus m'empecher de sourire à la pensée que j'avais ainsi arrêté la iande de Gasperoni. Us me saluèrent poliment, ce qui me rassura un peu, car je n'étais pas fort à mon aise au mifeu de ces redoutables galériens. Je me hâtai de demanda* Antonio Gasperoni ; toutes les mains me le désignerait; il était debout, et encadré dans la porte de son ^anon. H ne daigna pas s'avancer vers moi; il se contera dô me saluer d'un air de bonté calme. La conversata était difficile à établir sur le pied des ménagements; l^Venlamai par une question insignifiante, en donnant à mon organe plus de hardiesse que je n'en avais au cœur.

-Eh bien! Gasperoni, lui dis^je brusquement, vous trouvez-vous bien ici ?

— On est toujours mal quand on n'est pas libre, me répondit-il en haussant les épaules.

Ce mon^etnent lui était habituel.

— Vous TOUS êtes donc laissé prendre par les dragons?...

— Moi! jamais personne ne m'aurait pris; je me suis rendu avec toute ma troupe. Le saint-père m'avait promis la liberté ; il ne m'a donné que la vie : le saint-pèrea manqué à sa parole.

L'oificier, mon cicérone, me tira à part dans un angle de la galerie et me dit :

— « Je vais vous expliquer. Monsieur, comment tout cela s'est passé. Gasperoni était ennuyé de la vie qu'il menait depuis quinze ans. Un jour il fut s© confesser à un curé de village, et lui fit part de son désir d'abandonner le métier de bandit. Le prêtre lui promit d'écrite au saintpère pour qu'il lui fût accordé sa grâce et le droit de rentrer dans la société. Gasperoni ajouta pour condition expresse de comprendre aussi ses compagnons dans la faveur demandée pour lui. Les négociations furent donc entamées. Notre gouvernement avait un grand intérêt à se débarrasser de ces bandits ; ils désolaient la route de Naples, assassinaient les voyageurs, fappaient des contributions, commettaient mille excès. On leur envoyait des soldats; mais les soldats buvaient avec eux, au lien de se battre. Les paysans prenaient d'ailleurs parti pour les bandits contrôles soldats, parce qu'ils recevaient toujours une petite part du butin pris aux voyageurs. Les seuls dragons pontificaux n'entendaient pas raillerie; mais les montagnes servaient d'abri aux brigands contre ces terribles cavaliers. Aussi on ne balança pas de traiter avec Gaspe-

ANTONIO GASPBRONI, 225

roni par l'entremise du curé. Voici la décision qui fut rapportée au chef delà bande par son confesseur : Le saintpère accorde la vie à Gasperoni; que le pécheur s'empresse de faire acte de soumission chrétienne, et tout lui sera pardonné; mais il faut d'abord qu'il se constitue prisonnier, avec sa bande, dans la citadelle de Civita-Vecchia, Le rusé Gasperoni balança longtemps; le curé usa de son influence : on dit même qu'il promit d'intercéder plus efficacement, et d'obtenir un pardon entier s'il obéissait au saint-père, et qu'à coup sûr les portes de la prison se rouvriraient pour lui, dès qu'il y serait entré en chrétien respectueux et soumis. Gasperoni, obsédé par le prêtre, et toujouri^ plus fatigué de sa vie criminelle, consentit enfin à se livrer. Ses .compagnons, depuis longtemps habitués à lui obéir, le suivirent gaiement dans sa prison. Depuis quelque» années, tels que vous les voyez, ils attendent leur grâce; mais je pense qu'on ne la leur acordera jamais. D'ailleurs, le saint-père a donné ce qu'il a promis; il s'en tiendra là, je l'espère : ce soùt des hommes trop dangereux. »

Je m'avançai de nouveau vers Gasperoni, qui n'avait pas changé de position. Il ne ressemble nullement aux brigands de nos théâtres des boulevards. Il a une figure douce, des traits fort réguliers et un. sourire aimable et spirituel; ses cheveux sont noirs et plats, longs par derrière, et noués négligemment avec une ficelle. Il raconte a^ec bonhomie; sa phrase est indolente; il est sobre de gestes, à l'inverse des Italiens, qui les prodiguent; mais lorsqu'une question hardie lui arrache une réponse à laquelle il répugne, alors seulement l'homme supérieur se

trahit; sou vis^e se fait menaçant, son ceil orageux, i^

226 LES NtJlTS ITALIENNES*

lèvre èonvulsive; son langage vif, saccadé, pîttores([tLé: on reconnaît le brigand aux quarante -cinq assassinats.

— Quel est votre véritable nom? lui dis-Je. On m'a dit que vous vous nommiez Barbone ?

— C'est mon surnom dans la montagne; mon nom est Antonio Gasperoni.

— Vous vous êtes fait une bien grande réputation; on paiie de vous en Italie comme de Gatilina, de Spartacus, et d'autres de vos compatriotes illustres qui avaient déclaré la guerre à Rome..*

(n sourit et s'inclina modestement.) — Quel motify Gasperoni, vous a jeté dans cette profe&> Bien?

— Une rixe, à Naples.

— Une rixe! c'est bien peu de chose; c'est un motif bien léger pour rompre avec la société.

— Oui; mais dans la rixe je tuai mon ennemi.

— Ahl c'est différent. Combien de temps avez-vous exercé votre profession?

— Dix-sept ans.

—'Avez-vous des blessures?

— Partout.

— Vous vous êtes donc battu bieû souvent?

— Oh ! bien souvent, oui^ bien souvent.

— Avec les soldats du pape ?

— Les soldats, non (il fit un geste de pitié) ; avec les dragons.

-*- On m'a parlé de Votre aventure de iaoabane des ollt^

ANTONIO GASPERONI. 227

bonnîers (tm éèlaîr brilla dans i^es yeux, et son Tisage devint sombre). Pourriez-vous avoir la bonté de me conter cette histoire? Je vous serai reconnaissant.

Gasperoni fit un signe de tête d'acquiescement.

Toute la bande nous entoura pour écouter le terrible récit de la bouche de son chef.

— Ils étaient dix-sept, dit Gasperoni ; dix-sept, les charbonniers ; ils m'avaient vendu aux soldats du pape. Mol, je les croyais mes amis : nous mangions et buvions tran-^ quillement dans leur cabane. Je n'avais point placé de sentinelle; grande faute, Monsieur; mais Je m'étais toujours dit: Ces charbonniers sont de braves gens. Vous allez voir. Au milieu de la nuit, j'entends le pas desf soldats ; mon oreille connaissait ce pas d'une lieue. — Trahis \ trahis I mes camarades ! Nous sautons sur nos armes. Leâ pâpalins étaient à vingt pas de la cabane; nous n'étioni^ que douze, ils étaient trente. Nous nous fîmes jour â grands coups de fusil; j'en tuai quatre pour ma part; je fus blessé au bras, là; regardez la cicatrice. Les pâpalins nous laissèrent passer; ils n'en prirent pas un seul des nôtres; ils n'en tuèrent point. Les pâpalins tirent fort mal le coup de fusil. S'il y avait eu des dragons nous étions perdus. Ce n'est rien encore; écoutez. Trois jours après, dans la nuit, nous descendons de la montagne; je conduis ma troupe à la cabane des charbonniers. Ils dormaient, les misérables ! Une voix du dedans crie:

— Qui frappe à la porte?

— Nous répondons, ouvrez; oUvre^ â vos amis les soldats.

Un charbonnier crie :

— N'ouvrez pas; c'est Gasperoni!

228 t.E8 NUITS ITALIENNES.

Moi, j'enfonce la porte d'an coup de crosse de fusil. Nous entrons l'écume àlabpuche; nous massacrons toat C'était juste, n'est-capas? Il fallait bien tous les tuer, ces bandits, pour leur trahison I Après je compte les cadavres; il n'y en avait que quatorze I Je fouille la cabane, je regarde partout; rie'n : trois s'étaient échappés : moitié de Tcngeance I J'avais des pleurs de rage sur les joues. Oh! je les trouverai I je les trouverai I criai-je à mes camarades. J'aurais couru toute l'Italie pour les trouver I Deux ans apfès,. un soir, nous entrâmes pour boire dans une petite cabane isolée, près de la mer. Nous étions en connaissance de l'endroit. Il y avait des paysans assis autour d'une table. J'ai bon œil pour découvrir l'ennemi : j'aperçus nos trois charbonniers cachés dans un coin. Ahl que je fus content I — Les voilà enfin I me dis-je. Ici, ici, vous? approchez, qu'on voie votre visage. Vous avez peur? Ds étaient tremblants et pâles, les trois bandits! Il y a bien longtemps que je vous cherche, leur dis*je en riant comme cela. Ils se jetèrent à mes pieds pour me demander grâce. Je fis un signe à mon homme d'exécution ; il leur tira trois coups de pistolet à bout portant. Pour moi, je ne verse le sang que dans le combat; hors du combat, je n'ai j'amais tué personne, pas même ces misérables charbonniers qui m'avaient vendu.

Tous les brigands attestèrent le fait d'un signe de la tête et de la main; c'était un certificat de moralité en pantomime donné à leur respectable chef.

•^ On conte pourtant dans le monde bien des choses de vous, lui dis-je...

— Oui, oui, je sais; on vous dira cent fables...

— Lft ôUe de cet Anglais qui n^it ygtrç tête à pri^,,.

ANTONIO GASPERONL 229

— Ce n'est pas yraî, dit-il en m'interrompant ayec vivacité ; je n'ai jamais fait tuer des femmes.

— Vous en avez pourtant amené quelquefois dans vos montagnes?

Cette question le fit sourire, mais il garda le silence et prit la pose d'un fat à bonnes fortunes qui se tait d'un air de réserve, pourlaisser à son silence l'interprétation qu'on voudra bien lui donner.

— Vous devez peut-être quelquefois regretter ici cette vie indépendante que vous avez quittée de votre plein gré? Si le saint-père vous donnait votre grâce, que feriezTVOUS de votre liberté ?

— Je serais honnête homme; j'irais à Naples, et je travaillerais.

— Cela vous serait difficile, Gasperoni; vous avez des habitudes...

— Non, non, Monsieur; la vie des montagnes m'ennuie. Je l'ai faite dix-sept ans ; j'étais jeune, et la fatigue m'était agréable ; mais je vieillis, je souffre de mes blessures ; j'ai besoin de repos. •

— Répondriez-vous de tous vos camarades ?

— De tous I

— Est-il ici celui qui était votre... homme d'exécution, celui qui tuait pour votre compte?

— Oui, le voilà.

Un serpent glissé dans ma main ne m'aurait pas donné plus d'effroi. Ce hideux bourreau était juste à ma gauche, et pressait mon bras de son bras. Tout entier jusque-li aux paroles de Gasperoni, je n'avais pas remarqué l'e^é-

cateor de ses hautes œuvres, n ne quitte Jamais son maître; il veille et dort à ses côtés» comme sur la mon* isgne, comme s'il attendait encore au cachot quelque ordre irrévocable d'exécution. Bien de plus horrible à voir parmi les êtres; la stupidité du crime est empreinte sur sa longue, maigre et pâle figure; son œil est recoavert de l'épiderme cadavéreux de l'œil de l'orfraie; une contraction habituelle de faux sourire court sur ses joues; mais son regard est glacé de sérieux. Pendant que je l'examinais, lui, considérait avec une' attention étrange les boutons de mon habit» comme s'il n'avait pu se lasser de les compter lentement

— a Clomment t'appelles-tu? lui dis-je pour le distraire de son singulier examen, y»

D. resta courbé; son regard ne prit pas la peine de remonter au mien, ses lèvres ne parurent pas se desserrer» sa poitrine rauque répondit :

— Geronimo.

— C'est donc toi, lui dis-je, qui étais le bourreau?

— Oui, Monsieur (toujours l'œil sur mes boutons). •— Et en as-tu beaucoup tué, Géronime?

— £h! oui! beaucoup, toutes les fois qu'on m'a dit: Tue (amazza)l

— Je te défie bien d^obtenir ta grâce du saint-père, toil

tJn bruyant éclat de rire de toute la bande accueillit ma réflexion. Géronimo fit un signe d'insouciance, et poursuivit le compte deâ boutons de lûotL habit.

Je m'adressai à la compagnie :

ANTONIO GASPfiRONl. iti

— n paraît, letir dis-je, que vous êtes fort gâds, et qnè TOUS ne maigrissez pas en prison?

Un bandit, qui avait un ventre énorme, chose rare chez les bandits, qie répondit que le saint-père les nourrissait fort bien.

— Nous mangeons du poisson^ de la viande, de bons légumes, me dit-il, de tout ce que nous voulons : nous ayons chacun par jour une paie de deux pauls (22 sous). Avec cela on peut faire bonne chère.

-^ Mais vous êtes plus heureux ici que la moitié de l'Italie, que tous les mendiants des Etats romains! Gomment on vous donne deux pauls par jour?

— Oui, Monsiear, répondit Gasperoni; c'est une bonne politique da gouvernement« Ceux qui font notre métier, ou qui le feront^ savent qi^'en se constituant prisonniers^ ils mangent bien^ dorment dans de bons lits et sont bien payés; on ne trouve pas toujours cela dans la vie des montagnes. Gela peut engager à se livrer quand on est dégoûté de courir sur les grandes routes. Et puis il y a les gratifications des voyageurs.

— Allons^ lui dis-]e en le quittant^ je suis charmé que vous soyez tous heureux.

Mon guide me confirma tout ce qui venait de in'être dit sur la générosité du pape.

Avant de sortir de ce tepaire, j'examinai longtemps et en détail la bande de Gasperoni. Il n'y a pas une figure à peindre, le chef et son bourreau exceptés; ils ont dès faces si bourgeoises, si prosaïques, qu'on | les prendrait pour des honnêtes gens victimes d'une méprise de police. J'ignore s'ils ont jamais porté le costume pittoresque que

les artistes donnent aux bandits napolitains; lear vêtement de bagne est celai des ouvriers italiens : les pantalons gris, les vestes brunes, les bas bleus, détruisent toute la poésie de leur profession. Ils n'avaient aucune de ces poses pittoresques qu'on admire dans les lilhograpbies; ils contemplaient^ sans la moindre expression de souvenir, le ciel lumineux, l'atmosphère romaine, le doux soleil de printemps qui dorait les arcades, et se glissait, comme un ami de la montagne, sous la voûte du cabanon. La mer, qui chantait au pied de la citadelle) ne les jetait pas en rêverie; ils paraissaient indifférents à tout, mais sans abattement, sans émotion visible d'espoir ou de désespoir; ils fumaient, le sourire sur les lèvres, les bras croisés, le front épanoui.

Enfin j'avais retrouvé le brigand que je croyais perdu; mais je dois avouer que ,bien des illusions tombèrent encore de mon esprit après cette visite à la citadelle de Civita-Vecchia.

Telle est la bande qui a désolé quinze ans les marais Pontins, qui a fait trembler les soldats du pape, Htw bataille aux dragons, et dépouillé tant de riches Anglais, ces éternels contribuables de la voieAppienne. Probablement ils mourront dans la citadelle, en attendant leur grâce, et avec eux s'éteindra la dernière des bandes. Nous verrons bien encore quelques cas isolés de maraudeurs entre Viterbe et Ronciglione, entre Rome et Terracine, mais plus d'aggloméi'ation organisée de bandits, ayant chef, uniforme et drapeau. C'est un bonheur pour ITiQmanité voyageuse, un malheur pour les artistes. U .campagne de Rome sans les bandits, c'est le désert de Syrie 3an9 caravanes. Ainsi partout meurt la oiviUsatioB*

ANTONIO GASPERONL 233

L*Orient nous restait encore; hélas I voilà que les Turcs s'habillent de redingotes bleues; le fade Bavarois recueille Théritage de Périclès, et le sultan porte des bottes & récuyère, et se coiffe d'un castor fin de Paris.

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