‹ Les nuits espagnolesChapitre 19 sur 41 · LA NORMA AU CARLO-FELIGE · texte numérisé non relu

LA NORMA AU CARLO-FELIGE

noir; le grand prêtre, sealement, n'est pas farouche comme le ministre de Yesta ; les chœurs sacerdotaux ne rugissent pas l'anathème: ce sont des effets tout différents. On n'est pas frappé de terreur, on s'ahandonne à une pitié douce; on pleure, le théâtre entier pleure; je n*ai jamais .vu plus d'attendrissement devant une catastrophe dramatique : et il n'y a pas de sang, de poignard, de poison, de cris d'agonie: ce sont des scènes simples et pathétiques que l'orchestre accompagne en pleurant, avec des notes créées pour Norma : c'est un mélancolique et déchirant dies iras dont tous les accords hrisent l'âme, mouillent les yeux, brûlent le visage d'émotion. Dans ce flot d'harmonie dolente éclate par intervalles une plainte sublime qui tinte et meurt comme un son de glas, et mêle ses dernières vibrations au funèbre chœur des druides. Une désolation calme et religieuse environne cette scène comme un crêpe diaphane semé de quelques fleurs. Le pardon est à côté du crime, la grâce à côté de la mort, le baume consolant à côté du désespoir. Ainsi s'éteint le drame, ainsi Norma tombe aux genoux du prêtre paternel, au milieu d'une plaintive atmosphère de deuil. Quand le rideau descend, tous les visages sont humides; on regarde avec tristesse l'orchestre mnet; on écoute

encore les chants expirés, l'âme est tant émue, que les mains oublient d'applaudir.'

Quel souvenir de rêve le lendemain, lorsqu'appuyé sur le balcon du Sullijy on aperçoit les côtes de France, la tête pleine encore des lamentations de la Norma 1

Voici ITiîver, ce triste fils de rautomne : il faut quitter la campagne et la chaise de poste; il faut rentrer à Paris pour se recueillir dans la dissipation et s'isoler dans la foule. L'hiver est partout un vieillard mythologique assis devant un brasier; à Paris, c'est un grand jeune homme, lestement vêtu, qui ne met jamais les pieds sur la neige, qui ne souffle jamais sur ses doigts, et qui retrouve, dans un monde nouveau, un autre soleil, une autre verdure, d'autres parfums, d'autres plaisirs, d'autres fleurs. Quand on sort de voyage, aux approches de l'hiver, on éprouve yainement une volupté intérieure en entrant à Paris; il semble que la grande ville vous enveloppe de son immense manteau et vous réchauffe deThaleine de son million

23S LES XniTS ITALIENNES.

d'habitants. D'ailleurs, après tout, le soleil d'un bal de . Paris vaut bien le soleil de Naples. Les étoiles ne valent pas une gerbe de bougies qui scintillent sur un beau quadrille de jolies femmes, et j'aime mieux entendre la musique de Rossini, aux Italiens, que les stances que le gondolier chante à Venise, en supposant qu'il les chante. Pour être plus just9> le 8oleU, les bougies, les étoiles, les fleurs, les gondoliers, l'Opéra, toutes ces choses ont leur mérite; mais il fautyarier.

C'est à Paris surtout qu'on aime à ressaisir, un à nu» ses souvenirs de voyage et à s'^n entourer comme d'autant d'amis qui vous font cercle dans votre solitude d'hiver: on peuple sa chambre vide de tout ce monde bariolé qui & ' défilé devant vous, qui vous a oublié, que vous avez ou* blié. C'est une longue arabesque confuse où, par intervalles, se détachent quelques figures saillantes auxquelles vous souriez de souvenir et dont vous entendez encore les paroles avec leurs vibrations distinctives, à travers les montagnes, les mers et les routes démesurées qui vous séparent de ces amis d'un jour. C'est là un des grands privilèges de la vie de voyage. On ne saurait trop faire * provision de ces souvenirs, qui sont comme l'essence immatérielle des pays que vous avez visités, et qu'on rapporte comme une galerie de tableaux, visibles pour vous seul, et qu'on suspend aux murs de sa chambre, où le temps ne peut les eflfacer, parce qu'il n'a pas de prise «or eux, ce grand ravageur !

Heureusement pour moi, j'en ai beaucoup de ces «oavenirs, et l'hiver me sera léger si je prends de l'ennui. Hier soir je me suis essayé à la saison; il faisait bien mauvais, hier soiri les noirs autans débutaient par une

sorvENïRS. 289

ouverture toute notée de ces formidables unissons que WeUer a fait éclater dans le chœur des Chasseurs d'J?uriante, La pluie se mariait au vent; le ciel parlait la langue de l'hiver avec un accent iie mélancolie qui faisait sourire les sphinx de mes chenets où jouait une flamme vive; le tonnerre des' voitures tenait sa partie dans la tempête, et ce triste opéra de novembre venait se résumer à mon oreille en sifflant dans les persiennes de mon balcon. Je me levai pour aller aux Italiens, mais je m'assis encore. Vous savez qu'il est des jours ou des nuits qui apportent de la fadeur et de l'indécision à tous vos projets de plaisir: cela vient de je ne sais quelle disposition d'esprit. La solitude est friande par moments : un fauteuil ressemble alors à un ami qui vous prie, les bras ouverts, de ne pas le quitter; je cédai au geste suppliant de cet ami. En ce moment mes vitres frissonnaient à l'oragej OQ cliquetis n'avait rien de commun avec la place Saint* Marc, à Venise, et je ne sais pourquoi je pensai à Bm Marco, La rêverie n'a point de logique ; c'est une grande erreur de croire que leâ songes ne viennent qu'en dormant. La veillée du soir, à la bougie, est un sommeil orné de toutes les fantaisies incohérentes du rêve. De Saint- Marc, je passai subitement à la place de Venise, qui est à Rome, et le feu d'hiver, que j'avais à mes pieds, me rappela un rayon de soleil... oh ! le plus beau rayon qui «oit jamais descendu du ciel, pour moil un rayon qui courut comme une étoile tombante et illumina un instant les yeux fixes d'une femme aveugle^

Cette femme était la mère de Napoléon.

On esthcureux, n'est-ce pas, lorsqu'on peut se donner, on soir d'hiver, une pareille compagnie 1 lorsqu*en fer-

mant les yeux» non pour dormir» mais poor veiller, on entre, par la pensée» dans le grand salon da palais Binno dni> et qu'on récommence une scène comme celle que je Tais Yous conter?

Je me souYiens que j'avais déjeuné ce jour-là au palais Golonna, chez M. de Latour-Maubourg, notre ambassadeur à Rbme; après déjeuner J'avais passé le pont jeté du palais Golonna au jardin, un beau jardin où j'aimais à me promener» car il est empreint de cette singulière mélancolie qu'on ne trouve que dans ce pays. C'est l'Elysée, . avec le soleil et l'amour, avec la langueur méridionale, avec d'exquis parfums d'arbres et de fleurs. A travers les clairières des grands pins, ces parasols de Rome, vous apercevez Vara-cœli du Gapitple en face, et les ruines culminantes qui s'élèvent du Forum voisin,' dans une poussière lumineuse. J'aurais passé ma vie dans ce jardin itaUen !

A une heure après midi, je pris congé de M. de Latour- Maubourg pour aller au palais Rinuccini.

L'ambassadeur me dit en riant :

— Je ne veux pas savoir où vous allez; je suis censé l'ignorer.

— Je vais voir une femme, lui répondis-je ; ce n'est pas compromettant.

— Aegardez-la un peu pour moi.

Je descendis la via San-Romoaldo, et j'arrivai, quelques minutes après, sur la place de Venise. Cette place était déserte et pleine de soleil. Le palais de Venise était si resplendissant, qu'il avait perdu le sombre caractère de prison que l'architecte lui donna. C'est là que le Corso finit; il est silencieux à ses deux extrémités, à la place du

Peuple et' à la place de Venise; il est bruyant et animé aux alentours de la place Antonine, ce forum moderne de^ belles boutiques et des étrangers.

Le palais Hinuccini, où j'entrai, me parut le temple du silence ou du sommeil. La porte, en se refermant sur moi avec un bruit ménagé, mit en rumeur une multitude de petits échos, qui coururent de marche en marche et d'ellipse en ellipse au sommet de Tescalier. Le vestibule était frais comme rintérieur d'une pyramide, malgré la chaleur intolérable du dehors. Un domestique me ^ttra- Terser beaucoup d'appartements, et ouvrit respectueusement la porte dorée d'un salon, en m'annonçant à Tillus* tre exilée impériale, à la mère de l'Empereur.

Je m'assis, à l'invitation d'une jeune femme qui faisait compagnie à l'auguste malade, et j'attendis qu'on m'adressât la parole pour parler à mon tour. Notre entretien commença bientôt par un échange de phrases ordinaires sur ntalie. Home et les voyages. La fermeté de l'organe de madame Laetitia me frappa singulièrement. Je la voyais si faible, si décharnée, si soufTrante, si dévastée par les chagrins, la maladie et l'âge, qu'il me semblait que chacune de ses paroles devait être la dernière; et que cette galyanisation d'organe était comme une lueur qui éclate plus vive dans une lampe qui s'éteint. Lorsque j'entrai, Tauguste malade était couchée sur un petit lit étroit d'où elle n'était plus descendue depuis sa fatale chute à Villa- Borghèse, depuis quatre ans! Insensiblement, et avec Taide de sacamériste, elle parvint à s'asseoir sur. son lit en s'étayant de larges carreaux. Elle garda cette position tout le temps que dura ma visite. Ses yeux, ouverts et ûxes, se portaient çà et là dans le salon, comme s'ils

eussent cherché quelque chose; et Je vous Assure que je ne la plaignais pas d'être aveugle, car ce qu'elle aurait va ^ dans ce salon ne l'aurait pas consolée ! Presque tous les tableaux et toutes les statues de Gros, de Girodet, de David, dlsabey, de Bosio, de Ganova, qui peuplaient cette solitude, ne rappelaient que des catastrophes inouïes, des morts violentes, des triomphes que le dénoûment avait fait lugubres, des auréoles d'or changées en couronnes d'épinês, des Thahor devenus Golgotha I Moi, qui voyais ce cortège éblouissant de héros, ce panthéon domestique encadré ou sur un piédestal, autour d'une môre aveugle, proscrite, agonisante. Je me sentais des pleum dans la

voix, et J'appelai & mon secours une assurance factice, de

peur de dénoncer par une parole tremblante la cause de mon émotion» et de rendre visibles à la mère aveugle tant de tableaux, où ses fils et ses petits-fils lui souriaient dans leur Joie impériale et leur bonheur des anciens Jours! Deux incidents m'ont paru dignes d'être rapportés, de 6ett6 entrçvue avec la iQère d^ Napoléon.

— Etiez-vous à Paris, me dit-elle, lorsqu'on a replacé la statue de mon fils sur la colonne Vendôme ?

— Oui, Madame?

-T- Qtjel effet cela a produit dans Papis?

r-T Ce fut un véritable Jour de fête pour toute la popola? tion parisienne. Il sepiblait qu'on aseiist^t à la résurrec* tion de l'Empereur.

— ^ Ce devait être bien beau I... Mon secrétaire m'a lu, dans les Journaux, les détails de cette Journée, mais tous ce3 récits étaient bien courts... Ils auraient été plus longs, que Je les aurais trouvés tovjours incomplets... Une mère/

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sotrvENins. 269

J'ai été étonnée qu'on n'ait pas donné à la statue de mon fils le costume impérial.

— Les avis ont été partagés là-dessus. On a pensé qu'il fallait représenter l'Empereur sous la physionomie la plus populaire, avec son habit de prédilection, celui que l'Europe connaît. Cet avis a prévalu.

Madame Laetitia garda quelque temps le silence comme pour réfléchir; elle revint sur ce sujet pour me demander ce que je pensais, moi, du costume qu'on avait donné & l'Empereur sur la colonne.

— Je reconnais, lui dis-je, qu'on a pu donner d'excellentes raisons pour représenter ainsi l'Empereur ; il fallait perpétuer à Jamais cette héroïque figure dans tout ce qu'elle avait de pittoresque pour le peuple et le soldat, afin que les siècles à venir la vissent telle que nous l'avons vue, et plutôt dans cette simplicité de costume, d'un vulgaire suljlime, que dans une enveloppe idéale ou de convention. Maintenant, je vous avouerai. Altesse, que ce costume serait peut-être mieux à sa place sur un autre monument. Il fallait faire un autre piédestal pour cette statue moderne. L'art est une chose sévère et qui ne s'accommode pas de toutes ces raisons, si bonnes qu'elles soient. En copiant les colonnes de Trajan ou d'Antonin, on se condamnait à les copier jusqu'au bout. Il est dans nos habitudes invétét*ées d'art et de goût de regarder notre colonne de bronze comme un monument romain ; c'est une forme admise que nous rie séparons pas de l'idée an» tique. Or, un simulacre moderne, enté sur l'antique, aura toujours quelque chose de choquant, d'incompatible avec les exigences de l'art. Cette nuit, en sortant d'Argentina, je traversais la place Antonine, et j'ai cru, dans l'obsca-

rite, trat^ipa^ la place Vendôme, tant l'illusion est coin* plète, car le marbre noirci d'Antonin ressemble à du bronze, surtout la nuit. La colonne romaine a perdu la statue qui la surqiontait ; mais la nouvelle statue do TApôtre qui a remplacé l'Antonin, s'harmopise toujours parfaitement avec le marbre antique. L'Apôtre est drapé èomme l'empereur païen: Yoilà qui est bien trouvé! Quant à nous, il est possible que nous ayons fait une faute d'art ; mais elle trouve son honorable excuse dans une pensée nationale : à choisir entre le raisonnement d'artiste et le sentiment du peuple, il fallait donner la préférence au dernier.

La femme vénérable secoua la tête d'un air d'approbation, et poussant un long soupir, elle dit :

— Je ne verrai jamais cela... jamais!... On m'a envoyé de Paris plusieurs gravures delà colonne... Ah! mes pauvres yeux! comme je les ai regrettés ! J'ai vu ces dessins en les touchant... je les ai vus avec les doigts. Si j'avais été à Paris, Dieu m'aurait donné la force démonter sur la colonne, pour bien m'assurer. .. Il me semble qu'on a voulu tromper une pauvre mère exilée et aveugle... De quoi vous étonnez-vous? L'âge et le malheur rendent défiant !

,Tout cela fut dit péniblement, à mots entrecoupés de soupirs, avec des pauses de silence, avec des efforts con- Tulsifs. U me semblait que chaque parole étaitla dernière qui devait sortir de cette bouche, tant la forme pâle que Je voyais paraissait plutôt appartenir à la tombe qu'à la terre des vivants.

' Quand elle eut repris un peu de force, elle me dit:

— Il est bien cruel, bien cruel de vivre comme je vis, là, couchée et souffrante, loin de mes enfants! Je n'ai

pas de distraction, et je pense toujours! Quand je pouvais marcher, j'allais quelquefois à la messe à Sainte-Marie du Portique ou à San Lorenzo in Lucina, en suivant le Corso ; j'allais me promener à Yilla-Borghèse : c'est ua quartier français, Villa-Borghèse, n'est-ce pas ? Ce sont les Français, qui ont fait la belle promenade de Monte Pincio? Il semble qu'on respire l'air de France sur cette colline îharmante. Il y a notre palais de l'Ecole, notre église de la Trinité, que j'aime mieux que Saint-Louis. Je trouve Saint-Louis mal placé, dans un quartier obscur ; la Triaité est dans une belle- position... ils sont bien heureux jeux qui montent en ce moment l'escalier de la place l'Espagne pour aller aux vêpres de la Trinité du Mont ; il fait si beau temps aujourd'hui I Je sens qu'il y a beaucoup de soleil dans mon salon ; il me semble que je. le vois briller sur mes vitres. Le soleil est mon dernier imil

J'employai toutes les formules de respect pour la prier l'éloigner de son esprit les idées désolantes, et de ne • songer qu'à la gloire qui environnait son nom I

— Vous avez été choisie entre toutes les femmes, lui iis-je, pour donner au monde ce que le mondé a reçu de plus grand. Gela console de tout.

Un sourire contracta l'épiderme flétri de sa noble figure.

— - Oui, mo dit-elle, oui... c'est bien aussi le souvenir de mon fils qui me console un peu : je le vois continuellement devant moi. Ce n'est pas l'Empereur, le grand homme que je vois, c'est mon enfant, mon Bonaparte enfant, lorsqu'il n'appartenait qu'à moi, qu'à sa mère. Alors personne ne le connaissait... Beau temps I... Un

soir... un soir... il avait huit à neuf ans, je crois, il se promenait dans notre jardin, comme un homme qui médite quelque chose ; c'était un enfant alors, je vous dis. Il pleuvait beaucoup ; ^os frères étaient rentrés, et jouaient dans lo salon à l'abri. Je frappai à la vitre plusieurs fois et lui fis signe de venir me trouver. Il fit un mouvement d'épaules, un mouvement de mauvaise humeur, et continua sa promenade. La pluie collait ses cheveux sur son front et ses joues. Il n'avait pas l'air de s'inquiéter de l'orage, et il continuait sa promenade, tête nue, et les yeux fixés sur là terre. Quelquefois il s'arrêtait devant la petite fontaine du jardin, et semblait prendre plaisir à la voir couler, et à couper le filet d'eau avec sa main. H y eut quelques coups de tonnerre qui le firent tressaillir plutôt par secousse nerveuse que par peur. Alors il rcga^ dait le ciel et croisait ses petits bras pour attendre conrageusement l'autre coup de tonnerre. Je lui avais envoyé mon domestique pour lui ordonner de rentrer. Il répondit froidement mais avec respect : Dites à mi mère qnUl fait chaud et que je prends le frais. Sur une nouvelle instance du domestique, il lui tourna brusquement le dos et précipita son pas de promenade. Ce ne fut qu'à la fin de l'orage qu'il rentra au salon, trempé jusqu'aux os.

— Ce n'est pas bien, mon enfant,lui dis-je,vousin'avex désobéi.

— J'ai désobéi malgré mol, me répondit-il; je ne sais pas ce qui me retient dans ce jardin, et puis, si je veux être soldat, il faut que je m'habitue à la pluie et au mauvais temps. Je ne suis pas une fille, je suis un homme.

— Vous êtes un enfant, mon ami, et un enfant désobéis-

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sant Si vous voulez être soldat, vous saurez qu'il faut savoir obéir.

— Mais je commanderai, moi! s'écrla-t-il avec une expression qui nous fit rire aux larmes.

— Avant de commander, lui dis-je, vous serez bien forcé d*obéir, et longtemps. En entrant au service, on ne vous fera pas général.

11 s'avança vers moi, me prit la main et la serra comme pour me dire que j'avais raison, et pour se dispenser de Tavouer de bouche. Hâtait si fier à cet âge, déjà I

— A quoi pensiez-vous donc en vous promenant comme TOUS faisiez tantôt? lui dis-je en l'embrassant sur ses cheveux mouillés.

— Je ne sais pas; je ne me souviens plus; je pensais à beaucoup de choses. Ah! aussi, je cherchais à me rappeler un rêve que j'ai fait cette nuit... un rêve qui me plaisait; j'ai rêvé que j'étais évêque; c'est beau, tf est-ce pas, un évoque? Les. évoques vont-ils à la guerre ?

— Non, mon enfant, cela leur est défendu.

— Alors, je veux être soldat, quand je ne serai plus enfant. A c[uinze ans, on n'est plus un enfant, n'est-ce pas, ma mère?

— On l'est encore un peu.

n se recueillit en regardant le plancher, et dit ;

— A quinze ans, je veux^tre un homme, moi !

Et il s'échappa de mes bras pour courir au jardin...

L'auguste mère qui venait de me parler ainsi s'arrêta, et ses lèvres s'agitaient encore après le récit; je compris qu'elle se complaisait dans ces souvenirs qui avaient toute la sérénité du bel âge, et que de toutes les phases que son

fils avait parcourues, il n'en était pas de plus chère à ce cœur maternel que Tenfance du grand homme. Je la remerciai avec une émotion bien vive, de ce qu'elle avait bien voulu donner à ma visite une intimité d'épanchement qui me touchait aux larmes ; je lui baisai la main, et je sortis le cœur serré violemment, et pourtant joyeui de tout ce que j'avais vu chez cette femme, et de tout ce qu'elle m'avait dit.

Je remontai le Corso jusqu'à la place Antonine, et cette fois je regardai avec un intérêt beaucoup plus grand la colonne d'Antonin. C'est alors que je compris combien l'Empereur avait été bien inspiré, lorsqu'il voulut donner le costume antique à sa statue de la place V^endôme. H y a des contradictions monumentales qui ne peuvent subsister, me dis-je; un jour peut-être, on mettra les deux bronzes, colonne et statue, en harmonie parfaite, selon l'idée de l'immortel fondateur. •

Cet espoir était bien illusoire, nous étions en 18o4, et pourtant il me consola. L'espoir est le meilleur des amis. ' , .

J'avais quitté l'auguste agonisante, en me promettant de la revoir bientôt pour rouvrir l'entretien sur un sujet moins triste. Je tins cette promesse fidèlement. La mère de l'Empereur me fit l'honneur de m'admettra presque journellement dans son intimité. Dans ces conversations que ne saurait jamais oublier l'oreiUe qui les entendit une fois, toutes les grandes journées de l'épopée impériale reprenaient leur caractère de vérité que l'histoire a plus ou moins tronquée, sous des plumes ignorantes ou oublieuses. Et puis que de détails 'nouveaux, presque inconnus, intimes ! Un jour j'écrirai la campagne d'Egypte

Me que je la tiens de la boache de madame Laetitia. Bien de beau comme rascension aux Pyramides de Bonaparte et de ses lieutenants I

Rien dans le palais Hinuccini ne témoignait de cette opulence que l'on prêtait à la mère de l'Empereur. Certes» le palais qu'elle habitait et qui fait l'angle du Corso et de la place de Venise, est un somptueux bâtiment^ mais il passe inaperçu dans cette ville de palais magnifiques; ce n'est plus qu'une maison ordinaire, et elle s'efface complètement devant cet imposant palais de Venise qui a été bâti avec une rognure du Colisée.

Au reste, rien de triste à voir cojnme une demeure vaste à contenir un peuple et qui, par la médiocrité de fortune, ou par la philosophie du propriétaire^ est déserte comme une ruine, silencieuse comme un tombeau. Quelqaes domestiques sans livrée, une dame, de compagnie, nn vétéran de la garde impériale, tels étaient les seuls bôlesdu palais Binuccini. Un seul appartement^ composé de plusieurs salons ou chambres, et d'une galerie, avec des meubles et des tentures superbes. Les croisées du c6té du Corso étaient toujours fermée^. Les pièces habitées regardent le midi, sur la place de Venise. Le salon réservé à la mère de l'Empereur brillait de tout le luxe impérial. C'est là que l'auguste malade retrouvait dans toute saison le climat restaurateur de son île natale; un printemps éternel y régnait même pendant la cattiva stal/ionc; un air toujours pur descendait du Capitole voisin, se glissait à travers les persienncs, et donnait chaque jour ^û supplément d'existence à cette femme forte que la mort^ semblait avoir oubliée.

Aujourd'hui le beau palais Binuccini a perdu cette ani-

mation puissante que lui donnait le dernier souffle d*une femme; il est désert comme tant d'autres palais romains qui ont perdu leurs maîtres ; c'est comme une de ces pyramides qu'on eut soin de faire grandes, peur mieux renfermer leur dernier locataire : le néant J

L'nALIE DES GAULES

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Janvier 1835.

Un Jour de novembre dernier. J'étais avec quelques amis au Jardin des Plantes de Toulon ; le ciel donnait au calendrier un démenti magnifique; la végétation orientale nous entourait ; elle n'était pas venue là, frileuse, étiolée, collée à la vitre des serres, comme une convales» cente, parodiant son existence éqalnoxiale, à côté du poêle de Buffon; elle vivait à son aise dans ce jardin ; les orangers avaient repoussé d'un pied dédaigneux les va*» fies de terre cuite; ils vivaient fraternellement sveo nos arbres; le ilquidambar se baignait dans les fontaincb; la caquîer nous jetait ses jolis fruits, savoureux comme la pêcbe; la vigne américaine dessinait des rouges arabes-i ques sur une haute et mélancolique muraille ; et des pal-

miers, de vrais palmiers, féconds et vigoureux comme leurs parents d'Egypte, enchantaient ce jardin de toate la grâce de leur tige, de toute la poésie de leur feuillage. Il fallait voir comme paraissaient bourgeois et plébéiens auprès d'eux quelques modestes marronniers, ailleurs si' hautains, et qu'on laissait vivre là par commisération.

Au milieu de cette famille d'étrangers auxquels notre soleil a donné des lettres de naturalisation, nous faisions des projets de voyage; l'Italie nous souriait surtout; c'était le pays à voir, ou à revoir pour quelques-uns de nous; nous n'avions qu'à franchir le ruisseau qu'on appelle golfe de Gênes, une enjambée de vingt-quatre heures.

Mais après l'élan poétique vint la réflexion froide; après avoir causé du Forum, des thermes d'Antonin, du Vatican, de Venise, de Vérone, d'Herculanum, nouspa^ lames des douaniers, des passe-poi'ts, des mauvaises anberges, des voituriers qui vont au pas, des batteries autrichiennes qu'on trouve, «hemin faisant, sur la route d'une antiquité ; des avanies qu'il faut subir, des interrogatoires auxquels on doit répondre, des mille contrariétés, plus i^edoiitables que les périls, où le voyageur s'enchevêtre à chaque pas sur cette terre des beaux-arts, du génie et de l'antique civilisation.

Un de nos amis nous contait que dernièrement, tout meuHri d'un voyage en Italie, il s'était élancé joyeux du port de Gênes, en criant: Gaîliam! Galliam! son brick avait déjà fait trois lieues; Gênes se noyait à l'horizon; il bénissait le ciel. Tout à coup un canot courut sur le brick à fbrce de rames ; c'était la justice qu'on envoyait en pleine mer; les sbires avaient eu des scrupules d'inquisition ; ils avaient vérifié le passe-port d'un voyageur, mais ils Ta-

valent mal vérifié. Pour mettre leur conscience en sûreté devant Dieu et le roi de Bardaigne, ils couraient dans le golfe sur une coquille de noix, à la poursuite d'un visa : en vain le voyageur leur dit fièrement qu'il était sur les terres de France, les sbires lui prouvèrent que cette mer appartenait au roi de Sardaigne, et qu'ils étaient en droit de prendre ce brick à l'abordage. Il fallut donc se mettre m panne, et perdre trois heures avec les sbires qui cherîhèrent une conspiration dans toutes les malles de l'équi- 3age, et ne trouvèrent rien.

Ainsi nous ajournâmes notre voyage en Italie à de meileurs temps, melioribus annis, comme dit Virgile, qui était lu pays. '

Mais la passion de ce voyage nous échauffait encore la ête; le vent du golfe nous apportait un parfum de ruines taliques tout fraîchement cueilli; nous vivionà dans là Qmineuse atmosphère où nage le Golisée, nous baignions los pieds dans des vagues qui, le matin même, rouaient pontificalement sur le môle d'Ostie, ou détachaient 'algue de la ceinture d'Ischia. Un de nous proposa un crme moyen.

« Nous avons tout près d'ici, dit-il, une Italie à notre ) disposition,nous pouvons y coucher demain; c'est une ) Italie qui est dans le département du Gard, une Italie » où flotte le drapeau tricolore, une Italie où l'on voit un

> préfet constitutionnel, où les routes sont sûres, les au- » berges bonnes et les lits fort doux. Allons voir Nîmes,

> la Rome gauloise ; allons voir en courant son colisée, t ses temples, ses ruines et le pont du Gard; c'est une ^ promenade de deux jours, p

£t une heure après, nous étions en voiture, et à minuit^

274 LBS NUITS ITALIENNES.

par nu elair de luae aussi beau que le soleildeînilletà Paris, nous traversions le pont du Rhône» à Beaacaire. L'Italie des Gaules est encadrée par le pont de Beaucaiie et le pont du Gard, ces deux miracles de l'industrie moderne et du génie antique.

A sept heures du matin, nous entrâmes à Borne avecle soleil. Cette ville était habitée ce jour-là par des Nîmois. Le pape et les cardinaux étaient probablement dans leur bonne ville d'Avignon. Home gauloise nous parut déserte, elle semblait méditer sur ses ruines»

Les maisons prosaïques, les boutiques numérotées, les hôtels bourgeois, s'étaient enûn retirés à l'écart, comme de respect, pour faire place immense à l'immense colisée. Il respirait enûn ce prodigieux monument, libre de l'eDtourage sacrilège qui l'étouffait; il renvoyait au soleil ses rayons comme une planète romaine, il nous humiliait de tout l'orgueil de ses ruines; il étalait avec une fierté souveraine les cicatrices qu'il avait reçues du temps et des hommes» des hommes surtout, carie temps» malgré U réputation de démolisseur que nous lui avons faite, lais* serait vivre éternellement de pareils ouvrages, s*il n'avait pas les hommes pour collaborateurs dans toute œuvre de destructioné

£n a-t'il reçu des secousses» ce géant de Rome gauloiscl Voyez tout ce côté de portiques, comme il est noir d'an incendie qu'on dirait être éteint de cette nuit ! Le Vandale a passé par là, secouant sa torche qui brûlait la pierre* Les peuples qui n'ont pas le génie des bâtiments ont le génie de la destruction; ils s'irritent contre les monuments après avoir égorgé les hommes. La barbarie vagabonde se croyait insultée par une colonne» un tem-

X'iTALIE DES GAULES. S7S

pie, une statue; en passant devant le colisée de Nîmes, la barbarie ne put pardonner aux beaux-arts les colossales épigrammes de ses poiHiqaes ! Alors elle coupa la forêt de lauriers qui couronnait la cité gauloise, elle jeta la forêt dans le gouifre de l'amphithéâtre et souffla le feu. Le ciment romain se fondit à la flamme, l'incendie ébranla ces monstrueuses dalles, le colisée trembla toute une nuit sur son bûcher de lauriers. Heureusement les incen« diaires avaient du travail partout ; il leur fallut sans doute partir le lendemain pour ravager ailleurs^ et ils allèrent se mettre à l'ouvrage dans quelque cité voisine. SI l'incen*

die a jeté ses teintes noires dececôté^ deTautre ces larges brèches sont l'œutre des sièges : hélas I les Nîmois qui avaient le malheur de vivre dans ce moyen âge si poéti* que pour nous, si tracassier pour eux» se confiaient par un insiinot naturel ou de tradition à ces impérissables murailles ; ils se revêtaient de leur colisée comme d'ua^ cair&sse romaine pour se défendre contre l'ennemi*

Honneur aux édiles de Rome gauloise I ils ont enfin déblayé rintérieur de l'amphithéâtre : l'argent du questeur ne pouvait être mieux employé» Cette montagne circulaire de ruineii est maintenant pure de tout alliage profané. Les marchands avaient trouvé bon de s'installer là, de s'abri« ter de la pluie et du vent, d'avoir des dalles romaines pour comptoir, des portiques pour croisées, des vomitoires pour escaliers. H a fallu bien des siècles pour chasser les vendeurs du temple saint; enfin la purification est faite» on a versé des flots d'eau lustrale ; il y a soixante grilles de fer et un ostiaire. On interdirait l'eau et le feu à quiconque polluerait désormais cette majestueuse relique* Pour moi> je fus sai«i d'un saint reepecti lorsqu'on levant

les yeux sur un pilastre extérieur, j'aperçus le timbre de Rome, la louve allaitant les jumeaux !

Par les vomitoires béants, nous nous élançâmes au sommet des ruines ; le soleil les inondait d'une trombe de lumière, car le voile de pourpre ne se déroulait pas sur l'arène : il ne reste plus aux corniches que les trous profonds où l'on plantait lès supports du voile impérial. Toute folie d'antiquaire à part, il est impossible au moins artiste des hommes de regarder cet amphithéâtre sans une émotion ; là chacun est ému selon le degré d'intelligence, de sensibilité, d'instruction qu'il apporte à ce spectacle. Nous étions quatre, tous étendus sur une même dalle que nous couvrions de nos corps, le coude sur la pierre, la tète sur la main, laissant vagabonder nos idées, nos impressions, nos souvenirs, sans essayer d'en faire entre nous un échange pédantesque et babillard, sans nous parler de tout ce 'que tout le monde sait^ ni des gladiateurs, ni des animaux, ni des belluaires, ni des courtisanes, sans établir d'oiseuses discussions sur la date du monument, sans décider s'il nous vient d'Auguste, ou da despotisme libéral et fécond des Antonins.

L'histoire précise tue la fleur de l'émotion ; on doitpffder les dates et les noms propres pour le cabinet^ devant la ruine, rien n'est délicieux comme le vague de l'ignorance; c'est alors que l'imagination vous emporte avec toutes ses folies, ses rêves, ses caprices, ses tournoyantes visions. Voilà un monument d'origine romaine!' c'est bien, c'est assez; et on se plonge dans une antiquité nébuleuse, on rebâtit la ruine , on comble le vide des brèches, on peuple tous ces gradins d'un monde de fantaisie, on remplit de courtisanes demi-nues cette loge mysté-

l'italie des gaules. 277

rieuse où la pensée impudique est traduite en relief de granit; on se roule dans l'orgie antique en plein soleil, on prête l'oreille aux rires homériques, aux grincements des chars d'airain, aux clairons qui sonnent l'air de Jules César partant pour les Gaules. La volupté du sang, la voluptédes femmes, la volupté de la gloire, tout l'enivrement qui courait sur ces gradins, aux jours des fêtes impériales, vous le respirez quinze 'siècles après, s'exhalant de cette poussière de ruine;s : alors, si un coup de soleil Qccitanique vous endort subitement sur votre lit de dalles, il n'est psLS d'arabesque d'Herculanum plus ravissante que les rêves liés à ce sommeil ; l'odeur des arènes vous initie, endormi, dans des mystères d'antiquité inconnus à la . menteuse histoire; vous dansez en rond, au cirque, avec toute la mythologie vivante; vous parlez d'amour aux femmes modèles qui ont posé devant les statuaires anoiens ; vous buvez les vins du Khône à pleine amphore avec des rhéteurs, des consuls, des édiles, des centurions. Ce rêve de vérité vous révèle un monde tout nouveau de mœurs, de costumes, de visa^es^ monde bruyant, mobile, amoureux, passionné, qui s'engouffre, comme un nuage de laticlaves, sous les larges vomitoires, qui bat des mains aux tigres, excite les gladiateurs , invoque les dieux immortels, remplit l'amphithéâtre d'un murmure harmonieux, comme un torrent de dactyles, comme la grêle qui * tombe sur des feuilles d'airain.

C'est au réveil, après un tel rêve, que l'esprit a de la peine à se retrouver dans la vie réelle ; on regarde avec des yeux vitrés et stupides le dortoir étrange où l'on a fait son lit, on s'efforce de s'expliquer sa position; on con-, temple, effrayé ^ tout ce bouleversement de pierres » ce

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cercle 4'Al)îines , oettp majestueuse poussière, ce néant solennel qui s'harijapnieut si bien avec le songe envolé ; seul^mc^); le ic^alme a s^ccédé au fracas, la solitude à la fou)0, la moFt à la vie.

Dq raiBpbiibé^tr(3 il ^Q^^ fallait; nsbqndir au pont du Gariii ^^^^ p^§S(3F par de petites admirations intermédiaires i aiaj^i i^pus négligeâmes up pei^ 1^ MaispQrflarrée, ce 4élipiei|X joy^u eorinthieQ, et le« bjai^s da Piai;e, o^ règU^Ui ei)C6i?e tant 4.e fraîçl^eur , jai^t de ipystère x^udiqae et 4^ pieuK reaueillenaent, et la 'îo^^-M|^gfl^, qui, debout HUr la opUin6f p^opUpc^e Ifa^ gloire 4q ï^Q^^ çom^^a i^H bér r^ijt trîûoipbal.

Notra pramenftde au 'srol dans i-Itelioi dies Gauler ï^'a^ait pou» but caite fois que des aolossas; il uaus en coûte si pau da raoommenaap vingt fois cette ppomao^dii 44ns UQ pays dont nous sommas si vpisios. Nous mnjQjimes à uneaqtre eeursa les visites subalternes, la minutieuse iavestlgation des détails.

Nous sortîmes de Rome gauloise par la Yoîe vespasienne ; elle était autrefois bordée de tombeaux ; on en a fait des maisons pour loger les viyants. Sacrilège d'éconoraie indastrielle ! En courant au pont du Gard, nous nous rappelâmes les phrases d'enthousiasme que Jean- Jacques Rousseau, a écrites *sur ce monument, ia seule chose qu'il ait admirée , dit-il, et que sa riche imagination n'aurait pu/ concevoir.

Au village voisin nous quittâmes la voiture pour achever à pied notre pèlerinage.

La route est ouverte entre deux haies da chênes; ces ^brfes sacyéi^ mputcflit 4e la base ?iu sowmet des collines

l'italîe dès gaules. 279

pour dominer le monument romain, et rétreinctrê âù front comme unô couronne triomphale digne de îuî.

En doublant un promontoire dé rochers, nous revîmes le Gard, qui descendait atec une grâce mélancolique sur des rives sablonneuses toutes pailletées d*argeht. Quelques arcades supérieures du pont commençaient 4 poindre dans le ciel ; encore quelques pas, et les soixante portiques éclatèrent à la fois devant nous.

Je l'avoue, je fus saisi de terreur comme devant une apparition ; un incident m'avait prédisposé aux émotions étranges ; quelques minutes avant je venais de courir une sorte de danger d'origine mystérieuse ; mes habits étaient en lambeaux; je retenais en échârpé rua main droite meurtrie et ensanglantée, lies jeunes compagnons de promenade, péniblement affectés, s'étaient assis sût là pelouse riveraine, et nul de nous n'osait saluetle pont du Gard par une parole étrangère à notre singulière situation. Mais l'air était si limpide, là lumière Si ondoyante, le fleuve si gracieux, le paysage si înattendii que la gaieté nous revînt.

n était là d'ailleurs pour noua absorber toiit eiitîêrs, l'aqueduc sublime jeté sur la terré cotnme l'escalier de6 cîeux ; il nous versait l'enthousiàstne à pleine arcade ; il nous enlaçait avec toutes ses écharpes aériennes I

Je fus honteux le premier de songer â moi devant tant de grandeur. Mes compagnons étaient des hommes qui savent voir et sentir; nous nous abandonnâmes sans resserve à l'admiration, non pas pour là forinùlef en tèrme& • vocabulaires, car le plus emphatique mot de louange aurait honte de monter dans l'atmosphère du poht dtt Gard.

En Tisitant des villes antiques on rencontre des monuments, c'est dans Tordre; on s'attend à les y voir. Les Bomains, ces grands politiques, construisaient des amphithéâtres pour amuser les peuples vaincus ; ces peuples échangeaient leur liherté contrôles jeux du cirque, et ils croyaient gagner à ce trafic.

On voit aussi des temples dans ces mômes viUes, les Romains en bâtissaient partout. C'est donc sans étonnement qu'on trouve au milieu de nos rues modernes, et parmi les cartonnages de nos petits édifices, ces magnifiées débris séculaires, œuvres immortelles d'un peuple mort.

Mais là, devant le, pont du Gard, c'est à être foudroyé de surprise : vous marchez dans un désert où rien ne rappelle l'homme; la culture a disparu : ce sont des rayins, des bruyères, à^es blocs de rochers, des touffes de jonc, des chênes amoncelés, un torrent qui passe, une grè^e mélancolique, des montagnes sauvages, un silence de Thébaïde, et du milieu de ce paysage jaillit la plus magnifique chose que la civilisation ait faite pour la gloire des beaux-arts. L'apparente futilité du but rehausse encore le prodige du moyen : il s'agissait simplement de donner un supplément d'eau à une ville où déjà l'eau abondait; eh bien I pour arrondir une veine aérienne à une petite source, les Romains ont pris une montagne, ils l'ont fait fondre sous leurs sueurs, et l'ont façonnée en triples rangées d'arcades, avec un génie d'architecture mêlé de grâce incomparable et de majestueuse solidité.

Quel pont avait servi de modèle à ce pont? Aucun; ce fut une création. Home imitait les Grecs pour les ouvrages à dentelles, mais quandl elle se donnait la peine de

créer, elle empreignait son œuvre d'un caractère spécial qui ressemble au sceau de l'éternité. Ainsi fit-elle pour le pont du Gard. Ne sachant où copier, elle inventa, sans' devis préalable soumis aux édiles, sans hésitation. Avaitelle le temps d'hésiter? Son laborieux génie improvisait les merveilles; en courant dans ses provinces, il n'était pas de montagne à qui elle ne demandât la moitié de ses pierres pour s'adoucir une grande route, se décerner des arcs de triomphe, se bâtir des paVillons de repos. Et de quel cœur les enfants de Home se mettaient à l'ouvrage I Un poète nous a révélé en trois mots tout le secret de cette opiniâtre constance des légionnaires romains, de leur ferveur incomparable au soleil du chantier :

Vincit amor patris.

Chaque soldat sacrifiait à Rome ce contingent de gloire qui lui revenait pour une œuvre accomplie ; c'était une abnégation universelle, un patriotisme modeste qui se concentraient dans ce seul mot : Rome. Ils apportaient tous leur grain de pierre au monument, en pensant à l'honneur qui devait en rejaillir sur la cité capitoline; ils jouissaient de l'admiration que la merveille bâtie excilait chez les peuples vaincus. La construction d'un édifice colossal était aussi fructueuse à Rome que la magie d'une victoire: il n'était pas un de ses soldats qui ne se recueillît au chantier pour écouter ce cri de stupeur que les siècles futurs pousseraient devant les œuvres de Rome ; et cet éloge lointain embaumait leurs sueurs; on ne gravait point sur les dalles les numéros des légions qui les avaient

équarries; c'était Rome qui faisait tout.

âSa LËâ NÙÎÏS ifALlfekliES.

Le pont ctil Gard n'é^t pd^ sigtié ; ditëS'-îlotië le iioHi de l*afôliîteélé? d'ôst Aomc qiii l*a hâti.

Je toiithiliôntiaîs dans ce nuage de l'éflexidns èa tenàûl "mes yeux collée sur î'édîflce; tiotis ëti êtidils à dn^iiàîite pas ; èi noiië ii'dsidns âxafibeî* davantage de fiéhf de pefdre iès ^iiiôtiôhs présèiltes el d'en trouver d*âtlti»e8 tiibiîis douces en louôhâtit lé pont de bos rnaîàs. ^é brûlàifl de l*embrasser^8uf toutes ses faces, cotnrne ofi faït de toute ciioéê aimée; Je gravîfe le sentier qui conduit au fteéotid portique, et là première arcdde ôû je thé iioyài nié parut jaillir dès pieds, fcomiûe ûrie fusée qtië je éuivîé dàhè l'air et qui retomba pliiS lôîtt.

Nous escalàdàûiëS k montagne })blii* tiotis tûëttfé & ni* veau du sommet du pont, et bientôt nous nageâmes en plein air, l'aqueduc sdU§ licJS t)iedS, passant d'une montagne à l'autre, comme la source tarie, suspendus entre un double précipice d'arcades a pic. Nos y eux plongèaietil sur un horizon immense: c'était glorieux pour ûdilsâ voir se rapetisser les œuvres de la nature du bàut d*uti piédestal créé par l^homme. ïout, au bas, me paraissait nain en cburant sur cette ligne horizontale jetée feritfédéui montagnes comme un trait d^Union.

tià, quelques vestiges de ruines trahissent le passage du peuple ravageur; cette fois le Sarrasin y à perdu ses griffes; la tête du monument n'a reçu qu*une égrâtîgnure; c*est imperceptible sur un si grand corps.

Nous descendîmes du côté opposé, dans la forêt de cLêhes, pour jouir de quelque aspect nouveau.

Cette fois ce fiit mieux que de la surprise; vous le diraî-je, depuis deux heures iious étions avec le pont du Gard, et... nous ne l'avions pas '^u !

l'italië des gaulés. è83

C'est dans cette autre face quil est liii, qu'il est le monument tomain, qu'il s'épanouit dans sa radieuse éternité ! les siècles ont ctéé liné teinte exprès pour cette facJe. Quinze cents fois le soleil d'été a incrusté des douches d'or sur ces pierres, et ni lés pluies d'hiver, ni les brumes du fleuve, rien n'a pu détacher cet éblouissant vernis de points lumineux, ce voile oriental tissu dô rayons. Poiit le Yoir en artiste de ce côté, il faut se laisser tomber, par des broussailles, sur le lit de sable que lé Gard prépare au Yoyageur. il faut se coucher sur ce^itivet d'argent, aux plaintes du fletive, au chant d'oiseaux inconnus, aiix roulades dii vent qui fait entre-choquôr les glanda et lés feuilles des chênes druidiques; c'est comme une sauvage ouverture de Weber qui prélude à quelque inattendue apparition. On ouvre alors ses yeiix à la merveille qui tie pose que pour vous, et l'on se replonge encore dans l*akîme d'une pensée avec une pliiie de lumière sur le visage, le fleuve à roreille, les bois partout, et devant, trois rangs farcs de triomphé qui découpent au ciel dés portiques eû plein azur.

C'est le paysage le plus grand, le {)luâ complet qui sôtt to monde ; car où retrouverait-on cet heureux concours îl'accidehts, cette harmonieuse combinaison du traVâil fc l'homme avéô le travail de Dieu? totil cela si bien ^angé fortuitement ou pal* calcul du génie romain, fi'on ne suppose pas d'époque où l'aqueduc manquait l ce paysage ; on se dit que tout ce délicieux ensemble ïcmonte aux jours primitifs de la création. De ces pensées qui- fatiguent on retombe, par délassement, sur qiièlque détail frivole avec lequel fesprit rêvétii^ badiné ; e'est UU figuier sauvage qu'on

se plaît à regarder s'élançant d'une arcade comme d'une roche, et qui fait tomber en pluie la poussière romaine avec ses |âpres feuilles, * larges comme des mains : c'est une tige de chêne suspendue à la voûte comme une couronne murale; c'est un oiseau qui se précipite de l'aqueduc desséché pour s'abreuver au fleuve; c'est un vieux bûcheron qui passe depuis soixante ans sur ce pont sans l'avoir examiné une seule fois, et qui nous humilie de son sourire moqueur, nous, insensés venus de la ville pout* visiter un aqueduc sans eau.

£h I qui sait, après tout, si ce n'est pas ce bûcheron qui pense et voit juste; si notre admiration n'est pas delà folie; si son insouciance n'est pas de la raison?

Un de mes amis eut une idée malheureuse : il me pria d'adresser des vers au pont du Gard, là même, sur le sable du fleuve, en face du monument. J'eus la faiblesse de lui obéir. J'emprunte aujourd'hui cespâlps alexandrins à notre album de voyage. Nous les avons jetés, en goise d'adieux, au véritable écho romain qui roule d'arcade en arcade. Il ne les répéta qu'à regret dans cette langue sourde que nous lui parlions, et qu'il ne comprenait pas. Un peu avant je lui avais récité le carmen seculare d'Horace, et quand je prononçai le nil urbe Roma visere majtts, les pierres elliptiques retentirent comme les boucliers des hastati frappés par les javelots.

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