AU PONT DU GARD
Pont sublime, et bâti par des mains inconnues. Toi qui sous tes arceaux laisses passer les nues.
Qui baignes tes grands pieds dans l'eau tiède du Gard, Oh! je t'embrasse enûn d'un dévorant regard I Faisceau d'arcs de triomphe et chaîne granitique, Mariant deux SQmmets par un triple portique. Quand il tombe le soir, à son couchant vermeil.
Chacun de tes arceaux encadre le soleil.
réternité de Home, écrite en ces trois couches.
S'annonce au voyageur par tes soixante bouches,
Lorsque le vent du nord, sifflant sur ces vallons.
Fait parler ton orchestre aux roulements si longs.
Que de grands souvenirs ! — L'architecte anonyme
Qui décrivit en rond les arènes de Mme,
Après les jours de sang, parmi ces bois épais,
Fit briller au vaincu cet arc-cn-ciel de paix.
h pense au siècle antique, où, foulant cette arène,
Rome passait ici dans sa pompe de reine.
IJnjour elle s'assit sur ce même gazon.
D'où mes trop faibles yeux jnesurent l'horizon ;
Le ciel, comme aujourd'hui, comme au berceau des âges,
Versait un air limpide à ces doux paysages;
Dans ce vallon étroit, agreste corridor,
La lumière roulait, ainsi qu'up fleuve d'or;
Au yent oriental, vent qui souffle du Rhône,
La forêt druidique agitait sa couronne.
Avec des bruits si doux, si parfumés de thym.
Qu'on eût cru que ce bois murmurait du latin.
Roma vit autour d'elle ondoyer sept ôollinos ;
Son armée entonna des strophes sibyllines ;
Le Gard devint le Tibre, et le soldat romain
De sa maison lointaine oublia le chemin.
Rome prit son levier, elle tailla les roches.
286 LÉâ KtîltS i^ALlÈNI^fiS.
Qui àii fleuve (iaptif défefïdaîétt les âpproGheâ ; Elle pétrit â flots ces mèrvdîlieux limons Qui deviennent gi*ànit et cimentent les monîs! A l'ombre de la louve, orgueil flii texillaire. Les blocs furent broyés, comme l'éf^î sur l'aire} Kome« pour élever tous ces arcs triomphaux. Moissonna des forêts et ât des édhafauds ; Pour ravir Une sôilrce aux collines vassales, Elle fit ruisseler des pierres Colossales, Et, roulant ces arcéâut jetés d'Un triple bond, Comme sa signature elle écHvit ce potit.
M pnlljB âm Ç^n^ant^f
Ce n'est pas de Stam))oul| la Turque, c'est ie sa sœur la Gauloise que je veux parler, l^es deux cités, fillej^ d« Constantin, ont eu de tristes destinées. A peine enregi^ trées sur la carte, aux cris de joie de l'univers latin, elles se sont endormieSf et dorment encore, l'une sur le Bpsfphore, tQutprès des lieux où Ovide a placé le palais du Sommeil; l'autre sur l'Elysée du Hhône, daiis le jseul coin de la France que les cris des postillons ne troublent jamais. Mall^eureuse idée de Constantin I ce Glovis de Kome» ce vainqueur de Maxeiice, cet enipereur illuminé Çui voyait des çrojx en l'air, s'imagina follement (j^u'il assurait l'éternité de l'eippire en créait une ciapitale nouvelle sui' la p^rjEÛrie que l>aignLent Is^ Méditerranée ejb l*Euxin.
TFn moment, un seul moment, ce grand homme fat inspiré d'en haut; il dit à Arles :
a Tu seras Gonstantînople! »
Et certes elle méritait hien cet honneur ; Constantin Taimait de passion, la caressait avec amour, cette nohle cité 'gauloise qu'il adoptait pour sa fille. H la contemplait assise dans son delta, baignant ses pieds de marbre dans le Rhône et la mer; arrêtant d'une main les barques de Lyon et de Vienne, de l'autre les vaisseaux d'Alexandrie, les trirèmes d'Ostie et d'Anxur. Elle s'épanouissait à son soleil, mystérieuse, intéressante, solennelle comme une ville égyptienne; Arles, devant Constantin, c'était Alexandrie ou Memphis; Arles, avec sa nécropolis élyséenne , son désert pierreux, ses mirages fantastiques, ses grandes herbes fauchées par les bœufs, ses obélisques sombres, ses chantiers de statues, ses places hérissées de colonnes; et partout, sous les péristyles, au bord des puits, au soleil des temples, le long du fleuve, partout ses belles femmes, indolentes et eauseuses, coiffées de bandelettes à plis, comme des Isis vivantes; ses femmes, déjà citées en ce temps comme les plus belles entre les Gauloises, les ûUes brunes et blanches de Segoregium, celles qui séduisaient les Grecs de la naissante Marseille jusqu'à leur faire oublier les voluptueux gynécées de Larisse et de Délos.
Constantin s'enivrait des parfums de cette ville : II avait déjà oublié Rome, cette Rome ennuyeuse de gloire; on avait trop parlé d'elle, il fallait en finir avec son éternité, lui arracher son auréole capitoline usée jusqu'au dernier rayon, et la remettre en fonte poiir l'attacher à
quelque autre tête de cité vierge.
Arles tendait ses mains pour recoYoir un don et un titre; Constantin s'apprêtait à la baptiser dans le Bhône, et àliii donner son nom harmonieux, le palais impérial s*éle« vaitdéjâjes artistes en foule y apportaient des statues pour ses galeries, les pourvoyeurs amoncelaient les amphores dans ses immenses celliers, afin de fournir aux orgies de toate une dynastie d'empereurs ; on bâtissait un théâtre comme celui de Marcellus, et un forum tout bordé de colonnades; on avait un amphithéâtre comme celui de Ravien; pour les ides de mai, l'empereur promettait au peuple arlésien un spectacle gratuit, un combat de tau- 'wui qui durerait cent cinquante jours complets, plus généreux que Titus qui n'en donna que cent pour l'ou- Wrlure du Golisée, et ne fit égorger que vingt mille Wtes fauves. Constantin s'apprêtait à fonder une nou- ^^ histoire qui n'eût pas été celle que nous lisons: il se ^^^ maître de la Méditerranée, il étreignait cette mer *îecdeux bras, les péninsules italique et espagnole. Pour *^lir ses communications avec Home, il n'avait qu'à couper une montagne à morceaux, en l'éparpillant en ttenus pavés du lOiône au Tibre; c'eût été une rue de deux cents lieues semée d'arcs triomphaux; Constantin ^"^t couru de Sagonte à Tarente, trouvant toujours ^e de ses deux capitales à mi-chemin. Il eût abandonné ^^ de provinces lointaines que Rome ne conservait ÏQepar orgueil, et qui étaient onéreuses au trésor public. ^^i concentrée, la vitalité de l'empire aurait eu la force ^'iise pour résister aux invasions. Arles devenait la ^ de Rome; parenté naturelle d'ailleurs, puisque ^î^giue de ces deux villes était commune ; Rome, fon-
dée
P^r Enée, Arles par Arelon, neveu de Priam.
Un nouvel ordre d'avenir allait donc commencer, mais
le génie de destruction l'emporta. — Constantin délaissa subitement la ville du Rhône pour établir son siège impérial à Byzance.
De hautes considérations politiques le déterminèrent sans doute; il serait probable aussi qu'une cause futile eût provoqué subitement la haine de Constantin contre cette ville d'Arles qu'il avait jusque-là favorisée de son affection. •
Après avoir quelquefois pensé gravement sur cet abandon» après avoir pesé les raisons approfondies par les historiens, il me vint un jour en idée que le Borée noir, dont parle Strabon, avait irrité l'empereur, et que ce vent terrible renversa la bonne fortune d'Arles ; c'est à tnéditer. Qu'on songe que le Borée noir, tant radouci de nos jours, comme tous les fléaux qui vieillissent, que le Borée noir, prosaïquement dégénéré depuis dans le mistral, bouleversait alors une ville jusqu'en ses fondements; auprès de lui le simoun d'Egypte n'était qu'un doiix zéphir. Quand il soufflait dans le désert pierreux voisin d'Arles, il enlevait les cailloux par tourbillons comme le simoun fait des grains de sable ; il renversait les chevaux et les cavaliei*s , dépouillait violemment les Boldats de leurs armes et de leurs habits; c'est ce qu'on lit dans Strabon, le moins fabuleux des historiens. Un |)ays ainsi désolé ne méritait pas une longue affection d'empereur; cette calamité endémique neutralisait toos les dons heureux que la cité d'Arles avait reçus de son climat, de sa campagne, de son fleuve et de la mer.
Constantin, qui lisait Strabon, et qui avait essuyé quelques humiliations infligées par le Borée noir, transporta
ses pénates chrétiens sur le pont Euxin» Constantinople fut fondée.
L'empire romain y a péri, puis sont venus la peste, les Turcs et les Russes. Mieux valait subir le Borée noir.
Quoi qu'il en ait été, Arles ne fut qu'un instant le siège de l'empire dans la pensée de Constantin, mais que de magniûques choses lui restaient, que de trésors de consolation l'infidèle empereur lui laissa comme à une maîtresse abandonnée.
Les hommes profonds qui président l'avenir disaient après le départ de Constantin :
(( Arles sera la reine des Gaules; elle a déjà lout, tandis que les autres cités n'ont rien; elle compte déjà cent cinquante mille habitants, laissez-la grandir encore^ elle sera Constantinople malgré Constantin, »
Hélas I venez la voir, cette ville superbe, cette reine qui portait un cirque pour couronne et deux théâtres romains pour bracelets ; elle a débuté par les arènes, et vous savez , à quelle spécialité de table son nom est descendu aujourdW, 0 civilisation, faut-il dire de toi ce que Brutus disait de la vertu!
Entrons,^ les larmes aux yeux, dans Arles, la ville endormie, comme l'appelle avec tant de bonheur M. Nisatd^ lui qui l'a si bien comprise. Entrons : personne dans les rues l Où sont les voyageurs et les curieux? Ils sont en Italie, en Grèce, en Egypte ; Arles est abandonnée. H y a un hôtel d'Europe inconnu de l'Europe, avec de vastes chambres toujours désertes, à moins qu'il ne prenne fantaisie à un Anglais d'y venir méditer vingt-quatre heures après avoir médité dans tout l'univers.
Toutes les villes subalternes se ressemblent» on à peu près, ce sont toujours des rues alignées bien ou mal, mal surtout, et des maisons numérotées, des boutîqneSi des enseignes peintes qui font peine à voir. Arles a peu de ces choses, et pourtant elle ne ressemble à aucune ville connue^ Le voyageur qui passe de Nevers à Moulins, de Ghâlons-sur-Saône à Maçon, ne croit pas changer de résidence; mais celui qui sort de Tarascon pour aller i Arles croit changer de planète.
Arles est une ville de rêve, apparition monumentale qni fait peur lorsqu'on la contemple, dans une certaine disposition d'esprit, par un temps gris et sombre, au tomber du jour. Le dédale de Crète était un chemin droit auprès du labyrinthe des rues d'Arles, et lorsqu'on s'y lance au hasard il y a de singulières surprises à chaque pas. Au bout de quelque carrefour aux maisons basses, auxœilsde-bœuf éraillés, on distingue un pan gigantesque de murailles signé Rome. Une soudaine éclaircie de battes plâtrées vous fait jaillir aux yeux quelque colonne ressusciiée, quelque large frise constantine, quelque vomitoire sombre comme un soupirail de l'enfer.
J'aimais à courir ainsi dans cette étrange ville sans être conduit en laisse par un guide officieux qui déflore toujours la surprise. \
L'enceinte d'Arles n'est pas grande; il est immanqoable qu'on n'y rencontre pas à force d'évolutions, tout ce qu'on doit y voir. U y a du charme d'ailleurs à se laisser barrer inopinément le passage par une antiquité : je ne crois pas qu'il soit donné à un artiste qui abhorre toat esprit de suite et de méthode dans ses courses, qoi ^^ classe pas ses visites par chapitre, qui cousent à s'égarer
dans un labyrinthe plutôt que de se lier à la remorque d'an cicérone verbeux, je ne crois pas, dis-je, qu'il soit donné à cet artiste d'être bouleversé par un étonnement plus vif que celui qui l'attend dans un carrefour désert de la ville d'Arles.
Jagez-en :
On s'est mis à fureter tous les coins pour chercher des traces de la domination romaine; on s'arrête devant toute pierre soupçonnée d'antiquité; on ouvre toutes les portes de clos et de jardin, pour prendre sur le fait quelque
mystère constantinien enseveli sous les hautes herbes;
on est souvent dupe de ses yeux et de son enthousiasme dans ce vagabondage d'examen, lorsque tout à coup, à un ongle de ce carrefour dont 'je parlais tantôt, une sorte d*armoirie mutilée vous arrête devant une vieille cloison de bois : on ouvre, et ce n'est pas le cirque, ce n'est pas le théâtre, ce n'est pas le palais impérial, c'est une merveille chrétienne du moyen âge qui vous éblouit, vous doue immobile sur le seuil :
C'est le cloître Sainte-Trophime !
Qui l'a bâti, ce cloître? Je l'ignore.
H fut dédié au premier évêquo d'Arles. C'est du gothiçne primitif. Heureuse cité où l'ogive embrasse la frise romaine, où l'eau lustrale et l'eau bénite ont lavé les monnments du double catholicisme d'Homère et du Christ ! Le cloître Sainte-Trophime est ouvert à tout venant; il sert de passage, comme la cour du Louvre, à ceui qui aiment l'économie du chemin. Les jeunes Arlésiens, Sarrasins de dix à douze ans, y viennent jouer avec les statues gothiques ; c'est un privilège acquis. Encore quelques invasions de l'école primaire, il ne restera plus un
294 LES NUITS ITALIENNSS.
seul point saiU&at sur tant de vénérables et saintes figures abandonnées aux mutilations.
Il est de singulières destinées pour les choses de Tari: une pierre antique est-elle trouvée dans une fouille, aussitôt on la grave au burin, on expédie son portrait à l'Institut; les savants écrivent des notices sur elle; on expose la bienbeureuse pierre sous verre, dans un musée, avec une sentinelle à la porte; mais, lorsqu'il s'agit d'au monument complet qui a le tort de n'avoir jamais été enfoui, on le traite sans façon ; souvent même la spéculation froide arrive, son marteau à la main, et démolit l'édifice pour vendre les pierres, le plomb et le terrain.
Le cloître Sainte-Trophime devrait être cloîtré.
n y a puits banal où les femmes arlésiennes arrivent Tampbore sur la tête.
Ainsi posées sous Togive, avec leurs coiffures dlsis, leur teint chaud, leurs yeux égyptiens, elles donnent au cloître catholique un caractère merveilleux. Il y a encore quelques vieillards, désœuvrés locataires des huttes voisines; ils s'adossent aux colonnettes. béants au soleil, et ils éternisent quelque colloque sur les bœufs, comme les anciens habitants de Memphis» des villes d'Hermès et du Soleil. Une atmosphère de moyen &ge circule sous les quatre galeries ; toute la naïveté delà sculpture primitive resplendit dans ce musée religieux; on croirait voir des tableaux de Fcrrugin pétrifiés. A midi le soleil tomb^ d'aplomb, inonde de lumière les hautes herbes, les scalp* tures, les colonnettes qui saillissent sur la cour ; et c'est alors délicieux à voir ce carré tout éblouissant • toat échauffé de rayons, encadré par les galeries voûtées empreintes de fraîcheur et d'obscurité mystérieuse^
L'ITALIE DBS GAULES. 295
J'ai Yu c& clottre, aussi, dans une de ces nuits méridionales qui se décorent d'une si belle lune» ce digne soleil des ruines. J'étais là^ seul, comme Bertram au troisième acte de Robert-le-Diable, Au lieu d'un décor menteur, je toachais du doigt l'architecture réelle d'un cloître désolé; il me semblait que la porte noire du fond allait s'ouvrir aux religieuses; il me royenait à l'oreille ce chant corrosif de violoncelle avec ses notes stridentes, qui vous donnent une volupté pénible, comme si l'archet mordait sur vos nerfâ* C'est là, quand minuit pleurait au clocher de Sainte-Trophiine, c'est là que j'aurais voulu entendre Levasseur évoquant les fantômes, et l'orchestre d'Habeneckjetant sous les galeries ses plaintes, ses vagisse-
ments, ses glas, ses amoureuses mélodies d'enfer, ses
enivrantes provocations au plaisir ; c'est là qu'on expri- ZDcrait tout le suc de cette harmonie satanique et sépul* craie que nous ne savourons qu'imparfaitement au balcon de l'Opéra. Car aucune odeur de tombes et de ruines ne s'exhale des toiles de Cicéri pour servir d'accompagnement invisible aux plaintes des basses et des altos. Cette factice désolation de la scène ne nous touche que peu, quand tout à nos côtés respire l'opulence. Allez croire aux sorciers, aux spectres, à l'enfer au milieu de cette voluptueuse cour de dames parisiennes qui assistent en rond à ces mystères de la mort, qui donnent des démentis à la
tombe, et embaument tous ces sarcophages de carton peint.
Aux symphonies vraies et graves écrites sous l'obsession d'une idée de mort, il faut Tausière réalité et non l'illusion du théâtre, la fraîcheur qui monte des ruines, le frisson qui se glisse avec un murmure de la
nuit. Alors tout est compris : il n*est pas une de ces notes profondément intentionnées, et souvent insaisissables parmi les folles distractions d'une loge, qui ne nous révèle quelque idée intime prise dans un ordre immatériel que les mots n'analysent point, comme tout ce qui vient da ciel ou de l'âme ; car le génie qui saisit ces notes dans le néant et les échelonna vivantes sur cinq lignes ne s'inspirait point, dans ses rêves créateurs, avec des coulisses et des clairs de lune de papier huilé; son imagination délirante l'emportait dans quelque cloître Sainte-Trophime où la nuit parle avec le frôlement des herbes, avec l'eaa qui filtre dans la citerne abandonnée, avec le suintement des voûtes, avec le susurre de l'insecte invisible, avec le sourd balancier du clocher voisin, avec la brise qui meurt sous l'ogive. En écoutant ces bruits, il en sortait comme des échos vagues, comme des réminiscences indéfinies dans la phrase mystérieuse que le maître préparait à l'orchestre sans recourir aux pauvretés puériles d'ane harmonie imitative qui imite trop.
Oui, ce serait un spectacle irritant d'émotions neuves que cet acte de Robert joué dans ce cloître, avec un orchestre invisible, à minuit, sous la lune prin lanière qui va venir : et c'est un projet que nous réaliserons. Il ne faudrait là que quelques auditeurs logés isolément dans les niches des statues absentes, tous artistes, hommes organisés pour ces choses, tous ayant foi, par occasion, à ces rêves que les sages appellent folies; croyant que minuit n'est pas une heure comme les autres, que la tombe a des secrets de vie, que les ténèbres aériennes ont leurs habitants, que toutes les sciences ne sont pas écrites dans les livres, et qu'il en reste une peut-être, une qui n'a pas de
l'italib des gaules. M7
nom dans nos langues, et dont l'enseignement n'appartient qu'à Dieu ou au démon.
C'est ainsi que je divaguais, un soir, la nuit tombée et la lune grande, seul au milieu du cloître de Sainte-Trophime.
J'en sortis tout parfumé du moyen ftge, infidèle à ma maîtresse antique, à Rome, mêlant dans mes souvenirs les Sarrasins etMeyerbeer, Sainte-Trophime et Levasseur; lorsque, du milieu d'un amas de ruines fraîchement labourées, deux gigantesques fantômes me barrèrent le chemin.
C'étaient deux magnifiques colonnes de marbre qui pap raissaient avoir surgi,la veilie,du sol qui les couvrit quinze cents ans. Il y avait autour une place jonchée de ruines, sorte de cimetière bouleversé : c'était une Palmyre en raccourci.
L'histoire m'en avait été contée le matin : ces deux colonnes supportaient des frises admirables de broderies ; elles ornaient le proscenium du théâtre romain, théâtre immense comme celui de Taorminum en Sicile, celui qui, à défaut de lustre pour ses spectacles de nuit, s'illuminait aux flammes de l'Etna. Une fouille récente ^ rendu au soleil le squelette du théâtre d'Arles; chaque coup de pioche a fait jaillir un trésor. Les reliques exhumées s'amoncellent au mujsée de la ville. Ce sont des statues de danseuses, descippes, des silènes, des couronnes de chêne sculptées sur marbre avec une pureté qui rappelle les plus beaux jours de la virilité de l'art.
Mais, par-dessus tout, la plus heureuse chance de la
fouille vient de donner à ce musée un buste colossal de
fournie» véritable merveille née du ciseau romain.
108 LS« )fU)T9 ITA.UIBNNB9.
n n'y a rien au Louvre d'aussi beau, rien au Vatican. La chevelure est exquise de minutieux travail» Texprea* aion du visage est ravissante; le marbre oette fois est une ehair, sans oomplaisanoe d*optique. 8i ee buste xnntîlé appartient à un corps enfoui, oublié sous terre, il faut faire une croisade d'artistes pour oonquérir oe eorps, pour délivrer do la fosse la divine statue que cette tète a permit de supposer. Si j'avais une fortune, je la convertirais en coups de ploobe sur oe sol fécond qui produit de telles eboses en guise d'arbres ou de fleurs,
A quelques pas de là j'entrouvris les arènes; elles sont déblayées aujourd'hui* elles ont vomi le village lépreux, qui trop longtemps le9 a empoisonnées. Une seule maison reste encore debout, bâtie sur un gradin» et tellement perdue dans l'immeniité de l'ellipse» quejefufl longtemps sans l'apercevoir. Elle n'y occupe pas plus de place qu'un sénateur romain du régne de Yitellius*
Je ne trouvai plue ici la grâce corinthienne de rsinphithéâtre nîmois; o'est une architecture sauvage, où l'éléganoe est sacrifiée à, une rudesse de solidité qu'on ue voit que dans les temples d'Sgypte,
Au moment où je croyais pénétrer dani l'intérieur des arènes» une pente rapide m'entraîna vers les souterraios immenses qu'on déblaie à l'heure où j'écris. Ici l'étcmne* ment réclame en vain des formes convenables d'ei^pression.
A quoi donc étaient destinés oeç lieux profonds? Ce n'est point un problème; on le devine soudainement i leur sombre caractère. C!était l'hAtellerie des lions afirioains» le dortoir des tigres, le caravansérail des moiutres de Barca.
Quand le proconsul d'Afrique expédiait une cargaiMP
de bâtes fauves à ia bonne Tille d'Arles, jamai|i on ne refusait le gracieux cadeau pour cause d*enoombreinent ; il y avait large place pour tous les sujets anthropophages des royaumes de Siphax et de Massinissa. Les galeries souterraines embrassent la circonférence de l'amphithéâtre, et, comme si celles-là n'eussent pas suffi , on trouve encore & un étage inférieur de nouvelles gsleries, ornées dans leur pourtour d'alcôves destinées aux gladiateurs» avec un supplément de nefs latérales, taillées & profusion dans le roc, et des hautes voûtes formées de quartiers de rochers d'une étonnante dimension, Cette prodigalité d'aj^bitecture infernale n'appartient d'ordinaire qu'aux rêves des mauvaises nuits, ou aux décors d'opéra» ou aux tableaux de l'anglais Martinn ; parce que là on peut faire à bon marché des entassements de montagnes taillées & fantaisie ; la main-d'œuvre et la matière ne coûtent rien. Aveo une imagination dévergondée, avec un peu de toile et on pinceau, on se donne libéralement des perspeotives d'arcades sans horison, des séries étemelles d'escaliers et de eomiches, ou des galeries de marbre & tarir les sources de Qarrare et de Paros. Juges de la stupeur lorsqu'on lA retrouve palpable et réelle aux yeux et à la main, cette richesse monumentalo qui s'allonge en ellipses, se roule en arceaux, se multiplie en corridors, s'abaisse en voûtes, se déploie en nefs majestueuses: cette architecture qui dédaigne le mment, qui ne confie qu'à la pierre le soin de soutonir la pierre, qui conserve en relief tonte l'âpreté de ses larges assises, qui laisse le polissoir aux cartonnages des peuples nains, et se prépare à porter les siàdes à Te« nir sur des reins vigoureux , déjà vainqueurs de tant de siàdes morts.
Yoilà les souterrains du cirque d'Arles ; chaque jour on met en lumière quelque nouvel appartement de ce labyrinthe aux cent palais I Qui sait ce que la terre y garde encore de surprises?
On conçoit le Golisée de Rome , élevé en deux ans par douze mille Hébreux esclaves; mais cette frénésie de bâtir qui possédait les Romains, n'est nulle part plus étonnante que dans ces souterrains d'Arles. Là, il n'y avait pas d'Hébreux à employer; il n'y avait pas deux millions d'habitants à divertir avec une inépuisable provision de tigres; Arles n'était pas une cité de vingt lieues de circonférence, comme Rome, telle que l'enceinte des mors auréliens nous la fait supposer : pourquoi donc ce luxe d'architecture souterraine ? Pourquoi toute une montagne façonnée en hôtel garni de bêtes fauves ? Et encore si tous <ses prodiges de travail, de génie , de hardiesse, eussent été créés pour être visibles en plein soleil ! mais l'ordonnateur ensevelissait son œuvre; ce palais merveilleux était un enfer interdit aux vivants ; on- ne l'ouvrait qu'aux gladiateurs ou aux beUuaires, classe vouée par profession à la mort, et aussi peu soucieuse d'architecture que leurs féroces adversaires de Numidie et de Barca. . Tout cela est mystérieux pour nous comme le génie producteur de Rome. On visite ces prodiges enfouis, ce8 corridors immenses en répét&nt quelque monotone syllabe de stupéfaction ; mais il ne nous tombe jamais dans l'esprit une idée de satisfaisante solution sur tant de problèmes que l'antiquité nous a légués avec les dalles muettes de ses monuments.
w Je suivais , à pas prudents, le sentier sinueux qui sert de fil dans ce labyrinthe, m'éolairant de la lune qui des-
slnait, par intervalles, sous mes pieds, de blanches arcades, tandis qae les nefs, les voûtes, les loges se noircissaient, à ma ganche, d'une nuit vaporeuse qui leur prêtait des profondeurs infinies.
A pareille heure, l'empereur Gallus régnant , ce devait être une curieuse harmonie , celle qui roulait dans ces colossales ellipses fécondes en échos, lorsque le lion, comme chef d'orchestre, donnait son la puissant , et qu'à ce signal les locataires de cette vaste ménagerie entonnaient en chœur l'hymne nocturne du désert natal. Il fallait être né gladiateur pour dormir, à pareil concert, sar ces matelas de roche vive que l'architecte soigneux a ménagés dans les alcôves. Jo ne sais si les citoyens domiciliés au quartier des arènes ne souffraient pas de ce bruyant voisinage , qui neutralisait leurs prières vespérales à Morphée, dispensateur des pavots. Que de pétitions àHneommodo les édiles de GaUus ont dû recevoir à cause de ce formidable inconvénient! Elles étaient sans doute écartées par l'ordre du jour, car l'utilité publique des bêtes fauves l'emportait sur les réclamations de quelques voisins.
En pensant à tant de fracas sous ces gigantesques galeries, en me reportant à cette Jôte illustre dans l'univers latin, cette fête que le divin Gallus fit célébrer dans ce même amphithéâtre , une réflexion subite me rendit à notre Arles moderne.
C'était un dimanche de novembre'; j'avais entrevu le matin une afOiche de spectacle, je fus curieux de visiter le Uiéâtre français d'Arles , convaincu que son architecture avait emprunté quelque reflet d'imposante grandeur aux masses qui m'environnaient. S'il est une ville » me di«
sais^Je, où Ton doive connattre Tari de bâtir ua théâtre, c'est à coup sûr celle-oi. Partout les Romains ont laissé des plans ; il n'y a qu'à copier, en réduisant toutefois les proportions sur une échelle inférieure^ Avec cette idée je , quittai les souterrains.
Les rues étaient désertes , les nciaisons éteintes » les po^ tes closes; on avait sontié le couvre^feu à sept heures du soir, une heure plus tôt que sous Philippe le Bel, Je mar* chais au hasard , tâchant de reoueillir çâ et là quelque éclat de joie et de foule qui trahît une sallo de apectade. Ji'air était muet.
Enfin j'aperçus un passant qui faisait épisode dans cotte solitude, et je le priai de m'indiquer le chemin du thé^ tre. C'était sans doute un homme prépccupé de^ fouilles du jour, car il me répondit s
— Le théftti^e, Monsieur, le voUà,
Et il me montrait l^s imx colonnes du proscenium élancées des ruines.
-*- Oui , vous avez bien raison , lui dis*je, voilà le vrai théâtre, mais c'est au vôtre que je veux aller ce soir.
— Vous le trouveriez difficilement, reprit-il, permettes que je vous y accompagne-
Je le suivis.
Après avoir épuisé tous le^ caprices de la sinuosité, mon guide s'arrêta devant une sorte de maison basse , décré* pite, lézardée, percée d'une apparence de porte» et il me dit d'un ton ému :
— Yoilà notre théâtre I
A la lueur d'un fanal je lus l'affiche, loi la surprise me fit douter de mon existence ; ou novem^ 1834, je lust