‹ Les nuits espagnolesChapitre 36 sur 41 · GIOVANNI ET MARGELLINA · texte numérisé non relu

GIOVANNI ET MARGELLINA

Giovanni était un pêcheur de Sorrente, un Napolitain DFun, vigoureux et hardi. Il avait épousé la jeune Margellina, grande fille aux cheveux noirs, à la taille svelte et souple , la Vénus roturière du golfe de Baïa. Leur premier enfant mourut à peine âgé de quelques mois, et les vieux parents ne comprirent rien à cette mort. Le père et la mère jouissaient tous deux d'une santé robuste. L'enfant paraissait constitué pour vivre longteipps. Pourquoi mourir quand tout annonce qu'on doit vivre? II y a toujours une logique dans le travail de la mort.

Le second et le troisième enfant eurent le même sort. Le père et la mère se livrèrent à un désespoir qui avait deux motifs bien distincts : la perte de leurs enfants et le mystère de ce malheur périodique. Mais leurs larmes et leur désespoir ne rendirent point la vie à leurs enfants morts , et les époux en souffraient d'autant plus qu'ils s'aimaient éperdument.

Il fallait à tout prix conjurer Finfluence fatale qui les poursuivait. A côté de la chartreuse de Saint-Martin , où Solimène a peint ses belles fresques, il y avait un vieux

iOH LES NUITS ESPAGNOLES.

ermite Irès-versé , disait-on à Naples, dans l'étude des sciences occultes , profanes ou religieuses. On conseilla au pêcheur Giovanni de rendre une visite et de demander un conseil à Termite Fra Enrico , et le pêcheur écoula ceux qui lui parlaient ainsi.

L'ermite dit à Giovanni :

« Mon enfant , c'est aujourd'hui samedi ; entrez daos la chartreuse Saint-Martin ; il y a grande foule de fidèles, priez avec eux, récitez le premier verset de T^rc, maris, et, après la cérémonie, je vous attends. >

Giovanni obéit avec cet empressement que donne la foi. La foule chantait dans la grande nef l'hymne à r^toile de la mer.

Àve, maris Stella, Bei mater aima, Atque semper virgo, Félix cœli porta.

' Le pêcheur unit sa voix à la grande voix de la foule et se rendit ensuite auprès de Fra Enrico.

f Mon fils , dit Termite , prenez ce couteau dont la lame est de bois de cèdre ; il a été béni le samedi-saint à Téglise de Saint-Philippe de Néri , après le chant de Lumen Christi. Si le Ciel vous accorde un quatrième enfant, qqand vous le verrez en danger de mort » placez-le sous la garde des saintes étoiles , sur la plage de Sorrente, et ensuite coupez avec ce couteau le lien invisible par lequel votre mauvaise étoile vous conduit. Allez el ayez confiance en Dieu, t

Le pêcheur quitta Termite, plein de foi dans ses paroles, et, quand il rentra dans sa cabane, il n'eut pas de peine Li faire entrer ses espérances dans le cœur de Margellina. GrioYanni fut bientôt amené à faire cette grande expérience, d'où son bonheur dépendait.

Le quatrième enfant que lui donna Margellina tomba bientôt dans le même état que les aînés. Cette fois Giovanni espéra en la parole de Termite. Le soir, au lever des premières étoiles , le malheureux père exposa son enfant agonisant sur le sable du rivage, et, pendant que sa femme Margellina , qui se confiait plus au Ciel qu'à l'ermite, adressait de vives prières au Créateur des astres, Giovanni coupa ce fil invisible qui entraînait sa vie à travers tous les malheurs de la paternité.

Au même instant le quatrième enfant ouvrit ses yeux, que la mort allait fermer , et sembla obéir à cet ordre charmant que Virgile adressait à une mère sur le même rivage : Commence, petit enfant, à connaître ta mère par un sourire *. A cet âge si tendre, le sourire, c'est la guérison. Giovanni et Margellina poussèrent des cris de joie, et, enlevant leur petit malade à Tair de la nuit , ils le replacèrent dans son berceau de joncs, où la convalescence amena bientôt la santé.

f Incipe, parve puer, risu cognoscore matrem.

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— Je n'ai aucune peine à croire cela, dit la comtesse; ce pécheur Giovanni ressemble à une foule de malheureux pères de famille qui, après avoir perdu leurs trois premiers enfants, n'ont pas perdu le quatrième. Je connais, pour ma part, au moins vingt Giovanni qui sont arrivés au même résultat sans ermite et sans couteau à lame de cèdre. Votre histoire est incroyable coiùme tout conte italien.

— Madame, dit Octave, nous sommes entourés dé mystères. Humilions-nous et croyons Fincroyable , comme saint Augustin, qui n'admettait que Tabsurde.

— Admettons l'absurde, dit la comtesse en slnclinanl.

— Eh bieni madame, poursuivit Octave, puisque vous vous ralliez aux opinions de saint Augustin, je veux vous donner le pendant de la Mauvaise Étoile.

—Ah I monsieur Octave, on n'est pas plus galant que vous.

—Le fleuve du Permesse, qui inspirait les orateurs et les polîtes d'autrefois, était un fleuve d'eau sucrée ; permettez-moi, madame, de me conformer à ce vieil usa^e, et je commence immédiatement.

Un sourire de bienveillance, et qui promettait l'attention, accueillit ces paroles du jeune orateur. L'inspiration étant bue. Octave commença ainsi :

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