LA BONNE ÉTOILE
L'an dernier, madame, je reçus une invitation à votre bal d'été. Je pris mon billet de wagon au chemin de fer, et je descendis à l'embarcadère de VilIe^d'Avray. C'était une belle soirée du mois d'août, comme disent les roman* ciers; l'air était charmant comme le soufUe d'un ange; il y avait autour de moi, dans le petit sentier agreste qui conduit à votre château, un paysage prolongé d'une grâce adorable* On respirait la vie, on était heureux, on avait des extases au cœur, et toute cette félicité humaine était acquise à peu de frais ; elle arrivait des fleurs, des ar-^ bres, du gazon, des collines, des étoiles. Les hommes ne donnaient rien.
J'arrivai k votre bal et je vous vis pour la première fois, vous et votre famille. Toutes les choses charmantes qui m'avaient ému en route n'étaient que la préface de ce que je devais trouver chez vous : un bal ravissant, une société d'élite, un concert d'amateur^ artistes, une musique comme je l'aime ; partout des guirlandes de fleurs et de femmes; partout la grâce, le charme, l'enivrement Je coAsultai le lenâeœaini selon mon uisagei mes jour**
naux d'astronomie, et je vis que j'étais arrivé chez vous juçte à l'heure précise où la planète de Saturne se levait; cette planète porte un simple anneau, comme une femme mariée. Je reconnus ma bonne étoile, et je me promis d'abuser de son influence pour me dédommager de mes anciens malheurs.
— Monsieur, dit la comtesse, je vous remercie de ce loDg madrigal en prose ; mais c'est une histoire que nous attendons, et non un madrigal.
— Voici l'histoire, madame.
Le 30 juin 1823, deux époux de mes amis, dont le nom sera un mystère, si vous le permettez, se promenaient dans leur joli jardin de la rue Yille-l'Évêque. Une voùlc épaisse de marronniers cachait les étoiles, mais une étroite éclaircie de feuilles laissait arriver un seul point lumineux sur l'allée sombre du jardin : c'était comme le regard d'une étoile indiscrète. Le jeune mari fut curieux de savoir à quel astre appartenait ce rayon, et, prenant sa femme par la main, il la conduisit sur le perron élevé, d'oà les yeux pouvaient embrasser le firmament.
Une étoile se détachait sur les nébulosités célestes avec un rayonnement merveilleux ; elle éblouissait comme un édiantillon du soleil.
— Quel beau diamant I dit la jeune femme.
— Quel bon génie? dit le mari.
Leur premier-né, un enfant qui ne connaissait pas encore sa mère, vagissait en ce moment dans son berceau. Les deux époux placèrent ce jeune ange sous la protection de la bonne étoile, qui semblait les regarder du haut
du ciel. Vingt-six ans se sont écoulés depuis oe mémorable soir, et Tenfant est un homme aujourd'hui. C'est mon ami Stanislas R... Voici ce qu'il me disait l'autre jour :
Mes parents m'ont dit que j'étais né sous une bonne étoile, et mes parents ont raison. Tout m'a réussi dans ma vie. À seize ans je sortais du collège Henri IV, couronné comme un ténor italien en vogue. Ayingt et un ans j'ai fait mon début au barreau. Je plaidais une cause perdue d'avance, je la gagnai. A vingt-deux ans, je publiai un volume sur le droit byzantin, un de ces volumes assommants qu'il faut publier, que tout le monde loue et que personne ne lit : on a lu mon livre, on Fa vendu I Mon libraire de la rue de TÉcole^de-Médecine n'a rien compris à ce dernier prodige. Une édition de mille exemplaires épuisée en quinze jours I
J'ai continué de plaider toutes sortes de causes ; quelquefois j'ai failli perdre les bonnes, mais les mauvaises je les ai toujours gagnées au vol.
L'an dernier, un notaire me mande chez lui et m'annonce que M. Paul Vannier est mort h la Guadeloupe.
— Cela m'afflige, lui dis-je ; mais je n'ai jamais entendu parler de M. Paul Vannier qu'après sa mort et aujourd'hui.
— Eh bieni monsieur, ajouta*t-il, vous êtes son seul héritier; c'est un arriëre-'petit^cousin de votre aïeule, et il n'a d'autre parent que vous : il vous laisse une habi^ tation évaluée deux millions de francs jet un portefeuille garni d'excellentes valeurs.
Jai donné une larme a ce digne parent, et on m!a mis en possession de Théritage. Trop riche pour continuer la profession d'avocat, je me suis décidé à embrasser le mé^ tier d'oisif. Mon nouvel état de choses a failli nie coûter un malheur.
J'allais fréquemment dans le monde à cause de mon oisiveté ; or, un jour, je me suis rendu amoureux fou d'une Jeune personne, de mademoiselle Augustine L..., dont vous verrez un jour la beauté. Ma passion faisait des progrès rapides; je voyais souvent Augustine, mais je n'avançais pas beaucoup. Enfin je me décidai k commencer le roman par la fin ; je fis circuler le mot décisif mariage aux oreilles des parents. Un coup de foudre retentit en guise de réponse : Mademoiselle Augustine était fiancée comme Lucie de Lamermoor ! C'est ici que j'avais besoin du secours de ma bonne étoile. Elle ne me fit pas défaut, selon sa céleste habitude. Le fiancé avait un haut emploi civil dans une possession d'Afrique ; il y gagna des fièvres militaires qui le mirent au tombeau. Augustine reçut la fatale nouvelle avec une douleur modérée^ Les parents se contentèrent de lever les mains au ciel, ce qui dispense toujours de formuler le désespoir. Je laissai expirer ledélai convenable du deuil m'oral, et je me représentai conmie candidat nuptial dans la famille L. .. Cette fois je fus reçu comme tout millionnaire doit l'être quand il n'y a plus de fiancé. Je suis heureux, le plus heureux des hommes ; j'épouse le mois prochain. Le genre humain sera jaloux de mon sort.
—Voilà, madame, dit Octave en finissant, un homme heureux, puisqu'il s*avoue pour tel. Voilà une influence de bonne étoile bien caractérisée, et qui doit faire réfléchir tous les jeunes époux qui ont des enfants au berceau.
—Nous verrons maintenant, dit la comtesse, ce que l'avenir réserve au mari d'Augustine. 11 ne vous a conté que ses bonheurs de garçon.
—Madame, votre mari vous dira qu'un homme peut même avoir du bonheur après le mariage.
—Mon mari incline la tête en signe d'adhésion. C*est fort galant pour un mari. J'accepte le madrigal, quoique formulé en pantomime.
—Madame, je m'aperçois que toutes les étoiles sont couchées, il n'en reste plus qu'une au ciel . Vous permettez à vos amis de se retirer. . .
—Non, je veux au contraire vous forcer à saluer avant votre retraite cette belle étoile du matin, qui est l'avanteourrière du soleil.
—Ouï, madame, poursuivit Octave, voici le rôle qu'elle joue dans le grand chœur céleste.
La femme qui sort du bal, épuisée par la danse, la salue et lui dit : 0 étoile, tes rayons ne valent pas ceux du lustre qui brillait sur nos quadrilles!
La folle jeunesse qui a passé la nuit autour d'une table où les cartes et les vins mêlaient leurs excitations ar-
iM LBS NUITS SSFiGMOL^S,
dentés, insulte cette étoile et lui dit : Astre malavisé! que viens-tu faire au-dessus de nos têtes? Pourquoi nous annonces-tu la clarté délatrice du jour? Si notre souffle pouvait t' éteindre comme une lampe, tune brillerais plus aux cieux.
Plus sage que la femme du bal, l'oiseau de la vigilance, le coq, salue Tétoile du matin par une gamme vibrante qui va se perdre dans les bois, les vallons, les campagnes et les jardins.
A ce chant la porte de la métairie s'ouvre. Sous ce toit de chaume on n'a pas dansé follement, on n'a pas joué follement, on n a pas bu follement ; on a dormi du sommeil de la vertu. Le faboureur sort et sourit à celle étoile matinale qui lui promet un beau jour, et encourage le travail et la pauvreté, en promettant le ciel aux pauvres et aux travailleurs.
— C'est sur cette pensée, dit la comtesse en se levant, que nous devons finir aujourd'hui cet entretien.
Le lendemain y quand la société du comte de Saverny descendit sur la terrasse, un orage avait rafraîchi l'atmosphère, et madame de Saverny avait jeté sur sa t^ et ses épaules une mantille, pendant que madame la coaitesse de Castel-Blanca, dont l'opulente chevelure garanlissaii suffisamment la tête, s'était contentée d'une simple pèlerine. Octave de Nizier, toujours pronupt à saisir tout ce
qai pouvait distraire et amuser, dit, en les saluant avec cette courtoisie qui ne Tabandonnait jamais :
— Mesdames, vos toilettes, ce soir, veulent faire concurrence à mes histoires célestes. C'est la première fois, madame de Saverny, que je vous vois en mantille, et je vous dois la chronique de cette charmante parure.
— Je Taccepte, monsieur, dit madame de Saverny; et quand nous ferez-vous cette chronique?
— Tout de suite, madame, si vous le désirez.
— Mais certainement, monsieur; nous vous écoutons.
— Un instant, un instant, dit la comtesse de Castel- Blanca ; je préviens monsieur Octave que je ne vous écoute qu'à une condition...
— Laquelle, comtesse?
— C'est qu'après la chronique de la mantille, vous nous ferez la chronique de la pèlerine. Sans cela, je vais être jalouse de madame de Saverny.
— Madame, j'aurais été le premier à vous offrir ce que vous demandez, si je n'avais voulu laisser à notre cher amiral, qui a voyagé partout...
— Il ne s'agit pas de l'amiral.
— Alors» mesdames, je commence l'histoire de Dona Jacmtha.