‹ Les nuits espagnolesChapitre 41 sur 41 · LE MÉDAILLON · texte numérisé non relu

LE MÉDAILLON

— Puisque notre dernière soirée est venue, dit Octave de Nizier, que son tour appelait à reprendre la parole, profitons-en pour nous reporter vers des temps et des mœurs qui ne nous apparaissent que revêtus d'une teinte charmante de poésie et de légèreté.

Le salon où nous allons entrer pour écouter un singulier entretien est meublé avec un goût capricieux qui donne mieux qu'un chiffre la date de l'époque. Il y a sur la haute cheminée une pendule représentant une petite forêt d'arbres d'or j où le dieu Amour chasse aux cœurs et les perce de ses flèches. Sur les quatre voussures des portes , un artiste pastoral a peint des idylles et beaucoup de bergers et de bergères. La tapisserie en camaïeu représente des aventures du roman de l'Astrée; douze fables de La Fontaine sont brodées sur les étoffes des fauteuils. Un jeune officier est assis sur un canapé à côté d'une jeune femme, et il fait de la tapisserie en causant.

Nos deux personnages sont-ils bruns? sont-ils blonds? c'est ce qu'il est impossible de savoir ; des couches épaisses de poussière blanche dérobent la nuance de leurs cheve-

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lures ; ils sont poudrés à neige tous deux , et ce genre de coifiure donne à leurs joues l*éclat des visages de chérubins.

— Ma toute belle, dit le jeune officier, mon petit coin de tapisserie sera terminé ce soir, et j'en suis ravi d'aise; il ne me reste plus à broder que la tête d'un agneau blanc, une houlette et une fsvveftî fO0e aa col d'un mouton. Comme je suis, en broderie, le premier élève du colonel de cuirassiers de Brives, je puis me vanter de terminer ma tSche enquatre heures, tant juste dnq mimites avant le bOttte*selle.

-^ Vous, partez donc décidément ce soir à la l»ime. comte de Coalanges?— demaAda la j<»iiie femme avec un soupir sur la lèvre et deux perles humides sous les yeux.

— Ce n'est p» moi qui pars , belle comtesse , c'est toute la maison du roi.

— Et vous partez aussi avec la maison, ch» comte? ~ Eh ! num Dieu , quand la branche est emfportée ptr

le vent, la feuille suit la branche.

— Vous «suivez donc la maison du roi ?

— Il le faut bien, chère comtesse... Et comme ce moment est bien choisi pour la feuille I Yoos m'aviez promis de me permettre de vous épouser dans huit jours.

— C'est un hymen renvoyé après la campagne , cher comte ; voilà tout. . .

— Voilà tout I ma douce colombe ! Peste t comme too5 traitez lestement la guerre f Et si je me ttws9t s«r le

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passage d'un boulet , croyez-vous que notre hymen aura lieu ?

— Croyez-vous qu'on se battra, cher comte?

— Parbleu ! nous ne partons pas pour courir le cerf dans les Flandres 1 II y a des Anglais et des Espagnols en campagne ; c'est vous dire qu'on se battra vertement.

— Mais si la maison du roi ne donne pas , c'est comme si on ne se battait pas.

— Certes, la maison du roi donnera , je l'espère bien. Le Dauphin fait avec nous ses premières armes, et le Dauphin voudra bien apprendre l'air que siffle le plomb ; c'est une musique qu'il faut savoir lorsqu'on se destine au métier de héros.

— Cher comte , mes pressentiments ne me trompent jamais; vous viendrez terminer votre tapisserie, à mes pieds, après la campagne.

— Comme Hercule aux pieds d'Omphale.

— Et vous ne briserez pas vos fuseaux comme lui.

— Oh I Hercule n'était qu'un héroïque maladroit ; il n'aurait jamais brodé le moindre mouton sur un canevas.

— Vous partez donc, cher comte, avec cette gaieté folle?

— Moi, ma tourterelle ! moi partir gaiement I moi vous quitter l'œil sec! Âh! ne soyez point dupe des simples apparences! je suis désolé sous mon rire, je suis pâle sous mon fard ; je fonds en larmes à l'intérieur. Mais que voulez-vous? il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Je suis souscripteur à l'Encyclopédie; je suis philosophe à six francs la livraison ; on m'a reçu stoï-

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cien , an coin de la ^e da Bac, chez M. de Yoltairp. Les encyclopédistes nous défendent de pleurer devant une femme. Je voudrais vous ouvrir mom coeur ; vous y verriez mes larmes... Hais ne parlons pas de cela...

-^Ckimment ! cher comte i et de quoi donc voulez-vo» que nous parlions ?

— Ahl vous voulez en parler? Eh bienl parUms-fn. je ne demande pas mieux. Vous Toulez vous attrister? soit : attristons-noas.

— Oui, je préfère la vérité au mensonge. . . cher comte. . . Et d'abord je vous conjure de déposer cette broderie...

— Un moment, comtesse , laissez-moi adiever rdl de cet agneau...

• — Vous Tachèverez après la campagne. . . *i- Prenez garde , comtesse, mon agneau restera borgne... *

— Tant pis pour lui I comte. Quittez ce canevas , et pleurons sérieusement.

— Puisque vous Vexigez, comtesse...

~ Je Texige,

— Ma belle reine , je voulais vous dire des frivolités jusqu'au moment suprême de Tadieu.

— Et au moment de Tadieu , que m'anriez-voos dit?

— Des choses tristes.

— Commencez donc, ch^ comte.

— Vous savez, ^mtesse, que je suis le filleul de b marquise de Noisrobert.

— Célèbre nécromancienne. '

*- La plus forte tôte magique de ce temps ci.

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"^ Et Y4m croyez k h néeroma^iâe, mon cher cxHute ?

— Parbleu I il le faut bien, puisque ma marraine desmd du grand Albert.

— Bt que diront vos confrères les encyclopédistes de ^ préjugé?

— Ils diront ce qu'ils voudront; je m'en bats l'œil. [oi, je suis esclave de la mode. On souscrit à TEneycloédie, je souscris, pour ne pas être appelé Yelche; mais, vant tout, je suis le filleul de ma marraine.

< — Comte, vous m'aviez promis des choses tristes...

— Je vais tenir ma promesse , chère colombe. Ma oarrainela bit peindre, par un élève de B(Hicher, mon portrait en miniature, sur médaillon*.. Le voici.

. — Il est frappant, cher comte... Et h qui (testineas» roui ce cbef*d'(lBttvre ?

— Belle demande 1 Me prenez* vous pour M. Dorât» lui a qnatre maîtresses et toujours qij^tre médaillons? le n'ai qu'un portrait , moi , et je le donne k mon seul uaotur» it vous.

— Merci* comte,

— Âh! belle comtesse! vous ne connaissez pas la vertu de ce portrait I

— Àpprenez^lamoi, je la connattrai.

— Ma marraine la travaillé trois nuits sur ce médaillon» pendant trois mauvais clairs de lune, fort obscurs, et je vais vous indiquer la manière de vous en servir.

— Voyons.

Dès (pie je serai parti pour l'armée^ vous regarde*

rez ce portrait à toutes les heures de nombre impair, une, trois, cinq, etc.

— Les heures de nuit aussi?

— Oui, quand vous ne dormirez pas.

— Vous allez me condamner à l'insomnie, cher comtf .

— Je ne vous condamne à rien. Vous agirez en toale liberté. Dieu me garde de tyranniser une femme I

— Au fait, mon cher comte.

— J'arrive au fait. . . Vous connaisses mon caractère. ma douce-reine ; pour tout au monde je ne voudrais pas vous condamner au rôle d'Arthémise , si je meurs daL< cette campagne, et je ne veux pas exiger de vous le moindre sacrifice. Vous avez en vous une immense somme de bonheur à prodiguer ; je ne veux pas frustrer mes héritiers en exigeant de vous quelque terrible serment de fidélité impossible. Si je meurs, pleure^moi un peu et oubliez -moi tout de suite , pour ménager la fraichenr des roses de votre teint. . .

— Mais> interrompit la comtesse vivement, vous oubliez le médaillon, votre marraine, la nécromancie; aa fait, cher comte I

— Je n'oublie rien, chère comtesse ; vous allez voir .. J'ai des principes invariables que mon père. . .

— Au nom de Dieu ! cher comte, au £ùt I

— Au nom de Dieu I chère comtesse, ne m'interrompez pas I le boute-selle va sonner devant le grand-coia* muni

— Vite, parlez.

— * Je ne sais plus où j'en étais de mon récit...

— Vous en étiez aux principes invariables de votre ère...

— Oui, mon père n'a jamais écrit une. lettre, une suie, à une femme. J'ai pris cette habitude ; je suis l'enemi du style épistolaire et l'antipode vivant de madame e Sévigné. Ainsi n'attendez pas de moi le moindre bil- 3t ; an reste que vous dirais-je ? La seule nouvelle qui (oisse vous intéresser est celle-ci : suis-je mort? suis- B vivant? La gazette vous instruira de nos mouvements nilitaires, et ce médaillon que voilà , ce médaillon que eus regardez, vous dira l'essentiel... Comment trouvez- ^ous les yeux de mon portrait? ,

— Us sont très-beaux.

— Les trouvez-vous brillants?

— Pleins de feu.

— £h bien.1 si , un jour, en regardant ce médaillon, 70US voyez ces yeux s'éteindre et se fermer, versez vite quelques larmes et consolez-vous ; loriginal sera mort.

— Quelle terrible chose me contez-vous là, cher comte I

— Aimeriez-vous mieux recevoir une lettre ainsi conçue : Madame^ je vous annonce avec empressement que le comte de Coulanges a été tué hier et inhumé avec les honneurs dus à son rang,

— Mais f mon cher comte , ne vous portez donc pas malheur à vous-même !

— C'est un préjugé , on ne peut se porter malheur ; on marche à son destin ; rien ne change le but en route. Ce médaillopi est une lettre écrite 4>vaiiçe pour wjsmr

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cet ma vie ou ma nort ; rimg te teeerei de tâst main comme une épltre confidentielle et abritée contre te«te «discrétion.

— Mais savez-^TOOs biett , diez comte, — interrompit la jeune feimne, — savez^voQs Men qa6 toi» parlez 2 Bue fietRe snpersIiteQSe remplie de ces idées de nécith mancie, comme toutes les femmes de la cottr? Satezvo» bien que le frisson me saisit et eomt sur mon épiderme en toachant ce médaillon? .

— Certainement, madame, qne je le sais, et Toîft ponrquoi je y(m donne ce médaillon. SK rons étiez ee qo'on appelle une femme forte , je tous aurahr traitée autrement. Je vous aurais dit une dé ces phrases banales qui accompagnent les adieux ; celle-ci , par exemple : Madame, je vous écrirai et tous donnerai dear nourenes de ma santé par ton» les courriers. Je suis trop" Pennemi des choses bourgeoises, je suis trop Fami des iMovatioif pour descenAre à ce prosaïsme humiNant. Tai troore mieux que cela, et je m*en sers, trèS'hemreux de pense: que Toreille d'élite qui m'écoute est digne de me cornpi'endre et que nous aTons tout deux cette fev robost: qui n'admet le possible que dans le sumattcrel.

Bien des phrases forent encore échangées arant le d^ part du comte de Coulanges, mais elles sont de la nature de ces Tulgarités qui n'sqoutent rien à un réert. La mah son du roi partit le soir même de ce jonr, et sa destinée Tappehiit aax ehampif de Pontenoy .

La jeune comtesse arart suspendu le médailton i v^ de ces flèches que te dien Amour lançait aux ccenrs ^

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a forél de la pendule et ette ne cessait de le regarder, ikème aux h^xres de nombre pair. Qoelqnéfoisi elle le prenait pour Tadmirer de plas inrës el causer a^ec Ini wr le caaapé où te comte batoèàii ane tapisserie pastorale. Les yeux du pastel avaient toujours le même éclat; ils lançai^t des fkaames ; ils étineelSHent de toote Téloqaeace de Fam<mr. Les jours »'écoulai€9tt. La gazette officielle donnait souvent des nouvelles de la maison du roi et de l'armée française. Tout senridiût annoncer Bnej^anâe et décûive bataille ; les corars de toutes les mères^ de toutes les épouses, de toutes les amantes, battaient à Funiiffion , en France , dans toat^ les ehaumièles, toutes les maisons, tous les palaii».

Un jour on annonce une nouvelle immense qui £ait tressailMf .VersaHles, dans se» pierres, ses arbres , ses stateSy ses bronzes^ ses monumenls. L'Angleterre et la France se sont reseontrées à Pontenoy ; on s'est battu avec un acharnement héroïque pendant une joutnée entière, et le soleil, en se coucbant, a tu le léopard d'Albion fuir devant le drapeau fnmçais. La comtesse court à son médaillon et le regarde avec un empressement bien naturel... Non, ses yeax sont dupesd'me erreur ; elle ne voit pas ce qu'elle voit,, les yeux du comte se sont éteinis ; an nuage de mort a- passé sur l<^rs paot»ères ; le prodige S' est accompli; de Coulanges a été tué à Fontenoy, avec tant d'autres gentilshommes. Le doute est impossible ; mi miracle a toujours mson.

Pauvre coirate de Coulanges F En pr onoBcant ces mots la jeune femme se laissa tomber smr untoMeml, nMt^y

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comme personne n'assistait à cette scène , elle ne s'éranonii pas; cependant elle ¥ersa d'abondantes lannes, et d'antant pins sincères qu'elles coulaient sans témoins. Ce jour fut consaoré à une douleur bien légitime qui se modifia sensiblement le lendemain : quelle vive douleur se maintient au même degré pendant deux jours ? Quand elle ne tue pas sur le coup elle aide à continuer la ik. La semaine finie , notre jeune comtesse laissait percer quelques sourires et recelait quelques amis. CepoBdant le souvenir du comte de Goulanges troublait la sérénité renaissante de la comtesse, et elle s'effirayamême sérieusement à ridée d'avoir toute sa vie ce nuage posé sur son front et altérant la fraidieur de son teint. Far excès d*amour pour lui et pour elle, chose mystérieuse et vraie, redoutant de toujours Taimer, redoutant une maladie de langueur, la comtesse résolut d'écouter avec une sévérité plus douce les préliminaires du marquis des Amas, qui lui rendait des visites avec une assiduité suspecte. Ce marquis ne ressemblait nullement au comte ; il oe brodait pas, il ne riait pas , il ne plaisantait jamais: ainsi rien , dans sa personne , ne pouvait rappeler un amant perdu , ou , pour mieux dire , mort. C'est méiDe labsence de toutes les qualités du comte qui avait déterminé le nouveau choix de la comtesse. Nuance de dé- 1 licatesse difficile à saisir par ceux qui n'ont pas étudié le chapitre des infidélités en amour.

Le marquis des Arnas reçut un jour deux lég^s scnh-J rires qui lui donnèrent de l'espoir, et il augmenta sobi-f

(eme&t le nombre de ses Tisitea; il en rendit denx

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jour 9Ém ë'ftvaiicer «18 aSures. 0& 1% reo^vuc assez Uen, et sa eonT^erttdoA, qaoiqae âértease, fumBsaài plaire à la jeuBe Ssumat. C'étatl d'aillei^rs «a homaie mstniU ^bns ks i^MNfes qnî s'aaraseDit ^ les raelks; il ««ait lu BerflouiUf y liaiaaa , Seller; il acktrait Leifaus et avait «se tbéorie e» p^rtefeaiilie «vr les tourbillons de Descartes, (kme va pas vite en ^imim avec «n fuml rêperloiFe ; mais, comme toutes ces graves notions faisaient eomptétem^t dispanâtre le ^ooffite âe€oaia»ges, le n»<quis 4es Àrnas garait m, <mlbmrt ekaqoe jeur éà terrain , tmkrt toutes les rè^es 4e ta sééudieii .

Ub 'Soir, le muqm ées irsas , de phs en plus «a^ iiandi par rbespkaHté de la eointesee , ^a feîre tavaber l'entretiai s«r le p\m grave et le pkis 4ou des sc^s, «urieffiari^e.

*-* Madame, dit-4t, je possèdei^r les èoi>ds dti ftliAne m vieux inaMîrfaeffiesp^es«ntl)abÂté,4aiiswfieahBe et un bonheur héréditaires. Versailles n'ei^ pas une vflle d'étade et de jpefm^lemeiit ; ce qu'Jl me faut it moi, tioBome de fliéditalîon, c'est <itu>n ma&oîr des Amas ;e'^t inon iieau Aeuve du WiAifê ; ce^ontles nûfies fisodales du château «des Adrets ; veilà mon i^iie. Toutefois, madaiue^ je ae ifoos cacherai pas que la solîlude absolue n'est pas de mon goût, quoique je sois né penseur. Aussi mes Mues d'iwse&ir jm^ saint lounaées vens le mariage. Vivre deux avec une fenmealiBiée, c'est toiifeurs vivre seul. J'ai chasché une 4»fn^agiie de solitude, et j'ai eu le Jboidiear de la ifaroa^er, ici , «hez vous , et je la «noàiine lorsque je prononce votre nom.

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A cel aveu, qui d'ailleurs était attendu comme tous les aveux, la comtesse répondit d'abord par un nouTcan sourire, heureuse préface de paroles obligeantes.

— Monsieur, lui dit-elle» j'ai aussi un goût prononcé pour risolement, et, si je n'accepte pas tout de suite une main offerte avec tant de grâce sérieuse, c'est que toute chose qui engage la vie mérite au moins un jour de réflexion.

Le marquis des Ârnas laissa poindre un rayon de joie sur sa figure grave, et ce rayon faillit lui être funeste car il le fit ressembler un instant au comte de Coulanges; mais, lafi^iredu marquis ayant repris soudainement sa première expression de penseur cartésien , le péril couru n'eut pas d'autres suites. On se sépara pour se rtvoir le lendemain , dans les meilleures dispositions. La réflexion amena le consentement, et, le lendemain, tout fut conclu pour le mariage entre la comtesse et le marquis des Ârnas.

^ Le soir, la comtesse dictait à sa femme de chambre Eulalie quelques ordres relatifs à son changement de condition, lorsque la jeune camériste osa faire à sa maîtresse cette brusque et impertinente interrogation :

— Madame la comtesse est donc bien décidée à se marier avec le marquis des Amas?

La comtesse ouvrit ses plus grands yeux et r^wh Eulalie d'un air passablement irrité.

— Quelle sotte question m'adressez-vous là, mademoiselle Eulalie? — dit-elle avec un accent de grande dame.

— Pas si jsotte , ferai -je observer à madame la comtesse.

— Ëulalie, taisez-vous.

— Ohl si madame la comtesse le prend sur ce ton, il est clair que je dois me taire, et je me tairai ; mais voici quelqa an qui parlera pour moi.

La porte s'ouvrit» et le comte de Goulanges, tué àFontenoy, parut dans Téclat de la plus florissante jeunesse et de la plus merveilleuse santé. Un fantôme sorti du tombeau n aurait pas été plus elfrayant aux yeux de la comtesse. Elle poussa un cri, et, comme elle allait s'évanouir pour se tirer d'affaire, le comte lui serra la main flfectueusement et lui dit :

— Madame, je suis enchanté de mon épreuve; elle a réussi. Je sais tout ; vous allez épouser des Amas, un gentilhomme de province , un philosophe , un honnête homme ; je viens vous demander la faveur de signer au contrat.

— Monsieur, — ■ dit la comtesse après avoir congédié d'un geste brusque sa femme de chambre , — quel piège affreux m'avez-vous donc tendu? et par quelle rouerie de raisonnement votre prétendue galanterie m'expliquera-t-elle cette déloyale action?

— Écoutez-moi, madame, — dit le comte d'un ton respectueux ; — je ne suis pas si coupable que vous le pensez. Le mariage est une chose sérieuse; en général, rhomme et la femme se marient à l'étourdie, surtout lorsqu'ils sont graves tous deux. Moi, j'ai voulu agir avec prudence et vous laisser en toute liberté de choix,

et la guerre m'» Mivi. J'ayais là me bonne oecaaien de me faire tuer et de vous nommer veuve avant notre mariage ; j*ai usé ou abusé de ToceaiNen. Le médaîlton de mon portrait ma servi ; il vous a raidae à voire lihe arbitre, le suis ravi du résnltat. Noos alUons commettre une folie, vous et moi : c'est évident. Vont étiez née penr le marquis des Amas et moi pour quelque femme encore ineofmne, et que probablement je connaîtrai bîoBtAi. h ne vous en veux pas du tout. Au contraire Je voog estime ; je serai toujours votre ami, si votre mari me le permet

— Eh bien ! monsieur le comte, -^dit la jeune fanme d*ane voix émue , — v<rtre finesse a pécbé par exagération. Vous avez voulu tenter un essai ridicule et vous vous Stes trompé grossièrement , comme toos ceux qui abusent de la finesse. Yons avez voulu connaître à fsnd le caractère d'une femme, chose impossible; eh bioil malgré votre expérience, mon caractère vous reste inconnu, et vous mériteriez de rester dans la position que VOU0 vous êtes faite de gatté de conir.

-^ Ah I je me suis trompé! — dit le conto d'an um de légèreté charmante; — ahl j'ai abitfé de la fineme! Ymlà un vrai mystère pour moi. Gomment, madame! vous n'allez pas épouser H. des Amas Y Gonmmt, madame I vous n'avez pas oublié le comte de Coulanges avec une aisance merveilleuse? Gomment, madame! vous n'avez pas retiré de ma prétendue mort le bénéfice de votre liberté? Bstrce un mensonge , le brut pobiio de votre mariage avec le marqnist Est<e un songe, votre subite ^ nuptiale consolation ?

— Oui, monsieur le comte, oui.

— Si c'est ainsi , madame , je ne comprends rien du tout à ce qu'on dit, à ce que je vois , à ce que j'entends.

— Monsieur, ce qu'on dit est mal dit; ce que vous voyez, vous le voyez faux ; ce que vous entendez , vous ne l'entendez point.

— Maintenant, madame, le mystère prend des proportions fabuleuses.

— Au contraire , monsieur, il s'éclaircirait si vous connaissiez mieux les femmes, mais les hommes ne nous connaissent jamais. . .

— r-Même lorsque les femmes sont infidèles, madame?

— Oui, monsieur; nos infidélités viennent toujours de vos torts. Vous commencez , nous finissons. Pourquoi commencez-vous? Nous ne commençons jamais,

— Ainsi, madame, le comte de Coulanges a eu le tort d'être tué à Fontenoy; il a commencé, et vous avez fini.

— C'est une autre question, ceci, monsieur le comte.

— Mais, madame, c'est notre question; c'est la vôtre, c'est la mienne; il ne s'agit pas d'autre chose en ce moment.

— Il s'agit toujours, monsieur, de l'aveuglement des hommes à propos des femmes.

— Je suis donc aveugle, à présent, madame?

— Oui, monsieur.

— Veuillez bien, madame, être mon Antigone et me conduire dans les ténèbres extérieures.

— Écoutez-moi, comte de Coulanges : m'aimez-vous toujours ?

—Si je vous aime I si je vous aime ! Serais-je ici à vos pieds si je ne vons aimais pas?

— Consentiriez^vous à m'épouser, comme ayant la campagne de Ponienoy?

'— Si cela était possible, madame; mais...

— Point de mots /. . . Consenliriez-vottS?

^Sur-le-champ, madame.

— Eh bien I monsieur le comte, nous sommes ce que nous étions avant la campagne de Fontenoy.

— Bonté dtt ciel I -- s'écria le comte en tombant aux pieds de la jeune femme, — et le marquis des Amas?

— Je lui donne son congé.

-^Demain, madame?

—Tout de suite, cher comte. Osez-moi dire, maintenant, que vous connaissez les femmes?

'^i'avouei ma belle a>mtesse, que tout cela m'étonne, et je m*avoue écolier devant vous.

— Mon cher comte, dit la jeune femme en souriant avec tendresse, je serais morte de désespoir, après votre mort, ou bien, j'aurais plus fait que mourir, j'aurais vieilli en deux mois, si je n'eusse cherché dans la première folie venue un remède pour ma raison, ou ma vie, ou mon teint. Si vous me retrouvez vivante et jeune, vous le devez à M. des Ârnas.

— Vous êtes adorable, comtesse, et je suis heureux de vous connaître enfin et de vous apprécier ; il me reste à présenter mes actions de grâce à ce bon des Arnas.

—Voici l'heure de sa seconde visite ; il ne tardera pas

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à paraître; je veux que vous entendiez, sans être vu, le

congé poli qu'il va recevoir.

Après un long échange de phrases, amenées par la situation, on entendit dans le vestibule la voit du marquis. Le comte de Coulanges passa dans le salon voisin, en ménageant une fissure indiscrète à la porte, et il en* tendit bientôt distinctement ces paroles de la corn* tesse t

— Ifonsieur le marquis, le lendemain est souvent l'ennemi de la veille; c'est pourquoi il faut toujours songer la veille à bien préparer son lendemain.

— Cela veut dire, madame, dit le marquis en balbutiant...

—Gela veut dire, monsieur, que, tà demain je me trouvais marquise des Amas, j'aurais un regret mortel d'at^r oublié de réfléchir aujourd'hui. J'ai donc réfléchi grave^ ment, et je ne me marie pas.

— Comment, madame! dit le marquis en se levant, comme si le plancher eftt hil explosion. Vous brises noUe mariage sur les degrés de Tautelf

^Et quand voulez-vous que je te brise; monsieur*? H me semble que je choisis le moment oottvenaMe. Tonle»vous que j'attende la fin de ta cérémonie, après i*échaiige des deux oui?

-^Quelle calomnie a pu vous décider, madame, k cet acte de...

— Obt monlueiff le marquis, eroyes Men que je toos estime et que je vous regarde comme un gentiUiomme accompli. Tous jMurez un jour te seerei de Mut eed.

316 LBS NUITS BSPA6N0LBS.

Maintenant contentes-Yous de tout iga(ffer. le ne puis vous en dire davantage.

La comtesse fit une de ces révérences polies quiadoifissent an congé.

Le marquis chancela comme un homme blessé aa frool et, sans trop comprendre lai-même les paroles qa'il bégayait, il se^retira confondu de stupéfaction.

— C'est adniirablel dit le comte de Coulai^ en » trant ; voilà on diaraais éconduit avec une grâce f tempère son malheuivïs^r^te, des Amas appartient» cette classe d'hommes qui somlHiJgstinés à ces sortes dV ventures. Voilà le troisième mariajk <!»" s'é«»P<)« «'"' ses pieds. A la longue il s'habituera. Y

-Cher comte, dit la comtesse en slp""»'»*'"* son futur époux, il me reste une expIicaK» ^ '"«^ ^ mander... ^

— Parlez, mon ange.

-Votre marraine, la nécromancienne, vousVr un médaiUon d'une vertu magique très-équivoque* quoi 1^ yeux de votre portrait se sont-ils fermés , Ja bataille de Fontenoy, puisque vous êtes sorU vivaf. cette grande bataille? Pour l'honneur de votre marraiT exphquez-moi le quiproquo de son médaillon si ml eî sorcelé? '

-Ma blanche colombe, dit le comte cl

allez vous instruire en magie à la première leçon : ce sera , très-court... En partant pour l'armée j'avais laissé des | «itell^:Mices dans votre csunp. Une femme vous trahissait ^ votre porte : c'est mademoiselle Eulalie. Bile a tiès-bieti I

accompli sa trahison, et vous lui pardonnerez cette faute en faveur de Theureux dénoûment. . .

— Comment I cher comte, cette hypocrite Eulalie. . .

— Belle comtesse, votre Eulalie est l'innocente magicienne qui a fermé, avec ses doigts, les yeux de mon portrait, après la bataille de Fontenoy. .

La comtesse laissa échapper un éclat de rire mélodieux, au moment même où elle allait exhaler sa colère contre ' Eulalie.

—Et c'est surtout à cause de sa faute, dit le comte, que vous ne la chasserez pas.

— A condition, dit la comtesse, que l'élève de Boucher viendra repeindre vos yeux sur le médaillon.

— Il viendra demain, ma toute belle, je vous le promets.

— Voilà, dit la comtesse, un médaillon de portrait que Je garderai toujours sur mon cœur.

—Ce qui assure le bonheur éternel de l'origiual, dit le Icomte exalté par son bonheur.

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