LA CEINTURE DES GRACES
L'historien Sainte-Foi, dit un jeune homme dont le tour de parler était venu, et qui, vu l'heure avancée, avait été renvoyé au lendemain, raconte, dans son naïf in-folio, toutes les merveilles que Paris déploya pour fêter l'entrée d'Isabeau de Bavière. Les fontaines de vin, d'hydromel et d'hypocras coulèrent à tous les carrefours ; il y eut des festins publics et gratuits. Un Génois funambule descendit du haut des tours Notre-Dame, et vint placer une couronne sur la tête d'Isabeau, au pont du Châtelet. Une jeune Grecque se fit remarquer par sa danse élégante et pittoresque. Mais voici ce qui serait incroyable, si un grave historien comme Sainte-Foi ne l'attestait : trojs jeunes filles de quinze ans, en costume d'Eve, avant la chute, se montrèrent comme des Naïades dans le bassin de la fontaine de la rue du Ponceau.
La foule des curieux était fort grande de ce côté; Isabeau de Bavière trouva ces jeunes déesses mythologiques fort belles, et, après avoir reçu leurs compliments, elle voulut les recevoir au Louvre, aprè^ la cérémonie de Saint-Gennain*rAuxerrois. Les trois Naïades bondirent
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de joie dans la conque de la fontaine, et coavrirent les spectateurs d'un nuage d'écume, ce qui réjouit fort la rue du Ponceau, affirme le sévère historien. Les familles des Naïades se réunirent sous un hangar de la rue Saint- Denis, pour délibérer. Il s'agissait de savoir quel costume devaient revêtir les jeunes filles pour se rendre an Louvre, chezisabeau.
Quelques curieux avaient forcé la salle du conseO, et s'imposèrent comme jarés, ayant vote dans cette importante délibération. Ces curieux prétendirent que les trois Naîdes devaient aller au Louvre dans leur costume de la fontaine, et qu'il leur était impossible d'en revêtir im plus gracieux. Ils votèrent dans ce sens. Tel ne (ut point l'avis des parents.
La discussion fut vive ; on la résuma, et il fut décidé que les trois jeunes filles iraient à la cour avec la plus légère des tuniques d'été. On adopta un terme moyen. Les curieux sentirent que les jeunes filles avaient tout à perdre dans cette toilette absurde, qui n'avait pas la candeur primitive de la nudité virginale et la séduction coquette de la parure ; mais les parents tinrent bon. Cependant un murmure d'ironie circula sous le hangar, lorsqu'on vit apparaître les trois Naïades affublées d'une tunique longue, roide et zébrée de plis lourds. Les parents eux-mêmes reconnurent qu'on aurait pu trouver mieux, mais ils ne voulurent pas en démordre par acharnement de vanité.
Un jeune sculpteur, nommé Gratien Lefébure, ayant été consulté dans cette grave occasion, proposa un sup-
us liDITa BSPAONOLSS. f77
pléofieYit de toUette, qm sans porter atteisfe à Is diose jugée, devait en corriger la déplaisante roidenr. On aTfttt grande confias^M» dans le bon goAt do jeane artiste, et on lui ifi&miX de corriger. iJors Graliai cueillit une certaine quantité de légers rmneam, dent les feoilles aqnatiqueg bordaient la fontaine voiffine, et en composa trois ceintures végétales, qu'il aceomiAoâa très-4MieB à la faiHe svelte des troi^ Naïades.
U y a une vieille gravure, à la bibliofbèfue de la rue Riehelieu, qui donne une .idée exacte de cette tmlette imiurovisée autour de la fei^taine de la rue du Ponceau. On la Bouune ]»,Ceiniwe dei Grâces y pour faire pendant à la Ceinture de Vénus ^ qu'Homère regarde comme riodi^ensable complément de la beauté.
Les trois Naïades, avec leurs trois ceintures, se rendireBt au Louvre, et Isabeau se récria d'admiration sur cette découverte. La jeune princesse était fort bien faite et témoignait souvent le chagrin qu'elle avait de ne pouvoir mettre chastement le publk^ dans la confidence de ses rares perfections de corps. Elle manda tout de suite auprès d'elle le jeune artiste (katien, et lui ordonna de lui dessiner une dou^ine de ceintures, avee agrafe» et fermoirs.
Désir de reine est un feu qui dévore.
Une reine est deux fois femme ; elle voulut avoir ses douze ceintiH^ en vingt-quatre heures. On lui obéit. Isabeau cèoisit la plus belle, et lui donna le nom de C^intwre êe YifmSf nom que tout- le monde, d'ailleurs,
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lai aurait donné à une époque oti la mythologie était la seconde religion de TËtat.
L'effet qu'lsabeau produisit avec sa ceinture fot immense, même parmi ceux qui n'étaient pas courtisans; on ne se lassait pas d'admirer cette taille fine, souple, déliée, que la ceinture donnait à Isabeau» et on ne comprenait pas qu'on eût tardé si longtemps d'exhumer du sépulcre d'Ilium la ceinture de Vénus.
Il y eut, quelques jours après, au Louvre, une impo* santé cérémonie. On recevait des ambassadeurs. Ces sortes de solennités sont très-ennuyeuses, mais on les fidt ainsi à dessein pour les rendre imposantes. L'ennui est toujours imposant sous les lambris d'un palais. Isibeau de Bavière, selon les lois de l'étiquette, se vit contrainte k se revêtir d'un manteau royal, pour figurer à la réception. Ce manteau était riche et fièrement drapé; il annonçait la princesse et faisait oublier la femme : c'était \k son plus g^and tort. Isabeau le comprit de suite; elle analysait les expressions de tous les regards ; elles étaient toutes respectueuses. Le respect est sans doute une belle chose, mais une reine jeune et belle ne peut s*en contenter exclusivement; elle aime mieux être admirée ou aimée en secret : un œil qui la regarde avec feu ou langueur lui plaît mieux qu'un œil qui se ferme dans un respect solennel. Les ambassadeurs regardaient Isabeau, et s'inclinaient comme de jeunes Grecs devant la statue de Junon. Isabeau avait une horreur invincible . pour la majestueuse épouse du maître des dieux. Elle pensait ik ces adorateurs dont le9 regards expirirau 4
moururent sur les formes adorables de Cypris, et elle prit tout de suite une sage et diplomatique résolution.
Isabeau jeta l'étiquette par une des fenêtres du Louvre, et, entrant dans son gynécée, elle quitta le manteau royal, et reparut bientôt devant les ambassadeurs avec une robe blanche et la ceinture de Vénus.
Ohl alors, le respect et la solennité disparurent; il ne resta dans la galerie de réception que Textase et Tamour. Les ambassadeurs jeunes ou vieux, les vieux surtout, firent entendre un hosanna de galanterie qui charma les oreilles dlsabeau. Tous les regards errèrent et moururent, et Isabeau, qui connaissait les poètes latins, se murmura k elle-même cette fameuse citation, que Racine a paraphrasée plus tard, dans Phèdre :
Vénus est toute en moi; elle a déserté l'Ile de Chypre ^
Les ambassadeurs étaient tous dans des intentions hostiles, selon de vieux usages diplomatiques; mais, en voyant sortir Junon et paraître Vénus, ils revinrent k de meilleurs sentiments envers la France. On renonça, en Europe, k la velléité de guerroyer. On vécut même, entre voisins, en assez bonne intelligence, et cela, grâce k la ceinture de Yénus, qu'Homère a mise bien au-dessus de la lance d'Achille. Deux belles inventions, sans doute. Mais, Tune blesse et guérit, et elle a toujours le tort de blessser : l'autre guérit et ne blesse pas.
1 TradoctioD libre deinmetota ruens Venus desenUt Cyprim.
VALÉRIE SEDOM
— Mes amis, dit madame de Savemy, vous nous avez mis sur une voie facile; presque tous, pour nous plaire sans doute, vous nous avez raconté des histoires sur nos atours; je vous en remercie et vais suivre votre exemple.
L'histoire que je vous dois roulera sur le châle.
Quel nom I... A ce nom, les jeunes femmes éprouvent des émotions ineffables, qu'aucun autre nom ne peut donner. Autrefois on écrivait shall^ ce qui était beaucoup plus indien; cette parure à beaucoup perdu de son importance, depuis qu'on écrit châk. La faute est faite, n'en parlons plus. Ëcrivons châle, puisque le veulent ainsi toutes les enseiges des magasins de la place des Victoires et de la haute rue Richelieu.
Un jour, l'acteur Lekain, ennuyé de jouer Orosmane avec une perruque poudrée, un haut-de-chausses et un justaucorps, et de dire avec ce costume :
Vertueuse Zaïre, avant que l*hyméiiée....
prit im shall arrivé le matin des Indes, s'en affubla, et se
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fit Turc, aux applaudissements frénétiques du public.
Les femmes qui étaient venues pleurer aux malheurs de la vertueuse Zaïre ouvrirent de grands yeux secs, et regardaient ce cachemire superbe, qui flottait au bout des alexandrins de la tragédie turque.
— Grands dieut ! s'écrièrent-elles, que cela est beau! Où donc M. Lekain a-t-il pris cela?
Cela était un vrai shall de cachemire indien, estimé alors trente-six mille livres. Cela ne pouvait tomber d'abord que sur les épaules d'une femme de cour ou de financier.
Depuis cette représentation de Zc^re, si on eût écril toutes les histoires domestiques qui se rattachent aux cachemires indiens, on aurait l'histoire complète de la femme, en mille volumes bien curieux; ce serait fort court, et plus amusant que l'histoire de France de Mézeray ou d'Ânquetiî. Quelle admirable physiologie de notre sexe, fondée sur le shall!... Et cet ouvrage monumental aurait eu tous les maris pour collaborateurs.
Cela me remet en mémoire le drame conjugal de madame Valérie Sedom. Quel est ce drame? demanderezvous promptement, mes amis. Le voici, répondrai-je arec la même précipitation.
M. Sedom, vous l'avez tous connu, avait un superbe magasin de shalls ou châles, rue des Fossés-Montmartre : une fortune colossale a couronné le travail de cet industriel ; il s'est retiré des afiaires, et savoure d'henreui loisirs dans ses terres du Calvados.
£n 4 834 , les jeunes femmes qui passaieBi devant k
bazar «ok M. 3^m se payanaît au milieu de jus èplendides éula^ m'sraent pas assez de loisira et de regarda à donner au luxe oriental de la rue des Fossés-Moni* martre. Qadte riefaeâse I quel luxe I qud éelât I Tofeis les caprices adorables^ toutes les fantaisies enchantaresses» éelos des imaginations de ilnde, se mat^iaiisaiefii en laiaage éblouissant, avec des arabesques de rêves et de visions produits par les col^)S de soleil de l'éqiiatettr. Si, d^ss le paradis terrestre, le démon tentateur n'eût pas réussi avec une pomme» il aurait suspendu un shall au pommier, et, cette fois, Eve aurait cueilli le fruit- La jeune Valérie avait alors dix*sept ans, et refusait tous les partis. Elle regardait le mariage comme le tombeau du bonheur des femmes. Malheureusement, elle adorait les shalls ou châles de cachemire. Gomment coniilieT oetle antipathie et cette sympathie? avoir le mariage en horreur, et le châle en adoration? Gela lai ins* pirait de poignantes réflexions la nuit.
Quand Valérie était seule, dac» la matgon, elle ne manquait jamais d'entrer dans Tappart^nent de sa mère, tremblante, comme si elle allait commettre un crime; elle prenait dans son tiroir le châle maternel, et se rajustait sur les épaules de toutes les manières, en pirouettant devant une psyché. Après cet exercice, qui lui donnait un bonheur ineffable, Valérie reployait le diàle, et le remettait en pleurant dans'ie tiroir parfumé au patchouli. Quelquefois elle disait à sa mère :
— Pourquoi les demoiselles ne portent-elles pas de châles a»nme les dames ?
S8I LIS K01T8 SSPAGHOLBS.
— Pâree que c'est l'usage, — répondait la mère, de l'air d'une femme qui donne la mdlleure de tontes les raisons.
Valérie demeurait place des Victoires, et, au moindre jNrétexte, elle descendait pour faire une staticm plus oa moins longue devant le bazar de M. Sedom. lÀ il y arait toujours quelques soupirs, quelques larmes fiirtiYes, et même quelques légers grincements de dents^ .
Un jour elle passait avec une fendme d'un ftge mûr, sa tante, devant le bazar merveilleux, et eelle^î dit ma** chinalement :
— Voilà M. Sedom, le propriétaire de cette boutique.
— Ce jeune homme est M. Sedom? dit Valérie.
— Oui, je lui ai acheté trois châles.
— Voilà pourquoi vous le connaissez?
— Je lui ai parlé très-souvent parce que je marchande toujours quand j'achète quelque chose.
— Il a un bien joli nom, n'est-ce pas, ma tante?
—Oui, Valérie, Sedom est un nom fort joli et pas commun du tout« C'est bien le nom d'un marchand de châles.
— Il doit être marié, M. Sedom, n'est-ce pas ma tante?
—Non, Valérie; il est garçon.
— Voilà qui m'étonne bien, ma tante.
—Et pourquoi donc, Valérie?
—Parce que... ; mais, ma tante, vous avez besoin que je vous explique cela?
~Ah I je te comprends... Oui..., oui..., tu as raisoDt
hMS NUITÔ BSPÀiGNOLBâ.
Valérie*. . Un marchand de châles doit toujous èitt marié, pour donner le bon exemple.
— Vous avez deviné ma pensée.
— Mais M. Sedom est encore très-jeime... Il n'a pas. treiate ans, . . et puis, yoisHu, Yalârie. . . lorsqu'on est dans les affaires de commerce, on n'a pas le t^nps de se ma* rier. M. Sedom attend d'avoir fait fortune.
En disant ces mots les deux femmes rentrèrent dans leur maison, place des Victoires.
Cependant 11. Sedom, qui voyait venir chez lui les plus jolies femmes de Paris avec là disUraction d'un industriel, remarqua une jeune p^sonne, une voisine, sajis doute, qui s'arrêtait chaque jour' devant son étalage» et promenait des regards de convoitise sur ses marchandises de tout dessin et de toute couleur. La beauté de cette jeune personne fit une vive impression sur M. Sedom, et chaque jour cette impression était plus vive, même le 4 5 el le 30 des mois, échéwces commerciales peu favorables à l'aniottr, à cause de la crainte des faillites et des protêts* Le 30 juin 4834, M. Sedom avait cent trente-cinq mille franos à payer, et comme il existait à cette ^que, en France, une forte crise industrielle, M. Sedom était trèssoucieux. Au milieu de ces soucis de fin courant, mademoiselle Valérie vint faire sa station habituelle devant le bazar, et M. Sedom oublia tout, et répondit même assez brutalement à son caissier, qui venait lui dire ces terri*blés paroles :
— Je crois que je serai court de vingt-sept mille deux cent soisante^treize francs quatre-vingt^inq centimes*
S86 LBS NUITS ESPAGNOLES.
— Ailez^-vôQS promener.
Le caSsier ouvrit des yeux stupides et mathématiciens, el resta immobile devant M. Sedom, qui regardait Valérie amoureusement. Valérie, sa station faite, disparut. Alors H. Sedom rèntra dans son assiette ordinaire, et, se tournant vers le caissier toujours stupéfait» il lui dit :
— Nous allons voir d'arranger cela.
En effet, grâce aux ressources que les industriels ont toujours en portefeuille et en bordereaux, l'échéance du SO juin se passa très-bien. Toutefois M. Sedom fit une réflexion alarmante, à propos de cette échéance.
— Quoi I — s'écriart-il mentalement, —serais-je dcvena amoureux de cette inconnue au point d'oublier mes devoirs les plus saints, mes devoirs de fin courant !
Le fait est pourtant incontestable. L'échéance du 30 juin venait de révéler à H. Sedom toute la profondeur de l'abtme où un industriel peut tomber, et cette révélation si grave n*avait pu le distraire d'une pensée d*amoar! Son cœur était donc violemment dominé. En pareil cas, on ne résiste pas, on cède : il n'y a pas d'échéance qui puisse arrêter même un industriel sur la douce pente d'mie irrésistible attraction.
Dès le lendemain il voulut s'élancer à la découverte de l'inconnue, et, ouvrant une petite porte dérobée, il sortit dans la rue des Fossés-Montmartre, et, lorsque mademoiselle Valérie eut terminé sa station admirative, il la suivit d'assez loin, et ne la suivit pas longtemps, car elle entra sous une porte cochère de la place voisine» on peu au-<lessus de la rue du Petit-Reposoir. M. Sedom» qui
LS8 irUITS ISPiGMOLXS. 987
se troavait alors sous le flanc droit da cheval de Louis XIY , remarcpia que mademoiselle Valérie était entrée, d'un pas résolu» sans interroger le portier, ce qui proavait qu'elle entrât chez elle. Dès ce nom^t M. Sedom dressa ses batteries en conséquence, et, comme ses intentions étaient honnêtes, il n'eut pas de peine à se mettre en excellentes relations avec la famille de la jeune personne qu'il voulait épouser.
Les détails intermédiaires seraient de trop ici ; mais disons seulement que M. Sedom, trop occupé par les mille détails de son industrie, et n'ayant pu, comme <m dit, fairt la c&aT^ mademoiselle Valérie, la demanda en mar riage selon toutes les formalités prescrites pour ces sortes d'occasions.
Le père de Valérie, M. N^"^, dit à M. Sedom : — Je serais vraiment enchanté de vous avoir pour gendre, mais je ne vous cache pas que ma fille refuse o]>stinànent de se marier. Vingt partis se sont déjk présentes... vingt partis bien honorables... eh bien! j*ai échoué vingt fois... Enfin, monsieur Sedom, vous êtes un homme trës^avantageusement connu ; vous êtes notre voisin ; vous vous présentez avec des avantages que je me plais à reconnaître, j'essaierai donc une dernière fois de vaincre la répugnance de ma fille, répugnance d'ailleurs qui ne s'adresse pas aux individus, mais à Fétat.
M. Sedom se leva promptement : c'était l'heure du courrier.
— A demain, lui dit le père, vous anvez une réponse; •^ ^ demain^
LK noirs ISFAGKOLKS.
^-Eb bienl ma dière eBfaat, — dîl le perd h Valérie le soir mime de ce }onr; — eh Ineii I nms avons eMore u prétendu... Yoyoïid, éeoote-BMH jusqu'au bout...
~Itbis, mou père, -^ interromiHt Valérie avec dépH, Tooa garez bien que je ne dMugerat jam»s.
— Je ne crois pas cela, mon en&nl, je Be le crois pas... et je f avoue que cette fois je suis très-content, moi, du...
— Ob! mon père, — interromi^t encore Valérie, — qu'allez-TOus dire? Ce n^est pas tous qui tous mariez!
— Laisse^moi acbever , je te prie. . . éeoute-moi. . . Nous avons un voisin... très-connu dans le haut commerce... mais que tu ne connais pas, toi, c'est vrai... N'importe!... C'est un jeune homme fort intelligent, et placé sur le chemin d'une grande fortune, et...
— Tout cela m'est égal \ -^ dit Valérie avec un gesle plein de vivacité nerveuse ; — tous les parfis que vous m'avez offerts, mon père, sç ressemUaient; ils étaiest lov^ours fort intelligents, jeunes, et sur le chemin d'une. . .
— Valérie, — interromiMt à son tour son père, — il est très-*vrai que je ne te présente jamais que des partis avantageux, mais celui-ci est encore plus avantageai que tous les autres ; tu peux le demander à toute la place des Victoires, à tout le quartier de la Banque... C'est notre céfébre, oui, célèbre voisin, M. Sedom.
À ce nom Valérie tressaillit et regarda son père avec des yeux ternis par une swte d'effroi.
— Je te dis son nom» — pours»uivit le père sans Iema^
LKS NUITS ESPAG'NOLBS. 289
quer le mouvement de Valérie; — je te dis son nom parce qu'il faut toujours nommer un prétendu; mais tu ne connais pas plus M. Sedom que tout autre voisin. Moi qui le connais, je t'affirme, ma fille, que c'est un parti excellent, et, k coup sûr, si tu l'acceptes, je ne me repentirai pas de te l'avoir proposé.
— M. Sedom, dites-vous?...
Yalérie prononça nonchalamment ces mots, comme si elle n'y eût attaché aucune importance.
— Oui, ma fille, M. Sedom, notre voisin... Toi, tu neregardes jamais rien dans les rues. Âs-tu remarqué, là, dans la rue voisine, ce beau magasin de châles... avec une devanture superbe?... Eh bieni cest la maison de commerce de M. Sedom... qui marche de pair avec la maison Ternaux.
— Vraiment I ait Valérie avec une naïveté bien jouée.
— Oui, Valérie, — dit le père avec un ton pompeux et en se levant d'un air solennel; — oui, là mlaison Sedom est au moins l'égale de la maison Ternaux I première signature sur place ; on escompte le Sedom comme le Delessert 1
Yalérie laissait parler son père et gardait toujours son silence provocateur.
— Tu n'entends rien à cela, toi, Valérie, mais moi je m'y connais, grâce à Dieu!... et puis, c'est un jeune homme de très-bonnes manières... un vrai fashùmabU, un garçon très comme il faut, ce qui ne gâte jamais rien, n'est-ce pas, ma petite?... Âllonsl... tu ris... tune te fâches plus,., Ëst*ce q^ç xm^ ^ccepterïonsi cette fois?
i90 LSS NUITS BSPA6N0LSS»
— Ifads^ mon père^ — dît Valérie dans one caresse, -on peat un }o«r oiibyer de refos^... Qa'ra penses-ta?
— Bfavol nKHi enbnt» ta en acceptes un enfinl Embnsse^moil etqnetontsoîtdit!... Oh! tan'aecneillespas le premier irenn, toi f tu sais attendre !
— Mon cher père, — dit Valérie en baissant modestement les yeux, — ce serait manqner de confiance en Tons. . . piûscpie TOUS m'affirmez qne M. Sed...
— Sedom, Yalme, Sedom... S, £...
— BienI Sedom est im jenne bcmime si distingué, si comme il &ot, }e serais la pins ingrate oa la plus aveoçle des fiUes si je voits refusais encore celui-là p» une obstination déraisonnable. . .
•^ Déraisonnable, c'est le mot. Embrasse-moi encore une fois, et je vais de ce pas rendre ma visite à M. Sedom, et lui dire les deux grands mots qu'Q attend : C'est fiaôt.
— Déjà, mon père...
— Comment t déjà? C^est ainsi que se traitent toutes les affaires. Si tôt {NPis, si tôt marié, dit lé proverbe de mon pays... A propos... Valérie... ah! laisse-moi rire dW idée qui me vient!...
— Rirez -vous encore longtemps comme cela, mon père?...
—Non... une idée vraiment eonriquer... tu yas voirai I il y a de quoi rire trois jours I... J'espère que tn dc manqu^agpas de châles après ton mariage!... Ob! le rire m'étoii£fe 1 ça porte bonheur ! . . . Gomment trouves-ta l'idée de ces cbàles?... Est-ce drôle?
LS8 {ftlYB ESl^AGHOtlS. Ml
^--Àhl oui, je compre&dfl maintetiant) -^ dit Valérie de Tair d'une femme qui scNrt d'une réflexion profonde, — c'est juste! M« Sedora est marchand de châles l... Tiens ! je n'y songeais plus I
— Et moi, ma fille, je viens d'y songer à présent.
— Ahl c'est que vous, mon père...
— Moi, ma fille, je songe à tout<
•^ Je suis bien curieuse^ maintenant, de eotinattre ce beau magasin de mon futmr mari.
^- Un magasin superbe ; nous avons passé ensemble devant ce magasin cent fois peul^re; mais toi, Valérie, tu ne regardes jamais rien dans les rues*
«^ Ah ! vous me connaisses bien, mon père.
Et le père» embrassant encore sa fille ingéntie, sortit pour conter la nouvelle aut amis et aux parents avant de rendre sa visite décisive k M. Sedom.
Lorsque des deux oétés on est à'ueùtàf dans nne affaire de mariage, le dénoûmeni citil et la cérémonie religieuse ne se font pas attendre. An bout de huit jours Valérie devint madame Sedom .
Le jour des noces, Valérie eut un iég&t sooci qu'elle s'empressa de confier à son mari.
—Il me semble^ lui dit-elle, qn'k l'état tm\ le trouble où j'étais m'a empêché d'entencte le nom de Sedom; je n'ai entendii^ je crois, q&e yaitt ptémotof qm est Jean .
— Vous avez raison, Valérie; Sedom n'est pas mon nom de famille. Mon pire se^ Mjs»uiit Jeàn^
— Et après Jeai»?
—Jean, c'est notre nom de maûlOB. Voild comprenez,
292 LIS NUITS bspàgnolbs. •
Valérie, qne Ains le commerce on ne peut pas se nommer Jean, sous peine d'être regardé comme un industriel peu sérieux. Je suis en instance auprès du garde des sceaux pour ajouter le nom de Sedom à celui de Jean, et, ai attendant la réponse du ministre, je me nomme Sedom.
L'industriel prononça ces mots avec une légèreté charmante, et du ton d'un homme habitué à parler en public dans un magasin parisien très-achalandé. Yalérie garda son souci, car elle se voyait affublée d'un nom faux, qoe le ministre ne paraissait pas trop décidé à légitimer pv ordonnance. La jeune femme eut un autre souci le même jour ; mais celui-ci parut d'abord moins grave que l'autre. Toutefois il exigeait une nouvelle explication. Elle prit donc un ton très-enfantin, et avec un sourire délicieux, elle dit :
— Ma corbeille de noces est charmante, je l'avoue ; elle est faite avec un goAt exquis, il n'y manque rien...
— Il n'y manque rien, n'est-ce pas? dit Sedom.
— Oh I rien, poursuivit la mariée ; rien. . . excepté pourtant quelque chose. . .
— Ah I voyons cette chose qui manque. . .
— Au fait, dit Yalérie avec insouciance, on peut trèsbien, et à chaque instant, trouver dans votre maison ce qui manque à la corbeille... Vous ne devinez pas?
—Non, dit Sedom.
— C'estfortI vousnedevinezpas...Ilmanqueunchftle.
Sedom recula deux pas, et prit un air sérieux,
-- Un chftlel dit-il.
— Mais, poursuivit Valérie, c'est très-facile à voir; voulez-vous que je vous montre ma corbeille ?
— Non, non, dit Sedom, c'est inutile; parbleu I je le sais très-bien qu'il manque un châle, puisque je ne l'ai pas mis.
— Vous le mettrez, c'est très-focile.
— Valérie , — demanda Sedom d'un air inquiet , — tenez-vous beaucoup à un châle?
Cette demande foudroya Vsdérie ; elle garda quelque temps le silence, et dit ensuite d'un ton sec et froid :
— Mais il me semble que toutes les femmes aiment les châles.
— Oui , c'est vrai > Valérie ; mais non pas les femmes
de notre état Gomment peut-ou admettre dans le
monde que vous manquez de châles , si vous n'en por-' tez pas?
— Mais ce n'est pas pour lé monde que je porte un châle, c'est pour moi.
— ^"Eh bien ! Valérie, demandez-nloi tout ce que vous voudrez , excepté un châle ; vous ne l'aurez jamais ; c'est impossible.
--*-Et pourquoi impossible? — demanda la mariée aveo des yeux humides d'un principe de larmes et avec une voix qui annonçait des sanglots réprimés.
— Vous me demandez pourquoi, Valérie?... Ehl que voulez-vous?... c'est ainsi.... c'est ainsi dans notre état... Il y a des raisons de commerce qui s'y opposent...
— Gomment I monsieur t s'écria Valérie en pleurant > — que me dites-vous là?
•^ Je vous dis la vérité , ma chère Valérie. Si yods portez un chlle, vous allez mettre sa couleur et sou dessin k la mode, et toutes mes autres marcbandîses détiendront des rossignols.
— Qu'est-ce que c'est que des rossignols, monsieorf
— Ce sont des marchandises de rebut qu'on envoie aux colonies à soixante pour cent de perte.
— Eh I bien, monsieur, je porterai quatre ch&Ies, j'en porterai dix , vingt , de tous les dessins , de toutes les couleurs. le les mettrai tous à la mode , et vous n'aures point de fO«atjrnab.
— C'est encore plus impossible, Valérie... Vous ne connaisses pas notre état ; vous ne connaissez pas les ménagements que nous sommes obligés de garder devant toutes les concurrences de la place des Victoires...
— Expliquez-vous, monsieur , expliquez-vous vite* La place des Victoires n'a rien à voir ici,
— Elle a beaucoup à voir, Valérie...
^ Sxpliquez<*voua , au nom de Dieu ! ou je ne me marie pasi
— Ah ! vous êtes mariée, Valérie, prenez garde. Le ont est prononcé à la mairie du troisitoie arrondissement et aux Petits«Pères.
— C'est égal I je ne me marie pas !... Voyons, expli* quez^-moi comment la place des Victoires s'oppose à ce que je porte dix châles, si je veux les porter, moi?
— C'est fort simple, Valérie. Si le public, ai les voi* sines, si les jaloux , si les rivaux de métier vous voient changer trop fréquemment de cbftles , ils feront partout
LES NOITS ESPAGNOLES. 395
courir le bniit que vous déflorez tous les châles du msH gasin , et aucune femme ne viendra m'acheter un diâle de peur de mettre sur ses épaules celui que vous avez déjà porté. On dira dans le public celte médisance : — Toutes les fois que madame Sedom sort , elle prend mt châle , le premier venu , à l'étalage ; tantôt un ronge, tantôt un noir, tantôt un bleu , tantôt un blanc , comme fait madame Félix quand elle veut manger un gâteau , chez elle, lorsque la vente ne va pas... Vous comprenez , Valérie, toute la portée de cette...
— Je ne veux rien comprendre, — interrompit Valérie en froissant le jupon de sa rràe de noces, — je ne me marie pas... Vous m'avez trompée... vous avez un sot nom... vous vous appelez Jean... c'est affreux... vous mettez sur votre en$eîgne Sedom...
-r. Ce n'est pas un faux... Valérie... B y a Sedom sur mon ensei^e, et j*ai le droit de le mettre...
— Ahl voyons cela , monsieur; proavez-moi cela.
— Et que me dire^vous affres si je vous le prouve f
— Bien.
— Pas davantage? Ckmsentîrez-Tous à ne point porter de châle?
— Eh bien ! oui , monsieur, ce faux nom sur une enseigne est odieux ; prouvee-moi que vous avez le droit de l'y laisser; mettez-vous d'accord avec vous-même, puisque vous vous nommez Jean, et, si vous me persua^dez , je me marie, je me tais, je ne demande rien.
— Valérie, je vends des châles indiens et des tissus chinois ; moa enseigne doit être écrite eelon les règles
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de rOrient , avec des lettres à rebours. Seiom, la à Vindienne, veut dire modes. C'est un anagramme parfait.
— Tiens ! c'est vrai , dit Yalérie en souriant.
— Eh bien ! puisque vous avez daigné me sourire après avoir pleuré , dit Sedom d'un ton amoureux , — je vous donnerai le cMle-^godef
— Qu'Sst-ce que le châle-pagode?
— Il est seul et unique dans son genre; il coûte vingtquatre mille francs , et il a été Mi pour sir William Bentinck , qui Ta donné à une cantatrice du théâtre du roi , à Londres ; et cette cantatrice me Ta vendu dans un nio< ment de gêne, Sans l'avoir porté. Acceptez-vous?
— Oui , mon cher mari , — s'écria Valérie en sautant de joie.
— Eh bien ! je Tai vendu hier h la princesse Bagration. . . •
— Ah ! mon Dieu ! — s'écria Yalérie en pâlissant.
— Mais soyez tranquille, belle Yalérie ; il est vendu , mais il n'est pas livré. Quand on viendra le prendre demain , je dirai que je me suis marié dans Tintervalle et que ma femme Ta pris violemment.
— Oui! oui! c'est cela! — dit Yalérie en battant des mains.
— Et maintenant , Yalérie, — dit Sedom en embrassant sa femme, — serez-vous joyeuse à votre bal de noces qui va commencer?
— Oh ! très-joyeuse, mon ami !
— Allons au bal.
Le ministre a autorisé le nom de Sedom en 4839. Le»
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époux Sedom ont fait une très-brillante fortune, ont quitté les affaires , et ils Habitent tantôt un château délicieux dans la vallée de Montmorency, tantôt une terre qu'ils ont dans le Calvados. Madame Sedom ne porte plus le châle de sir William Bentinck ; il est embaumé au camphre 9 dans un carton, depuis dix-neuf ans. Elle le conserve en souvenir; mais elle se fait remarquer par Télégante négligence avec laquelle elle porte celui beaucoup plus simple qui lui a succédé.