CHAPITRE DES ALBUMS
Dans ce passé brillant qui s'écoula si vite.
Je me replonge encore avec de tels élans.
Qu'ils me rendraient heureux, si je vivais mille ans!
C'est beaucoup dans la vie, où toujours l'ennui sombre.
Sur le plus vif azur jette ses masses d'ombre;
Oh 1 c'est beaucoup pour moi qu'un souvenir pareil
Coloré de tant d'or, de soie et de soleil;
Beau songe de printemps ! images infinies
Qui me suivent encore avec leurs harmonies.
Leurs colonnes, leur ciel, leurs dômes, leurs tableaux.
Leurs grands pins dans les bois, leurs reflets sur les eaux;
Enigme du bonheur qu'on cherche et qu'on devine.
Lorsqu'on tient dans ses bras Florence la divine!
Ami, bien qu'aujourd'hui citoyen d'autres lieux. Ne crois point que mon cœur se soit fait oublieux ; Il n'est pas de matin où je n'embrasse encore La ville que partout tant de grâce décore. Rappelle-toi le jour que tu serrais ma main. Moi, partant si joyeux pour le pays romain; Vers le soir, descendu de ma lente berline. Piéton, je gravissais une haute colline; On découvrait de là celle que nous aimons, Florence, ses jardins, sa ceinture de monts. Sa couronne de tours, sa rivière azurée, Et ses dômes chrétiens d'éternelle durée. J'allais à Rome, enfin! Depuis mes jeunes ans, Rome m'avait ému de rêves séduisants ; Les lettres de son nom, dès l'enfance première, Rayonnaient à mes yeux d'une vive lumière : Quand je lisais ce nom, un parfum de plaisir
Da livre bien-aimé montait pour me saisir.
Qui l'eût dit? Ce jour-là, dans ma marche indécise,
Je contemplais Florence à l'horizon assise;
J'avançais en arrière, et j'avais oublié
A quel but éclatant mon pas était lié.
Sur le chemin de Rome, adossé contre un arbre.
Je vis s'évanouir le blanc clocher de marbre,
La tour du palais vieux, le dôme aérien.
Et la douleur me prit quand je ne vis plus rien.
Dans to'us les souvenirs de mon pèlerinage.
Aujourd'hui c'est encor Florence qui surnage;
Toujours je les revois ces hauts murs éternels
Que gardent deux géants, colosses fraternels;
Le vieux palais moresque, avec sa colonnade
Que bâtit un génie arrivé de Grenade;
Avec sa vaste place où l'on croit voir, rêvant.
Le marbre ciselé s'insurger tout vivant.
De bronze et de granit prodigieux mélange !
Là, Jean le Bolonais lutte avec Michel- Ange ;
Un Dieu, grand comme un Dieu, roulant son char marin.
Jette des flots d'écume à ces tritons d'airain;
Là, le haut piédestal de l'équestre statue;
Là, Persée élevant une tête abattue ;
Le soldat ravisseur des filles des Sabins !
Colosses, tous rivaux des colosses thébains;
Ornements éternels, précieuses reliques.
Exposés sans péril sur les places publiques;
Car le sage Toscan, même aux jours malheureux.
Lès sauva de l'insulte : il a veillé sur eux.
Toujours je me promène en esprit dans ce rêve. Sur l'autre grande place où le dôme s'élève.
GHAPITRS DES ALBUMS. il!(
OÙ le Dante s'assit, où son nom est gravé;
Où, d'un immense poids, écrasant le pavé,
La montagne de marbre, aux lumineux atomefi^
Le dôme aérien s'asseoit sur quatre dômes.
Près de la tour sublime, horloge des saints lieux,
Qqb Giotto cisela, comme un pilier des cieux !
0 des beaux-arts chéris, touchante nourricière t
Florence, en le quittant, j'ai gardé ta poussière;
Devant ton seuil de marbre, à tes portes d'airain,
Je n'ai pas secoué mes pieds de pèlerin;
La poudre recueillie en courant sur tes dalles.
Elle sera toujours empreinte à mes sandales;
Noble poussière d'or! elle vient des tombeaux
Qu'un vieux temple a couverts de ses marbres si beaux;
Panthéon du génie, asile où la croix sainte
Garde tous les grands noms dans une même enceinte (i) ;
Elle vient du Musée où Raphaël est roi,
Où l'Europe, à genoux, a passé comme moi;
Elle vient de la rue, où, la flamme au visage,
Saint George, le guerrier, vous arrête au passage;
Elle vient de partout, des cloîtres recueillis
Que cinq siècles éteints n'ont point encor vieillis,
Bes ponts, du pied des tours, des fraîches promenades
Sur le gazon du fleuve et sens les colonnades;
Bes palais où Strozzi faisait luire aux passants
Son colossal écu, chargé de trois croissants;
Elle vient de partout, car la cité chérie,
Florence tout entière est une galerie ;
Et, comme en un jardin, on court sur son pavé
(l) Église de Saotn-Croce.
il6 LES NUITS ITALIENNES.
Que le fer a poli, que le fleuve a lavé. *
Oh î pour moi la peinture était là tout entière;
C'était Fart dégagé de la lourde matièiy e.
L'art qui doit tout à l'âme et ne dit rien aux sens,
L'art, tel qu'il se montra dans les cloîtres naissants,
Lorsqu'au champ du repos, Pise, la chevalière.
Appelait autrefois la peinture écolière.
Et que l'art virginal se mit à voyager
Sur les pas conducteurs de Giotto le berger !
En écrivant ces vers, poète cénobite.
Dans l'ermitage frais^ la maison que j'habite. Qui domine la mer, cet humide lien Mariant mon rivage au sol italien, Je vois venir de Naple, à l'anse accoutumée. Une barque ù vapeur couverte de fumée ; On dirait, en voyant ce nuage léger.
Qu'elle a pris le Vésuve à bord pour pass?igcr : Alors, jetant mes yeux à l'horizon immense. Avec tous ses décors mon rêve recommence. Et m'allume le sang; surtout le lendemain. Quand l'agile bateau, reprenant son chemin, Vers les golfes toscans tourne sa belle proue. Fait écumer le port sous sa bruyante roue. S'ombrage de sa tente, et, glissant sur les eaux. Emprunte à la vapeur les ailes des oiseaux. Ohl c'est alors, ami, que je dis en moi-même: (( Qu'il est aisé de voir ce beau pays que j'aime! » Si je l'avais voulu, dès demain, vers le soir, )) Sous un arbre toscan je pouvais donc m'asseoir ! y* Être encore une fois au rendez-vous de l'heure.