Les nuits italiennes contes nocturnes
te Sully court de Marseille à Naples en faisant échelle dans trois ports italiens ; le Sully est comme un pont volant, un pont de trois arches, jeté entre Marseille et le Vésuve. On peut faire la traversée dans son lit, si l'on est tourmenté du mal de mer, ce mal dout personne ne meurt, ce mal qui fait tant de hien, et que la honne Méditerranée vous envoie comme un purgatif naturel.
On part comme pour une fétc, la tente déployée sur le pont, le cahestan chargé de fleurs, la voile étïncelante do soleil; c'est comme le vaisseau des théories grecques, allant du Piréc à Délos; on glisse sur une mer calme, entre deux cascades d'écume; tous les visages sont sereins, tous les yeux tournés au midi; le nom de l'Italie est dans
toutes les bouches : elle est si voisine que personne ne songe à l'ennui de la traversée. De Marseille à Gènes on n'a qu'un ruisseau à frauchir, c'est la plus belle des promenades.
Jamais pèlerin partant pour l'Italie n'a senti plus que moi dans son cœur' cette fervente dévotion d'artiste qui s'attache à tous les puissants souvenirs. Ce n'était pas l'Italie des autres que j'allais voir : c'était la mienne, l'Italie de mon enfance, de mes études, de mes rêves au dortoir du collège; l'Italie de Ménalquc et Palémon, de Kisus et Euryalc ; le Latium de Janus, la terre de Lavinia : l'Italie de mon Sge d'homme, celle des Antonins, de Sixte-Quint, de Léon X; celle du Dante, de Giotto, de Michel-Ange, de Raphaël. A tous ces noms, à toutes ces impressions, à tous ces souvenirs, j'avais lié, dès mes premiers ans, des images, des affections, des physionomies, des teintes locales qui m'étaient propres, qui s'étaient gravées dans mon cerveau, qa'aucune lecture de voyages n'avait mouillées. J'en avais tant lu, de voyages ! J'avais lu ceux qui s'extasient avec des phrases gelées, qu'on réchauffe avec des points d'admiration ; et ceux qui prennent à rebours la tactique enthousiaste de leurs devanciers, et qui critiquent les monuments neufs, parce qu'ils ne sont pas vieux, et les vieux, parce qu'ils ne sont pas neufs ; et ceux qui s'intitulent : V Italie vue du mauvais côlé, et qui entassent ligne sur ligne pour découvrir une tache microseopiquo sur une magnifique statue de marbre. J'allais aborder l'Italie avec mes seules impressions personnelles. C'était l'histoire de l'art qui me les avait données, et non le récit des voyages. Je brûlais de savoir s'il fallait renoncer à d'anciennes adorations et me reconnaître
dupa d'illusions enfantines, ou bien me confirmer à toujours dans un culte que je croyais ma seconde religion. J'étais à la proue, comme Enéo, sur cette même mer. La nuit tombait déjà; elle était fraîche comme toutes les nuits de printemps. Jo descendis aux chambres avec regret; mais une idée me faisait tressaillir dcjoic:jo savais qu'en remontant sur le pont je découvrirais l'Italie,
Je ne pus dormir. Après quelques heures de tentatives pour conquérir le sommeil, je regagnai ma proue. La nuit était magnifiquement étoilée; la côte était si voisine qu'on distinguait les villages et la bordure des montagnes. le Sully volait comme un oiseau; ses roues semblaient rouler des étoiles en fusion dans deux cataractes d'écume; il y avait daus l'air un parfum qui n'appartient qu'à cette mer, à cette cote, ù ce ciel.
Tout à coup j'interrompis mes rêveries et m'adressant à l'officier qui commandait notre paquebot ;
— Où sommes-nous ? dis-je au capitaine Arnauld, qui se promenai t sur le pont.
— Voilà les côtes de l'Italie, me répondit-il. Ce village est Albenga.
Jamais nom de femme aimée n'a été plus doux à mon oreille 1 que cette harmonieuse appellation. Toute ma vie je me rappellerai cet Albenga, prononcé aux étoiles, dans le silence de la nuit, sur une mer calme, devant les côtes d'Italie. J'aurais voulu recueillir l'air embaumé, la brise sereine, où se roulèrent ces trois gracieuses syllabes. Le coude appuyé sur le balcon du Sully, je suivis longtemps, dans les brouillards nocturnes, le clocher d' Albenga et une île voisine qui porte une tour. A l'aube, je vis poindre, à l'horizon que j'avais quitté, la montagne d'Albenga,
4 LES NDITS ITALIBNHSS.
où lltalie s'était révélée à moi avec un nom mélodieux comme le murmure de ses bois de pins et de citronniers. Je vivrais mille ans que ce nom de village ne sortirait jamais de mon souvenir.
Le Sully tenait sa proue sur Gênes; la cité superbe sortait de la mer au pied des Apennins ; ses côtes lointaines semblaient semées de points blancs et lumineux; ces points grossissaient à chaque clan du navire. Après quelques heures, la ville se découvrit avec toute sa magnificence ; elle élevait son front dans une atmosphère de rayons et baignait ses pieds dans le golfe deLigurie. Nous en étions bien loin encore et nous pouvions déjà distinguer ses édifices gigantesques, son phare, ses fortifications aériennes, ses couvents, ses dûmes, ses clochers, ses villas suspendues sur la mer. Rien n'annonce mieux l'Italie que Gènes; c'est le digne portique de marbre de cette éternelle galerie qui finit au golfe do Tarente ; c'est le péristyle de ce musée qui expose ses tableaux, ses statues, ses villes, sur la muraille des Apennins ; et rafraîchit son atmosphère avec les brises croisées de ses deux mers. En entrant dans le port, je l'avoue, je ne fus nullement frappé, comme tant de voyageurs, par le souvenir de la gloire des doges : j'ai toujours été fort peu touché do la gloire des doges. Un point de vue tout matériel absorbait alors mes regards; j'avais en face le plus beau décor de cinquième acte de drame qu'on puisse imaginer. C'était un palais qui s'avançait jusque sur la mer et qui laissait réfléchir, au miroir d'une eau calme, sa belle colonnade de marbre blanc. Cet édifice rae parut complètement désert; la solitude lui donnait une physionomie touchante; car, ainsi posé, ainsi beau, de quelles scènes
DigitizKl D/Coogl
ITALIE. b
de j'ois ot de mouvement devait-il avoir été le théâtre 1 A cette heure, il s'offrait à moi comme un vaste tombeau où quelque ombre de roi dormait au doux bruit des orangers et des vagues.
— Voilà le palais Doria, dit à côté de moi un voyageur qui venait deux fois par an à Gênes, pour le commerce des pâtes, et qui affectait de ne rien regarder, se contentant de dire à droite et à gauche i — « Allez chez Michel ; on y est fort bien, on y dîne à tout prix; moi, je vais toujours chez .Michel : j'ai une chambre réservée. H y a des dames françaises charmantes ; nous y mangeons des huîtres comme des pièces de dix sous. A propos, ne manquez pas de voir le pont de Carignan ; moi, je l'ai vu cent fois. Figurez-vous que l'on passe dessus, on voit sous ses pieds des maisons de six étages. C'est ce qu'il y a de plus beau à Gènes. »
On a inventé les paratonnerres, et la bonne humanité a fait grand fracas de cette découverte, comme si la moitié du genre humain périssait ordinairement par le feu du ciel. Mais il est des coups de foudre qu'on ne peut parer, et que l'artiste voyageur sent tomber sur sa tète, à chaque pas, au plus beau moment de ses émotions. Quel dommage que Franklin n'ait pas médité sur cet autre phénomène d'attraction magnétique! Dès qu'une pensée, une rêverie, une fantaisie d'imagination, courent dans l'air, vous êtes sûrqu'une parole deplomb tombe d'une bouche mal faite pour tout tuer. Jene lui demandais pas si c'était lepalais Doria, moi, à ce destructeur d'émotions. Cet édifice si poétique était bien plus à mes yeux que le palais Doria : c'était tout ; maintenant rien ! G'est la maison d'un capitaine marin qui commandait une flotte qu'un seul de
nos bricks coulerait à fond aujourd'hui. C'est qu'une fois 'le décroissement d'illusions commencé, impossible de l'arrêter; un dcssorvant sanitaire de Saint-Roch, un contagionistc de profession, vous demande si vous n'avez pas le choléra : un garçon d'auberge vous glisse dans la main une carte sur laquelle est écrit en italien : Cuisine française ; un sergent do ville du roi do Sardaigne réclame votre passe-port; le capitaine fait aligner les voyageurs et les compte comme des brebis; on se jettedans un canot, au milieu des malédictions de tous les bateliers que vous n'avez pas favorisés de votre choix, comme si l'on pouvait prendre vingt chaloupes pour aller à terre. Où est Gênes la superbe? où la ville de marbre? où la reine de la Ligurio? Ce sont des quais sales, des maisons hideuses, un guichet de prison pour porte, une douane qui visite vos poches. Enfin on entre chez Michel, après avoir passé dans des rues fangeuses, obscures, étroites : Michel vous sert à déjeuner et vous donne une chambre. On se met à la fenêtre et on ne voit rien, rien que la maison voisine, contre laquelle on craint do se briser la tête. Mais où donc est Gènes la superbe?
On sort de l'hôtel après déjeuner pour chercher la ville; on passe devant l'église de San-Sïro, on monte une salita douce; la voilà, Gênes!
Des montagnes do marbre ont été coupées à morceaux, et ont pris la forme de cette rue prodigieuse, toute bordée de palais. Les yeux ne sont pas préparés à pareille surprise; ils se ferment rapidement, comme dans le passage des ténèbres au soleil. Rien d'éclatant au monde comme cette succession monumentale de portiques rangés sur deux lignes, divisés par un pavé de granit, dorés par cette douce
et vaporeuse lumière quo lo ciel italien aime tant à prodiguer aux œuvres de ses enfants. On so sent si léger devant toutes ces merveilles aériennes, qu'il semble que le corps flotte sur des rayons, et n'a pas besoin de l'escalier pour s'élancer aux terrasses ; la transparence de l'air, l'éclat du jour, la sérénité du ciel, le parfum de la mer voisine, tout donne à cette rue incomparable, une grâce, une poésie, un enchantement qui tiennent du rêve ; on. passe des heures en extase devant ces portiques, devant ces escaliers défendus par des lions dans des poses superbes, ou peuplés do statues, qui s'élèvent triomphalement, avec leur cortège de colonnes de marbre, jusqu'aux régions aériennes, où s'élargit la conque des fontaines, à l'ombre des orangers suspendus.
On se surprend attendri de joie sur le seuil d'un palais qui vous laisse entrevoir dans un jour mystérieux sa cour recueillie et voluptueuse, sa cour de marbre, où bondit la gerbe d'eau vive, sous des arcades de citronniers en fleurs. Là causent et rient déjeunes femmes créées pour ces arbres, pour ces fontaines, pour ces jardins; des femmes d'opulente vie et do doux loisirs, nonchalantes et vives, véritables fées de ces palais fantastiques, et qui laissent tomber de leur houcho des sons voluptueux comme le froissement d'une robe de satin. D'autres femmes passent au dehors, légères, sur le pavé poli des dalles, brunes mais belles, fraîches et blanches. Souvent c'est comme une procession éblouissante de vierges de Raphaël sorties de leurs cadres pour visiter la strada Balbi, et la rapporter aux cieux.
On s'arrête, les yeux béants, aû pied de ce palais Durazzo qui monte aux nues avec ses ailes à colonnades ; au
pied du palais Doria-Tursi, qui s'asseoit au large, après avoir épuisé Carrare, et se repose, le front couronné de jardins; on s'arrête partout, à chaque pas, car la merveille qu'on voit n'a pas copié la merveille qui vous attend, ni celle qu'on a yuo. On monte à ce palais Serra, qui vous reçoit dans son fabuleux salon de lapis-lazuli et d'or, ceint de colonnes corinthiennes, orné de sphinx noirs, et dont les hautes croisées s'ouvrent sur dos pavillons de marbre, tels que les inventait Arioste pour le génie traducteur de l'architecte Tagliafico; et partout'dans ces palais, les galeries sont peuplées de ce monde idéal et ravissant que jetaient sur toile Van Dyck, Guide, André del Sarte, Véronèse, Titien, AUiane, l'Espagnolet, la trinitc des Carrache,
Jamais l'opulence commerciale ne tomba en de plus dignes mains; le poëte doit le dire quand il a devant les yeux tant de merveilles enfantées sous la protection do ces illustres marchands.
La solitude et le silence donnent aujourd'hui à ces demeures un caractère de solennelle mélancolie; ce sont de magnifiques décors d'opéra, d'où viennent de sortir les jeux, les danses et'les femmes; à la brise qui chante sous les orangers des terrasses, on croirait encore entendre les chœurs italiens des divines fûtes qui viennent de s'éteindre. Oh! si jamais la vie a été digne de son nom, c'est quand elle passa dans la strada Ballii, aux jours do la splendeur génoise, avec son auréole de rayons et de femmes, ses parfums de la mer et des collines, son cortège d'artistes et do poètes, sa musique napolitaine, ses siestes de doux sommeil sous le voluptueux démon de midi, ses crépuscules retentissant de sérénades, ses nuits
toutes pleines de confidences, toutes dévorées d'amour.
Qu'il devait être beau le palais Durazzo, avec sa bannière à l'écu d'or, chargé au cbef de trois fleurs de lis d'argent ! Qu'il devait être beau, le soir que Van Dyck inaugura le portrait de la divine comtesse Brignolal Que d'ivresse; que de musique, que de parfums couraient sous ses deux colonnades ailées! Elle était là, cette reine de la fête, sous* la rotonde de marbre, comme la Vénus do Ifédicis, descendue du piédestal, et vêtue de soie et de satin ; que de paroles de flamme, que de désirs comprimés, que do lèvres ardentes devaient tourbillonner autour de l'adorable comtesse! les yeux des jeunes seigneurs descendaient du portrait de Van Dyck, et mouraient de langueur sur le visage divin du modèle, sur son cou d'ivoire, sur ses épaules nues, sur les souples ondulations de sa robe de soie, que le grand artiste n'avait pu qu'imparfaitement reproduire, parce que sa main frissonnait d'amour.
Parmi cette foule, enluminée d'ivresse et d'énergique passion, sous ces portiques aériens, purs et blancs comme le marbre qu'on vient de polir, passaient fièrement tous ces plébéiens ennoblis par leur génic v tous ces architectes créateurs de ces palais : Bartelemeo Bianco, Angiolo Falcone, Bocco Luzago, Alessi, Andréa Orsolino, Carlo Fontana, Simone Cantone, Antonio Corradi, Torriglia, Batiste Gbiro, tous ces hommes qui se présentaient avec des idées sublimes chez le seigneur opulent, et qui eu recevaient de l'or à boisseaux pour matérialiser leurs idées, les faire éclater en colonnades, les broder à l'ionienne, les dérouler en galeries, les illuminer de tout ce que le soleil d'Italie a de rayons étincelants à verser sur les
marbres des péristyles, sur les citronniers des jardins.
L'âge d'or semblait être redescendu des Apennins; ce n'était plus le fade bonheur, le siècle pastoral du Latium; c'était l'âge d'or en robe de soie, les cheveux constellés de pierreries, les pieds sur la mosaïque, le front dans les parfums: la luxurieuse jeunesse, lasse de ses nuits, descendait de la double terrasse du palais Mari, et venait se retremper aux chants dévots de Palestrina, dans l'église voisine de l'Annonciation ; là elle retrouvait d'antres fôles, d'autres parfums, d'autres tableaux; une volupté indéfinissable montait avec la vapeur de l'encens, avec le chant des vierges, avec le fût cannelé de ces gracieuses colonnes de granit roso qui s'alignent sur deux rangs et se séparent, comme par respect, devant la grande toile do Corrége, ce peintre des amours, une fois réconcilié avec Dieu. La strada Balbi versait la fleur de ses opulents gynécées devant les autels do San-Siro, et les jours do grande solennité religieuse, dans les nefs de San-Lorenzo, la métropole gothique, tout écarteléo do marbre blanc et noir; Dieu n'était pas jaloux des palais de Gênes, parce que ses tomples étaient encore plus beaux que ces palais.
Dans les douces nuits d'été, lesDoria arboraient les aigles de leur maison sur la montagne illuminée du Géant, ot l'on accourait de toutes les vilias voisines pour respirer la brise et la mer sous la treille des doges, sous les colonnes qui se baignent dans les vagues du golfe, ou près du bassin couronné d'aigles essorants. On y venait de la villa Spinola, si orgueilleuse do ses fresques; on y venait de la villa Pallavicini, qui plane sur Gênes comme un oiseau; de la viila Fransoni, résidence aérienne, légère et voluptueuse comme une pensée d'amour; de la villa
d'Angelo, ce palais de la strada Balbi, emporté sous les ombrages des montagnes; de la villa Durazzo, si gracieusement posée sur la vallée de Lerbino; de la villa Scoglietto, qui dort sur ses belles terrasses, entre la double fraiebeur de ses cascades et de ses bois ■ do la Villctta di Kegro qui domine la montagne, la ville el la mer. C'étaient alors des nuits de voluptés délirantes, des extases célestes où les heureux conviés ne sentaient leur humaine nature qu'à l'ardente fièvre qui les poussait au plaisir. Jamais de visages de femmes, jamais des épaules blanches encadrées dans le satin, jamais des voix musicales sorties de lèvres italiennes n'ont versé plus de frénésie aux sens que dans ces divines fêtes, ces fêtes sous la treille des Doria, au pied des Apennins, au bord de cette mer dont les vagues expirent sur des colonnades do marbre blanc 1
Le soleil avait encore quelques rayons à donner à mes promenades; je sortis de la ville pour visiter ce palais de la mer. La porto était ouverte, j'entrai; je traversai des corridors solitaires, où Perino dcl Vagua a peint à fresque les exploits maritimes de la maison Doria. Partout ia solitude et le silence; personne no s'offrait à moi, j'étais comme dans un de ces palais enchantés où le voyageur se promène seul devant des statues qui le regardent. Les galeries étaient meublées au goût du xvr" siècle; c'é taient des fauteuils massifs vêtus do cuir noir, de larges consoles minutieusement ciselées, de hautes glaces de Venise à six pièces, de vastes cheminées de marbre sombre à réchauffer des géants debout, des tapisseries de portraits à la Rembrandt; il semblait qu'une famille de doges venait de quitter ces fauteuils, ou qu'elle ailait reparaître
dans ces salons, en descendant d'nne promenade en galère. J'abusai de mon isolement, je m'assis sur tous les fauteuils, j'ouvris une croisée pour voir le golfe, je décrochai les portraits pour les examiner à l'aise :je me promenai sous les cheminées, je chantai la barcaroUo de la Muette aux slatues de Carlone; je pris des airs de maître, des poses de doge, tout cela fort impunément; personne ne parut. Si j'hahitais Gènes, j'irais m'étahlir au palais Doria, pour lui donner enfin un locataire.
Je descendis aux jardins, même solitude, môme silence; c'est un des plus beaux tableaux que j'aie vus de ma vie. Rien d'enchanteur comme la terrasse du palais Doria. Faites un seul tableau de tous les Claude Lorrain du Louvre, et vous aurez une esquisse de cet admirable paysage. Le marbre y est prodigué en colonnes, en escaliers, en portiques; les allées des jardins s'ombragent de citronniers, d'orangers ou de treilles longues et aérées qui arrêtent mollement les rayons du jour sur des pampres diaphanes; à gauche éclate la ville de Gênes, avec ses montagnes aussi peuplées que ses rues; on aperçoit au dernier plan, sur une hauteur, le dôme de l'église de Carignan, cette miniature de Saint-Pierre de Borne; sa coupole couronne dignement le Saint-Sébastien du Puget, beau comme l'antique. Devant vous est la mer, la véritable mer, la Méditerranée, le grand chemin de Naples et de Sicile ; elle est vive et calme ; elle a une voix, une âme, une mélodie; elle entre au port, en inclinant ses vagues devant le phare, comme si elle saluait amicalement le colosse protecteur des vaisseaux.
J'étais plongé dans ce tableau lorsqu'une voix murmura quelques paroles derrière moi; j'aperçus une vieille
femme assise à terre contre une colonne de la terrasse ; sa jeune fille, -vêtue de haillons, dormait sur ses genoux.
— Que faites-vous là, pauvre femme? lui dis-je.
— Eh ! que voulez- yous, me répondit-elle en souriant, je bois le soleil !
— Vous ne travaillez donc pas pour vivre?
— Non, Monsieur, je demande la charité; j'ai fait ma journée aujourd'hui, et je me repose.
— Et que ferez-vous demain?
— Demain la sainte Viergo m'en donnera autant à la porte de l'église délia Consolazione.
— Alors votre pain ne yous manque jamais?
— Jamais, Monsieur.
— Vous êtes doue heureuse?
— Oui.
— Et qui vous a permis d'entrer ici?
— Personne ; c'est ouvert à tout le monde.
La jeune fille se réveilla; elle écarta avec ses mains do magnifiques cheveux noirs qui couvraient sa tête et ses épaules, et me laissa voir une figure ravissante de beauté. Un ami, mon compagnon de voyage, vint me rejoindre en ce moment; si je ne pouvais en appeler au témoignage de ce témoin, je croirais aujourd'hui que la rencontre de cette jeune fille, si pauvre et si belle, n'a été qu'une vision, un mensonge de voyageur que je me suis conté à moi-même. Hélas ! ce fut une réalité ! Le plus étrange des hasards avait ainsi jeté sous mes yeux une véritable allégorie vivante; ce qu'il y a de plus beau, de plus doux au monde, avec une enveloppe de haillons... Gênes!
Livourne, — La vallée de l'Aruo.
Si Livourne n'existait pas en Italie, il faudrait la bâtir. C'est la cité neutre où l'on arrive pour respirer; c'est comme un foyer de théâtre où l'on se jette entre deux actes trop saisissants d'un drame fiévreux pour rentrer un instant dans la vie réelle. Livourne, comme toutes les villes modernes et commerçantes, n'a rien à vous montrer, que des rues bien alignées et une population active, une société de comptoir. C'est une ville cliarmante où rien ne vous bumilie dans votre amour-propre d'homme : on n'y rampe jamais devant des monuments qui vous écrasent; on n'y rougit pas de son propre nom devant des noms imposants de gloire, et couronnés par cinq siècles d'admiration. La grande rue est une bourse
Digitizod by fcoogle
perpétuelle où chacun fait ses affaires et signe ses traités de commerce, depuis le fastueux millionnaire, qu'on reconnaît au cortège de ses clients, jusqu'au brocanteur isolé qui porfe ses denrées avec lui. Tous les idiomes du monde se mêlent dans cette rue, on ne s'y croit pas plu3 on Italie, qu'en un autre pays. Mais approchez-vons de la grande place, là où le négoce ambulant expire; des bouches toscanes tous jetteront à l' oreille des noms qui font tressaillir. Tous les conducteurs de calessini, en vous reconnaissant étranger à votre démarche indécise, vous crieront en chœur: Pisa, Pisa! Firenze, Fîrenze! Ces deux villes sont là, tout auprès. On peut rarement se décider à coucher à Livourne lorsqu'on sait qu'un léger calessino vous emporte en quelques heures à Florence, sur une allée de jardin anglais,
A Florence donc ! les chevaux s'y précipitent avec une étonnante impétuosité, comme s'ils étaient ravis d'aller saluer leurs frères de Jean de Bologne sur la place du Palais vieux. C'est une route ravissante, c'est le digne chemin de Florence : ce gracieux nom y est écrit partout, il n'est pas besoin de bornes milliaires pour l'annoncer au voyageur. La campagne est pure, sereine, harmonieuse comme un chant des Géorgiqucs. Partout le peuplier, l'yeuse, le chêne, la vigne mariée à l'ormeau, y rendent des sons mélodieux comme les dactyles du poêle. Les villages sont doux à la vue, leurs noms doux aux lèvres: c'est Viarello, c'est Pian diPisa, c'est Caschina, c'est Ponto d'Era, c'est Empoli. Une lumière vaporeuse et molle enveloppe ces agrestes résidences ; de petits fleuves les arrosent, de souples collines les couronnent d'ombrages et de fleurs. Un Dieu aussi leur a fait ce doux repos à ces
beaux jardins, désoles autrefois par les guerres civiles; Les clairons des Espagnols ne retentissent plus sur les murailles de Pian diPisa; un poète comme Dante n'arriva plus à Ponto d'Era, sa branche d'olivier à la main, pour se jeter entre les Pisans et les Florentins, en leur criant : « Où courez-vous, citoyens ? » ta paix est à Pise, la paix à Florence. Les deux rivales se sont embrassées et cultivent leurs jardins. Elles ont enfin compris la vie, ces deux cités beureuscs; elles chantent, elles aiment, elles dorment; elles ont abandonné les secousses des tragiques émotions aux peuples engourdis par les hivers et la nuit des brouillards. C'est en sortant dePonto d'Era qu'on trouveàgaucbe une délicieuse rivière qui porte son nom écrit en azur sur les molles inflexions de son onde, l'Arno;Ie cœur ressent de la joie en entendant prononcer ce nom. On passe devant le couvent de San-Eomano, dont la galerie de marbre se marie à de grands chênes, pour donner de l'ombre aux heureux franciscains; on arrive à Empoli, on court devant sa magnifique fontaine, lafontaine d'un modeste village! Que d'assemblées de conseils municipaux il faudrait pour en donner une pareille à nos plus riches cités de France ! Empoli, c'est la porte de la vallée do l'Arno.
Alfieri s'est fondu en vers pour chanter cette vallée et les jeunes tilles qui l'habitent. Je lui pardonne son Mtsogallo; les poètes ont raison quelquefois. Je ne sais si l'on meurt dans la vallée de l'Arno, mais il m'est prouvé qu'on y existe. Jamais la nature n'a mis tant de soins à composer un paysage, jamais elle n'a aussi bien combiné ses effets de lumière, ses teintes diaphanes, ses horizons dorés, ses collines pures qui se détachent en lignes déliées sur l'azur infini du ciel. L'Arno coule dans ce vallon; U est
calme comme un bassin qui s'allonge et se perpétue. Des bois de pins d'un vert admirable semblent descendre de toutes les collines pour se baigner au fleuve. Des villas toscanes, des couvents aériens, se dévoilent au voyageur, par intervalles, au milieu d'un jardin, comme un rôve d'amour ; sur le sommet d'une montagne, comme une pensée du ciel.
C'est là que les jeunes paysannes tressent la paille qui s'arrondit en chapeau sur toutes les dames dcTEurope. Ouvrières élégantes et gracieuses, rien ne trahit en elles l'origine rustique; leurs doigts n'ont jamais fouillé la terre ni marié la vigne à l'ormeau, ils ont la délicatesse qu'exige la spécialité de leur doux travail. Ce beau vallon est comme un gynécée naturel, un boudoir fleuri où de jeunes femmes ont l'air de faire de la broderie sur la paille fine pour leur amusement. C'est là, je pense, le plus ravissant accessoire qui puisse animer un paysage. Les bergères, inventées par nos idylles, ont autour d'elles une atmosphère de ferme et de bercail qui saisit le cœur et fane leur poésie. Pour trouver des sœurs aux jeunes filles d'Empoli, on doit remonter aux beaux jours de la Tbessalie et des amours arcadiens, quand les dieux euxmêmes daignaient choisir leurs maltresses parmi les agrestes familles de l'Hissas, du Pénée, de PEurotas; il faut des fables pour servir do pendant aux réalités d'Empoli.
Tel est le chemin qui conduit à Florence, et qui ne peut conduire que là, vallée suave dans les contours de ces col- Unes, villas embaumées qui sourient au voyageur avec leurs persiennes vertes, rivière transparente et calme ; jeunes filles semées comme des fleurs, vivantes sur la Ion-