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LES NUIT B ITALIENNES

gue pelouse de l'Arao, paysage céleste animé par des chants lointains, des murmures de cloches aériennes, des sons d'amoureuses mandolines ; sérénité sur la terre et au ciel, azur partout. Florence estlà.

On sort de la vallée : des montagnes hleues cernent le vaste horizon, c'est la couronne de Florence. On ne voit qu'à peine les maisons do la ville, mais les tours, les dômes, les clochers, les coupoles, dominent les arbres des jardins et annoncent de loin à l'étranger la cité des grands édifices, la reine maternelle des beaux-arts. Encore un élan des chevaux, et l'on arrive devant la herso de la tour de Michel-Ange. Saluez l'écusson d'or aux tourteaux de gueules, il est incrusté sur la porte de la ville : ce sont les armes des Médicis (1).

(1) Je ne connais qu'ÀIfleri qui ait fomplaisamment écrit sur la vallée de l'Arao. La villa de GËnes n'a Inspiré qu'un ouvrage monumental digne d'elle : C'est le beau et riche travail de noire savant architecte M. Gautier. .

Un dimanche A Florence. — La villa Catalani. — L'album d'une Teine.

Le dimanche est véritablement un beau jour àFlorence; l'indolente ville le savoure avec une gaieté calme qui est du bonheur réfléchi. En me plongeant danB mes souvenirs de Toscane, il me semble que Florence tient en réserve pour ses dimanches un soleil particulier, une lumière plus douce, un fleuve plus azuré, un ombrago plus voluptueux, dans les allées des Caséines. Partout ailleurs lo peuple passe son dimanche à courir, à s'égayer follement, à s'étourdir en famille, pour oublier ses labeura de la semaine; à Florence, le peuple se promène; il y a dana son attitude un caractère de bourgeoisie opulente, do dignité, d'aisance, de bon ton. C'est sans doute la Beule ville du monde où l'on n'aperçoive pas trace de haillons chez le peuplé. Quel excellent augure ne doit-on pas tirer du

bonheur des masses dans une ville où les paysannes ont des chapeaux à plumes, et leurs maris des gants de chamois! Ce n'est qu'à, Florence, je crois, que le peuple de la campagne porte des gants.

La première impression qu'on ressent en entrant dans une ville inconnuo est toujours celle qui reste la plua profonde dans le cœur. J'étais heureux d'être entré à Florence dans la soirée d'un samedi. Le lendemain la ville m'apparut sous des aspects de splendeur inouïe. Jamais soleil n'eut de plus doux rayons.

J'aime mieux les Caséines que nos Tuileries. Les Tuileries ont l'air de vous protéger orgueilleusement de leurs ombrages, comme te chêne delà fable; on est tente d'essuyer ses pieds à la grille avant d'entrer, comme à la porto d'un salon vernissé ; on a beau admettre à cette promenade Cincinnatus et Spartacus, il y règne toujours une atmosphère patricienne qui gène l'humble bourgeois. Le3 Caséines, voila la véritable promenade de tout le monde. D'abord, il n'y a pas de grilles; partout où vous mettrez des grilles vous ne ferez jamais qu'une prison; si devant des grilles vous placez quelques sentinelles, alors la prison sera complète. Aux Caséines, ni soldats ni barreaux de fer: c'est un bois délicieux qui commence à la lisière de la ville, un bois véritable, où l'on a ménagé quelques allées au cordeau, mais qui conserve encore presque partout une grande indépendance de culture: l'Arno longe les Caséines, comme la Seine les Tuileries, avec cette différence qu'entre les Caséines et le fleuve il n'y a pas un long rempart de lourde maçonnerie tout prêt à soutenir an. siège. De fraîches pelouses conduisent le promeneur des Caséines sur la rive de l'Arno. .

La promenade des dimanches aux Caséines est une charmante fête italienne. C'est un Longchamp hebdomadaire ; deux longues files de calèches courent sur la grande allée ; les cavalcades s'y entremêlent ; les piétons circulent dans les nefs latérales du bois. Ce tableau est calme, élégant et gracieux comme tout ce qui est florentin ; il ne sort aucun cri de cette foule décente; l'italien fluide et argenté de la molle Toscane circule harmonieusement de bouche en bouche, sur des notes à l'unisson qui font plaisir à l'oreille. Point de luttes, de querelles, de grossiers propos: ce n'est pas au moins absence de passion chez ce peuple ; il se passionne quand il faut; c'est un peuple profondément artiste qui ne juge pas à propos, dans son exquis bon sens, de dépenser son énergie dans des bacchanales de rue : s'il se promène aux Caséines avec tant de décence, c'est qu'il ne sait pas s'exalter à froid pour faire du bruit inutile en plein air. Allez le voir au théâtre ; là, il pleure, il rit, il trépigne ; il applaudit vingt fois une cavatine avec la frénésie de son midi; allez le voir au sermon du Dôme, lorsqu'un de ces moines éloquents, comme j'en ai entendu, prêche l'Avent ou le Carême ; toutes les phrases de l'orateur vibrent sur les visages expressifs de l'immense auditoire; les mains se crispent pour se défendre d'applaudir : le sermon fini, on enferme prudemment le prédicateur dans une litière couverte; le peuple l'emporterait en triomphe pour le remercier: on est obligé de protéger le prêtre contre cette ovation.

Un de ces beaux dimanches de printemps, je sortis de Florence par la porte San-Gallo, pour me rendre à une touchante invitation que j'avais reçue la veille; j'allais entendre chanter les litanies de la Vierge, à la chapelle

•Il LUS NUITS ITALIENNES.

du village de laLoj/yt'a : c'était madame Catalani qui devait chanter, avec sa fille madame Duvivier; la maison de campagne, qui, par la 'volonté du grand -duc, porte le nom de l'illustre cantatrice, est contiguë à la Loggia.

Je ne sais rien au monde de plus émouvant que les offices de l'Eglise catholique, dans les humbles chapelles des villages. En Italie surtout, comme dans le midi de la France, on se sent, malgré soi, touché de piété et de recueillement au milieu de ces villageois aux croyances naïves, et par un retour soudain, l'esprit se reporte aux plus douces émotions de l'enfance.

La messe fut dite par un vénérable prêtre octogénaire ; la chapelle était remplie de paysans et de paysannes, tous agenouillés avec indolence, mais se mêlant avec ferveur aux prières de l'autel, Dans le sanctuaire, il n'y avait qu'un très-petit nombre d'invités choisis, entre autres M. et madame Gaétan Murât, et un glorieux exilé de Pologne, M. le comte Potocki.

Madame Catalani eutonna les litanies avec sa magniOque voix, la même voix que l'Europe a entendue et ,tant applaudie; il n'y avait cette fois pour l'admirer, ni le parterre de la Scala, ni les loges de San-Cario, ni un auditoire de Parisiens, de Russes on d'Anglais, ni un congrès de rois. De pauvres paysans l'écoutaient, bouche béante; leurs figures exprimaient le ravissement, l'extase. J'ai vu peu de tableaux aussi louchants. L'artiste célèbre, qui chantait à genoux au pied de l'autel, est toujours belle et majestueuse comme nous l'avons vue aux Italiens; ses yeux sont toujours superbes, sa physionomie toujours palpitante d'émotion; c'était bien beau à voir que Sémiramis abdiquant ainsi la pourpre babylonienne, pour

donner delà joie à tout un indigent -village, pour prier la Vierge, en roulant les notes graves de la mélopée des chrétiens. J'étais heureux d'entendre ces saintes violences de la prière, qui éclataient dans une latinité sonore, sur des lèvres italiennes; jamais la chapelle nue do ce village' n'avait tressailli à pareille fête. A ces sublimes invitations : Reine du ciel, Rose mystique, Tour d'ivoire, Consolatrice des affligés, lechœurdes villageois répondait: Pries pour nous, et cet harmonieux: Ora pro nobis était chanté avec un ensemble étonnant, avec cette intelligence naturelle de la note et de l'accord parfait qui repose dans toute oreille italienne. Le mode des versets et des répons était grave et simple, tel qu'il fut noté par saint Bernard, ce grand serviteur de Marie; la cantatrice ne leur faisait rien perdre de sa naïveté primitive; mais elle attaquait chaque invocation avec une chaleur inspirée, un enthousiasme séraphiquo, qui donnaient un charme inattendue à la poésie virginal do cette prière; la vois, divine semblait s'élancer aux deux, pleine de foi et d'espérance, et en descendre pour a'éteindre dans l'acclamation de l'auditoire; ces chants alternés n'étaient ainsi jamais interrompus par aucune pause, conformément à la loi écrite qui veut que la prière de l'Eglise ne tombe jamais à terre, et que la bouche silencieuse recueille le dernier son pieux de la bouche qui vient de se former.

J'ai assisté à bien des concerts en Italie ; je n'ai rien entendu de comparable à cette solennité de village. Dans la chapelle Sixtine, à Rome, quand le divin Miserere éclatait devant la fresque de Michel-Ange, je me rappelai avec émotion les Litanies do la Loggia. Le pape, les cardinaux, le saint collège, et Michel-Ange, plus iqiposant encore que

toute la cour de Rome, ne me firent point oublier cet auditoire serein de villageois qui répondait à madame Catalan!, dans uue chapelle indigente et dépouillée : c'est en songeant aux Litanies que je m'attendris au Miserere ; et si Dieu se complaît aux prières des hommes réunis, il aura donné aux paysans de la Loggia une oreille favorable, qui se sera peut-être fermée aux soprani scandaleusement admirables de la chapelle du Vatican.

A l'issue de la cérémonie, madame Catalani (i) nous introduisit dans sa villa. L'Europe artiste a payé cette magnifique résidence; Florence n'a pas à vous montrer une plus belle maison de campagne. La villa Calalani s'est fait une ceinture de citronniers et d'orangers ; elle respire dans une plaine; clic donne sa façade d'hiver au soleil, sa façade d'été aux ombrages ; elle a une cour à colonnades, où elle étalé quatre bas-reliefs de Lucca dclla Robbia, ce puissant sculpteur qui aurait pu travailler aux panathénées du Parthénon sur l'échafaudage de Phidias.

On est saisi d'un frisson de joie en entrant dans cette villa embaumée; une atmosphère de sérénité opulente vous rafraîchit le visage; sous les chaleurs du midi, on croit nager dans un bain de marbre; partout le marbre, et les riches pavés de mosaïque; partout l'élégance italienne artistement combinée pour lutter contre l'ardente saison. Les persiennes de cent croisées s'agitent à la brise de l'Arno, et font circuler la fraîcheur dans les escaliers

(I) Je continue a donner à madame Catalan! le nom soua lequel l'Europe la connaît, ce nom qu'elle a rendu si célèbre. C'est aujourd'hui madame de Yalabrègue.

fit les galeries. Les arabesques courent sur tous les murs, comme un rêve de bonheur, les citronniers embaument les corridors ; les parfums du jardin montent dans toutes les alcôves. On se croit transporté dans un de. ces [palais que les peintres bâtissent sur leurs toiles, comme pour se consoler de n'avoir pu les trouver sur la terre ; et pour cadre à cette villa, la campagne de Florence! De tous les balcons on aperçoit cette plaine lumineuse d'azur, couronnée de montagnes bleues, baignée par son fleuve caressant. On la voit aussi, Florence la belle, sous les collines de la villa Strozzi et de San-Miniato ; elle semble couchée mollement au bord de l'Arno, avec son dôme et ses deux tours colossales, comme une femme indolente gui étend ses bras avant de s'endormir.

Un somptueux déjeuner nous attendait dans une charmante salle contiguë à l'orangerie. Le prêtre qui avait dit la messe avait été invité; il arriva pour s'excuser de ne pouvoir se mettre à table avec nous ; madame Catalani lui fit les plus gracieuses instances dans cette langue toscane à laquelle on ne peut rien refuser, le prêtre persista dans son refus en souriant. Il ne voulut accepter qu'une tasse de chocolat, qu'on lui servit dans une autre pièce. Ce scrupule me parut bien beau et bien méritoire chez un vieillard.

A. table on parla beaucoup de musique, et surtout des opéras français inconnus en Italie. On parla de Robert, qui n'a pas encore franchi les Apennins; c'est une véritable affliction pour les Italiens ; il en est qui sont partis de Florence pour le voir représenter à Paris ; ils ont payé mille écus leur billet de balcon. C'est que les Florentins n'ont, en musique, ni système ni exclusion: ils se pas-

sionnent pour tout co qui leur paraît beau, et ne demandent pas d'où cela Tient. J'ai assisté à la naturalisation des symphonies de Beethoven à Florence ; y héroïque et la pastorale excitèrent un véritable délire de joie; do prime audition, ces chefs-d'œuvre furent compris, étreints, dévorés. Le même monde allait le aoir se p3mer à la Pergola devant Donizetti, le maestro de la saison. Je demandai si l'opéra de Jlobsrt no serait jamais monté à la Pergola. La troupe l'aurait, certes, dignement exécuté; il y avait an ténor français, Dupré, qui a une voix délicieuse, une basse chantante, fort bonne, dont j'ai oublié le nom, et deux cantatrices pleines de talent, mesdames Pcrsiani et Dclscre. On me répondit quo Ilobert serait éternellement exclu du théâtre à cause de l'acte des nonnes, et des moines, et des prêtres, et de l'église de Palerme.

Ces scrupules étaient trop mal fondés pour m'arrêter même un instant.

— II est étonnant, leur dis-jc, que ces petites difficultés n'aient pas été levées depuis qu'on soupire après Ilobert: il n'est pas strictement nécessaire de s'astreindre au libretto français ; au moyen do quelques variations qui na changeraient rien au fond do la musique, vous pourrie!: vous faire un Robert épuré et admissible, même par les Toscans les plus minutieux et les plus exigeants.

— Yoyons, nous ne demandons pas mieux, comment feriez-vous 1

— Au lieu de3 nonnes, continuai-jc, mettez les premiers fantômes venus; je ne vois pas la nécessité que ces fantômes aient une largo croix sur la poitrine, et qu'ils dansent devant te tombeau de sainto Rosalie. Quant au cinquième acte, yous conviendrez que l'église do Palerme

ne joue qu'un rôle accessoire d'apparition el do décor, comme le Vésuve dans la Muette. Supprimez l'église et terminez court au trio, l'opéra n'y perdra rien. Pour de véritables amants de la musique, le spectacle s'effaee toujours devant l'art. Moines, prêtres, nonnes, cathédrale, lampes d'argent, tout peut être retranché sans qu'une seule note du chef-d'œuvre soit immolée dans cette dévastation de décors. A mon retour à Paris, je demanderai à M. Meyerheer s'il approuve mon idée, et si le compositeur ne répugne pas à ces mutilations de la forme, je vous fais envoyer un lïbretto orthodoxe, dussiez-vous prendre les fantômes que vous avez sous la main, dansle château d'Udolpho, entre Sienne et Poggi-Bonzi.

Ma conviction convertit les plus récalcitrants et je ne doute pas que quelque jour mon idée ne soit exécutée sur les théâtres italiens.

Ce déjeuner finit selon les préceptes de la philosophie antique. Dans cette salle si riante, si parfumée, toute empreinte de la grâce toscane, au milieu de ces jardins d'orangers où la vie est si puissante, où toutes les joies aériennes .du printemps florentin semblent infuser en nous l'immortalité du corps, un chant lugubre, un chant de tombeau, jeta son contraste et nous fit rêver tous avec une délicieuso mélancolie. iHadamc Catalani avait entonné le Dies irœ de l'Église d'Angleterre, dans lequel a étéjetée toute la terrible poésie des puritains; cette hymne sombre doit avoir été écrite sur le marbre d'un sépulcre, avec une branche de cyprès.. Les notes lentes du cor anglais accompagnent ce chant ; elles s'interrompent et tintent comme le glas de la trompette de l'ange. Jamais surprise plus inattendue : comme elle est ingénieuse et

créatrice, l'hospitalité de la villa Catalani I an exquis déjeuner servi entre les Litanies de la Vierge et le Diet irœ ! au dessert nn sybaritisme vulgaire célèbre le Champagne et l'amour; ici, sur les bords de l'Arno, la coupe pleine des vins de France, assis entre les femmes de Florence et les femmes de Paris, nous écoutions avec ravissement les versets de nos funérailles. La brise riait sous lesorangera de la terrasse ; midi descendait avec ses mystères de langueur italienne ; une lumière douce jouait sur les vitres ; des ombres diaphanes flottaient sur les fresques : c'était comme au iriclmium de Tibur, lorsque Horace disait à Sestius;

« Cueillons les myrtes et les fleurs ; la brièveté de la vie nous défend les longues espérances ; soyez heureux ; quand vous serez chez les ombres, vous ne tirerez plus aux dés la royauté du festin. »

Toute cette journée ne fat qu'un long concert: les jours de Florence ne sont faits que de musique, 'fit ils ne finissent que bien avant dans le lendemain. Le piano fut envahi; l'auditoire couvrit les divans du salon, les partitions se déployèrent sur les pupitres. Madame Duvivier, la fille de madame Catalani, possède une des plus belles voix de contralto que l'Italie aient entendues; elle chanta desduos avec sa mère: on épuisa Norma, la DonnadelLago la Semiramide. Le salon élégant et artiste de Paris était dignem entreprésenté, au piano delà villa,parmadame Gaétan Murât, la fille de M. de Méneval, qui fut l'ami de l'empereur. A chaque instant, les visiteurs arrivaient de Florence; le bruit des roues, le piétinement des chevaux sur les dalles de la cour, les annonces pompeuses des grands noms de l'aristocratie toscane, rien n'interrompait

la note, rien ne calmait la furie de l'exécution musicale. La maîtresse de la maison était Norma ou Sémiramis, noua étions à Babylone, ou dans la forêt d'Ermmsul ; personne ne s'inquiétait de ce qui se passait an dehors du salon. C'était la belle passion do l'art dans toute sa divine folie, comme je l'ai tant de fois rêvée ; il n'y avait point de complaisance d'artiste ni de chanteur, point de secrets efforts d'échapper à la sieste ou à l'ennui par la diversion forcée do chant, point d'intermèdes où l'on échange de3 remercîments et des félicitations ; aucun programme n'avait numéroté nos jouissances ; le plaisir ne languissait pas dans les essais des préludes et les hésitations de la coquetterie; tout courait de verve et de vraie passion, cavatine, cantilène, polonaise, duo, trio, romance; l'artiste était toujours prêt et ne faisait jamais attendre l'auditeur ; celui-ci eût prolongé la matinée indéfiniment ; les partitions étaient dévorées au vol ; le piano ne donnait pas do trêve à la voix, ni la voix au piano. C'est ainsi qu'on fait de la musique à la villa Catalani.

Ce n'est pas sur le Thahor que je voudrais bâtir une tente, c'est dans cette fraîche oasis do la plaine de l'Arno. L'harmonieuse villa chante encore à mes oreilles ; et dans la maison de la mer et des pins, dans la villa méridionale des fontaines, où j'écris ces souvenirs, il me semble que ma voisine, la Méditerranée, m'apporte de mélodieux lambeaux de ce dimanche florentin. La sieste du printemps ne m'a jamais donné un rêve plus suave que ce gracieux jour de vie réelle ; la folle imagination qui cherche la poésie intime du bonheur, et qui ne la trouve jamais dans le cahotement des villes, se crée parfois dans no monde idéal des sites embaumés, de fratches résiden-

ces enveloppées d'une lumière vaporeuse, retentissant de musique, de chants, de fontaines, de vois de femmes ; un jour la vision so matérialise, un jour seulement ; le bonheur ne dure jamais davantage; et puis l'apparition s'évanouit comme le mirage du désert; le sable nu reste, et l'amertume rentre au cœur- Ce jour au moins devait être pour moi complètement beau; je l'avais commencé dans une villa où la royauté du talent a volontairement déposé la couronne qu'elle avait conquise, je le finis dans un palais où une royauté plus auguste subit, dans un noble exil, la fatale et glorieuse destinée du plus grand nom moderne.

La sœur de Napoléon, la veuve du roi de Naples, m'avait fait l'honneur de m'admettre à ses soiréea. Quel palais hospitalier que le sien ! L'étiquette ne s'y informe pas de l'opinion du voyageur; arrivé sur le seuil, il dit i Je suis Français ; et la porte s'ouvre, et on lui fait fête. L'univers est représenté au salon de la comtesse de Lipona ; royaume, empire, ou république, chaque État envoie ses ambassadeurs et ses courtisans désintéressés à la reine Caroline ; on n'a plus ni titres ni places à demander à la sœur de l'empereur ; on va chez elle pour la voir, l'admirer, l'écouter surtout et s'attendrir, carjamais femme n'eut plus de grâce et d'enchantement dans la parole. Dieu l'avait bien créée pour la fairo asseoir sur le troue de la villa-Iîeale, devant cettemer napolitaine, Iiarmonieusecomme sa voix. Sur elle aussi les ans et les malheurs ont pesé, sans que l'éblouissant éclat de sa jeunesse se soit fané eo us les larmes qu'elle a versées. Quelle famille! Qu'un étranger entre pour la première fois dans ce salon rempli des plus belles femmes de Florence, demandés-lui de

ITALIE. 31 vous désigner cetlo qui fut reine, il n'hésitera pas, et ne ee trompera pas, son regard indiquera toujours celle qui aujourd'hui s'appelle la comtesse de Lipona. Il me semble toujours que les deux grands noms qu'elle porte resplendissent autour d'elle, en lettres de rayons.

On chante tous les soirs au salon de la comtesse de Lipona; elle a besoin de musique, et elle l'aime de passion; tous les Bonaparte sont artistes; c'est peut-être la seule famille couronnée qui ait le goût instinctif et -vrai des beaux-arts; il est vrai qu'elle n'est pas née sur le trône. Madame Catalani vient souvent, avec sa Glle, se mettre au piano de ce salon. Les amateurs de Florence se font joie de s'y faire entendre. Toutes les partitions nouvelles y arrivent dans leur primeur, et il no manque jamais d'artistes pour les attaquer de première vue.

Ce soir-là donc, pendant qu'on chantait, madame la comtesse do Lipona me présenta son album, en me domandant des vers. Après uno aussi poétique journée, et en présence de cette femme auguste, j'aurais rougi de renvoyer l'inspiration au lendemain. J'ouvris l'album, et tout en écoutant la cavatine de Costa Diva, j'écrivis là pièce Suivante sur un guéridon de la salle du concert.

LES EXILÉS A FLOEENCE.

Quand l'heure do l'exil sonne lugubre et lente,

Il est une cité, sirène consolante,

Qui, dans l'éclat des jours et la fraîcheur des nuits,

Ote un peu d'amertume aux intimes ennuis,

C'est Florence : on y vient lorsque l'âme est blessée,

Lorsqu'on subit le poids d'une triste pensée ;

Que le cœur, trop ému d'un souvenir cuisant,

Cherche loin du passé le calme du présent.

Terre de doux repos, de gloire et de folie,

Belle entre les cités de la 'belle Italie,

Voyez-la dérouler sa ceinture de monts

Pour étreindre à la fois tous ceux que nous aimons,

Tous ceux qu'on salua de ce long cri de gloire

Qui s'élança du Nil pour mouriràla LoirC;

Ceux qui furent si grands, qu'aux jours de leurs revers.

Un long crêpe de deuil assombrit l'univers.

0 Florence, noble reine I Qu'à nos exilés chéris Ta lumière soit sereine, Tes jardins toujours fleuris!

Que la brise de ton fleuve Porte à quelque illustre veuve Des baumes purs et touchants; Que l'harmonieuse ville Lui fasse la nuit tranquille Avec de célestes chants!

0 Florence maternelle

Qui t'attendris à ces noms.

Abrite bien sous ton aile

Ceux dont nous nous souvenons;

Aux exilés sois Lien douce,

Sènie les tapis de mousse ,

Et les myrtes odorants ;

La nuit, sous de sombres voiles.

ITALIE. 33 Mets ta couronne d'étoiles Sur ceux qui furent si grands.

Qu'elles soient toutes unies, Florence, dans ces beaux lieux.

Ces joyeuses harmonies Qui rendent l'homme oublieux I Que toute brise qui passe Leur porte, à travers l'espace.

Les airs qui calment les maux; Qu'elle roule son halcino Sous les arbres de la plaine, Et chante dans leurs rameaux !

Gracieuse enchanteresse,

Ville odorante, au ciel pur.

Toi qu'un beau fleuvo caresse

Avec des lèvres d'azur;

De tous ceux que l'on exile

Enchante le noble asile

Par tea fleurs et tes chansons;

Qu'ils retrouvent à Florence

Un sourire d'espérance

Pour nous Français qui passons.

Après avoir lu ces vers à la noble exilée, je la priai de vouloir bien m'iudiquer elle-même le sujet, le titre et le rhythme d'une autre pièce que je m'empresserais de composer sur-le-champ.

— Je veux bien, me dit-elle, avec sa grâce de reine; voici votre sujet ; je porte deux noms dont je suis fière, je

sais la sœur de Napoléon, et la femme de Murât; faites une ode là-dessus : le titre de votre pièce doit être : a Bonaparte et Murât, »

Alors, j'écrivis l'ode suivante :

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