‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 30 sur 47 · LES NOUS ITALIENNES · texte numérisé non relu

LES NOUS ITALIENNES

Vénus sans tète, des Cupidons armés dont il ne reste que l'are. On a invente une liqueur dont une seule goutte versée donne soudainement au raarbro une honorable vieillesse de mille ans. Il y a çà et là, dans la campagne, au voisinage des ruines, de faux cheyiers qui mènent paître des brebis maigres, et qui attendent les étrangers : les conducteurs de calessini leur parlent des fouilles merveilleuses qu'on fait cliaquc jour en creusant quelques pieds sous terre. Les Anglais sont les éternelles victimes de ces mystifications; ils offrent de l'argent aux Tityrcs couchés sous des hêtres touffus, pour les engager à faire une fouille ; les Tilyrcs, qui sont apostés par l'entreprise générale des ruines neuves, savent toujours où ïl faut piocher. Ils feignent d'abord de s'épuiser en tentatives infructueuses ; ils se fondent en sueur, ce qui est fort aisé dans ce climat, ils arrivent même jusqu'au désespoir; enfin ils découvrent le précieux filou, et les étrangers pleurent de joie et donnent del'or. L'Angleterre est pleine d'antiquités qui sont vieilles de six mois. Les amateurs de numismatique ne sortent jamais aussi de Borne les mains vides; aujourd'hui, encore, ici, on bat monnaie à l'effigie de César, d'Adrien, de Titus, d'Héliogabalc, de tous les Antonins : c'est de la fausse monnaie qui n'est pas punie de mort.

n Dernièrement un illustre Allemand se désolait de ne pouvoir trouver un Othon, grand bronze ; il mettait son bonheur dans cette médaille; son existence était empoisonnée par l'éclipsé totale do cet Othon; on lui en offrait do petit bronze, par douzaines; c'était le grand qu'il poursuivait depuis vingt ans. Il avait fait le voyage de Constantinople, tout exprès, pour découvrir ce phénix d'airain ;

il y avait trouvé tous les empereurs du liaut et du bas empire, tous, excepté Othon.

Un fabricant do médailles qui dîne chez Lcpri, avait entendu les lamentations de ce malheureux Germain ; il fit un Otkon grand bronze admirable de vérité, puis il le lima, il le tenailla, il le corroda, il le força do vieillir à, vue d'œil: on aurait dit que tous les chevaux de Théodorie avaient piétine sur cette médaille. Le fabricant luimême travaillait d'uno telle verve qu'il ne reconnaissait plus son jeune Othon. A la première entrevue chez Lepri, l'Allemand recommença de gémir sur l'introuvable empereur monnayé. Le fabricant l'amena peu à peu à ses tins; il lui mit entre les mains une boîte renfermant une centaine de médailles, VOlhon grand bronze s'y entremêlait. De pièce en pièce le savant Germain tomba sur l'objet de sa passion. Achille à Scyros ne bondit pas plus haut en trouvant des armes sous les colifichets du gynécée. Le voilà ! s'écria-t-il on allemand, et il fut suffoqué de bonheur. Alors ce fut un assaut d'amour numismatique entre le fabricant et le Germain. Le fabricant disait qu'il tenait plus à son Othon qu'àla vie; le Germain mettait sa vie et sa fortune aux pieds du fabricant. Enfin, de même qu'Antiochus céda sa chère Stratonicc à son fils agonisant d'amour, le philanthropique fabricant, ému aux larmes, après de longs pourparlers où le savant Germain avait épuisé toute son éloquence, cède VOtkon grand bronze en échange de deux mille écus romains. »

Je quittai le prêtre romain, etjene. pus m'empScher de sourire en jetant un dernier coup d'œil sur l'olympe de M. VeScoragli, tous ces dieux ne m'inspiraient plus aucun respect; c'étaient de véritables faux dieux; il sem-

blait même qu'ils me regardaient d'an air bénin, comme pour s'excuser d'avoir un instant abusé de ma candeur. En reprenant le chemin de mon hôtel, jo passai devant le Panthéon, et je le touchai sur toutes ses faces ; et j'égrenai de l'ongle ses murs do brique, ses colonnes de marbre, pour bien m'assurer que le monument remontait au siècle d'Agrippa. Oht non, non, me dis-je à moi-même, voilà bien l'œuvre de Rome paissante! le ridicule expire devant ce portique impérissable, devant cette majesté des siècles et des beaui-arts. L'Italien fait ane médaille, le Romain a fait le Panthéon.

ANTONIO GASPERONI

Un soir j'6tais entré à Terracineen chantant les -vers du voyage d'Horace sur l'air de la marche de Fra-Diavolo; j'avais trouve" un aubergiste désolé par la famine comme tous ses confrères des grandes routes; je lui avais demandé de me servir des contes de voleurs en guise de dîner; sa mémoire était vide comme son hôtel garni ; il n'avait rien à me conter. Quoil medis-je en moi-même, la sécurité prosaïque est donc acquise à ce territoire! on peut donc s'y promener, comme de Paris à Boucn, une bourse à la main, sans trouver un pistolet qui vous la demande? Fra-Diavolo est mort sans postérité! Ainsi s'éteignent les grandes dynasties! Que deviendront ces pauvres Anglais qui ont jeté aux handits des marais

Pontins plus d'or qu'il n'en tant pour les dessécher? ces Anglais qui comptent sur les émotions tragiques de la grande roule; qui, dans leur budget du voyage d'Italie, se votent d'avance le chapitre des arrestations; qui fortifient une chaise de poste comme une demi-lune, et braquent des pierriers de brick sur les créneaux des lanternes? Grâce à notre saint-père le pape, les épouses et les filles des huguenots n'auront plus d'attaques de nerfs sur la voie Appia; les dragons pontificaux ont fait l'exorcisme à coups de sabre; les démons de ia montagne se sont convertis en temps pascal : dans les défilés de Terracine, minuit est une heure comme une autre; les douze coups qui sonnent à la montre du lord ne sont plus l'ouverture d'un drame nocturne. Voyez donc à quoi en sont réduits maintenant les hommes d'émotions.

L'autre nuit, le noble lord S*", après un simulacre de souper à Terraeine, a jeté deux de ses piqueurs en avant sur la route ; il les avait déguisés en bandits d'après les dessins de Robert; en pleine campagne romaine, le noble Anglais a été arrêté par ses piqueurs, qui ne savaient juste de la langue italienne que les cinq mots sacramentels de l'arrestation. Vingt coups de feu à poudre ont été échangés ; malheureusement une balle, qui s'était glissée par distraction dramatique dans un pistolet du lord, a traversé lacuisse d'un piqueur, l'autre, s'eflrayant du sérieux inattendu de l'affaire, s'est jeté à la nage dans un marais Pontin, desséché par le dernier pape, il s'y serait noyé sans l'intervention d'une patrouille pontificale qui lui a sauvé la vie pour le fusiller. Le généreux lord a couru au-devant des dragons pour leur exphqucr la plaisanterie en anglais, le brigadier romain était un Fran-

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oais de notre ex-garde qui était furieux contre les Anglais, et qui en cherchait un à manger depuis le camp de Boulogne; après vingt ans de service pontifical, il avait oublié le français et n'avait pas appris l'italien. Ne concevant pas qu'un voyageur osât prendre chaudement la défense des bandits qui l'arrêtaient, et entrevoyant là-dessous quelque chose qui ressemblait à de la complicité, il a fait garrotter le noble lord, qui lui criait toute la grammaire de Vénéroni avec un accent d'acier anglais. Le prqueur blessé, le piqueur sauvé dos eaux et leur noble maître ont été renfermés dans une grange sous la garde de deux sentinelles. Au jour, l'Anglais a écrit à son ambassadeur et au commissaire général de police^ le cardinal Somaglia. L'ambassadeur était allé voir les fouilles à la villa Adriani : c'est le cardinal qui, dans sa bienveillance pour les citoyens britanniques, a seul arrangé l'affaire à l'amiable : il s'est contenté d'exiger du lord voyageur un don volontaire destiné à payer la belle statue colossale de saint Paul du sculpteur Torwalsen. Le piqueur a subi l'amputation.

. Voilà les marais Pontins pacillés. C'est bien. Passons du côté de Viterbe.

Une idée vous frappe à Viterbe: un jour de suspension de travail, c'est-à-dire tous les jours à peu près, cinq mille Viterbois se promènent fièrement, drapés de manteaux séculaires, en attendant qu'il plaise à Notre-Dame de Viterbe, de leur envoyer du pain. Le plus grand nombre demande hardiment l'anmône, dès qu'il se présente quelqu'un de mine à la donner; ils sont tous prosternés devant un baïoque. Le voyageur qui raisonne sur les périls de la route, d'après la pauvreté du pays, est bien

excusable si, en partant de Viterbe, il soigne l'amorce de ses pistolets. D'ailleurs, aux. portes de la ville s'élève une montagne célèbre, qui cacbe dans la brume sa forêt formidable, semée d'arbres caverneux et de croix sanglantes. Ici point de dragons pontificaux ; la garnison de Viterbese compose de quatre spectres militaires et d'un cardinal absent/Eh bien! on sort delà ville dans une berline aussi paresseuse qu'une diligence française, on gravit la montagne bien avant le rayon de l'aube, on passe devant une double fantasmagorie d'arbres tragiquement posés ; on arrive au sommet de la montagne, où les brigands qui peuvent vous arrêter, sont de complicité avec les nuages, et nul être vivant n'apparaît sur cet antique cimetière de voyageurs; et l'on arrive sain et sauf à Ronciglione, après six heures d'innocente promenade sur les domaines de l'Ambigu-Comique et de la Gaîtc. C'est à faire désespérer du crime!

Un seul instant j'ai élevé quelques doutes sur la moralité actuelle des Vitcrbois. C'était au lever du soleil, et sur le versant méridional de la montagne;- mes compagnons de voyage me firent remarquer, à droite, dans une éclaireie rocailleuse delà forêt, cinq hommes armés de fusils; ils contemplaient notre berline avec une immobilité méditative de convoitise. A n'envisager que la partie artistique de cette rencontre, ces hommes posaient admirablement pour le paysage. C'était comme l'original vivant du tableau des chasseurs de Sulva tor-flosa. A. ma demande, notre postillon florentin avait répondu : « Ce sont des chasseurs, » ctsans doute ildisaitvrai : mais ces hommes, partis chasseurs de la ville, pouvaient s'improviser bandits le lendemain, dans la forêt de Yiterbe, à la vue d'une

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berline. Que risquaient-ils à changer ainsi subitement de profession? Ils avaient en main les outils du métier ; la solitude du lieu était une mauvaise conseillère à l'oreille de cinq chasseurs drapés de haillons et courant après un gibier fabuleux. Honneur à la probité vitcrboisc! Elle sera désormais proverbiale pour moi, quoi qu'il advienne. Ces hommes nous tournèrent le dos, et descendirent par un sentier rude dans cette plaine où dorment les eaux mélancoliques du lac de Vico.

J'étais donc sur le point de quitter l'Italie sans avoir vu face de brigand ; c'était pour moi une race éieinte, une autre mythologie morte sur la terre des fictions. Il m'était pourtant réservé de voir le dernier des bandits, comme Cooper a vu le dernier des îfohicans.

- A Civita-Vecchia, nous èfions assis à table d'hôte, et chacun causait pour tromper son appétit. J'avais demandé vingt fois un mets quelconque dans tous les idiomes de l'État romain, rien n'arrivait; je demandai la carte à payer, la carte arriva ; elle ne mentionnait que le prix. Je payai six pauls le droit d'avoir attendu mon diner, la serviette sur les genoux. Le maitre de l'auberge me dit que toutes les provisions avaient été enlevées par quinze mille familles anglaises, qui envahissaient la maison. Je le priai de me donner une chambre et un lit; le dernier lit disponible venait d'être livré à un amiral et à son équipage. Ce dernier contre-temps dérangeait tous mes projets de séjour.

— Alors, je vais me promener dans votre ville, dis-je à l'aubergiste. Qu'y a-t-il à voir à Civita-Vecchia? ■ — Rien du tout, Monsieur; à moins que vous n'obteniez la permission de visiter la citadelle ; là vous verrez

le fameux Antonio Gasperoni, le bandit de Terracine et des marais Pontins.

— Eh! que ne disiez-vous cela plus tôt! A qui faut-il s'adresser pour avoir cette permission?

— Allez chez votre consul, il vous obtiendra cela.

En un instant j'obtins ma carte d'entrée, et un officier du pape pour m'accompagner.

La citadelle de Civita-Veccbia a élé bâtie par Michel- Ange, qui était ingénieur aussi, parce qu'il était tout; elle est du style de ses fresques et de ses statues ; elle est signée sur toutes ses pierres; ce sont des bastions largement assis, puissants à dévorer la mer; des murailles de diamant. La citadelle se défend elle-même; elle n'a, pour la protéger, ni soldats, ni canons, et n'oppose à ses ennemis que l'écusson pontifical incrusté sur la porte : cela tient lien de batteries et de garnison.

Chemin faisant, l'officier qui m'accompagnait me parlait d'Antonio Gasperoni et de ses quarante-cinq assassinats.

« 11 y a de quoi frémir, Monsieur, me disait-il, quand on se trouve en présence dece terrible bandit. Il a ravagé pendant dix-sept ans la campagne romaine. Voici le plus effrayant do ses crimes; écoutez, Monsieur:

» Sur la route de Naples, il arrêta la chaise de posta d'un Anglais qui voyageait avec sa fille ; il prit tout l'or de l'Anglais, ne lui fit aucun mal, et le laissa partir; niais il retint sa Ûlle en son pouvoir; c'était une jeune personne extrêmement belle. Gasperoni l'emporta dans ses montagnes. Lcmalhcureux père, en .arrivant à Home, mit à prix la tête du brigand. La fierté de Gasperoni se révolta contre cette prétention aristocratique du lord: un.

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simple citoyen anglais mettre à prix la tête d'un chef illustre qui avait déclaré la guerre aux papes et livré vingt batailles rangées aux dragons pontificaux. ! C'était une insolence qui blessait l'orgueil du brigand. Un matin, l'Anglais reçut à Rome un coffret à son adresse; il s'empressa de l'ouvrir : le malheureux père y trouva la tête do sa fille ! »

A ce dénoûment, je reculai de dix pas; j'eus même quelque regret, je l'avoue, d'être entré dans la citadelie; le monument de Michel-Ange n'était plus à mes yeux qu'une ménagerie de tigres. Cependant la curiosité l'emporta bientôt sur mes impressions d'horreur; je raffermis mes résolutions et je me fis ouvrir la terrible porte du bagne.

Une muraille percée de vingt cabanons était à ma gauche ; j'avais à droite do longues croisées ouvertes sur une cour ; dans cette galerie, vingt brigands se promenaient ; ils s'arrêtèrent tout court à mon entrée. .Te ne pus m'empêeher de sourire à la pensée que j'avais ainsi arrêté la bande de Gasperoni. Ils me saluèrent poliment, ce qui ma rassura un peu, car je n'étais pas fort à mon aise au milieu de ces redoutables galériens. Je me hâtai de demander Antonio Gasperoni ; toutes les mains me le désignèrent; il était debout, et encadré dans la porte de son cabanon. Il ne daigna pas s'avancer vers moi; il se contenta de me saluer d'un air de bonté canne. La conversation était difficile à établir sur le pied des ménagements; je l'entamai par uno question insignifiante, en donnant à mon organe plus de hardiesse que je n'en avais au cœur.

— Eh bien! Gasperoni, lui dis-jo brusquement, vous trouvez-vous bien ici 1

— On est toujours mal quand on n'est pas libre, mo répondit-il en haussant les épaules,

Ce mouvementluiétaitbabiluel.

— Yous tous êtes donc laissé prendre par les dragons?...

— Moi! jamais personne no m'aurait pris; je me suis rendu avec tonte ma troupe. Le saint-père m'avait promis la liberté ; il ne m'a donné que la vie : le saint-père a manqué à sa parole.

L 'officier, mon cicérone, me tira à part dans un anglo de la galerie et me dit :

— « Je vais vous expliquer. Monsieur, comment tout cela s'est passé, (iasperoni était ennuyé de la via qu'il menait depuis quinze ans. Un jour il fut se confesser à un curé de village, et lui fit part do son désir d'abandonner le métier de bandit. Le prêtre lui promit d'écrire au saintpère pour qu'il lui fût accordé sa grâce et le droit de rentrer dans la société. Gasperoni ajouta pour condition expresse de comprendre aussi ses compagnons dans la faveur demandée pour lui. Les négociations furent donc entamées. Notre gouvernement avait un grand intérêt à so débarrasser de ces bandits ; ils désolaient la route do Naples, assassinaient les voyageurs, fappaient des contributions, commettaient mille excès. On leur envoyait des soldats ; mais les soldats buvaient avec eux, au Ueu de se battre. Les paysans prenaient d'ailleurs parti pour les bandits contre les soldats, parce qu'ils recevaient toujours une petite part du butin pris aux voyageurs. Les seuls dragons pontificaux n'entendaient pas raillerie; mais les montagnes servaient d'abri aux brigands contre ces Eerribles cavaliers. Aussi on ne halanea pas de traiter avec Gaspe-

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roni par l'entremise du curé. Voici la décision qui fut rapportée au chef delà bande par son confesseur : Le saintr père accorde la vie à Gasperoni; que le pécheur s'empresse de faire acte de soumission chrétienne, et tout lui sera pardonné; mais il faut d'abord qu'il se conslitucprisonnier, avec sa bande, dans la citadelle de Civita-Vecchia. Le rusé Gasperoni balança longtemps; le curé usa de son influence: on dit même qu'il promit d'intercéder plus efficacement, et d'obtenir un pardon entier s'il obéissait au saint-père, et qu'à coup sûr les portes de la prison se rouvriraient pour lui, dès qu'il y serait entre eu chrélieg respectueux et soumis. Gasperoni, obsédé par le prêtre, et toujours plus fatigue de sa vie criminelle, consentit enfin à se livrer. Ses compagnons, depuis longtemps habitués à lui obéir, le suivirent gaiement dans sa prison. Depuis quelques années, tels que vous les voyez, ils attendent leur grâce; mais je pense qu'on ne la leur acordera jamais ■ D'ailleurs, le saint-père a donné ce qu'il a promis; il s'en tiendra là, je l'espère : ce sont des hommes trop dangereux, i)

Je m'avançai de nouveau vers Gasperoni, qui n'avait pas changé de position. Il ne ressemble nullement aux brigands de nos théâtres des boulevards. Il a une figure douce, des traits fort réguliers et un sourire aimable et spirituel; ses cheveux sont noirs et plats, longs par derrière, et noués négligemment avec une ficelle. Il raconte avec bonhomie; sa phrase est indolente; il est sobre da gestes, à l'inverse des Italiens, qui les prodiguent; mais lorsqu'une question hardie lui arrache une réponse à laquelle il répugne, alors seulement l'homme supérieur sn trahit; son visage se fait menaçant, son œil orageux, sa

lèvre convulsive; son langage vif, saccadé, pittoresque: on reconnaît lo brigand aux quarante - cinq assas-i sinats.

— Quel est votre véritable nom? lui dis-je. On m'a dit que vous vous nommiez Barbone?

— C'est mon surnom dans la montagne; mon nom est Antonio Gasperoni.

— Vous vous êtes fait une bien grande réputation; on parle de vous en Italie comme de Catilina, de Spartacus, et d'autres de vos compatriotes illustres qui avaient déclaré la guerre à Rome...

(Il sourit et s'inclina modestement.)

— Quel motif, Gasperoni, vous a jeté dans cette profession?

— Une rixe, à Naples,

— Une rlxel c'est bien peu de chose; c'est un motif bien léger pour rompre avec la société.

— Oui; mais dans la rixe je tuai mon ennemi.

— Ah! c'est différent. Combien de temps avez-vous exercé votre profession?

— Dix-sept ans.

— Avez-vous des blessures?

— Partout.

— Vous vous êtes donc battu bien souvent ?

— Oh ! bien souvent, oui, bien souvent.

— Avec les soldats du pape?

— Les soldats, non (il fit un geste de pitié) ; avec les dragons.

— On m'a parlé de votre aventure de la cabane des char-

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honniers (un éclair brilla dans ses yeux, et son visage devint sombre). Pourriez-rvous avoir lu bonté do mo conter cette histoire? Je vous serai reconnaissant.

Gasperoni ût un signe de tète d'acquiescement.

Toute la bande nous entoura pour écouter le terrible récit de la bouche de son chef.

— Ils étaient dix-sept, dit Gasperoni ; dix-sept, les charbonniers ; ils m'avaient vendu aux soldais du pape. Moi, je les croyais mes amis : nous mangions et buvions tranquillement dans leur cabane. Je n'avais point placé de sentinelle; grande faute,. Monsieur; mais je m'étais toujours dit: Ces charbonniers sont de braves gens. Vous allez voir. Au milieu de la nuit, j'entends lo pas des soldats; mon oreillcconuaissait ce pas d'une lieue. — Trahis I trahis ! mes camarades 1 Nous sautons sur nos armes. Les papalins étaient à vingt pas de la cabane; nous n'étions que douze, ils étaient trente. Nous noua fîmes jour à grands coups do fusil; j'en tuai quatre pour ma part; je fus blessé au bras, là; regardez la cicatrice. Les papalins nous laissèrent passer; ils n'en prirent pas un seul des nôtres; ils n'en tuèrent point. Les papalins tirent fort mal le coup de fusil. S'il y avait eu des dragons nous étions perdus. Ge n'est rien encore ; écoutez. Trois jours après, dans la nuit, nous descendons de la montagne; je conduis ma troupe à lacabano des charbonniers. Ils dormaient, les misérables I Une voix du dedans crie:

— Qui frappe à la porte?

— Nous répondons, ouvrez ; ouvrez à vos amis les soldats.

Un charbonnier crie :

— N'ouvrez pas; c'est Gasperoni!

Moi, j'enfonce la porte d'un coup de crosse de fusil. Nous entrons l'écume à la bouche; nous massacrons tout. C'était juste, n'est-ce pas? Il fallait bien tous les tuer, ces bandits, pour leur trahison! Après je compte les cadavres; il n'y en avait que quatorze ! Je fouille la cabane, je regarde partout; rien : trois s'étaient échappés : moitié de vengeance ! J'avais des pleurs de rage sur les joues. Oh I je les trouverai ! je les trouverai I criai-jo à mes camarades. J'aurais couru toute l'Italie pour les trouver! Deux ans après, uu soir, nous entrâmes pour boire dans' une petite cabane isolée, près de la mer. Nous étions en connaissance de l'endroit. Il y avait des paysans assis autour d'une table. J'ai bon œil pour découvrir l'ennemi : j'aperçus nos trois charbonniers cachés dans un coin. Ah ! que jo lus content! — Les voilà enfiu ! me dis-jc. Ici, ici, vous? approchez, qu'on voie votre visage. Vous avez peur? Ils étaient tremblants et pâles, les trois bandits ! Il y a bien longtemps que je vous cherche, leur dis-je en riant comme cela. Ils se jetèrent à mes pieds pour me demander grâce. Jo fls un signe à mon homme d'exécution; il leur tira trois coups do pistolet à bout portant. Pour moi, je ne verso le sang que dans le combat; hors du combat, je n'ai j'amais tué personne, pas même ces misérables charbonniers qui m'avaient vendu.

Tous les brigands attestèrent le fait d'un signe de la tête et de la main; c'était un certificat de moralité en pantomime donné à leur respectable chef.

— On conte pourtant dans le monde bien des choses do vous, lui dis-je...

— Oui, oui, je sais; on vous dira cent fables...

— Lafllle de cet Anglais qui mit votre tête à prix...

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■ — Ce n'est pas vrai, dit-il en m'interrompant avec vivacité ; je n'ai jamais fait tuer des femmes.

— Vous en avez pourtant amené quelquefois dans vos montagnes ?

Cette question le fit sourire, mais il garda le silence et prit la pose d'un fat à bonnes fortunes qui se tait d'un air de réserve, pour laisser à son silence l'interprétation qu'on voudra bien lui donner.

— Vous devez peut-être quelquefois regretter ici cette -vie indépendante que vous avez quittée de votre plein gré?

Si le saint-père vous dounaitvotre grâce, que feriez-vous de votre liberté ?

— Je serais honnête homme; j'irais àKaplcs, et je travaillerais.

— Cela vous serait difficile, Gaspcroni; vous avez des habitudes... '

— Non, non, Monsieur; la vie des montagnes m'ennuie. Je l'ai faite dix-sept ans ; j'étais jeune, et la fatigue m'était agréable ; mais je vieillis, je souffre de mes blessures ; j'ai besoin de repos.

— Répondriez- vous de tous vos camarades?

— De tous I

— Est-il ici celui qui était votre... homme d'exécution, celui qui tuait pour votre compte?

— Oui, le voilà.

Un serpent glissé dans ma main ne m'aurait pas donné plus d'effroi. Ce hideux bourreau était juste a ma gauche, et pressait mon bras de son bras. Tout entier jusque-là aux paroles de Gaspcroni, je n'avais pas remarqué l'cxé-

euteur de sea hautes œuvres. II ne quitte jamais son maître; il veille et dort à ses côtés, comme sur la mon-, tagne, comme s'il attendait epcore au cachot quelque ordre irrévocable d'exécution. Rien de plus horrible à voir pariai les êtres; la stupidité du crime est empreinte sur sa longue, maigre et pâle figure; son œil est recouvert de l'épidémie cadavéreux 1 de l'œil de l'orfraie; une contraction habituelle de faux sourire court sur ses joues; mais son regard est glace de sérieux. Pendant que je l'examinais, lui, considérait avec une attention étrange les boutons de mon habit, comme s'il'n'avait pu se lasser de les compter lentement.

— « Comment t' appelles-tu? lui dis-jepour le distraire de son s ingulier examen. »

Il resta courbé; son regard ne prit pas la peine de remonter au mien, ses lèvres ne parurent pas se desserrer, sa poitrine rauque répondit :

— Geronimo.

— C'est donc toi, lui dis-je, qui étais le bourreau?

— Oui, Monsieur (toujours l'œil sur mes boutons).

— Et en as-tu beaucoup tué, Géronimfl?

— Eh! oui! beaucoup, toutes les fois qu'on m'a dit : Tue (amazza)I

— Je te défie bien d'obtenir ta grâce du saint-père, toi!

Un bruyant éclat de rire de toute la bande accueillit ma réflexion. Géronimo fit un signe d'insouciance, et poursuivit le eempte des boutons de mon habit.

Je m'adressai à la compagnie :

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— Il paraît, leur dis-je, que vous ôtcs fort gais, et que vous ne maigrissez pas en prison?

Un bandit, qui avait un ventre énorme, chose rare chez les bandits, me répondit que le saint-père les nourrissait fort bien.

— Nous mangeons du poisson, de la viande, de bons légumes, me dit-il, de tout ce que nous voulons : nous avons chacun par jour une paie de deux pauls (22 sous). Avec cela on peut faire bonne chère.

— Mais vous êtes plus heureux ici que la moitié de l'Italie, que tous les mendiants des Etats romains ! Comment.onvous donne deux: pauls par jour?

— Oui, Monsieur, répondit Gasperoni; c'est une bonne, politique du gouvernement. Ceux qui font notre métier, ou qui le feront, savent qu'en se constituant prisonniers, ils mangent bien, dorment dans de bons lits et sont bien payés; on ne trouve pas toujours cela dans la vie des montagnes. Cela peut engager à se livrer quand on est dégoûté de courir sur les grandes routes. Et puis il y a les gratifications des voyageurs.

— Allons, lui dis-je en le quittant, je suis charmé que vous soyez tous heureux.

Mon guide me confirma tout ce qui venait de m'ètre dit sur* la générosité du pape,

Avant do sortir do ce repaire, j'examinai longtemps et en détail la bande de Gasperoni. Il n'y a pas une figure à peindre, le chef et son bourreau exceptés; ils ont des faces si bourgeoises, si prosaïques, qu'on jles prendrait pour des honnêtesgens victimes d'une méprise de police. J'ignore s'ils ont jamais porté, le costume pittoresque que

les artistes donnent aux bandits napolitains; leur -vêtement do bagne est celui des ouvriers italiens : les pantalons gris, les vestes brunes, les bas bleus, détruisent toute la poésie de leur profession. Ils n'avaient aucuno de ces poses pittoresques qu'on admire dans les lithographies; ils contemplaient, sans la moindre expression de souvenir, le ciel lumineux, l'atmosphère romaine, le doux soleil de printemps qui dorait les arcades, et se glissait, comme un ami de lamontagne, sous la voûte du cabanon. La mer, qui chantait au pied de la citadelle, ne les jetait pas en rêverie; ils paraissaient indifférents à tout, mais sans abattement, sans émotion visible d'espoir ou de désespoir; ils fumaient, le sourire sur les lèvres, les bras croisés, le front épanoui.

Enfin j'avais retrouvé le brigand que je croyais perdu; mais je dois avouer que bien des illusions tombèrent encorede mon esprit après cette visite à la citadelle de Civita-Vcechia.

Telle est la bande qui a désolé quinze ans les marais Pontins, qui a fait trembler les soldais du pape, livré bataille aux dragons, et dépouillé tant de riches Anglais, ces éternels contribuables de la voieAppicnne. Probablement ils mourront dans la citadelle, en attendant leur grâce, et avec eux s'éteindra la dernière des bandes. Nous verrons bien encore quelques cas isolés de maraudeurs; entre Yiterbe et Ronciglione, entre Home et Terracine, mais plus d'agglomération organisée de bandits, .ayant chef, uniforme et drapeau. C'est un bonheur pour l'humanité voyageuse, un malheur pour les artistes. La campagne de Home sans les bandits, c'est le. désert de Syrie sans caravanes. Ainsi partout meurt la civilisation.

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L'Orient nous restait encore; hélas! voilà que les Turcs s'habillent de redingotes bleues; le fade Bavarois recueille l'héritage de Périclès, et le sultan porte des bottes à l'écuyère, et se coiffe d'un castor fin de Paris.

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