S2 LES NT7ITS ITALIENNES
tique naumachie; ils ont fait tomber la source Paulino du sommet du Janicule, et l'eau vierge, du pied du Quiriual, cette eau de Trévi, qui se roule et retentit comme un torrent : jamais la pensèo d'un peuple expirant ne fut mieux comprise par un peuple héritier. Rome avait cherché la civilisation sous les T arquins, elle avait trouvé la tyrannie d'un seul: sous les dccemvirs elle avait trouvé la tyrannie de dix; sous la république, la tyrannie do tous. Guerre au dehors ou au dedans ; guerre do plusieurs siècles, et pour champ de bataille, l'univers connu ; ni le bonheur ni la civilisation ne sont là. Auguste et les Anlonins les cherchèrent ailleurs; je ne sais ce qui fût arrivé, si Brutus eût été vainqueur à Phih'ppes, mais assurément nous n'aurions pas eu le Panthéon d'Agrippa, cette sublime page d'architecture, qui résume les deux plus hautes pensées d'une époque : elles ont été devinées et recueillies par les papes, ces successeurs d'Antonin lo Pieux, Antonin le souverain pontife, Antonin le créateur des monuments; partout, Rome impériale, ou Rome chrétienne, nous crie : La civilisation, c'est le culte de la religion et des beaux-arts.
Le "Vatican s'est donc montré le digne héritier du Capitale ; les papes ont continué les Antonins; Rome chrétienne n'a répudié, daus le legs de sa mère, que le culte des faux dieux. Eile n'a pas brûlé son encens aux pieds des statues divines, mais elle a respectueusement exhumé toute cette mythologie de marbre, et l'a inaugurée dans de nouveaux temples, où l'admiration de l'artiste remplace l'oanluslrale du païen. Les grands dieux dcl'Olympe, emtues au prétoire, par les martyrs en face de Festus et d'Hiéroclès, ont été reportés en triomphe au Capitale
catholique. Jupiter Stator a échangé le foudre contre le3 clefs de Saint-Pierre, et les pèlerins ont usé ses pieds de bronze en les baisant. Borne chrétienne a souvent été ingénieuse, pour s'excuser à ses propres yeux de cette protection qu'elle donnait aux monuments ou aux simulacres de ses anciens persécuteurs; on est attendri aux larmes en lisant une magnifique inscription gravée sur marbre, au Cotisée : là, par un subterfuge sublime, Rome papale répond victorieusement à cens qui l'accuseraient do prendre- trop de soin do l'édifiée païen ; Clément S leur dit, dans un latin digne du sièelo d'Auguste: « Oui, je viens prêter secours aux murs croulants du Colisée; oui, je veux soutenir ces murs impies qui tombent, de peur qu'elle ne tombe aussi avec eux, la mémoire des. martyrs qui ont arrosé de leur sang l'amphithéâtre de Flavien: Se fortitudinis nartyrvm excideret memoria. » Ainsi, la ville sainte et la ville artiste ont satisfait en même temps a leur foi et à leur goût. Si des murs gigantesques de brique montent, à la voix des papes, pour étançonner le colosse de Titus, ne croyez pas, an moins, que ce soit par intérêt pour ce monument impie, e'est pour perpétuer à jamais la gloire des chrétiens livrés aux tigres ou aux gladiateurs. En attendant, rassurezvous, artistes profanes, le Colisée ne s'écroulera pas. Bien plus, les papes ont ouvert à tous ces dieux vaincus une vaste hôtellerie, tout à côté de la chaire de Saint-rierre. Le Vatican, c'est l'Olympe et le ciel; pour arriver au Souverain pontife, il faut traverser les appartements des. dieux immortels. C'est encore comme au temps antique, où, le roi du Latium accueillait Saturne exilé. Junon Lucinieonc, Véuua pudique ou impudique, Gé-
tes qui préside ans moissons, le dieu de Claros, l'amour enfant, la triple Hécate, Pan et Bacchus, ces inventeurs des fêtes libres, toutes les divinités, tous les héros, toute l'Iliade personnifiée régnent au Vatican, par la grâce des vicaires du Christ. Et quelle magnifique hospitalité I quel luxe de portiques ! quelle profusion de marbre! Que de salles ! que d'air I que de lumière ! Une vie d'homme se passerait à parcourir cet Olympe. Si tontesces statues recevaient le feu de Promèthée, elles déborderaient, comme une armée de géants, sur la place de Saint-Pierre. C'est tout un peuple de marbre qui habite te plus silencieux des palais, et le remplit d'un éclat, d'une gloire, d'une majesté qu'aucune cour vivante n'a jamais donnée aux satrapes do l'Orient. Au fond de ces portiques, do ces corridors, de ces galeries, dans un coin reculé de ce labyrinthe de marbre, de jaspe, de porphyre, on trouve une salle dépouillée, et modeste d'humilité chrétienne : là est assis un vieillard sur une chaise de bois : c'est le pape ; comme un de ces hommes riches et hospitaliers des anciens jours, il a cédé aux étrangers toutes les magnificences de sa maison, et s'est retiré dans la grange avec ses serviteurs.
Il faut avoir le cœur mal fait pour ne pas déposer sur le seuil du Vatican toutes ces mesquines idées que nous donna une éducation nommée philosophique. Les immenses services que les papes ont rendus aux beaux-arts, parlent, ici, avec tant d'éloquence, qu'on se fait chrétien volontiers, tout en sacrifiant aux dieux. Pour moi, je fus facile à la conversion; je suis descendu du Belvédère pour entrer à la basilique, lorsque l'heure des offices sonnait; après lavoir contemplé l'Apollon isolé à la rotonde du Vatican, J'allais écouter les psaumes de David
dans la nef de Saint-Pierre. Au Vatican, l'artiste est aisément chrétien; il se réconcilie de bon cœur à l'Église : car tous les chefs-d'œuvre qui l'entourent et le ravissent appartiennent à l'Eglise, et font corps avec elle. Ainsi préoccupé de toutes ces idées, je puis dire que j'entrai à Saint-Pierre sans aucune prévention contre les papes, le clergé, les cérémonies; j'étais prêt au recueillement ? j'avais oublié tout ce qu'on a dit et écrit en France, au siècle dernier, et depuis: jo prenais au sérieux la semaine sainte, avec toute la ferveur d'un croyant; et j'entrai, en répétant comme le centurion: « Colui-là est véritablement le Fils de Dieu, »
Cela dit, jo puis parler sans crainte d'être taxe d'irréligion et do mauvaise foi.
La basilique de Saint-Pierre a été décrite par tous les voyageurs ; aucun n'a pu en donner une idée juste à ceux qui ne l'ont point vue; c'est toujours ainsi pour les descriptions ; le beau tableau de Giampolo Panini en dit plus sur Saint-Pierre que tous les vers du pocte^ la prose du touriste, le récit du pèlerin: ce tableau est au Louvre, dans un angle du grand salon, à gauche en entrant. Placez-vous à six pas, roulez votre main en lorgnette, et regardez-le, vous verrez Saint-Pierre, et vous ne lirez pas madame de Staël.
' Tous les voyageurs se récrient d'admiration sur co singulierjeu d'optique, qui ne permet de juger de l'immensité réelle de cet édifice qu'en le visitant dans tous ses détails. Au premier abord, disent-ils tous, Saint-Pierre n'étonne pas; tout y paraît de proportion ordinaire; ce n'est qu'en avançant qu'on s'aperçoit de son incomparable grandeur. Cela est malheureusement vrai; c'est la plus
sévère critique qu'on puisse faire de cette basilique. Voilà une étrange méprise d'architecte I bâtir un monument si vaste qu'il paraîtra petit ! C'est le contraire, il me semble, qu'on aurait dû tenter. Dans les choses de l'art, la grandeur rie se mesure pas à la toise; les Romains d' Agrippa le savaient bien; aussi le Panthéon, qui serait à peine une chapelle de Saint-Pierre, paraît-il aux- jeux do l'artiste plus grand que cette basilique. Est-ce bien la peine d'é~tablir des proportions colossales pour amener un résultat pareil ! En entrant au Panthéon, le voyageur se récrie sur la grandeur imposante de ectle merveilleuse rotonde ; ce n'est qu'en le visitant que le cercle d'architecture nous semble étroit. Dans nos belles églises de France, l'architecte a bâti l'infini ; les lignes, les spirales, les voûtes, les piliers, les ogives, tout cela monte, s'enlace, court, serpente, avec des allures indéterminées ; tout cela va se perdre dans les nefs lointaines el sombres qui tournent et s'abîment derrière l'autel, sans que les yeux puissent s'arrêter en les suivant. Madame de Stacl, qui ne s'est peut-être jamais agenouillée à Notre-Dame de Paris ou de Rouen, nous dit qu'en entrant à Saint-Pierre, sa première pensée fut d'adorer Dieu dans le plus beau de ses temples; cette pensée n'est pas commune à tous les voyageurs ; l'étonnement et la curiosité vous attendent à Saint-Pierre, la pensée religieuse n'arrive que longtemps après, si toutefois elle arrive. On marche do la porte, vers le pilier de droite, pour prendre de l'eau bénite, et l'on oublie l'eau bénite pour admirer le3 gigantesques enfanta qui soutiennent le bénitier; on joue avec ces enfants, on rit de surprise avec eux ; on compare ses mains avec les leurs ; les joyeux voyageurs s'attroupent et font des plaisanteries sur
ces ailles ; on rit encore, on parle haut ; tout est permis à Saint-Pierre, hormis do prier Dieu. Après, on arrive devant les lions do 'Clément XIII, et chaque visiteur tient au plaisir de fourrer son poing dans la gueule béante du lion éveille, et de caresser le lion endormi ; et chacun dil :
— Quels lions! de qui sont ces lions ?
Une voix, répond: — De Canova.
Ou va s'agenouiller devant l'autel, une autre voix dit :
— Ce baldaquin est haut comme la colonne Vendôme à-Paris.
Alors on ne s'agenouille plus ; on dit :
— C'est impossible 1
— Oui, Monsieur, comme la colonne Vendôme.
— Mais attendez, mais oui, cela se pourrait bien.
— Cela est.
Un sacristain passe, et vous montre sainte Véronique, on est tout disposé à prier la sainte fille.
— Cette statue a quarante pieds de haut, dit le sacristain.
— Quarante pieds 1
— Oui, Monsieur, et ces cierges de cire jaune que vous voyez là, devinez le poids do chacun ?
— Deux livres ?
— Quinze, Monsieur.
— C'est étonnant.
— Avez-vous vu la chaire de Saint-Pierre 1
— Pas encore.
— La voilà dans le chœur; remarquez bien cette mitre, elle est de votre taille.
On va voir la mitre; chemin faisant, on rencontre le mausolée de Taul III, toujours entouré d'Anglais qui regar-
dent amoureusement la statue de la justice ; ily a une histoire sur cotte justice; on vous raconte l'histoire, tout bas, c'est scandaleux. La pensée de mort qui monte de ce sarcophage ne jette personne en recueillement; l'église est pleine de tombeaux, mais ils n'ont rien do lugubre, on s'asseoit devant pour causer et rire. L'autel est entouré d'un triple rang de curieux ; personne ne prie ; on compte les lampes d'argent qui brûlent sur le tombeau du chef des apôtres; il y en a cent douze ; on inscrit ce chiffre sur son album. Le pavé retentit continuellement sous les pieds d'une foule bruyante qui va et vient regardant, s'é tonnant, mesurant et vociférant la joie dans tous les dialectes de l'Europe. Cette basilique ressemble plus au temple d'un dieu, qu'au temple de Dieu.
S'il est un jour de l'année où Saint-Pierre doit inspirer du recueillement, c'est le vendredi saint. Hélas ! la cérémonie s'est réfugiée dans l'étroite chapelle du chœur, et le reste de l'immense église est abandonné aux voyageurs, dont les deux tiers au moins sont Anglais, selon l'usage. Je m'étais fait une joie d'assister à ténèbres, dans Saint-Pierre; je cherchai longtemps le coin obscur où des chantres invisibles psalmodiaient les psaumes de la semaine sainte. Le clergé remplit la chapelle ; une centaine de curieux se pressent contre la grille, et regardent l'orgue : impossible de s'abandonner au touchant esprit de ces poétiquesoilïces. La religion n'est majestueuse que dans les petites églises; je regrettais ces modestes chapelies, où j'avais entendu, enfant, les lamentations de Jéréinie, entrecoupées des lettres 'mystérieuses de l'alphabet hébreu; je regrettais le choriste qui chantait le benediclm sur un air qui fait pleurer, lorsque l'ombre du soir descendait
dans le sanetuairo, et qu'un seul cierge brûlait au candélabre noir. A Saint-Pierre, jo ne ressentisrien de mes anciennes émotioDS ; je me mêlai à l'indiiTérence générale. Les gémissements de l'orgue, les plaintes du prophète, les douleurs de Sion, la désolante histoire de Jérusalem, toute cette épopée solennelle des .jours saints courait comme un son vide et prolongé sous les nefs de la basilique, et ne trouvait que de s cœurs froids, comme les simulacres sans nombre, assis sur les tombeaux voisins.
Parfois, jo croyais me promener à la Bourse de Paris, quand la hausse ou la baisse arrache à la foule des murmures, des cris, des acclamations. À chaque instant une famille anglaise faisait irruption dans la grande nef; vieillards, enfants, dandys, généraux et colonels en uniforme, dames et demoiselles, grooms chargés de pelisses; ils se jetaient tous dans les mains de leurs compatriotes avec>des éclats de rire et de joie, des fracas de bottes, des sifflements gutturaux, des explosions d'amitié britannique, comme on n'en a jamais entendus dans leurs rencontres à Hyde-Park. Chaleureuse influence du ciel du midi ! les dames s'asseyaient sur les pliants, en tournant le dos à l'autel; les gentilshommes se renversaient nonchalamment sur l'orteil d'un ange, sur la griffe d'un lion ou-le cordon saillant d'un pilastre, commesur unsopba de boudoir et causaient avec tout le fracas du club, ou lisaient les gazettes du jour, sans se douter que Jérémie se lamentât dans la chapelle du chœur. On aurait dit que tout l'état-major de l'armée anglaise s'était fait un impie devoir devenir insulter au culte catholique, dans la capitale de la chrétienté, le jour même du vendredi saint. C'était un torrent d'épaulettes et de plumes de coq qui
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routait de l'autel au bénitier, et remontait encore, et se mêlait à des Ilots de pèlerins, de prêtres destitués, de moines échappés du couvent. Si l'on eût demandé à quelque âme candide, Saint-Pierre appar tien t-ii au papoV elle aurait répondu : Non, aux Anglais. Comprenez-vous le bonheur de ces huguenots qui envahissent la basilique, y tiennent garnison comme dans une colonie, et couvrent de leurs cris la voix de l'orgue, la voix du choriste, les gémissements du prophète- roi ?
Quel vendredi saint! quelle semaine sainte- 1 je n'ai rien vu, dans ma vie, de plus étrange. Je cherchai dans l'armée qui remplissait l'église, un seul visage qui parût affecté de cette étrange profanation; toutes les figures rayonnaient de joie; toutes jetaient des nullités à l'air, toutes les oreilles paraissaient fermées à la cérémonie; c'était un délire universel : la promenade ondulait, comme aux Tuileries, sur douze sillons tracés ; pourtant la soirée était belle, au dehors, à la villa Borghèso, à Monle-Pincio, ou même sur la place de Saint-Pierre; mais la fashion tenait à honneur de s'étouffer dans l'église, ot d'écraser sous le poids de l'orgueil britannique, les superstitions papistes du vendredi saint. Enlinje découvris un étranger dont la pensée s'associait à la mienne ; il était appuyé contre un pilastre, les yeux dévotement .tournés vers la chapelle, et pâle, abattu, désenchanté : je le reconnus; c'est un homme do bien et de foi ; sou nom latin a ûguro avec un certain éclat parmi les noms des législateurs de la Restauration. Lui aussi était venu, dans toute la candeur de ses rêves catholiques, assister, en pèlerin, aux offices de la semaine sainte; que voyait-il? un raout anglais, dans la plus belle et la plus vaste salle de l'uni-
DlïtiIOCI D,
LE VATICAN, itfi
vers : la désolation de mon noble compatriote sa trahissait dans tous ses mouvements ; il ressemblait à un hommo qui vient do perdre sa suprême illusion, et qui désespéra de tout. Mes yeux se rencontrèrent avec les siens, au moment où le dernier verset du Benediclus tombait comme un anathème sur cette multitude folle et désœuvrée; et je l'entendis répéter avec un sourire amer : Mon Dieu, illuminez ceux qui sont assis dans les ténèbres, et à l'ombre de la mort, et conduisez leurs pas dans le sentier de la paix (i).
La mer, dans un jour de tempête, est moins bruyante, sous les falaises de Douvres, que cette foule orageuse, protestante, lorsque le dernier son de l'orgue expire avec le dernierverset dans la chapelle du chœur; toute l'Angleterre aristocratique couvre l'escalier immense de l'église, et s'éparpille à droite et à gauche vers les colonnades, où mille . équipages stationnent et attendentles opulents étrangers. Insensiblement, la basilique se fait déserte et silencieuse; les prêtres regagnent la sacristie ; les pèlerins circulent avec liberté, fout leurs stations pieuses, baisent les pieds de la statue de saint Pierre, et les essuient après avec leurs fronts. Le recueillement arrive quand l'ofûce est terminé; la foulo n'était venue que pour troubler la cérémonie , sous préteste de la voir : plus de cérémonie, plus d'Angleterre. Le scandale est renvoyé au lendemain; trêve est donnée à Dieu pour vingt-quatre heures; l'ambassadeur britannique lui fait ce doux loisir. Au reste l'office du lendemain ne se célèbre qu'avant midi; l'aristocratie voyageuse dort encore dans ses hôtels du Corso,
(l) (HuniiNait hi) jai in ttmbtii et in umfiril morfit sedenl, elc.
de la place du Peuple, de la place d'Espagne. La cérémonie du lumen Christi et de l'eau pascale n'attire qu'un petit nombre do curieux et point de dévots ; le clergé la mène lestement : on bénit aux fonts baptismaux de grands bouquets de Heurs. J'en demandai un à l'abbé qui les garde, il me le refusa; je lui montrai cinq franes, il mo le vendit. Une procession assez peu décente accompagne le cierge pascal de la chapelle baptismale au chœur, là où va se célébrer la messe du samedi saint : tout cela est froid, et d'une physionomie cou tu micro et indolcnfe. C'est 1 un drame qui se dénoue sans bruit, sans intérêt. Ce feu nouveau qui vient de se rallumerau phosphore chrétien, est pâle comme une flamme qui va s'éteindre. On dirait que Dieu s'en va, que la religion meurt, que la grande basili- ' que de marbre n'est que la pompeuse tombe où le dernier pape s'apprête à inhumer le catholicisme agonisant. Je suivais les prières de la messe avec une inquiétude dont je n'aurais pu me rendre compte ; j'attendais lo Gloria in eaxelsis, ce chant d'exaltation qui dit à l'Eglise de rejeter le linceul de la semaine sainte, et de reprendre la robe de l'épouse : avant qu'il fût entonné, je courus sous la colonnade extérieure pour assister au réveil de Borne. La place était inondée de pauvres villageois, bariolés de costumes aux mille couleurs : ils attendaient aussi quelque chose qui allait se passer dans l'air. La ville était silencieuse ; le soleil, couvert de nuages gris ; à ma gauche, le Vatican ressemblait à un palais désert, à un sépulcre babylonien. Tout à coup la porte de la basilique s'ouvre, et le Gloria in excelsis éclate avec le mugissement de l'orgue dans la chapelle du chœur. Aussitôt la cloche do Saint- Tierre donne le branle à toutes les cloches do la ville
sainte; les gardes pontificaux arborent le gonfanonau grand escalier de la colonnade ; l'artillerie du château Saint-Ange salue le drapeau vénéré : le peuple tombe à genoux et prie. Ce moment est court, mais bien beau : c'est la résurrection de Rome catholique; et la semaine sainte n'aurait-elle que ce moment à offrir au pèlerin, ce serait assez pour ne pas regretter le voyage. C'est encore un beau spcctaclo le lendemain, lorsque le pape, seul debout sur cent mille chrétiens agenouillés, donne sa bénédiction à la ville et au monde. Cela vaut mieux que la Luminara et la Girandola, divertissements de bruit, do feux follets, de fumée sulfureuse; hochets brillants qu'on jette au peuple de la moderne Home, qui ne demande aujourd'hui au César du Vatican que des feux d'artificeet du pain. ■ ■
Deux moments dans une semaine, c'est pourtant bien peu; car je ne prends ici dans les choses du culte que la plus simple et la plus majestueuse expression de leur poésie, que leur chasto et secret parfum, leur intimité touchante, révélée à bien peu d'élus, inaperçue pour la foule. Le reste est si pompeux que je ne l'ai point vu; j'étais ébloui, j'ai fermé les yeux. Le pape m'a paru sublime, lorsqu'il s'est montré au balcon de Saint-Pierre, abrité du soleil par un âai3 de toile. Je n'ai pas osé lever mon regard sur lui, lorsqu'on le portait en triomphe sous les éventails déplumes de paon, avec un grand concours de cardinaux dorés et de brillants hommes d'armes. J'aime mieux la grave mélopée hébraïque des Lamentations que le Miserere de la chapelle Sixtiue; les soprani mo fout pitié. Je n'ai jamais compris la gloire que retire la religion à dresser dans une basse-cour ces scandaleux artistes. Je
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trouve assez étrange le scrupule religieux qui interdit aux femmes le chant du Miserere, pour l'abandonner exclusivement à des hommes quine le sont pas. Il est bien triste de penser que le culte romain, avec tous ses trésors de poésie, cherche son profit dans le scandale et les colifichets : il est vrai que cent mille étrangers accourent de partout pour assister aux fêtes profanes de la semaine sainte, et qu'ils resteraient chez eux, si l'on supprimait le Miserere, les soprani, les plumes de paon, les lansquenets, le feu d'artifice et la Luminara ; Jérémie chanterait dans le désert, et Rome pleurerait comme Jérusalem, Cela est très-vrai, selon les calculs d'administration locale; mais on doit toujours déplorer cette nécessité qui associe les mystères de la foi aux spéculations du négoce : car c'est ainsi qu'on arrive à la dernière semaine do la religion.
11 y avait un Vatican aussi là-bas, de l'autre côté du Tibre, Rome chrétienne ne s'en souvient plus. Il y avait un palais qui donnait son nom à la colline; un palais de marbre, tout rempli de statues, tout étincelant de mosaïques, tout illustré de fresques : c'était le Vatican des Césars. Ases pieds se déroulait aussi une place ombragée d'une forêt de colonnes, avec beaucoup d'obélisques et de fontaines. L'éternité ne semblait pas avoir assez de temps pour jeter bas ce palais, ces colonnes, ces obélisques. En sortant .de SamUPierre, j'ai couru à ce mont Palatin, le palais est devenu ruine;j'ai cherché la ruine, elle n'existo plus. Au bas, j'ai cherché leForum aux cent temples; c'est coinmo un grand chemin planté d'arbres rabougris eteouvert d'une poussière grisâtre. Ce sont les monuments tombés en dissolution qui ont fait cette poussière ; il y en
a trente pieds de profondeur, tant elle est amoncelée! Par intervalles, on a creusé des espèces de puits au fond desquels on aperçoit l'antique voie triomphale. Que de couches de terre sur cette voie! ça et là deux ou trois colonnes sont restées dehout, comme quelques soldats survivent à une armée détruite, pour annoncer le désastre à ceux qui ne voudraient pas y ajouter foi. Eh bien ! après l'office de la semaine sainte, après le Miserere de la chapelle Sixtine, après l'invasion anglaise an Vatican, si l'on vient traîner sa mélancolie an Forum, il semble que le temps n'est pas loin où. la ruine chrétienne servira de pendant à la ruine impériale, où l'on cherchera Saint-Pierre Sur le Vatican, comme on cherche Jupiter sur le Palatin; qneDieuct les dieux fassent mentir ce présage! Quel malheur pour moi si je disais vrai ! Hélas ! j'ai déjà vu des compatriotes de lordElgin qui brisaient à coups de marteau les colonnes extérieures du Fanthéon, et le peuple romain, qui vend des légumes sur cette place, les regardaitfairo et riait. Le culte de la religion et des arts a fleuri dix-huit siècles à Home; les portes de l'enfer auraient-elles enfin prévalu contre lui? L'avenir repondraà nos enfants, et peut-être à nous.
Il n'y a plus de peuple romain, dans le sens antique de ce mot. La politique des papes a dépaysé le Romain dans Rome: elle a mis le Gampiduglio sur le Capitole et le Campo- Vaccino sur le Forum. Fresque toutes les -vieilles ct.célèhres dénominations ont disparu; celles qui subsistentencore forment un contre-sens avec la localité qu'elles désignent. C'est partout' la même difl'érence relative qui existe entre le latin et l'italien, Sainte -Marie-Majeure et le Panthéon, un consul et un cardinal, le conclave et le sénat.
Un soir, je me promenais dans cette calme ruo Saint- Théodore qui commence au Forum et conduit à l'arc de Janus. J'étais an pied du Talatin; l'Aventin n'éîait pas
éloigné. J'arrêtai un Romain au passage, et je le priai de rn'indiquer le mont Avcutin. L'Italien me regarda en répétant, monte Aventino de l'air d'un homme qui cherche dans ses souvenirs; puis il sourit, secoua la tète et me dit que le mont Avcutin n'existait pas, et que je voulais sans doute parler de monte Tcsiaccio ou monte Pincio. J'insistai, il rue salua poliment et me quitta.
Je m'approchai d'un vieillard qui était assis sur un banc de pierre devant Ja petite église Saint-Théodore : il paraissait le doyen do la région Palatine. Je lui fis la même question ; il me pria de répéter le mot Aventino.
—Ah! monte Palatino, me dit-il, le voilà, eu me désignant les jardins Farnèse.
— Non, non, rôpliquai-je, monte Aventino.
Il m'afllrma que je mo trompais, et qu'il n'y avait point de mout Aventin à Rome. Je bornai là mes questions. Peut-être aurais-jo toujours obtenu les mêmes réponses au pied de ce mont populaire, si célèbre dans les fastes de la république. Ainsi le peuple de lïome se souvient du mont 'Palatin, le montdes patriciens et des empereurs. Il a oublié l'Aven tin, cette colline qui lui fut sacréo, cette citadelle où il dictait ses lois aux consuls et au sénat par l'organe de ses tribuns.
J'ai vu quelquefois le peuple de Rome assemblé sur la place Montanara, le dimanche: c'est là qu'il tient ses comices : il est fort gai, sous ses haillons; il rit, il chante, il est heureux. Là un grand nombre de citoyens romains se rasent mutuellement, en plein air, et suspendent le linge de leur toilette aui murailles du théâtre de Marcellus; ils sont au pied du Oapitolo et du Palatin; ils sont assis sur les ruines du Proscenium où Princeps, joueur de
flûte, s'inclinait devant les applaudissements de la noblesse romaine et de l'empereur. Tout cela ne les touche guère : ces pierres sont mortes pour eux. Des masures lézardées sont greffées sur le théâtre impérial, comme des parasites sur le vigoureux troned'un chêne émondé; aux lucarnes flottent des haillons et s'allongent des têtes sibyllines, qui regardent passer le rasoir de main en main, à l'assemblée du peuple-roi. La toilette finie, les plus opulents jettent avec fierté sur leurs épaules le manteau séculaire, meuble de famille, qui, de pièce en pièce, remonte ù la toge ; ils sourient à la beauté de leur ciel ; ils respirent avec délices l'air frais qui vient du Tihre voisin ; Us passent sur le sol où s'éleva la porte triomphale des murs de Servius, et vont s'agenouiller dévotement à l'église de Sainte-Mario du Portique ou de Sainte-Marie de la Consolation.
C'est un peuple fort répulsif au travail, et, sur ce point, il n'a pas dégénéré dos républicains, ses aïeux. Malheureusement il ne lui est plus donné do désigner la nation du monde qui aura l'honneur de le nourrir. Les magnifiques greniers, où s'entassait le blé de la Sicile, n'existent que par fragments sur la carte de marbre incrustée à l'escalier capitolin. Aussi ce bon peuple a pris bravement son parti; il no fait rien, et trouve le secret de ne pas mourir de faim. Il est vrai qu'il se contente de peu, comme lo rat d'Horace, contcntws parvo : la friture le sauve; si la friture n'existait pas, le pape entendrait rugir l'émeute, l'A Yen tin serait retrouvé, la religion périrait peut-être : à quoi tiennent les grandes choses I Lo lazzarone romain qui veut manger, ne perd pas son temps à lire l'apologue d' Agrippa; il allonge la main à la porte d'un cardinal.
Trois baïoques suffisent à la générosité du cardinal et an besoin do l'indigent. Le lazzarone court mFrigittore, et il achète son dîner. Repu, il s'abreuve à la première fontaine, les fontaines no manquent pas ; Trevi désaltérerait l'univers. Après, il se donne un doux sommeil, une sieste voluptueuse, sur une couche de briques dans le palais des Césars.
Le Frigittore est le sauveur de Rome; il mérite une statue au Capitole. Aussi la reconnaissance du peuple entoure éternellement l'autel du Frigillore; c'est un concert d'hommes et de bénédictions. Le peuple romain a cessé d'être ingrat aujourd'hui, il environne d'amour ceux qui se dévouent à son bonheur. Si Camille et Seipion, au lieu do vaincre Brennus et Annibal, s'étaient fails frigittori au Forum, ils ne seraient pas morts en exil. Un de ces cuisiniers de carrefours a porté si haut, dans Rome, l'art de la friture populaire, qu'il a mérité le nom de grand; c'est la ville étemelle qui le lui a décerné. Son échoppe s'élève sur une potite place dont j'ai oublié le nom, mais que je puis signaler aisément aux voyageurs; elle est voisine de Iluon Gouerno et de la Piazza Madama. Cette merveilleuse échoppe est toute tapissée de sonnets dédiés al gran frigittore; c'est le panthéon de la friture; j'ai lu ces sonnets, et je les préfère à ceux de Pétrarque. Tous les poètes de Rome ont concouru à cette poésie monumentale; aussi chaque pièce est empreinte d'un caractère particulier de composition. Jamais roi n'a été loué comme le gran frigittore : on a épuisé en son honneur toutes les formules de l'enthousiasme. Quelquefois des improvisateurs passent et achètent du poisson frit qu'ils mangent sur place; et quand ils sont rassasiés, ils lan-
cent au gran frigittore une nuée de sonnets inédits, qui sont recueillis pieusement et placardés, en lettres manuscrites, sur les autels fumants du dieu nourricier. La lecture de ces sonnets donne de l'appétit; quand on en a lu quelques-uns, il est impossible de passer outre sans goûter le poisson du gran frigittore. Un matin, j'en ai déjeuné; j'ai compris alors l'enthousiasme populaire, et, à mon tour, j'ai composé un sonnet que le gran frigittore a daigné accueillir, et qui s'est noyé bientôt dans i'océan poétique de ce temple oléagineux. Cet artiste n'a point de rivaux : il est roi ; mais les frigittori subalternes sont très-nombreux; ils parfument les rues populeuses qui avoisinent le pont Saint-Ange; leur feu brûle éternellement; les femmes des frigittori ont continué les vestales; c'est la seule institution de Numa Pompiîius qui n'ait pas dépéri.
Comme il est fort aisé d'aborder ces restaurants si économiques et qu'ils suffisent à la sobriété du peuple, le peuple, ainsi que je l'ai dit, travaille peu, ou môme il no travaille pas. L'étranger, habitué au fracas industriel de nos rues civilisées, s'étonne, à chaque pas, de ce silence tumulaire qui règne dans les quartiers indigents deJÀomc. Le seul Corso laisse apercevoir quelques velléités de commerce. Aussi je détestais le Corso. On ne se croit plus à Rome, lorsqu'onpeut lire sur une enseigne : Madame Desprez, marchande de modes de Paris. Je cherchai longtemps un chantier pour voir le peuple romain au travail. Enfin je trouvai le forum; là, quelques centaines d'ouvriers faisaient le semblant de travailler aux fouilles. Si les aïeux "avaient mis autant de nonchalance à bâtir les monuments que les neveux en mettent à découvrir leurs ruines, le
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Goliséo n'aurait pas dépassé l'entresol. Bien déplaisant à voir comme cette lente procession do travailleurs qui brouettent la terro do la nia Sacra, pour mettre à nu le chemin triomphal qui menait au Capitule. Ces ouvriers ont une gravité consulaire; la plupart travaillent drapés de manteaux ou de carricks à trois collets; ils défilent majestueusement devant l'arc de Septime Sévère, le temple do la Concorde, la colonne de Fhocas, la basilique. d'Antonin et Faustine, les temples de là Paix et de Vénus et Rome, l'arc do Titus, et vont jeter la terre de déblaiement derrière l'arc de Constantin, où lèvent la disperse dans la campagne voisine, la fait tourbillonner dans le goufîre béant dn Cotisée, et la renvoie aux mêmes lieux d'où les travailleurs l'ont enlevée à force do bras.
Les siècles et les barbares ont amoncelé tant de poussière sur ce vénérable Forum, qu'on aperçoit en quelques endroits le sol de la via Sacra comme an fond d'un puits. Cela n'étonne point, lorsqu'on songe que l'immense palais des Césars à quarante colonnades s'est fondu ert atomes do sable, et a nivelé, pour ainsi dire, le forum moderne au Capitolo. Je me suis précipité de la roche Tarpéieune sans m'en douter; c'est le Forum, aujourd'hui, qui se précipite surla roche Tarpéienne. Tour débarrasser la promenade habituelle d'Horaco do ces couches- do ruines pilées, il faudra beaucoup de travail et d'argent ; deux choses difficiles àoblcnir de la classe ouvrière et du munieipium romain. D'ailleurs, à chaque instant, l'œuvre du déblaiement est interrompue; indépendamment du dimanche, jour de repos incontestable, une énorme quantité do saints, de martyrs et de confesseurs, suspendent les brouettes et les pelles anx arbres étiques du Campa-
Vaccina, J'allais tous les jours aux fouilles, dans l'espoir d'assister à l'heureuse inhumation de quelque statue do Praxitèles, et je trouvais bion souvent le chantier désert. Je m'informais du motif de la cessation des travaux : le motif, c'était saint Marc ou saint Clet, ou l'invention de la sainte Croix, saint Augustin ou saint Jean-Porte- Latiuc, ou les Rogations.
Dans la semaine de Home il y a toujours cinq ou six dimanches. Los pauvres ouvriers ne s'en plaignent pas, au contraire ils bénissent une religion qui légitime et sanctifie leur paresse : les au raô îles sout toujours là, et les frigittori aussi. Quelquefois uno lîomainc en baillons, traînant à la remorque deux enfants affamés, traverse le Forum un jour de fête, pour aller savourer une messe & l'Ara Cœli, ou à Sainte -Françoise, ou à Saint-Luc, ou à Saint-Joseph, à coté des trois colonnes do Jupiter Tonnant : sur sa route ello rencontre un étranger qui médite sur la chute des empires, tout à coup elle s'improvise mendiante et lui demande la charité dans cette langue italienne inventée pour l'aumône et pour l'amour; les étrangers sont toujours charitables an forum; ils éprouvent du bonheur à donner une baïoque à une descendante de Tullic, de Virginie, de Cornôlie, qui meurt de faim. Les indigents le savent; pendant que nous étudions leurs mœurs, eux étudient les nôtres : la générosité du voyageur fait vivre, à Home, plus de mendiants que la fouille du Forum.
Do niûmo que sur cette poussière do ruines s'élèvent encore çà et là de grands et majestueux débris, au-dessus de cette population dégénérée, se montrent des hommes qui méritent le nom de Romains. Je no crois pas qu'en
aucune autre -ville on puisse rencontrer un plus grand n'ombre do savants, mais de savants qui soient instruits, chose rare ! Les jeunes gens de la bourgeoisie éclairée et de la noblesse sont voués à l'étude avec une ardeur qui fait bien augurer de l'avenir; le clergé renferme dans son sein des hommes d'un mérite éminent et doués de ces qualités brillantes qu'on est étonné de trouver dans une sacristie, lorsqu'on arrive avec certains préjugés que le clergé de la Restauration a légitimés parmi nous.
J'ai retrouvé au Vatican la science, l'esprit, l'atticisme, les belles et antiques manières, la noble latinité du siècle d'Auguste, et, par dessus tout, cette tolérance de la vieille liome qui associait à ses dieux et à son culte tous les dieux et tous les cultes étrangers. Si le fanatisme religieux existe encore dans la politique papale, on peut dire qu'il est éteint dans les hommes et dans les mœurs.
La première fois que j'entrai aux galeries du Vatican, je fus abordé par un ciecronc officiel du palais, qui mit son érudition à mon service. Je n'aime pas les ciceroni, je m'en suis toujours affranchi, je les ai même souvent payés pouj ne pas les subir ; ils ont une banalité de propos fluides qui me glace et me fait mal. En entrant à Rome, je pouvais me flatter de connaître cette ville comme si je l'eusse habitée pendant vingt ans; j'aurais défié tous les ciceroni du pays: celui du Vatican était pourtant inévitable, puisqu'il sert de surveillant à l'étranger, par ordonnance du cardinal gouverneur. Je me résignai donc ft supporter son répertoire officiel de démonstrations. Nous traversions rapidement l'immense corridor, toujours désert, qui conduit aux salles, lorsque je m'aperçus que co corridor si dédaigné, était lui-même un magnifique mu-
sée tumulaïrc, et que ses deux murailles étaient toutes . couvertes do pieux emblèmes, de peintures naïves, do touchantes épitaphes, mais avec une profusion -vraiment étonnante. Par intervalles, je lisais sur les corniches cotte inscription : Monumenta Vêttrwn ckristianorum.
« — Excusez-moi, dis-je à mon guide, je voudrais m'arrêter ici quelques minutes, est-ce qu'on ne s'arrête pas ici ordinairement ?
— Non, Monsieur, me répondit-il; les étrangers ne font pas attention à ces murailles, »
Il accompagna ces mots d'un sourire plein de finesse et d'esprit.
«— Mais ces murailles, lui dis-je, sont fort curieuses, il me semble.
— n faudrait une vie entière, Monsieur, pour les examiner comme il faut; aussi personne ne les regarde.
— Mais vous, pourquoi ne les désignez-vous pas aux étrangers ?
— Tous les voyagours sont pressés de courir aux statues et aux tableaux, et je me garde bien de les contrarier : les voyageurs n'ont pas de temps à perdre, à ce qu'ils disent toujours; je connais leurs goûts, n
De primo abord, ce cicérone, sans doute sorti des classes inférieures, me parut avoir un fonds d'esprit à lui. Aux explications du métier, il continua de mêler beaucoup de réflexions ingénieuses, qui certainement n'étaient pas dans son répertoire habituel, puisqu'elles servaient de réponses soudaines aux demandes inattendues que je lui faisais subir. Au bout de quelques heures de visite, cet homme m'avait inspiré le plus vif intérêt : nous cau-
sions histoire et je m'instruisais à ses leçons comme un écolier devant son maître.
« — Do quel pays eles-vous? loi demandai -je.
— Je suis né là, me dit-il, on me désignant du haut du Belvédère la rue Borgo Nuovo.
— Alors, vous êtes Romain ?
— Oui, je suis Romain.
— Où avez-vous appris l'histoire ?
— Ici, devant ces statues et ces tableaux.
— Ce sont d'excellents maîtres.
— Je n'en ai jamais connu d'autres.
— Mais la philosophie de l'histoire, qui vous l'a enseignée?
— Ma pensée.
— Avant de vous remercier, vous me permettrez de vous faire une dernière question. Nous venons de beaucoup parler des empereurs : quel est de tous celui que vous préférez?
— C'est Adrien : il n'a manqué à ce grand homme que l'illumination de l'Évangile ; il a mis en pratique une morale aussi parfaite qu'un païen pouvait l'avoir; il a promulgué des lois chrétiennes à force d'être sages ; ses fautes appartiennent à son époque, ses vertus sont à lui. Ha aimé Rome comme une épouse, et les Romains comme ses enfants. Adrien a plus fait pour cette noble ville quo tous les Antonins ensemble; il a voyagé sept ans et partout; de chaque port de mer il envoyait à Rome des vaisseaux chargés de richesses : sa villa impériale est un inépuisable cimetière de trésors. Le Vatican est plein de la gioiro de deux hommes : Pie VII et Adrien.
En sortant du Vatican, j'écrivis cette réponse; elle me
consolait du vieillard qui n'avait jamais entendu parler du mont Aventin. Ce cicérone devint pour moi le représentant d'une classe de Romains, tout à fait distincte de ce peuple oisif, indolent et malheureux, qu'on rencontre sur les places. Plus tard, je me suis introduit dans le séminaire du Vatican; là, j'ai trouvé do jeunes professeurs, qui m'ont parlé de Rome dans la langue de Virgile et de Quinlilien. Ce fut un beau jour pour moi : nous étions dans la salle des archives; par la croisée ouverte, je voyais le calme jardin du séminaire, avec sa fontaine agreste et ses berceaux d'orangers. La basilique de Saint-Pierre me montrait un de ses flancs prodigieux comme une montagne sculptée; loululu poésie delà ville éternelle entrait à flots dans cette galerie, où ces jeunes Romains, gens togata, me faisaient de délicieux entretiens. Je n'aurai jamais de plus magnifique illusion ; tout, jusqu'au costume de mes savants interlocuteurs, était de l'antique le plus pur. Home fut un instant rajeunie, à mes yeux, de dix-huit siècles ; je la retrouvai morte le soir sur la place du gran frigittoro et au Corso, devant la boutique de madame Desprez, marchande de modes de Paris.
Respect éternel à cette noble ville, qui fut l'univers : respect à ses ruines, à son fleuve, à ses monuments, à sa poussière! c'est toujours la ville par excellence, Urbt; aujourd'hui, comme autrefois, elle a mérité la triple couronne qu'elle porte, dans ses nouvelles armes; le blason catholique lui a donné la tiare, emblème do trois existences sublimes, réunies dans le corps d'une seule cité. L'âge antique, le moyen êge, l'âge moderne, brillent encore sur elle, et d'un éclat sans rival. Rome est une médaille immense frappée ans coins de tous les consuls, de tous les empereurs, de tous les papes ; elle a pour cordon le mur Aurélien : l'histoire, la philosophie, la politique, sont là, vivantes sur cette terre morte* avec leurs
éternelles leçons. Respect à ce vaste cimetière dont le silence retentit dans tout l'univers !
Après un drame de sérieuse émotion, l'esprit aime à so reporter sur les choses gaies de la vie; c'est même un besoin pour beaucoup de gens. A Home le comique abonde, et c'est fort heureux, je crois. Il n'est pas de Tille où le côté grave des choses soit le plus voisin dueôté bouffon: si cela n'était pas ainsi, on y serait assiégé de cette mélancolie qui n'est pas la friande de Montaigne, mais la mélancolie qui serre le cœur. Un jour, je m'en revenais du camp prétorien, vaste ruine, perdue dans les vignes et les brousailles, et si bien perdue, que je ne pus la trouver. D'une petite éminence, vers la porte Colline, je me prouvai que je voyais le champ funéraire des vestales; ensuite, un paysan lettré me prouva que je voyais le tombeau des Horaces, [et mo demanda vingt-deux sous. J'avais subi dans cette course beaucoup de désappointements; je n'en étais pas fâché. Le ciel était gris, la lumière romaine éteinte; la chahie du mont Soractc bordait le mélancolique horizon comme d'un vaste crêpe de deuil; la campagne se déroulait, avec sa monotonie lugubre, jusqu'à la tour de Cecilia Metella, se hérissant par intervalles de ses aqueducs brisés, de ses cirques en ruine, de tous ses monuments dévastés qui n'ont plus de forme, plus d'ombrages, plus de nom; toujours marchant au hasard, pourvoir des débris mystérieux, des voûtes écroulées, des colonnes enfouies; toutes ces pages d'histoire 'pétrifiées, qui pour moi ont plus de sens, de vie, d'éloquence, que les pages de Tacite et de Cicéron, j'arrivai au cirque d'Antouin.
J'aperçus à quelques pas de là, deux paysans qui creu-
aaieat la terre, et trois hommes que je supposai Anglais, parce qu'ils avaient des gants glacés et un habit noir : les Anglais sont les seuls voyageurs qui visitent les ruines en costume de bal. Avec mon indiscrétion de Français, j'eus la fantaisie de me mêler à ce groupe; j'étais bien aise d'ailleurs de trouver des créatures vivantes dans cotte solitude, où tout me parlait de la mort. Jo saluai les Anglais, qui ne me rendirent pas mon salut, parce qu'ils étaient absorbés par do graves méditations sur la grandeur et la décadence de l'empire romain. Les deux paysans qui fouillaient la terre parurent contrariés de ma venue, je n'y fis pas attention. Ils travaillaient avec lenteur, et ils tamisaient chaque boisseau do poussière, pour on extraire des parcelles de reliques. Les Anglais laissaient tomber de leurs lèvres des mots qui avaient une peine infinie à se foire italiens, des mots d'encouragement aux travailleurs. Je compris que j'avais devant moi des savants occupés d'une fouille, et je m'assis sur l'herbe pour suivre les progrès de cette poétiquo exploitation. La fouillo fut heureuse; je fus ému, en voyant sortir du. sein de la terre qui les couvrait depuis vingt siècles, deux amphores brisées, un dieu pénato en terre cuite, un trépied de fer, rongé d'une précieuse rouille, un casque bosselé, et Pavant-bras d'une statue d'enfant. A chaque trouvaille, les savants anglais laissaient éclater une joie grave et méthodique : ils faisaient des dissertations sur la merveille exhumée, et prenaient exactement note sur leur album, du jour, de l'heure, du moment où leur zèle éclairé avait rendu au soleil ces saintes reliques du peuple-roi.
Nous accompagnâmes processionnellement ces antiquités jusqu'au calessino : je pris ma part do oe précieux
fardeau; je portai le dieu pénale et je le baisai avec dévotion; nous déposâmes le tout sur une couche de Coin, dans un caisson de la voiture, et ce fut avec une vive douleur, qu'au départ du calessino, je me séparai du. trésor que je ne devais plus revoir. Quel beau privilège de l'opulence! disais-je en cheminant sur la voie Appienne; voilà de l'or bien employé : avec cinq guinées, ces heureux savants, qui sont riches çontre l'usage des savants,- ont acquis un petit musée dont ils sont les parrains, et qu'ils montreront orgueilleusement à leurs compatriotes, à leurs amis, à leurs neveux. Cinq guinées, le dieu pénate en terre cuite vaut seul son pesant d'or : c'est le cas d'appliquer à celui-ci, ce que le berger de Virgile disait au Sien : Âureus esto.
Le même soir, je conversai avec un prêtre romain dans le magasin de M. Vescoraglï, le plus célèbre antiquaire de la place d'Espagne. Le magasin de M. Vescoragli est un véritable musée, un musée papal; il est peuplé de statues d'un prix fabuleux, c'est toute la mythologie en marbre. Les amateurs d'antiques viennent s'approvisionner là; M. Vescoragli n'est jamais au dépourvu; il a une collection complète de Jupiters avec modius, sans le modius, avec l'ombelle, avec la foudre, avec l'aigle, assis, debout, stator, tonnant, soucieux, souriant, Olympien, Cretois, nourri par la chèvre Amaltbée, ou buvant le nectar. Il a des "Vénus, pudiques ou non; des Vénus à la coquille, à la tortue, au dauphin; des Apollons vainqueurs de Python ou de Vénus; des Baechus grecs et indiens; un sérail de déesses ; un collège do Cupidons. La mythologie a fait Vescoragli millionnaire ; c'est le premier savant qu'elle ait enrichi. Je causai donc chez lui avec un
prêtre romain; chez Vescoragli, on ne parle qu'antiquités, tout autre conversation ne serait pas reçue, et offenserait la majesté do ses dieux.
— Vous avez donc assisté à une fouille? me disait le prêtre.
— Oui, Monsieur, aujourd'hui.
— Au Forum ?
— Non, près le cirque de CaracaUa.
— Ah I il paraît que M. de Torlonia fait travailler sur ses terres !
— Pas du tout, ce sont des Anglais qui payaient les travailleurs, et qui ont emporté les trésors.
— Des Anglais ! et qu'ont-ils trouvé?
Je fis alors l'inventaire de la fouille. Le prêtre m'ëcouta, le sourire à la houche, et me dit :
— A-t-on fouillé profondément ?
— Quatre ou cinq pieds.
— Eh ! c'est fort heureus ! trouver à cinq pieds de profondeur des trésors qui doivent en avoir cinquante pardessus la tête, dans cette localité, c'est un miracle comme le saint Évangile n'eu a pas. Mon cher monsieur, je connais vos trésors, votre dieu pénate, votre casque, votre bras d'enfant, je les ai vus, dimanche dernier, chez un de mes amis qui a une manufacture d'antiquités.
— Pas possible! monsieur l'abbé.
— Très -possible; je puis vous montrer un atelier clandestin de sculpture, où les ouvriers ne font que des bras cassés au coude, des têtes de dieux, des gorges do déesses, des pieds de satyres, des torses quin'ont appartenu à personne, des groupes d'Apollons sans bras, embrassant des