LA ÎÏORMA AU CARLO-FELICE
Tous les passagers furent exacts au rendez-vous du cartello le; Sully avait transbordé sa colonie devant le péristyle du Carlo-Felice; en tète rayonnait la tête méridionale du capitaine; il était digne de prendre part à la fête italienne; il adore la musique avec toute la passion délirante et fougueuse d'un Marseillais.
Le Carlo-Fdice est le plus beau théâtre de l'Italie, après le San-Carlo de Naples et la Scala de Milan. Ce n'est pas un théâtre provisoire comme on en bâtit quelquefois chez nous pour le drame et l'opéra; provisoire qui, d'ailleurs, est éternel. Sis colonnes cannelées de marbre blanc paient son péristyle; il est entouré de galeriesà arcades de granH d'un style sévère ; les murs n'ont d'autre ornement que d' s bas-reliefs isolés sur la frise, et représentant des ■ jeux antiques, des courses de chars. L'ensemble du monument est si grandiose, que des yeux exercés peuvent seuls en saisir les fautes, assez nombreuses, de détail. L'intérieur est admirable de majestueuse simplicité ; c'est bien là une salle de drame lyrique : point de colonnes, point d'angles, point de frises, point de corniches ; rien de heurté, de saillant, de contourné, rien de ce qui peut briser, égarer, fausser les sons de l'orchestre et de la voix. La musique court daDS l'immense ellipse, sans trouver en route une feuille d'achante qui la gêne. Six rangs superposés de loge3 s'arrondissent gracieusement, avec les contours les plus [purs elles plus déliés. La; scène est aussi vaste que celle de notre Opéra : on la dirait pavée tant elle [est travaillée avec le génie de la solidité. Les décors peuvent remonter sans se replier, tout d'une pièce, aux ■voûtes supérieures. Les escaliers de communication, les corridors, les vomitoires, sont dans les larges et belles
proportions antiques; ie foyer est délicieux, il sert souvent de salle d'harmonie et de bai. Toutes les loges ont, du côte opposé du corridor, leurs cabinets de (pilctte ou de conversation : ce sont les antichambres des loges. Le rideau d'avant-scène n'irait pas à notre goût, ce ^qui n'empêche pas qu'il no soit fort gracieux et fort amusant sous l'ennui de l'enlr'acte. Vert-Vert et l'Enlr'acte n'ont pas encore traversé le golfe de Gènes : ce rideau en tient momentanément lieu. C'est un tableau d'une dimension prodigieuse représentant l'églogue de Silène. Le vieillard chante ses hymnes divins dans une riante forêt d'Arcadie, et il a pour auditoire un cortège de nymphes, de faunes, de satyres, d'égipans et de bergers. La bucolique latine ne pouvait être traduite avec plus de charme, de fraîcheur et d'imagination.
Ce rideau se leva, et découvrit uue magnifique décoration représentant la forêt sacrée d'Erminsul. Les Italiens excellent dans les décors. Le célèbre San-Quirico a fondé une école qui possède ses secrets d'optique, de perspective, d'effets de tons et de couleurs. La Norma commençait; les druides chantaient un chœur sous l'arbre du gui de l'an neuf; c'est un chœur ravissant d'expression religieuse. Toujours Bellini vous saisit dès les premières notes, vous place sur une escarpolette musicale, et vous balance avec tant de voluptueux abandon, qu'on se laisse aller aux ondulations de cette gracieuse mélodie, comme aux vagues molles du golfe voisin. Aucune secousse ne fait bondir l'orchestre; c'est un fleuve de noies limpides, d'accords suaves qui coulé avec un divin murmure de voix aériennes et de timbre d'or. Bellini donne à la volupté «ne teinte de mélancolie, à la
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douleur un parfum de sérénité; on a dos larmes pour ses larmes, et encore des.laruiespour ses joies. Ce soir-là, je descendais d'un bâtiment; j'avais à 1'cpiderme du cceur le froissement du roulis, ce malaise qu'on rapporte toujours de la mer. Quel baume qu'une pareille musique pour les organisations nerveuses qui ont adopté les musiciens pour leurs médecins ! Le balancement de la céleste harmonie me fit oublier la tribulation du tangage : c'était la gondole vénitienne après les secousses de la berline des Apennins.
A peine l'ai-je entrevue, la Norma. Je n'ai pu que l'embrasser au vol, dans un relais de voyage ; mais la verraisr je cent fois, comme j'ai vu Robert, jamais les impressions qui m'attendent n'égaleront, toules ensemble, les délices de cette première représentation au Carlo- l'elice. Madame Schùtz jouait la Norma; je l'avais entendue à l'Ûdéon et, je crois aussi, aux Italiens, sous le règne de Pasta. Depuis, elle a bien grandi détalent; c'est une ùme pleine d'intelligence et de feu : sa belle voix est bien posée, bien fraîche, sûre de tous ses effets dans ses élans d'audace. Elle ravit le théâtre avec la touchante eavatine: Costa Diva! Les loges même avaient fait silence; au parterre, toules les poitrines s'inclinaient en avant vers l'actrice qui chantait; par intervalles, il s'en exhalait un vaporeux murmura d'admiration impatiente. Le ebant Uni, l'enthousiasme italien éclata sous toutes les formes d'expression ; il j eut des cris d'extase, des soupirs étouffés, des roucoulements de joie, des prières d'actions de grâces à mains jointes, des tonnerres sans fin d'applaudissements. C'était un faisceau de reconnaissance que le'parterre envoyait à Bcliini, à l'actrice, à l'orchestre. Heureux le peuple qui