LE3 NUITS ITALIENNES
heur du peuple antique éclate aux yeux dans un amphithéâtre; on s'abandonne à croire qu'un peuple auquel le dospotisine faisait de pareils dons, avait peut-être gagné le seul genre de bien-être qui soit dans la destin des classes infimes. Avec cette vie toute d'émotions, cette vie toute pleine do voluptés de son choix, ce peuple trouvait à peine le loisir du sommeil; il travaillait peu ou point ; à quoi lui auraient servi les bénéfices du labeur ?
Toutes ses fantaisies, tous sescapriccs, tous ses besoins, avaient été prévus généreusement, depuis les fêtes de la naumachie jusqu'aux délices des bains do marbre.
Une seule génération a été plus heureuse, celle qui vécut sous les deux Antonins catholiques, Léon X et Sixte- Quint, celle qui abjura dans un culto nouveau le goût des spectacles sanglants, et ne perdit rien pourtant do ses plaisirs populaires. La procession avait purifié la théorie. - Michel-Ange fit oublier Zénodore, Raphaël fut un plus grand peintre qu'Amulics, les fresques de la chapelle Sixtine effacèrent les folles arabesques du palais dos Césars ; la basilique de Saint-Pierre éclipsa la basilique de Trajàn, le Panthéon se fit coupole et monta vers lea nues comme un aérostat.
Ainsi à cette grande famille romaine qui fut toujours le peuple artiste, bien mieux que lo peuple-roi, ont été donnés les jours les plas beaux qui aient lui sur cetto pauvre terré ruisselante de sang et de larmes ; ces jours de joie grande et pure où chaque soleil, en se levant, éclairait quelque nouvelle magnificence scellée do la louve ou de la tiare, quelque joyau sublime dont la foule s'emparait avec un délire d'amour, une passion intelligente, tels qu'on n'en a plus vu éclater depuis.
Dans l'ornière civilisée où l'Europe s'en va, on peut rencontrer encore l'exaltation dos victoires, ou la joie austère et pacifique des intérêts matériels ; mais cette communauté d'enthousiasme pour les triomphas des arts, cet échange continuel de dons et do reconnaissance entre un peuple et s>on souverain, ce trépignement d'ivresse qui ébranlait un empire à l'apparition d'une statue, d'une colonnade, d'un tableau, d'un .monument, voilà ce qu'où ne verra plus !
Le bonheur revicndra-t-il au peuple avec la sécheresse de l'athéisme industriel ? L'ayenir jugera.
Ce glorieux hymne des morts, c'est l'amphithéâtre romain qui le chante de toutes ses bouches ; hymne qui tourbillonne incessamment, et que le voyageur écoute la nuit pour le traduire le lendemain dans uno langue indigne Histoire, éloquence, philosophie, tout est dans cet amphithéâtre labouré par les siècles ; chaque grain de poussière est une lettre de ce livre immense qui parle de tout, qui livre au présent la monumentale leçon du passé. Le sage qui vient s'asseoir sur ces gradins, comme un écolier pour eutendro la morale du maître, et qui s'est entretenu toute une nuit avec les générations mortes, ne rentre au monde réel qu'avec une sorte de découragement.
Si les beaux-arts, se dit-il, sont les plus actifs véhicules de la civilisation, qu'a-t-il donc gagné au contact éternel des beaux-arts ce peupla arlèslon qui depuis quinze siècles dort sur un lit romain ?
En vérité, il y a de quoi désespérer de tout I Si les grandes choses matérielles qui portent avec elles tant d'idées intimes, si les merveilles du génie, loin d'entre-
tenir l'enthousiasme de ceux qui naissent et vivent auprès, ne sont qu*un poids de plus jeté sut leur torpeur, a quel levier d' excitation faut-il avoir recours ?
Quand lo Sarrasin eut flétri cette noble cité gauloise, et quand elle se vit vengée par le coup d'épée libérateur de Charles-Martel, Arles se remit-elle à suivre la forte impulsion que lo tiras romain lui avait donnée?
Hélas ! Arles se continua sarrasine, au lieu de redevenir romaine ; elle fit autant d'efforts pour se rapetisser qu'elle en avait fait pour grandir. Les carrières voisinoa lui oifraient des matériaux de reconstruction, mais l'indolente ville avait oublié lo chemin des carrières; avec un portique abattu qu'elle avait sous la main, elle s'improvisa paresseusement une île entière de maisons. Les colonnes, les statues, les frises qui n'étaient alors que gisantes, elle les enfouit sous trois couches de terre, et les générations nouvelles ajoutaient encore d'autres couches, sans s'informer de ce qui était dessous. On épargnait les antiquités romaines restées debout sur le sol, on leur donnait droit do cité, à condition qu'elles s'associeraient au matériel du foyer domestique, qu'elles deviendraient meuble de cuisine, arcs-boutants du logis.
Il y a quelques jours encore une échoppe ne s'adossaitelle pas à deux colonnes du proscenium? Quand la masure qui les recélaitee fondit au premier coup de marteau, on les vit à découvert ces colonnes martyres, percées à chaque fissure de clous rouilles où le locataire appendait une ignoble marchandise. Ombres des Antonins, vos beaux marbres corinthiens ont servi d'étalage à un savetier ! Barbares illustres, pardounez-nous ce long sacrilège en faveur de notre civilisation 1
A l'œuvre ! aux fouilles ! il faut la réveiller la cité endormie, il faut le déblayer cet Herculanum gaulois englouti par le volcan sarrasin!
Il y a déjà parmi la classe éclairée de la ville d'Arles, bien des hommes de talent, d'esprit, de savoir, animés d'un touchant patriotisme local, fervents citoyens qui travaillent à la réhabilitation de leur noble mère. Mais ces efforts isolés, toujours tentés par les mêmes bras, n'amènent que des résultats insensibles et lents. Il faut des auxiliaires. Je crois que si l'on écrivait sur la porte d'Arles : Ville romaine à vendre, les étrangers appelés se rendraient en foule sur les borda du Rhône; à l'instant une compagnie anglaise achèterait cette ville et la passerait au crible ; l'Hcrcuianum des Gaules ornerait en détail, au bout de six mois, les musées de Londres et d'Edimbourg, [i. -On admire au Louvre la Venus artésienne ; il est hors de doute quo cette statue n'avait pas obtenu seule le privilège de l'inhumation. II y a peut-être toute la mythologie sculptée ensevelie dans les catacombes de la cité. Car enfin le Borée noir ne les a pas anéanties, toutes ces merveilles décrilcspar des historiens qui les avaient vues; ces colonnes du forum qui servaient de refuge aux débiteurs ; ces arcs triomphaux élevés sur la voie Aurêlienne ; ces hautes figures de marbre sur piédestal, ce temple de la bonne déesse, ces thermes, ces édifices, ces monuments, ces promenoirs, bâtis par le questeur Jules- César, par les édiles de Gallus, par les envoyés de la maison Antonine, par Constantin lui-même, ce prodigue empereur.
Il faut que tout cela se retrouve. Le mvnieipium et le ministre consacrent, il est vrai, une somme annuelle d'ar-
gent à retirer de la fosse quelques ossements épars de l'immense squelette ; c'est déjà quelque chose, mais c'est trop peu. — Il faut que le gouvernement intervienne avec une main large comme celle des Antonins ; il faut qu'il prenne intérêt à une ville bien plus riche de ce qu'elle cache que de ce qu'on y voit. Si les ouvriers manquent au déblaiement, pourquoi ne dirait-on pas à nos soldats de labourer cette glorieuse terre ? il y aurait de l'honneur à des régiments français de conquérir les œuvres enfouies des légionnaires romains, do travailler sous l'aile du coq gaulois au chantier des aigles romaines. Cette campagne pacifique les illustrerait. Quelle douce victoire à remporter sur la barbarie I II serait donné à notre armée française do continuer la grande journée de Charles -Martel, de nous venger encore des Sarrasins, onze siècles après la bataille de Tours. Chaque bulletin de l'expédition de cette autre Constantine, n'apporterait ni drapeaux enlevés, ni canons pris, ni relevé funèbre des morts; on n'y lirait que l'exhumation des statues, des urnes, des amphores, des bronzes, des colonnes, des obélisques, et pas une mère ne prendrait le deuil.
En été, dans les eaux basses du Rhône, ce serait un divertissement àj plonger aux reliques, car ie llhôno à coup sûr recèle dans son musée aquatique une abondance de richesses à rassasier tous les antiquaires. Jusqu'à ce jour ce vieux fleuve a semblé nous dire, comme l'avare de Plaute :
« Je ne crains pas que quelqu'un trouve mon trésor, tant il est bien caché dans de secrets recoins, n
Mais tout trésor soupçonné doit Être découvert quand on veut prendre la peine do le découvrir. Hormis quel-
ques antiques tuyaux de plomb qui se sont livrés euxmêmes , le Rhône garde tout. .
Et co n'est pas seulement au champ des fouilles arlé- Biennes qu'on devrait convoquer nos soldais ; toute l'Italie des Gaules est à eux, c'est leur domaine. Il est dans leur destinée de remuer toutes les terres où Rom% a mis lo pied.
Nos cavaliers d'Egypte ont jeté leur carte da visita à la 10' légion du préfet Minutius qui campa devant le colosse de Memnon ; sur l'orteil A'Osimandias on voit confondues les empreintes du stylet romain et du sabre de nos hussards. Les flls des vétérans de l'armée orientale, commandés par Dioclétien, ont embelli de leurs travaux la noble cilé d'Arles ; maintenant, c'est aux fils des vétérans d'Aboultir et d'Héliopolis que revient le soin de continuer les mêmes travaux. — Une communauté da gloire, -lie nos aigles aux aigles capitolines. "Wogram a vengé Romo d'Anninius ; le successeur de Tarquiu fut Napoléon II.
« Vous allez vous battre où les Romains se sont battus, » disait Ronaparte à sc3 grenadiers d'Orient; il faut qu'on leur dise aujourd'hui : « Vous allez travailler où les Romains ont travaillé. »
La paix est glorieuse à l'égal de la guerre; la garnison est aussi honorable que le camp ; mais il faut, à l'exemple d'une nation qui comprit si bien toutes les nuances de la gloire, il faut savoir échanger l'épée contre le marteau. II s'agit aujourd'hui non pas de détruire, mais de ressusciter une ville. Certes, voilà un miracle digne de nos régiments. Chaque bataillon doit être de corvée à son tour sur ce chantier vénérable : bieu des citoyens oisifs tiendront à honneur de se mêler à nos soldats pour leur montrer
que tout ce qui -rient de la terre ennoblit la main qui la fouille; que les beaux-arts ont aussi leur agriculture; qu'il vaut mieux creuser un sillon qu'une fosse, exhumer qu'ensevelir. — Incrustez ensuite un chemin de fer sur cette belle plaine d'Arles et d'une cité morte tous ferez une cire vivante, un magnifique musée en plein air où l'opulence voyageuse se précipilera de tous les points. C'est un crime de laisser dormir celle qui doit être splendide à son réveil.
Nous reviendrons un jour la revoir nouvelle et radieuse; elle nous montrera son palais impérial, son forum, ses galeries souterraines, son peuple antique de statues, sa touchante nécropolis avec ses diis manibus et ses croix catholiques ; elle aura bien aussi quelque frise triomphale élevée à la gloire des légionnaires de Home : c'est là qu'une main gravera cette inscription nouvelle:
« A l'armée Française ! Elle a rebâti la ville de Constantin. »