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LES NUIT 3 ITALIENNES

Il n'y a rien au Louvre d'aussi beau, rien an Vatican. La chevelure est exquise de minutioux travail, l'expression du visage est ravissante; le marbre cette fois est une Chair, sans complaisance d'optique. Si ce huste mutilé appartient à un corps enfoui, oublié sous terre, il faut faire une croisade d'artistes pour conquérir ce corps, pour délivrer de la fosse la divine statue que cette tête a permis do supposer. Si j'avais une fortune, je la convertirais en coups de pioche sur ce sol fécond qui produit de telles choses en guise d'arbres ou de fleure.

A. quelques pas de là j'entrouvris les arènes; elles sont déblayées aujourd'hui, elles ont vomi le village lépreux, qui trop longtemps les a empoisonnées. Une seule maison reste encore debout, bâtie sur un gradin, et tellement perdue dans l'immensité de l'ellipse, que Je fus longtemps sans l'apercevoir. Elle n'y occupe pas plus de place qu'un Sénateur romain du règne de Vitellius.

Je ne trouvai plus ici la grâce corinthienne de l'amphithéâtre nimois; c'est une architecture sauvage, où l'élégance est sacrifiée à une rudesse de solidité qu'on ne voit que dans les temples d'Egypte.

Au moment où je croyais pénétrer dans l'intérieur des arènes, une pente rapide m'entraîna vers les souterrains Immenses qu'on déblaie à l'heure où j'écris. Ici l'étonnementréclameenvaindes formes convenables d'expression.

A quoi donc étaient destinés ces lieux profonds? Ce n'est point un problème; on le devine' soudainement à leur sombre caractère. C'était l'hôtellerie des lions africains, le dortoir des tigres, lo caravansérail des monstres de Barca.

Quand le proconsul d'Afrique expédiait une cargaison

L'ITALIE DES GAULES. 299 do ÎJÛtes fauves ù la bonne ville d'Arles, jamais on no refusait le gracieux cadeau pour cause d'encombrement ; il y avait large place pour tous les sujets anthropophages des royaumes de Siphax ot de Masslnissa. Les galeries souterraines embrassent la circonférence de l'amphithéâtre, et, comme si celles-là n'eussent pas suffi , on trouve encore à un étage inférieur de nouvelles galeries, ornées dans leur pourtour d'alcôves destinées aux gladiateurs, avec un supplément de nefs latérales, taillées à profusion dans le roc, et des hautes voûtes formées de quartiers de rochers d'une étonnante dimension. Cette prodigalité d'architecture infernale n'appartient d'ordinaire qu'aux rêves des mauvaises nuits, ou aux décors d'opéra, ou aux tableaux do l'anglais Martinn ; parce que la on peut faire à bon marché des entassements de montagnes taillées à fantaisie; la main-d'œuvre et la matière ne coûtent rien. Avec une imagination dévergondée, avec un peu de toile et un pinceau, on se donne libéralement des perspectives d'arcades sans horizon, des séries éternelles d'escaliers et de corniches, ou des galeries de marhro à tarir les sources de Carrare et de Paros. Jugez de la stupeur lorsqu'on la retrouve palpable et réelle aux yeux et à la main, cette richesse monumentale qui s'allonge en ellipses, se roule en arceaux, se multiplie en corridors, s'abaisse en voûtes, se déploie en nefs majestueuses: cette architecture qui dédaigne le ciment, qui ne confie qu'à la pierre le soin de soutenir la pierre, qui conserve en relief toute l'âpreté de ses larges assises, qui laisse le polissolr aux cartonnages des peuples nains, et se prépare à porter les siècles à venir sur des reins vigoureux, déjà vainqueurs de tant de siècles morts.

Voilà les souterrains du cirque d'Arles ; chaque jour on met en lumière quelque nouvel appartement de ce labyrinthe aux cent palais 1 Qui sait ce que la terre y garde encore de surprises?

On conçoit le Colisée de Eome, élevé en deux ans par douze mille Hébreux esclaves ; mais cette frénésie do bâtir qui possédait les Romains, n'est nulle part plus étonnante que dans ces souterrains d'Arles. Là, il n'y avait pas d'Hébreux à employer; il n'y avait pas deux millions d'habitants à divertir avec une inépuisable provision de tigres; Arles n'était pas une cité de vingt lieues de circonférence, comme Rome , telle que l'enceinte des murs aurélieus nous la fait supposer : pourquoi donc ce luxe d'architecture souterraine ? Pourquoi toute une montagne façonnée en hôtel garni de bêtes fauves ? Et encore si tous ces prodiges de travail, de génie , de hardiesse, eussent été créés pour Être Visibles en plein soleil ! mais l'ordonnateur ensevelissait son œuvre ; ce palais merveilleux était un enfer interdit aux vivants ; on ne l'ouvrait qu'aux gladiateurs ou aux belluaires, classe vouée par profession à la mort, et aussi peu soucieuse d'architecture que leurs féroces adversaires de Numidio et de Barca.

Tout cela est mystérieux pour nous comme le génie producteur de Rome. On visite ces prodiges enfouis, ces corridors immenses en répétr.nt quelque monotone syllabe de stupéfaction ; mais il ne nous tombe jamais dans l'esprit une idée de satisfaisante solution sur tant de problèmes que l'antiquité nous a légués avec les dalles muettes de ses monuments.

Je suivais , à pas prudente, le sentier sinueux qui sert de fil dans ce labyrinthe, m'éclairant de la lune qui des-

sinait, par intervalles, sous mes pieds, de blanches arcades, tandis que les nefs, les voûtes, les loges se noircissaient, à ma gauche, d'une nuit vaporeuse qui leur prêtait des profondeurs infinies.

A pareille heure, l'empereur Gallus régnant, ce devait être une curieuse harmonie , celle qui roulait dans ces colossales ellipses fécondes en échos, lorsque le lion , comme chef d'orchestre, donnait son la puissant , et qu'à ce signal les locataires de cette vaste ménagerie entonnaient en chœur l'hymne nocturne du désert natal. Il fallait être né gladiateur pour dormir, à pareil concert, sur ces matelas de roche vive que l'architecte soigneux a ménagés dans les alcôves. Je ne sais si les citoyens domiciliés- au quartier des arènes ne souffraient pas de ce hruyant voisinage , qui neutralisait leurs prières vespérales à Morphée, dispensateur des pavots. Que de pétitions à'incommodo les édiles de Gallus ont dû recevoir à cause de ce formidable inconvénient! Elles étaient sans doute écartées par l'ordre du jour, car l'utilité pub liquo des bêtes fauves l'emportait sur les réclamations de quelques voisins.

En pensant à tant de fracas sous ces gigantesques galeries, en me reportant à cette fête illustre dans l'univers latin, cette fête que le divin Gallus fit célébrer dans ce même amphithéâtre, une réflexion subito me rendit à notre Arles moderne.

C'était un dimanche de novembre*; j'avais entrevu le matin une affiche de spectacle, je fus curieux de visiter le théâtre français d'Arles , convaincu que son architecture avait 2mptunté quelque reflet d'imposante grandeur aux masses qui m'environnaient. S'il est une ville , me di-

sais-je, où l'on doive connaître l'art de bâtir un théâtre, c'est à coup sûr celle-ci. Partout les Romains ont laissé des plans ; il n'y a qu'à copier, en réduisant toutefois les - proportions sur une échelle inférieure. Avec cette idée je quittai les souterrains.

Les rues étaient désertes , les maisons éteintes , les portes closes; on avait sonné le couvre-feu à sept heures du soir, une heure plus tôt que sous Philippe le Bel. Je marchais au hasard , tâchant de recueillir çà et là quelque éclat de joie et de foule qui trahit une salle de spectacle. L'air était muet.

Enfin j'aperçus un passant qui faisait épisode dans cette solitude, et je le priai de m'indiquer le chemin du théâtre. C'était sans doute un homme préoccupé des fouilles du jour, car il me répondit :

— Le théâtre. Monsieur, le voilà.

Et il me montrait les deux colonnes du proscenium élancées des ruines.

— Oui, vous avez bien raison, lui dis-je, voilà le vrai théâtre, mais c'est au vôtre que je veux aller cè soir;

, — Vous le trouveriez difficilement, reprit-il, permettez que je vous y accompagne.

Je le suivi3.

Après avoir épuisé tous les caprices delà sinuosité, mon guide s'arrêta devant une sorte de maison basse, décrépite, lézardée, percée d'une apparence de porte, et il me dit d'un ton ému :

— Voilà notre théâtre 1

A la lueur d'un fanal je lus l'affiche. Ici la surprise me ût douter de mon existence ; èn novembre 1834, je lus:

«' Première représentation de Cendrtllon ! « Et comme je montais péniblement l'échelle plûtrée suspendue aux loges, la porte ouverte me jeta l'air : Je suis modeste et soumise.

Ce qui me rappela tout à coup mes ennuis de rhétorique et mes enfantines jouissances d'opéra. Le progrés, la civilisation, l'influence des grandes choses, des beaux modèles, des nobles souvenirs, toutos les théories do perfectionnement social m'assaillirent aux loges de l'amphithéâtre, où je m'assis. Amphithéâtre ! mot dégénéré, s'il en fût, dans le vocabulaire arlésien.

Cette salle de spectacle où l'on jouait la nouveauté vénérable de Cendrillon, est un es-magasin qui se perdrait dans une des cages à tigre où je mo promenais tantôt. Une plus ample description serait inutile: rien ne peut donner une idée de ce théâtre indigent ot primitif; c'est le char de Thespis Yersé dans un magasin. ■

.le me ramenai aux carrières.

Mes pensées étaient bien tristes. Après ma courte visite au ciron, je voulus revoir l'éléphant; je voulus elfacer, avant do m'endormir, les étranges et désolantes impressions que je rapportais du magasin dramatique.

Un coup d'œil jeté à druite, à travers des maisons ruinées, me rendit le véritable amphithéâtre. La partie du ciel opposée à la lune était lumineuse d'étoiles : chaque portique aérien du monument servait de bordure à une constellation. Tout ce que j'avais vu jusqu'alors, ces galeries souterraines, ces corridors infernaux, ces voûtes sans nombre, tout ce prodigieux amas de pierres équarries n'était que l'humble péristyle de l'amphithéâtre, le caveau de l'édifice, le seuil modeste du palais romain. Egaré une

seconde fois sous les avenues du cirque, je me glissai enfin par un soupirail de tigre, sur un rayon conducteur de la lune.

La pâle ruine s'étalait dans son caractère, suprême de désolation ; il semblait qu'un ouragan, après avoir bouleversé une montagne dans ui tourbillon elliptique, s'était subitement éteint, laissant chaque pierre dans saposition désordonnée. Les corniches supérieures sont abattues, il ne reste que les arcades, gigantesques festons qui couronnent l'amphithéâtre comme une broderie à jour. Sur trois points des tours dominent les ruines. Ces grêles fortifications contemporaines des Sarrasins, ressemblent aux feuilles parasites qui meurent sur le tronc d'un chêne éternel. À la nébuleuse clarté de la nuit, les arceaux, les pilastres, les grandes lignes, les couches aériennes, réapparaissaient comme des lettres colossales où se déroulait en deux étages le fameux distique de Martial :

Omiiis Cœsareo cédai labor smpliilbealro ; Uiium pro ennelis fuma loquatnr opus!

Une heure je fus en extase devant ce tableau, si bien fait pour les nuits, si harmonieusement coloré par la lune élyséenne ; ensuite je commençai mes stations profanes : je m'assis sur les gradins à louer, Locanda ; sur les stalles louées, Locata; dans la loge des sénateurs. Podium; et aux galeries supérieures, ,4 Ifor pi œcinctiones : là où s'entassaient les plébéiens, les pauvres, lespaysans, tous les prolétaires vêtus de couleur brune, ceux qui ne demandaient aux empereurs que les jeux du cirque et du pain ; classe intelligente qui avait compris que pour elle toute la |vie païenne était là.

Ils appartenaient donc au peuple ces spectacles prodigieux ; l'amphithéâtre était la maison du pauvre, il y régnait en souverain, sans se souvenir de sa liberté perdue, de ses droits anciens noyés dans les guerres civiles. Depuis les calendes de janvier jusqu'aux saturnales de décembre, spectacle gratuit : c'est notre civilisation qui a inventé les bureaux où le pauvre paie un billet, et les droits du pauvre en sus. A l'amphithéâtre une population do ville s'asseyait au large, à l'air pur, ou sous le voile de pourpre en été. On entrait à l'aurore, on sortait à la nuit. Le belluaire consommait une escouade d'animaux : l'empereur payait tout, et-le peuple criait : Vive l'empereur ! il demandait du pain, et la Sicile lui envoyait double récolte, et l'Etat lui ouvrait ses inépuisables greniers.

Dans ses passions d'artiste, le peuple avait des joueurs de flûte, des statuaires par milliers, et des architectes qui bâtissaient toujours. Dans ses velléités de religion, il avait de somptueux sacrifices, des hymnes en beau latin, des chœurs alternés, des théories de jeunes filles, toute la voluptueuse mythologie en action. Dans ses accès d'amour, il avait des fêles mystérieuses célébrées au mois des fleurs, parmi les bois de myrte et les agrestes rotondes de marbre blanc.

Heureux peuple ! il s'endormait dans son indolence méridionale sous les cent portiques qui lui servaient de baldaquins de nuit: que lui importait le despotisme d'Auguste, de Vespasien, de Titus, des Antonins ?

Le peuple en donnant son cri de salut à ses souverains, humiliait l'orgueil patricien, et il pouvait se croire, despote à son tour, de complicité avec son empereur contre l'aristocratie esclave. L'expression matérielle de ce bon-

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