PREMIÈRE PARTIE L'ARMÉE DES MISÉRABLES
La cabane du vieux Traynor, comme toutes celles du comté de Tipperary, en Irlande, était une sorte de hangar, ouvert à tous les vents et ne mesurait guère plus de douze ou quinze pieds de long sur huit ou dix de largeur. De la boue desséchée et quelques pierres de la carrière voisine formaient les murailles ; le toit n'était qu'une couche de bruyères assujetties avec des lattes que Ton surchargeait de cailloux de temps à autre quand la tempête, venant de la montagne, ébranlait les frôles assises du taudis. Un trou, pratiqué dans la toiture, servait de cheminée, et un panier d'osier de tuyau. Au dehors, on avait ménagé un sentier à travers les tas de fumier, et des pierres plates jetées de distance en distance dans la vase montraient le chemin qui aboutissait à la porte. La cabane du
vieux Philip Traynor, fermier du comte Harry Donesdale, était perdue en pleine montagne de Galtée, à quelques cents yards du village de Farney, sur la Suir.
C'était un pays d'une beauté triste et sauvage, assombri par les brouillards qui jflottaient comme un voile impalpable en haut des crêtes. Au bas s'allongeait une bande de bruyères, traversée de marécages et coupée d'un bois épais de houx. Un coude des rochers, qu'on appelait le défilé de Cônnor, dérobait les cottages du hameau de Farney, jetés çà et là, dans une vallée plus fertile, sur les deux rives de la Suir. Entre ces deux plans du paysage, c'était un contraste frappant, lorsque brillait le grand soleil d'été et qu'un coup de vent déchirait la masse opaque du brouillard; la nudité grise et luisante des blocs de granit apparaissait alors, se détachant nettement sur un fond de bruyères et de mousse ; des pins et des houx arrêtaient le regaÉd ; les cimes profilaient dans le ciel bleu leurs arêtes découpées en dentelles et capricieuses comme des stalactites, tandis qu'au bord de la Suir la lumière crue s'adoucissait sur le vert foncé d^s prairies et le sombre feuillage des arbres.
De Farney aux Galtée, le chemin est pierreux, semé de fondrières, difficile aux chevaux. Passé le cottage de Philip Traynor, il n'est plus fréquenté que par les rares touristes qui viennent visiter le comté de Tipperary.
Le jour où commence le drame que nous allons raconter, c'est-à-dire au printemps de 1862, la brume descendue de la montagne se dissipa peu à peu, un soleil pâle éclaira le granit de ses rayons douteux et un homme, venant de Farney, surgit à la pointe du défilé de Connor. Bien qu'il fût enveloppé du carrick irlandais, qui cache les vêtements des pieds à la tête, il était facile de deviner à l'allure solide et dégagée de sa marche, à la souplesse de ses moindres mouve-
ments, à son élégance un peu frêle, que cet homme était très jeune. Il portait un étroit chapeau de feutre à bords retroussés et un pantalon de velours brun pris jusqu'aux genoux dans de hautes guêtres de cuir noirci. A la main, il avait le bâton plombé aux deux bouts dont les paysans de ce pays se servent avec une adresse terrible et dont les coups sont souvent mortels.
En approchant de la cabane, il ralentit sa marche et, près d'arriver, s'arrêta et s'assit sur une pierre. Sa figure s'était assombrie tout à coup. Il appuya les deux coudes sur les genoux et, la tête entre les mains, les yeux fixés machinalement sur la lande inculte qui fuyait sous ses pieds, s'abandonna à une rêverie profonde. Il fut réveillé par le soleil qui triomphait du brouillard et dardait sur le roc nu des éclairs aveuglants.
— A quoi bon hésiter? murmura-t-il... Un jour plus tôt, un jour plus tard, ils le sauront. Mieux vaut que la nouvelle vienne de moi...
Et il se remit en marche.
C'était un grand garçon aux traits fiers et énergiques. L'œil noir étincelait sous des sourcils touffus, et le front large et plein indiquait une intelligence vive. Le regard était un peu hautain et la lèvre railleuse, quand aucune arrière-pensée n'attristait sa physionomie; mais à ce moment-là, comme personne ne l'observait, comme il pouvait s'abandonner, une expression de fatigue morale semblait creuser ses joues, pâlir ses lèvres, voiler ses yeux.
Il enjamba les pierres posées dans l'eau bourbeuse, ouvrit la porte de la cabane et entra en se baissant.
Il y avait là deux vieux, Philip Traynor et Catherine, sa femme, ridés, cassés, n'ayant plus qu'un souffle et dont les mains noueuses avaient un tremblement maladif. Catherine filait. Quant à Philip, il ma-
chonnait une pipe noire dont il tirait, avec un claquement de ses lèvres édentées, des bouffées maigres, courtes et incessantes.
Le jeune homme alla vers Catherine d* abord, puis vers Philipj et les embrassa tous les deux.
— Bonjour, mère, bonjour, père, dit-il d'une voix sonore qui avait une singulière douceur.
Quelque chose comme une expression de joie passa dans les rides parcheminées des vieux.
— Bonjour, Robert, bonjour, mon enfant.
Autour d'eux c'était une misère navrante, un dénuement de tout. Pour meubles, un vieux bahut déman-. tibulé, en haut duquel juchaient despoules; un grabat fait de bruyères; des marmites et des paniers d'osier; deux bancs de terre durcie enchâssés dans le mur, de chaque côté du foyer; des escabeaux à trois pieds. Des planches en étagère supportaient les assiettes-; dans un coin, des outils de jardinage étaient rangés; des images enluminées prenaient le dessus de la porte et au milieu d'elles était accroché un crucifix de cuivre encadré par des rameaux de buis bénit. Devant le foyer se dressait une table à peine équarrie, et près d'elle le fauteuil de luxe des pauvres gens. C'était un escabeau composé de planchettes disposées en triangle et laissant un espace vide; le siège était supporté par trois solives, dont l'une, placée au sommet du triangle, se prolongeait de deux ou trois pieds en l'air et servait de dossier.
Robert se laissa tomber sur cette chaise.
Philip Traynor continua de fumer, Catherine de filer, et comme Robert, dont les yeux allaient alternativement, avec une expression douloureuse, de son père à sa mère, ne se décidait pas à parler, il y eut un silence très long.
A la fin, il dit :
— Hier soir, à la tombée de la nuit, comme je ren-
trais des champs, j'ai trouvé chez moi Thuissier Byrne qui m'attendait.
— L'huissier Byrne?
— Oui.
La \deille avait cessé de filer et Philip Traynor ne fumait plus. Tous deux regardaient Robert, une inquiétude dans les yeux.
— Et que voulait Thuissier Byrne? demanda le vieux avec une colère dans la voix. 11 n'a rien à vous réclamer. Vous ne devez rien au comte Donesdale. Vous payez votre loyer plus régulièrement que personne et vous êtes peut-être le seul du district. Vous vous faites mourir à la peine pour cultiver votre champ et le nôtre, nous sommes si vieux, votre mère et moi, et, grâce à vous, nous ne devons rien non plus. Vous aidez à la vieillesse de vos parents. Dieu vous récompensera plus tard, quand vous aurez une famille. Que venait donc faire chez vous l'huissier Byrne?
Robert baissait la tête et se taisait.
Ce fut la mère, à son tour, qui l'interrogea.
— Vous avez la figure d'un homme qui cache une mauvaise nouvelle... Qu'est-il arrivé?...
— Parlez! dit Philip presque durement.
— Il est arrivé, fit Robert si bas qu'à peine les deux vieux l'entendirent, que Byrne me réclame trois ans de loyers que je n'ai pas payés... de mon loyer et du vôtre...
— Et vous les devez?
— Oui.
— Vous nous trompiez donc?
— Je vous trompais. Je voulais vous laisser vivre tranquilles, sans souci, et jusqu'aujourd'hui j'avais réussi à écarter de vous l'inquiétude. Je comptais toujours sur une bonne année de récolte ou sur un hasard pour payer. Je ne l'ai pu.
— Ce n'est pas votre faute... je ne vous reproche
rien... Je sais que vous payez en loyer tous les ans la moitié du prix que coûteraient nos deux champs s'ils étaient vendus. La première fois, cela va bien, on paye ; la seconde fois aussi... Mais la troisième I Cependant je suis parvenu, moi, jusqu'à mon âge sans rien devoir.., mais au prix de quelles souffrances I J*ai eu faim toute ma vie... je ne me rappelle pas avoir contenté plus d'une dizaine de fois mon appétit jusqu'au bout. Vous le voyez, du reste, j'ai cinquante ans, Catherine aussi, et nous sommes si usés, si décrépits que nous n'osons pas sortir dans la montagne le jour où. le vent souffle plus fort.
Après un nouveau silence :
— Qu'allez-vous faire? demanda Philip.
— Rien. J'attendrai. Je ne suis pas inquiet pour moi. Je puis dormir sous la pluie dans un champ de bruyères, et l'hiver j'habiterais au besoin dans le creux d'un rocher. Mais vous?
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que vous, moi, deux cents fermiers de Farney et des environs, dont les loyers sont comme les nôtres en retard, vont être jetés hprs de leurs maisons, mis en prison peut-être et dépouillés. Leurs troupeaux seront saisis, et leurs récoltes, et ce qui leur appartient. Les pères s'en iront au hasard dans la campagne avec des bardes sous leur manteau et les mères traîneront par la main ou porteront sur l'épaule les petits qui ne savent pas marcher. Ce n'est pas la première fois que pareille chose arrive, vous le savez bien, dans Tipperary. Moi, j'étais trop jeune pour m'en souvenir, mais on dit que plusieurs sont morts de froid ou de faim.
— ; Oui, c'est vrai. Leurs noms sont gravés dans la mémoire de tous les enfants du pays; il y avait John, Paddy, Mac Shea, Carter, un O'Conner, Tandy et bien d'autres. Je ne cite que mes amis. Ce n'était pas
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la famille Donesdale qui tenait le district alors ; c'était un Norbury. Gomme il n'avait pas eu pitié des pauvres, les pauvres Font condamné. C'est Patsy, dont la cabane est à un mille delà mienne, qui l'a tué, un jour qu'il passait à cheval auprès du bois des Houx. Le vieux était debout. Ses mains ne tremblaient plus autant et il avait une flamme dans les yeux.
— Robert, levez donc la tête... On dirait que vous êtes honteux devant moi et que vous n'osez me regarder.
Le jeune homme quitta sa chaise et redressa sa haute taille. Il y avait toujours la même fatigue sur son visage et une ride profonde coupait la blancheur de son front.
Maintenant Philip paraissait pensif.
— Patsy, dit-il, était un Enfant d'Acier, et c'est moi qui présidais le tribunal secret dont l'arrêt a condamné Norbury. J'ai été chef delà loge de Farney longtemps. Mais je suis trop vieux, c'est Joe qui m'a remplacé. Vous êtes toujours l'ami de Joe, son second, son lieutenant?
— Toujours.
— Bien. Je suis sûr qu'il organise la résistance.
— Il a vu tous les fermiers. .
— Quant à moi, on me tuera peut-être, mais je ne sortirai pas de cette maison. C'est là que mon père et ma mère ont vécu, là que je les ai vus mourir; c'est là que j'ai peiné et soufiPert toute la vie avec Catherine, dont l'afFection m'a soutenu ; c'est là que vous êtes né et que vous avez grandi. De père en fils notre champ nous a fait vivre. Ce champ est le mien; cette maison est la mienne. Si le comte Harry n'avait pas doublé nos charges, ses loyers seraient payés. Quand ses gens viendront pour nous chasser, ils nous trouveront couchés, Catherine et moi, en travers de la porte. Ils nous prendront par les jambes et nous jetteront dehors, où nous mourrons sans doute la tête sur une
pierre. Mieux vaut mourir, mais vous nous vengerez, Robert*... Les Enfants d'Acier nous vengeront.
Il alla, tremblant sur ses jambes, jusqu'au fond de la cabane, et d'un coin obscur, où gisaient des outils, ramena une hache lourde et brillante.
— Malheur 1 dit-il, à peine puis-je la soulever. Il la donna à Robert4 qui le considérait ému.
— Tenez, prenez-la. En votre main, elle sera plus utile. Prenez-la et emportez-la. C'est mon cadeau de mort. L'huissier Byrne me la volerait.
A ce moment, ils prêtèrent Toreille. Philip, qui allait continuer, se tut. On entendait le sabot d'un cheval sur les rocailles du chemin. Devant la cabane, le cheval s'arrêta et une voix aigre cria :
— Hél Philip Traynorl Robert et les deux vieux pâjirent.
— C'est lui, dit Philip, c'est Byrne.
— Hél Traynor, ouvrez-moi, s'il vous plaît.
Le vieillard obéit.
— Qu'est-ce que vous me voulez?
— Vous sommer de payer, vous et les autres, au nom du comte Harry Donesdale.
— Je ne le peux.
— Alors, tant pis, tant pis.
L^huissier jeta un grimoire à Traynor, fît faire une volte à son cheval et disparut, laissant derrière lui, sur le visage des deux hommes, une CQlère désespérée.
— Vous avez bien fait de nous prévenir, Robert. Le coup est moins rude. Et puis, vous êtes là, nous pouvons causer. Asseyez-vous.
La mère, interdite par l'arrivée de l'huissier, avait quitté son rouet. Tout à coup, elle prit sa canne et vint péniblement, le dos courbé, se placer entre son mari et son enfant.
— Philip, dit-elle, vous avez été toute votre vie un
révolté, et la vieillesse, en vous enlevant la force, vous a laissé la violence. Je ne veux pas que vous donniez de mauvais conseils à Robert. Qu'est-ce que nous deviendrons tous les deux, je vous le demande, si notre fils est pris, emmené loin d'ici, condamné, peut-être mis à mort? Avez-vous réfléchi?
— Que proposez-vous, ma bonne Catherine? Êtesvous femme à quitter cette maison le cœur léger et la bouche souriante? Alors, allez-vous-en...
— Non, j'en mourrais, comme vous...
— Eh bien?...
— Il faut obtenir du temps...
Le vieux Traynor eut un éclat de rire qui secoua son corps comme la décharge d'une pile électrique.
— Obtenir du temps, il ne faut pas s'en flatter... Byme vient de nous le prouver... Jamais le comte ou son agent Warner n'entendront nos plaintes et ne nous accueilleront.
— Alors, il faut payer...
Traynor regarda sa femme avec surprise.
— Avez-vous donc caché des pièces d'or quelque part?
Elle secoua la tête et, baissant la voix :
— Vous savez bien que nous pourrions être presque riches, si Robert voulait... C'est un rêve que nous avons caressé tant de fois... Si nous lui en parlions?
— Parlez, vous, ma vieille Catherine... pendant ce temps-là,.je fumerai; l'arrivée de Byme m'a tellement remué qu'il me semble qu'il y a des mois que je n'ai touché ma pipe.
Robert, occupé à déchifl^rer le grimoire de l'huissier, n'avait pas entendu. Sa mère s'approcha de lui et l'embrassa sur le front avec une tendresse infinie.
— Mon enfant, dit-elle, vous voyez dans quelle situation difficile nous sommes... Si nous étions jeunes, le malheur qui nous menace nous semblerait moins lourd ;
mais nous sommes si vieux... Vous seul pouvez nous venir en aide et nous sauver, Robert...
— Moi?... je suis prêt... Mais comment?
Il avait pris sa mère dans ses bras et la soutenait.
— Nous ne vous avons jamais parlé de mariage, mon fils, bien que nous eussions désiré embrasser, votre père et moi, nos petits-enfants avant de mourir. C'est de mariage aujourd'hui que je veux vous entretenir...
—. Ah! dit le jeune homme, subitement devenu très pâle et dont la figure refléta, au seul mot de la vieille, une inquiétude étrange.
— Vous avez vingt-cinq ans. En Irlande, on se marie plus jeune. Tous ceux de Famey qui ont votre âge sont pères de famille. Cela ne vous donne pas des regrets?... Répondez-moi...
Et comme il se taisait :
— Du reste, vous n'aurez rien perdu pour avoir attendu. Celle que nous voudrions vous voir prendre pour femme, vous la connaissez, c'est la plus jolie des filles de Farney et son père est le plus à l'aise de tous les fermiers du comte Harry.
— Lucie Breen?
— Vous l'avez nommée.
— Peut-être son père n'est-il pas aussi à l'aise qu'on le dit et vos espérances seraient-elles déçues. Et puis Lucie Brenn n'a jamais songé à moi...
— Vous mentez... A défaut de son père, qui vous Ta dit et qui verrait ce mariage avec plaisir, Lucie vous l'a laissé entendre bien des fois. Elle a refusé les plus beaux partis du district parce qu'elle attend que vous vous décidiez. Vous dites qu'elle n'a jamais pensé à vous? Mais, seul de tous les garçons de Farney, vous ignoreriez donc qu'elle vous aime à devenir folle, à vous suivre partout I... Avouez que vous le saviez et que V0U3 avez voulu mentir...
l^ârmée des misérables ii
— Oui.
— Pourquoi?
— Je ne Taime pas, moi.
— Tout autre serait fier de Lucie Breen... C'est une vaillante fllle, courageuse et bonne... Votre vie auprès d'elle serait heureuse et calme, et votre bonheur serait envié de tous les gens du pays.
— Je ne Taime pas, vous dis-je.
— Elle a toutes les qualités que vous pouvez souhaiter à votre femme. Vous l'estimerez. Elle a la peau plus blanche, les traits plus fins, les cheveux plus abondants, les dents plus étincelantes que les femmes des plus riches de Tlrlande. La comtesse Héléna ellemême, belle comme une reine, n'a pas plus de fierté dans la démarche. On admirerait Lucie Breen comme on admire la femme d'Harry Donesdale.
— Je n'aime pas Lucie Breen, répéta Robert d'une voix altérée, les paupières closes.
— Je m'en doutais. Si vous l'aviez aimée, depuis longtemps elle serait à vous. Estrce que vous en aimez une autre?... Si cela est, pourquoi vous méfiez-vous de nous? Votre cœur est-il pris autre part?
— Non, dit-il avec effort.
— En ce cas, je suis bien libre pour vous supplier de m' écouter. Puisque vous n'avez de vues sur aucune des filles du village, ce n'est plus un sacrifice que je vous demande. Pourquoi n'épousez-vous pas Lucie Breen?
^ Je ne le veux pas.
— Songez à ce que vous dites, mon fils, à l'humiliation où je suis de vous prier pour votre père et pour moi. Le fermier Breen a dans un trou, près de son foyer, sous une pierre, un sac plein de souverains d'or dont il fera cadeau à sa fille le jour de son mariage. Il y a là bien plus qu'il ne faut pour ne rien craindre à l'avenir de l'huissier Byme et du comte Harry Donesdale. Ce que je vous demande, Robert, vraiment, vous ne pou-
vez pas le refuser. Ce mariage-là, ce serait la richesse et le calme pour vous ; Tamour de votre femme forcerait bien votre amour... Puis, ce serait pour nous la joie de pouvoir demeurer sous notre toit... Pensez donc, mon fils, si l'on nous chasse d'ici Thiver, comme il ferait froid mourir abandonnés, sous la bise âpre de la montagne 1...
— Oh ! ma mère, exigez de moi tout autre sacrifice ; prenez ma vie, elle est à vous...
— C'est trop. Je veux votre bonheur... Ce n'est pas votre vie que je demande... Lucie Breen sera votre femme.
— Je ne le peux pas, ma mère, je ne le peux pas. Catherine resta silencieuse un moment, scrutant
son fils de son petit œil noir, encore vif.
Sur sa chaise et fumant sa pipe, Traynor écoutait, impassible, comme si les paroles échangées entre sa femme et Robert n'eussent aucun intérêt pour lui.
La vieille reprit :
— Pour me refuser de la sorte, quand je vous supplie les mains jointes, il faut que vous ayez une raison bien grave... Quelle est cette raison?...
'— Je n'en ai pas, vous vous trompez.
— Vous avez un amour au cœur que vous n'osez avouer. Vous êtes ambitieux, beau, toujours mis comme un homme au-dessus de votre condition, vous êtes instruit, le curé de Farney vous a enseigné le latin et beaucoup d'autres choses dont je ne connais pas le nom ; cela vous rend fier et dédaigneux... Sans doute notre pauvre té vous pèse et l'aisance que vous apporterait Lucie Breen ne satisfait pas vos espérances... Vous rêvez autre chose... qui aimez-vous?
— Personne.
— Oseriez-vous le jurer?
Robert baissa la tête, et la souffrance qui lui étrei-
gnit le cœur fut si violente qu'elle épandit comme une teinte bistrée sur son visage.
— Vous mentiez. Encore une fois, qui aimez-vous?
— Ahl ma mère, ma mère, dit-il avec explosion, je vous en prie, taisez-vous 1...
Mais la vieille s'était mise à genoux, sanglotant et priant, les mains tendues vers son fils.
— Lucie Breen est une honnête fille, aussi sage qu'elle est jolie... elle sera une épouse digne de vous; prenez-la, mon enfant; en la prenant, c'est quelques mois de plus que vous nous donnez à vivre, à votre père et à moi. Oserez-vous hésiter entre l'affection que vous nous devez et cet amour que vous subissez, dont vous avez honte, puisque vous avez peur de nous le confier? . — Doutez-vous de moi, ma mère?
— Non. Alors, vous acceptez?
— Relevez-vous, venez dans mes bras, je ne veux pas vous voir plus longtemps à mes pieds.
Il la mit debout.
— Vous acceptez? répéta-t-elle, essuyant ses larmes.
— Laissez-moi réfléchir.
— Réfléchir... quand les gens de la police nous menacent... quand l'huissier Byrne est à notre porte.
— Pourtant, je ne puis prendre ainsi, en quelques secondes, une résolution aussi grave...
— Le temps presse...
— Il existe peut-être un autre moyen d'éviter le malheur qui vous menace.
— Lequel.
— J'irai trouver Charles Warner, l'agent du comte . . . au besoin, je guetterai le comte et lui parlerai... je les prierai de diminuer nos charges et de nous donner un an ou deux pour payer ce que nous devons. Le comte sait que j'ai beaucoup d'iniâuence sur les gens de Farney et des environs ; il doit craindre des troubles dans le district et il ne peut avoir oublié la mort de Nor-
U LES NUITS ROUGES
bury, que les Enfants d'Acier ont tué. Il écoutera peutêtre ma demande.
— Soit, puisque vous le voulez. Mais, s'il refuse, faudra-tril dire au père Breen de préparer la noce de Lucie?
Robert passa la main sur son front baigné de sueur. Un douloureux combat se livrait dans son âme. Catherine, anxieuse, courbée devant lui, les deux mains appuyées sur la grosse pomme de son bâton, le regardait, cherchant à deviner dans la physionomie de son fils le secret qu'il cachait avec tant de soin.
A la fin, d'une voix étouffée :
— Non, il ne faudra rien dire... Je ne me marierai pas avec Lucie Breen... C'est plus fort que moi.
La taille de la vieille se redressa et devint presque droite. '
— Robert, dit-elle, vous êtes un mauvais fils.
Le jeune homme détourna les yeux. Des sanglots nerveux lui secouaient la gorge, mais il ne pleurait pas. Catherine alla reprendre sur le banc de boue desséchée, auprès du foyer, sa place devant son rouet. Elle ne dit plus un mot, mais à la tendresse de son regard de mère avait succédé une expression de sévérité presque dure, presque inflexible.
Robert se leva, jeta son manteau sur ses épaules, prit la hache que lui avait donnée Philip et se dirigea vers la porte.
— Adieu, dit-il, je vais au château implorer pour nous le comte Donesdale.
Il était déjà sorti. Un mot de son père l'arrêta et le fit revenir.
— Restez I avait dit le vieux.
Il attendit. Traynor posa sa pipe sur la table.
— J'ai laissé parler votre mère, parce que je n'approuvais pas ce qu'elle demandait. Nous n'avons pas le droit de forcer votre cœur et vous êtes libre de ne pas aimer Lucie Breen. Du reste, l'argent du père ne nous
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serait guère utile. Vous m'avez dit qu'il y avait plus de deux cents fermiers menacés, comme nous, d'expulsion?...
— Oui.
— Est-il beaucoup d'Enfants d'Acier parmi eux ?
— Tous, ou presque tous.
— Connaissez-vous leurs intentions? Savez- vous s'ils veulent payer ou s'ils refuseront et résisteront?
— Ils sont prêts à la révolte.
— Alors, nous ne devons pas payer.. . Souvenez-vous que notre loi secrète condamne comme traîtres ceux qui auront profité du malheur des autres; comme traîtres aussi, ceux qui n'auront pas voulu partager leurs misères. Votre mariage avec Lucie Breen ne nous eût point sauvés de l'expulsion.
— Mais si le comte se laissait fléchir?
— Vous ne pouvez, sans risquer votre vie, l'implorer pour vous seul, ou pour moi ; vous devez l'implorer pour tous les misérables comme nous qu'il s'apprête à frapper. S'il vous écoute et repousse les autres, refusez.
, C'est votre devoir.
— J'obéirai.
Quand Robert sortit, le soleil était haut et la chaleur étouffïmte. Il enleva son manteau et le jeta sur son bras, traversa le défilé de Connor et descendit le sentier abrupt, presque à pic, qui conduisait à la plaine. Le versant, de ce côté de la montagne, était aride et sauvage. Des bruyères maigres poussaient entre les blocs nus des rochers, sur lesquels ruisselaient et se réfléchissaient les rayons aveuglants du soleil. Des arbres rabougris, surtout des pins, avaient poussé là
péniblement, prenant racine dans les pierres. Et là où se trouvaient des arbres, il y avait une cabane. Chaque coin de terre semblait habité. Quelques chèvres étiques et sauvages bondissaient sur le passage du jeune homme et disparaissaient derrière les rocs. Un silence lourd s'appesantissait sur cette nature désolée. Pas une brise ne faisait frissonner les aigrettes des pins, pas une cigale ne chantait dans les bruyères, pas un oiseau ne voletait sur les houx. Des lézards dormaient dans les fentes et des couleuvres fuyaient sous la mousse desséchée au frôlement du bâton de Robert.
Au pied du Galtée, il y eut un peu de fraîcheur. Le soleil s'adoucissait sur l'herbe et n'avait plus de reflets. Robert quitta le sentier pierreux qu'il avait suivi jusque-là, et gagna la route qui traverse le village de Farney et passe devant le château deDonesdale.
Là, aux abords de Farney et sur la Suir, le pays changeait d'aspect. L'horizon était fermé par des forêts de hêtres et de chênes qui mettaient une ligne noire uniforme, nettement découpée, sur l'azur d'un ciel sans nuage. Entre la forêt et le Galtée, la campagne était divisée à l'infini par des bouquets de bois, des prairies d'un vert tendre, des champs ensemencés* d'orge, d'avoine et de pommes de terre. Des troupeaux paissaient à l'abandon, gardés seulement par des chiens au poil noir hérissé. Des poneys gambadaient en liberté. Et partout, dans ce paysage riant, presque sous chaque arbre, au milieu de tous les champs, s'élevait la cabane d'un tenancier avec sa toiture d'herbes, ses murs de boue tapissés de lierre et sa grange ouverte.
Le château de Donesdale était à quelques milles seulement du village. Deux heures après avoir quitté ses parents, Robert Traynor était arrivé.
Le coçate Harry Donesdale était un des plus riches propriétaires de l'Irlande. Jusqu'à quarante ans il avait
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mené grand train à JLondres et à Paris. Puis, tout à coup, après une disparition de six mois, pendant lesquels on put le croire mort, il reparut dans le monde, ayant au bras une actrice d'origine italienne, Héléna Leoni, splendidement belle et qu'il venait d*enlever à rOpéra pour en faire sa femme. Ce mariage donnait à jaser ; mais comme la réputation d'Héléna était sans tache et ne laissait pas de prise à la calomnie ; comme la jeune mariée était d'une excellente famille de Naples, on finit par excuser ce qu'on appela longtemps la folie du comte, et par n'y plus penser.
Harry Donesdale aimait sa femme, et les premières années du mariage ne comptèrent que des journées de bonheur. Craignant qu'Héléna ne voulût reparaître au théâtre, où elle n'avait jamais trouvé qu'un public enthousiaste, le comte avait quitté Paris et s'était installé à Londres. Il y resta quatre ans. Que se passat-il dans le ménage? En ces quatre ans, Harry Donesdale eut deux duels, dont les causes restèrent inconnues, et tua deux hommes. Puis, brusquement, il alla s'enfermer avec Héléna dans son château de Donesdale, en Irlande. Il y vivait retiré depuis quatre ans, ne s'occupant plus que de ses chevaux et de ses chiensj chassant six jours par semaine.
Et de fait il avait les plus belles meutes et les écuries les plus renommées d'Angleterre. Aucuns chiens à renards n'égalaient les siens pour la finesse du nez, la vitesse de la course, la combinaison delà force avec la beauté, de la patience avec le courage : échine courte, poitrine large, jambes droites et pieds compactes. Le plus vieux sang de fox-hound se trouvait dans le chenil du comte à Donesdale. Les meutes célèbres du duc de Rutland, du duc de Beaufort, de lord Fitz William, du marquis de Cleveland, ne venaient qu'après la sienne. La meute de Harry comptait centcouples de chiens ; son écurie, cinquante che-
vaux de race ; chevaux et chiens coûtaient par an cinq ou six mille livres sterling d'entretien. La moitié de ses fox-hounds valaient deux cents guinées pièce. Quand la saison le permettait, Harry faisait une battue tous les jours de la semaine ; après Noël, les jours devenant plus longs, il avait souvent deux meutes en campagne. Sa force herculéenne éloignait de lui toute fatigue. Il chassait quelque temps qu'il fît. Un jour, par une effroyable tempête, il franchit près de soixante milles en huit heures, contre le vent, sur la bruyère de Tipperary. D'une taille moyenne, les épaules larges, trapu, les jambes arquées, les yeux vifs, le nez droit, les traits énergiques et durs, toujours habillé de la veste de chasse à pans retroussés, de la culotte de peau, chaussé de bottes molles et coiffé de la casquette ronde, le comte Harry était bien, dans toute sa perfection, le descendant de cette race de fox-hunters>passionnés dont les exploits sont célèbres en Angleterre, en Irlande et en Ecosse.
Dur aux fermiers, cruel môme souvent, le comte ne prenait pas garde aux sourdes révoltes qu'il allumait et dont les rumeurs, assourdies par un dernier reste de crainte, n'avaient pas encore franchi la grille de son château. Les plaintes des paysans s'étaient heurtées contre son avarice et sa rigidité inflexibles. Quelques menaces l'atteignirent au milieu de la sécurité où il vivait, mais il était follement brave et ne s'en soucia point. Du reste, il avait pour coutume de renvoyer toute préoccupation d'affaires à l'agent qui dirigeait son immense domaine et vivait près de lui au château. Et de nouvelles exactions plus dures prouvaient aux paysans que leurs plaintes restaient vaines, que les menaces ne faisaient qu'augmenter l'irritation du maître.
Quand Robert Traynor fut devant la grille il s'arrêta et attendit. Les paysans fermiers du comte n'a-
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vaient pas le droit de pénétrer dans la cour. Un valet d'écurie, qui rentrait, lui demanda ce qu'il voulait. Il dit qu'il désirait voir M. Warner.
Le valet fit prévenir Tagent, dont les bureaux occupaient un petit pavillon contigu à Tune des ailes du château.
Une heure se passa.
Robert s'était assis sur une pierre, le visage tourné vers la façade du château. Son regard errait de fenêtre en fenêtre avec une obstination étrange. Mais il y avait maintenant une lueur dans ses yeux. Son front s'était éclairci, ses traits s'étaient animés et sous sa veste étroite,^qui serrait sa taille robuste et dégagée, son cœur battait avec violence.
Un domestique vint le chercher et le conduisit aux bureaux de Warner.
L'agent était un petit homme sec et maigre, blond avec les yeux bleus, à la mine futée.
Il était assis à son bureau quand le jeune homme entra, et ne se dérangea point.
— Ah I c'est vous, Robert Traynor, dit-il ; qu'est-ce que vous voulez, mon garçon ?
— Vous entretenir cinq minutes. Votre Honneur.
— Venez-vous payer vos loyers ? ceux de votre père? Etes-vous envoyé par les fermiers deFarney pour solder leurs comptes?
— Non, Votre Honneur. Je ne viens pas payer mes loyers, ni ceux de mon père, ni ceux des fermiers de Famey. Je viens pour autre chose.
— Parlez...
— Je viens prier Votre Honneur de nous accorder du temps et de diminuer nos charges.
— Alors, il était bien inutile de vous déranger, mon pauvre garçon.
— Pourquoi?
— Ce n'est pas la première fois que pareilles de-
mandes nous sont faites, et le comte les a toujours accueillies de la même façon. Lui transmettre la vôtre, c'est peine perdue. Kaccueil serait le môme.
— Jamais les paysans de Farney n*ont été plus misérables. Votre Honneur, qui est dans le pays depuis longtemps, le sait aussi bien que moi.
— Ils ont été menacés d'expulsion à plusieurs reprises et ils ont uni par payer.
— Cela est vrai, Votre Honneur, mais cette fois ils ne payeront pas. L'année dernière, Tannée précédente ont été mauvaises et il n'y a pas, dans toutes les fermes, un farthing d'économie.
— C'est un malheur, Robert Traynor, c'est un grand malheur. Je n'y puis rien.
— Ne refusez pas de m'entendre. Votre Honneur. Ce n'est pas pour moi que je prie, ni pour les jeunes gens qui ont mon âge et ma force...
— Vous êtes fler, Traynor, vous ne baissez pas volontiers la tête, c'est connu...
— Je vous prie pour les vieilles femmes et pour les vieux que vous allez frapper, que vous allez jeter hors de chez eux et qui, n'ayant pas la force d'émigrer en Amérique — ils n'arriveraient pas au terme du voyage — seront réduits à mourir de froid et de faim en tendant les mains vers le château. Je prie pour eux, non pour moi.
— Et vos parents sont du nombre, Robert Traynor. Ce que vous faites est d'un bon fils. Je comprends votre inquiétude, et si je pouvais vous secourir je le ferais volontiers. Je me suis employé deux ou trois fois auprès du comte pour les paysans de Farney, j'ai* réussi ; mais aujourd'hui je connais la volonté impérieuse de Sa Seigneurie ; toutes mes tentatives seraient perdues. Vous n*avez donc qu'une chose àfaire, Traynor.
— Laquelle ?
— Payez...
Robert haussa les épaules et sa voix, très douce jusqu'à ce moment, changea tout à coup et devint presque rude.
— Les fermiers ne payeront pas.
L'agent se leva de son bureau, frappé de cette réponse où il sentait une menace.
Il répliqua pourtant :
— S'ils ne payent pas, nous les chasserons de leurs fermes, nous prendrons leurs bestiaux, nous les vendrons à la foire de Tipperary et le prix couvrira les loyers.
— Les fermiers de Famey ne payeront pas ; ils ne se laisseront pas chasser ; ils s'opposeront à ce qu'on prenne leurs troupeaux et vous ne pourrez pas vendre le bétail à la foire de Tipperary.
Il y eut un moment de silence entre les deux hommes. Warner fronçait le sourcil et cherchait à lire sur le visage du jeune homme le sens de cette menace. Il connaissait Traynor et il était sûr que ces dernières paroles avaient été longuement réfléchies. D'autre part, il savait combien les habitants du district étaient énergiques, braves et résolus.
Ils se préparaient sans doute à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Or, la guerre une fois déclarée, c'était une vie pleine de craintes, de menaces, de cruautés, d'une part ; de représailles sanglantes, de pillages, d'incendies, de meurtres, d'autre part. C'était la société secrète et puissante des Enfants d'Acier, à laquelle sont affiliés presque tous les paysans irlandais, en lutte avec les maîtres du pays, les propriétaires du sol. C'était la révolte, qui s*étendait comme une nappe d'huile sur les districts voisins, puis sur les districts les plus éloignés, sur l'Irlande tout entière, avec ce cri de reconnaissance et de ralliement qui d'une extrémité de l'île à l'autre ne faisait
plus qu'un intérêt commun de tous les intérêts individuels : « l'Irlande libre et maîtresse chez elle I » L'agent Warner pensait à tout cela.
— Robert Traynor, dit-il, je sais q.ue vous avez une grande autorité surles fermiers. Je dois donc considérer vos paroles comme étant l'expression de la pensée de tous vos amis.
— Vous le pouvez, Votre Honneur.
— C'est bien. Je vais aller trouver le comte et soumettre votre demande à Sa Seigneurie. Attendezmoi
Le jeune homme s'assit, mit entre ses genoux sa hache, qu'il n'avait pas quittée, et attendit.
L'agent se dirigea vers le château.
Ce jour-là, par hasard, le comte était chez lui. L'agent fut introduit aussitôt.
— Qu'y a-t-il, Warner? demanda Harry.
— Un fermier de Famey, Robert Traynor, menacé d'expulsion, vient prier Sa Seigneurie de lui donner du temps pour acquitter sa dette.
Le comte, qui se promenait de long en large en fumant, s'arrêta court devant Warner.
— Du temps ?
Il se mit à rire et haussa les épaules, puis, retirant des lèvres le cigare qu'il fumait :
— Et quel est votre avis là-dessus, monsieur Warner?
— Puisque Sa Seigneurie veut bien me consulter, je lui dirai qu'il serait peut-être prudent de ne pas repousser la demande de cet homme.
— Prudent, dites-vous, et pourquoi?
— Il m'a semblé deviner aux paroles de Traynor que les paysans sont prêts à la révolte. Du reste, j'en ai reçu l'avis d'autre part et j'ai pris soin d'en avertir Sa Seigneurie. Les menaces de Traynor, qui est, comme vous le savez, un des chefs de la loge des En-
fanis d^Acier, confirment mes renseignements et ne me laissent plus aucun doute à cet égard. Or, une révolte dans le comté de Tipperary serait très grave, car c'est auprès de nous qu'est le foyer de l'association secrète dont les rameaux s'étendent sur l'Irlande entière. Je le répète donc à Sa Seigneurie, il serait prudent de ne pas exaspérer les fermiers et leurs tenanciers.
— Accordez du temps à Traynor.
— Ce n'est pas pour lui qu'il implore, il l'a dit, mais pour tous les fermiers de Famey.
— Ce n'est plus une prière, c'est une mise en demeure, c'est presque une sommation?
— A peu près.
— En ce cas, monsieur Warner, je vous prie de ne tenir aucun compte de cette demande.
— Cependant...
— Je vous prie, en outre, de hâter les recouvrements et de ne pas vous préoccuper des menaces. Si les paysans résistent et refusent de livrer leurs troupeaux, j'écrirai à Tipperary et l'on m'enverra des dragons. Dites bien cela à Traynor, pour ^qu'il avertisse ses amis. Peut-être réfléchiront-ils.
— J'en doute. J'obéirai toutefois et ferai ce que Sa Seigneurie m'ordonne.
— J'y compte, et sans retard, monsieur Warner.
L'agent revint à son bureau. Donesdale sortit derrière lui et acheva son cigare dans le jardin, après avoir fait seller un cheval.
Robert Traynor s'avança à la rencontre de l'agent.
— Eh bien? dit-il.
— J'ai transmis au comte votre demande, sems lui laisser ignorer qu'elle déguisait une menace.
— Alors ?
— Sa Seigneurie refuse de vous accorder aucun délai. J'ai l'ordre de poursuivre.
— C'est bien, dit Robert, je n'insiste plus.
Et, saluant Warner, il partit.
Harry Donesdale était dans la grande allée du jardin, et pour gagner la grille il fallait que Robert passât devant lui. Le comte vit venir le paysan de loin et s'arrêta pour l'attendre.
Quand le jeune homme fut tout près :
— Vous êtes Robert Traynor, de Parney ? dit-il. Le fermier se contenta d'incliner la tête.
— C'est vous qui osez me menacer de la révolte et de la colère de mes fermiers ?
— Je n'ai pas menacé. J'ai supplié.
— Vous avez une étrange façon de présenter les suppliques. Vous pénétrez dans mon château une hache* d'une main, de l'autre un bâton plombé.
— La hache m'a été donnée par mon père, qui veut empêcher Byrne de la lui prendre. Quant à mon bâton, il ne me quitte jamais.
— Warner vous a tremsmis ma réponse ?
— Il me l'a transmise.
— Vous êtes donc averti. Allez !
— Puisque Sa Seigneurie a bien voulu m'adressep la parole, qu'elle me laisse seulement lui rappeler quelques détails qu'elle a oubliés.
— Quels détails? fit le comte, fronçant les sourcils.
— Sa Seigneurie est dans la contrée depuis quatre ou cinq ans et, depuis quatre ou cinq ans elle a reçu des avertissements dont elle n'a tenu aucun compte. Il est temps qu'elle s'en souvienne.
— Prenez garde à ce que vous allez dire ! fit Donesdale, qui pâlit.
— Puisque Sa Seigneurie veut bien considérer mes avertissements comme des menaces, je lui ferai remarquer que ce ne sont pas les premières qu'elle reçoit. La ligue des Enfants d'Acier ne prend jamais personne en traître.
— Je vais vous faire rouer de coups, Traynor !
— -Quand vous avez expulsé le fermier Nesgham, qui est mort de faim deveuat le château, avec ses enfants, Ja ligue vous a prévenu.
Donesdale, les dents serrées, tourmentait nerveusement une cravache qu'il tenait à main.
Robert continua :
— Une secopde fois, vous avez reçu une lettre de la loge de Farney, quand on sut dans le pays que vous aviez empêché un de vos fermiers de prendre à son service un berger afQlié.
— Traynor, Traynor I
— Une troisième fois, vous avez voulu faire saisir les troupeaux de deux de mes amis. Paddy et Daniel: nous avons jeté dans la Suir les huissiers et ies gardes-chasse que vous aviez envoyés.
— Misérable ! dit le comte d'une voix étranglée.
Il leva la main, et sa cravache s'abattit en sifflant sur la joue de Robert ; mais le jeune homme la guettait, l'arrêtait au vol et Tarrachait d\in geste brusque. Un mouvement instinctif lui avait fait lever sa hache, qui une seconde se balança sur la tête de Harry.
La hache, dans le soleil qui la frappait, renvoyait des éclairs étincelants. Ce fut une seconde suprême. Mais Traynor eut assez de prudence, assez de force pour se retenir.
— Enfin, dit-il d'une voix très basse, que Témotion faisait trembler un peu, faut-il rappeler à Votre Seigneurie que Norbury a été tué parce qu'il se montrait cruel envers nous et que, le soir de sa mort, des feux de joie ont été allumés sur toutes les collines par ceux de Tipperary, de Cork et de Monaghan ?
Le comte était blême et fermait les poings, et dans les efforts qu'il faisait pour se contenir ses ongles s'enfonçaient dans sa chair.
— Je vais vous faire battre si bien que vous en porterez les marques toute votre vie, Traynor.
La haute taille du paysan sembla grandir encore.
— Votre Seigneurie se fait des illusions, dit-il. Battre Robert Traynor est moins aisé qu'elle ne croit.
A ce moment, le piqueur du château passait avec une dizaine de valets d'écurie. De loin on avait vu la querelle entre le comte et Robert, la cravache arrachée, la hache menaçante, l'irritation des deux hommesj et Ton s'était ému. Warner avait envoyé des gens se promener par là, craignant un malheur, et la comtesse Héléna elle-même, qui d'une fenêtre avait surpris la scène, descendait le perron et accourait vers son mari.
— A moi, Dick Carter, cria le comte au piqueur ; à moi, Dick, fit-il, comme s'il eût appelé un des chiens de sa meute.
Dick et les aulres se précipitèrent. C'étaient des gaillards robustes et découplés, aux mains noueuses, aux épaules larges.
— Vous allez lier Robert Traynor à cet arbre, dit Harry, et vous lui donnerez autant de coups de fouets qu'il reste de jours à l'année.
— Ah I ah ! ricana Dick Carter, nous sommes au mois de juin; quand arrivera novembre, Traynor aura changé de peau !...
Traynor, qui s'était reculé pas à pas et adossé contre le mur d'un pavillon, ne craignait pas d'être entouré. D se taisait. Seulement ses yeux ne quittaient pas Donesdale et lui envoyaient, dans un regard hautain et méprisant, un défi, une dernière menace.
— Allons, Dick ! allons, Dick I fit Harry.
Les valets se jetèrent sur le paysan, mais un rapide
L*ÂRMÉE DES MISÉRABLES 27
moulinet du bâton plombé les tint à distance, et l'un d'eux, s'étant avancé trop près, eut la poitrine défoncée et roula aux pieds du comte en hurlant.
Tout à coup Robert frissonna et son regard se détacha un instant du visage de Donesdale.
Derrière celui-ci, Héléna, très pâle, apparaissait et brusquement demandait :
— Que se passe-t-il donc?
Le comte se retourna et, sèchement :
— Rien qui vous intéresse, madame.
— Pourquoi cet homme est-il obligé de se défendre contre vos gens ?
— Parce que je veux le faire fouetter, pour le punir de ses insolences.
— Fouetter? Lui?...
* Et sur ses traits il y eut subitement une altération si grande, tout son visage refléta une angoisse si atroce que le comte le remarqua.
— Eh bieni madame, que vous importe?
— Non, vous n'aurez pas cette cruauté.
— Et qui m'en empêchera?
— Moi.
Hfarry eut un sourire ironique.
— Rentrez chez vous, dit-il à voix basse. Il me semble que vous ne devriez pas tenir à donner à ces gens-là le spectacle de nos querelles du ménage.
Comme elle hésitait, toujours frémissante, ses yeux ne quittant pas ceux de Traynor, il ajouta rudement :
— Si vous ne partez pas à l'instant, je vous le jure, je fais fouetter cet homme devant vous!
— Ah I dit-elle, le regard chargé de haine, vous êtes un misérable, entendez- vous? un misérable!
Elle s'éloigna, n'osant se retourner.
Quand elle fut à quelques pas, un grand cri l'arrêta tout à coup.
Elle regarda.
Aux pieds du comte, Dick Carter gisait Tépaule fracassée, la tète broyée par le terrible bâton de Traynor, et celui-ci, sa hache tournoyant autour de lui avec une vitesse prodigieuse, se précipitait vers la grille et disparaissait.
Héléna appuya les deux mains sur sa poitrine. Les battements de son cœur, lourds et sonores comme des coups de marteau, la faisaient souffrir et le sang, qui affluait à la tête, mettait une brûlante rougeur sur ses joues.
Mais ellesrespirait, maintenant, soulagée.
— Il est fort et brave, murmura-t-elle, il serait mort plutôt que d'être foueîté.
Elle rentra au château.
Elle était à peine chez elle que le comte, qui Tavait suivie, y arrivait.
— Madame, dit-il tout de suite et sans autre préambule, vous avez oubliéce qui est convenu entre nous et me forcez de vous le rappeler. Je vous ai prié*, à plusieurs reprises, de ne point vous préoccuper de la façon dont j'entends conduire mes affaires personnelles. Je vous ai laissée, dans le château, libre d'agir comme il vous semble bon,mais je me suis réservé la môme liberté. Vous savez pourtant que nousne devons avoir entre nous que des rapports de politesse, aux heures où il ne nous est pas possible de nous éviter. Je ne comprends donc pas votre intervention de tout à rheure, encore moins votre colère et votre émotion. Depuis quatre ans que nous vivons Tun auprès de l'autre comme des étrangers, c'est la première fois que vous voulez bien vous occuper de moi. C'est trop. J''espère, madame que vous vous en tiendrez à cette tentative.
Il avait parte avec une ironie méchante.
— Oui, fit la comtesse, nous vivons comme deux
étrangers, vous pouvez même dire comme deux ennemis...
— C'est pure galanterie, dit Harry en s'inclinant, si je ne me suis pas servi de cette expression. Elle est juste, je le reconnais.
— Vous m'avez enfermée dans ce château, oîi je vis seule, ne voyant personne. La vie que je mène ici est intolérable, puisqu'une solitude presque complète m'environne. Eh bien! j'en suis arrivée à redouter les heures oùnous nous rencontrons, aies craindre comme un supplice nouveau, plus terrible que Tautre. Vous me torturez le cœur de vos ironies incessantes, de vos méchancetés basses et de vos cruautés.
— En deux mots, madame, vous voudriez ne plus me voir! Cela vous plairait.
— Ah ! dit-elle avec un geste découragé.
Le comte se rapprocha et lui prit les mains, qu'il retint de force dans Tune des siennes.
— A qui la faute de ce qui arrive? dit-il. A qui fautil le reprocher, madame?
La comtesse eut un mouvement pour échapper à rétreinte de Donesdale, maiac les doigts de celui-ci se resserrèrent.
— Vous me faites mal, dit-elle.
Il la laissa.
— Voi^ faites peser durement sur moi des fautes que je n^i pas commises, dit la jeune femme avec amertume.
— C'est une allusion malheureuse au passé, madame. Est-il donc besoin de vous rappBler que j'ai épargné votre vie deux fois, quand deux fois j'ai eu entre les mains les preuves que vous aviez trahi vos devoirs?
— Vous mentez. Je vous ai autrefois supplié de me croire. Aujourd'hui, je sais que toutes mes supplica-
lions seraient inutiles... Je vous prie pourtant de m'épai^ner la honte et l'injure de vos reproches.
Le comte eut un rire sec et haineux.
— Dvous sied peu déjouer la fierté blessée, madame. Il vous sied peu surtout de vous considérer comme une martyre, quand vous devriez me savoir gré, au contraire, delà tranquillité de la vie que je vous ai faite.
Je vous ai arrachée au scandale que pouvaient exciter à Londres, s'ils arrivaient à être connus, les deux amours coupables qui ont succédé chez vous à Testime, sinon à l'affection que je devais vous inspirer.
Grâce à moi, madame, tous mes amis, tous ceux qui vous connaissent peuvent encore vous considérer comme une honnête femme. Moi seul puis vous faire rougir en vous regardant en face ; seul j'ai le droit de vous traiter comme une méprisable créature. Quand je vous ai prise au théâtre, je vous aimais et ne vous demandais, en retour de l'honneur que je vous faisais, qu'un peu de reconnaissance pour moi, un peu de respect pour le grand nom que je vous appelais à porter. Vous n'avez eu ni respect ni reconnaissance. Vous vous êtes montrée indigne de la haute situation où vous étiez montée, vous, la veille une chanteuse de théâtre. Mon nom, vous avez essayé de le traîner dans la boue; ma famille, peu s'en est fallu que vous ne la déshonoriez ij'ai tué vos deux amants; l'honneur est sauf. Mais ne jouez pas aux larmes et veuillez ne point me faire un crime de vous avoir enfermée, malgré votre beauté et votre jeunesse, dans ce château. Vous y êtes entourée du plus profond respect; une grande fête que je donne tous les ans, à l'occasion des chasses, amène ici la plupart des amis que vous avez laissés à Londres; vous êtes libre, bien que vous en disiez; ma fortune, et elle est immense, vous le savez, est à vos pieds, et il vous est fficile de réaliser vos rêves et vos
L'ARMÉE DES MISÉRABLES 3i
fantaisies. Que vous manque-t-il? Pour un mari aussi lâchement trompé, je suis, ce me semble, bien débonnaire. Vos tristesses et vos airs penchés n'ont donc aucune prise sur moi. Je ne vous fatigue pas avec les effusions d'un amour que je ne ressens plus ; d'autre part, vous ne me cachez point la haine que je vous inspire. C'est un fait. Voilà pourquoi, madame, nous avons adopté, d'un commun accord, le genre de vie que nous menons. Entre gens bien élevés, ces sortes de compromis sont possibles ; mais il faut que chacun tienne ses promesses. Je finirai donc, ainsi que j'ai commencé, en vous priant de me laisser gérer à mon entente les affaires de mon domaine, et surtout de ne plus donner à mes gens, pour un coquin qui ne la méritait pas, le spectacle de votre pitié de commande.
La comtesse se tenait toute droite devant son mari. Ses yeux noirs, profonds, chargés de lueurs, rendaient plus pâle encore son visage dltalienne que le sang ne colorait jamais. Satête,rejetée en arrière, pour braver son mari, accusait un profil énergique, un mentoïi un peu fort, un nez fin aux narines mobiles que la colère agitait et des lèvres rouges, entr' ouvertes par Fémotion. Sa gorge se gonflait, par saccades précipitées, sous l'étroitesse de sa robe sévère de velours noir, dont une de ses mains fines et allongées froissait les plis nerveusement. Elle laissa parler Donesdale sans l'interrompre, mais, à chacun des mots qu'il prononçait, son regard lui rendait mépris pour mépris. Et quand il se tut, elle dit, très calme :
— Lorsque vous m'avez prise au théâtre, je me suis laissé ébouir, en effet, par cette joie inespérée de devenir votre femme et de porter l'un des plus grands noms d'Angleterre. Je n'avais pour vous point d'amour, mais une affection sincère que chaque jour grandissait ^ti quoi que vous en disiez, une reconnais*
sance profonde pour la distinction dont j'étais honorée. Cette sympathie que j'éprouvais pour vous se fût aisément changée en un sentiment plus tendre et plus vif si, après quelques mois de mariage, le soin constant que vous aviez de me rappeler mon origine et la vôtre, vos brutalités de parole et les grossièretés de vos allusionsne vous eussent montré sousle vrai jour de votre caractère. Vous traitiez votre femme avec moins de douceur que le plus beau de vos chiens ou que votre cheval favori. J*ai longtemps souffert sans rien dire, car j*espérais vous ramener à moi à force d'obéissance, d'attentions, d'humilité même. Mais c'était une folie que cette espérance-là. Je comptais sur votre amour et je ne m'apercevais pas que vous m'aimiez seulement par orgueil, comme une superbe chose que vous étiez seul à posséder.
Car c'est le rôle que j'ai joué auprès de vous....
Il fallait qu'on dît du comte Harry Donesdale que dans ses écuries étaient les plus magnifiques chevaux, dans son chenilles chiens les plus rapides, dans son alcôve la plus belle femme d'Angleterre.
En bien! je ne me suis pas révoltée contre une honte pareille ; je dévorai ma tristesse et mes larmes, et restai soumise et dévouée. Mais l'affection, née de la reconnaissance, que je ressentais pour vous, diminuait à chacune de vos insultes ; l'amour sombrait et il ne restait plus que le mépris, avec le regret d'avoir sacrifié à un homme comme vous mon talent, ma jeunesse, ma beauté, ma vie. Vous m'avez indignement soupçonnée à deux reprises ; par deux fois vous m'avez jeté àla face le reproche d'avoir été la maîtresse de deux de vos amis. Vous mentiez, je vous l'ai dit. Us m'ont aimée, c'est vrai ; mais oii est le crime? Pourtant, vous n'avez pas voulu me croire : sur la foi d'apparences trompeuses, vous avez cherché querelle à ces deux hommes et vous les avez tués. Chacune de ces morts est un assassinat,
L'ARMÉE DBS MISÉRABLES 33
monsieur. Vous auriez dû en ajouter un troisième en me tuant. Mieux eût valu pour moi.
Le comte haussa les épaules ; Héléna n'y prit garde et acheva :
— Je suis dégagée envers vous de tout ce que je vous devais. Après avoir souffert en silence jusqu'aujourd'hui, je me révolte à la fin. Je ne vous crains pas, malgré vos cruautés. Je n'ai aucune vocation pour jouer les rôles de martyre. Désormais, j'agirai à ma guise et je vous engage à veiller sur moi.
Donesdale eut un mouvement de rage, comme pour se précipiter sur sa femme, mais il se contint.
— Oh! dit-il avec un rire méchant, je suis sûr au moins qu'ici vous ne trouverez pas un nouvel amant. Vous ne voudriez pas vous laisser aimer d'un paysan en guenilles !
La comtesse ne répondit pas, mais elle enveloppa son mari d'un regard indéfinissable.
Robert Traynor, après avoir fait quelques pas hors du château, s'était arrêté et avait attendu un moment pour s'assurer que les gens du comte ne le poursuivaient pas. Mais ceux-ci n'avaient aucun intérêt à lui donner la chasse, et le seul qui détestât Robert, Dick Carter, le piqueur, était dans un état trop lamentable, la poitrine défoncée et rendant le sang par la bouche, pour que l'idée lui vînt de tirer du paysan une vengeance immédiate. Il était donc en sûreté.
Il plia soigneusement son manteau sur son bras, afin d'être prêt à tout événement et de pouvoir s'en servir pour parer les coups, s'il était attaqué, jeta sa
34 LES NUITS R0U6SS
hache sur son épaule et, s' appuyant sur son bâton, reprit d'un pas rapide le chemin de Farney.
En arrivant à un bouquet d'aulnes devant lesquels passait le sentier, il s'arrêta tout à coup en s' entendant appeler deux fois par son nom.
— Robert Traynor I Robert Traynor I
Il se retourna et fronça le sourcil. Une subite contrariété se peignit sur ses traits.
C'était Lucie Breen...
— Attendez-moi, Robert. Voulez-vous que nous fassions route ensemble ?
— Mais oui, Lucie, mais oui, je ne demande pas mieux, fit Robert, gêné.
Devina-t-elle son embarras? Peut-être, car elle se mit à marcher auprès du jeune homme sans plus lui rien dire, intimidée sans doute parle peu d'empressement qu'il montrait.
Lucie était une jolie fille de vingt ans environ, grande, souple, aux gestes élégants et harmonieux. Elle avait une légèreté d'allures et une grâce de mouvements que donnent seules l'habitude de la vie en pleine liberté et la marche à travers les montagnes. Sa beauté faisait songer tout de suite aux plus magnifiques types espagnols. Les yeux grands, très noirs, s'animaient de flammes sombres à toutes lés pensées qui lui traversaient l'esprit, ou bien avaient des reflets d'une douceur exquise, des lueurs caressantes, où l'on devinait le dévouement sans borne d'une passion profonde. Sa bouche, aux lèvres d'un rouge sanglant, était un peu grande, ce qui donnait à toute sa physionomie une singulière expression d'énergie et de résolution. Ses cheveux noirs, partagés sur le front, étaient tressés en deux larges bandeaux, noués d'un ruban de velours noir, et retombant dans le dos, négligemment. Elle avait la tête nue. Aatour du cou était jeté un petit châle rouge qui semblait rendre encore plus
chaud le ton brun de ses joues. Une ceinture de cuir, à boucle d'acier, retenait autour de sa taille fine et robuste sa robe de flanelle grise, qui croisait sur sa poitrine et retombait droit sur ses pieds, dont elle laissait voir les chevilles.
Les deux jeunes gens marchèrent côte à côte, silencieux, pendant quelques minutes.
Puis, secouant son malaise et d'un ton qu'il essayait de rendre dégagé, Robert demanda :
— Vous aviez une course à faire au château, Lucie? Moi, j'en arrive et ne vous y ai pas vue.
— Je ne suis pas entrée au château. J'ai attendu au dehors, devant la grille.
— Ah ! On a refusé de vous introduire ?
— Mon intention n'était pas d'aller au delà. Je vous avais vu passer à Famey, ce matin, vous dirigeant vers Donesdale. Mon père me dit : « Voilà sans doute Robert Traynor qui va prier le comte d'accorder du temps aux fermiers qui n'ont pas payé. Le comte est un méchant homme. Pourvu qu'il n'arrive pas malheur à Robert ! » Mon père me regardait en disant cela. Je compris que vous couriez un danger. Alors, je suis arrivée ici sans que vous m'ayez vue, j'ai assisté à la scène que vous avez eue avec le comte, et j'allais retourner bien vite au village pour ramener vos amis et vous sauver, quand vous vous êtes échappé seul, sans le secours des autres. Est-ce que je pouvais vous laisser torturer par le comte?
Elle avait raconté cela simplement, sans fausse timidité, ses yeux brillants fixés sur Robert. ^ Celui-ci, toujours embarrassé, la remercia.
— J'aurais pu avoir besoin de vous, dit-il.
Et de nouveau ils restèrent silencieux.
Robert songeait à ce qui s'était passé le matin enire sa mère et lui, aux reproches de la vieille femme,
à ses supplications qu'il avait repoussées. Il songeait aussi à cet amour ardent qu'il devinait chez Lucie et que la jeune fille semblait prête à lui avouer au moindre geste, à la moindre parole d'encouragement; une sorte d'irritation impatiente le prenait.
— Puisque je ne l'aime pas? murmura-t-il.
Et, se retournant, il jeta un dernier regard vers le château , qui disparaissait dans le lointain derrière le vert sombre des arbres.
A la fin, la jeune fille se décida à parler.
— Croyez-vous, Robert, dit-elle, que les paysans se révolteront contre le comte Harry?
— Assurément. Le comte refuse de leur donner du temps pour payer et il a chargé Warner de nous expulser au premier jour.
— Mais il fera venir la police et les soldats?
— Nous sommes deuk cents fermiws menacés ; le jour où les gens du comte viendraient, tous ceux de Tipperary se joindraient à nous ; alors nous serions dix mille.
— Et c'est vous sans doute, Robert, qui allez vous mettre à leur tête?...
— C'est moi, avec Ned Grimes et Joë.
— Joô vous aime comme si vous étiez son frère, mais Ned Grimes est votre ennemi mortel depuis que le juge de Farney vous a donné la propriété d'une source qui séparait vos deux champs et que Ned Grimes réclamait pour lui seul.
— Je le sais.
— Ned Grimes a juré qu'il se vengerait.
— Je le sais encore, mais jenele crains pas, au moins pour le moment. C'est un bon Irlandais ; il aime l'Irlande comme il aime son père ou sa mère, et il est incapable de profiter d'un moment de troubles, alors qu'il faut que nous soyons tous unis, pour se souvenir de ses rancunes personnelles...
L'ARMÉE OES MISËRAfiLES 37
— Peut-être, fit Lucie, soucieuse.
— Vous craignez pour moi ?
— Je ne suis pas rassurée.
— Vous êtes bonus de vous préoccuper ainsi des dangers qui peuvent me menacer, dit Robert avec ironie. Savez-vous que, si cela était connu dans Farney, j'exciterais bien des jalousies !
Elle rougit, mais répondit :
— Vous vous trompez ; je crois que les jeunes gens apprendraient sans envie l'intérêt que je vous porte.
— Pourquoi, Lucie?
— Ils savent que mon père et le vôtre sont d'accord sur notre mariage, mais ils savent aussi que vous ne vous en souciez guère, car, de tous ceux de Farney, vous êtes le seul qui ne vous occupiez point de moi, le seul qui ne me fassiez pas la cour, le seul qui, le soir, quand la journée de travail est finie, ne veniez point rôder dans les sentiers du pré, aux environs de la ferme de mon père.
— C'est vrai, Lucie, mais cela m'empêche-t-il de reconnaître que vous êtes élégante et belle comme une grande dame ?
— Comme la comtesse Héléna ?
— Pourquoi ce nom, Lucie?
— Parce que c'est la seule grande dame que j'ai jamais vue...
— Eh bien, oui, Lucie, vous êtes aussi belle, plus belle même que la comtesse Héléna.
Les yeux de la jeune fille brillèrent :
— Je le savais, on me Ta déjà dit. Mais ce n'est pas seulement parce que je suis belle que les garçons de Farney recherchent ma main, c'est parce que je suis riche. Mon père a plus de trente acres de terre et trois cents guinées dans sa vieille bourse, cachée près du foyer. Daniel Canan, Patrice et Mick, et Joe, et Burton ne Pignorent pas. C'est
38 ILES NUITS ROUGES
pour cela qu'ils sont si acharnés à me poursuivre. Le jour où je me marierais, mon père, qui est vieux et ne demandé plus qu'à se reposer, me donnerait sa ferme et tout ce qu'il y a dedans, et puis sa terre et ses économies. Mon mari serait le plus riche du village. C'est connu.
— Pourquoi ne vous mariez-vous pas, Lucie?
— J'ai vingt ans et je suis prête à me marier, mais je ne veux aucun de ceux qui me demandent. Je n'aime personne de ceux-là.
— Eh ! si vous n'aimez personne, Lucie, ne vous pressez pas tant pour vous marier.
— Si, j'aime quelqu'un.
— Alors celui-là n'habite pas Farney?
— Il habite auprès de mon père.
— Que ne l'épousez-vous ?
— Il ne m'aime pas, Robert. A peine me salue-t-il quand je passe auprès de lui. S'il s'était montré empressé pour moi comme ceux de Farney, il est "possible que je ne l'eusse pas remarqué; mais son indifférence m'irrita, força mon esprit à m' occuper de lui, à négliger les autres. Enfin je l'ai aimé parce qu'il semblait se jouer de moi, je l'ai aimé par dépit. Aujourd'hui, le mal est fait. Je l'aime et ne me marierai point s'il ne veut pas de moi pour sa femme. Je resterai vieille fille, voilà tout, et, quand mon père sera mort, je prendrai les trois cents guinées de ses économies et m'en irai en Amérique, ou du moins je ne verrai plus celui qui m'aura méprisée.
— Mais, Lucie, peut-être celui-là ne se doute-t-il pas de votre amour. Peut-être vous trouve-t-il si haut pour lui qu'il n'ose même pas songer à vous ! Peutêtre enfin serait-il le plus heureux des hommes si, de n'importe quelle façon, vous pouviez lui faire deviner votre incertitude.
— Oh I il a tout deviné, depuis longtemps.
— Peut-être vous trompez-vous ?
— Si je me trompe et s'il ne sait rien, pourquoi fuit-il mes yeux dès que je le cherche du regard ? Estce que j'ai des yeux qui ne disent rien, Robert?
— Oh! Lucie, on peut y lire toute votre âme, comme dans un livre ouvert.
— Si je me trompe et s'il ne sait rien, pourquoi s'en va-t-il dès que nous nous rencontrons dans la même maison?
— C'est que des affaires sans doute rappellent autre part... le hasard et rien de plus...
— Pourquoi ne vient-il jamais chez mon père, qui est un ami du sien?
— La timidité...
— Pourquoi, le soir, quand il regagne sa maison, fait-il un long détour pour ne point passer devant notre ferme? Est-ce toujours le hasard ? Est-ce encore la timidité? Pourquoi, lorsqu'on nous fait danser, ne m'invite-t-il pas et me force-t-il, par dépit et par chagrin, à quitter le bal avant qu'il soit fini? Pourquoi ne m'adresse-t-il jamais la parole? Pourquoi, lorsqu'il m'aperçoit de loin et qu'il est menacé de passer près de moi, retourne-t-il en arrière?
— Je l'ignore, Lucie ; mais toutes les preuves d'amour que vous lui donnez ne pourront lui ouvrir les yeux s'il est un sot.
— Un sot, lui? C'est le plus savant du village. Je le soupçonne plutôtd'ôtre un orgueilleux et de dédaigner ceux qui ont été ses amis.
— Faites une dernière tentative, Lucie, et l'autre sans doute se décidera.
Lucie jeta sur Robert un regard douloureux.
— Elle a été faite ce matin, dit-elle, puisque vos parents vous ont parlé de moi — ils me l'ont dit — et que vous avez déclaré que jamais je ne serais votre femme... Est-ce vrai, Robert?...
Etla jolie fille, suffoquée par les larmes qui lui montaient à la gorge, le cœur soulevé sous son châle par des battements précipités, s'arrêta sur le chemin pour reprendre haleine et laisser à son trouble le temps de se calmer.
Tout d'abord, et en apercevant Lucie, le paysan avait cru qu'il lui serait possible d'échapper à cette rencontre» Mais bientôt il en avait pris décidément son parti. Pourtant, quand Lucie eut ainsi livré son secret, avouant son amour avec toute la candeur et la pureté de son âme, il resta un moment interdit. L'homme a rarement le beau rôle dans ces sortes d'occasion; il est soit ridicule, soit odieux. Robert le comprit et, comme il était profondément honnête [et bon, il évita les deux dangers en s'expliquant à Lucie avec une grande franchise.
— Je vous remercie de m'avoir attendu près du château, dit-il, et de m' avoir parlé comme vous venez de le faire. Vous avez compris comme moi qu'un entretien était nécessaire entre nous ; mais, auparavant, Lucie, je veux qu'il soit bien amical et que tout ce que nous dirons ne puisse altérer les sentiments d'estime et d'affection que nous avons l'un pour l'autre.
Comme elle n'avait pas la force de répondre, elle se contenta de faire un signe avec la tête.
— Oui, Lucie, j'ai évité de vous voir, de vous parler, de vous saluer même, lorsque je pouvais le faire sans qu'on le remarquât. Certes, vous êtes belle et digne en tout des hommages et du respect qu'on doit à une honnête fille; je me suis bien aperçu que je ne vous étais pas indifférent, et j'ai compris en même temps que ce qui vous attirait vers moi c'était le peu d'attention que je vous témoignais. C'est un jeu de l'amour, et vous avez cru peut-être qu'il était calculé; que pour arriver plus facilement à votre cœur, je m'adressais d'abord à votre amour-propre déjeune fille,
L*ARMÉE DBS MISÉRABLES 4^
à votre orgueil de femme... Si vous avez pensé cela, vous vous êtes trompée...
— Non, j'ai bien vu que ce n'était point calcul de votre part... Mais quelle que soit l'impression première qui ait éveillé l'amour chez moi, pardonnezmoi de vous le dire ainsi je ne sais pas, comme vous, envelopper ma pensée dans des mots qui sonnent comme de la musique, je vous aime, Robert, et ce que je fais à cette heure, j'ai prévenu mon père que je le ferais. Il ne me l'a pas défendu. Il devinait ma tristesse et m'a dit : « Allez, ma fille, parlez à Robert; ce garçon-là, c'est une tête exaltée, ça n'est pas impossible qu'il ne vous ait pas comprise. Allez, et dites-lui que je ne demande pas mieux que de l'avoir pour gendre, et que Traynor et sa femme mourraient en riant s'ils étaient sûrs que vous soyez un jour leur belle-fille. Dites-lui tout cela. »
— Et j'en suis profondément touché. Je vous montrerai la même confiance et répondrai à votre franchise. Malgré les avantages que je retirerais d'un mariage avec vous, malgré la fierté que j'aurais d'avoir été choisi entre tous, je tiens à ne vous rien cacher de la vérité, Lucie; je voudrais garder mon indépendance et ne désire point me marier. .. du moins maintenant.
— Je suis patiente... j'attendrai autant qu'il vous plaira, bien que mon père, qui se fait vieux, désirât me marier pour mourir tranquille.
— Ne m'attendez pas, Lucie, car il est possible que ma résolution ne change jamais.
— Vous ne pouvez rester garçon.
— Pourquoi?
— Parce que la solitude vous pèsera; lorsque votre père et votre mère ne seront plus là pour vous aimer, vous aurez besoin d'une famille.
— Je vous l'ai dit : j'aime mieux être libre.
Ils se remirent à marcher. Lucie était toute pâle et, quand elle pouvait se détourner sans que Robert la vît, ses yeux noirs étincelants, où des larmes brillaient, cherchaient à découvrir, sur le visage du jeune homme, jusqu'aux plus intimes replis de son cœur. Mais il était impassible et ne se livrait pas. Seulement son front était ridé, ce qui était l'indice chez lui d'une émotion violente.
Comme ils arrivaient près du village, elle s'arrêta de nouveau et essuya ses yeux.
— Je ne veux pas qu'on me voie avec vous, dit-elle, on devinerait bien vite à mon trouble ce qui s'est passé. Il ne le faut pas.
Il ne répondit rien. En face l'un de l'autre et au moment de se séparer, ils se regardaient, lui gravement, elle avec un sourire peureux qui lui amenait de nouvelles larmes et faisait trembler le coin de ses lèvres.
Elle dit, hochant la tête :
— J'ai une rivale, n'est-ce pas?
— Non, Lucie, ne le croyez pas...
— Si, vous aimez une femme. J'en suis sûre. Elle est donc plus jolie que moi, et plus riche, et plus élégante, et plus honnête? Estrce possible?
— Non, vous dis-je, je n'aime personne.
— Je suis sûre que vous mentez... Non, non, ne vous défendez pas... vous cachez si bien votre amour que personne n'en connaît l'objet... Elle n'est pas de Farney, sans doute?
— Lucie !
— Adieu, Robert... adieu.., je suis contente de vous avoir tout dit... Allons, adieu!
Elle s'enfuit, ne se contenant plus. Quand elle fut au village, elle respira un peu'.
— Ah! dit-elle avec une crispation de tous ses traits et les flammes de la jalousie dans les yeux, je
ne veux pas qu'il en aime une autre, je ne veux pas!
Quand elle rentra chez son père, elle trouva celui-ci causant avec un paysan de Tâge de Robert, un peu plus lourd, moins élégant, mais aussi robuste et aussi bien découplé. 11 avait les cheveux coupés ras et portait toute sa barbe, noire comme du jais, avec laquelle contrastait bizarrement le bleu clair et limpide de ses yeux.
C'était Joe, le chef le plus redouté et le plus énergique de tous les paysans du comté de Tipperary, affiliés à la société secrète.
Quand Breen vit entrer sa fille, il fit un signe d'intelligence à Joe.
Lucie alla s'asseoir sur un escabeau, dans un coin de la cabane, trop accablée et désespérée pour s'apercevoir que les deuxhommesparlaient d'elle au moment où elle était entrée et que sa présence avait interrompu leur conversation.
Joe dit à voix basse :
— Elle est triste, laissez-la, monsieur Breen.
— Non, Joe, il faut que je sache, une fois pour toutes, ce qu'elle veut, à la fin... il faut aussi que je lui dise la demande que vous venez de me faire, une demande qui me fait plaisir, Joe, bien que, je ne vous l'ai pas laissé ignorer, vous n'ayez guère à fonder grande espérance là-dessus...
— Je suis tout tremblant, monsieur Breen...
— N'en soyez point honteux, Joe; je connais ça, j'ai été jeune comme vous et amoureux...
Breen s'approcha de sa fille.
— Lucie? dit-il en lui touchant l'épaule.
Elle releva vivement la tête, effrayée, comme si on l'eût réveillée brusquement, et montra aux deux hommes son visage pâle sillonné de larmes.
— Que voulez-vous, mon père?
44 LIS NUITS ROUGES
Brenn allait parler, mais Joe le tira par la manche et dit, très bas, près de son oreille :
— Vous le voyez, elle pleure.
— Eh bien?
— Ne lui confiez pas ce que je suis venu vous demander. Cela augmenterait son chagrin.
— Qui sait? les femmes sont si changeantes !
— Alors, à la grâce de Dieu, monsieur Breen.
Et Joe se recula un peu et détourna la tête.
— Vous pleurez, Lucia? fit Breen.
La jeune fille avait eu le temps d'essuyer ses yeux.
— C'est fini, dit-elle, je n'y pense plus...
— Et quel était le motif de vos larmes?
— Je viens de quitter Robert Traynor. Je lui ai tout dit. Il ne m'aime pas...
— Vous deviez vous en douter?
— J'espérais toujours.
— Il ne faut plus penser à Robert Traynor, qui cer- .tainement a des visées sur une autre que vous...
Il est libre, Lucie, et vous ne pouvez forcer son esprit et son cœur à être occupés de vous.
— Je me vengerai et je saurai bientôt s'il aime une autre femme.
Le vieux Breeli se mit à rire.
— Voilà bien les petites filles, dit-il, voilà bien leurs raisonnements... Entendez-vous, Joe?
— Oui, monsieur Breen, fit le paysan gêné, j'ai entendu et, je le vois, je n'ai plus rien à faire ici... je n'ai plus qu'à m'en aller.
— Encore une minute, Joe.
Et, s'adressant à sa fille :
— Il ne faut pas vous désoler parce que Robert Traynor n'a pas d'attentions pour vous... il faut que vous montriez plus de fierté... il y a des garçons à Farney qui valent Robert Traynor, mais il n'est pas de filles qui soient mieux que vous.
— Cela ne diminue pas mon chagrin, mon/père,
— Eh bien! je ne vous comprends pas. A votre place, j'en prendrais vite mon parti...
— Hélas!
— Surtout si je voyais que Ton me recherche et que Ton me demande, et que des garçons aussi forts et aussi honnêtes que Joe ne désirent rien tant que de se marier avec moi. Voilà ce que je ferais, ma fille, si j'étais Lucie Breen.
— Oui, je suis très flattée que Joe ait pensé à moi... Si je n'aimais personne, je l'accepterais mieux que tout autre, de préférence à tout autre, mais, puisqu'il sait maintenant que j'aime son ami Robert Traynor, j'espère qu'il retirera sa demande et qu'il n'insistera pas auprès de vous, mon père.
— Mais vous ne pouvez toujours aimer Robert Traynor, puisqu'il ne veut pas de vous.
— Si, mon père, toujours.
— Vous le voyez, monsieur Breen, fît Joe en intervenant, j'avais raison d'avoir des craintes et je me doutais bien, contrairement à ce que vous prétendiez,, que l'affection de Lucie était sérieuse.
— Mon pauvre Joe, comment faire?
— Rien, monsieur Breen, je me retire... je me retire en demandant pardon à Lucie.
— Ohl Joe, j'ai été franche et sans doute vous partez bien triste, triste comme je l'étais moi-même tout à l'heure en quittant Robert... C'est donc à moi de vous demander pardon...
— Oh! Lucie...
— Alors, vous le laissez s'en aller comme cela, dit Breen, sans lui donner un espoir?
Elle secoua sa jolie tête éplorée.
— Est-ce que je le puis? dit-elle.
Et de nouveau elle cacha son visage entre ses mains, pour que personne ne vît ses larmes.
Joe sortit.
Sur ]e seuil de la porte, et comme Breen lui serrait vigoureusement *la main, il lui dit, de manière à ne pas être entendu par Lucie :
— Cela me fait beaucoup de peine, ce qui arrive là, • et je serai longtemps à y penser. Mais je veux prouver à Lucie combien je l'aime en faisant tout ce que je pourrai pour son bonheur.
— Et que ferez-vous, Joe?
— Tout à rheure, j'irai trouver Robert Traynor, qui a dû voir ce matin le comte Donesdede et lui demander du temps pour les fermiers menacés d'expulsion. J'ai à causer avec Robert de ce que le comte lui a répondu et à organiser la résistance énergique, implacable, si l'on veut se montrer trop cruel pour nous.
— Moi, je ne dois rien à Donesdale, et il -ne peut m' expulser... Mais je vous accompagnerai de tous mes vœux et je mets à votre disposition mes fusils, mes balles et ma poudre... Qu^est-ce que votre visite à Robert a de commun avec le bonheur de Lucie?.. .
— Vous ne devinez pas?
— Non.
— Robert et moi, nous sommes deux amis d'enfance, nous nous aimons beaucoup, jamais nous ne nous sommes querellés... Je lui raconterai ce que Lucie vient de dire et j'emploierai toute mon influence à ramener Robert et à savoir de lui si vraiment il est éloigné de votre fille, monsieur Breen, par un amour pour une autre femme... Et j'en doute, car il me Teût confié... Lui savait depuis longtemps que j'aimais Lucie et m'approuvait...
— Peut-être aime-t-il ma fiUe en secret et votre amour pour elle, qu'il connaissait, l'a-t-il empêché de se déclarer?...
— Je ne le pense pas, monsieur Breen, car il n'au-
rait pu dissimuler toujours, et j'aurais fini par deviner... Toutefois, je le lui demanderai.
— Vous êtes un digne garçon, Joe, et un brave cœur... J'aurais été bien heureux si vous aviez pu devenir le mari de ma fille.
— Au revoir, monsieur Breen, je cours tout de suite chez Robert.
— Au revoir, Joe; bonne chance, mon garçon.
Le paysan traversa le village et ne s'arrêta que lorsqu'il fut à la cabane de Robert,
Le jeune homme venait de rentrer.
Quand il aperçut Joe sur le seuil, son visage s'éclaira et il accourut à sa rencontre, les mains tendues.
— J'ai vu le comte et je vous attendais, dit-iL
Et, comme le paysan restait soucieux, Robert dememda avec intérêt :
— Qu'avez-vous donc? Seriez-vous malade?
— Non, je ne puis dire que je sois malade, et pourtant j'ai les bras et les jambes cassés comme si j'avais été longtemps entre la vie et la mort, comme si j'étais en convalescence.
— Qu'esWl donc arrivé ?
— J'aime Lucie depuis longtemps, vous le savez.
— Vous me l'avez dit.
— Je l'ai demandée tout à l'heure à son père, qui consentirait bien à notre mariage ; mais Lucie, que j*ai vue, n'en veut rien entendre.
— Pauvre Joe !
— Elle vous aime, elle est folle de vous, c'est vous qu'il lui faut pour mari, non un autre.
— Elle m'attendait tout à l'heure sur ]e chemin du château et ne m'a rien caché de ce que vous me dites là... J'ai répondu que j'étais très fier de son choix, mais que je tenais à rester libre et n'avais nulle envie de me marier.
— Est-ce la vérité, Robert?
— Joe, je vous le jure, je n'aime pas Lucie.
Le paysan eut un soupir étouffé, comme s'il eût senti un soulagement et Robert, qui le devina, ne put s'empêcher dédire:
— Que croyiez-vous donc ?
— Rien, fit Joe, j'étais fou. Mais Lucie est malheureuse par vous. Si vous avez le cœur libre, Robert, pourquoi n'épouseriez-vouspas cette enfant?
— C'est vous, Joe, vous qui aimez Lucie, qui me conseillez de l'épouser?
— Moi... je demande qu'elle soit heureuse, même au prix de mon bonheur et de ma jalousie. Puisqu'elle vous aime, puisque vous êtes digne d'elle, je souffrirai moins en la voyant à votre bras. L'amitié que j'ai pour vous changera peut-être mon amour pour elle en une affection fraternelle.
— Joe, ce que vous essayez de faire là est grand et sublime, mais c'est impossible... ♦
— Pourquoi ?
— Si j'aimais Lucie, ma passion me ferait sans doute accepter votre sacrifice, mais j'en aime une autre... Joe... de toute mon âme...
-Qui?
— Je ne puis vous dire son nom, mon bon Joe, ce secret n'est pas le mien.
— Quelle femme est-ce donc, Robert, pour que vous ne puissiez l'aimer au grand jour, à la face de tous?...
Robert ne répondit pas. Joe le considérait attentivement, soupçonneux, attristé. Robert prévit qu'il allait lui adresser d'autres questions. Il le devança.
— Je tiens, fit-il gravement, à ce qu'entre nous il ne soit jamais question de ce que je viens de vous dire.
— Soit, fit Joe, après une hésitation.
Ils changèrent brusquement de conversation, et Robert apprit à Joe les projets du comte.
En terminant, il ajouta :
— Donesdale est très irrité, et la résistance qu'il a trouvée chez moi, lorsqu'il a voulu me fouetter, n'est pas faite pour calmer cette irritation. Il faut donc nous attendre, ces jours-ci, à des mesures de la plus extrême rigueur.
— Nous avons des délais légaux que le comte ne peutfraiichir.
— Il passera outre, soyez-en certain, Joe. Du reste, il est dans son droit vis-à-vis de la plupart d'entre nous. Il a entre les mains, depuis plus de six mois, contre deux cents fermiers de Parney, des décrets d'expulsion. 11 va faire exécuter ces décrets. Vous et moi, Joe, qui avons reçu ce matin seulement le premier acte de l'huissier By^ne, pourrions au besoin réclamer nos droits, nos délais légaux de six mois, devant le tribunal, et forcer le comte à nous payer une indemnité. Mais ni vous ni moi, Joe, nous ne le ferons, afin de partager le sort commun.
Attendons-nous donc, mon cher ami, à ce qu'aujourd'hui peut-être, ou demain, ou dans deux jours, mais assurément bientôt, les gens du comte nous jettent hors de nos cabanes.
— Il n'y a pas de temps à perdre.
— C'est mon avis, et nous devons prendre l'avance si nous ne voulons pas être prévenus. Avez-vous vu les fermiers de Farney et des environs ?
— Oui.
— Tous marcheront? Personne n'hésitera?
— Personne. Pas un ne restera en arrière.
— Avons-nous des armes ?
— Nous songerons plus tard à nous en procurer. Ce qu'il faut faire avant tout, avant d'avoir recoins à la violence, c'est une dernière tentative auprès du
comte. Après- demain, tous les fermiers menacés d'expulsion, leurs amis, les fermiers des environs, que je vais prévenir ce soir en allumant des feux sur la montagne ; nos pères, nos mères, les femmes et les enfants, tous, nous nous rendrons devant le château de Donesdale. Nous demanderons à parler au comte, nous lui ferons une fois de plus le tableau de notre misère, nous implorerons sa pitié pour les vieux qu'il s'apprête à faire souffrir. Peut-être le spectacle de tant de malheureux, les plaintes de cette armée de misérables toucheront-ils son cœur de bronze I
— Et s'il refuse, Joe?
— Ce sera la guerre, une guerre acharnée !...
Les jours suivants furent employés à prévenir les fermiers menacés et leurs amis. Joe envoya des émissaires dans les villages voisins et fît annoncer qu'une grande manifestation se préparait contre Harry Donesdale. Comme une étroite solidarité unit entre eux les paysans irlandais, la nouvelle se répandit avec une extrême rapidité dans tout le comté de Tipperary. Robert Traynor aida Joe dans cette organisation. Lui et son ami étaient très écoutés des paysans et jouissaient sur eux d'une grande influence. C'était en eux que depuis longtemps résidait toute la force de résistance nécessaire à la loge, en eux que s'incarnaient les droits des affiliés ; c'était à Joe et à Robert que ceux qui souffraient venaient se plaindre, que ceux qui avaient faim s'adressaient. On les savait généreux, braves et bons. Ils avaient donné maintes fois des preuves de leur fidélité aux lois redoutables et cruel-
les de leur société secrète. Les paysans les reconnaissaient depuis longtemps pour leurs chefs. Au château, on se méfiait d'eux.
Quand les paysans furent avertis, Joe attendit patiemment le jour fixé pour la manifestation. Elle devait avoir lieu quatre ou cinq jours après, un matin, au lever du soleil.
Il y eut trop d'agitation, trop de fermentation dans les esprits pour que le secret fût gardé. Ce qui en transpira arriva jusqu'aux oreilles de l'agent Warner, qui se hâta d'aller trouver le comte. Celui-ci, qui faisait la sieste après dîner, refusait de le recevoir. Warner insista.
— Il s'agit d'une affaire très grave, dit-il. A la fin, il fut introduit.
— Que se passe-t-il encore? demanda le comte.
— Je ne sais trop, dit Warner. Depuis quelques jours, depuis que Robert Traynor est venu m'apporter les doléances des fermiers vos débiteurs, il semble qu'il règne dans tout le pays une grande surexcitation.
— Eh bien ?
— Les paysans se rassemblent, discutent, délibèrent même la nuit, dans leurs granges. Malgré tous mes soins, il ne m'a pas été possible de connaître complètement leurs projets. Mais tout est à craindre de leur violence.
— Croyez-vous qti'il auraient l'audace d'attaquer le château ?
— Je l'ignore. Peut-être ce qu'ils préparent n'est-il qu'une tentative toute pacifique pour vous implorer et obtenir de vous, en masse, ce qu'un délégué s'est vu refuser.
— En agissant par la crainte ?
— Non, mais en vous forçant à la réflexion. On refuse plus facilement d'entendre un homme que d'é-
coûter les cris, les plaintes et les réclamations d'une armée de cinq ou six mille fermiers, même lorsque ceux-ci se présentent sans armes et sans intention de violence.
— Je ne céderai pas plus à toute cette bande en guenilles que je n'ai cédé à Robert Traynor.
— Vous êtes libre, Votre Honneur. Mon devoir était de vous prévenir.
— C'est bien. Un renseignement, s'il vous plaît, monsieur Warner ?
— Parlez, Votre Honneur.
— Quel jour ont choisi|ces coquins ?
— Jeudi.
— Et nous sommes aujourd'hui lundi... Aurez-vous le temps de prendre, pendant la journée de demain, toutes les mesures nécessaires pour faire expulser mes fermiers mercredi?
— Certes !
— C'est plus tôt qu'ils ne s'y attendent. Cela rendra inutile leur manifestation du lendemain.
— Une pareille mesure peut exciter une révolte.
— Je l'attends.
— Les paysans sont fanatiques. Une fois exaspérés ils ne reculent devant aucun excès... il ne considèrent pas l'assassinat comme un crime, mais comme une revanche, comme une justice, comme un acte de guerre, en un mot.
— Je le sais, mais le château a des murailles qui peuvent soutenir un siège et mes gens savent manier un fusil.
— Oh 1 ce n'est pas la guerre ouverte, mais la guerre d'embûches qu'ils déclareront.
— Je suis chasseur et j'ai l'habitude de toutes les ruses. Obéissez, monsieur Warner !
— Il sera fait comme le veut Votre Seigneurie. L'agent quitta le comte et se mit en devoir immé-
diatement de prévenir l'huissier Byrne et tous les gens chargés de prêter à celui-ci main-forte dans Texpédition résolue contre les fermiers.
Le secret fut si bien gardé jusqu'au dernier moment que rien ne fut connu.
La veille de l'expulsion, dans la soirée, Robert quitta sa cabane et prit la direction du château. Comme il faisait tout à fait nuit et qu'au lieu de suivre la route il traversait la campagne, personne ne pouvait le rencontrer.
Quand il fut en vue de Donesdale, au lieu de se diriger vers la grille directement, il commença par faire le tour du château et s'arrêta ensuite à quelque distance, au coin d'un petit bois de houx dans Tombro duquel il disparut. Il resta là une demi-heure, les bras croisés, appuyé contre un tronc d'arbre, ne quittant pas des yeux la façade dont il ne distinguait que le premier étage plongé dans une obscurité complète.
Son immobilité était si grande qu'on fut passé près de lui, qu'on l'eût touché presque sans le voir.
Pourtant, son émotion était intense et son cœur était soulevé par des battements si lourds qu'il les entendait. Une de ses mains cherchait à les contenir et déchirait sa poitrine.
Une fenêtre qui s'illumina tout à coup lui arracha une exclamation de joie et de soulagement.
— Enfin I dit-il.
Et il quitta le bois pour se jeter dans la plaine. Il retourna cette fois vers la grille et s'arrêta auprès d'un petit pavillon adossé au mur.
Le rez-de-chaussée de ce petit pavillon était occupé par les bureaux de Warner, mais l'agent ne s'y trouvait que pendant le jour. La nuit, tout était abandonné. Quant au premier étage, qui s'élevait au niveau du mur de clôture, il était divisé en plusieurs chambres élégantes que les amis de Donesdale habitaient, lors-
que venaient les chasses ; les premiers arrivés logeaient au château, les autres étaient relégués au pavillon ; mais, à cette époque de Tannée, celui-ci- était désert.
Sous le mur, Robert attendit encore.
Il avait développé une corde solide, qui lui entourait les reins et que terminait un petit crampon de fer, et, du geste machinal de Thomme habitué à pareilles aventures, il avait tâté la crosse d'un pistolet à deux coups passé dans sa ceinture de cuir.
Après quelques secondes d'attente, il y eut, en haut du pavillon, un léger bruit de doigts frappant avec précaution contre une des vitres de la fenêtre, au premier étage.
— Est-ce vous? demanda le paysan.
— Venez, Robert I
Alors, dépliant sa corde, Traynor la balança, lui imprima une vigoureuse secousse, et le crampon, passant par-dessus le mur, alla s'accrocher à l'autre bord, du côté dujardin.
Le jeune homme s'assura qu'il était solidement fixé et lestement, sans hésiter, grimpa jusqu'au faîte.
Là, il se coucha à plat ventre, inspecta les environs aussi bien vers le bois des houx qu'il venait de quitter que dans le jardin, qui s'étendait jusqu'au perron, et, quand il fut bien sûr que personne ne l'avait suivi, il retira la corde.
Une des fenêtres du pavillon était ouverte ; d'un saut, il s'accrocha à la balustrade et fut dans la chambre. La fenêtre se referma.
La nuit était si noire que d'abord il n'aperçut rien, mais tout à coup il sentit deux bras qui se nouaient autour de sa tête. Il eut un soupir étouffé et se renversa en arrière, comme pris d'éblouissement.
— Robert, vous ne me voyez donc pas ?
L'ARMÉE DES MISÉRABLES 5o
— Héléna!
— Je vous aimel...
C'était la comtesse. Depuis plus d'un an ils se voyaient ainsi; depuis plus d'un an ils s'aimaient, et leur passion s'augmentait chaque jour de tous les dangers dont ils se sentaient menacés, de toutes les précautions et de tout le mystère dont ils s'entouraient.
Ilfaut raconter en quelques mots comment cet amour était né. Il étatt né brusquement, comme toutes les grandes passions. Depuis bien desmois déjà,Traynor aimait en secret, sans illusion, avec désespoir, lorsqu'un jour que la comtesse rentrait à cheval au château et traversait le bois, il se trouva face à face avec elle. Il était sûr qu'elle viendrait, bien qu'elle n'en eût pas l'habitude. Le cœur a de ces divinations étranges. Souvent il s'en allait ainsi, la cherchant partout, se cachait dans lesbroussailles pour la voir passer et l'admirer h son aise. Après, il rentrait dans sa triste maison avec du bonheur plein la poitrine, et tout ce qui l'entourait semblait illuminé d'un rayonnement céleste. Ce jour-là, commeellevenait à cheval, il n'eut pas le temps de se dérober, et quand elle le vit il avait les mains jointes; il semblait demander grâce dans la posture d'un suppliant, à genoux. Le cheval, effrayé, fit un écart, et, comme le sentier était étroit, un, de ses pieds, dans une ruade, renversa Robert sanglant et privé de connaissance. Quand elle fut maîtresse de son cheval, elle descendit et s'approcha du jeune homme. Il avait une large blessure à l'épaule par où le sang coulait, rougissant l'herbe autour de sa tête. Près de là, un petit ruisseau fuyait sous des feuilles mortes, en sourdine, pour aller hors du bois se mêler à la Suir. Hélénaycourut, puisade l'eau dans ses mains, rafraîchit le front pâli de Robert et de son mouchoir brodé étancha le sang qui coulait toujours
par la déchirure de la veste. Un peu soulagé, il reprit connaissance, ouvrit les yeux, reconnut la comtesse et murmura:
— C'est ma faute. J'ai effrayé le cheval. Ne prenez point souci de moi !
Et en la voyant si près, penchée au-dessus de lui, anxieusement, toute désolée de cette blessure et de ce sang répandu qui la faisait frissonner, il eut une émotion violente qui se traduisit au cœur par une souffrance aiguë.
— Vous êtes un fermier de Farney? dit-elle.
— Oui.
— Vous n'aurez jamais la force de regagner le village... je vais remonter à cheval et courir au château... j'enverrai des domestiques avec une voiture... ils vous aideront.
Il se releva, péniblement.
— Non, j'irai à pied. Ma cabane n'est pas loin. Je me coucherai et me panserai moi-même. Demain, quand on viendra, je dirai que je suis tombé dans un trou, en traversant la montagne pendant la nuit.
— Mais vous souffrez... une défaillance peut vous prendre en chemin... je ne veux pas vous laisser ainsi.
— Je vous en prie ! dit-il doucement.
Et ses yeux ne la quittaient pas.
Il était très beau, et la souffrance et le sang perdu donnaient à son visage énergique et mâle une pâleur qui Falanguissait.
D fit quelques pas en chancelant et en se retenant aux arbres.
— Non, dit-elle, vous ne pourrezjamais.
Elle vint à lui et, comme elle eut peur qu'il ne tombât, son bras lui entoura l'épaule. Mais à ce contact, en sentant auprès de lui cette taille souple qui le frôlait, en respirant le parfum discret du corps de la jeune
L'âRMÉË des misérables 57
femme, Robert fermait les yeux. Une ivresse emplissait son cerveau. Un instant les houx, les hêtres et les broussailles tourbillonnèrent dans une danse fantastique autour de lui. Il se laissa choir aux pieds d*Héléna, la tête dans la mousse, où se prenaient ses longs cheveux flottants. Un sanglot lui déchira la poitrine.
. — Laissez-moi, je vous en prie, laissez-moi... je souffre trop.
— Raison de plus pour que je ne vous quitte pas.
— Oh ! ce n'est pas ma blessure qui me fait souffrir. Je ne sens pas cette douleur-là.
Un peu de sang colora son visage. Il était effrayé de sa hardiesse.
Héléna, frappée du ton de ces paroles, le regarda attentivement, et, à mesure qu'elle comprenait, son visage devenait froid, ses yeux perdaient leur expression de douce pitié, une fierté hautaine se peignait sur sa physionomie.
— Pardon! murmura Robert.
Et il avait comme un sourire peureux, le sourire d'un enfant. La faiblesse d'un homme fort a le don d'émouvoir les femmes. Et puis, il y aura toujours de l'orgueil pour elles à se savoir aimées, fût-ce d'un misérable. Dans les yeux de Robert, la comtesse lisait aisément les souffrances d'une passion sans espoir, et un dévouement sans borne, et le sacrifice de toute une vie, fait gaiement pour un mot, pour un désir deviné, pour un caprice, et la honte de cet amour qui s'adressait si haut, car Robert avouait qu'il aimait et demandait pardon d'aimer.
Trois ans auparavant, lorsqu'il avait vu la comtesse pour la première fois et qu'il avait senti son âme remuée, il avait résisté longtemps. Son orgueil de patriote, la fierté de son sang irlandais se révoltait contre cet asservissement. Harry, le Saxon, le seigneur de
la terre ; Harry, le landlord pour qui suaient, peinaient les pauvres gens du district; Harry était Tennemi, le maudit, l'homme voué à Tassassinat dans les imprécations de ceux que son inflexible cruauté envoyait mourir de faim dans les marais de la plaine ou sur les pierres nues des Galtée. Les paysans enveloppaient Héléna dans leur exécration. En Faimant, Robert se sentait coupable; il était malheureux et humilié.
Après avoir combattu, il n'essaya plus de se défendre et laissa son cœur s'en aller à la dérive dans l'impétueux courant qui l'entraînait, La vision de la comtesse Héléna hanta toutes les nuits son sommeil, et le jour il s'arrêtait quelquefois de travailler pour sourire vaguement à une image invisible qui, dans le ciel bleu, semblait planer au-dessus de lui. Mais, dès lors, chaque fois que le vieux Philip, après le repas du soir, laissait sa robuste et naïve éloquence retracer les grandes luttes de l'Irlande contre ses envahisseurs ; chaque fois que ses yeux s'illuminaient de haine au souvenir des anciens rois dont les familles s'éteignaient; chaque fois que sur ses lèvres revenaient les noms de Fitz-Gerald, de Robert Emmet, d'O'Connell; chaque fois que, peu à peu s'animant, le veillard rappelait les crimes ténébreux des redoutables affiliés qui tenaient la nation dans leur main de fer, troublant les Anglais dans leur sécurité, épouvantant les orangistes; chaque fois qu'il donnait en exemple à son fils les sauvages exploits des soldats du capitaine Rock, des sujets de ladyClare, des Enfants du chêne, des Enfants du droit, des Pieds noirs, des Batteurs, des Ribboniens, des Molly-Maguires, des Withe-Boys et de toutes les sinistres associations dont les arrêts étaient signés d'un cercueil, à la lumière des incendies ; chaque fois que Philip Traynor évoquait ces souvenirs, Robert baissait la tête et se sentait rougir.
rARMÉË DES MISERABLES • 59
Et Philip ajoutait toiyours y
— Aime l'Irlande, mon fils ; aime ton pays plus que ta mère et plus que moi. Combats pour elle et donnelui ta vie. Sauve l'Irlande de la misère qui la tue, de la misère qui la déshonore. Aime l'Irlande, et que toutes les forces de ton intelligence, que toute la vigueur et l'activité de ton corps lui soient consacrées. Quels que soient les malheurs qui t'attendent, les découragements qui te prennent, les revers qui t'abattent, que ton bras ne faiblisse et ne désarme jamais !
Certes, llrlande, Robert l'aimait; il l'aimait avec passion; il eût donné tout son sang, goutte à goutte, pour la rendre libre ; il ne demandait qu'à sacrifier sa libertépour elle, dans des entreprises folles ; il était prêt à combattre à la tête des Enfants d'Acier, comme le vieux Philip avait combattu à la tête des Ribboniens, comme son grand-père avait combattu à la tête des Molly-Maguires. Mais son amour pour Héléna était plus fort que son patriotisme, plus fort que sa haine contre Harry, contre les landlords et l'uniforme anglais, plus fort que les paroles enflammées de son père et que ses Résolutions. Cet amour l'anéantissait et lui prenaitses volontés. Il se sentait faible et tout petit devant lui. Il ne vivait plus, comme aux premières années de son adolescence, dans l'attente de la grande lutte préparée contre les maîtres du sol. Il ne vivait plus que pour Héléna et par Héléna 1...
— Pardon I répéta-t-il en tremblant que la comtesse ne l'eût deviné, pardon!!
Elle pardonnait parce qu'elle était femme.
D'instinct ne comprenait-elle pas l'immensité d'une pareille affection? Bien qu'ellefût Italienne, elle n'ignorait pas qu'elle partageait avec son mari la haine farouche de l'Irlandais contre le Saxon, haine éternelle de race.
Elle devinait donc tous les«ombats qu'avait dû soutenir ce grand et noble garçon, à la figure audacieuse, qui se traînait à ses genoux, toutes les répulsions qu'il avait dû vaincre, et elle était attendrie. Sa bonté faisait plier son orgueil et, dans le fand de son cœur, elle se sentit heureuse de cet hommage qu'inspirait sa beauté, heureuse surtout de savoir que dans l'abandon misérable où la tenait le comte, dans le supplice de la solitude de tous les jours, elle pouvait compter sur un bras fort, sur une âme généreuse et vaillante, sur un dévouement absolu.
Une voix s'élevait en elle qui^disait :
— Tu n'es plus seule!
Et, bien que ses lèvres fussent toujours sérieuses, il y avait dans ses yeux et sur son front comme un sourire, comme un remerciement, comme une reconnaissance.
Elle tendit la main à Robert.
— Relevez-vous, qu'ai-jeàvous pardonner? M'avezvous manqué de respect?
Il secoua la tête et se mit à la regarder avec adoration, ainsi qu'il eût contemplé les saintes 4es images enluminées, clouées au mur chez son père, si elles s'étaient animées tout à coup et qu'elles fussent descendues vers lui dans un nuage, le front ceint d'un nimbe d'or.
— Je vous enverrai un médecin, dit-elle, vous avez le bras cassé, cela peut être grave.
Il balbutia :
— Votre Seigneurie est bonne ! je la remercie... Il voulut partir, eUe le rappela.
— Dites-moi au moins votre nom.
— Robert Traynor...
— Où demeurez- vous?
— Près du lac formé par la Suir, au bout du village, au pied du Galtée.
— Dans une heure, le. médecin ira vous panser. Adieu, Robert Traynor, guérissez vite.
— Que Dieu garde à Sa Seigneurie la beauté et le bonheur !
— Le bonheur 1 murmura-t-elle avec amertume, en cravachant son cheval qui partit au galop, il serait possible, peut-être, avec un amour comme le sien !
Robert, guéri, reprit ses courses vagabondes, en quête d'Héléna. Il la revit plusieurs fois ; elle s'informait de lui avec intérêt et chacune de ses paroles mettait dans le cœur du jeune homme de la folie et de rivresse. Peu à peu, de son côté, elle s'occupait de lui ; un si complet dévouement la touchait, l'attirait. Elle était prise d'une.haute ambition : se servir de cet amour comme d'un levier puissant qui soulèverait les grandes qualités qu'elle devinait; provoquer dans cette âme en révolte les dévouements sublimes qui font les héros ; l'exciter au combat loyal et en pleiù jour du droit opprimé contre la force victorieuse ; l'arracher aux ténébreux crimes des MoUy-Maguires et des Enfants d'Acier pour fomenter dans l'Irlande une agitation pacifique, ennemie des forfaits, mais redoutable, et dont la rumeur terrible irait plus sûrement inquiéter Londres et son Parlement ; rendre enfin ce paysan en guenilles, ce montagnard à demi sauvage, l'égal du comte Harry Donesdale : noblesse du cœur contre noblesse de race.
Cette ambition ouvrit le chemin à son amour ; le désespoir de sa vie manquée, la haine que son mari lui inspirait firent le reste.
Elle ne fut pas la maîtresse de Robert. Celui-ci vivait devant elle en adoration. Le bonheur infini, inespéré, de se savoir aimé, de respirer l'air de cette femme, de noyer son regard dans ses yeux, de lui baiser les mains, de recevoir d'elle toute sa force, toute sa vie, lui suffisait. Certes, il se fût tué au
moindre de ses caprices et jamais reine d'Orient n'eut esclave plus dévoué et plus attentif.
Mais ils étaient jeunes et ardents tous les deux, et connaissaient le danger de s'aimer de la sorte ; le soir, dans Tombre profonde qui les environnait, quand leur étreinte devenait plus enlaçante et plus étroite, que leur haleine était plus pressée, que leur cœur semblait souffrir et que leurs yeux brûlaient ; quand Robert laissait échapper un cri d'amour, un appel plus passionné, Héléna, revenue à elle, s'éloignait, un peu étourdie, mais calme et forte et à ses genoux, une supplication dans les yeux, à mains jointes, il lui demandait pardon.
— Je vous aime, lui avait-elle dit une fois, mais je ne veux pas me donner à un Enfant d'Acier... je ne veux pas être la complice de vos crimes... Plus tard... Robert... quand vous aurez compris combien ces crimes sont odieux et qu'au lieu de relever l'Irlande ils l'avilissent... Plus tard !
Il résistait encore, mais tous les jours la folie de son amour augmentait.
C'était, dans le pavillon qu'ils se voyaient quand la nuit était descendue. Là, ils n'avaient rien à craindre. Elle l'attendait, frappait de petits coups au carreau des fenêtres lorsqu'elle le savait au pied de la muraille et lui, grimpait le long de sa corde.
Ils restaient des heures l'un auprès de l'autre, oubliant tout pour ne songer qu'à eux. La nuit s'écoulait, et quand, dans le lointain, l'aube blanchissait la cime des Galtée, Robert s'enfuyait et retournait se jeter sur son lit de fougères et de feuilles mortes, l'âme tout ensoleillée.
Une des fenêtres du pavillon donnait sur la campagne. C'était auprès d'elle qu'ils s'asseyaient, les mains enlacées, et souvent le murmure de leurs voix se taisait et ils passaient de longs moments à ne rien
L'ARMÉE DBS MISÉRABLES 63
dire, les yeux vaguement fixés sur les bruyères de la plaine, qu'un souffle de la nuit agitait et que la lune éclairait mollement. Ce soir, Robert avait raconté à la comtesse la manifestation que les Enfants d'Acier préparaient contre le château. Héléna connaissait trop son mari pour espérer que cette tentative l'amènerait à diminuer les charges des fermiers.
— Le comte est vindicatif, dit-elle, il est aussi brave qu'il est cruel... Plaise à Dieu qu'il n'arrive pas malheur à vos amis.
Quand Robert lui dit que, si Harry refusait de les écouter, tous les fermiers du domaine de Donesdale se révolteraient, que la vie du comte serait menacée et que le château pourrait devenir la proie des flammes, Héléna l'interrompit :
— C'est horrible, dit-elle. A quoi peuvent aboutir de pareilles folies?...
Robert, attristé, lui prit la main.
— Ne dites pas de mal de mes amis, fit-il gravement. Us combattent pour le salut de l'Irlande, pour leurs droits, pour la liberté I...
— Leur cause est sainte, Robert, mais ils la déshonorent en se servant de l'assassinat, du pillage et de l'incendie pour la rendre victorieuse.
Alors Robert répondit à voix basse, en citant les vers fameux de Thomas Moore, que tous les enfants de rirlande connaissent :
Rébellion I foui deshonouring ,
« Rébellion I mot vil et déshonorant qui d'une flétrissure injuste a si souvent souillé la cause la plus sainte que parole ou épée d'homme ait jamais perdue ou gagnée. Combien de nobles cœurs, formés pour le bien, ont succombé sous l'infamie du nom de rebelles, qui, s'ils avaient enchaîné le succès un seul jour, une seule heure, auraient conquis une gloire éternelle I...»
Héléna secoua la tête.
— Les crimes des Enfants d'Acier ne sauveront pas rirlande, pas plus que ne Font sauvée les crimes des Molly-Maguires et desWithe-Boys!... Chaque révolte rive un anneau de plus à la chaine d'esclavage de votre malheureux pays. Je vous Fai dit, Robert, le salut de l'Irlande est dans une révolution qui, si elle ne peut envelopper tous les comtés, de Cork à Londonderry, peut soulever du moins ceux deTipperary, de Kilkenny, de Dublin, de Limerick, tous les comtés du Sud. Llriande du Nord viendrait à votre appel. Il vous serait facile, avec tous les faisceaux épars des associations secrètes, de former le noyau d'une insurrection générale. Les paysans sont armés. Il n'est pas impossible de fabriquer de la poudre et des munitions sans que les Anglais s'en doutent. Le jour où la nation se lèverait en masse, l'effusion du sang pourrait être évitée, grâce à la force même de la révolution, et fussiez-vous vaincus, vos oppresseurs n'oseraient augmenter la lourdeur de votre esclavage sans craindre de s'attirer la réprobation de l'Europe.
— Depuis longtemps j'ai suivi vos conseils, dit Robert; depuis longtemps j'ai vu les chefs des associations et j'ai combiné avec eux une révolte dont les rues de Dublin seraient le premier théâtre. J'ai foi dans l'Irlande et j'ai le plus ardent désir de la voir enfin jouir de son indépendance ; mais je rencontre partout des obstacles.
— Lesquels ?
— Les Enfants d'Acier et ceux qui restent des Ribbonmen dans les comtés du Nord aiment mieux se battre la nuit et poursuivre les landlords dans une guerre de ruses et d'embuscades que de tenter un coup au grand jour. Je n'ai pu les convaincre encore, mais je vous obéirai, Héléna, je les verrai de nouveau. Leur patriotisme est grand, leur
haine des Anglais profonde. Peut-être réussirai-je.
— Là seulement est le salut, je vous le répète, Robert, dites-le leur bien surtout !... Mais vous, mon ami, n'abandonnerez-vous pas cette odieuse association dont vous êtes un des chefs ? Ne reprendrez-vous pas votre liberté pour vous dévouer autrement à la cause sainte de votre patrie ? Les meurtres qui ensanglantent le pays ne vous émeuvent-ils point et ne craignez-vous pas que j'apprenne un jour que sous le masque noir des Enfants d'Acier, assassins et incendiaires, sinistres héros des Nuits Rouges, on a reconnu Robert Traynor ?
Le jeune homme baissa la tête et ne répondit pas. Héléna lui releva le front doucement :
— Vous ne me dites rien?
— Je suis, avec Joe Mac-DoU, chef des Enfants d'Acier. C'est la seule force que nous ayons contre nos ennemis. Nous nous soutenons tous entre nous et nous avons l'un dans l'autre la plus absolue conflance. Je suis lié à eux par les serments les plus solennels. Leur justice est implacable, leur vengeance certaine. Oublier mes serments, c'est me déshonorer, et, si j'étais assez malheureux pour renier leur cause et me séparer d'eux, je serais frappé par un arrêt de leur tribunal et je n'échapperais pas à leur haine.
— Mais vous êtes supérieur à tous ces malheureux par votre intelligence. Vous pouvez leur faire comprendre quelles sont vos vues et quelle est votre ambition. Leur fançitisme et leurs crimes ont une excuse dans l'amour ardent qu'ils ont pour l'Irlande. C'est à ce sentiment qu'il faut que vous vous adressiez.
— Vous avez raison, Héléna, de ne pas les considérer comme des assassins vulgaires... Chacun de leurs actes est dicté par un arrêt que rend le tribunal des Enfants d'Acier... Mes amis ne sont pas des assassins... ce sont des justiciers!...
— Ainsi, vous ne me comprenez pas?... Vous me refusez?... Vous n'interviendrez pas auprès d'eux?
— Je le ferai, au péril de ma vie.
— Je suis certaine que vous réussirez.
— Et moi j'en doute... car je vais me trouver en face d'un homme que les gens de Farney, de Tipperary, de Cork et de tout le Sud écoutent religieusement comme s'il parlait au nom de Dieu, d'un homme qui est le descendant d'une des vieDles familles royales de ce pays et qui serait possesseur du domaine deDonesdale et de bien d'autres encore si les Saxons n'^avaient dépossédé ses pères.
— De qui parlez-vous ?
— De Joe Mac Doll, le chef des Enfants d'Acier, de Joe, que tout le monde respecte à cause de sa vertu et de son courage... de Joe, que j'aime comme s'il était mon frère enfin, et pour lequel je donnerais ma vie, parce que je sais qu'il sacrifierait la sienne sans hésiter si je la lui demandais...
— Il fera cause commune avec vous !
— Peut-être.
— Qui l'en empêcherait?
— Personne. Mais Joe Mac Doll est découragé et désespéré ; son énergie ne combine que des actes de vengeance et de terreur qui s'étendent sur tout le comté de Tipperary.
Joe a entendu raconter par son père et son grandpère comment Fitz-Gérald, Wolfe-Tonn et Robert Emmei sont morts sur l'échafaud; comment O'Connor, Mac Neven, Thomas Addis Emmet ont été déportés ; comment d'autres ont été torturés pour avoir échoué dans des tentatives généreuses... et Joe n'a plus foi dans l'Irlande... il est persuadé qu'une action générale est impossible, que le peuple irlandais est impressionnable et capricieux, et que, si la révolution commandée par lui réussissait dans Tipperary, elle
échouerait misérablement devant le mauvais vouloir, le défaut d'entente ou la mobilité des autres provinces. Il réserve donc son action pour notre comté et pour le domaine de Donesdale.
— Vous agirez sans lui î
— Non, car il se défierait de moi, et je ne veux pas exciter ses défiances.
— Le craignez-vous donc, Robert?
' — Je ne le crains pas. Mais ses défiances éveillées, je ne serais plus libre, Héléna; peut-être devinerait-il que j'ai un secret... et ce secret, peut-être chercherait-il à le pénétrer... S'il savait que j'ai le bonheur de vous voir et d'être aimé de vous, s'il savait surtout que je vous aime, il refuserait d'entrer dans cette conspiration pour la liberté de l'Irlande, en apprenant que c'est vous qui m'y encouragez. Nous avons, lui et moi, pour le comte, la même haine de race; mais lui, Héléna, ne fait pas de distinction entre le comte et vous. Il vous hait. Un complot duquel vous seriez lui semblerait suspect. Bien plus, son amitié pour moi ne vous défendrait pas contre sa haine, et, en me voyant abandonner pour une révolte plus ouverte et plus loyale ses desseins ténébreux, dans lesquels il aperçoit le salut de l'Irlande, il me traiterait moi-même en ennemi et me désignerait à la vengeance de ceux qui lui obéissent. Cette vengeance, je ne la redoute point, je saurais la prévenir ou la déjouer; mais j'ai des ennemis dans Farney, Ned Grimes est le plus implacable, et je ne sais si je réussirais à vous mettre, vous, chère Héléna, à l'abri de leurs cruautés.
— Puisque je suis un obstacle, Robert; puisque la connaissance qu'ils auraient de notre amour renverserait vos projets et mettrait votre vie en danger, ne nous voyons plus que rarement... Redoublez de précautions... Môme ne venez plus, écrivez-moi seule-
ment, je répondrai à vos lettres... Nous conviendrons d'un endroit où nous les cacherons.
— Ne plus vous voir, Héléna, y pensez-vous?
— N'est-ce pas nécessaire?
— Non. Au besoin, je me confierai, je dirai tout à Joe. Ma franchise le trouvera moins farouche et le désarmera. C'est la seule chance de l'amener à notre projet. Son concours serait précieux. Cette chance, je la tenterai.
— Que Dieu vous inspire, mon ami.
— M'abandonner, Héléna, me laisser seul après cette année de bonheur infini, était-ce possible?
Elle sourit et lui tendit les mains, qu'il prit dans les siennes et embrassa avec passion.
Ils se levèrent et s'approchèrent de la fenêtre.
La lune venait de quitter le ciel bleu et s'enfonçait sous des nuages noirs dont elle frangeait les bords d'une lumière laiteuse. En môme temps, l'obscurité était plus profonde.
Robert fit un mouvement brusque et eut une sourde exclamation.
Héléna, effrayée, se pencha.
En haut d'une des crêtes les plus élevées de la montagne, trois feux brillaient, de distance en distance, trouant de points rouges les ténèbres de la nuit.
— C'est le signal des Enfants d'Acier! dit Robert, très pâle.
— Que signifient ces signaux?
— C'est un appel à tous ceux du domaine, à tous ceux de la montagne, à tous ceux de Tipperary; c'est l'ordre de se rendre au Galtée cette nuit, sans perdre une^ minute.
— Et qui vous donne cet ordre?
— Joe Mac Dell.
— Encore luil Et si vous n'obéissez pas?
— Les Enfants d'Acier s'informeront de moi cer-
tainement, car je suis connu d'eux autant que Joe luimême, et je serai obligé plus tard d'expliquer mon absence.
— Savez-vous quel est le but de cette réunion?
— Je l'ignore. Joe sans doute aura passé chez moi pour me prévenir, mais j'étais déjà parti.
— Vous le regrettez, Robert? dit-elle, anxieuse.
— Oui, Héléna, fit-il gravement, je le regrette. C'est la première fois que je ne fais pas cause commune avec mes frères...
Sur la crête des rochers, les feux continuaient de briller comme des phares et le paysan, appuyé contre la fenêtre, le corps penché ea- avant, les contemplait, comme s'il eût voulu deviner la raison de ce signal mystérieux... Tout à coup les feux cessèrent de briller ; des ombres passèrent devant les flammes ; on eût dit que celles-ci s'étaient éparpillées brusquement, car les trois feux semblèrent un moment se rejoindre; puis il n'y eut plus rien.
— Il est minuit, murmura Robert...
— Voyez, mon ami! fit Héléna en lui désignant du doigt le versant de la montagne, du côté du château... Voyez l Toutes ces lumières!...
Robert ne répondit pas.
De tous les coin^ de la montagne, de tous les rochers, de tous les défilés, de toutes les broussailles sortaient des flammèches qui allaient de droite et de gauche, scintillant dans l'obscurité épaisse et paraissant se rapprocher. Il n'y en eut qu'une dizaine d'abord, puis des centaines, puis un millier, et tout à coup la plaine fut embrasée d'un incendie. Et Ton devinait une foule humaine roulant comme une énorme masse qu'aucune force ne pourrait arrêter, sous la rouge lueur des torches. Des nuages noirs couraient dans le ciel, voilant la lune, et
le vent fouettait les flammes, d'où s'échappaient des étincelles. Mais ce qu'il y avait d'effrayant, c'était le silence de cette foule... pas un cri, pas un appel, pas un murmure n'en sortait...
— Ils se dirigent vers le château, murmura la comtesse avec terreur.
Et elle s'éloigna de la fenêtre.
— Ne craignez rien, dit Robert, je ne leur vois pas d'armes.
— Que viennent-ils faire?
— Sommer le comte de diminuer leurs charges. Le sommer surtout de ne pas expulser les fermiers.
Et Robert, tout bas, se demandait :
— Cette manifestation ne devait avoir lieu que jeudi. Pourquoi Joe en a-t-il brusquement avancé la date?
Il ignorait que, dans l'après-midi, on avait prévenu Joe que l'expulsion aurait lieu le lendemain, d'après de nouveaux ordres du comte. Joe avait réuni à la hâte les affiliés qui n'habitaient pas trop loin du village et, comme c'était à neuf heures du matin que les fermiers devaient être jetés hors de chez eux par les gens de Donesdale, Mac DoU avait été forcé de se diriger la nuit sur le château.
Les torches continuaient de s'avancer et elles avaient comme un léger balancement rhythmé par le pas d^ la foule. A présent, on distinguait presque les visages ; les guenilles flottaient sous la poussée du vent et laissaient voir de grands corps osseux, robustes et décharnés; des cheveux pendants sur les épaules; des pantalons déchirés et terminés à mi-jambe ; des pieds nus. Quelques secondes après, on pouvait mettre un nom sur chaque figure. Et le silence de la nuit n'était toujours troublé que par les grondements d'un vent de tempête et le froissement des bruyères sous les pas. Les torches, h chaque fois qu'elles étaient
L'ARMÉE DES MISÉRABLES 7i
secouées, éclairaient de lueurs diaboliques les longues tailles émaciées des paysans et jetaient de fauves reflets dans leurs yeux sombres.
— Quel rèvel quel cauchemar I dit Héléna en tombant sur une chaise et en.se cachant la tête dans les mains.
Comme la lumière des torches éclairait la fenêtre, Robert recula et se dissimula derrière les rideaux. Il avait le sourcil froncé et un pli au coin de la bouche.
La foule s'approchait toujours...
Elle s'arrêta devant la grille.
En avant des premiers, un homme se tenait, seul, appuyé sur son bâton ferré, un masque noir sur le visage, le masque de toile des Enfants d'Acier, lié par deux cordonnets.
Robert le reconnut à sa taille d'athlète, à la fierté hautaine de sa démarche.
— C'est Joe Mac DoU, dit-il; il est à son poste... et je ne suis pas auprès de lui...
Involontairement, il avait parlé haut. Il se retourna et regarda la comtesse, qui l'avait entendu et dans les yeux de laquelle il lut un reproche.
— Joe court un danger... c'est une lâcheté que de ne pas être là pour le défendre...
Et il fit dans la chambre quelques pas, comme s'il eût cherché une issue pour sortir.
Puis il s'arrêta, découragé.
— Non, je ne puis vous quitter, dit-il... d'abord, on pourrait me voir sortir, et ce serait livrer notre secret de gaieté de cœur... ensuite, si le comte se laisse aller à un acte de brutalité, si Joe n'est pas maître de ses hommes, vous seriez vous-même en danger, et seul je puis empêcher qu'il vous arrive malheur... Je reste, Héléna... n'ayez aucune crainte.
— Vous souffrez, Robert, vous êtes malheureux.
— Non! dit-il en hésitant.
Elle hocha la tête et, très-bas :
— C'est la première amertume qui se mêle à notre bonheur; Dieu veuille que ce soit la dernière.
Il n'entendit pas.
Dans la cour, les chiens de garde hurlaient et se précipitaient contre la grille en montrant les dents. Le château s'éveillait et des lumières apparaissaient aux fenêtres.
Joe vint à la grille, sonna longuement et de toutes ses forces.
Puis, reculant de quelques pas, il attendit.
Des domestiques accoururent.
— Que voulez-vous?
— Voir Sa Seigneurie, lui parler.
— A cette heure de la nuit?
— Le temps presse, nous ne pouvons attendre.
Les domestiques s'éloignèrent. U y eut des pourparlers dans le château. Evidemment, on hésitait à prévenir Donesdale. Ce fut l'agent Warner qui fut le premier averti. Il sauta hors de son Ut, s'arma de deux pistolets après s'être habillé en toute hâte et traversa la cour.
Et ce furent les mêmes questions.
— Que demandez-vous?
— Le comte.
— Vous ne pouvez le voir.
— Nous enfoncerons la grille on sera bien obligé de nous entendre... Mieux vaut l'avertir, dans son intérêt, monsieur Warner...
— Qui êtes-vous?... Pourquoi restez-vous masqué?
— Je suis aujourd'hui la justice qui menace, demain, je serai la justice qui frappe... Allez répéter mes paroles au comte Donesdale...
— Les Enfants d'Acier l murmura Warner... je savais bien que tout cela tournerait mal...
L'ÀHMÊE DES MISÉRABLES 73
Il disparut au milieu de la nuit, dans la direction des appartements de Harry.
Un quart d'heure s'écoula.
Au bout de ce temps, Warner revenait.
— Sa Seigneurie refuse de vous recevoir, dit-il. Quels sont vos griefs et que lui demandez-vous? Parlez! Je lui transmettrai vos réclamations.
— C'est bien, dit Joe Mac DoU... Attendez!
Il rejoignit les fermiers et leur dit quelques mots. Un rapide dialogue s'ensuivit. Une sourde et effrayante ruDQeur parcourut cette foule jusqu'alors silencieuse... de proche en proche, de rang en rang, la nouvelle était renvoyée :
— Le comte ne veut pas nous entendre 1...
Les torches s'agitèrent... Les poings serraient convulsivement les lourds bâtons, et les têtes se relevaient avec des airs de défi. Une poussée des derniers rangs qui avait quelque chose de convulsif, amena les premiers jusqu'auprès de la griUe. De l'autre côté, Warner recula, un pistolet dans chaque main.
— Nous allons faire sauter la grille, dit Joe Mac- DoU, toujours masqué, et, quand nous serons au bas de ses fenêtres, le comte forcément nous entendra...
— Prenez garde ! dit Warner.
— Pour ma part, je ne crains rien, fit Mac Doll en haussant les épaules avec mépris...
Et s'adressant à la foule en guenilles qui écoutait, les yeux luisants, le cou tendu :
— Et vous? dit-il...
Ce fut une clameur sauvage :
— A mort, le comte, s'il refuse!!... au feu, le château I...
Et les torches, violemment secouées, envoyaient des milliers d'étincelles au-dessus des têtes, et la
plaine semblait illuminée tout à coup par un incendie formidable.
• — Monsieur Warner, fit Mac Doll gravement, allez de nouveau raconter au comte ce que vous avez vu, et ajoutez que dans une demi-heure je ne serai plus maître delà foule qui m'a suivi...
L'agent, inquiet, tourna le regard vers le château.
Un instant, les fenêtres avaient été éclairées ; maintenant, chose bizarre, tout était silencieux et calme, et la façade, dans sa largeur, était plongée dans une obscurité complète. La lumière agitée des torches arrivait mourir dans la cour, en léchant, à q;uelques mètres de là, les arbrisseaux et les arbres des allées.
Mais Warner comprit que le comte était sur ses gardes et que, derrière chacune des fenêtres, les domestiques armés veillaient.
Joe, qui avait surpris le regard de Tagent, n'était pas dupe de cette ruse.
U s'approcha de Warner et, de manière à n'être entendu que par lui seul :
— Malheur au comte s'il est tiré un . seul coup do fusil... dit-il, malheur àlui^..
De nouveau l'agent disparut.
Derrière Joe Mac Doll, la foule grondait et s'impatientait. Ellle s'était massée devant la grille en rangs compactes.
Robert, de la fenêtre du pavillon, ne perdait pas un de ces mouvements, pas un détail.
Héléna, tremblante, restait abîmée.
Tout à coup, Robert se pencha, au risque d'être vu, et joignit ses mains, en retenant un cri de terreur.
— Ah î mon Dieu I dit-il.
— Qu'avez-vous, Robert?
Et vivement elle s'approcha de lui, prête à partager les pérUs qui le menaçaient.
Alors, sans dire un mot, Traynor lui montra du doigt un vieillard cassé et courbé, à la figure plissée de mDle rides, mais dont les yeux gardaient un singulier éclat.
— Ce vieillard, derrière Joe Mac DoU, le voyezvous, Héléna, le voyez-vous?
— Oui. Eh bien?
— C'est mon père !...
En effet, c'était Philip Traynor. Averti par le signal des Enfants d'Acier sur la montagne, il avait cherché partout son fils et, ne Tayant pas trouvé, il avait arraché un tison aux feux qui brûlaient et s'était mêlé à la foule qui, de tous les villages environnants, accourait aux Galtée. Dans le trajet, la branche de pin qu'il portait s'était éteinte, et maintenant, silencieux, le dos voûté, la tête branlante, les mains agitées de tremblements nerveux, il s'appuyait sur son bâton, ne quittant pas le château des yeux.
Warner revenait à ce moment.
— Sa Seigneurie, dit-il à Joe, ne veut pas que tous ees gens pénètrent dans la cour. Vous en comprenez vous-même le danger.
— Le danger n'existe pas. Nous sommes venus pour prier, nous ne sommes pc^s venus pour punir.
— Sa Seigneurie vous permettrait toutefois, à vous seul, d'aller jusqu'au château, et de là, du jardin, vous lui ferez entendre vos réclamations. Consentezvous?
-^ Soit, dit Joe après avoir réfléchi.
Il dit quelques mois aux paysans, qui s'éloignèrent.
La grille s'entr'ouvrit pour laisser passer Mac Doll et se referma aussitôt.
Le paysan s'arrêta en face du perron.
En haut des marchés, une ombre se drôssait et une voix rude, la voix du comte, oti l'on devinait une colère prête à éclater, demanda :
— Que voulez-vous?
Alors Joe, lentement, répondit :
— ; Votre Seigneurie ne l'ignore pas, puisque Tun de nous, Robert Traynor, lui a expliqué, il y a quelques jours, l'objet de nos plaintes.
— J'ai oublié.
— Vous avez meilleure mémoire, Votre Honneur, lorsqu'il s'agit de vos loyers. Nous venons vous prier de diminuer nos charges. Les loyers de nos fermes sont si élevés que nous ne pouvons payer, même à force de privations, à force de travail. Quelques shillings de moins pour chacun de nous diminueront-ils la tortune de Votre Honneur ? Non. Sa Seigneurie se moque des pauvres gens, je le sais... Elle a tort... car c'est le travail de nos bras qui fait la richesse immense de Donesdale. Si Votre Honneur voulait prendre la peine de visiter son domaine, il aurait sans doute pitié des misères qu'il y découvrirait. Tous les jours, des coupeurs de tourbe meurent de fièvre dans les tourbières, parce que vous les avez chassés de leurs cabanes dont ils ne vous payaient pas le loyer. D'autres vivent misérablement dans les Galtée ; le jour, ils descendent à Farney et dans les villages voisins, et de porte en porte, chez les moins pauvres, vont quêter un morceau de pain d'avoine et quelques pommes de terre ; le soir, ils ont pour abri le creux des rochers quand le vent souffle et la lande do bruyère quand les nuits sont tièdes. Ce sort est celui que Sa Seigneurie réserve à beaucoup de ceux qui sont venus la trouver avec moi. L'expulsion qui les frappera demain leur enlèvera le moyen môme de se libérer envers vous et les troupeaux que vous leur ferez prendre ne payeront pas toujours ce qu'ils vous doivent. Je^viens donc demander sans menace, parce
.que c'est justice, un peu de compassion. Je viens demander que l'expulsion de demain soit retardée ; qu'on
nous donne du temps ; que nos loyers soient diminués. C'est justice, je Tai dit. De grands malheurs seront ainsi évités.
— Vous avez fini votre bavardage? fit le comte avec un éclat de rire ironique.
— J'ai dit. Que Votre Honneur y prenne garde.
— J'ai montré de la patience en vous écoutant jusqu'au bout. J'espère que vous m'en saurez gré, mais c'est tout ce que je peux faire pour vous. Je ne reviendrai pas sur les ordres que j'ai donnés pour demain, je ne diminuerai pas vos loyers. M. Warner, qui est auprès de vous, m'a fait connaître à plusieurs reprises vos doléances. Vous vous fondez, pour cette réduction, sur le bas prix du bétail et des grains, qui ne vous rendent pas suffisamment. J'ai examiné la question. Le prix du bétail et des grains a baissé dans les comtés de Waterford et de Kilkenny, nos voisins, mais non dans le comté de Tipperary et surtout dans mon domaine. Les loyers ne sont donc pas exagérés ; vous pourriez les payer aisément, mais la paresse vous tue.
— Est-ce aussi la paresse qui tue ceux qui meurent de faim. Votre Honneur, avec une malédiction contre le château ?
— Allez dire à cette bande que vous avez amenée, et dont les torches ne m'effrayent point, que non seulement je ne veux pas réduire les loyers, mais que, la situation du domaine étant très florissante, je me propose de les augmenter d'un tiers.
Il y eut un silence. Aux paroles du comte, Warner avait fait un mouvement et, instinctivement, s'était éloigné de Joe MacDoU. Mais celui-ci, la têtebaissée, restait immobile.
— Bien, dit-il, bien ; puisque vous avez du plaisir à être cruel, il n'est pas utile de nous humilier davantage.
Ce que Sa Seigneurie nous refuse, nous le prendrons parla force.
— Soyez prudents. Il n'y a pas loin de Donesdale à Tipperary, et une centaine de dragons auraient vite franchi les deux ou trois lieues qui les séparent.
— Quand Norbury, avant vous, habitait ce château, les dragons aussi sont venus. Quelques-uns sont restés dans la tourbière de Cloghan ; les autres ont poursuivi nos amis dans la montagne, et beaucoup n'ont jamais été revus. Les aigles noirs des Galtée raconteraient là-dessus bien des choses.
— Finissons-en l
— Je n'ai rien à dire de plus à Sa Seigneurie.
Joe Mac Doll se relira et rejoignit la foule, qui avait assisté sans un cri à cet étrange entretien. Mais comme elle était trop éloignée, elle n'avait pu rien saisir du dialogue. Joe la mit au courant.
En une seconde la nouvelle fut connue, et le silence se fît plus effrayant.
Les torches s'étaient éteintes peu à peu ; la lune était toujours cachée par les nuages et Tobscurité était profonde. La foule était devenue invisible, mais on la sentait au loin palpiter dans la nuit, on entendait ses pulsations.
D'un mot, Joe pouvait allumer toutes ces rages contenues, mais un dernier espoir lui restait sans doute, car ce mot ne fut pas prononcé.
Et la foule s'écoula derrière lui, dans les bruyères, dont le froissement seul s'entendait, et prit le chemin de lamontagne. Quelques pâles lueurs flottaient à l'horizon dans le ciel ; on eût dit les premières traînées d'une mousseline que le vent frais du matin éparpillait en l'air. Le jour apparaissait, précédant avec l'indécisionde ses teintes grises les rouges rayons du soleil levant. Des bandes étroites de nuages se développèrent à l'orient et le soleil, encore invisible, les colo-
L*ARMËE DES MISÉRABLES 79
rait de tons sanglants ; puis, au bout du défilé de Connor, qui coupait les Galtée comme une étroite rue, le disque se montra dans sa majesté. Mais la foule avait disparu. Les Galtée, les chemins à travers le le bois, les bruyères de la plaine, tout était désert. Des coqs chantaient au loin dans Famey, perchés sur les toits des chaumières.
ADonesdale, on ne s'était pas couché. Les premiers qui sortirent au lever de l'aurore s'arrêtèrent épouvantés dans la cour, au milieu de laquelle se dressait un grand bâton portant un écriteau.
Sur l'écriteau, un cercueil était dessiné, et au-dessous, deux os en croix avec cette indication :
« Au comte Harry Donesdale. »
C'était la signature des Enfants d'Acier, leur premier avertissement, leur déclaration de guerre.
Warner avertit le comte.
— C'est bien, dit-il, répondez par l'expulsion.
Robert avait été obligé d'attendre le départ des fermiers pour quitter le pavillon. Héléna, très émue par cette scène nocturne, dont l'étrangeté avait quelque chose de grandiose et de solennel, n'avait pas voulu qu'il restât plus longtemps. Les ombres de la nuit les protégeaient encore. La comtesse put regagner ses appartements sans être vue et Robert, accrochant au mur le crampon de sa corde, redescendit sans accident. Quand il fut en bas, une vigoureuse secousse imprimée à la corde la fit tomber à ses pieds. Il l'enroula autour de ses reins et prit le sentier qui conduisait à Farney.
A peine avait-il fait quelques pas que, d'un buisson d'aulnes rabougris qui croissaient au bas de la muraille, se dressa un homme aux larges épaules, aux formes herculéennes, dont le visage était couvert d'un masque noir.
Il laissa Robert s'éloigner, puis comme autour de lui régnaient le silence et la solitude, il arracha son masque d'un geste convulsif et la figure de Joe Mac Doll apparut, soucieuse et attristée.
— D aime la comtesse Héléna, je m'en doutais, murmura-t-il... le malheureux !
La cabane de Robert était au pied de la montagne, sur le bord du lac.
Quand il rentra chez lui , le soleil se levait et la lumière, incertaine encore, barrée parles crêtes les plus élevées du Galtée, faisait miroiter doucement les eaux tranquilles. Le brouillard s'épaississait sur les deux rives, et les saules de quelques îlots ressemblaient à de gigantesques fantômes décharnés dont la tête se noyait dans la brume et dont les pieds s'enfonçaient dans des profondeurs.
Il entra chez lui et se jeta sur son lit.
Mais le sommeil ne vint pas, dans la surexcitation et dans l'inquiétude d'esprij où il était.
Pourtant, peu à peu, les scènes de la nuit s'effaçaient et il se rappelait seulement le bonheur éprouvé auprès d'Héléna. Quand il revenait de ces rendezvous, une folie s'emparait de son cerveau. Ses yeux étaient comme alourdis. Il avait besoin de rêver. Un à un, il reprenait tous les détails de son entrevue avec la jeune femme, cherchant à revivre cette félicité d'une nuit. Toutes les voluptés lui étaient rendues avec la même vivacité par le souvenir.
Il s'alanguissait aux douces paroles de la comtesse, tressaillait à ses sourires ou lorsque ses mains rencontraient les mains douces et parfumées de sa maitresse. Et ce parfum surtout, dont la subtilité l'enivrait, il le respirait à pleins poumons, toujours comaie si elle avait été là, auprès de lui, pendant qu'il rêvait. Et quand, se réveillant, il ouvrait les yeux et voyait l'atroce misère de sa cabane, les vieux meubles, les
chaises de bois, son lit de mendiant, ses outils de travail et le toit de chaume qui le garantissait si mal contre la bise et les portes disjointes par où sifflaient les vents de tempête, et la terre battue du sol, si froide Thiver, et le foyer de pierres plates, dont la fumée emplissait la cabane aux moindres rafales, il continuait son rêve en songeant à Héléna, à ses mains mignonnes, à ses doigts fuselés, à sa taille mince comme une branche d'aubépine, à son visage pâle, souriant, à ses grands yeux pleins d'éclairs et à toutes les délicatesses, à tous les ralfmements de luxe qui l'entouraient et rehaussaient sa beauté.
Et il répétait, sans y croire :
— Elle m'aime, elle me l'a dit', je le sais!...
Oui, c'était un rêve, et d'instinct il attendait comme un réveil terrible.
A neuf heures du matin, les gens du comte envahissaient le village, l'huissier Byrne en tête, et cernaient les fermes dont les tenanciers étaient débiteurs de Harry Donesdale. Mais les fermiers, prévenus depuis longtemps, avaient pris leurs précautions. Les troupeaux avaient été conduits, la nuit, dans la montagne; ils étaient à l'abri. 11 ne restait plus que quelques maigres poules qui coquetaient et jacassaient en grattant le fumier, ou des coqs perchés sur un brancard de voiture.
Partout où Byrne se présenta, suivi de ces gens de justice qu'on appelle des attrapeurs en Irlande, et qui sont chargés de poursuivre les bestiaux des tenanciers saisis, lorsque ces bestiaux pais-
sent dans la campagne, partout où Thuissier frappa, on lui ouvrit sans hésiter; mais dès qu'il lui fallut, exécutant ses ordres dans toute leur rigueur, prendre les fermiers par les épaules et les jeter hors de leur cabane, il se heurta à une résolution inébranlable de ne pas sortir, de résister jusqu'à l'épuisement et de ne céder qu'au nombre.
Le premier sur sa liste était Robert Traynor; le second, Joe Mac Doll; le troisième, Ned Grimes; le vieux Philip venait vers la fin. Byrne ne le craignait pas, celui-là, il savait qu'il n'était plus dangereux.
Quand Byrne se présenta devant la cabane de Robert, celui-ci ouvrit lui-môme et se planta sur le seuil, son bâton à la main.
— Vous n'entrerez pas, monsieur Byrne, dit-il.
— Et pourquoi cela, mon garçon?
— Parce que je vous le défends et parce que je suis prêt à casser la tète à ceux de vos hommes qui feront mine d'approcher.
Byrne se tourna vers les attrapeurs.
— Allez, mes enfants, allez, dit-il, vous entendez ce que dit Robert Traynor?
— Oui, monsieur Byrne, firent les autres sans bouger, les yeux fixés sur le bâton du paysan.
— Jetez-le dehors, s'il vous plaît.
— Eh bien! monsieur Byrne, chargez-vous de la besogne vous-même.
— Vous avez peur? Vous ne vous souvenez pas que vous êtes ici les exécuteurs de la loi?
— La loi ne nous protège pas contre le shillelag de Robert Traynor, et son shillelag brise la tête d'un homme aussi facilement que vous pourriez casser une noix, monsieur Byrne.
— S'il vous frappe, la prison le punira.
— Cela nous guérira-t-il des coupa que nous aurons reçus?
L'huissier semblait furieux et proférait entre ses dents tous les jurons dont les patois irlandais sont émaillés. Mais sa colère était impuissante. Alors il essaya de la persuasion et, se tournant du côté de Robert qui, debout sur le seuil, n'avait pas bougé pendant cette scène :
— Robert, mon bon garçon, vous n'allez pas me forcer à vous faire mettre en prison... Ne résistez pas, cela vaut mieux; c'est chose grave que de ne pas obéir quand la loi ordonne. Voyons, Robert, mon bon garçon, allez vous-en, laissez-moi prendre possession de vos meubles et fermer votre cabane. Vous trouverez du travail autre part. On vous payera, si vous voulez, votre voyage en Amérique, et par-dessus le marché, en arrivant, on mettra dans votre poche un souverain d'or pour que vous ne soyez pas pris au dépourvu. Solide comme vous êtes, vous ferezfortune là-bas, et quand vous reviendrez d'Amérique ce sera pour narguer ceux qui seront restés en Irlande. Robert, mon bon garçon, en n'obéissant pas, je vous préviens, vous vous attirerez une mauvaise affaire.
— Entrez, monsieur Byrne, entrez, fit Robert avec ironie, en s'inclinant avec politesse.
Mais il restait, toujours sur le' seuil, son terrible bâton entre les jambes.
— Vous le payerez, Robert Traynor, vous le payerez cher, fit Byrne, pâle de rage.
Et Robert, très sérieux, répétait :
— Entrez donc, monsieur Byrne, je vous en prie, entrez donc!
L'huissier fit un signe à ses attrapeurs :
— Je ferai donner deux guinées par le comte à celui qui aura jeté cet homme dehors.
Il y eut un mouvement de convoitise.
Les bras se tendirent, les corps se riimasgèrent comme pour a'élancer, les y^vx brill^r«nt.
— Trois guinées, dit Byrne.
Les plus résolus, allumés par le wiskey qu'ils avaient bu au château, firent deux ou trois pas vers Traynor, puis hésitèrent.
— Quatre guinées I cria Thuissier, qui mordait ses lèvres jusqu'au sang.
Ds se précipitèrent, tête baissée. Le shillelag du paysan, manié par le milieu avec une rapidité et une vigueur incroyables, s'abattit du môme coup sur la tête et les bras des assaillants.
Il y eut trois cris de douleur, trois imprécations, et la bande recula épouvantée. L'un des attrapeurs avait le crâne ouvert et sa figure était déjà couverte de sang; les autres avaient un bras cassé.
— Cinq guinées I... Six guinées II... hurla Byrne. Robert fit deux pas en avant de la porte, et son long
bâton siffla en coupant Tair.
Et, toujours poli, le paysan repétait :
— Entrez, monsieur Byrne, mon bon monsieur Byrne, entrez donc, je vous prie!
— J'y renonce, dit Thuissier d'une voix que la fureur entrecoupait... j'y renonce, mon bon garçon, mais prenez garde à la prison de Tipperary.
Et, reculant toujours, Thuissier ajouta, mais cette fois en se parlant à lui-même :
— Vous ne serez pas tout à l'heure chez le vieux Philip Traynor... et votre père payera pour vous, je le jure.
Et il s'éloigna avec sa bande, pendant que les blessés suivaient, criant et se plaignant.
— Aux Galtée ! commanda Byrne.
Un quart d'heure après, il frappait de toutes ses forces à la porte de Philip Traynor.
Le vieux ouvrit, et, apercevant les attrapeurs :
— Ah! dit-il, c'est vous, monsieur Byrne, c'est vous, mes bons garçons, je vous attendais.
Et il se recula jusqu'au fond de la cabane et s'assit sur le banc de boue auprès de Catherine, qui s'était 'arrêtée de filer, toute saisie et toute tremblante, en regardant son mari.
— Allons, hors d'ici, fit l'huissier d'une voix dure. Hors d'ici, Philip Traynor, de par la loi.
— Monsieur Byrne, où voulez-vous que nous allions demeurer, si vous nous renvoyez! Notre fils,* sans doute, pourrait nous accueillir; mais hélas! il est comme nous débiteur de Sa Seigneurie, et peut-être Tavez-vous chassé de sa ferme avant de venir aux Galtée... Je vous le demande, monsieur Byrne, où voulez-vous que nous reposions notre tête, la vieille Catherine et moi?
— Ça ne me regarde pas... Sortez!
Et s'adressant à ses gens :
— Allez, vous autres I
En une seconde les attrapeurs emplirent la cabane ; mais Philip et Catherine ne faisaient point de résistance. Us s'étaient couchés sur le sol et les hommes durent les emporter. Les vieux pleuraient et gémissaient. Quand on lui fit passer le seuil, Philip eut une révolte et ses mains s'accrochèrent à la porte, désespérément. Un coup de bâton sur les doigts l'obligea de lâcher prise; mais on eût dit que la douleur lui faisait pour un instant oublier sa faiblesse. Il se débarrassa de ceux qui le traînaient et sauta à la gorge de l'homme qui l'avait' frappé. Tous les deux roulèrent, s'étreignant et se mordant avec une frénésie sauvage.
— Séparez-les! cria Byrne de l'intérieur.
On n'en eut. pas besoin.
Épuisé par cet effort, Philip venait de s'évanouir. Sa tête avait porté contre une pierre et le sang coulait, rougissant ses longs cheveux gris flottants.
Catherine, qui elle-même avait perdu connaissance, fut déposée rudement auprès de lui.
Byrne ferma la cabane et laissa des gens devant la* porte pour empêcher les deux vieux d'y rentrer. * Cette exécution faite, Fhuissier et les autres redescendirent vers le village.
Le soleil, qui s'était levé radieux, était obscurci maintenant par des nuages aux reflets bleuâtres, qui semblaient s'abaisser de plus en plus et raser la montagne. Des éclairs rougissaient les crêtes d'ardentes lueurs et de sourds roulements, répercutés par les échos de rocher en rocher allaient mourir au loin dans les profondeurs d'un ciel noir. De larges gouttes de pluie tombèrent, puis Torage s'abattit avec des torrents d'eau qui ruisselèrent par tous les étroits sentiers, et se précipitèrent vers la plaine. Et Catherine et Philip, couchés côte à côte, ne bougeaient pas. La mort semblait s'être arrêtée sur ces deux corps chétifs, auxquels il ne restait plus un souffle. Leurs yeux étaient vitreux, leur bouche entr'ouverte. Ils étaient étendus sur des genêts que leur chute avait écrasés et dont leurs mains convulsivement, comme pour se retenir, serraient les branches. La pluie tombait toujours, chaude et drue, les pénétrait, se glaçait sur leur corps et collait sur leurs membres leurs vêtements en guenilles. Ceux qui gardaient la cabane s'étaient mis à Tabri à quelque distance, sans souci des expulsés. Et les rigoles d'eau jaunâtre qui se tordaient en mille caprices autour des rochers de granit rencontrèrent cet obstacle, s'y arrêtèrent un moment, puis coulèrent sur les cailloux, de chaque côté de Philip et de sa femme, en se grossissant de toutes les cataractes versées par le ciel.
Et ils restaient évanouis.
Dans l'eau fuyait un Qlet de sang qui sortait de la blessure de Traynor.
Et le ruisseau, qui s'élargissait, finit par prendre tout le chemin et, s'insinuant sous les deux corps, les souleva peu à peu et les entraîna.
Alors, Catherine fit un mouvement. La fraîcheur de Teau la réveillait. Elle poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, fut prise d'un frisson ei péniblement se leva sur les genoux.
Elle aperçut Philip. . .
— Mon Dieu ! dit-elle, il est mort, ils Font tué... Elle se jeta, la pauvre vieille, sur le corps de son
mari, lui souleva la tête, essaya de Tentraîner loin du torrent contre lequel, tant sa faiblesse était grande, elle devenait impuissante. Mais Philip était trop lourd, elle ne put que le retenir, et de toutes ses forces, en tremblant, elle se mit à l'appeler :
— Philip, Philip, réveillez-vous!
Et dans cet abandon de tout, la pensée de son fils lui vint, avec une espérance :
— Robert ! Pourquoi n'ôtes-vous pas là ?
Et tout à coup, dominant les grondements du tonnerre et le bruit de Teau qui ruisselait sur les pierres et tombait de roc en roc en cascade, une voix aimée, la voix de Robert, répondit :
— Ma mèf^e I ma mère !
— Ah ! c'est lui ! dit la vieille toute défaillante, avec une joie suprême.
Et RoberL s'élançait auprès d'elle, l'enlevait dans ses bras avec terreur, puis relevait son père de la mare, où il disparaissait à demi, et le portait dans un creux de la montagne, sous une roche qui faisait toiture et les garantissait.
— Ils vous ont jetés dehors, sans pitié pour votre vieillesse ! dit-il, les yeux brillants. Les misérables!!
Et, B^asseyant sur un bloo de granit, il mit soii pare 9ur sas genoux, commQ il eût fai 'd'un enfant, ober*
chant à réchauffer ce corps glacé, à lui rendre un peu de vie...
En voyant Byme se diriger vers le Galtée, Robert avait compris tout de suite son intention. Il ne pouvait empêcher son père d'être expulsé, mais en se défendant lui-même contre les gens de justice il s'était dit que ses parents trouveraient toujours un abri sous son toit. La fureur de l'orage qui avait- éclaté, les torrents d'eau qui descendaient de la montagne lui inspirèrent des craintes. Il savait les deux vieux bien faibles et bien malades. Il eut peur pour eux.
— Jamais ils ne pourront se défendre, se dit-il, jamais ils ne pourront chercher un abri !...
Et, abandonnant sa cabane, il s^était précipité vers les Galtée, sans perdre une minute.
Byme, qui de loin l'aperçut, se mit à ricaner.
— Hé 1 dit-il, voilà Robert Traynor qui s'en va chez son père et qui ne nous croit pas aussi près de lui.
Robert ne l'apercevait pas, en effet»
De telle sorte que, pendant que le jeune homme secourait ses parents, l'huissier enfonçait les portes de sa cabane, prenait possession de tout ce qui s'y trouvait et laisèait des hommes en quantité suffisante pour se protéger contre un retour offensif de Robert.
Et sous la pluie battante, insensible à l'orage dé- ' chaîné, sourd aux crépitements de la foudre, dont les rochers renvoyaient d'épouvantables éclats, l'huissier continua de parcourir le village, achevant sa sinistre besogne.
Joe Mac DoU, Ned Grimes et la plupart des fermiers résistèrent comme avait fait Traynor. Ce fut des vieillards seulement, dont les fils étaient loin, que Byme put venir à bout. Mais ils étaient nombreux et une longue file de ces misérables, hommes et femmes, traversa le village silencieusement, se dirigeant vers les Galtée pour y chercher un refuge. Ils portaient sur
l'épaule ce qu'ils avaient pu sauver des mains de l'huissier et ce qui restait de vivres chez eux : pain d'avoine, pommes de terre et quelques bouteilles de wiskey. Et la longue file s'engagea dans les sentiers tortueux de la montagne, baissant le dos sous les rafales.
Robert était toujours dans le creux du rocher, ayant son père sur ses genoux. Catherine était couchée par terre, les yeux fixes, accablée et désespérée.
A la fin, le blessé parut se ranimer. Avec son mouchoir, Robert lui avait entouré la tête, et le sang ne coulait plus.
Philip ouvrit la bouche et dit quelques mots inintelligibles. Robert ne comprit pas. La tête lourde du vieux retombait sur l'épaule de son fils et son haleine sifflait, avec une sorte de râlement, en passant dans sa gorge.
— Mon Dieu, que demande-t-il? murmura le jeune homme.
Philip fit un nouvel effort.
— J'ai soif I
— Et je n'ai rien pour le soulager, rien!
Philip comprit sans doute, car, résigné, il se tut et ferma les yeux.
— Seigneur, secourez-nous î dit Catherine qui grelottait et dont tout le corps était secoué de tremblements si violents qu'ils lui arrachaient des plaintes.
Robert assit Philip auprès de sa femme, en lui appuyant le dos contre les pierres, puis il étendit sur eux son manteau et sa veste, pour les réchauflTer un peu, et sortit. L'orage éclatait avec toute sa force en ce moment ; le ciel se couvrait d'un bout à l'autre de l'horizon de nuages d'un noir d'encre, que des éclairs déchiraient brusquement de sanglants zigzags. La montagne était ensevelie dans l'obscurité comme aux approches de la nuit. Robert s'engagea
dans le chemin, où Teau se précipitait avec fureur, lui montant jusqu'aux genoux ; mais, tout de suite, il revint sur ses pas. Des gens venaient. Il les attendit.
C'étaient les expulsés du village, les vieux et les vieilles dont Byrne avait eu facilement raison.
En tête marchait un tenancier dont les cheveux étaient tout blancs. Des enfants Tentouraient, ses petits-fils, qu'il avait recueillis l'année d'avant parce que leur père était mort des fièvres dans les marais de Cloghan.
— Kerry, ditTraynor, un peu de wiskeypourmon père, qui se meurt de froid...
— Que Dieu prenne son âme... il va être plus heureux que nous... dit Kerry en tendant au jeune homme un flacon qu'il secoua devant son oreille... Voilà du wiskey... il n'en reste guère... deux ou trois gorgées seulement... ça suffira pour le réchauffer... Où est-il, votre père, Robert Traynor? Je voudrais lui serrer la main avant le grand départ... Il était mon ami.
— Venez, dit Robert.
La nouvelle, parcourut du premier au dernier la bande des misérables qui gravissaient les escarpements du Galtée.
Et l'on entendit un murmure, gagnant de proche en proche, et répété des centaines de fois :
' — Us ont tué le vieux Traynor l
Alors, au lieu de poursuivre leur chemin, tous marchèrent derrière Kerry et Robert, dans la direction du creux où expirait Philip.
Ils s'arrêtèrent à quelque distance et se découvrirent en faisant des signes de croix, frissonnant sous leurs haillons trempés de pluie, leurs longs cheveux collés contre la face.
Philip but une gorgée de wiskey. Cela parut lui faire du bien et lui rendit un peu de forces ; il reconnut
Robert, puis Keiry, essaya de leur tendre les deux mains, mais ne le put. Robert s'agenouilla auprès de lui etrembrassa sur le front.
Tout à coup, Philip fit un effort pour parler.
— Mon fils... cette nuit... où étiez-vous ?
Robert sentit son cœur se serrer. Mais il lui fallait mentir, car il eût rendu bien amères les dernières heures du patriote, s'il avait avoué qu'il n'était point à la manifestation.
— Où étiez-vous ? répéta le vieux.
— Au château I fit Robert à voix basse.
— Je ne vous y ai pas vu.
— C'est moi qui, dans la cour de Donesdalc, ai laissé l'écriteau portant la signature des Enfants d'Acier. De quoi me soupçonnez- vous donc, mon père, et qu'ai-jc donc fait?
— Rien, mon fils ; je suis content de ce que vous venez de me dire là... très content...
Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix si faible qu'à peine Robert les entendit.
Catherine, comprenant qu'il allait trépasser, avait essayé, elle aussi, de se mettre à genoux. Mais sa faiblesse était trop grande. Elle ne le put et retomba avec un gémissement.
Philip fit un mouvement.
— C'est vous, Catherine, ma bonne femme...
— Philip, ne mourez pas...
— Ohl c'est fini, mon tour est venu...
— Mon Dieu ! mon Dieu 1
— Ne pleurez pas..., c'est encore moi le plus heureux... je n'ai plus besoin de rien... tandis que vous, ma pauvre vieille... qu'allez-vous devenir?...
— Je sens que moi aussi je vais vous suivre, Philips je ne vous survivrai pas...
— Ne faites pas cela, Catherine... non... ne le faites pas... ces deux morts... ce serait un trop grand mal-
heur... tout d'un coup... pour Robert... Restez, Catherine, vous le consolerez...
Robert sanglotait. Philip^fit un effort suprême pour se lever, et, ses forces le trahissant de nouveau, son regard embrassa les moindres choses qui Tentouraient, les aulnes maigres qui croissaient çà et là, les pins étiques, les bruyères rouges,les genêts aux fleurs jaunes, jusqu'aux pierres lisses des rocs. L'orage finissait, la pluie ne tombait plus, les nuages se dispersaient dans le ciel au souffle d'un vent frais, le soleil resplendissait de nouveau, et des quatre coins de l'horizon montaient vers le Galtée les parfums des fleurs sauvages qui, sous les rayons qui les réchauffaient, redressaient leurs têtes alourdies par les averses. Deux aigles noirs traversèrent l'immensité, lentement.
Philip dit, prononçant avec peine :
— J'ai combattu pour le salut de l'Irlande... ce sont les ennemis de l'Irlande... qui m'ont tué... Meurs pour ton pays, Robert!...
Les lèvres du jeune homme s'appuyèrent fiévreusement sur la main froide du moribond. L'autre main de Philip chercha celle de Catherine, la rencontra, la pressa doucement...
— Adieu, Robert; adieu, Catherine ; adieu, Kerry...
Il poussa un grand soupir, fut secoué d'une convulsion et resta immobile, la bouche entr'ouverte et contractée, les yeux vitreux...
Il était mort.
Kerry fit un signe à ceux qui étaient dehors.
Ils comprirent que tout était fini, et la bande en guenilles, oubliant pour un instant son atroce misère et la menace des jours sans pain, s'agenouilla dans l'eau et la boue du sentier et récita les- prières des morts: Et beaucoup de ceux qui priaient pour l'âme de Philip enviaient le calme éternel de la tombe oîi il allait reposer maintenant.
Quand elle vit que Philip avait vécu, Catherine eut un sanglot et s'étendit de tout son long sur le sol, les bras en croix,.,
— Votre mère se trouve mal, Traynor ! fit Kerry. Le paysan essuya ses yeux, que de grosses larmes
aveuglaient, et releva sa mère qu'il mit debout.
— Non, dit-elle, laissez-moi, j'étais mieux couchée.:.
Elle fut prise d'une défaillance et, comme il la serrait contre sa poitrine il sentit qu'elle s'abîmait et il eut peur.
Alors, il la considéra attentivement.
Elle ressemblait à un cadavre.
Une teinte terreuse était répandue sur la face ; les lèvres, bleuies, rentraient sur les gencives sans dents ; les joues se creusaient de deux trous profonds qui faisaient saillir la mâchoire ; les narines étaient amincies et le nez comme allongé; les yeux, dans leur cavité, presque invisibles sous le front qui surplombait, n'avaient plus de lumière,
— Ma mère ! ma mère I cria-t-il avec une angoisse affreuse, fou d'épouvante.
Elle faillit s'échapper de ses bras.
— Ah I c'est un bien grand malheur 1 murmura le vieux Kerry, en hochant sa tête ridée, c'est un grand malheur pour Robert.
Et au dehors, une seconde fois, sous le soleil resplendissant qui réchauffait les misérables à genoux, des voix s'élevèrent.
— Us ont tiié aussi la vieille Catherine Traynor !... Et un gémissement parcourut la foule jusqu'aux
derniers, au loin, dans le défilé...
— Mère ! mère l mère ! répétait Traynor.
Elle n'était pas morte encore, on le voyait, ses doigts secs et noueux remuaient, comme si elle eût voulu faire des signes, comme si elle avait quelque chose à dire et qu'elle essayât d'être comprise ainsi.
— Oh ! oh ! dit-elle, bégayant.
— Mère ! mère I répétait Traynor, dont la douleur était effrayante... ne partez pas, ne me laissez pas ; mère,mère, je vous aime... Mère, encore un mot,que j'entende votre voix chérie... que je l'entende une dernière fois.;.
Il s'étendit auprès d'elle... prit ses deux mains qui remuaient toujours, les plaça sur sa tête, comme s'il eût deviné...
Et d'une voix sourde, qui n'était plus de ce monde, avec un regard dans la tendresse duquel sa vie passa, elle dit:
— Je te bénis !...
Et tout fut fini. Catherine et Philip Traynor n'étaient plus que deux cadavres.
Pendant que Robert restait étendu, le front sur le sol, auprès de son père et de sa mère, Kerry se releva, appela quelques paysans qui se trouvaient les plus rapprochés.
Et, très bas, montrant le jeune homme :
— Traynor ne peut pas rester ici plus longtemps, dit-il, il en mourrait... on ne peut laisser non plus ces deux morts... ce serait une profanation... Allez prévenir Joe Mac DoU... C'est l'ami de Traynor, il viendra l'assister.
Un des paysans se détacha de la bande ^et descendit la montagne, vers Parney.
Les autres restèrent, priant toujours.
Une heure se passa.
Kerry disait, en touchant l'épaule de Robert :
— Relevez-vous, Traynor, ne restez pas étendu comme cela, mon bon garçon, il ne faut pas vous rendre malade... Priez à genoux...
Mais Robert sanglotait.
Enfin Joe arriva, traversa la foule et se précipita
dans le creux de rocher; à la vue des cadavres, il se découvrit et se signa.
— Que Dieu ait leur âme ! dit-il d'une voix grave. 11 s'agenouilla auprès de son ami, pendant que
Kerry, discrètement, s'éloignaitr
— Robert! dit Joe.
Le jeune homme n'écoutait pas. Joe dit derechef, doucement, se penchant à Toreille du pauvre garçon qui pleurait la tôte dans ses mains :
— Robert... c'est moi, Joe, qui viens pour vous consoler... Relevez-vous, Robert I...
Cette fois, il fut entendu. Traynor, pâle, les yeux rouges, les cheveux en désordre sur le front, se jeta dans les bras de son ami, pendant que ses larmes redoublaient.
— Ahl Joe, Joe, dit-il, quel malheur !
— Ce sont les gens du comte qui les ont tués?
— Oui, en les chassant...
— Ils seront vengés.
Puis, après un silence :
-- Où aîlons-nous transporteries deux morts?
— Chez moi !
— En venant ici tout à l'heure, j'ai vu les gens de justice qui occupaient votre cabane.
— Ils ont proQté de mon absence!...
— Mais Byrne avait quitté le village quand je suis parti, la mienne est donc libre...
— Eh bien! chez vous, Joe, si vous voulez.
Robert prit dans ses bras le cadavre de sa mère,
pieusement, pendant que Joe Mac Doll portait celui du vieux Philip, et les deux cadavres étaient si maigres qu'ils n'étaient pas plus lourds que des corps d'enfant.
Personne ne les suivit.
Mais quand ils traversèrent le village, les paysans qui les rencontraient se mettaient à genoux sur le chemin.
Et chaque fois, Joe, qui marchait le premier, disait :
— C'est Philip Traynor, c'est Catherine Traynor, qu'ils ont tués en les jetant hors de chez eux...
Et lorsque les deux jeunes gens étaient passés, lorsqu'ils s'étaient éloignés avec leur fardeau lugubre, les paysans se relevaient, et l'éclair de leurs yeux faisait deviner leur sourde rage et la menace d'une révolte imminente, d'une guerre sans trêve et sans merci.
Chez Mac DoU, les deux morts furent placés côte à côte sur le lit.
Le curé de Famey, averti, arriva presque aussitôt et commença les prières funèbres.
Robert, à genoux, abîmé, ne quittait pas du regard le visage de son père et de sa mère, et ne faisait de mouvements que pour se relèvera demi et toucher de ses lèvres leur front glacé. Joe le suppléait et lui épargnait tous les soucis, tous les soins attristants du dehors.
Le soir, quand la nuit fut venue, enveloppant de son silence le village endormi, la veillée commença.
La cabane de Joe était pleine des amis de Philip et de Robert, qui passèrent la nuit auprès des cadavres, se réconfortant, de temps à autre, en buvant du wiskey.
Vers cinq heures du matin, on entendit un grand bruit sur la route, comme un galop de plusieurs chevaux, et tous ceux qui étaient là, à l'exception de Robert, sortirent.
Le soleil était levé, et tout le magnifique paysçige du lac et du Galtée était éclairé d'une vive lumière. La cabane de Joe était bâtie sur la Suir, qui s'enfuyait dans le lointain, bordée par deux lignes de saules qu'on entrevoyait de distance en distance, à travers les échappées du brouillard, que chassait une brise légère ve-
L'âKMÉE DES MISÉRABLES 97
nue des gorges de la montagne. Au bas duGaltée, les derniers flocons s'accrochaient aux broussailles des îlots sur le lac; mais, de seconde en seconde, le vent les poussait vers le fond de Thorizon, où la forêt de chênes les recueillait et semblait les engloutir.
Sur un des plateaux de la montagne, dominant le lac et rimmense tourbière de Cloghan, en avant des arêtes qui formaient le défilé de Connor, se détachaient sur le ciel bleu les ruines imposantes de deux tours carrées et massives, reliées par des roches énormes et des amas de pierres à d'autres ruines-que le temps ou la guerre avaient moins épargnées. Les herbes grimpantes s'y enchevêtraient et la mousse revêtait les vieilles murailles, à demi écroulées, de son moelleux tapis. Une des tours, penchée au-dessus de l'abîme, semblait vouloir se mirer dans le lac et menaçait de s'abattre au moindre souffle de tempête. Son énorme masse noire faisait une ombre dans les eaux miroitantes et l'on eût dit, -au fond de la Suir, une seconde forteresse, d'autres ruines, ensevelies par un cataclysme.
C'était le château de Mac Doll, là où jadis avait vécu, régnant sur le pays, la famille de Joe. Et c'était au bas du Galtée, presque dans l'ombre projetée par la tour, que s'élevait maintenant la sordide cabane du descendant de cette vieille famille. Des arbres avaient poussé dans les ruines et le soleil qui 'montait derrière envoyait l'étincellement de ses rayons dans les découpures des branches.
La route qui, de Famey, conduit à Tipperary, faisait un coude au pied de la montagne. Le galop des chevaux resta distinct pendant quelques instants, mais OQ ne pouvait rien voir.
Puis, brusquement, au détour, parurent cinquante uniformes rouges, des dragons de la garnison de Tipperary.
98 LES iNUITS ROUGES
Le comte Donesdale les avait mandés la veille, en apprenant de la bouche de Byrne la résistance que les fermiers avaient opposée à la loi.
Quand ils furent aux premières maisons du village, ils mirent leurs chevaux au trot.
Dans Farney, des paysans les avaient entendus et étaient venus se mêler à ceux qui veillaient.
Peu à peu, la bande avait grossi, et ils étaient là plusieurs centaines, rangés le long de la route, silencieux et attentifs. Ils savaient que ces cinquante dragons étaient cinquante adversaires. Dans les familles d'Irlande, de père en fils, se propage la haine de l'uniforme anglais. Le Saxon, c'est l'ennemi...
Les dragons passèrent, suivis de leur of&cier.
Us étaient à peine à vingt pas que du milieu de la foule un grand cri s'élevait :
— A mort I
L'ofBcier, d'une voix brève, commanda :
— Halte I
Les dragons s'arrêtèrent et, sur un nouveau commandement, firent volte-face. L'officier se trouvait alors en avant de sa troupe. 11 lança son cheval au galop et vint aux paysans.
— Qui a crié? - Les paysans se regardèrent avec étonnement et
chuchotèrent entre eux en se montrant l'officier. Celui-ci dégaina.
— Qui a crié?répéta-t-il d'une voix rude.
Alors un grand garçon, maigre, dont les muscles saillaient comme des cordes, le fermier Ned Grimes, se détacha de la bande.
— Personne n'a crié... Nous sommes des gens qui veillons deux morts... deux amis que nous regrettons; nous ne pensons qu'à pleurer toutes les larmes de notre corps. Votre Honneur s'est trompé, c'est certain...
L'officier promena un regard soupçonneux sur la bande ; mais tous baissaient la tête, l'air craintif. Il eut un juron, piqua des deux et rejoignit la troupe.
— En avant !
Un second cri, plus audacieux, plus énergique, partant cette fois de deux cents poitrines, les arrêta net:
— A mort! à mort, les Saxons!...
L'officier hésita s'il reviendrait. Mais il avait sans doute des ordres précis ; il avait surtout besoin de voir auparavant le comte Donesdale et de se concerter avec lui. Un commandement bref enjoignit à ses hommes de continuer leur route vers le château.
Et ils repartirent, sous le grand soleil qui, sur la ïoute blanche, faisait briller leurs uniformes rouges... ils repartirent pendant que, de la bande qui entourait la cabane de Mac DoU, des ricanements ironiques les accompagnaient.
Ceux gui veillaient rentrèrent.
Traynor, à genoux au chevet du lit sur lequel reposaient les deux morts, les mains jointes sur la poitrine, Traynor n'avait rien vu.
Dans la matinée, des ouvriers arrivèrent, avec des cercueils.
Puis les amis de Robert portèrent les Corps à l'église, où le prêtre dit la messe.
Joe soutenait Robert, qui n'aurait pu marcher sans son aide.
— Courage! lui disait-il, courage!...
Et en pensant que c'était Donesdale, le mari delà femme que Robert aimait, dont la cruauté avait tué les deux vieux ; en voyant les traits altérés de son ami, ses yeux gonflés, ses lèvres décolorées, son désespoir inexprimable, Joe se disait tout bas :
— Gomme il doit souffrir!
A l'église et au cimetière, les gens.de Farney étaient
venu», et beaucoup des environs, qui avaient appris la veille, dans Taprès-midi et le matin du jour même, la mort des deux expulsés. Pourtant, il n'y eut pas un cri, pas une protestation, pas le moindre désordre. Ds suivirent ce convoi, graves et recueillis, ne voulant môme pas troubler d'un mot la tristesse de Robert, qu'ils aimaient.
La cérémonie finie, Philip et Catherine enterrés, ils se dispersèrent, regagnant leurs cabanes et leurs travaux, attendant le soir, comme s'ils eussent obéi à un mot d'ordre mystérieux, donné par quelqu'un d'invisible.
Le soir, vers neuf heures, sur les trois crêtes les plus élevées du Galtée, trois feux brillèrent coname des yeux rouges énormes ouverts sur l'obscurité du ciel.
C'était Mac DoU qui convoquait les Enfants d'Acier.
Et dans l'ombre, rasant les broussailles, se djrigeant un à un vers la montagne, ne se parlant pas lorsqu'ils se rencontraient, l'on vit passer des hommes armés du shillelag, de la hache ou du fusil, le visage couvert d'un masque noir...
Les ruines du château, ou plutôt de la forteresse de Mac DoU, formaient sur le plateau delà montagne un grand carré dont chaque coin avait été occupé jadis par un bastion. On y montait par des sentiers abrupts dans lesquels il était impossible à deux hommes de marcher de front. Les tours étaient assez bien conservées, ainsi que nous Tavons dit, et leur
L'ARMÉE DES MISÉRABLES iO\
masse offrait encore un imposant spectacle; mais les côtés du carré où se trouvaient les anciennes murailles ne présentaient plus que des effondrements de pierres, repaire de couleuvres. C'était là, dans ce château où jamais, même pendant le jour, personne ne se hasardait, qu'habitaient seuls des hiboux et des corneilles, au-dessus duquel il n'y avait que l'immensité bleue, c'était là que venaient mystérieusement les hommes masqués.
Au milieu des ruines un feu brûlait, léchant de sa lumière les herbes et les blocs de rocher près de lui, mais laissant dans l'ombre tout ce qui se rapprochait des murailles et des bastions.
Ce feu ne pouvait être vu de la plaine, à cause des amoncellements de rocs et de pierres écroulées qui se dressaient tout autour.
Et la colonne de fumée noire qui s'en dégageait se noyait dans la profondeur de la nuit.
Les Enfants d'Acier arrivèrent silencieux et se massèrent dans le grand carré de l'antique forteresse, les uns s'asseyant et buvant, les autres se couchant sur le sol, la plupart restant debout.
Tous étaient armés.
UTous avaient le masque de toile noire attaché avec des cordons derrière la tête... le masque des révoltés de l'Irlande.
De minute en minute, la foule augmentait.
Les monts du Galtée sont à la pointe du comté de Tipperary, de telle sorte qu'il y avait là des gens de Knoclofty, de Kilhagen, qui s'étaient trouvés à l'enterrement de Catherine et de Philip Traynor, et n'avaient pas regagné leur village ; des montagnards de Kilworth, des « cottiers » de tous les points du Galtée et des fermiers du comté de Cork.
Des ombres mystérieuses se mouvaient sur les sentiers, apparaissaient tout à coup comme si elles
sortaient de terre et se rangeaient, sans un mot, derrière les premiers arrivés. En bas, là où passaientles Enfants d'Acier, les petits chemins étroits qui se divisaient à travers les éboulements, se réunissaient plus loin et ne formaient plus qu'un seul défilé, aboutissant à celui de Connor. A Feutrée du défilé, un homme se tenait, un.fusil à la main, et recevait le mot d'ordre, jeté à son oreille, d'une voix basse et étouffée:
— Nous voulons la terre...
— Quelle terre? demandait Thomme, en élevant son fusil jusqu'au front du révolté...
— Notre terre verte !...
La moindre indécision dans la réponse eût étendu le traître mort, le crâne fracassé.
A minuit, la forteresse était pleine. Les feux s'éteignirent sur les trois crêtes. Au fond, sur une sorte d'estrade formée parun entablement des roches, deux hommes étaient assis, masqués comme les autres, le corps, enveloppé du long carrick. Le brasier qu'on entretenait les éclairait vivement, mais il était impossible de les reconnaître. L'un des deux, qui paraissait le plus grand, autant qu'on en pouvait juger, avait son fusil entre les genoux; l'autre, en apparence, était désarmé ; pourtant, à un mouvement qu'il fit, son manteau s'écarta et le reflet des flammes fit scintiller le fer d'une lourde hache.
Au bout de quelques minutes, un grand garçon maigre, à l'allure dégagée, vint dire deux mots à ceux qui se trouvaient sur l'estrade.
-7 Les feux sont éteints. Tout est calme.
— Les dragons?
— Tous au château.
— Bien.
Alors, un des deux qui présidaieQt, celiji qui avait répondu, $e lev^ et, d'ua ton fprme :
L*âRMÉ& des misérables 103
— Vous savez pourquoi vous êtes réunis?
Cinq cents voix répondirent :
— Oui!
Une seule pourtant hasarda, venant du fond :
— La plupart d'entre nous connaissent les crimes de l'exécrable comte Donesdale ; tous ne savent peutêtre pas que ce qui augmente sa culpabilité c'est la mort de Philip et de Catherine Traynor; avant de juger, avant de condamner Donesdale, il serait bon de le dire.
— C'est vrai! firent plusieurs.
— C'estvrai, répéta le président.
Et en quelques mots, il rappela l'expulsion des fermiers, les incidents auxquels cette expulsion avait donné lieu, et la triste et douloureuse fin des deux vieillards.
A mesure qu'il avançait dans son récit, ce furent d'abord de sourdes rumeurs, puis des exclamations, puis des interruptions violentes qui finirent par couvrir sa voix.
L'homme qui parlait termina en disant :
— C'est le comte Harry Donesdale que nous allons juger, êtes-vous prêts ?
— Jugeons-le I
— Vous allez tirer au sort pour former le jury à la sentence duquel vous jurez d'obéir sur votre vie, sur la vie de vos enfants, sur le salut de l'Irlande...
— Nous le jurons sur notre vie, sur la vie de nos enfants, sur le salut de l'Irlande !!!
Tous s'étaient levés avec élan, les mains tendues au-dessus de leurs têtes, les poings fermés. Les premiers rangs seuls continuaient d'être éclairés par les reflets du foyer, sur lequel de temps à autre un paysan venait jeter des branches de pin. Et la lumière rouge tombant sur ces hommes masquéS;» en haillons, leur donnait un aspect si faronçbi? qu^, dans le silenOQ que
d04 LES NUITS ROUGES
gardaient les plus éloignés au milieu de Tombre, on devinait des projets de revanche terribles, des résolutions implacables, prises froidement, de longue date, que la nécessité et l'extrême misère faisaient éclater tout à coup, mais qui étaient inspirées parla tradition constante de leur lutte contre les maîtres pour la conquête de la terre.
Le serment prêté, et il se renouvelait à chacune des séances des affiliés qui devaient être suivies d'un jugement, il fut procédé à une cérémonie bizarre.
On avait déposé, en face des deux présidents, un grand panier d'osier à mailles très serrées, dont le couvercle, coupé par le milieu, laissait libre une étroite ouverture.
Les plus vieux de ceux qui étaient là, — on les reconnaissait à leurs cheveux gris flottants, — sortirent de toutes les profondeurs et demeurèrent auprès du foyer, puis, passant un à un devant le panier, ils plongèrent le bras dans Touverturé, retirant un morceau de toile enroulé qu'ils remettaient au président. Sur la toile était tracé un numéro. 11 fallait, pour faire partie du jury, qui se composait de douze affiliés, retirer un des numéros pairs, entre deux et vingtquatre.
Le président dépliait le numéro, Taffilié attendait; quand le numéro était impair, l'affilié se perdait dans la foule ; si le numéro était un de ceux exigés, le paysan qui l'avait retiré se rangeait sur l'estrade derrière le président.
Lorsque Ije jury fut complet, le président se tourna vers lui et demanda :
— Le comte Harry Donesdale est l'accusé. Il nous a expulsés contre nos droits; il a fait mourir deux des nôtres. Le reconnaissez-vous coupable?
— Oui, dirent les douze révoltés.
— Quelle peine a-t-il méritée?
— La mort!
Il y eut une frénésie dans la bande, comme si elle eût douté un instant de la sévérité de cette étrange et sommaire justice, comme si le dénouement n'eût pas été prévu. Un hurlement de joie sauvage s'éleva de toutes ces poitrines, comme une menace à l'adresse du mari d'Héléna.
Puis, denouveau, le silence se fit.
Le président disait :
— L'exécrable comte Donesdale est condamné par nous à mort. Peut-on faire valoir quelque chose h sa décharge?
— Non, non, non 1
— La sentence sera donc exécutée. Tout à l'heure nous discuterons de quelle manière le comte devra mourir. En attendant, réjouissez-vous, mes bons garçons, je vous le permets.
Alors, labande se divisa par groupes ; des feux furent allumés, autour desquels on s'agenouilla. Du fond des poches des longs carricks, des bouteillets de wiskey sortaient, qu'on se repassait à la ronde, les plus pauvres profitant de l'aubaine. Des conversations s'engageaient avec un brouhaha de cris, de criailleries, de rires et d'exclamations. Il n'était plus question, pour le moment, de la condamnation prononcée ou de l'arrivée des dragons à Donesdale. Les Irlandais ont l'esprit mobile et l'imagination inquiète ; ils passent aisément d'un sujet à l'autre. Ils se trouvaient réunis là, ne se connaissant pas, sans que personne eût le droit de soulever un masque, privilège réservé au président et dont celui-ci ne faisait usage que lorsqu'on soupçonnait un traître ; ils avaient confiance l'un dans Tautre en voyant combien étaient solides les liens qui les unissaient, ils se sentaient plus forts après chacune de ces réunions, parce qu'ils avaient depuis longtemps fait le sacrifice de leur vie et qu'ils étaient sûrs de ne
pas mourir sans vengeance; ils étaient fiers de leur puissance occulte parce qu'elle leur servait à se faire rendre justice, et ils oubliaient facilement leurs tracas et leurs misères, et la faim et le manque d'abri, pour fôter joyeusement le meurtre prochain du comte. Et le wiskey circulait toujours de main en main; les flacons vides gisaient sur le sol; mais, comme par enchantement, à ceux-ci succédaient des flacons pleins, sortant des mêmes poches des mômes carricks.
Et Ton buvait les lèvres au goulot, le fond de la bouteille en Tair, le cou en arrière, sur le rouge duquel apparaissaient les nerfs, tendus comme des cordes. Et les fumées de Tivresse allumaient les yeux et les visages, faisaient hausser le ton des paroles, éclater plus fort les rires, gesticuler les bras, allonger les lourds shillelags, brandir les haches, tirer les couteaux, mettre en joue les carabines, apprêter les pistolets. Et toujours brillait, sur ces cinq cents fanatiques, débraillés, amaigris, aux longs bras et aux longues jambes, la lumière des branches de pin, comme un appel à rincendie.
Des groupes entonnaient des chansons patriotiques^ souvenirs des grandes tentatives d'insurrection de 1778 et de 1803, quand les Irlandais-Unis attendaient la flotte française pour délivrer la verte Erin :
Oh I les Français sont sur Tonde, ns arrivent à Timproviste.
Erin sera- t-elle libre ?
Oui, de son centre an rivage Erin rejette le serrage.
Hourra ! liberté ! courage !
Plus loin, c'étaient des chants moins guerriers ; le wiskey avait des efTets bizarres, selon les tempéraments, car c^était le wiskey qui inspirait toutes ces chansons d'amour ou de bataille.
Des jeunes gens murmuraient :
« Gilli, ma chère, assieds-toi près de moi. Nous sommes unis maintenant et ne nous séparerons jamais. Ce foyer est le nôtre. Nos cœurs ne sont qu'un et la paix est à nous pour toujours. — Quand j'étais pauvre, la porte de votre père était fermée à votre fidèle amant. Avec peine, j'essayais de rétablir ma fortune. J'ai dit : Vers d'autresjpays je vais errer, où le sort pourra me servir, ô mon amour 1 » J*ai dit : « Adieu, ma vieille demeure I » et j'ai dit : « Adieu à toi, mon amour! » Chante, Gilli, ma chère, assiedstoi près de moi. Nous sommes unis maintenant et ne nous séparerons jamais. Ce foyer est le nôtre, nos cœurs ne sont qu'un et la paix est à nous pour toujours.» — Loin, bien loin, la nuit et le jour, j'ai travaillé pour acquérir un trésor. Et les grains d'or payaient mes peines. J'ai cherché de nouveau la terre natale. Ton père m'a bien accueilli, chère aimée. J'ai versé dans ses mains mon or et trouvé ma récompense en toi, mon amour. — Chante, Gilli, ma chère, assieds-toi près de moi, nous sommes unis maintenant et la paix est à nous pour toujours. »
Quand ceux des jurés qui avaient condamné Donesdale et qui avaient quitté l'estrade entraient dans les groupes, on leur serrait les mains avec effusion, on les félicitait du service qu'ils avaient rendu au pays, onleur tendaitles bouteilles, on leur faisait place auprès du feu.
Mais bientôt le tapage se calma.
Le président disait :
— Comment Donesdale mourra-t-il ?
Le silence se fit aussi solennel, aussi profond qu'au début de la séance.
Alors quelques-uns émirent des avis :
— 11 faut le prendre, l'amener ici, lui cracher à la face, le tuer et abandonner son corps aux aigles.
— Il faut incendier le château et le brûler, lui, sa femme, l'agent Warner et tous ses domestiques.
— Le comte seul est condamné, fit le président à cette dernière proposition, le comte seul doit mourir.
— Qu'on le jette dans le lac ou dans la Suir I
— Qu'on le conduise, une nuit, dans la tourbière de Cloghan,et qu'on l'y laisse. D s'y enfoncera peu à peu et se sentira mourir. Nous resterons près de là pour empêcher qu'on lui vienne en aide...
— Qu'il soit pendu en face de la cabane du vieux Traynor... c'est justice !
Cette idée parut réunir un certain nombre de voix, car des cris s'élevèrent de toutes parts :
— Oui, qu'il soit pendu I qu'il soit pendu I Le président intervint.
— Il faudrait charger un trop grand nombre d'entre nous d'exécuter la sentence, dit-il; cela éveillerait les soupçons et présenterait des dangers.
— Alors, qu'on le tue comme Norbury !
— Oui, comme Norbury.
Le président hocha la tête.
— Oui, ditril, cette fois, j'y consens. Deux hommes suffiront. C'est au sort de les désigner. Que les jurés viennent prendre place derrière moi. Le premier d'entre eux tirera les noms, ainsi que nous avons coutume de faire. Les deux premiers noms sortis désigneront ceux que Dieu aura choisis pour être les exécuteurs de notre justice. Que chacun de vous jure d'obéir, sans craindre ni Donesdale, ni les dragons, ni les tribunaux de Tipperary.
— Nous le jurons.
— Et moi, je le jure comme vous, car mon nom est mêlé aux vôtres et je pi!îs être celui que le hasard chargera de punir Donesdale.
Une voix rude s'éleva :
— Un de nous n'a pas juré.
-Qui?
Plusieurs bras se tendirent vers Testrade et le président se retourna du côté de celui qui siégeait et, bien que ne prenant pas la parole, semblait partager avec lui Tautorité. Il fit un geste de surprise.
— Robert... est-ce qu'il refuserait... le malheureux! Alors il serait perdu !...
Car c'étaient Joe Mac DoU et Robert, nos lecteurs l'ont deviné, les deux chefs des révoltés.
Mac Doll s'approcha de son ami qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait enseveli dans une rêverie profonde et n'avoir rien entendu de ce qui se passait autour de lui.
— Robert dit-il, n'avez-vous pas compris ?
Le jeune homme le regarda et se leva.
— Si, j'ai compris et j'ai tout entendu... mais, avant de jurer, je veux parler.
— Et qu'avez-vous à dire ?
— Qu'un crime de plus est inutile et ne peut que nuire à la cause de l'Irlande...
— Est-ce bien vous qui tenez ce langage, Robert, et n'est-ce pas un tr^tre qui s'est caché sous votre masque?
— C'est moi, Joe Mac Doll.
— Vous ne les persuaderez pas et vous allez vous perdr ; preenez garde I
— Peut-être.
Robert s'avança sur le bord de l'estrade. D'un geste brusque, il arracha son masque.
— Je suis Robert Traynor, dit-il ; je veux que personne ici n'en doute 1
Toutes les mains battirent, l'applaudissant.
La môme voix rude qui l'avait accusé dit :
— Ce n'est poînt parce que j'ai défiance que je vous ai guetté quand tout le monde jurait... c'est
liO LES NUITS ROUGES
parce qu*il faut que tous se conforment à notre loi, qui veut que tout le monde jure.
— En mettant un nom sur le masque de celui qui me parle, je pourrais montrer qu'il a obéi bien plus à des rancunes particulières qu'à l'intérêt public.
— Cela est faux, je le déclare.
— Alors qu'il me soit permis de vous appeler du nom dont vous êtes connu. Si je me suis trompé, il vous sera facile de le prouver...
— Soit.
— Vous êtes Ned Grimes...
— C'est vrai, mais j'oublie, quand j'entre ici, les querelles qui nous séparent, vous le savez bien.
— Je veux le croire.
— Robert, dit Joe Mac DoU, jurez comme nous que, si le sort vous choisit pour être le meurtrier de Harry Donesdale, vous obéirez, dût-il vous en coûter la liberté ou la vie.
— Mes amis, dit Traynor, tous ceux qui sont réunis et qui m'écoutent n'aiment pas l'Irlande d'une affection plus ardente que la mienne...
— On ne met pas en doute votre patriotisme, Robert Traynor, fit Ned Grimes.
— On n'en aurait pas le droit, Ned Grimes, car j'ai prouvé bien des fois que j'aimais l'Irlande.
— Nous l'avons tous prouvé.
— Cependant j'aperçois des périls qui vous échappent et que d'autres que moi, plus éloquents et qui ont laissé dans nos âmes bien des souvenirs, ont signalés toute leur vie à la nation irlandaise.
— Que voulez-vous dire, Robert? fit Mac Doll.
— Je veux dire que la guerre que nous préparons ténébreusement n'est pas la guerre loyale et déshonore l'Irlande... que les crimes que nous commettons, car ce sont autant de crimes, nous éloignent chaque fois du but auquel nous tendons ; que nous irritons
L'ARMEE DES MISÉRABLES ill
nos oppresseurs au lieu de les effrayer et qu'on double le poids de nos chaînes au lieu de le diminuer... La mort de Donesdale amènera bien des maux sur tout le comté ; nous nous serons vengés, cela est vrai, mais pour le plaisir de la vengeance nous aurons sacrifié le bien de la patrie.
— Qui parle donc là? fit Ned Grimes... Est-ce bien. le fils de Catherine et de Philip Traynor ?...
— C'est lui, Ned Grimes ; et c'est parce que je suis le fils de ces deux vieillards que Donesdale a tués que vous devez tous ici m'écouter avec respect quand je vous dis qu'il ne faut pas tuer Donesdale...
Il y eut un murmure de surprise dans la foule, soudainement apaisé, sur un signe de Joe Mac Doll.
— Je suis cdmme vous l'ennemi de l'esclavage, l'ennemi des Saxons, l'ennemi des oppresseurs. Je veux comme vous la terre, notre belle terre verte. Je veux que nous soyons nos maîtres chez nous, que nous fassions nos lois, que l'on nous affranchisse. Mais j'ai horreur de ce sang que nous répandons, à l'abri de nos terribles statuts ; je voudrais vous voir travailler au grand jour, à la face de Dieu qui perçoit toutes choses; que rien dans nos actes ne fût caché. Ainsi serait la véritable force, la vraie puissance. Mais malheur à l'Irlande si, pour combattre ses maux, elle emploie l'arme du lâche, l'assassinat I
— Le bruit de nos vengeances seul arrivé jusqu'à Londres, Robert, fit Ned Grimes.
— Non, nos vengeances excitent la colère du Saxon, mais point sapeur... Ah! comme je voudrais avoir assez d'éloquence pour exciter dans votre âme des passions ardentes, mais nobles, contre notre servitude honteuse !
— Parlez, nous demandons à comprendre.
■— Eh bien I mes amis, laissons nos haines particu-
lières pour ne songer qu'au sort misérable de notre pays. La mort de Donesdale changera-t-elle rien au régime sous lequel nous vivons ? Diminuera-t-on nos charges? Nous donnera-t-on plus de liberté? Au contraire. L'expiation suivra de près le crime. Les charges seront doublées et les réformes retardées.
— Que proposez-vous, Robert Traynor?
— Je voudrais voir partout se renouveler l'insurrection fertile, mais pacifique, que notre grand patriote O'Connell excita jadis dans les comtés de l'Irlande tout entière. Je voudrais vous voir, les enfants de l'Irlande, assez disciplinés pour marcher au grand jour contre TAngleterre, agités, mais non en révolte, imposant vos volontés par la grandeur même de votre manifestation, mais non par la sauvagerie de vos crimes, forçant ainsi vos ennemis à vous rendre justice, mais ne vous rendant pas justice vous-mêmes. Vous avez déjà pour vous la pitié de l'Europe. C'est ainsi que vous attirerez son admiration et son respect. Chacun de vos crimes est d'autant plus méprisable qu'il amène sur le pays qui Ta commis une recrudescence de misères.
Retournez-vous et suivez la grande voie tracée par O'Connell ; c'est un état qui tient le milieu entre la paix et la guerre, la soumission et la révolte, l'opposition légale et Tinsurrection. Nos députés nous soutiendront. Ils sont de cœur avec nous. Si nos ennemis n'écoutent pas nos réclamations, ne font pas droit à nos plaintes, alors il sera temps de nous souvenir, mais tous tant que nous sommes et au grand soleil, que nous avons des armes. J'ai dit, mes amis. Avant de jurer, j'ai voulu faire comprendre que le meurtre de Donesdale serait un malheur pour notre patrie...
Les paroles de Robert ne remuèrent pas la foule qui les écoutait. Il leur eût fallu, à ceux qui étaient là, toute leur présence d'esprit pour comprendre,
mais le wiskey échauffait les têtes, les fumées de rivresse emplissaient les cerveaux.
Un silence accueillit le discours du jeune homme, et Ned Grimes, qui triomphait dans son coin, fit entendre un ricanement.
Joe Mac DoU répondait:
— Les paroles de Robert Traynor sont dictées par le plus ardent patriotisme, personne n'en doute. Mais notre ami se trompe quand il cherche à nous persuader que nos sociétés secrètes sont impuissantes. Elles sont, au contraire, l'épouvante de nos oppresseurs, c'est grâce à elles surtout que nous tirons vengeance de ceux qui nous oppriment; c'est grâce à elles enfin que les cruautés et les exactions des landlords sont punies. Nos sociétés nous font rendre justice et nous protègent, ce que nous ne pouvons attendre des tribunaux. Robert est partisan d'O'Connel. Il ne serait pas Tennemi d'une insurrection générale, si l'agitation pacifique ne réussissait pas. Moi, je crois que notre justice nocturne vaut mieux. Nos pères nous ont raconté la révolte des volontaires en 1778; la révolte des Irlandais-Unis en 1792, la révolution organisée par Robert Emmet en 1803. Toutes ont échoué misérablement par défaut d'entente, alors que les précautions les plus minutieuses avaient été prises et que rien n'avait été laissé à l'imprévu. Quelqu'un a-t-il oublié les misères que ces tentatives d'indépendance ont attirées sur l'Irlande? Quelqu'un voudrait-il encore exposer le pays aux terribles responsabilités d'une insurrection malheureuse?
— Non, non, non I
— Robert Traynor vous a-t-il persuadés et avozvous renoncé à la mort du comte?
— Non, non, il faut qu'il meure!
— Robert, dit Mac Dell, vous connaissez nos lois.
\\A LES NUITS ROUGES
Elles veulent que nous résistions. Quand nos ennemis nous obligent à quitter nos cabanes, nous demeurons; quand les tribunaux nous l'ordonnent, nous demeurons encore ; quand les dragons veulent nous y contraindre, nous demeurons toujours; à la force injuste nous opposons les châtiments les plus tembles ; celui qui directement ou indirectement a travaillé à nous expulser doit être puni de mort, c'est notre loi ; les landlords qui nous auront chassés, ou leurs agents, doivent être punis de mort, c'est notre loi; le propriétaire qui voudra nous augmenter, malgré nous, sera puni de mort, c'est notre loi; celui qui surenchérira sur le prix d'une ferme, prendra la place du fermier expulsé, achètera les objets saisis chez un fermier dépossédé, sera puni de mort, c'est notre loi. Leurs amis, leurs parents, sont voués à la mort, leurs filles et leurs femmes au déshonneur! Telles sont nos lois, Robert, et jadis vous avez promis solennellement que si vous étiez choisi pour^être l'exécuteur du châtiment mérité par un coupable, vous obéiriez, sans murmurer, avec joie. Ce serment, il faut le renouveler. Il faut jurer de nouveau, devant tous...
— Oui, oui, oui, jurez!
Robert avait remis son masque et se tenait immobile auprès de Mac Doll, sous le regard ironique et haineux de Ned Grimes.
Il hésita un moment.
Joe se pencha à son oreille, et lentement :
— Le souvenir de votre père et de votre mère, mourant dans vos bras, ne l'emportera-t-il pas sur votre amour pour la comtesse...
Robert tressaillit, et s'il n'eût pas eu son masque, on eût V41 son visage se couvrir de pâleur. Les affiliés, en devinant ses hésitations, murmuraient, devenaient menaçants. Leurs yeux brillants et soupçonneux ne quittaient pas Robert.
L*ÀRMÉE DES MISÉRABLES 115
Celui-ci éleva la main :
— Je jure de nouveau obéissance à nos lois, dit-il, je le jure I
De grands cris de joie éclatèrent.
Et Robert, s'asseyant, murmurait :
— C'est le seul moyen de veiller sur elle I
On tira au sort. Les deux noms qui sortirent furent ceux de Ned Grimes et de Traynor.
C'était eux que le hasard chargeait d'exécuter sur Donesdale la sentence de mort.
En entendant prononcer son nom, Robert avait fait un mouvement, mais comme il se sentait observé par Mac DoU, il se contint.
— Selon les lois des Enfants d'Acier, dit-il, le comte doit être averti de sa condamnation.
— Il le sera, fit Joe. Des affiches seront placardées sur toutes les églises du comté, sur l'église de Farney et la muraille du château. Le comte n'ignorera rien. Il pourra prendre contre nous toutes les précautions que lui inspirera sa prudence. Les Enfants d'Acier ne sont pas des assassins, mais des justiciers.
— Cela ne suffira point, dit Ned Grimes. Le comte se moquera de nos affiches que ses gens déchireront, aussitôt qu'elles seront apposées.
— Que voulez-vous?
— La mort de Warner, la mort immédiate.
— Oui, hurla la bande déguenillée, la mort de l'agent du comte, la mort, la mort...
— Mais il n'est pas seul responsable...
— C'est un Saxon, c'est un ennemi, à mort!
— Mais les dragons sont au château...
— Warner habite dans la clairière du bois des houx, à deux cents yards du château... Warner sera mort et sa maison sera incendiée avant que les dragons soient prévenus!...
— Vous le voulez, tous?
— Oui, tous, à mort l'agent Warner!
— Qu'il soit fait selon votre volonté 1...
Les révoltés brandirent leurs armes en poussant des cris frénétiques. Le fond des bouteilles de wiskey fut vidé. Puis, un à un, toute la bande quitta la forteresse, descendit le long des sentiers et gagna la plaine; en haut, les feux étaient éteints et les murailles ne faisaient plus que de grosses taches sombres dans Tobscurité. Les derniers qui sortirent de la montagne furent Joe et Robert. Celui-ci était pensif, obsédé d'idées tristes. Il prit tout à coup le bras de Mac Doll et Tarrêta :
— Joe, dit-il, vous savez tbuti
— Oui. Je sais que vous aimez la comtesse Héléna; que pendant notre manifestation d'hier vous étiez avec elle au lieu d'être avec nous, ce qui est une première trahison; et si vous avez combattu aujourd'hui le jugement de notre tribunal, c'est que vous craignez qu'on ne dise plus tard, quand la vérité sera connue, qu'en tuant le comte ou en le faisant tuer, vous avez voulu vous débarrasser du mari de votre maîtresse!
— Joël...
— Je suis votre ami, Robert, je vous aime, vous ne l'ignorez pas. Ce n'est donc pas moi qui parle. Ce sont vos ennemis qui parleront comme je l'ai fait. Vous avez des ennemis. Ned Grimes est le plus ardent. Le sort l'a désigné pour vous aider dans le meurtre du comte; il ne vous quittera plus maintenant que le meurtre ne soit acconlpli. Si vous hésitez, prenez garde, il vous dénoncera aux Enfants d'Acier, et mon autorité sur eux ne vous sauverait pas de la mort...
Robert ne répondit pas.
Déjà les Galtée étaient loin, ensevelis dans la nuit noire. La bande silencieuse se mouvait dans les bruyères sans bruit et sans cris, se dirigeant vers le bois oîi était l'habitation de Warner, non loin de Dones-
L'ARMÉE DES MISÉRABLES Ml
dale. Quand ils furent arrivés, ils se répandirent autour de la maison de manière à en garder les issues et à empêcher Warner de sortir.
Quelques-uns allèrent dans le bois réunir des fagots qu'ils entassèrent devant la porte, sous les fenêtres, et auxquels ils mirent le feu. Une grosse fumée blanche s'échappa de l'amoncellement de broussailles et pénétra dans la maison par toutes les fissures. Une fenêtre au premier étage s'ouvrit et la tête inquiète de Warner apparut, inspectant les environs. A ce moment, les flammes s'élevaient et léchaient les murailles. L'agent recula en poussant un cri de détresse, puis revint presque aussitôt, un fusil à la main.
— A moi I A moi ! cria-t-il.
Et comme les flammes devenaient plus vives il pouvait distinguer, immobiles autour de lui, les ombres des Enfants d'Acier, attendant que leur œuvre de vengeance fût accomplie.
Il comprit et murmura :
— Je suis perdu I
Mais il était brave et ne voulut pas mourir sans se battre. Il sauta sur le sol, dans les fascines enflammées qui le brûlèrent cruellement et se dirigea vers le cordon des révoltés qui ne bougeaient pas, semblables à des fantômes. Ils se précipitèrent sur lui, le forçant de regagner sa maison. Il déchargea son fusil deux fois et deux cris lugubres retentirent. Deux hommes étaient tombés pour ne plus se relever, frappés à bout portant. Warner jeta son fusil et tira ses pistolets. Les révoltés, avançant toujours, l'obligeaient à se rapprocher de l'incendie. Comme il allait faire un dernier effort pour se sauver, une poussée le jeta dans les flammes, percé de coups de couteau, les membres brisés de coups de shillelag.
Il eut un grand cri.
— Au secours 1 à moi! je brûle I
H8 LES NUITS ROUGES
La maison s'abîmait sur lui. On aperçut son corps sursauter sous les décombres dans des efforts d'agonie suprême. Des râlements étouffés, horribles, sortaient du brasier, de plus en plus faibles, qui furent suivis d'un long hurlement, le dernier, puis d'un silence morne. Les pans de la maison s'écroulaient, apaisant pour une seconde les flammes qui s'élevèrent presque aussitôt dans le ciel avec une intensité plus grande. Alors les Enfants d'Acier disparurent, leur vengeance accomplie.
Du château, les flammes venaient d'être vues et l'alarme était donnée. Les dragons campés dans le jardin sonnaient le boute-selle, se précipitaient sur leurs chevaux et ventre à terre gagnaient le théâtre de l'incendie. Mais quand ils arrivèrent, les murs seuls restaient debout, avec les trous béants des fenêtres. En avant de la maison, une longue perche était plantée, portant un écriteau sur lequel il y avait un cercueil et deux os en croix, avec cette inscription :
Au comte Harry Donesdale,
— Les Enfants d'Acier I dirent entre eux les soldats.
Ils s'élancèrent dans toutes les directions, mais c'était partout, dans la nuit, la solitude et le silence. Les deux cadavres des révoltés, atteints par les balles de Warner, avaient été enlevés pour être enterrés mystérieusement. C'était la coutume. Les Enfants d'Acier ne livrent jamais leurs morts. Quant à l'agent, son corps fut retrouvé le lendemain, sous les poutres, à demi carbonisé, la tête si petite, si noire, qu'elle ressemblait à une éponge. Les bras et les jambes étaient réduits en cendres. Le tronc seul avait été épargné par les flammes.
Le lendemain, les dragons du château et des gens
L'ARMÉE DES MISÉRABLES \i9
de justice venus de Cashel parcouraient le pays et cherchaient à découvrir les auteurs de l'incendie et du meurtre de l'agent. Mais vains efforts. Leur masque enlevé, les Enfants d'Acier reprennent leurs travaux tranquillement, regardant du coin de l'œil passer auprès d'eux ceux qui les recherchent, les suivant de loin d'un air moqueur, impénétrables à toutes les tentatives.
Sur les indications du comte qui se rappelait les menaces de Robert Traynor, le jeune paysan fut arrêté et inquiété un moment. Mais que pouvait-on contre liii? On ne le conduisit même pas à Tipperary. Enfermé deux jours dans une des caves du château, il fut remis en liberté faute de preuves. Une fois de plus, en ce mystérieux pays de la vengeance, la justice anglaise se démenait sans trouver les coupables, et comme l'insuccès de ses démarches se propageait au loin, la hardiesse téméraire des affiliés, leur arrogance devenait plus grande, leurs menaces plus terribles.
Dans les jours qui suivirent, comme on craignait des soulèvements, même des révoltes à Famey et aux environs, les dragons ne rentrèrent au château qu'à la nuit tombante, après avoir organisé des patrouilles par tout le pays.
La garnison de Tipperary avait envoyé une cinquantaine de ses soldats à Donesdale. Ils se divisèrent en trois bandes, chacune sous la conduite d'un sous-ofcfiier, la première chargée d'inspecter les montagnes de Galtée, la seconde de battre la forêt, la troisième de remonter le cours de la Suir et de contourner le marais de Cloghan et le lac.
La première et la seconde rentrèrent sans apporter de nouvelles, mais à la troisième il manquait deux hommes, que deux balles avaient frappés au moment où ils étaient engagés sur la chaussée étroite qui tra-
no LES NUITS ROUGES
verse la tourbière de Cloghan. Les corps étaient tombés dans la vase où ils s'étaient»engloutis ; chaque soubresaut des misérables pour se relever les enfonçait davantage dans la vase. Les chevaux, eux aussi, avaient disparu. Quant aux meurtriers, ils étaient cachés à cinquante mètres de là, au milieu de quelques touffes de broussailles poussées dans le marais, et c'eût été courir à une mort certaine que de vouloir les y chercher. Les cavaliers durent laisser leurs camarades blessés s'étouffer sous la boue et s'enfuir, ignorant le nombre des ennemis auxquels ils avaient affaire, poursuivis, dans le calme de l'obscurité naissante par les ricanements cruels des paysans invisibles.
Le matin, ils firent une battue dans le Galtée, cherchant les expulsés qui s'étaient réfugiés dans les creux, ou qui commençaient à se bâtir des huttes sur le flanc des rochers,
Ceux des paysans qui avaient résisté à l'expulsion, le premier jour, avaient dû céder le lendemain à Byrne, revenu avec des renforts. C'eût été folie que de s'opposer, cette fois, à l'envahissement de la force armée. Ils avaient pris des bardes et gagné le Galtée. Seulement, quelques jours après, pour empêcher le comte de profiter de cette expulsion, des avis avaient été placardés sur les murs de toutes les églises du district.
Ils disaient :
« Aux propriétaires, agents, huissiers, fermiers qui désirent prendre possession des terres des tenanciers évincés, et à tous ceux qui sont mêlés à la tyrannie et et à l'oppression des malheureux dans le domaine de Donesdale.
» Tenez-vous pour avertis !
» Qu'il vous est, sous peine de mort et sous peine d'incendie de vos maisons, défendu d'évincer des te-
nanciers, d'exécuter des décrets, de délivrer des sommations, de faire des saisies pour loyer et de prêter assistance à tout tyran, propriétaire ou agent.
» Rappelez-vous tous, fermiers ou propriétaires, le sort de Norbury I »
Par cet avis, les Enfants d'Acier se réservaient le droit de punir de mort les fermiers qui, profitant de l'expulsion de leurs amis, rachèteraient les baux de ceux-ci à Donesdale et s'agrandiraient de leurs terres. Ils comptaient sur la terreur qu'inspirait Tassociation pour laisser les champs en friches, sans revenus par conséquent et quant aux moissons, orge, avoine, froment ou pommes de terre, que les dragons étaient chargés de garder pour empêcher les expulsés de les détruire, elles n'étaient pas mûres encore et les fermiers estimaient que Donesdale , condamné à mourir, n'aurait pas le temps de les faire vendre.
Quatre ou cinq cents misérables s'étaient réfugiés dans la montagne, avec des troupeaux, que des gens du comté de Cork, sur la limite duquel était le Galtée, leur avaient rachetés avec empressement.
Mais tous n'avaient pas des bœufs ou des chèvres ou des moutons à vendre, tous n'avaient pas de l'argent, et la plupart, les plus vieux, étaient réduits à vivre d'aumônes.
Ils s'étaient installés, dès le jour de l'expulsion, dans les endroits des Galtée qui ofTraient un abri. Beaucoup y avaient déjà construit des huttes avec des branchages recouverts de terre oh du moins la pluie ne pouvait les surprendre. Les autres couchaient sur les pierres au dehors, dans l'insouciance de tout bien-être. Quand le matin venait, ils descendaient de la montagne et se répandaient dans les villages voisins, sur les deux versants, soit du côté de Famey, soit sur le comté de Cork. C'est là qu'ils vivaient, dans les fermes où on leur jetait des morceaux de pain
dont les porcs ne voulaient plus, ou des pommes de terre cuites sous la cendre, lorsqu'ils arrivaient au moment du repas. Le soir, ils regagnaient leurs cottages avec le pain de Taumône dans leur sac et ils le partageaient avec les enfants et les femmes malades, que la fièvre clouait sur les herbes sèches et qui n'avaient pas, comme les autres, la force de demsinder la charité.
Beaucoup étaient morts, et le cimetière de Farney s'était empli ces temps derniers. Des enfants erraient dans les sentiers, hâves, la figure jaune, grelottants sous les ardeurs brûlantes du soleil, n'ayant plus pour les protéger leur père ou leur mère que la misère avait tués. Des vieux gisaient au fond des huttes, cadavres vivants, sans un mouvement, sans une plainte, attendant la mort avec une résignatidn sublime. D'autres, pris d'un délire, ou d'une folie furieuse, sortaient tout à coup à demi-nus et parcouraient la montagne en poussant des cris horribles.
De ceux-là, quelques-uns souvent ne revenaient pas. Ils tombaient inanimés dans un coin dos rochers oîiils mouraient solitairement, sans avoir la conscience de leur fin, avec la désolation de la nature autour d'eux et au-dessus de leur tête, le ruissellement du soleil d'été, dans l'infini d'un soleil admirablement pur. Dans ces accès de délire, deux ou trois, machinalement, poussés par l'instinct, essayèrent de rentrer chez eux, à Farney. Comme leurs cabanes étaient fermées, ils brisèrent les portes et tombèrent sur leur lit oh les retint jusqu'à l'aurore un sommeil maladif, entrecoupé de réveils brusques. Mais le matin, Byme, en faisant une tournée, les vit. Des dragons les arrêtèrent, leur lièrent les mains et le jour même on les conduisait à la prison de Tipperary, oh l'un d'eux mourut.
Le soir, quand Byme rentra chez lui, oh l'attendait
L'ARMÉE DES MISÉRABLES i^
sa femme en préparant le souper, il trouva, appuyé contre le mur extérieur de sa maisonnette, un bâton en haut duquel un écriteau portait la signature fatale : un cercueil et les deux os en croix.
Il pâlit, et entrant chez lui brusquement, alla s'asseoir sur une chaise, anéanti, privé de forces.
— Ah î mon Dieu, dit-il, les coquins en veulent à ma peau.. .je suis perdu...
Sa femme, une grosse personne toute ronde, au regard étonné, haute en couleurs, et qui avait dans le village la réputation de tenir tête aisément, un verre de wiskey à la main, à deux buveurs émérites, sa femme, l'imposante madame Jenny Byrne, se précipita vers lui :
— Qu'avez-vous donc, saints du ciel, monsieur Byrne, je vous en prie, qu*avez-vous?
Mais lui, répondant à sa pensée :
— Oui, je suis perdu, comme si toutes ces expulsions, c'était moi qui les avais commandées...
— Monsieur Byrne, expliquez-vous!
— Gomme si je n'étais pas le plus humble et le plus doux des exécuteurs de la loi.
— Mais oui, monsieur Byrne, le monde vous connaît... il n'y a pas, de Limerick à Kilkenny, un huissier qui vous vaille.
— Ah! si c'était vrai, ma bonne Jenny...
— Gela est vrai, monsieur Byrne...
Byrne, désolé, haussa les épaules.
— Pour vous assurer du contraire, madame Byrne, vous n'avez qu'à mettre le nez dehors...
Madame Byrne regarda un instant son mari sans répondre, comme si elle l'eût cru devenu fou; puis elle obéit à l'injonction, sortit et brusquement rentra, blanche comme sa collerette.
— Eh bien, madame Byrne, avez-vous vu?
— Ahl les misérables! les lâches! les assassins !...
iU LES NUITS ROUGES
Mais il faut les dénoncer à la justice... il faut que les dragons viennent s'installer ici, dans notre maison, n'en sortent plus, veillent sur vous nuit et jour et répondent de votre personne jusqu'à ce que lajustice se soit emparée de ceux qui en veulent à votre vie...
— Les dragons ne viendront pas. Ils ont bien assez de défendre le château qu'on peut brûler...
— Mais ils vont faire de vous ce qu'ils ont fait de ce malheureux Warner... Ds vous brûleront vif et moi aussi, sans aucun doute...
— Tranquillisez-vous, madame Byme, les Enfants d'Acier n'ont signé que ma mort... ils ne s'occuperont point de vous...
— Vous en êtes sûr, monsieur Byme?
— Absolument.
— Ah! dit-elle; avec un soupir de soulagement, à demi-consolée, ne songeant plus à son mari.
Et pour calmer l'émotion qui l'avait priseà la gorge, desséchant ses lèvres, elle se versa et but d'un trait un plein verre de wiskey.
La tête dans les mains, Byrne ne bougeait plus.
Il murmurait seulement :
— Comment faire? comment faire?
La grosse Jenny lui donna un coup de poing sur l'épaule et se mita rire de toutes ses forces.
— Qu'est-ce qu'il y a, ma bonne, et qu'est-ce qui produit votre gaieté, quand vous me voyez au désespoir?
— Monsieur Byrne, est-ce que vous croyez vraiment, qu'ils en veulent à votre vie?
— Oui.
— Et c'est leur cercueil et leurs os en croix qui vous font tant de peur, monsieur Byme?
— Quand ils ont envoyé leur signature à un ennemi, c'est un homme mort. Et bien heureux encore ceux qu'ils préviennent. Au moins ceux-là peuvent prendre des précautions. Warner, lui, a été surpris.
— Moi, je ne partage pas votre avis, monsieur Byme.
— Et que pensez-vous?
— C'est une menace pour vous empêcher de les poursuivre, si d'autres expulsions sont ordonnées, mais ce n'est pas une condamnation. Si vous vous tenez tranquille, désormais, vous n'aurez rien à craindre.
— Que Dieu vous entende, ma bonne Jenny, mais si le comte veut d'autres expulsions, je serai bien contraint d'obéir... Si les fermiers reviennent pour occuper leurs cabanes, malgré la loi, je serai forcé de les expulser de nouveau et de les faire conduire, comme ceux de ce matin, à la prison de Tipperary. Et ils reviendront, je les connais. Vous le voyez donc, madame Byme, je suis un homme perdu..., ils me brûleront vif, comme Warner, cette nuit peut-être... tout à l'heure... quand je serai au lit... Je suis sûr qu'ils rôdent autour de la maison...
Alors la grosse Jenny prodigua des consolations à M. Byme et celui-ci finit par se rassurer.
— Oui, dit-il à la fin, c'est une menace. Peut-être bien que si je laisse tranquille toute cette bande des Enfants d'Acier, je mourrai de vieillesse. Mais ma place d'huissier est mon gagne-pain. Si je refuse d'obéir au comte, je serai obligé de donner ma démission et c'est la misère. Ce ne sont pas les Enfants d'Acier qui me nourriront, ma bonne Jenny
Cette nuit-là pourtant, malgré bien des cauchemars, il ne fut pas inquiété. Après s'être réveillé vingt fois en sursaut, il s'endormit de fatigue et se réveilla le lendemain dans son lit,'auprès de madame Byme qui ronflait.
— Jenny a raison, réfléchit-il, ça doit être une menace... Ils en auraient fini tout de suite avec moi, s'ils en avaient voulu à ma vie...
Et il s'en alla au château, prendre les ordres du comte Donesdale.
i26 LES NUITS ROUGES
Un des plus malheureux parmi les expulsés, c'était le vieux Kerry. S'il n'avait pas eu ses petits fils à nourrir, il eût accepté cette suprême infortune avec résignation, mais la vue des enfants criant la faim^ dont les joues se creusaient, dont la fièvre rougissait les yeux, le mettait hors de lui. Comme il n'avait pas d'autres ressources que la mendicité, il vécut d'aumônes pendant les premiers jours, puis, dans un accès de désespoir, prêt à subir toutes les cruautés de Donesdale, il quitta le Galtée et péniblement, appuyé sur son bâton, reprit le chemin du village.
Sa cabane était bien misérable, mais il se sentait mourir et il aimait mieux finir ses jours dans cette misère au milieu de laquelle il avait vécu, que de trépasser dans le désert de la montagne, sous la pluie et le vent des tempêtes: il ne confia rien de son projet à ses amis ; en le voyant partir on crut qu'ainsi qu'il faisait tous les matins, il allait mendier aux environs. Mais non, le pauvre vieux ne pensait pas à manger. La solitude lui pesait. Il lui fallait le village où il avait grandi, la cabane misérable où il était né, où ses enfants • avaient été élevés. Il lui fallait ces vieux meubles qu'il connaissait et ces murailles nues qui l'avaient abrité depuis son enfance. Il lui fallait sa maison enfin, qu'il voulait reconquérir au prix de sa liberté, au prix môme de sa vie.
Il entra au village à la nuit tombante ; persoline dans les champs aux alentours ou dans les ruesi Chacun pressentait les drames funèbres auxquels on allait assister ; les paysans, que le début des hostilités rendait prudents, se renfermaient chez eux, prêts à sortir au premier appel, mais usant de toutes les précautions pour ne donner aucune prise aux soupçons de la justice.
Sa cabane était close comme toutes celles des expulsés, mais comme Byme ne craignait pas un
L'ARMÉE DES MISÉRABLES i27
retour offensif du vieux, il ne l'avait pas fait garder, de telle sorte qu'il ne fut pas difficile à Kerry d'entrer. Un morceau de fer fit jouer la serrure et la porte s'entr'ouvrit. Il pénétra. Rien n'était changé. Les chaises en bois, l'armoire à demi pourrie et la table se trouvaient à leur place. La cabane était divisée en deux par une grosse corde derrière laquelle, au temps de son aisance, Kerry avait rangé ses porcs, ses bœufs et ses vaches. Depuis longtemps, derrière la corde, la place était vide. Il se coucha et dormit d'une traite jusqu'au lendemain.
Comme la porte était restée entrebâillée, Byme s'aperçut vite le matin que Kerry était revenu. Il surprit le vieillard dormant toujours et rudement le réveilla.
— Kerry, il faut partir. . .
Le vieux ouvrit les yeux, ne comprit pas tout d'abord, puis finit par se remettre.
— Non, dit-il, non, je resterai.
— Il faut partir, tout de suite, et promettre de ne plus forcer les portes comme vous venez de le faire... autrement il y va de la prison...
— Je veux rester... Je mourrais dans la montagne si j'y retournais... Ayez pitié de moi, monsieur Byrne.... Est-ce que cela rendra Sa Seigneurie plus riche de me contraindre à mourir de faim? Réfléchissez un peu, monsieur Byme. Est-ce que Sa Seigneurie peut y gagner quelque chose ?
— Ça ne me regarde pas, Kerry, il faut partir...
— Non, tuez-moi... mais je ne m'en irai pas...
— On ne vous tuera pas, mais vous partirez !
— NonI
— Une dernière fois, je vous l'ordonne.
— J'aime mieux mourir, je vous l'ai dit.
Byme haussa les épaules et se retira. Une heure ou deux après, il revenait avec un détachement de dragons. Il s'était entouré de ce luxe de précautions parce
qu'il n'espérait pas vaincre Tentôtement de Kerry et qu'il prévoyait que la force serait nécessaire pour l'expulser. Or, des gens du village pouvaient prendre fait et cause pour le vieux et il fallait prévoir une collision possible. Avec les dragons autour de lui, Byme ne craignait plus cette collision.
Quand ils approchèrent de la cabane, Kerry était toujours couché. Le bruit des chevaux lui donna l'éveil. Il se leva, reconnut les dragons, ferma la porte contre laquelle il adossa, de l'intérieur, tout ce qu'il avait de meubles dans la cabane. Puis il attendit, décidé à se faire tuer, mais à ne plus se laisser chasser.
Byme fit quelques sommations amicales :
— Kerry, mon brave, vous gâtez vos affaires, en résistant. Vous avez beau être le plus vieux du viUage, vous devez obéissance à la loi, comme les autres. Ouvrez-nous votre porte et allez vous-en au plus vite. Si vous partez, je vous promets de ne pas dresser procès-verbal... et vous ne serez pas inquiété... Autrement — et dépêchez-vous, car ma patience commence à être fatiguée — je serai forcé de vous arrêter et de vous remettre entre les mains des juges de Tipperary.
— Ma cabane m'appartient, mon champ est à moi, répondit le vieillard... Personne au monde n'aie droit de m'en déposséder.
— Allons, dit Byrne aux dragons, c'est un vieil entêté, nous ne lui ferons jamais entendre raison... descendez de cheval et enfoncez la porte I
Les dragons obéirent.
Deux coups d'épaule firent voler la porte en éclats et dégringoler les meubles disloqués que Kerry avait entassés derrière. Mais devant l'entrée béante, le vieux se tenait, un pistolet à la main.
— Je tuerai le premier qui franchira le seuil, dit-il. Et la colère et le désespoir faisaient trembler sa voix.
Les dragons armèrent leurs carabines et le mirent en joue. Kerry ne recula pas et machinalement avec l'obstination entêtée d'un être qui n'avait plus la conscience de ce qu'il faisait, il répéta :
— Je tuerai le premier, oui, je tuerai le premier.
Et son bras, tendu de toute sa longueur, dirigeait toujours le pistolet vers les dragons.
— Prenez garde, vieux Kerry, disait Byrne en se mettant à Tabri derrière un cheval, prenez garde, vous serez pendu !
— Jetez votre pistolet ! commanda un dragon.
— Non!
— Jetez votre pistolet, ou je fais feu !
— Eh ! tuez-moi; ma mort sera vengée.
Une détonation retentit et le vieillard, tournant deux fois sur lui-même, et sans pousser un cri, sans un soupir, s'abattit en avant, la poitrine trouée et ne remua plus.
Byrne était devenu tout pâle.
— Ça va mal, ça va mal I mumura-t-il...
— C'est lui qui l'a voulu... Que Dieu ait son âme I dit le dragon qui avait tiré.
Le coup de fusil avait fait sortir les paysans des cabanes environnantes, mais ils étaient rentrés précipitamment, en comprenant le drame qui venait de se passer. Autour des soldats, tout était désert.
Byrne pénétra dans la hutte de Kerry.
— Mettez ce cadavre sur le lit I dit-il aux dragons, je viendrai demain fermer la porte quand l'enterrement sera terminé.
Les soldats obéirent et enlevèrent le corps. Dans ce mouvement, le pistolet s'échappa des mains du vieux et tomba sur le sol, Byrne le ramassa, et tout à coup il eut une exclamation de colère.
— Malheur 1 malheur I dit-il en se pressant la tête
entre les deux mains, c'est avec cela qu'il nous menaçait !...
C'était un vieux pistolet rouillé qui n'avait plus de batterie... Le pauvre Kerry n'avait pas eu d'autre arme sous la main.
— Force doit rester à la loi! firent les dragons, honteux et mécontents.
Ils se remirent en selle et s'éloignèrent, laissant Byrne à son épouvante.
Et l'huissier répétait :
— Ça va mal ! cette mort retombera sur moi.
Il rentra chez lui, ne sortit plus de la journée et se barricada de son mieux quand vint le soir. Cette fois, Jenny, à laquelle le wiskey donnait du courage, perdait ses peines à le rassurer. Lorsque le soleil se coucha, en voyant se rapprocher l'heure terrible où les Enfants d'Acier s'érigent en justiciers et en vengeurs, il se sentit pris de tremblements nerveux, ses jambes chancelaient, ses genoux se dérobaient, ses dents claquaient.
— Ils ne viendront pas, vousdis-je, monsieur Byrne, insinuait la grosse femme. Ce n'est pas à vous qu'ils en veulent, c'est au comte... ils savent bien que ce n'est pas vous qui leur faites du mal, mais le comte !
— Warner non plus n'était pas l'ennemi des fermiers... et ils l'ont brûlé vivant... Vous savez bien qu'ils ont mis des affiches sur toutes les églises du domaine pour que personne n'ignorât qu'ils déclaraient la guerre aux landlords, qui donnaient les ordres, et aux agents qui les exécutaient... Allez, madame Byrne, je suis condamné par eux... Ça ne fait pas de doute... je suis un homme mort... Demain, madame Byrne, aussi sûr que je vous parle... aussi sûr que vous voici en train de vous verser un verre de wiskey, je ne verrai pas la lumière du soleil...
Et l'huissier se remit à trembler.
La nuit était tout à fait venue. II s'approcha de la fenêtre et regarda au dehors avec frayeur.
Dans le lointain, on distinguait une file de lanternes se mouvant lentement dans la direction du lac, vers l'endroit où était le cimetière.
— C'est le vieux Kerry qu'ils enterrent ! murmura Byrne avec un frisson partout le corps.
Et il s'éloigna de la fenêtre.
— J'ai froid, madame Byrne, fit-il de nouveau après un silence. Les soirées commencent à devenir fraîches... allumez du feu...
— Oui, monsieur Byrne, tout de suite.
Elle vida quelques gouttes de sa liqueur favorite qui restaient au fond d'un verre, puis fit flamber un fegot de bois sec, dans la cheminée. Byrne tendit les deux mains à la flamme et se réchauffa.
Madame Byrne s'était assise auprès de lui, et comme sans doute le désespoir où elle le voyait lui desséchait singulièrement le gosier, elle allongea le bras vers la bouteille de wiskey, sur la table. Mais l'huissier l'arrêta.
— Vous avez assez bu, dit-il... Tout à l'heure vous allez perdre la tête et ne pourrez plus rester debout... Laissez la bouteille, madame Byrne, je vous l'ordonne.
Elle le regarda, interdite. Il n'avait pas l'habitude de s'opposer à ces douces occupations. Souvent même il lui tenait tête et ils oubliaient ainsi l'isolement où les laissaient les fermiers du village, par lesquels ils se se savaient détestés.
— J'ai besoin de vous, dit Byrne.
— Et pourquoi, monsieur Byrne, avez-vous besoin de moi? demanda la grosse femme.
— Avez-vous du courage, madame Byrne?
— Autant que vous, monsieur Byrne.
— Etes-vous disposée à faire tout ce qui dépendra de vous pour me sauver?
— Tout ce qui dépendra de moi, je le jure.
— Vous êtes une bonne et digne femme. J'ai bien fait de compter sur vous.
— Seulement voulez-vous m'expliquer en quoi je puis vous être utile?
— Tout de suite. Pendant que la nuit n'est pas très avancée, vous allez sortir...
— Vous laisser seul?
— Oui, les Enfants d'Acier ne se hasardent guère avant minuit à exécuter leurs sinistres jugements. J'ai donc encore devant moi deux ou trois heures de tranquillité. Il faut que vous en profitiez pour aller jusqu'au château. Vous demanderez à parler au lieutenant des dragons. Vous lui conterez dans quelle peine je suis et quels dangers me menacent. Vous lui ferez comprendre que quelques-uns de ses soldats rôdant autour de ma tnaison, cette nuit, éloigneraient les assassins et les incendiaires et me sauveraient la vie. Il ne refusera p^s de les envoyer. Ce ne serait pas d*un chrétien et il est là pour me défendre, moi qui représente la loi, comme pour défendre le château. Je suis donc sûr qu'il dépêchera des hommes pour me protéger. Allez, ma bonne Jenny et revenez vite. S'ils attaquent ma maison avant que vous soyez de retour, je leur tiendrai tête. J'ai deux fusils, de la poudre et des balles. Je réussirai sans doute à en tuer quelques-uns ; cela fera réfléchir les autres.
— Je cours au château, dit-elle.
Elle jeta un châle sur sa tête et sur ses épaules et, pendant que l'huissier enlevait les barricades de la porte pour lui permettre de sortir, elle se versa, à la dérobée, un verre de wiskey qu'elle avala prestement.
— Ça donne de la chaleur I dit-elle.
Et ainsi réconfortée, elle embrassa M. Byrne, hésita un moment sur le seuil, quand elle se trouva en pleine
obscurité, puis, avec un grand élan de courage, s'engagea d'un pas ferme sur le chemin qui conduit à Donesdale, pendant que son mari refermait sur elle la porte et s'occupait de la barrer solidement.
Quand la grosse Jenny eut marché un quart d'heure, elle se sentit prise d'un étourdissement. Elle avait une lourdeur dans la tête; ses yeux ne distinguaient plus rien en face d'elle et, chose bizarre, les arbres, les haies, les broussailles se mettaient à tourner, à danser, à monter, à descendre, comme si tout cela eût été agité soudain par un coup de baguette féerique.
Une sueur lui mouillait le front.
— C'est la peur, dit-elle, s'arrôtant pour reprendre haleine... c'est la peur d'arriver trop tard au château, qui me coupe bras et jambes...
Ce n'était pas la peur, c'était le wriskey. Les épouvantes de son mari lui avaient creusé l'estomac plus que de coutume, et la bonne madame Byrne avait bu outre mesure.
D'instinct, pourtant, elle comprenait encore la gravité de la mission que l'huissier lui avait confiée. Elle titubait sur ses jambes et, dans le sentier étroit, décrivait des zig-zags ; mais elle marchait, elle marchait toiy ours, se parlant à elle-même et répétant tout haut :
— Il faut que j'arrive au château... avant minuit... n faut que les dragons reviennent avec moi et soient à la maison... avant minuit... Autrement, je ne retrouverai plus... ni mon mari... ni la maison...
Et elle allait, de son mieux.
A la fin, elle fut obUgée de s'arrêter. Elle s'appuya contre un arbre et respira un peu.
— Jamais je n'ai eu si peur, dit-elle en s'essuyant les joues, les yeux et le front.
La bonne dame se trompait. Elle voulait dire : « Jamais je n'ai trouvé le wiskey meilleur... jamais je n'en ai tant bu ».
Elle fil encore quelques pas. L'air frais de la nuit et le petit vent qui s'était levé, passant comme un frisson sur la cime des arbres, au lieu de la remettre et de lui donner de l'assurance, semblaient, au contraire, l'affaiblir davantage. Les pensées tourbillonnaient dans sa tête. L'idée de son mari et du danger qu'il courait devenait de plus en plus vague et était remplacée par un besoin de se reposer, par un désir de s'asseoir.
Elle résista avec un efTort suprême, puis vaincue, se laissa tomber sur le bord de la route.
— Je vais rester là une minute, pas plus ; après tout, j'ai le temps... Dans une demi-heure je serai au château, et les dragons avec leurs chevaux, pour secourir mon mari, feront le chemin plus vite que moi... Et puis, après m'ôtre reposée, quand cet étourdissement sera passé, je n'en marcherai que mieux.
Mais elle ne fut pas plus tôt assise qu'une pesanteur l'abattait. Malgré elle, ses yeux se fermaient, son corps chancelait à droite et à gauche ; ses mains s'appuyaient dans l'herbe; elle sentait le sommeil qui l'envahissait peu à peu et elle luttait toujours, ouvrant les yeux, regardant autour d'elle pour se réveiller, riant sans motif pour fouetter son esprit, essayant de reporter sa pensée sur Byrne qui anxieusement l'attendait.
Mais tout cela fut vain.
Elle poussa un profond soupir, — en même temps, ses deux bras qui la soutenaient se détendirent comme si on les eût brisés tous les deux à la fois, et elle s'affaissa lourdement.
— Je vais dormir un quart d'heure, bégaya-t-elle dans une dernière lueur d'intelligence... un quart d'heure, pas plus... cela me fera du bien.
Une seconde après, madame Byrne ronflait.
Que devenait l'huissier, pendant ce temps-là?
Après s'être mis en garde contre toute surprise, il s'était assis de nouveau auprès du grand feu qui flambait et, pour se donner du courage, il avait imité sa femme et vidé la bouteille de wiskey, à portée de sa main.
De temps à autre, il se rapprochait de la fenêtre en se dérobant du mieux qu'il pouvait et jetait un coup d'œil aux environs. Il avait éteint la chandelle afin de ne pas être vu du dehors, et comme la flamme du foyer était trop vive, il entassa des cendres par dessus. L'obscurité fut dès lors complète autour de lui. Il avait ses deux fusils tout chargés, prêt à s'en servir à la moindre alerte.
Une îieure, puis deux heures se passèrent ainsi.
Minuit approchait et Byrne comptait les minutes.
— Ma femme doit être arrivée, se disait-il en suivant de rœil les aiguilles sur l'horloge à fleurs plantée dans une boîte en chêne au fond de la pièce... Elle doit avoir vu les dragons qui campent au château... Il lui a fallu une heure et demie pour aller à Donesdale, un quart d'heure pour s'entendre avec l'officier; il faut une demi-heure à des cavaliers pour être ici. Cela fait deux heures un quart. Madame Byrne m'a quitté à neuf heures. Il est maintenant onze heures et demie. Evidemment, les dragons sont en route, ils approchent. Ils savent qu'avant minuit le danger, n'est pas grand, et ils ne se pressent pas... Ou bien madame Byrne aura-t-elle marché moins vite que d'habitude... Cela explique le quart d'heure de retard... Il n'y a pas de temps perdu...
C'est ainsi que M. Byrne cherchait à se rassurer. Mais il prêtait l'oreille avec attention et le moindre bruit le faisait tressaillir, d'espérance ou d'épouvante, car le moindre bruit représentait pour lui soit l'arrivée des dragons, ses sauveurs, soit l'approche des Enfants d'Acier, ses ennemis.
Minuit sonna et Byme se leva brusquement.
— Est-ce qu'il serait arrivé malheur à ma femme? se demanda-t-il... ou bien est-ce que les dragons auraient refusé de la suivre?
Il ne se sentait plus en sûreté au rez-de-chaussée et grimpa au premier par une échelle. De la lucarne, qu'il entr' ouvrit doucement, il inspecta la campagne. Rien de suspect n'apparaissait. Sur trois cimes du Galtée, trois feux mouraient. L'huissier les aperçut, mais il ne connaissait pas le signal des Enfants d'Âcier. Il attribua ces feux aux expulsés qu'il savait réfugiés dans la montagne et ne s'en inquiéta point.
La brise fraîche du soir qui avait causé le malheur de madame Byme en faisant tournoyer son cerveau, s'était changée en un vent violent qui pénétrait dans la maison de l'huissier par toutes les disjointures et l'emplissait de sifflements lugubres.
Tout à coup, Byrne eut un gémissement :
— Ah! les voici... je les ai vus... ils accourent... madame Byme, à moi! à moi, madame Byrne I...
Des ombres vagues, indéfinies, semblaient voler dans les profondeurs de la nuit, se rapprochant ou fuyant. Une d'entre elles vint si près que Byrne l'eût pu reconnaître s'il y avait eu de la lune. Elle resta quelques secondes en face de la porte, fit le tour de la maison, puis disparut.
Byrne, tremblant, glacé, plus mort que vif, arma pourtant ses deux fusils.
Quelques minutes se passèrent. Les ombres s'étaient éloignées. Tout rentrait dans le calme.
— Peut-être ai-je mal vu! se dit l'huissier avec une espérance dernière.
Et il essayait de percer les ténèbres, et il penchait la tête pour tâcher d'entendre le bruit des dragons
arrivant à fond de train sur la route, et quand le vent se taisait, il prenait pour le roulement des sabots des chevaux, les mugissements de la rafale qui se mourait, à rhorizon, dans la forêt lointaine.
Bientôt il lui fut impossible de douter.
Les onibres étaient revenues, en plus grand nombre, et on eût dit, tant elles étaient pressées les unes contre les autres, qu'elles rendaient plus noire encore et plus impénétrable Tobscurité de la nuit. Insensiblement, elles se rapprochaient. Byrne traversa le grenier, poussa le contrevent qui fermait la lucarne, derrière la maison, afin de sauter par là et de fuir dans la campagne. Mais les ombres mystérieuses faisaient autour de lui un cercle immense qui se resserrait de seconde en seconde.
Il se mit à genoux, anéanti, et joignit les mains.
— Ma dernière heure est venue... dit-il, mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés... Et vous, madame Byrne, que faites-vous? Pourquoi n'accourez-vous pas au secours de votre mari?
A quelques pas de la maison, les fantômes noirs s'étaient arrêtés. Quelques-uns se détachèrent du cercle et vinrent jeter des fagots de bois sec sous les murs, puis se retirèrent. Une lumière brilla, une torche s'aUuma, et un paysan, couvert d'un carrick, le visage masqué, mit le feu aux broussailles qui flambèrent h l'instant comme un feu de paille.
— Ils veulent me brûler comme l'agent Warner, hurla Byrne... non, j'aime mieux qu'ils me tuent... à moi! à moil les dragons!!...
Il allongea son fusil par la lucarne et le déchargea sur celui des Enfants d'Acier qui avait allumé l'incendie.
Un ricanement répondit à la détonation.^ Byrne, dont les mains tremblaient^ avait mal visé. Il rechargea le fusil, prit l'autre tout armé et affolé
138 L'ES NUITS ROUGES
d'épouvante et de rage, avec des cris inarticulés, il se précipita au milieu des flammes.
Il se mit à courir autour de la maison, brandissant les armes au-dessus de sa tête comme si brusquement il eût été atteint de folie. Il cherchait une issue et n*en trouvait pas. La sombre barrière de fantômes restait immobile. Derrière lui, les flammes s'élevaient peu à peu en pétillant et le vent projetait les étincelles crépitantes comme un feu d'artifice. Alors la campagne fut illuminée de reflets fantastiques, et Byrne, s'il en avait eu la présence d'esprit, aurait pu compter un à un ses ennemis. Les lueurs rouges de l'incendie les éclairaient vivement et les mettaient en pleine lumière. Ils ne s'en effrayaient point, car ils étaient tous masqués et méconnaissables. Soudain il parut à Byrne que le cercle s'était resserré; il recula; il ne se trompait pas ; les Enfants d'Acier allaient l'atteindre et le jeter dans les flammes. Il eut un cri qui sortit étranglé de sa gorge.
— Les dragons îles dragons I Madame Byrne! à moil au secours 1...
Au hasard, dans la masse qui s'ébranlait, il déchargea un fusil ; la balle passa en sifilant au-dessus des têtes sans blesser personne.
Il se roula sur le sol, avec des hurlements furieux.
Deux ou trois hommes s'approchèrent, lui nouèrent un foulard sur la bouche et l'enlevèrent.
Chose bizarre, il se tut et se laissa emporter, à demi évanoui, tant son épouvante étaitgrande.
Il se sentit balancé un instant, devina qu'on allait le jeter au milieu des flammes et ne fit pas un mouvement.
Mais tout à coup, on le laissa retomber sur le sol.
Une voix grave venait de dire :
— Qu'il soit pendu chez le vieux Kerry 1
Les paroles passèrent de bouche en bouche et un
murmure s'éleva, qui se confondit avec le crépitement de l'incendie et le sifflement du vent.
— Oui, pendons-le dans la cabane de Kerryl Silencieusement, la foule abandonna la maison
en flammes et s'écoula par les rues du village, se dirigeant vers la hutte où le matin Kerry avait été tué par les dragons en essayant de leur faire peur.
Une torche fut plantée dans les mains de Byme qui, demi-mort, ne songeait même plus à s'enfuir. Les Enfants d'Acier Tentouraient, prêts à se jeter sur lui au moindre geste. Crier était impossible ; le foulard, cruellement serré autour de sa bouche, l'empêchait presque de respirer. Tout espoir était bien perdu. D n'avait plus la conscience de son être et marchait machinalement, poussé, quand il s'arrêtait, pardes coups de shillelag sur les épaules et sur les reins.
A la cabane, on lui enleva la torche, on lui ôta le bâillon, mais on lui lia les mains derrière le dos, pour l'empêcher de se débattre.
Et la même voix grave, qui avait ordonné qu'on le pendît, s'éleva de nouveau :
— Byrne, vous pouvez faire votre dernière prière, et demander pardon à Dieu des fautes que vous avez commises.
— Vous n'avez pas le droit de vous faire justice vous-mêmes ; vous êtes des assassins, des misérables, des lâches
— Vous allez mourir, Byrne, priez Dieul...
— Je n'ai rien fait, rien; je ne suis que l'exécuteur de la loi; je ne suis qu'uninstrument entre ses mains; mon crime est d'avoir obéi aux ordres qu'on m'a donnés; mais c'est à celui qui a donné ces ordres qu'il faut vous en prendre ; c'est au comte Donesdale... moi je suis innocent, vous le savez bien...
— Dpnesdale sera puni, à son heure!
— Laissez-moi vivre, mes bons garçons, laissezmoi vivre, vous, mon brave ami, qui me parlez et qui avez Tair d'être le chef de tous ces compagnons ; à votre voix, il me semble que je vous ai reconnu... ou je me trompe fort, ou vous êtes Thonnête Joe Mac Doll... Vous ne dites ni oui ni non... mais je suis sûr d'avoirdeviné juste... hé, Joe Mac Doll, je ne vous ai jamais fait de mal, nous avons toujours été bons amis... Si vous aviez payé régulièrement le comte... jamais, non, jamais je ne me serais mêlé de vos affaires... Ayez pitié de moi, Joe Mac Doll, ce que vous vous préparez à faire là, c'est un crime... si Ton vous découvre, vous serez, vous et ces bons garçons qui vous suivent, condamnés à mort... Réfléchissez... Laissez-moi partir... je vous promets le secret... je quitterai le pays... mais auparavant je vous donnerai les souverains d'or qui vous manquent pour acquitter votre dette envers le comte Donesdale... Voyons, c'est dit, vous me faites grâce?... Pendez le comte... C*est votre maître... c'est lui qui profite de vos peines... C'est de lui que vient tout le mal... pendez-le, je tiendrai la corde... mais ne me faites pas de mal...
— Pouvez-vous rendre la vie au vieux Kerry?
— Ce n'est pas moi qui l'ai tué.
— Pouvez-vous rendre la vie à Philip et à Catherine Traynor que vous avez jetés sur les rocs nus de la montagne, par la tempête ?
— Ce n'est pas moi qui les ai tués.,, c'est le comte, en m'ordonnant de les chasser hors de chez eux...
Mac Doll — car Byrne ne s'était pas trompé — fit un signe à deux hommes. Ceux-ci se jetèrent sur l'huissier, le renversèrent et pendant que l'un d'eux le tenait immobile sous son genou, son poing fermé sur la bouche du misérable, l'autre lui passait une corde autour du cou. La corde allait rejoindre un anneau fixé à une poutrelle, en haut de la cabane.
L*ARMÉE DES MISÉRABLES Ul
Byme, comprenant que tout était fini et que cette fois il n'y avait plus d'espoir, comprenantque quelques secondes à peine le séparaient de la mort, se mit à pousser des cris perçants, et .à se débattre contre ceux qui le tenaient.
Du dehors, un murmure s'éleva soudain :
— Les dragons, les dragons I
Il y eut un moment de silence solennel ; tous ceux qui étaient là écoutaient et Ton entendait en effet dans le lointain, mais se rapprochant de plus en plus, le galop des chevaux lancés ventre à terre.
Byme eut une joie suprême.
— A moil cria-t-il de toutes ses forces, à moi! Au meurtre I Madame Byme!... les dragons I à moil...
— Allez! dit Mac DoU, qu'on en finisse!
Deux hommes tirèrent sur la corde, enlevant de terre Byme qui laissa échapper un cri rauque. L'extrémité fut enroulée autour du pied d'une table scellée dans le mur et l'huissier, secoué par les dernières convulsions, demeura suspendu dans l'espace.
De nouveau, ceux qui étaient là prêtèrent l'oreille.
Le bruit était très distinct maintenant et arrivait, apporté par le vent. Tout le détachement était là, une cinquantaine de cavaliers à peu près. Ils se dirigeaient vers la maison de l'huissier. Les flammes avaient été vues du château ; on avait deviné une exécution des Enfants d'Acier. En chemin, sur le bord de la route, les soldats rencontrèrent madame Byme, paisiblement endormie, la tête sur un tas de pierres. Un des dragons descendit de cheval et la releva. En se sentant rudement secouée, la grosse femme se réveiUa. Elle eut de la peine à comprendre ce qui s'était passé et comment elle se trouvait là. Mais si la tête était lourde encore, l'ivresse avait disparu, grâce au sommeil. Elle finit par se rappeler.
U2 LES NUITS ROUGES
— M. Byme, ahl mon Dieu, M. Byme, dit-elle... qu'est-ce qu'il est devenu?
Le soldat la hissa sur son cheval et monta devant elle. Elle se laissait faire, répétant seulement :
— Ils opt mis le feu à la maison, ils ont brûlé tout vif mon mari... il est mort... il est trop tard... C'est ma faute...
— En route, commanda l'officier.
Quand ils arrivèrent, la maison s'écroulait. Il né restait plus qu'un amas de décombres desquels se dégageait une chaleur suffocante. Essayer de porter secours à l'huissier était inutile. S'il avait été surpris,^ s'il était enseveli sous les ruines flambantes de sa maison, il devait être mort depuis longtemps. Les soldats ne songèrent plus qu'à saisir les incendiaires, les assassins. Us envahirent le village de tous les côtés à la fois pour couper la retraite à ceux qui n'auraient pas eu le temps de se cacher et de s'enfuir.
Mais Famey était désert et silencieux. On l'eût dit inhabité. C'est en vain que les dragons parcoururent les terres, ils ne rencontrèrent personne. Les Enfants d'Acier avaient disparu, s' évanouissant dans l'obscurité. A la fin, un des soldats remarqua que la porte d'une cabane était ouverte et la désigna à l'offlcier. Celui-ci fît arrêter sa troupe et descendit de cheval. Au moment où il allait entrer, un dragon qui avait assisté Byme le matin môme, celui-là qui avait tué Kerry, reconnut la cabane.
— Il n'y a personne, dit-il, le tenancier est mort aujourd'hui en nous faisant résistance. La maison est abandonnée.
L'ofBcier entra pourtant, fît quelques pas dans la cabane et se heurta aux jambes de l'huissier. Il recula, appela un de ses hommes qui portait une torche. Celui-ci s'approcha, on vit alors Byme pendu, la tôte sur la poitrine, la bouche entr'ou-
verte, les yeux hors de Torbite, le cou démesurément allongé.
— C'est rhuissier, dirent les soldats qui le connaissaient ; et ils cernèrent la maison pour empêcher les meurtriers de s'enfuir, si quelques-uns s'étaient cachés là. Mais la solitude était complète.
Un coup de sabre coupa la corde et Byrne fut descendu. Tous les soins furent inutiles. Il était mort.
. Madame Byrne, qui avait accompagné les dragons dans leurs recherches, s'abattit sur le corps de son mari, prise d'une attaque de nerfs.
Attaché aux jambes de l'huissier, un écriteau indiquait d'où partait l'assassinat. Il était signé d'un cercueil avec deux os en croix.
Le meurtre de Byrne, comme le meurtre de Warner, n'était qu'un avertissement à l'adresse du château, carie second portait, comme le premier, cette inscription :
Au comte Harry Donesdale.
Le lendemain, des gens de justice de Tipperary et de Cashel, avertis pendant la nuit, accouraient en toute hâte. Ces deux assassinats et ces deux incendies, à deux ou trois jours d'intervalle, surexcitaient les esprits dans toute la contrée.
Une agitation se manifestait chez les fermiers des comtés voisins, de Cork, de Limerick et de Kilkenny, les plus inflammables de l'Irlande et qui ont toujours suivi en tous temps, le mouvement de révolte dont le signal partait de Tipperary. La justice anglaise aurait voulu frapper vite et faire des exemples. Quelques exécutions capitales, à bref délai, eussent produit une salutaire impression sur les esprits. Mais il fallait trouver des coupables et ceux-ci étaient inconnus. Les
recherches ne révélèrent aucun indice. Pas une parole imprudente ne fut prononcée. Pas un traître ne se trouva malgré les brillantes promesses que les agents firent colporter dans tout le pays.
Les expulsés, réfugiés dans la montagne, restèrent silencieux et impénétrables, comme les fermiers de la plaine. Il n'y eut pas môme une arrestation. Mais la politesse obséquieuse des paysans, leur empressement, l'ironie de leurs paroles, leur air goguenard, tout indiquait chez eux la connaissance des auteurs du crime, la complicité peut-être, la ferme résolution de ne céder à aucune menace, à aucune prière, à aucune exhortation, et le sentiment de triomphe et d'orgueil que leur inspiraient la joie malsaine de la vengeance satisfaite et la certitude do l'impunité. Pour Byme, comme pour l'agent Warner, l'enquête n'aboutit à aucun résultat. Et quand les gens de justice quittèrent Pamey,des feux furent allumés sur les cimes de la montagne pour signaler à la contrée la nouvelle victoire des Enfants d'Acier.
La présence des dragons au château, leurs factionnaires à la grille et dans le jardin, la surveillance constante qu'ils exerçaient avaient rendu bien difficiles les rendez-vous de Robert Traynor avec Héléna. Dans les premiers jours, ils ne purent se voir, et la comtesse, livrée à elle seule, apprit avec angoisse le meurtre de l'agent Warner et de l'huissier. Malgré les promesses de Robert, elle le savait faible ; elle n'ignorait plus combien était redoutable et inflexible la loi qui l'enchaînait aux Enfants d'Acier; elle
L'ARMÉE DES MISERABLES i45
craignait qu'il n'etft pris une part quelconque dans ces assassinats, et, comme il lui avait avoué qu'il était un des chefs de l'association, elle était épouvantée à ridée que peut-être les recherches des gens de justice aboutiraient à une accusation formulée contre lui.
On devine dès lors quelle fut son inquiétude, quel fut son désespoir lorsque, après le meurtre de Warner, sur les indications du comte Donesdale, Traynor fut arrêté. Elle ne respira que lorsqu'on rendit son amant à la liberté. Elle avait vu les dragons l'amener au château, les mains liées étroitement, l'enfermer dans une cave, et, cachée derrière une de ses fenêtres, elle n^avait pas voulu faire le moindre signe d'amitié au jeune homme, dans la crainte de le perdre, en éveillant les soupçons et la haine de son mari. Elle eut la même prudence lorsqu'il traversa, libre cette fois, la grande cour du château.
Cependant, ils ne pouvaient rester plus longtemps sans se voir. Héléna devinait que Robert avait des choses graves à lui dire. Mais comment faire?
Deux fois, elle l'aperçut rôdant aux alentours de Donesdale, en se cachant dans le bois, derrière les arbres et les broussailles, et deux fois elle fut obligée de le laisser partir. Lorsqu'elle sortait maintenant, comme on pouvait craindre pour elle comme pour le comte la vengeance des révoltés, le lieutenant Richard Thomton la faisait accompagner, malgré ses protestations, par deux de ses hommes. Ils la suivaient à distance, ne la perdant jamais de vue, prêts à éloigner d'elle les dangers, mais l'empêchant ainsi de parler à Traynor. Un jour pourtant, où elle rencontra dans un sentier le paysan qui de loin l'avait vue et l'attendait, elle mit son cheval au pas et, se penchant comme pour arranger son amazone, elle lui dit :
— Attendez-moi, ce soir, derrière le mur du château, du côté dujardin.
— J'y serai, fit Robert.
Et, les dragons s'approchant de lui avec méfiance, il les salua poliment et s'éloigna.
A force de chercher une issue possible, la comtesse avait remarqué, derrière les espaliers dont les branches, symétriquement taillées, s'allongeaient en serpentant sur toute la largeur du mur de clôture, une petite porte disssimulée derrière les feuilles, depuis longtemps abandonnée.
Cette porte était à moitié pourrie, et il devait suflBre d'une simple poussée pour en faire tomber la serrure.
Seulement, la porte ouverte, jl fallait, pour passer, couper les branches d'espalier qui la masquaient; là était le danger, car les jardiniers, dans leurs tournées quotidiennes, ne manqueraient pas de découvrir le dégât et d'avertir le comte, qui ferait sans doute prendre toutes les mesures, pour que l'endroit fût surveillé. Après bien des hésitations, elle s'assura qu'elle pourrait sortir, en écartant les branches des fils de fer qui les retenaient à la muraille. En rentrant, il lui faudrait les rajuster, mais c'était chose facile.
Les dragons ne venaient pas de ce côté-là. Elle put sans péril, la nuit, gagner la porte, qu'elle se mit en devoir d'ouvrir. Heureusement des arbres, derrière elle, la dérobaient. Il y avait là une charmille épaisse, sous l'ombre de laquelle, pendant les lourdes chaleurs d'été, elle aimait travailler ou lire.
Elle était en sûreté.
Elle travaillait activement, toute tremblante malgré son énergie, déchirant ses mains aux branches rudes et aux clous autour desquels étaient enroulés les fils, mais ne se décourageant point.
Au bout d'un quart d'heure, la porte cédait. Elle se glissait furtivement dans la campagne, protégée par l'obscurité.
Robert, qui la guettait, arriva aussitôt auprès d'elle.
Ils s'étreignirent fiévreusement et, dans la première émotion, il ne leur fut pas possible de prononcer un mot.
A la fin, Héléna dit très bas :
— Jurez-moi que vous n'assistiez pas au meurtre de Warner et de l'huissier Byrne!
— Je ne le puis, fit Robert qui baissa la tête.
— Pourquoi ?
— J'étais à côté de Joe Mac-Doll.
— Mon Dieu, c'est horrible ! dit-elle avec épouvante en joignant les deux mains.
— Je suis heureux de vous voir, Héléna, parce que j'ai quelque chose à vous apprendre.
— Quoi donc? Vous me faites peur...
— Le comte Donesdale a été condamné à mort par les Enfants d'Acier. Il le sait, nous l'avons prévenu.
— C'est odieux. Vous ne pouvez, vous, Robert, ^ laisser ce crime s'accomplir. Vous seriez doublement
coupable. Je hais mon mari de toute la force de mon amour pour vous; mais je me croirais moi-même complice de cet assassinat si je ne cherchais à l'em-^ pêcher. Et vous aussi, Robert, parce que vous m'aimez, vous devez protéger cet homme. 11 ne faut pas qu'un jour, s'il meurt, voué ayez son souvenir sur le cœur, lourd comme un remords. Promettez-moi de le défendre, d'écarter de lui les pièges qui lui seront tendus!...
— Ils l'ont condamné, il faut qu'il périsse.
— Robert, au nom de notre amour, écoutez-moi. Ce n'est pas un reste d'affection pour le comte qui me fait vous prier, mais je ne veux pas qu'il soit frappé, parce que son sang répandu rougirait vos mains, parce que sa mort vous éloignerait de moi éternellement. Vous avez de l'influence sur les Enfants d'Acier, vous êtes un de leurs chefs. Voyez-les, persuadez-les, montrez-leur combien ce crime est inutile.
— Je Tai fait, ils ne m'ont pas cru.
— Une tentative nouvelle réussirait peut-être...
— Elle m'est désormais défendue, sous peine de passer pour un traître et pour un lâche, sous peine d'être condamné moi-môme et exécuté...
— Pourquoi? .
— C'est moi et Ned Grimes que le sort a désignés pour tuer le comte...
— Vous, Robert, vous! Ah! vous refuserez; autrement, ce serait trop horrible!...
— Si j'hésite, c'est la mort pour moi, je vous l'ai dit... Les Enfants d'Acier ne pardonnent jamais...
— Eh bien! fuyez, dérobez-vous à leur infernale puissance... j'aime mieux vous perdre que d'être forcée de vous haïr et d'avoir horreur de vous...
Robert Traynôr ne répondit pas, et la comtesse respecta son silence, espérant qu'il se laisserait convaincre, et que la grandeur de son amour lui ferait oublier, et la loi redoutable des révoltés, et le serment d'obéir au prix de la vie.
— Héléna, dit Robert d'une voix grave, je ne tuerai' pas votre mari, parce que je comprends comme vous combien ce crime serait atroce... Mais je vais trahir les miens... on aura le droit de me traiter comme un lâche... et j'ai le cœur déchiré, au souvenir de mon père et de ma mère, dont je laisserai la mort impunie... Pourtant, je vous le dis, je respecterai la vie du comte; mais ne me demandez rien de plus, Héléna, je ne vous l'accorderais pas... Puisque le comte est prévenu, il peut se défendre, c'est une guerre loyale qu'on lui déclare... Laissez Dieu être le seul juge entre l'oppresseur et les opprimés... laissez les destinées s'accomplir...
Elle secoua la tête.
— Non, Robert, cela ne suffit pas... Si vous voulez qu'aucun nuage ne vienne voiler notre amour, si vous
voulez que, plus tard, aucun remords ne se lève entre nous deux, il faut que non seulement vous ne preniez point part au crime, mais que, connaissant les projets des meurtriers, vous les empêchiez de réussir. Robert, ne me refusez pas!
— En un mot, Héléna, vous voulez qu'après avoir, Ned Grimes et moi, préparé des embûches, j'en avertisse le comte, notre ennemi.
— Oui, Robert, il le faut, c'est votre devoir.
— Mon devoir est d'obéir à nos lois secrètes, de tuer le comte pour le salut de l'Irlande.
— Vous désht)norez votre pays!
— Je le venge I
Héléna, accablée, se tut. A travers l'ombre, elle cherchait à lire dans les yeux de Robert Traynor, mais ne. le pouvait.
Le jeune homme, attristé, détournait la tête.
Tout à coup, elle dit, lui tendant la main :
— Adieu, nous ne nous reverrons pas.
Machinalement, pris à l'improviste, il répondit:
— Adieu !
Et sa main serra celle de la comtesse. Mais quelle étreinte. On eût dit qu'ils ne se sépareraient point. Ce fut elle, la première, qui s'éloigna, sans le regarder, sans lui adresser une dernière prière. Robert sentit une douleur aiguë qui lui broyait le cœur, et des larmes, brusquement, lui vinrent aux yeux. 11 était tout faible et ses bras s'étendirent comme pour chercher un appui .
Quand il la vit disparaître, il laissa échapper un grand cri désespéré : ^
— Héléna! Héléna!
Elle s'arrêta. Elle-même défaillait. Une fièvre lui brûlait les yeux, le front, la paume des mains. Il se précipitait vers elle et lui retenait la taille, dans ses deux bras tendus, avec un mouvement oh. il y avait autant de colère que de passion.
150 LES NUITS ROUGBS
Et, d'une voix que Témotion entrecoupait:
— Est-ce que vous pensez qu'il me serait possible de vivre sans vous? Est-ce que, maintenant, je ne vous appartiens pas? Est-ce quer vous ne pouvez pas fajre de moi ce qui vous semblera bon? Vous m'ordonneriez un crime, je vous obéirais... Vous me défendez d'aider au meurtre du comte, puis-je vous résister?
— Ainsi, vous consentez?
— Oui, je veillerai sur Donesdale et j'empêcherai Ned Grimes de l'assassiner...
— Sans vous compromettre?
— J'essaierai. Ned Grimes n'agira pas seul, au moins dans les premiers temps, mais de concert avec moi. Je serai donc instruit de ses tentatives. Je ne peux prévenir le comte directement, sans me livrer et sans livrer mes amis, mais je saurai, sans doute, déjouer les projets de Ned.
— Les connaissez-vous?
— Nous avions résolu de laisser passer quelques jours, entre le meurtre deByrne et la première tentative contre le comte, pour rendre la confiance à ceux qui nous craignent. Nous devions attendre Donesdale à sa première sortie, cachés derrière une haie ou dans les broussailles du bois des Houx, et le tuer le soir.
La comtesse frissonnait et Rot)ert, qui était tout près d'elle, surprit dans son regard comme une répulsion.
Alors, il dit humblement, presque avec crainte :
— J'ai promis de le sauver. Malgré ma haine et la fin misérable des vieux Ttaynor qui crie vengeance, je tiendrai parole... dût-il m'en coûter la vie!...
— Robert, dit-elle, avec une infinie tendresse, c'est la plus grande preuve que vous puissiez me donner de votre amour... je vous aime!
L*âRM£E des misérables 151
Elle se pressait contre lui, lui prenait les deux mains et appuyait sa tête sur la poitrine du robuste garçon.
Et Robert, vaincu, tremblant, dans ufle ivresse du cerveau, qui lui faisait oublier et Joe MacDoU, et Philip, et Catherine Traynor, et ses serments, et les Enfants d'Acier, et leur vengeance, Robert appuya sur la chevelure de la jeune femme ses lèvres qu'une émotion desséchait.
Puis, comme si ce baiser lui eût mis du feu dans les veines, il recula, les deux mains à son front.
— Séparons-nous, dit la comtesse un peu troublée, nous serions en danger si nous restions ici plus longtemps.
Et pendant qu'Héléna regagnait le château, Robert se perdait dans Tobscurité.
Depuis qu'il se savait menacé par les Enfants d'Acier, le comte Harry Donesdale n'avait rien changé à son genre dévie. Il sortait commeparle passé, faisait de longues courses à cheval, dans les bois et dans les bruyères, revenait assez tard, dans la nuit, sans se préoccuper des avertissements, dont il avait pourtant bien compris le sens redoutable et la portée.
Lorsque le lieutenant Thornton l'avait engagé à user de plus de prudence, à s'entourer de plus de précautions, il avait répondu :
— Non, monsieur, je n'en ferai rien.
Le lieutenant insista.
— Mon colonel m'a envoyé à Donesdale, non seulement avec la mission de défendre votre château et d'empêcher tout désordre dans votre domaine, mais aussi pour protéger votre personne.
— Je n'en ferai rien, vous dis-je, monsieur Thornton. Que vos dragons gardent le château et veillent à ce qu'il n'arrive pas malheur à la comtesse, soit; mais moi, je ne veux pas donner à ces misérables de Farney et des environs, qui ont comploté ma mort,
le plaisir de paraître les redouter. Eh, pardieu, lieutenant, ces coquins auraient bien raison de rire, s'ils me rencontraient, escorté d'un détachement de vos soldats. Non, non, n'en parlons plus ; je ne crains personne etje suis assez adroit, heureusement, pour deviner et déjouer les ruses qu'ils préparent.
— Songez, monsieur, que je suis responsable de votre vie et qu'on me demandera compte des accidents que votre courage, que j'admire, mais que je trouve imprudent, ne m'aura pas permis de prévoir.
— Qu'à cela ne tienne, monsieur Thornt on, je vais écrire au colonel que je vous ai chargé particulièrement de veiller sur le château et d'assurer la sécurité de son personnel, mais que je me suis opposé, de toutes mes forces, à ce que vous me fassiez suivre de gardes du corps, qui me rendraient ridicule.
— Puisque vous le désirez, comte, je n'ai plus rien à dire, fit Thornton avec une légère nuance de mécontentement dans ses paroles.
Toutefois, et sans prévenir personne, chaque fois que Donesdale se préparait à sortir, l'ofBcier envoyait deux ou trois de ses dragons, déguisés en paysans, battre les sentiers des bois aux alentours, pendant que deux autres, également vêtus du petit chapeau irlandais, du carrick, delà veste, chaussés de gros souliers et les mollets pris dans de hautes guêtres, suivaient de loin le comte dans tous ses changements d'itinéraire et toutes les fantaisies de ses promenades.
— Eh bien ! monsieur Thornton, disait Donesdale quelques jours après, vous voyez qu'il ne fallait rien craindre.
— Les paysans irlandais sont patients comme des sauvages ; ils attendront un an, deux ans, s'il le faut,
-^l'occasion de vous tuer sans danger pour eux.
— Entre nous, lieutenant, je crois qu'ils s'attaquent
plus volontiers à de pauvres diables comme Warner etrhuissier Byrne, qu'à leurs seigneurs. Je suis sûr que nous avons exagéré le danger que je cours; voilà mon avis, monsieur Thornton.
— Rappelez-vous, comte, l'assassinat de Norbury, qui vous a précédé à Donesdale !
Harry se mita rire et haussa les épaules.
— Norbury avait la vue basse, dit-il; moi je vois plus loin que vos aigles noirs.
— Je ne partage pas votre confiance, comte, et je souhaite de tout mon cœur que l'avenir ne me donne pas raison...
Le lieutenant Richard Thornton ne se trompait pas. Depuis longtemps, Ned Grimes veillait. Dans les premiers jours, il avait attendu Donesdale auprès du château, rôdant avec les allures d'un mendiant, un pistolet caché sous son manteau; mais il n'avait pas été heureux. Le comte n'était pas venu de son côté. A la fin, plus circonspect, plus réfléchi, il observa ses habitudes. Il reconnut que les promenades de Harry le conduisaient presque toujours vers le bois des Houx, qu'il traversait, pour gagner plus loin la grande forêt de broussailles et de chênes, qui se continuait sur le comté de Cork. Pour arriver au bois des Houx, Donesdale était obligé de traverser des champs clos de haies d'épines, derrière lesquelles il était bien facile de se dissimuler. Ce fut là que Ned Grimes et Robert résolurent de l'attendre, à la^ tombée de la nuit, au moment où il rentrait au château.
Robert, expulsé, demeurait avec les autres dans la montagne, où, aidé par Joe Mac DoU et des affiliés, ses amis, il s'était construit une cabane. L'argent des troupeaux qu'il avait vendus aux gens du comté do Cork lui servait à acheter du pain; Ned Grimes et Joe vivaient de la même façon, misérablement.
Dans l'après-midi, Ned vint trouver Trayn or pour
iU LES NUITS ROUGES
lui faire part du plan désespéré qu'il avait conçu; il voulait attendre le comte derrière les haies, mais, comme il n* avait pour toute arme qu'un vieux fusil à pierre, il pria Robert de lui prêter une carabine à piston que Byrne n'avait pu saisir, carie jeune homme avait eu soin de la cacher hors de sa cabane avant la visite de l'huissier.
— Tu as des pistolets, fît Ned Grimes; je tirerai et, comme je suis à peu près sûr de mon coup, je tuerai le comte; si je ne fais que le blesser, tu l'achèveras; nous nous sauverons ensuite, en nouç séparant, afin de ne pas être pris tous les deux si nous sommes poursuivis.
— Soit, dit Traynor tranquillement.
— La carabine est chargée?
— Par moi; j'ai coulé dans le canon une balle et deux chevrotines.
— Bien, flt Ned sans comprendre le singulier* sourire qui atait accompagné la réponse de Robert.
Ils attendirent le soir; un mendiant de Farney, Miles le Jaune, leur vint dire dans l'après-midi que Donesdale, comme il le faisait tous les jours, était sorti sans escorte. Au crépuscule, Ned Grimes démonta le fusil, le cacha sous son manteau, et lui et Robert, prenant chacun un sentier différent, se dirigèrent vers l'endroit dont ils étaient convenus, à quelques centaines de mètres du château.
Ils y arrivèrent à la nuit tombante et, pour se dissimuler, se couchèrent à plat ventre dans les hauts genêts dont la plaine était couverte. La haie, tout le long du chemin, les dérobait aux rares passants ; ils n'avaient pas besoin de faire le guet; ils comptaient, pour être prévenus, se relever et se préparer au meurtre, sur le bruit des pas du cheval de Harry.
Us restèrent là une heure, silencieux, immobiles.
— Il ne viendra pas, murmura Ned ; Miles le Jaune,
le mendiant, s'est trompé sans doute, ou bien l'exécrable comte est rentré: nous ne l'atteindrons pas aujourd'hui.
— Patience, dit Robert; Donesdale est très brave et ne craint pas la nuit, même en se sachant menacé.
Us se turent.
Traynor avait raison.
Cinq minutes à peine s'étaient écoulées quel'on percevait dans le lointain le trot d'un cheval. Ned se souleva et essaya de s'assurer si le cavalier était celui qu'ils guettaient, mais l'obscurité était déjà trop profonde et le cavalier était encore trop éloigné. Le bruit se rapprochait peu à peu ; à la fin, Ned Grimes dit, d'une voix étouffée :
— C'est lui, j'en suis sûr, je le reconnais.
Il arma la carabine; Robert, les pistolets.
La silhouette du comte, très vague d'abord dans les ombres de la nuit, se détachait de seconde en seconde plus nettement. Traynor, qui s'était penché par dessus la haie, le reconnut à son tour.
Ned Grimes se mit à genoux, planta le canon de son fusil entre les branches, épaula et, quand le comte fut à quelques mètres, visa. Mais il ne se pressait pas. Le doigt sur la détente, il attendait. Il fît feu quand Donesdale passa devant lui^ presque à bout portant...
— Manqué; dit-il avec rage, en jetant la carabine dans les genêts.
Au coup de fusil, le cheval effrayé fît un écart, puis s'emballa; le comte avait tiré des revolvers de l'arçon de sa selle, et quatre ou cinq balles écrasèrent les branchettes de la haie derrière laquelle s'abritaient les deux complices, mais sans les atteindre.
— Manqué I répétait Ned Grimes, en serrant les poings, et je le tenais là, devant mon œil... et j'aurais parié ma vie que je retendrais raide mort...
i56 LES NUITS ROUGES
Ils s'éloignèrent, suivant la même route. Comme le comte n'était pas accompagné, ils ne redoutaient pas un retour offensif, ils ne craignaient pas d'être surpris. Le galop précipité du cheval se mourait dans le lointain ; évidemment Harry estimait plus prudent de ne point revenir sur ses pas, ne sachant à combien d'ennemi sil avait affaire.
Quand ils furent à distance, Ned s'arrêta et regardant Robert Traynor en face :
— Vous êtez bien sûr, dit-il, d'avoir chargé votre fusil à balles et à chevrotines.
— J'en suis sûr.
— C'est drôle, murmura Grimes, hochant la tête, je n'ai pas entendu le sifflement de la balle...
Robert ne répondit rien et Ned n'insista pas. Ils regagnèrent la montagne.
Quand Donesdale rentra au château, la première personne qu'il vit fut le lieutenant Thornton.
— Eh bien ! monsieur, dit-il avec gaieté, vous ne vous étiez trompé qu'à demi; les paysans viennent de me tirer un coup de fusil, il n'y a pas un quart d'heure ; c'est en cela que vous avez raison; seulement, là où vous avez tort, c'est qu'ils sont très maladroits, car ils m'ont manqué à bout portant.
Et, chose bizarre, il ajouta, comme Ned :
— Je n'ai même pas entendu siffler la balle.
Le lieutenant, inquiet, se rapprocha :
— C'est que Dieu vous protège, monsieur, dit-il, car les paysans de Tipperary, qui chassent toute l'année dans les marais, sont sûrs de leur coup.
— Vous voyez le contraire, monsieur Thornton.
— Au moin Sy cela change-t-il vos projets? Si vous aviez été accompagné, il est probable qu'on n'eût pas osé tirer sur vous; et si l'on eût tiré, mes hommes auraient poursuivi les assassins. Je suis soldat, mon-
L'ARMÉE DBS MISÉRABLES 157
sieur, et ne crains pas le danger; mais je crois que la bravoure s'allie bien à la prudence...
— Attendons, monsieur Thornton, s'il vous plaît, attendons !
— Comme il vous plaira, monsieur.
Quelques jours après, le soir, Ned Grimes et Robert Traynor étaient cachés dans les broussailles, sur le bord du sentier qui coupe en deux le bois des Houx. Sur la fin de l'après-midi, ils avaient vu rôder autour d'eux des paysans, qu'ils ne connaissaient point et qui n'étaient autres que des dragons de Thornton. Mais, couchés contre terre, ne bougeant pas plus que s'ils étaient morts, ils n'avaient pas été aperçus.
Quand vint lanuit, Ned murmura, en se penchant à l'oreille de Robert :
— Vous avez votre fusil, moi j'ai le mien. Allez vous placer à la lisière du bois... Si je manque le comtes cette fois, vous l'atteindrez ; vous êtes le meilleur tireur du village, j'ai confiance en vous. S'il n'est que blessé, soit par vous, soit par moi, un cri de l'un ou de l'autre sera le signal, et, à moins d'être protégé par le diable, le comte Harry ne couchera pas ce soir dans son château!...
Robert Traynor ne fit aucune réflexion et se leva, ayant bien soin de se dissimuler du mieux qu'il pouvait ; à travers les herbes et les basses branches, ù gagna les bordures où il attendit, regardant' avec une attention étrange du côté où il avait laissé Ned Grimes. Au bout de quelques instants, il quitta sa cachette, prit un petit chemin à peine tracé et, avec un long détour, s'enfonça sous bois. Quand il reparut au bord du sentier, il était à plus de deux ou trois cents mètres en avant de l'endroit où se cachait Ned Grimes.
Celui-ci, ne pouvant se douter de -ce stratagème, n'avait pas quitté son embuscade.
i58 LES NUITS ROUGES
Deux ou trois heures auparavant, alors que le comte, se préparant à sortir, se promenait dans les aUées du jardin, une pierre lancée de la muraille était venue le frapper en pleine poitrine.
Donesdale recula, croyant à une attaque.
La pierre avait roulé à ses pieds. Le regard du comte se porta sur elle, d'instinct. Elle était enveloppée d'un papier qu'il prit, [déplia curieusement et lut.
Le papier portait :
« Si le comte Donesdale fait aujourd'hui sa prome- » nade quotidienne, qu'il prenne garde de passer par » le bois des Houx. »
Point de signature.
— Pardieu ! dit Harry, je fais vœu de ne plus monter à cheval de ma vie si j'hésite une seconde.
Et il partit, sans parler àRichard Thorn ton du billet %[\ïïl venait de recevoir.
Seulement il s'assura, en sortant du château, que ses deux revolvers étaient bien dans les fontes de la selle, et que chacun d'eux était chargé de ses six coups. Il remonta la baguette de sûreté, fit jouer la roue et les replaça à portée de la main, sans refermer les fontes.
La première traversée du bois se fit sans encombre.
A la nuit, quand il revint, il s'arrêta un moment avant d'entrer. Son regard perçant errait de broussailleen broussaille, d'arbre en arbre. La soirée était magnifique ; le soleil venait de se coucher ; les oiseaux, tapis sous les branches, se taisaient ; pas une briso n'effleurait les feuilles. C'était partout un grand calme, comme une lassitude de Tétoufl'ante journée qui finissait.
Il réunit les rênes dans la main gauche, prit un des revolvers dans la main droite et lança son cheval au galop dans le chemin qui s'enfuyait, sous l'obscurité des arbres, coupé d'ornières et défoncé par le passage des charrettes.
L*ARMËE DES MISÉRABLES 159
Robert n'avait pas bougé.
Invisible dans les branches serrées des ronces et des épines, il attendait, son shillelag auprès de lui, pendant que son fusil désarmé reposait contre un arbre.
Il murmura :
— J'ai écrit au comte de n3 pas venir, mais il est téméraire, il aura voulu peut-être nous braver ; s'il traverse le bois, si je ne réussis pas à l'arrêter et s'il passe devant Ned Grimes, c'en est fait de lui, c'est un homme mort !
Et il écoutait anxieusement, espérant toujours que le^comte avait reculé au dernier moment et n'était pas sorti.
A cet instant, Donesdale rentrait sous le bois et Robert percevait vaguement, dans le lointain, la course du cheval.
— C'est lui ! dit-il.
Le bruit approchait, devenait plus distinct.
Robert se souleva, écarta les branches, prêt à bondir, et assura son bâton dans ses deux mains crispées.
Quand le cheval, lancé à fond de train, passa devant lui avec la rapidité d'un éclair, Robert allongea le shillelag. Il y eut comme le bruit sec d'une branche que l'on casse et le cheval, le jarret brisé, s'abattit lourdement, entraînant Donesdale.
Le comte laissa échapper un juron furieux. 11 n'avait pas eu le temps de quitter l'étrier et sa jambe se trouvait prise. Il faisait de vains efforts pour se dégager.
Sa main n'avait pas quitté le revolver.
Tout à coup, une secousse brusque envoya rouler son arme dans les broussailles.
Devant lui se dressait un homme de haute taille, le visage couvert d'un masque, armé d'un long et lourd bâton ferré.
— Ah ! misérable, dit le comte, vous croyez me tenir!...
Il avança la main vers les fontes pour en retirer le second revolver, niais il n'en eut pas le temps. Un léger coup du shillelag sur la tête l'étourdit et il s'affaissa évanoui, rendant du sang à flots par le nez et parla bouche...
— Il en a pour deux heures, murmura Robert, enlevant son masque. U est sauvé...
Et il se rejeta dans le fourré.
Il reflt le môme trajet, le même détour, pour passer très loin dans le bois, derrière Ned Grimes, et il alla se poster auprès de la lisière, à l'endroit d'où il était parti et que Ned lui avait désigné.
Une heure se passa.
Du bruit dans les branches et sur les feuilles mortes lui fit lever la tête, et il se mit sur ses gardes ; comme l'obscurité était profonde, il était impossible de reconnaître à deux pas si l'on avait affaire à un ami ou à un ennemi.
— C'est moi, dit la voix de Ned. J'ai quitté mon embuscade. Il est trop tard maintenant ; le comte, sans doute, ne viendra pas.
— Ou bien il n'est pas sorti et nous aurons été trompés dans nos renseignements, ou bien il aura pris un autre chemin pour rentrer au château.
— Allons-nous en, nous perdons notre peine aujourd'hui ; il est inutile de rester ici plus longtemps.
— C'est mon avis, Ned Grimes.
Ils regagnèrent le village sans être inquiétés.
Une heure encore s'écoula. Tous les gens du château étaient en mouvement. On commençait à se dire tout bas que le comte, qui avait l'habitude de revenir beaucoup plus tôt, avait sans doute été attendu et assassiné dans la forêt.
Le Heutenant Thornton fît partir ses hommes avec
L'ARMÉE DES MISÉRABLES i6i
des domestiques dans toutes les directions. Luimôme, avec cinq ou six dragons' portant des torches, battit les sentiers du bois des Houx.
Le cri d'un soldat, en avant, l'avertit qu'on était sur la piste. Il courut à Tappel, en môme temps qu'un coup de sifflet strident réunissait les autres, éparpillés sous le couvert. Le comte venait d'ôtre trouvé, gisant en travers du chemin, la jambe prise sous le ventre du cheval, la tôte ensanglantée.
— Mort ? demanda laconiquement Thornton.
— Non, blessé seulement ; la tôte, en tombant, aurcC porté contre une racine ; la perte du sang l'aura fait évanouir; le cheval a une jambe de devant brisée.
— Dégageons-le, d'abord.
En une minute, cela fut flni. Alors le lieutenant étancha le sang, lava la flgure du comte et lui introduisit dans la bouche quelques gouttes de wiskey, que lui présenta un de ses hommes.
Donesdale se ranimait.
Dès qu'il eut ouvert les yeux, et avec une merveilleuse présence d'esprit, il revint tout de suite à une entière connaissance et se rappela ce qui s'était passé.
— Accident ? fit Thornton.
— Dites guet-apens... monsieur... Décidément, c'est vous qui aviez raison... ces misérables sont plus fins que je ne le pensais... il faudra prendre des précautions à l'avenir...
-Que s'est-il passé ?... Ne prenez-vous pas pour une tentative d'assassinat ce qui n'est qu'une chute? Le meilleur cavalier n'en est pas exempt... Ce qui me le fait croire, c'est que, si vous aviez eu affaire aux gens qui veulent votre mort, ils ne se seraient pas contentés de vous blesser, ils vous auraient haché la tête jusqu'à ce que la mort eût été évidente.
— Ils ont cru m'avoir tué, dit sèchenîent le comte ; j'ai vu celui qui m'a frappé ; — les autres sont restés
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cachés, ou peut-être était-il seul, je l'ignore — il a, d'un coup de bâton, cassé la jambe de mon cheval ; d'un second coup, il a fait sauter mon revolver, que vos hommes retrouveront dans l'herbe, s'ils veulent se donner la peine de l'y chercher ; quant aii troisième coup, c'est ma tôte qui l'a reçu. Ensuite je ne sais plus ce qui s*est passé.
— L'assassin était masqué?
— Oui.
— C'est étrange, dit le lieutenant. J'ai examiné votre blessure ; elle n'est pas grave ; vous n'ignorez pas que le shillelag des Irlandais tue sur le coup ; eh bien! comte, on dirait qu'on a voulu seulement vous étourdir.
— Dans quel but, monsieur Thornton ?
Le lieutenant, ne pouvant donner d'explications, se contenta de hausser les épaules silencieusement.
Malgré sa faiblesse, le comte refusa d'être porté et voulu marcher jusqu'au château, en s' appuyant seulement sur le lieutenant et sur un soldat.
Avant de partir, il montra du doigt à un des dragons le cheval étendu et soufflant bruyamment.
— Cassez-lui la tôte d'un coup de pistolet, dit-il, pour qu'il ne souffre pas plus longtemps.
Le soldat obéit. Le cheval eut un soubresaut violent et resta immobile, mort.
— C'était la meilleure bête de mon écurie, fit Donesdale, en manière d'éloge funèbre.
Quelques jours après, le comte, complètement remis, prenait l'air dans les allées du jardin, vers le soir, en fumant, lorsqu^il reçut dans la poitrine, de la même manière que la première fois, un billet enveloppant une pierre et ainsi conçu :
« Le comte est sorti, malgré l'avis que je lui avais » donné ; qu'il soit plus prudent à l'avenir ; s'il n'avait » pas été étourdi d'un coup de shillelag, et s'il avait
L*âRMÉE DBS MISÉRABLES 163
» pu continuer sa route, il aurait été tué par ceux » qui l'attendaient à la sortie du bois. »
— Mordieu 1 fitDonesdale, ils se moquent de moi! Qui avait lancé cette pierre ? 11 était trop loin du mur
de clôture pour qu'elle pût venir du dehors. Son regard erra autour de lui. Il crut voir une ombre disparaître et se cacher derrière des arbres ; il y courut ; c'était un jardinier qui rentrait au château, portant des outils sur son dos. Une seconde, le comte eut un soupçon. Ce jardinier était peut-être un affilié. Il ne le connaissait pas.
— Dix guinées pour vous si vous me dites la vérité! fît Donesdale en l'arrêtant.
Les yeux du jardinier brillèrent.
— Que pourrais-je dire à Votre Honneur, qu'il ne sache bien mieux que moi ?
— Vous m'avez jeté cette pierre... Avouez-le... Il ne vous sera fait aucun mal... vous quitterez mon service... mais je louerai une ferme, et la première année vous ne payerez point de location... Parlez !
Le jardinier hésitait. Donesdale le comprit.
— Vingt guinées et deux ans de location si vous parlez ; la prison de Tipperary, si vous vous taisez !
La menace fit redresser la tête au paysan, que les promesses seules auraient pu vaincre.
— Je ne sais pas ce que Votre Seigneurie me demande ! dit-il.
Et il s'éloigna, laissant le comte blême de colère, poursuivi par ses imprécations.
On apprit bientôt, dans Farney, par des gens du château, l'aventure de Donesdale.
Elle parvint aux oreilles de Ned Grimes. La première fois que le paysan se trouva avec Robert, ils en causèrent.
— Cet accident a sauvé la vie de l'exécrable comte, fit Ned. Qu'en pensez-vous, Robert Traynor?
— Je pense que Dieu est juste et ne peut le protéger plus longtemps, Ned Grimes.
— Oh! ce n^est pas Dieu qui le protège, Robert; Dieu ne peut descendre dans le bois des Houx, s'armer d*un shillelag et frapper Donesdale assez fort pour rétourdir, pas assez pour le tuer...
— Je ne vous comprends pas, Ned Grimes 1 fit Robert sans sourciller, le visage admirablement calme.
— Je veux dire qu'il y a un traître parmi nous, que ce traître connaît nos projets et les déjoue ; j'ai vu le cheval du comte qui gisait dans le chemin; c'est un coup de shillelag qui lui a cassé la jambe, impossible de s'y tromper. Et je ne connais pas beaucoup de garçons, dans tout Tipperary, capables de frapper aussi rudement!...
Rien dans le regard ou dans la voix de Ned Grimes n'indiquait à Robert que ces paroles s'adressaient à lui particulièrement et contenaient une menace.
Traynor était trop adroit, trop prudent pour les relever, pour en paraître inquiet ; il ne fit qu'une réflexion, se contentant de dire :
— Ce que vous croyez, Ned Grimes, est bien invraisemblable... Cela ressemble à une fable...
— Je n'ai pas encore une certitude, dit Ned soupçonneux, mais elle ne se fera pas longtemps attendre... Alors, malheur au traître!
— Malheur au traître, fît Robert en écho.
Une quinzaine de jours se passèrent sans que [les deux complices essayassent de renouveler leur tentative ; Donesdale, quand il sortait, se faisait accompagner de deux dragons, et il évitait de passer parles bois ou de se promener le long des hautes haies d'épines qui pouvaiant abriter des assassins. Il rentrait avant la nuit et prenait toujours le chemin de la plaine, s' éloignant même le plus possible du pied des
Galtée, d'une anfractuosité desquels partirait aisément un coup de fusil.
Il était devenu prudent, mais sa rage avait augmenté. Il tournait et retournait en son esprit de terribles projets de représailles et de vengeance contre les fermiers de son domaine, sans distinction. Car il savait que si tous ne faisaient point partie de la mystérieuse et cruelle association des Enfants d'Acier, tous protégeaient ceux-ci de leur silence, les défendaient, les cachaient au besoin, soit par amitié, soit par terreur.
Et quand il traversait les bruyères, fouillant, de son œil brillant, les broussailles auprès desquelles il allait passer, souvent il murmurait :
— Si jamais j'aperçois les coquins qui en veulent à ma peau, je ne les livrerai pas aux tribunaux de Tipperary, je me ferai justice moi-môme, et Ton en parlera longtemps dans le pays.
Mais, comme nous l'avons dit, on le laissa tranquille dans les jours qui suivirent.
Entre Tipperary et le Galtée s'étend la vaste et dangereuse tourbière de Cloghan, traversée par une chaussée étroite, qui est Tunique chemin entre la ville et la montagne. C'est là que Ned Grimes résolut d'attendre le comte, un jour que celui-ci avait été appelé à Tipperary. Le plan de Ned était, si les affaires de Donesdale le retenaient à la ville jusqu^ à la tombée du jour, de se cacher dans les herbes et la boue auprès de la chaussée, et, quand il entendrait la voiture du comte et les chevaux des deux dragons, son escorte, de tendre, par-dessus la chaussée, une corde reliée à des piquets préparés d'avance, de façon à précipiter, dans l'abîme boueux de la tourbière, voiture, chevaux, cocher, comte et dragons. Car il n'était plus guère possible, depuis que Donesdale sortait toujours accompagné de cavaliers, de lui tirer un coup de fusil au passage. Les dragons se fussent emparés trop fa-
cilement du meurtrier. Il fallait donc se débarrasser du même coup et du comte et de son escorte. C'est pourquoi Ned avait songé à la tourbière, et il avait attendu patiemment le premier voyage de Donesdale à Tipperary.
Cette fois, il n'avait prévenu Robert que le soir même de Tattendat, et, comme Traynor lui reprochait de ne Tavoir point consulté, Ned dit ironiquement :
— Je suis sûr ainsi que personne n'avertira le comte.
Robert redressa la tête et dédaigneux :
— Est-ce une menace, Ned Grimes? ^ Ned Grimes recula. Bien qu'il fût presque aussi robuste que Traynor, il était lâche. Il se mit à rire.
— Mais non, Robert, à quoi pensez-vous? Comment puis-je vous soupçonner, vous, l'un de nos chefs. . . de protéger un homme dont la cruauté a causé la mort de votre père et de votre mère?
Robert fit un mouvement. Un nuage était sur son front, une flamme au fond de ses yeux.
Et Grimes, méchamment, achevait:
— Je le dirais, que personne ne voudrait me croire, que Ton me traiterait de fou, que Ton me battrait.
Mais le changement du ton de ses paroles, son humilité, son hypocrisie ne pouvg^ient tromper Robert.
Celui-ci avait compris.
' — Il me soupçonne, pensa-t-il; si jc'sauve le coihte une fois de plus, je me perds.
De son œil gris, Ned Grimes le considérait à la dérobée. Il devinait ses perplexités et il avait peine à réprimer un sourire de triomphe.
— Allons I dit Robert.
Et séparément^ par des chemins détournés, ils se dirigèrent vers la chaussée de la tourbière de Cloghan.
Traynor arriva le premier. L'endroit choisi par Ned
L^ARMÉË DES MISÉRABLES 167
était le plus dangereux de tout le marais. Au bas, Fabîme engloutissantd'une boue noire, liquide, coupé çà et là de touffes de hautes herbes cachant d'autres abîmes. Ned, qui travaillait depuis deux jours à préparer cette embuscade, avait apporté là des poutrelles et des planches qu'ils disposèrent en forme de radeaux, afin de s'y cacher et de s'y maintenir sans péril. Quand la nuit fut assez obscure, Ned remonta, attacha de chaque côté de la chaussée, à un ou deux pieds d'élévation, une grosse et solide corde, noircie au goudron et qui, grâce à Tonabre dans laquelle elle se confondait, resta invisible.
A partir d'une certaine > heure, il ne passe plus de voiture en cet endroit, mais pour empêcher que des paysans de Farney, si par hasard il se trouvait des retardataires à Tipperary, ne se prissent à leur piège, Ned Grimes alla se poster en avant, du côté de la ville, par où Donesdale devait arriver et Robert à quelque distance de l'embuscade, du côté de Farney.
— Cette fois, je n'y puis rien, murmura Traynor. A moins d'employer la force contre Ned Grimes,
de le réduire à l'impuissance et de couper la corde avant l'arrivée du comte, il fallait qu'il se résignât et laissât mourir celui-ci. Evidemment, Ned Grimes se méfiait et avait pris toutes ses précautions,
— Toutes ses précautions! pensa Robert, est-ce bien sûr... n'a-t-il rien négligé?
Et prudemment, se traînant dans les herbes et dans la boue, risquant à chaque pas de tomber dans ta tourbière, il revint vers la chaussée. La corde était fixée solidement. Ned y avait mis toutes ses forces. Le danger était certain, inévitable.
— Que faire? murmura Traynor.
Un léger bruit, derrière la chaussée, le fit tressaillir. Il crut que Ned Grimes revenait et, ne voulant pas
être surpris, se jeta dans les herbes, écoutant fiévreusement s'il n'était pas suivi.
Mais il avait mal entendu, sans doute, car le bruit ne se renouvela pas.
Seulement, ce qu'il ne pouvait voir, c'est que deux hommes venaient de surgir en face de lui ; leurs têtes seules apparaissaient au ras du sol; leurs regards tournés vers Traynor ne perdaient pas un de ses mouvements; leurs corps restaient enfouis sous la boue et les herbes.
Traynor se releva, revint à la chaussée, jeta un dernier regard du côté où Ned Grimes devait être et tirant son couteau, il scia la corde jusqu'à ce qu'elle ne fût plus retenue que par des brindilles de chanvre. La moindre secousse devait l'achever.
Ce travail fini, il s'éloigna.
Et lorsqu'il eut disparu dans le marais, les deux hommes cachés se soulevèrent peu à peu et, toujours rampant, arrivèrent jusqu'à la corde.
L'un des deux était Ned Grimes.
L'autre, Joe Mac Doll.
Il y eut entre eux un moment de silence.
— Vous ai-je trompé, Mac Doll, lorsque je vous ai dit que Robert Traynprnous trahissait? fit Ned.
— Non, dit Joe d'une voix sourde Trahis par
Robert Traynor... Ah 1 le malheureux, le malheureux !
— Je ferai mon devoir, dit Ned Grimes, je dénoncerai Traynor demain aux Enfants d'Acier... il me fallait un témoin... il fallait qu'on pût être sûr que mon accusation était fondée, i. J'espère, Mac Doll, que vous ne doutez plus?
— Hélas !
— Mac Doll, vous soutiendrez mon accusation.
Robert est votre ami, mais vous êtes notre chef, et vous savez que notre sécurité est assurée aussi bien
L ARMÉE DË3 MISÉRABLES 169
par notre haine contre les oppresseurs que par la vengeance que nos lois vous autorisent à tirer de toutes les trahisons?
— Comme vous, Ned, je ferai mon devoir, dit Joe d'une voix si basse qu'elle avait l'air d'un soupir.
— C'est que Robert est votre ami 1
— J'oublierai notre amitié.
— Vous avez vécu jusqu'aujourd'hui comme deux frères... L'un de vous aura-t-il assez de force pour s'ériger en juge, en juge inexorable? L'autre ne gardera- t-il pas toujours sur lui l'influence de cette affection fraternelle, de tous les souvenirs d'enfance?
— Taisez-vous, Ned, taisez-vous ; vous nie feriez croire que vous êtes heureux du grand malheur qui arrive I
Ned Grimes ne répliqua rien, mais si Joe Mac DoU avait pu distinguer son visage, le sourire haineux de ses lèvres et l'animation de son regard, il eût vu qu'il ne se trompait pas. Les deux hommes redescendirent la chaussée afin de ne pas être surpris, si par hasard Robert revenait, et ils se courbèrent dans les hautes herbes, qui les cachaient tout entiers.
Joe restait silencieux et Ned Grimes, qui devinait son désespoir et ses angoisses, malgré l'envie qu'il en avait^ n'osait pas lui parler.
Seulement, il pensait :
— Joe Mac Doll est capable de prévenir Robert que les enfants d'Acier vont le juger... Robert prendrait la fuite et se déroberait ainsi à la condamnation que nous prononcerons demain contre lui. Je veillerai sur Mac Doll et je l'empêcherai de voir Robert!
Tout à coup, Joe se leva.
— Il est inutile que nous restions ici, dit-il; la voiture du comte et les chevaux des dragons passeront tout àl'heure sur la chaussée, et ni l'exécrable Dones-
J70 LES NUITS ROUGES
dale ni les soldats ne se douteront même du danger qu'ils ont couru.
— C'est vrai. Nous n'aurons jamais le temps de réparer la corde, ni de courir à Farney pour en chercher une nouvelle. Parlons. Mais Robert?
— Robert, qui vous croit à votre poste, attendra patiemment l'arrivée du comte. Ensuite, il regagnera la montagne, quand la voiture aura disparu.
— S'il ne me trouve pas auprès de lui, si je ne le rejoins pas, il aurfi^ des doutes et se croira découvert; je reste.
— Soit, dit Joe, le front plissé et soucieux. Ned Grimes le laissa partir.
Un quart d'heure après, la voiture de Donesdale, escortée de deux dragons, traversait la chaussée. Le cheval du premier soldat, rencontrant la corde, butta ; la corde se brisait et le cavalier, à la lumière des lanternes, apercevait l'obstacle et devinait un piège.
— Holà! dit-il au cocher, halte!
Et il prévint le comte. On décrocha les lanternes de la voiture et l'on examina la corde, tombée sur les planches.
Un des soldats était descendu de cheval.
— Nous devrions être en ce moment tous engloutis dans la vase; c'est miracle que la corde se soit cassée, dit le comte.
— Pardon, Votre Honneur, fit le soldat, la corde n'est pas cassée, mais sciée. S'il y a quelques-uns de ces misérables qui préparent votre mort, d'autres, du moins, essaient devons sauver.
— C'est la troisième fois, murmura Donesdale...
Quelques minutes se passèrent à explorer les environs, puis, comme tout était tranquille, la voiture, précédée des dragons, repartit.
L'ARMÉE DES MISÉRABLES Hl
Lucie Breen avait passé dans une grande tristesse les jours qui suivirent Texplication suprême qu'elle eut avec Robert Traynor. Elle avait revu plusieurs fois celui-ci, mais sans lui parler. Ils sentaient tous* les deux combien leur position vis-à-vis Tun de l'autre était fausse et ils évitaient tout ce qui pouvait y faire allusion. Mais la résistance inexplicable de Robert n'avait fait qu'augmenter l'amour de la jeune fille. Elle ne désespérait pas encore, bien que, dans le fond de son âme, elle fût certaine que le cœur de Traynor devait être occupé par une passion autour de laquelle il faisait le mystère et dont, malgré ce qu'elle avait tenté pour cela, elle n'avait pu connaître l'objet.
Gomme elle restait Id plupart du temps silencieuse et qu'elle ne parlait plus de Robert, 1 e fermier Breen la croyait à demi consolée, et il n'était pas éloigné de renouveler auprès d'elle la tentative faite, une fois, en faveur de Mac Doll.
Il hésitait encore, cependant. Les derniers événements, auxquels il ne s'était pas mêlé, mais qu'il approuvait intérieurement, l'avaient distrait de toute autre préoccupation. Le meurtre de Warner, la pendaison de Byrne, les tentatives infructueuses contre la vie de IJonesdale entretenaient toutes les conversations des paysans de Famey. On s'attendait à une révolte générale du domaine, peut-être même du comté de Tippcrary et des comtés voisins. Or, une révolte amènerait sans doute des représailles, et celles-ci tombent presque toujours sur des innocents. Breen, qui se faisait vieux, craignait pour lui-même, pour sa ferme
n2 LES NUITS ROUGES
et pour les souverains d'or qu'il tenait soigneusement cachés sous une pierre du foyer.
Il n'ignorait pas que les meneurs du mouvement étaient Joe Mac Doll et Robert Traynor.
Ce ne fut donc pas sans étonnement et sans une certaine frayeur quMl vit arriver chez lui Mac Doll, un matin, quelques heures après que le comte eut échappé, grâce à Traynor, à l'embuscade de la tourbière de Cloghan.
* Joe n'avait pas dormi. La trahison de son ami, la nécessité où il allait être de le sacrifier, après la déposition de Ned Grimes, l'avaient tenu éveillé.
Il était très pâle; une ride creusait son front.
— Ce n'est pas à vous que je veux parier, dit-il, sans préambule, au fermier, c'est à Lucie Breen, et je voudrais qu'elle fût seule à entendre ce que j'ai à lui dire.
— Ah ! dit Breen, stupéfait.
Et tout de suite, songeant à Traynor :
— Est-ce qu'un malheur le menacerait? demanda-t-il.
— Peut-être I fit Joe, hochant la tête tristement. Lucie rentrait à ce moment. Breen lui expliqua ce
que voulait Mac Doll. Elle se trompa sur ses intentions et fronça le sourcil.
— A quoi bon? murmura- t-elle.
— Je ne viens point vous parler d'amour, dit Mac Doll, qui comprit son hésitation.
Breen était sorti, les laissant seuls. Joe s'approcha de Lucie, très ému, et lui prit les deux mains.
— Lucie, ce que j'ai à vous apprendre est très grave, cela vous déchirera le cœur, cela fera naître chez vous toutes les mauvaises idées de la jalousie, si vous aimez toujours Robert Traynor... Pourtant, je vous prie de m'écouter jusqu'au bout, d'être calme et de me pardonner la douleur que je suis obligé de vous causer...
— Parlez, Joe, dit-ellè, anxieuse.
— Robert est traître aux Enfants d'Acier... Robert, ce soir même sera condamné à mort par eux!
Toute faible, à demi évanouie, elle se laissa tomber sur un escabeau, se tordant les mains.
— Je ne m'étais pas trompé, dit Joe, vous Taimez encore, vous Taimez comme par le passé.
— Si je Taime! dit-elle, folle de terreur.
— Etes-yous disposée à faire tout ce qui dépendra de vous pour le sauver?
— A donner ma vie, s'il le faut...
— Hélas! pauvre Lucie, le sacrifice que je vais vous demander vous coûtera davantage.
— Parlez, Joe, je suis prêter., je Taime...
Mac DoU se recueillit. En face du péril qui menaçait son ami, il oubliait et l'amour qu'il ressentait pour Lucie et l'amour de celle-ci pour Robert. Mais il était homme, et un instant, devant la grandeur d'affection qui se lisait dans les yeux épouvantés de la jeune fille, son cœur se brisa.
Cette émotion fut courte.
— Ce soir, dit-il, les Enfants d'Acier seront réunis dans les Galtée pour juger et condamner un traître, et Robert, ignorant que sa trahison est connue, viendra sans défiance. C'est la mort pour lui.
— Que ne le prévenez-vous?
— Je ne le puis, car Ned Grimes, un des nôtres, son ennemi, son accusateur, m'a surveillé toute la nuit et me surveille encore, caché aux environs. Il m'empêcherait de voir Robert. Du reste, ce qu'il faut faire avant tout, ce n'est pas prévenir seulement Traynor du danger qu'il cour, il faut l'obliger à quitter le pays, à fuir en Amérique, car, en Irlande, la vengeance des Enfants d'Acier finirait par l'atteindre. Eh bien! Lucie, tous mes conseils, toutes mes prières ne réussiraient pas à le persuader. Il ne m'écoutcrait pas, je
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le sais. 11 faut, pour le convaincre, une autre bouche que la mienne, d*autres prières, d'autres conseils que ceux que m'inspirerait mon amitié.,.
— Je comprends, vous voulez que ce soit moi qui lui parle... Mais Robert, qui ne m'aime point, ne m'écoutera pas plus que vous...
Mac Doll, très pâle, ne répondit rien. On eût dit qu'il avait une dernière hésitation, qu'il était pris de scrupules.
Puis il secoua la tête, et très bas :
— Non, Lucie, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire... il refuserait de vous obéir, comme à moi...
Elle se leva, les deux mains sur le cœur, les dents serrées, avec une angoisse dans les yeux.
— Expliquez-vous, Joe, je ne saisis plus bien le sens de vos paroles...
— ^Une seule personne au monde, Lucie, pourrait sauver Robert... une s,eule personne possède assez d'empire sur sa volonté pour l'obliger à partir...
— Qui, Joe? parlez! dit-elle, haletante...
— Celle qu'il aime... éperdument.
— Son nom... je vous en prie, Joe... vous la connaissez. . . Ah ! dites-moi son nom 1 . . .
— La comtesse Héléna!...
— Elle I! Elle!!
Et, frémissante, elle fit deux pas vers le paysan, répétant, bégayant, presque folle :
— Elle, la femme de Donesdale... c'est elle qu'il aime... c'est à cause d'elle qu'il ne me regarde pas... à cause d'elle qu'il me dédaigne... Elle... la comtesse Héléna!... 111' aime!... Mais c'es.t de la folie, Joe... c'est de la folie, vous dis-je... on vous a trompé!...
— Non, j'ai surpris le secret de Robert... Du reste, il m'a tout avoué...
— Mais elle ne l'aime pas... elle ne peut l'aimer.
— Elle l'aime !
L'ARMÉE DES MISÉRABLES n5
Lucie eut un dernier cri où passa tout le désespoir de son amour, toute son amère désillusion.
— C'est fini; j'avais cru jusqu'aujourd'hui qu'il reviendrait... maintenant, je ne peux plus lutter avec une aussi grande dame... il est perdu pour moi!
Et elle s'assit, les joues enfiévrées, les yeux fixes, les bras tombant au long du corps.
Et la pauvre enfant murmurait très bas, comme si elle se fût parlé à elle-même :
— Joe, vous êtes impitoyable... puisque vous aviez vu que je l'aimais, pourquoi m'avoir enlevé la dernière espérance qui me restât?... Joe, mon ami, vous êtes si noble et si bon, pourquoi m'avoir tant fait souffrir?... Joe, vous avez été bien cruel!
Il écoutait, baissant la tête, oppressé. Un mot qu'il prononça presque inintelligible, la fit tressaillir brusquement et la rendit pâle comme une morte :
— Je n'ai pas tout dit!...
Et elle, les mains jointes, le 3uppliant :
— Mon Dieu, Joe, qu'allez-vous m'apprendre encore? Quel nouveau chagrin me préparez-vous?
— Je comprends votre désespoir, Lucie, car moi je souffre doublement : dans l'amitié que j'ai pour Robert, dans l'amour que j'ai pour vous!... Mais je ne vous ai pas encore parlé du sacrifice que je vous demande, Lucie...
— Dites, Joe, je ne pourrai rien entendre, maintenant, qui augmente ma tristesse...
— C'est un sacrifice sublime...
— Dites, Joe, mon courage est grand...
— Pour que Robert échappe à notre vengeance, il faut que la comtesse Héléna le force à quitter l'Irlandç, au moins à se cacher et à ne plus se montrer dans le village... Je ne puis voir la comtesse, car Donesdale et les dragons m'empêcheraient d'arriver auprès d'elle... Et puis, je vous l'ai dit, Ned Grimes, hai-
ne LES NUITS ROUGES
neux, ne me quittera pas... J'ai donc songé à vous, Lucie, à vous, la dédaignée, et je suis venu vous dire : « Lucie, oubliez la jalousie, et n'écoutez que votre amour et votre cœur... Rendez-vous au château... demandez la comtesse... on refusera de vous laisser approcher d'elle... vous insisterez. La comtesse sera prévenue de votre insistance... la curiosité, un pressentiment, peut-être, lui fera donner l'ordre qu'on vous reçoive... et si des importuns rôdent autour de vous, la comtesse elle-même les éloignera, lorsque vous lui aurez dit que vous venez la trouver pour sauver Robert Traynor. » Lucie, acceptez-vous?
La jeune fille sanglotait, le visage caché dans ses mains crispées ; à travers ses doigts les larmes coulaient, descendaient lentement le long de ses poignets et se perdaient dans la manche large de sa robe; des soubresauts la secouaient tout entière.
— Ah! Joe, mon bon Joe, que me demandez-vous!
— Ne refusez pas, Lucie! Songez que c'est la seule chance de salut qui reste à Robert... Refuser, Lucie, c'est vouloir sa mort...
Elle lui montra sa figure éplorée, que la pression nerveuse des i^iains avait marbrée de taches rouges. Et entre deux sanglots :
— J'irai, dit-elle, j'irai à l'instant!
Joe, bouleversé par cette scène, partit et, pendant qu'elle était seule, Lucie essuya ses larmes, trempa son visage dans l'eau fraîche pour faire disparaître la rougeur des yeux, afin que, si Rroon rentrait, il ne pût deviner qu'elle avait pleuré. Puis, un peu plus calme, forte de la sublime résolution qu'elle venait de prendre, elle quitta la cabane et se dirigea vers Donesdale.
Elle fît en courant la moitié du chemin; elle avait peur de réfléchir; elle avait peur d'hésiter; lorsqu'elle arriva devant la grille du château, elle s'arrêta, suffo-
L'âRMËE des misérables i77
quée, prise de battements de cœur. Elle crut qu'elle allait mourir. Des soldats, qui T avaient aperçue, lui ordonnèrent de s'éloigner; mais elle expliqua qu'elle voulait parler à la comtesse. On la crut folle, et ce ne fut que devant ses instances, ses supplications, que Ton avertit Héléna. Elle désespérait déjà, quand un domestique vint la chercher, lui disant de le suivre.
Et Subitement, en arrivant au salon, où la comtesse, un peu inquiète, l'attendait, ses forces l'abandonnèrent et elle roula, demi-morte, sur le plancher.
On la releva, on lui lit reprendre connaissance. Héléna, frappée de sa beauté et de cette distinction de toute la personne, qu'il n'est pas rare de rencontrer chez les Irlandaises, même de la plus basse classe, lui avait pris les mains et cherchait à la remettre avec des paroles d'encouragement.
— Il faut que je parle à Sa Seigneurie, tout de suite, à elle seule! fît la jeune tille, désignant les domestiques qui la regardaient d'un œil méfiant.
Mais la comtesse hésitait.
— Au nom de Robert Traynor que vous aimez, dit Lucie à voix basse, écoutez-moi I !...
La comtesse retint un cri d'effroi. Le secret de son amour connu de cette femme, qu'est-ce que cela voulait dire ? Quel danger terrible cela présageait-il?
D'un geste, elle ordonna aux gens de la laisseï; seule avec la paysanne.
Ils obéirent.
— Qu'avez-vous dit? fit Héléna... Quel nom avezvous prononcé?... Que voulez-vous de moi?
Lucie, haletante, parphrases entrecoupées, la mit au courant, lui raconta sa conversation avec Joe Mac Doll, ne lui laissa rien ignorer du péril qui menaçait Robert. Elle lui dit que si Robert n'était pas prévenu, que s'il se rendait à la montagne, c'en était fait de lui, que jamais plus elle ne le reverrait; elle lui dit, que
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s'il ne prenait pas la fuite, Ned Grimes saurait le trouver partout où il se cacherait. Enfin, il fallait le sauver, c'était d'elle seule que cela dépendait. La comtesse, éperdue, Técoutait.
— Mais qui êtes-vous? Comment savez-vous que je Taime? Pourquoi, vous qui êtes une paysanne et qui pouvez passer partout sans être remarquée, pourquoi ne cherchez-vous pas à rejoindre Robert et ne Tavertissez-vous pas?
— Qui je suis?fitLucie, cela importe peu. Comment j'ai appris que vous vous aimez? Quel intérêt avezvous à le savoir? Pourquoi je ne le préviens pas moiméme?Ilne m'écouterait pas et je ne pourrais jamais avoir sur lui assez d' influence pour le convaincre qu'il y va de sa vie s'il ne s'éloigne de vous... Uavertir, je le veux bien et je reviendrai dans l'après-midi dire à Sa Seigneurie si je Tai pu... Mais l'obliger à se cacher, à vous quitter, à ne plus vous voir, oh ! cela, je ne l'essaierai même pas...
Elle avait dans les yeux une tristesse si grande que la jeune femme, s'en aperçut. Elle devina les angoisses de la paysanne, son amour, son désespoir.
— Vous l'aimez, vous aussi? dit-elle.
— Oui.
Héléna lui tendit les deux mains dans l'émotion brusque où la jetait cette révélation, car elle devinait maintenant ce que cette démarche avaitcoûté à la jeune fille, à sa fierté, à son orgueil, à sa jalousie. Et elle sentait une grande pitié lui monter au cœur, et comme une affection subite qui naissait, qu'elle eût voulu voir partagée.
Mais Lucie détourna la tête et repoussa les mains d'Héléna, durement.
— Non, dit-elle, ne croyez pas qu'une sympathie soit possible entre nous... Je vous hais, oh! je vous hais de toute mon âme... vous n'avez pas et n'aurez
jamais d'ennemie plus implacable... Aujourd'hui j'oublie ma haine, parce qu'elle est moins forte que mon amour pour Robert, parce que Robert est en danger, parce que vous seule pouvez le sauver... Voilà pourquoi je suis venue...
La comtesse ne répondit pas et resta douloureusement impressionnée.
Puis elle sourit, redevenue dédaigneuse et fière.
— Je vous offrais mon amitié, dit-elle, mais je ne crains pas votre haine. L'amour de Robert saura me protéger contre vous!...
Lucie, toute pâle, nwirmura :
— Peut-être!... ^ Et leurs regards se rencontrèrent et il y eut comme
un défi entre ces deux femmes, toutes deux belles, hautaines et ardentes. Un instant, au souvenir de leur rivalité, elles oublièrent Robert, la trahison qu'il avait commise et qu'il allait payer de sa vie. Cette pensée traversa leur esprit en môme temps et les fit rougir.
— C'est pour vous, dit la paysanne, qu'il a trahi ses frères; c'est pour sauver votre mari qu'il amis sa vie en danger... Entre un mari que vous n'aimez pas, puisque vous l'oubliez dans les bras d'un autre, et un amant que vous aimez,vous aviez à choisir... ou laisser tuer votre mari... ou sacrifier votre amant... Vous n'avez pas hésité... et vous avez choisi la mort de l'amant... Quelle femme êtes-vous donc?... L'amour de Robert vous pesait sans dpute ; votre caprice de grande dame était passé et cette préoccupation vous fatiguait... Votre conduite a été habile, car, en faisant sauver votre mari par votre amant, vous rentriez en paix avec votre conscience... et votre faute vous paraissait moins grave ...
— Taisez-vous, fit Héléna relevant la tête, taisezvous, malheureuse... Cessez vos insultes et laissezmoi... Je n'ai pas besoin de votre secours pour sauver
Robert. Je le sauverai seule... dût-il m'en coûter la vie... Vous apprendrez ainsi combien vos soupçons étaient injurieux et que mon amour, moins égoïste, surpassait même le vôtre en dévouement.
— Eh I croyez-vous que si ma vie lui était utile, je ne la lui donnerais pas en souriant?... Et oh serait la grandeur du sacrifice et la plus grande preuve d'amour... Est-ce de votre côté, vous qui avez aimé et quiètes aimée de Robert... Est-ce du mien, moi qui aime votre amant sans espoir?...
— Aidez-moi donc ! Vous le pouvez.
— Et comment?
— Je vous le disais tout àl'heure : je ne puis sortir pendant lajournée sans être accompagnée. Toute tentative de ma part est donc impossible. Mais vous, essayez de voir Robert, prévenez>le que ses ennemis vont le dénoncer, empêchez-le de se rendre à ce sinistre rendez-vous des Enfants d'Acier..,. Cette nuit, peut-être, pourrai-je lui parler... alors, ou bien je ne serai plus aimée de lui, ou bien le matin ne le retrouvera pas dans la montagne. Il sera parti et en sûreté.
— Me laissera-t-on de nouveau pénétrer au château? Car j'aurai besoin de vous dire si j'ai rencontré Robert, de vous apprendre ses résolutions.
— J'y veillerai. Venez sans crainte !
— Et si je ne puis le voir, si la journée se passe sans qu'il revienne?
— Alors, que Dieu nous protège!
Lucie quittale château, laissant la comtesse en proie à la plus vive anxiété, car elle se reprochait d'avoir jeté son amant au milieu de ces périls et elle sentait que, s'il lui arrivait malheur, elle ne se le pardonnerait jamais.
— Non, dit-elle, je le sauverai, j'en suis certaine, ou bien je mourrai avec lui, auprès de lui... La vie serait trop lourde pour moi.
Les heures s'écoulèrent lentement, et, à chaque minute, elle croyait voir, de sa fenêtre, arriver la jeune fille. Ce fut à la nuit seulement, quand le soleil disparaissait déjà à rhorizon, derrière la grande forêt de chênes, que Lucie Breen accourut à la grille. La comtesse la ût introduire aussitôt.
— Eh bien? dit-elle, n'osant prononcer un mot de plus, tant la figure de la jeune fille semblait décomposée par la fatigue et la souffrance.
— Rien, dit Lucie, respirant péniblement. Je suis allée au village, j'ai parcouru les Galtée, m'informant partout de Robert; je l'ai attendu longtemps dans l'endroit delà montagne où il s'est réfugié depuis l'expulsion... Il n'est pas revenu... J'ai fini par apprendre que le matin il était parti pour le comté de Cork. Il a vendu un bœuf à un fermier d'un domaine voisin qui ne Ta pas payé, et, comme Robert est aujourd'hui dans un dénuement absolu, il est aUé, sans doute, prier ce fermier de lui donner quelque argent.
— Il y passera la nuit.
— Il ne faut pas y compter, hélas I
— Pourquoi? Qui l'en empêcherait?
— Le comté de Cork touche aux Galtée, et les gens des domaines aperçoivent facilement les feux que les Enfants d'Acier allument sur les plus hautes crêtes de la montagne. Robert, même s'il a eu l'intention de ne point revenir, reprendra son bâton de voyage, dès qu'il distinguera de loin les signaux.
— Meiis alors, il est perdu... Que faire?
— Ah 1 je. ne sais plus... il me semble que je deviens folle... mes idées s'en vont... je ne sais plus...
— Mon Dieu 1 mon Dieu !
Et les deux femmes se turent tout à coup, perdues dans leur anéantissement.
La comtesse paâsala main sur son front. Ses yeux,
qu'un cercle noir entourait et paraissait creuser, étaient brillants de fièvre.
— Non, murmura- t-elle, je ne Tabandonnerai pas.
— Quel est votre projet?
— Oh 1 je n'en ai pas, je suis comme vous, Lucie, j'ai du feu dans la tête... je cherche à reprendre mes pensées, mais je ne le puis...
Lucie, étendue sur une chaise, morne, les membres affaissés, ne faisait pas un mouvement... Ses yeux hagards ne quittaient pas la comtesse...
— C'est votre faute, répétait-elle, ne sachant dire que ces trois mots... C'est votre faute...
— Oui, disait Héléna... oui,jele sais... ne me le reprochez pas, je suis bien assez malheureuse !
Et Lucie, toujours comme hébétée :
— C'est votre faute, c'est vous qui le tuezl
Un long silence suivit. Héléna, les mains dans ses cheveux noirs qu'elle serrait à pleines poignées et qui, éparpillés sur son front et ses yeux, rendaient encore plus profonde la pâleur de son visage, Héléna songait, appelant à elle tout son courage, toute l'énergie de sa passion, toute sa présence d'esprit, devant l'imminence du péril. Et de temps en temps, dans des accès nerveux, ne trouvant rien, elle secouait la tête et les épaules, et ses ongles roses s'enfonçaient dans ses cheveux et déchiraient sa chair.
Et, dans cet abandon suprême, sa foi d'Italienne superstitieuse lui faisait invoquer Dieu.
— Ayez pitié, disait-elle, ayez pitié I
Une brusque question qu'elle fit à Lucie arracha la jeune fille à sa torpeur :
— Quel chemin prendra Robert pour revenir du comté de Cork? C'est là qu'il faudrait l'attendre, pour l'empêcher d'aller plus loin !
— Il y a bien des sentiers qui conduisent dans la montagne, et l'on risquerait de l'attendre vainement.
— Mais le sentier le plus court est celui que suivra Robert pour se rendre à l'appel des Enfants d'Acier.
— Pour être sûre de rencontrer Robert, pour l'attendre dans le sentier le plus direct, il faudrait savoir dans quel village il s'est dirigé, de quel point il partira. Personne n'a pu me renseigner; parmi les expulsés, personne ne le savait.
— C'est bien, dit Héléna résignée, puisqu'il n'y a plus d'espoir, ma résolution est prise...
— Que prétendez-vous faire?
— Une folie sans doute, mais cette folie est la seule cbÊUice de salut qui nous reste. Adieu, Lucie, retournez à Farney et priez Dieu pour Robert.
— Je partagerai votre danger...
— Je ne vous le permettrai pas... Il est possible que je ne réussisse point et que je succombe... C'est assez de causer la mort de Robert, je neveux pas me reprocher aussi la vôtre...
Lucie n'insista pas, mais ses yeux, rivés à ceux de sa rivale, semblaient les fouiller et cherchaient à deviner ses projets.
Elle salua la comtesse, se dirigea vers la porte, se retourna vers Héléna, comme si elle avait eu l'intention de lui parler, puis sortit.
— Qui de nous deux le sauvera? murmura-t-ellc, en s'enfuyant dans la campagne.
La nuit était venue, et sur les crêtes des Galtée luisaient les trois phares rougeô des Enfants d'Acier.
Un homme grand, maigre, efflanqué, les traits cachés par un masque, se tenait à l'entrée du sentier
i84 LES NUITS ROUGES
dont les sinuosités, à travers les escarpements des roches, conduisaient à Fantique forteresse des- Mac DoU.
Appuyé sur un fusil dont la crosse reposait contre une pierre, il semblait monter là une faction dont la consigne était sans doute bien sévère, car il ne faisait pas un mouvement et ne s'écartait pas plus du sentier que si ses pieds eussent été fixés au sol.
Il pouvait être neuf heures du soir ; en haut de la montagne, les trois feux des Enfants d'Acier continuaient de brûler, éclairant de lueurs d'incendie toutes les crêtes aux environs.
Depuis quelques minutes, une ombre rôdait, silencieuse, dans le défilé de Connor, autour du factionnaire immobile.
Elle n'osait s'approcher. On devinait ses hésitations à son pas discret, qui s'arrêtait brusquement quand roulait une pierre détachée du sentier. Alors, elle se dissimulait de son mieux, épouvantée, et ne reparaissait que lorsqu'elle était sûre de n'avoir pas été entendue. Tout à coup elle murmura :
— Je suis lâche.
Et, comme si elle eût pris une résolution subite, elle se leva droite et hardiment se jeta dans le défilé, s'avançant vers l'homme au fusil.
C'était un paysan irlandais, coiffé du petit chapeau de feutre à bords retroussés, le visage entièrement couvert d'un masque noir, le corps enveloppé de la tête aux pieds par un long carrick.
Quand il arriva au sentier, le factionnaire parut s'animer, écarta son manteau, mit son fusil enjoué et visa le paysan.
Celui-ci lança le mot d'ordre d'une voix tremblante et qui, passant à travers la toile du masque, devenait inintelligible.
— Nous voulons la terre l
L'homme eut une seconde d'hésitation, comme s'il se fût méfié, puis, visant toujours :
— Quelle terre ?
— Notre terre verte !... fit la voix qui tremblait.
Le fusil s'abaissa. Rapidement, le paysan se jeta dans le sentier et disparut au milieu de l'obscurité. Quand il fut loin, il s'arrêta et, les deux mains sur son cœur, comme pour en comprimer les battements :
— Mon Dieu ! dit-il, protégez-moi !
Le chemin se divisait, nous l'avons dit dans un précédent chapitre, en plusieurs petits sentiers rudes et escarpés, taillés presque à pic dans les rocs et qui se réunissaient pour aboutir, en bas, là où étetit la sentinelle, au défilé de Connor, et en haut de la montagne aux ruines de la forteresse. Le paysan le savait sans doute, car il n'hésita pas, et s'il s'arrêta plusieurs fois dans le trajet, ce fut pour écouter si d'autres ne venaient pas derrière lui ou parce que, la montée étant rude, il était obligé de se retenir aux rocs, et que les pierres lui déchiraient les mains et lui blessaient les pieds. Un soupir plus profond accusait seul une douleur plus vive.
Au bout d'une demi-heure, il arriva aux ruines.
Un grand feu brûlait au milieu des écroulements de murailles, éclairant la solitude autour de lui ; aucun des Enfants d'Acier n'était là, mais sans doute ils ne tarderaient pas et on allait les voir grimper un à un, et surgir tout à coup comme des fantômes sur le plateau. Aussitôt que les signaux étaient aperçus de la plaine, ils se mettaient en route, et beaucoup accouraient montés sur des poneys, qu'ils abandonnaient, en attendant leur retour, au pied des rochers, dans les bruyères.
Le paysan n'entra pas dans le carré des ruines. On eût dit qu'il craignait d'être vu. Il se tint au dehors, à quelques pas de l'entrée formée dans la muraille, au-
près (Vune sorte de bastion, par une brèche étroite pouvi^it donner passage à trois hommes marchant de front, et par laquelle s'échappait une filtrée de lumière, éclairant le débouché des sentiers.
Ceux qui arrivaient étaient obligés de passer là et se trouvaient tout à coup, au sortir de l'ombre, en pleine clarté.
Il avisa un bloc de pierres entre lesquelles avaient poussé des broussailles maigres. Il se jeta derrière, se coucha, écarta les branchettes et, les yeux fixés sur le large chemin lumineux qui de la brèche, traversant la plate-forme, allait se perdre sur les entassements de rocs, ne bougea plus.
Tout à coup, autour de lui, l'obscurité de la montagne parut s'animer. Des ombres se soulevaient de terre et leurs longs manteaux les faisaient paraître plus grandes que nature. Il en venait de tous les côtés, chaque pierre semblait s'ouvrir pour les laisser passer. Aussitôt debout, elles entraient dans la forteresse silencieusement et se rangeaient devant le feu, et celles qui arrivaient ensuite prenaient place derrière celles qui étaient venues les premières. Sur l'estrade, un homme se tenait, son fusil entre les genoux, et, la tête baissée sur la poitrine, était plongé dans une profonde méditation... Et de neuf heures à minuit, il y eut ainsi des ombres qui surgirent de tous les coins de la montagne et s'engloutirent dans les murailles du château des Mac Doll. A minuit seulement elles furent plus rares; les feux venaient d'être éteints en haut des crêtes ; quelques minutes après, elles cessèrent complètement, et autour du paysan, toujours caché, de nouveau la solitude régna. ..
Celui-ci disait :
— Je suis sûr qu'il n'est pas entré... Je l'aurais reconnu à sa démarche... et si mes yeux s'étaient troublés, mon cœur m'eût averti... Non, il n'est pas avec
eux. . . il n'aura pas aperçu leurs signaux, ou bien il était trop loin pour arriver à temps... il ne viendra pas, il est sauvé... mon Dieu ! que vous êtes bon et que je vous remercie I . . .
Il écouta... Des voix arrivaient à la forteresse, confuses d'abord, comme si beaucoup de personnes eussent parlé ensemble, puis plus distinctes.
— Non, dit-il encore, se penchant pour mieux entendre, Robert n'est pas là... je reconnaîtrais sa voix tout de suite..,
Et il resta attentif, le corps à demi soulevé sur les bras, la tête émergeant des broussailles, avec le noir desquelles son masque se confondait.
Dans les ruines une tempête grondait, une tempête d'hommes altérés de vengeance, plus redoutable cent fois que tous les éléments déchaînés.
Mac Doll, sur Festrade, continuait d'être seul. Robert Traynor était absent. Et quand le factionnaire vint dire que les feux sur le Galtée étaient éteints, et que sans doute tous les Enfants d'Acier étaient là, Joe eut un grand soupir de soulagement.
— Allons, murmura-t-il, Lucie Breen a fait son devoir et la comtesse a eu le temps de prévenir Robert Traynor.
Il donna la parole à Ned Grimes, qui monta sur une pierre et formula son accusation.
— Moi, dit-il, je viens vous dire que l'un d'entre vous nous a trahis et qu'il se dispose à nous livrer tôt ou tard aux dragons de Donesdale.
Un silence de mort suivit ces paroles.
Au dehors, le paysan écoutait et entendait.
— Quel est le traître ? fit une voix.
— Robert Traynor.
— Qui l'accuse? Il faut que nous sachions si nous n'avons pas affaire à un imposteur! Qui êtes-vous? Démasquez-vous !
i88 LES NUITS ROUGES
— J'obéirai ! fit Tennemi de Robert.
Et il cassa d'un geste brusque les cordons qui retenaient son masque. Il y eut un murmure :
— Ned Grime I C'est Ned Grimes! !...
Personne ne Faimait, mais on savait qu'il était un
des plus ardents parmi les Enfants d'Acier ; on avait confiance en lui.
— Que s'est-il passé ? dit la même voix.
Ned Grimes raconta ce que nos lecteurs connaissent ; il fit l'histoire de ses premiers soupçons et il dit comment lui était venue la certitude.
— Afin que personne n'en doute, acheva-t-il, j'ai pris un témoin... je le somme de m'appuyer...
— Quel est ce témoin?
Mac Doll se leva et ôtant, lui aussi, son masque :
— Moi, Joe Mac Doll, votre chef. J'ai vu. Robert Traynor a trahi, je l'affirme ; Ned Grimes a dit la vérité. C'est à vous maintenant qu'il appartient de juger et de condamner un traître.
Et, remettant son masque, il s'assit.
Cinq cents voix éclatèrent furieuses :
— A mort ! à mort !
Et au dehors, le paysan qui entendait ces clameurs, tremblait de tous ses membres, se faisait petit derrière les broussailles et machinalement, les mains jointes, répétait avec anxiété :
— Mon Dieu, ayez pitié de lui.
Du côté de la forteresse, maintenant c'était un silence profond. On s'apprêtait à élire les jurés.
Et tout à coup, au bout de la plate-forme, le paysan crut distinguer le bruit que faisait un homme grimpant dans le sentier rocailleux. Il prêta l'oreille... son cœur ne battait plus... Oui, il ne s'était pas trompé... quelqu'un montait, en courant...
Et le paysan murmurait :
— Je me sens mourir. Si c'était lui! I...
Une ombre apparut, plus distincte à mesure qu'elle se rapprochait ; quand elle traversa la haie de lumière que projetait sur les rochers le foyer entretenu dans la forteresse, le paysan se leva brusquement et retint un cri d'angoise.
— Ah 1 c'est lui, c'est lui, c'est Robert 1
Et il se précipita pour l'empêcher d'entrer. Quelques pas séparaient le nouveau venu de la brèche de la muraille ; il marchait très vite ; une seconde de plus et il entrait... mais une main à laquelle le désespoir donnait des forces le saisit et le rejeta dans l'ombre.
— Robert! Robert c'est vous!
Étonné, l'autre ne répondit rien. Mais le paysan le reconnaissait bien cette fois, ne doutait plus.
— Robert, n'entrez pas, on sait que vous avez trahi vos frères ; les Enfants d'Acier sont réunis pour vous juger, je les ai entendus, ils veulent votre mort... N'entrez pas, ou vous êtes perdu I
Il allait répondre, mais n'en eut pas le temps. De l'intérieur des ruines, deux ou trois des Enfants d'Acier les avaient entendus, étaient sortis, le fusil armé, les avaient vus et s'approchaient. On les mettait en joue.
— Qui ôtes-vous ?
Robert Traynor, car c'était lui, s'approcha et, à voix basse, donna le mot d'ordre.
11 passa.
Et les fusils se dirigèrent vers le paysan.
— Qui ôtes-vous? Que voulez-vous?
Il hésita ; de grosses gouttes de sueur perlaient entre le bord de son masque et ses cheveux noirs, épais, fins comme ceux d'une femme.
Mais, hésiter, c'était la mort.
— La terre ! répondit-il.
— Notre terre verte 1...
Le paysan passa, recula devant la vive clarté qui tout à coup l'inonda au moment où il entrait dans les ruines et suivit là haute silhouette de Robert, qui se perdait au milieu de la foule.
Et, à cet instant, les cinq cents voix des Enfants d'Acier répétaient, haletantes, pleines de rage:
— A mort, le traître ! A mort ! à mort !
Ils avaient été obligés d'entrer, caries Enfants d'Acier auraient arraché leurs masques s'ils avaient hésité, même une seconde, à répondre au mot d'ordre ou s'ils avaient fait mine de regarder en arrière et de s'enfuir.
Une fois dans la forteresse, Traynor n'eut garde de se diriger vers l'estrade où il siégeait d'ordinaire, à côté de Joe Mac Doll.
C'eût été se livrer de gaieté de cœur.
Il se perdit dans la foule, ne s'occupant plus du paysan qui l'avait averti. Il s'éloigna du foyer dont les flammes, à chaque moment avivées, pouvaient le faire reconnaître, et à force de patience, de ruse, de sangfroid, il parvint aux derniers rangs des affiliés, près de la muraille, là où l'obscurité était profonde et où il se trouvait pour quelques instants en sûreté. 11 monta sur un amas de pierres moussues d'où il dominait, sans être vu, la foule des Enfants d'Acier grouillant dans les ténèbres.
Il observa et attendit.
Qu'était devenu le jeune paysan au dévouement duquel Robert allait peut-être devoir la vie?
Rejeté dans les ruines, il avait vu Traynor disparaître et s'était .précipité sur ses pas, comprenant, lui aussi, que s'il échappait aux regards des révoltés, au moins s'il ne tombait pas en pleine lumière, il ne serait pas inquiété, personne n'aurait de soupçons et ne voudrait soulever son masque.
Et puis, à tout prix, il lui fallait rejoindre Traynor, se mettre sous la protection de son bras.
Et il ne tremblait plus maintenant, la fièvre le soutenait et le poussait en avant.
Deux ou trois fois il vit devant lui Traynor, qui dépassait les révoltés de toute la tête. Il aurait presque pu le toucher, s'il avait étendu la main ; il aurait pu rappeler aussi, et il aurait été entendu à coup sûr; mais faire le geste d'arrêter Robert qui fuyait et manœuvrait pour se réfugier dans l'ombre protectrice de la muraille, c'était le désigner à la curiosité et peutêtre aux soupçons de ceux qui l'entouraient; l'appeler, c'était le livrer. Il continua donc de le suivre, silencieux et prudent. Deux fois il le perdit; à mesure que les ténèbres devenaient plus épaisses et que le jeune homme se rapprochait de l'extrémité du plateau, la poursuite devenait plus difficile, offrait surtout plus de dangers.
Il lui fallait franchir des groupes de révoltés, pressés les uns contre les autres, et il était obligé de rétrograder, quand des murmures s'élevaient contre celui qui voulait forcer les lignes. Tout à coup, Robert disparut. En même temps, une poussée violente faisait perdre au paysan le terrain gagné ; il essaya de se dissimuler de son mieux, se rapetissant derrière les hautes tailles et les larges manteaux des révoltés, mais une nouvelle poussée le ramena en avant et il se trouva, malgré ses efforts, en pleine lumière.
Alors il n'osa plus bouger, mais ses mains, sous soncarrick, tremblaient violemment; ses jambes réfusaient de le porter et, à deux ou trois reprises, il fit quelques pas, trébuchant et chancelant comme un homme ivre. Un groupe de misérables sordides, en guenilles, l'entoura avec des éclats de rire et des exclamations.
— Héî mon ami, mon bon garçon, il paraît qu'on a
in LES NUITS ROUGES
bu un peu trop de wiskey avant de venir?... Et il ne vous en reste pas une gorgée, mon âme, pour les frères qui vous entourent?
Il se dégagea, sans répondre, pendant que les uns continuaient de rire et que les autres le suivaient en le bousculant, en lui demandant du wiskey. Il se pelotonnait sur lui-môme, comme s'il eût craint que les yeux rouges de ces mendiants, de ces coupeurs de tourbe, de tous ces misérables affamés, ne pénétrassent sous son manteau. Mais ils ne suivaient pas longtemps la môme idée. Leur attention, à ce moment, était portée autre part. On tirait au sort pour former le jury qui allait juger Robert, et Mac Doll, de sa voix grave, faisait prêter aux Enfants d'Acier leur redoutable serment.
— Vous jurez d'obéirjà la sentence, sur votre vie, sur la vie de vos enfants, sur le salut de llrlande?
Et tous, dans un formidable cri sorti de cinq cents poitrines :
— Nous le jurons, sur notre vie, sur la vie de nos enfants, sur le salut de l'Irlande ! !...
Les plus vieux sortaient de la foule et allaient plonger la main dans le grand panier d'osier, et Joe Mac Doll dépliait le morceau de toile qu'ils retiraient et lisait le numéro sorti. Et les jurés, au fur et à mesure, prenaient place derrière lui.
Quand le tirage fut fini, Mac Doll demanda :
— Reconnaissez-vous Robert Traynor coupable de trahison?
Les douze jurés répondirent :
— Oui, Robert Traynor est coupable!
— Quelle peine a-t-il méritée?
— La mort!
— Comment devra-t-il mourir?
— Qu'il soit pendu, ou qu'une balle mette fin à ses jours, qu'on l'étoufîe dans la tourbière de Gloghan,
qu'il soit noyé dans la Suir, ou brûlé vif dans sa cabane, peu importe, pourvu que dans deux fois vingtquatre heures il ne soit plus vivant...
— Qui sera chargé de Texécution?
— Le sort en décidera. Que chacun vienne tirer un numéro devant notre chef; les deux Enfants qui auront ramené le numéro 17 et le numéro 13 seront ceux que Dieu a choisis pour punir un traître. Qu'il soit fait selon la volonté de votre jury, mes bons garçons, et que Dieu conduise la main des deux plus dignes d'entre vous!...
C'était le premier élu qui avait parlé au nom des jurés. Quand il fut assis, le tirage au sort commença. Les rangs défilèrent devant Mac Doll, qui dépliait toujours les morceaux de toile et les lisait. Un quart d'heure se passa. Le numéro 13 et le numéro 17 n'étaient pas encore sortis. Cette cérémonie se faisait silencieusement, avec beaucoup de régularité, sans désordre. Les longues files de misérables appuyés sur leurs shillelags ou leurs fusils, se suivaient incessantes devant Mac Doll.
Robert Traynor avait été obligé de marcher avec la foule qui se dirigeait vers l'estrade; autrement il eût été remarqué et soupçonné. Mais comme il était un des derniers, Tumbre Tenvironnait toujours et le sauvait; pourtant chaque minute le rapprochait d'un danger imminent, car lorsqu'il allait se trouver sous la lumière du foyer, il était impossible que Joe, que Ned Grimes, que ses amis ne le reconnussent pas, malgré son masque. Lui seul et 'Mac Doll, dans Farney, avaient cette grande tournure hautaine; lui seul, dans tout le domaine, était aussi bien mis. Joe, en le voyant, le laisserait passer peut-être, détournerait la tête et ne voudrait point le livrer; mais Ned Grimes veillait ; on voyait sa longue taille maigre et ses jambes grêles se profiler devant le foyer.
\U LES NUITS ROUGES
Evidemment, il soupçonnait Robert d'être dans la forteresse; il l'attendait, et de son œil gris et fauve, dans lequel le foyer jetait une lueur sanglante, il fouillait sous tous les masques.
Robert serra son shillelag.
— S'il me livre, se dit-il, c'est un homme mort... Il ne jouira pas de son triomphe...
Et toujours, pas à pas, suivant la foule qui se mouvait dans l'ombre, il avançait.
Près de lui, dans le silence profond, quelques exclamations s'élevèrent, entrecoupées d'éclats de rire. Tous penchèrent la tête.
Des voix disaient, goguenardant :
— Eh bien! mon jeune ami, vous ne bougez pas... il faut venir avec nous, mon bon garçon. Est-ce que le wiskey, que vous avez bu, vous casserait bras et jambes, ma pauvre âme...
Ces paroles s'adressaient au paysan.
Comme il restait immobile, épouvanté, les genoux s'entrechoquant, deux grosses mains s'appuyèrent sur ses épaules et violemment le jetèrent en avant; la foule l'engloutit, et l'emmena vers Mac Doll et Ned Grimes. Lui aussi allait tirer au sort... Il ne se sentait plus la force de se tenir debout... Heureusement pour lui, les révoltés se pressaient les uns contre les autres, et pour ainsi dire le portaient... Il se laissait aller, les mains moites de sueur, et priait.
A quelques pas derrière lui était Traynor. . .
A cet instant, Joe venait de faire un geste; les groupes s'arrêtèrent* Joe avait entre les mains un rouleau de toile qu'il montra, élevant le bras.
— Le numéro 13 vient d'être tiré, dit-il.
Il y eut un murmure subitement apaisé.
Le révolté que le sort avait désigné se tenait au pied de l'estrade, appuyé siv* son bâton. Il était encore plus miséralDle, plus sale et plus déguenillé que
ceux qui Tentouraient. Il n'avait pas de manteau et sa veste, percée de trous, pendait en loques lamentablement. Il attendait, le dos courbé, les mains jointes sur le bout de son shillelag.
— Montez près de moi! dit Joe.
Le misérable obéit et vint se placer près du chef.
— Enlevez votre masque, c'est notre loi! criait-on. Il obéit, et le masque tombé montra une vieille tête
ridée, à demi disparaissant sous une broussaille de barbe blanche, des yeux bordés de rouge et des lèvres détendues laissant voir une bouche vide de dents. Et de groupe en groupe un nom courut :
— C'est le mendiant Milès-le-Jaune...
On le connaissait dans le comté de Tipperary, dans les comtés de Cork, de Kilkenny et les comtés voisins. De tout temps il avait mendié, de tout temps il avait parcouru les villages des domaines, chantantde porte en porte. Jamais il n'avait eu, au dire des plus anciens, d'autre profession que celle-là! C'était un ardent, un fanatique de la bande mystérieuse, et comme il voyageait, comme il entendait beaucoup de choses, comn^e il espionnait, il rendait des services.
Des hourras l'accueillirent.
— Que Dieu aide Milès-le-Jaune ! Que Dieu guide son œil ou donne de la force à son bras !
Puis le défilé recommença.
Traynor, le regard arrêté sur Ned Grimes, serrait de plus en plus son shillelag^ et le petit paysan à l'allure mystérieuse tremblait d'épouvante de plus en plus...
Celui-ci, tout à coup, se trouva dans le rayon de lumière projeté par le foyer. Instinctivement, bien que tout effort fût inutile, il essaya de reculer. Mais autour de lui des cris s'élevaient.
— Ailons, allons, mon bon garçon, il ne faut plus boire autant de wiskey une autre fois.
Et des mains brutales le poussaient.
Quand il passa devant Ned Grimes, celui-ci avança la tête. Malgré le masque du paysan et le haut collet de son carrick, on distinguait un front très pur, un menton, un cou d*une blancheur laiteuse, aux lignes adoucies, et la main qui s'avança hors du manteau pour se plonger rapidement dans le panier d'osier était une main de femme, aux doigts fuselés, aux ongles roses, délicate, avec des tons de cire.
Le rouleau de toile fut remis à Mac Doll.
Celui-ci le déplia, le montra aux Enfants d'Acier en l'élevant au-dessus de sa tête et dit :
— Le numéro 17 vient d'être tiré 1 !...
Les regards se concentrèrent sur le paysan. Puis, comme le tirage au sort devenait inutile, puisque les deux exécuteurs étaient nommés, les Enfants d'Acier reculèrent derrière le foyer... f
Cette fois, Traynor était au premier rang...
— Montez près de Milès-le-Jaune, dit Mac Doll, et comme lui démasquez votre visage, afin que nous sachions qui vous êtes... C'est la loi!!...
Toutes les têtes se penchèrent avidement, tous les cous se tendirent...
Ned Grimes aviva le feu...
Mais le paysan n'obéissait pas ; il restait anéanti ; une horrible peur le clouait sur le sol, sans bouger. Les autres attendaient, curieux de savoir quel était celui qui, avec Milès-le-Jaune, allait être chargé de tuer Robert Traynor.
Et le paysan murmurait :
— Non, je ne veux pas... je ne veux pas... ohl mon Dieu! personne ne viendra-t-il àmon secours.
Mac Doll répéta pour la seconde fois :
— Frère, il faut vous démasquer... comme Milès-lo- Jaune, nous avons besoin de vous connaître...
Alors, comme il hésitait toujours, comme il n'avait
pas l'air d'avoir entendu, Miles lui mit une] main sur répaule et de l'autre lui arracha brusquement son masque.
Il y eut un silence si profond à ce moment-là, qu'on eût dit que la forteresse était déserte, qu'on n'eût jamais deviné que cinq cents cœurs d'homme battaient là, à l'unisson d'une même joie cruelle et d'un même désir de vengeance.
Et ce silence fut déchiré par un grand cri :
— La comtesse Héléna!...
Car c'était elle qui, pour sauver Robert, pour le prévenir à temps, avait tenté cette périlleuse entreprise de venir au milieu des Enfants d'Acier. Elle connaissait leurs habitudes, Robert les lui avait maintes fois racontées; elle savait par lui où était l'endroit secret de leurs réunions, leur mystérieux mot d'ordre, leurs cérémonies bizarres dans leur sauvage régularité. Elle n'eut pas de peine, au château, à trouver des vêtements de paysan irlandais, et ce fut ainsi qu'elle s'aventura, seule, au milieu de la nuit, se guidant sur les trois crêtes illuminées de la montagne.
Quand Milès-le-Jaune lui découvrit le visage, elle se contenta de baisser la tête.
Toute son énergie et son sang-froid avaient brusquement disparu.
Elle était résignée à mourir.
Son épouvante était si grande, depuis qu'elle était là, perdue au milieu de ces misérables dont les yeux luisaient de haine, qu'elle acceptait la mort comme un soulagement.
Le geste de Miles avait fait tomber son chapeau et dénoué ses cheveux, qui se déroulèrent en longues tresses sur ses épaules.
Il y eut un indescriptible et effroyable tumulte.
Des cris éclataient où il y avait autant de frayeur que de rage, car ils voyaient leur secret entre les mains
de la comtesse et, comme ils ne pouvaient soupçonner le motif qui avait amené la jeune femme au milieu d'eux, comme ils pensaient que c'était dans le seul but de les livrer aux dragons, il y eut un moment de panique, au souvenir du danger auquel un hasard les faisait échapper.
Mais Traynor avait reconnu Héléna. Une seconde son désespoir fut tel qu'il paralysa ses forces. Il resta anéanti, les yeux grands ouverts, et tout son sang, se retirant des veines, avait afflué vers le cœur. Heureusement, cette défaillance dura peu. Il comprit que s'il hésitait, s'il refléchissait au moyen de sauver Héléna, c'était la perdre à jamais, la jeter à une mort atroce. Ce qu'il fallait, c'était, profitant de cette panique des Enfants d'Acier, se faire jour au milieu d'eux, à coups de shillelag, et avec la comtesse gagner la brèche des ruines, s'il était possible.
Il se précipita en avant. Son mouvement fut si brusque, si inattendu, que des révoltés furent bousculés et roulèrent sur le sol.
D'un coup de pied il éparpilla les tisons du feu, et les flammes atteignirent les premiers rangs, qui reculèrent en se garant, en même temps que l'obscurité se faisait plus profonde autour d'eux.
Ned, reconnaissant Traynor, s'était élancé au devant de lui; il y eut une lutte de quelques instants; les deux shillelags sifflaient dans l'air et tous les coups étaient parés ; mais bientôt il y eut un profond soupir et Ned Grimes tomba comme une masse, le crâne ouvert.
Héléna, sur l'estrade, s'était affaissée, à demi morte d'épouvante.
Milès-le-Jaune lui tenait les deux mains, agenouillé auprès d'elle, pour Fempôcher de s'enfuir. Traynor le prit par la taille et essaya de l'enlever; mais le vieux mendiant était robuste et résistait. Comprenant qu'il
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avait affaire à un ennemi, il se relevait et se défendait avec son bâton. En même temps, les Enfants d'Acier, ivres de rage, revenaient vers l'estrade et une immense clameur emplissait les ruines de la forteresse.
— A moi, Joe! murmura Robert.
Miles se défendait toujours. Moins vigoureux que Traynor, mais aussi adroit, il parait tous ses coups. Le moment était critique. Quelques-uns jetaient sur les dernières flammèches du foyer, des branchettes de bois mort et le feu, se ravivant, allait désigner Robert à la vengeance des Enfants d'Acier. Et Miles, en parant, venait de casser le bâton du paysan, qui se trouvait sans défense.
Mac Doll, debout, suivait dans l'obscurité les péripéties de la lutte.
Il avait reconnu Robert, et il hésitait entre les lois cruelles de l'association dont il était le chef et son ardente amitié pour le jeune homme. De tout temps Robert et lui s'étaient considérés comme deux frères ; leurs pensées, leur haine, leurs affections' avaient été communes; il ne pouvait le laisser ainsi livré à une mort certaine. Il attendit, confiant dans la force et l'adresse du robuste garçon, le protégeant de son silence, alors qu'assistant de près à la lutte il aurait pu le livrer d'un mot. Mais lorsqu'il vit Traynor désarmé, il eut un serrement de cœur et, d'un mouvement irréfléchi, se jeta entre lui et Miles, non pour les séparer, mais pour prendre sa place dans la lutte, se substituer à Robert, lui donner le temps de se sauver avec Héléna.
Et pendant que son shillelag ripostait à tous les coups portés par Miles, Mac Doll avait le temps de dire à 9on ami :
— Allez-vous en, n'hésitez pas ou vous êtes perdus tous les deux!...
Traynor,comprenant d'où lui venait ce secours inattendu :
— Joe, merci, toute ma vie vous appartient.
Milès-le-Jaune attaquait avec fureur. Mac Doll,
froid, évita un furieux coup et, d'un revers de bâton, lui cassa les deux brasi...
Miles chancela et s'abattit avec un cri horrible.
— A moi! à moi! cria-t-il...
Les Enfants d'Acier se précipitaient ; le feu projetait de nouvelles flammes ; on aperçut Ned Grimes râlant et se tordant sur le sol; Milès-le-Jaune gémissant et appelant au secours ; Joe Mac Doll, assis sur l'estrade, immobile, comme indifférent à tout ce drame, mais le cœur battant à rompre sa poitrine; puis un homme de haute taille, masqué, portant la comtesse en travers sur son épaule et qui, d'un prodigieux bond, faisait reculer la bande hurlante et disparaissait dans l'obscurité. Tous se jetèrent sur lui ; deux éclairs sillonnèrent les ténèbres*; deux coups de pistolet retentirent, suivis de deux cris ; deux hommes roulèrent sous les pieds de la foule ; il y eut un moment d'épouvante ; Robert en profita, il escalada un monceau de ruines, redescendit de l'autre côté sans être vu et longea les ruines qui surplombaient Tabîme, au-dessus delaSuir.
D marchait sur un rebord en saillie des rochers, ayant à peine de quoi mettre les pieds; il se retenait d'une main à la muraille; la comtesse, évanouie, se laissait aller sur son épaule ; il arriva ainsi jusqu'à un coude brusque, au delà duquel il était impossible de s'avancer sans être précipité d'une hauteur de sept ou huit cents mètres dans la Suir. Il s'arrêta.
Héléna revenait à elle. Il la prit dans ses bras, la soutenant pour l'empêcher de tomber.
Elle ouvrit les yeux, mais, dans l'obscurité qui l'entourait, elle ne pouvait ni reconnaître Robert ni distinguer l'endroit périlleux où elle se trouvait.
— OÙ suis-je? murmura-t-elle.
Et se sentant retenue par deux bras d'homme, elle eut une épouvante, frissonna et chercha à se dégager. ^
— Héléna, ne craignez rien, c'est moi, Robert!
Et, comme, ne comprenant pas tout de suite, elle le repoussait :
— Prenez garde, dit Traynor, nous sommes audessus d'un abîme; le moindre mouvement peut nous y faire rouler.
— C'est vous, Robert? Vous êtes hors de danger? Ah! quelle épouvantable nuit!...
Sa présence d'esprit lui revenait, mais son regard, en se portant autour d'elle, rencontra d'un côté la muraille contre laquelle ils étaient adossés et, en face, le noir de l'espace.
Au-dessus d'eux brillaient les étoiles dans le ciel bleu, sans nuages. Et c'était partout une obscurité insondable... un trou béant qui s'ouvrait... dans lequel une pierre se détachant sous leurs pieds pouvait les précipiter. Elle devina et, saisie de terreur, n'osa plus dire un mot. Seulement, ses deux bras se serrèrent convulsivement autour de Robert,'enveloppant sa taille avec une étreinte passionnée...
La situation était critique...
S'ils étaient découverts, il n'était pas possible de songer à résister... Robert n'avait plus d'arme, son shillelag était brisé et il avait jeté ses pistolets, après les avoir déchargés contre ceux qui le poursuivaient... Du reste, à quoi lui eussent servi son shillelag et ses pistolets?...
Le salut dépendait donc d'un hasard.
Leur position était si épouvantable, si périlleuse, qu'il ne pouvait venir à l'esprit d'aucun des Enfants d'Acier qu'ils s'y fussent réfugiés.
Les plus hardis chercheurs d'aigles noirs n'auraient
osé se hasarder là; c'eût été courir aune mort certaine... C'était miracle que tous deux fussent vivants encore et n'eussent point roulé dans l'abîme. Les Enfants d'Acier, dont les clameurs menaçantes arrivaient jusqu'à leurs oreilles, couraient dans la forteresse sur les traces des fugitifs, mais ne songeaient pas à escalader les murailles et à projeter sur les rochers la lumière de leurs torches. Et les cris s'apaisaient ou devenaient plus distincts, selon que les bandes s'approchaient ou s'éloignaient d'eux.
Héléna ne vivait plus.
Robert lui-même n'osait prononcer une parole, craignant, non pour lui, mais pour elle.
Tout à coup, il prêta l'oreille, se penchant au-dessus de l'abîme, au risque de tomber.
De la plaine montait le bruit du galop d'une troupe de cavaliers sur la lande pierreuse, au bas de la montagne... Si faible que fût le bruit, à cette hauteur, Robert ne s'y trompa point.
— Ce sont les dragons de Donesdale !
— Nous sommes sauvés, dit Héléna, ne songeant pas, dans le premier moment, comment elle pourrait, si elle était surprise, expliquer sa présence aux Galtée, heureuse d'échapper aux Enfants d'Acier.
Mais, à ce même moment, des torches apparaissaient sur la crête delà muraille, des ombres se penchaient au-dessus d'eux, des cris de joie féroce montraient qu'ils étaient découverts et Robert murmurait :
— Nous sommes perdus ! . . .
Us étaient découverts. Les torches qu'on agitait, et qui rendaient plus épaisses et plus épouvantables audessous d'eux les ténèbres de l'abîme au bord duquel ils s'étaient réfugiés, les éclairaient, blottis contre la muraille.
Des cris d'une joie sauvage éclatèrent.
Traynor pressa plus étroitement la comtesse entre ses bras, essayant de lui faire un rempart de son corps.
Mais en se sentant aupji'ès du jeune homme, malgré les menaces de mort qu elle entendait, Héléna reprenait des forces. Sa présence d'esprit lui revenait. Le danger ne Tépouvantait plus.
Et elle murmurait à Foreille de son amant :
— Je suis heureuse de mourir avec vous, Robert! Des canons de fusil, entre les pierres recouvertes
d'herbes, se dirigeaient vers eux ; deux blocs de rocher détachés des vieux murs roulèrent devant leurs têtes ; Héléna, comprenant que son dernier moment était venu, fermait déjà les yeux, tandis que Robert, pâle, les dents serrées, cherchait encore le moyen de se défendre et de mourir en se vengeant, en entraînant avec lui les misérables dans les mystérieuses et terribles profondeurs de l'espace .
Mais tout à coup les fusils se relevèrent, les torches s'éteignirent, les Enfants d'Acier quittèrentla muraille, le silence se fit autour des deux fugitifs.
Robert essayait de percer l'obscurité pour deviner ce qui se passait, mais n'y arrivait pas.
Et comme il savait que les révoltés n'abandonnaient pas facilement leur proie, il craignait qu'ils ne leur préparassent une fin plus terrible encore que celle qu'ils attendaient.
Un grand silence avait succédé aux clameurs, mais les Enfants d'Acier n'avaient pas quitté les ruines, car de temps à autre ce silence était coupé d'exclamations, . On eût dit qu'ils écoutaient parler quelqu'un et qu'une certaine incertitude se manifestait.
— Ils ont vu les dragons! dit la comtesse.
— Peut-être 1
— Je vous le disais, Robert, nous sommes sauvés.
— Non, car nous tombons d'un danger dans un
autre... N'êtes-vous pas perdue si les soldats vous trouvent dans la montagne ?
Elle frissonna.
— Oui, (iit-elle, il faut que je rentre au château, à tout prix... Que faire?
— Ayons confiance, Héléna... Je ne sais si les dragons connaissent la retraite des Enfants d'Acier; à moins d'avoir été trahis par Tun d'entre eux, ceux-cr n'ont rien à craindre et les dragons peuvent courir longtemps tous les sentiers, avant de venir à la forteresse.
— Mais s'il y a trahison ?.
— En ce cas, il faut une demi-heure aux dragons, qui auront laissé leurs chevaux au bas de la montagne, pour nous entourer et si les Enfants d'Acier, à l'abri des balles derrière les rochers et les remparts, refusent de sortir, je ne pense pas que les soldats donnent l'assaut, car ils y laisseraient beaucoup des leurs.
— Que feront-ils ? Ils enverront chercher du renfort à Tipperary, à Cashel ?
— Oui, mais le renfort arrivé ne les décidera pas à subir des pertes inutiles, lorsqu'il leur est si aisé de réduire les Enfants d'Acier...
— Comment ?
— Par la famine.
Elle eut un cri d'horreur.
— Ohl Robert, cette mort lente, cette mort atroce, cette mort qui dure des jours, où d'heure en heure on se sent mourir... je n'en veux pas... Robert... tuezmoi tout de suite... mourons ensemble, en nous précipitant... j'ai entendu dire qu'en tombant d'une aussi grande hauteur on n'avait pas le temps de souffrir... l'étourdissement vous saisit... Ah! Robert... mourir de faim, c'est horrible 1
— Toute espérance n'est pas perdue, Héléna....
— Hélas I je ne vois partout que des dangers affreux.
. — Si les Enfants d'Acmr prennent la résolution d'attendre les soldats... à moins que Dieu ne nous vienne en aide et fasse un miracle pour nous sauver, nous sommes perdus.
— Eh bien?
— Mais s'ils abandonnent la forteresse, ils auront le temps de fuir dans les Galtée et, par de longs détours, de regagner leurs villages. Tous les sentiers ne sont pas connus des dragons et les montagnards, même les plus vieux et les plus courbés, ont l'allure plus rapide, à travers les pierres et les rochers, que les soldats saxons.
— Que Dieu vous entende... Mais nous abandonneront-ils ainsi, laissant inachevée leur vengeance?,..
Robert ne répondit rien.
Il ne l'espérait pas.
Que se passait-il dans Tintérieur de la forteresse, pendant qu'Héléna et Robert attendaient avec résignation une mort qui leur paraissait inévitable?...
Au moment où cinq ou six des Enfants d'Acier, grimpant sur la muraille, venaient de découvrir Traynor et la comtesse, la voix grave de Joe Mac Doll, dominant le tumulte, disait :
— Que mes frères se réunissent autour de moi !... Il y eut chez les révoltés une certaine hésitation
avant d'obéir... ils craignaient que Robert, dont ils connaissaient la ruse et la vigueur, ne réussît à leur échapper; mais un coup d'œil sur la position des fugitifs les rassura... le moindre mouvement les jetait à une mort certaine. Toute tentative de fuite était impossible.
Ils descendirent.
Le feu avait été allumé. Dans un coin, Ned Grimes, qui revenait à lui, et Milès-le-Jaune, tous deux éten-
dus côte à côte, se tordaient dans des convulsions. L'un avait les deux bras cassés, Tautre, lecrâne fendu. Joe," sur l'estrade, restait pensif. En bas, à demi dissimulée dans l'ombre d'un quartier de roc, une femme était à genoux ou plutôt couchée sur le sol, la poitrine haletante, les cheveux en désordre, le visage défait.
Les misérables l'aperçurent... et vingt fusils se dirigèrent contre sa poitrine...
Mais, les yeux fermés, elle n'y prenait pas garde...
Et toute la bande, furieuse, hurlait :
— Nous sommes trahis I nous sommes trahis î Les femmes n'étaient pas reçues parmi les Enfants
d'Acier et ne partageaient pas leurs secrets.
Cette femme, c'était Lucie Breen...
Elle venait d'entrer en courant, comme affolée, les mains ensanglantées par les rocs aigus, les vêtements déchirés, les pieds nus...
Elle avait passé comme une ombre à travers les Enfants d'Acier sur la piste de Robert... Le feu n'était point rallumé à ce moment et les ténèbres l'avaient protégée.
Elle se précipita, criant :
— Joe, Joe, Joe Mac DoU I à moi! I
Et Joe Pavait entendue, était venu la chercher à tâtons, dans l'ombre, se dirigeant là d'où venait la voix.
— Mon Dieu, c'est vous Lucie Breen, dit-il.
Et il tremblait.
— C'est moi, Joe, je me sens mourir, protégezmoil...
— Que venez-vous faire ici, malheureuse?...
— Sauver Traynor... Et vous m'y aiderez...
— Vous allez le perdre... et vous vous perdrez en même temps... Sortez... Lucie... sortez vite, avant que les Enfants d'Acier vous aperçoivent et vous reconnaissent... Sortez... Lucie... fuyez... les Enfants
L^ÂRMÉE DES MISÉRABLES 207
d'Acier ne vous pardonneraient pas d'avoir violé leur secret... ils vous tueraient sans pitié, et moi-même je ne saurais vous défendre...
— Eh ! si je meurs, que ce soit avec Robert... Joe eut un geste douloureux.
— Avec Robert et la comtesse Héléna... la mort vous réunirait tous les trois, Lucie Breen...
— La comtesse est ici !
— Elle a été reconnue... Robert s'est lui-même trahi en voulant la sauver... En ce moment les Enfants d'Acier les cherchent... et... écoutez... Lucie, ces cris qui viennent de la muraille et qui m'annoncent qu*on les a découverts...
— C'est horrible... Robert va mourir... la comtesse, ici!...
— Je ne puis rien faire de plus pour eux que ce que j'ai fait, Lucie Breen, mais je ne veux pas qu'il y ait une troisième mort ajoutée à la mort d'Héléna et de Robert... Fuyez, Lucie... au nom de votre père!...
— Non, je reste... je veux parler aux Enfants d'Acier.
— Que leur direz-vous?... La colère les aveugle et ils resteront sourds à vos supplications !...
— Je ne les supplierai pas... je viens pour leur permettre de choisir, entre leur mort, à eux, ou la vie sauve pour Robert...
— Lucie Breen, la douleur vous égare, vous rend folle!
— Non... Joe... j'ai ma présence d'esprit...
— Une dernière fois, Lucie, fuyez!
— Non!
C'est à ce moment que MacDoU, devinant le danger que courait Robert, venait d'appeler autour de lui les Enfants d'Acier. C'était autant de répit pour Traynor et pour la comtesse. Lucie Breen s'était laissée tomber
au pied de Testrade, à demi morte d'épuisement, et les révoltés, Tapercevant, la mettaient enjoué.
Elle avait les yeux fermés... le cri de rage des misérables ne Teffraya point... elle ouvrit les yeux, se leva et, tranquillement, fit quelques pas de leur côté, la poitrine contre les canons des fusils...
Ceux qui étaient des environs ne la connaissaient pas, mais les paysans de Parney murmurèrent :
— C'est Lucie, la fille du fermier de Breen.
Un geste de Mac DoU fit abaisser les fusils, mais le cercle des guenilles se resserra autour d'elle, plus étroitement.
Elle n'y prit garde.
Elle se remettait de sa course, redevenue plus calme, et ses grands yeux recouvraient leur limpidité. Elle ne les bravait pas. Mais nulle crainte ne lui faisait battre le cœur. Les deux bras pendants, la tête un peu inclinée sur son châle rouge dénoué, qui laissait voir la naisfance de la gorge, elle les regardait tour à tour, comme si elle eût voulu mettre un nom sur tous ces visages que le masque noir lui dérobait.
Joe Mac DoU éleva la voix.
— Lucie Breen, vous avez violé notre secret ; vous n'ignorez pas le châtiment qui vous attend...
— Je sais que vous n'avez pas de pitié.
— Qu'ôtes-vous venue faire au milieu de nous ?
— Je serai franche. Je sais que Robert Traynor vous a trahis et que vous devez le juger cette nuit. Je sais qu'il s'agit pour lui de la mort...
— C'est vrai.
— Depuis longtemps j'avais surpris vos rendez-vous dans la forteresse des Mac Doll, et je sais aussi que les trois feux sur le Galtée sont les signaux qui vous appellent à ces réunions. Personne ne me l'a dit. 11 ne faut accuser personne. Votre secret, je l'ai deviné.
Il eut un sourd grondement parmi les révoltés. Si
L*ARMËE DES MISÉRABLES 209
leur secret était connu de la comtesse et de Lucie Breen, il pouvait également Têtrede bien d'autres. Ils étaient donc en péril, et il n'existait plus de sécurité pour eux.
— Au fait, Lucie Breen, le temps presse, au fait ! crièrent des voix rudes.
Et le cercle se resserra encore, touchant presque la jeune fille, que maintenant le plus court des shillelags pouvait atteindre.
— Vous avez condamné Robert, ditrelle... vous voulez sa vie et celle de la comtesse...
— Oui, oui I...
— La comtesse, je vous Tabandonne... ma haine pour elle est plus forte encore que la vôtre... Mais Robert, je veux que vous preniez rengagement, tous, ici, devant Joe Mac Doll, que pas un cheveu ne tombera de sa tête... et que vous le défendrez au besoin si sa vie est en péril...
Des rires se confondant avec des cris de colère interrompirent cet étrange début.
Lucie Breen n'en fut pas effrayée. Elle continua :
— Je puis vous sauver la vie, mais je puis vous faire périr tous, selon mon caprice... Je sais à quels dangers je m'expose en venant vous trouver, et je n'ai point voulu partir, sans être sûre que vous hésiteriez avant de me punir...
L'assurance, le dédain môme avec lesquels parlait la jeune fille en imposa aux plus farouches.
Quelques-uns se regardaient avec inquiétude.
— Expliquez-vous, Lucie Breen, fit Mac Doll, surpris lui-même du courage qu'elle montrait.
— Je ne le puis davantage...
— Que demandez-vous donc ?
— Ne l'ai-je pas dit ? Est-ce que je ne me suis pas exprimé clairement? Je veux la vie sauve pour Robert Traynor... Vous ferez plus tard de la comtesse ce qui
VOUS semblera bon.., Vous ne me trouverez jamais entre elle et vous... Traynor libre... entendez-vous... ou bien il y va de votre vie, à vous autres...
— Est-ce vous seule qui nous menacez, Lucie Breen, ou bien connaissez-vous un danger dont seule vous pouvez nous avertir?...
— Oui. . . vous êtes en péril de mort ! . . .
Les Enfants d'Acier se taisaient. Une crainte vague envahissait les plus courageux. De quel mystérieux péril voulait parler Lucie Breen? Ils ne savaient.
— L'heure presse, dit la jeune fille... Vous le comprenez comme moi... Je ne dirai rien avant d'avoir votre parole... je ne dirai rien avant que Mac DoU, votre chef, ait pris pour vous l'engagement de respecter Robert I...
— Mais si le danger dont vous nous menacez n'existe que dans votre esprit, Lucie Breen?
— Vous en serez les seuls juges !
— C'est bien...
Mac DoU se leva, fit un geste pour apaiser les murnyires et, s'adressant à la bande houleuse :
— Vous avez entendu la fille du fermier Breen ?
— Oui !
— Voulez-vous prendre l'engagement qu'elle exige?...
Un silence suivit. Puis quelques voix timides :
— Nous le voulons, mais qu'elle parle I
— Est-ce votre opinion à tous, mes bons garçons? L'adhésion d'un certain nombre, comme il arrive
presque toujours, avait entraîné les autres.
— Puis-je accepter au nom des Enfants d'Acier? fit Mac DoU... Le puis-je sans craindre d'être parjure ?
— Vous le pouvez, Joe Mac DoU I
Alors le paysan, se tournant vers Lucie Breen :
— Robert Traynor aura la vie sauve s'il est vrai
L'ARMÉE DES MISÉRABLES m
qu'un danger nous menace et que votre dévouement nous Tait fait éviter.
La jeune fille eut un mouvement de joie ; ses yeux semblaient sourire.
— Hâtez-vous, dit-elle, quittez la forteresse... fuyez parles sentiers les plus secrets des Galtée... votre retraite est connue... les dragons de Donesdale cernent en ce moment la montagne...
— Sur votre salut, Lucie Breen, dites-vous vrai?
— Je le jure î
Les misérables s'étaient précipités, en désordre, vers P'entrée de la forteresse, oubliant Robert, la comtesse et Lucie Breen... Le feu était éteint.., Tobscurité régnait... les ruines étaient presque vides ; des ombres silencieusement, s'abîmaient derrière les rochers... comme si le sol s'était ouvert sous leurs pas pour les engloutir.
Joe Mac Doll seul était resté...
— Et vous, Joe, dit Lucie, qu'attendez-vous?
— Depuis quelque temps, fit 1q paysan, j'ai manqué à la foi jurée, à tous mes serments; je n'avais jamais cru qu'unjour viendrait où il me faudrait choisir entre nos lois et Tamitié que j'ai pour Robert, l'amour profond que j'ai pour vous... Aujourd'hui, la mesure est comble, Lucie Breen, je ne veux plus revoir Pamey, je ne veux plus revoir les Enfants d'Acier...
Il parlait à voix basse, la tôLe sur la poitrine.
— Quel est votre projet, Mac Doll ?...
— Puisque les dragons doivent venir... je les attendrai et ne me défendrai pas.
— Mais c'est de la folie, Joe ; pensez donc au sort qu'ils vous réservent... s'ils ne vous tuent point, ils vous feront prisonnier... ils vous emmèneront à Tipperary, àCashel, et vous serez pendu...
— Je le sais.
— Joe, à qui votre mort serait-elle utile?...
— A moj, Lucie, car je vivrais en me souvenant que je n'ai pas fait mon devoir...
— Joe, réfléchissez... si les dragons vous saisissent, j'en mourrai de honte, car c'est moi qui les ai amenés.
— Vous, vous, Lucie I
— C'est moi Joe... c'est moi... Je suis allée trouver le lieutenant Thornton et je lui ai dit que les Enfants d'Acier se réunissaient dans la montagne, et que d'un seul coup, s'il était adroit et prudent, il pouvait en finir avec eux.
— Malheureuse I
— Ah ! je voulais sauver Robert...
— Et en le sauvant, vous m'avez condamné !
— Non, Joe, je vous en prie, ne me laissez pas ce remords^Est-ce que je pourrais vivre avec un aussi atroce souvenir? Est-ce que votre mort, je ne me la reprocherais pas comme un crime ? Ah ! Joe, ne soyez pas aussi cruel I
— C'est vous, Lucie, qui l'aurez voulu ! Vous vous consolerez vite, puisque vous ne m'aimez pas !
— Joe, que vous me faites souffrir... Partez, mon ami, je vous en conjure, au nom de l'amour que vous avez pour moi... Partez, Joe, si vous m'aimez !
— Hélas ! en doutez-vous?
— Fuyez, Joe, ne tardez pas une minute de plus... une minute peut vous perdre...
— Je resterai, Lucie, je le veux!...
Eperdue, la jeune fille courait dans les ruines comme une folle, Joe, grave, désespéré, restait assis sur l'estrade; il avait jeté loin de lui son shillelag et son fusil, afin de mieux résister à l'envie de s'en servir, lorsque les dragons arriveraient...
— Ah I je vous sauverai malgré vous, Joe ! dit-elle. Et elle se précipita dans les sentiers qui descendaient vers le défilé de Gonnor. Elle courait, insensi-
ble AUX douleurs aiguës qui lui traversaient les pieds, aux roches qui coupaient ses mains, déchiraient ses bras.
Le Galtée était désert. Les Enfants d'Acier avaient disparu. Elle arriva au bas des rochers. Là, les dragons, descendus de leurs chevaux, veillaient, la carabine au poing, l'oreille aux écoutes, Toeil au guet.
A son premier pas hors du défilé, sur la lande, on l'entoura ; mais elle n'en parut pas épouvantée.
— Conduisez-moi auprès de votre lieutenant, ditelle, il faut que je lui parle.
Les dragons hésitaient ; un sous-ofRcier fut appelé, s'approcha et, à la lueur d'une torche, reconnut la jeune fille.
— C'est Lucie Breen, dit-il, nous l'attendions ; faites ce qu'elle vous dit...
Les dragons obéirent.
Quand Lucie fut en présence de Thornton :
— Je vous ai dit que je vous livrerais les Enfants d'Acier cette nuit, dit-elle, après minuit...
— Oui, et mes hommes commencent à s'impatienter, fit TofQcier d'une voix rude... Où sont les révoltés?
— Nous sommes arrivés trop tard. H n'y en a plus un seul dans la montagne. Ils auront appris sans doute par leurs espions que vous aviez quitté Donesdale et ils ont eu peur...
— Vous mentez, Lucie Breen... je vous garde !... Demain, à Tipperary, vous répondrez peut-être plus franchement aux juges qui vous interrogeront...
— Vous êtes le maître... Réfléchissez pourtant que rien ne m'obligeait à vous livrer les Enfants d'Acier... et qu'il m'était facile, il n'y a qu'un instant, de regagner Famey sans tomber au milieu de ves factionnaires... Quel intérêt aurais-je à vous tromper?... Ne suis-je pas venue à vous démon propre mouvement?
Et lorsque, soupçonnant une trahison, vous m'en avez demandé les causes, que vous ai-je répondu?
— Que la vengeance seule vous faisait agir.
— C'est la vérité, et cette vengeance m'échappe. Du reste, dit Lucie Breen, jouant l'indifférence, je vous avait promis de vous conduire au rendez-vous des affiliés... je ne veux pas manquer à ma promesse... Si vous n'avez pas foi dans mes paroles, dirigez vos hommes sur les ruines de Mac Doll... C'est là que les Enfant se réunissent.. .
Le lieutenant, soupçonneux, la regarda, cherchant à deviner ce qu'elle pensait.
Il fronçait le sourcil,
— Mes hommes garderont la montagne jusqu'au jour, dit-il; vous êtes, en attendant, notre prisonnière...
Sa joie fut si vive que ses yeux brillèrent et qu'elle ne put retenir un soupir de soulagement. Son cœur se gonflait, et une rougeur brûlantô colorait ses joues.
Elle pensait :
— Robert et Joe n'ont plus rien à craindre I Mais Thornton l'avait devinée. 11 ajouta :
— Je vais monter avec un détachement jusqu'à la forteresse... Vous m'accompagnerez... vous me montrerez lechemin... Si vous m'avez menti, Lucie Breen, vous serez pendue !
Elle frissonna... puis se remit tout de suite:
— Oh ! se-dit-eUe, je leur donnerai le temps de s'enfuir!
Une heure s'était écoulée depuis que l'arrivée de Lucie Breen avait sauvé Robert ; Joe Mac Doll, sur l'estrade, attendait toujours, décidé à se livrer si les dragons de Donesdale survenaient. Il attendit vainement et, lassé, monta sur les ruines et cria au hasard, ne sachant pas si Traynor était encore vivant :
— Robert, vous êtes libre, hâtez-vous de partir !
Il écouta.
— Merci, Joe, encore une fois, merci, mon bon Joe! fit une voix émue auprès de lui...
Traynor, emportant la comtesse, venait de recommencer le périlleux trajet qu'il avait fait quelques heures auparavant, au risque de rouler dans l'espace... Mais le silence dans lequel la forteresse était soudainement plongée lui avait rendu Tespoir. Il soupçonnait un événement inattendu qui leur laissait du répit.
— Evidemment, se disait-il, les Enfants d'Acier ont été prévenus que les soldats les cernaient; ils ont fui, ne se souvenant plus de nous I...
Il parvint, sans faux pas, à l'écroulement de muraille par où il était entré. C'est de là qu'il répondit à Mac DoU, quand celui-ci l'appela.
— Vous voici hors de danger, je suis content, Robert, dit Joe ; c'est Lucie Breen qui vous a sauvé I...
— Lucie ! fit la comtesse...
— Mais, je le répète, hâtez-vous, car les moments sont précieux et l'aurore ne peut tarder à paraître...
Et, au moment où Traynor allait se jeter dans ses bras, il s'esquiva rapidement, gagna les sentiers et disparut.
Alors Robert, soulevant Héléna, dont les pieds étaient meurtris, s'engagea lui-môme entre les rocs.
Il était temps, Thomton arrivait avec ses dragons; mais la forteresse était vide. Quelques branches, qui achevaient de se carboniser dans le foyer, attestaient seules que les Enfants d'Acier avaient séjourné là cette nuit.
— Trop tard, murmura le lieutenant, cette fille avait raison; les oiseaux sont envolés... mais le nid est connu I...
Il redescendit sans plus s'occuper de Lucie Breen.
Lajeune fille, que la fièvre brûlait, erra toute la nuit
dans les Galtée. Elle traversa la vallée occupée par
les expulsés et s'arrêta longtemps devant la cabane de Robert. Un pressentiment inexplicable, un serrement de cœur lui disait que Traynor s'était réfugié là avec celle qu'il aimait, en attendant que la montagne redevînt tranquille et que les dragons l'eussent abandonnée.
Et elle ne se trompait pas, car elle vit tout à coup la porte s'ouvrir; Robert sortait; Héléna s'appuyait sur lui et, dans le silence de cette nuit calme où pas une brise ne faisait frissonner les arêtes des genêts, elle entendit des mots d'amour entrecoupés de baisers. Et la voix tremblante et assourdie de la jeune femme disait assez qu'elle n'avait pas résisté aux ardentes prières de Traynor et qu'elle n'avait plus rien à refuser à son am6uit
Et Lucie, les yeux fixes, la respiration sifflante, la gorge desséchée, Lucie, doucement, s'affaissait sur le sol, évanouie...
Un quart d'heure après, Robert amenait deux des poneys qui erraient en liberté sur l'autre versant, du côté de Cork, et reconduisait la comtesse au château, sans nouveau danger.
Pendant les mois qui suivirent, il y eut un grand désarroi parmi les affiliés. Les dragons n'avaient pas l'air de vouloir quitter le château ; le lieutenant Thornton semblait y avoir pris demeure, en attendant que la tranquillité fût complètement rétablie dans le domaine. Le secret de leurs réunions dans la forteresse étant connu, les Enfants d'Acier ne pouvaient se hasarder dans la montagne, sans craindre de ne plus pouvoir
regagner la plaine, et d*ètre obligés de soutenir un véritable siège.
Depuis les dramatiques événements que nous venons de raconter, les trois phares rouges n'avaient pas brillé sur les crêtes du Galtée.
On aurait pu croire le pays apaisé, Fincendie éteint, quand le feu couvait toujours sous la cendre.
Comme Ned Grimes, blessé par Traynor, et le mendiant Milès-le-Jaune, blessé par Mac Doll, furent très longs à se rétablir, le comte Donesdale ne fut pas inquiété; il n'était pas éloigné de croire que ses implacables fermiers avaient abandonné leurs projets de vengeance, et peu à peu il reprit librement, sans Tescorte des deux dragons, et malgré les conseils de Richard Thomton, ses promenades habituelles et ses chasses dans les bruyères les plus éloignées de Donesdale.
Traynor seul devinait que ce calme était apparent, et, bien que Mac Doll lui eût dit que les Enfants d'Acier n* en voulaient pas à sa vie, puisqu'ils avaient solennellement promis de la respecter, il s'entourait de toutes les précautions, lorsqu'il rentrait la nuit dans la montagne.
Tous les Enfants d'Acier ne lui avaient point pardonné, il le savait; deux hommes lui avaient voué une haine mortelle, Ned Grimes et Miles, et c'était de ceuxlà qu'il se méfiait. Depuis quelques jours, les deux bras du mendiantétaient bien guéris, et la blessure de Nèd, longue à se cicatriser, ne le faisait plus souffrir, et Ned et Miles maintenant ne se quittaient plus. On les rencontrait dans les rues de Farney, dans les auberges de Tipperary, dans les bois, dans les landes, dans les sentiers des Galtée. Ils étaient partout.
Plus d'une fois la témérité du comte aurait pu rendre un meurtre bien facile, Donesdale traversa plus d'une fois le bois des Houx quand ils s'y trouvaient; plus
d'une fois son cheval fit un écart, en passant auprès des deux paysans couchés dans les bruyères, mais, soit qu'ils ne fussent pas armés à ce moment-là, soit que la peur les eût retenus, soit qu'ils attendissent une autre occasion, ils avaient laissé passer le cavalier, sans qu'un seul geste lui donnât l'éveil.
Mac DoU les devinait et prévint Traynor :
— Prenez garde, dit-il, Ned Grimes vous recherche et le mendiant^ilès vous attribue le coup de shillelag que je lui ai donné. Ils se sont associés pour une vengeance commune; soyez prudent, Robert, et, si vous avez besoin de moi, n'oubliez pas que je suis votre ami.
— J'ai deviné leurs projets, fit Traynor. Ds m'attendaient hier dans le défilé de Connoor, sans se douter que, caché derrière eux, je les surveillais et ne les perdais pas de vue. Lorsqu'ils deviendront trop dangereux, je saurai m'en débarrasser en les renvoyant pour six mois dans leur cabane. Le temps finira par modifier leurs idées.
Malgré la confiance de Robert, Mac Doll paraissait soucieux.
— Soyez prudent, dit-il de nouveau.
La saison des chasses était arrivée, amenée par l'automne, et Donesdale n'avait pas hésité, comme tous les ans, à envoyer des invitations à ses amis.
Bien qu'on se fût ému, à Londres et en Angleterre, des troubles qui avaient eu lieu dans son domaine et des meurtres commis par les Enfants d'Acier, bien qu'on sût que le comte avait été obligé de recourir à la garnison de Tipperary pour assurer la sécurité de son château, ce n'était pas une raison suffisante, aux yeux de fox-hunters passionnés, pour refuser de se rendre à cette fête cynégétique. Le comte faisait les choses royalement, et la menace d'un danger était un attrait de plus.
Le jour de la grande chasse se leva.
C'était une matinée de la fin d'octobre. Le ciel était clair; à peine quelques nuages légers le traversaient rapidement, venant du nord-ouest; la journée promettait d'être magnifique. Les amis de Donesdale descendaient de leurs chambres et s'apprêtaient à monter à cheval.
Des valets d'écurie tenaient les chevaux sellés tout prêts. Les chiens, sortis des chenils, gambadaient autour des chasseurs et Dick Carter, le piqueur, et des valets vêtus de rouge les appelaient par le^ars noms, les flattaient de la main, leur parlaient, pendant que les chiens répondaient en aboyant, comme s'ils se fussent souvenus des hauts faits dont Dick Carter leur racontait l'histoire.
— Voyons, Tarquin,Trimbush,Tomboy,faisaitDick, et vous Traffic, Soliman, Trimmer, Lubrach, Nigel, voyons, mes braves chiens, j'espère qu'aujourd'hui, devant ces nobles seigneurs, vous allez vous ^distinguer... Que dis-je ?... mes beaux chiens il faut vous surpasser.. i Vous aboyez, Flamer, et vous aussi Conqueror, et vous aussi Lexicon?... Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas?... Tant mieux, mes bons chiens!...
Mais vous, Nelson, mon vieux, vous, le patriarche de lamente... le modèle des chiens à renards... vous me regardez sans mot dire... Je comprends, Nelson... cette joie trop bruyante ne sied pas à votre âge, et votre dignité s'oppose à ce que vous ayezl'air de vous amuser... Ce qui n'empêchera pas, mon vieux, que vous serez tout à l'heure le premier derrière le renard. . .
Et les chiens sautaient, couraient et aboyaient follement... et Dick Carter, paternellement, continuait, cherchant, au souvenir des grands exploits de chasse, à surexciter l'orgueil et l' amour-propre de ses bêtes.
— Allons, Tarquin, Trimbush, et vous, Tomboy,
n'oubliez pas que le privilège vous appartient de rapporter la tête du renard... Vous, Trafïic, souvenezvous qu'après une course acharnée vous avez poursuivi monsieur Fox jusque sur le toit d'une cabane où vous l'avez saisi, et que vous êtes tombé du toit sans lâcher prise !
Et vous, brave Trimmer, n'avez-vous pas attaqué et étranglé un chat-martre, en haut d'un tas de bûches, dans le taillis du bois de chênes?... Et vous, Soliman, n'ètes-vous pas le plus fort et le plus doux de tous les chiens de la meute? Un peu paresseux, pourtant, mais on vous pardonne à cause de vos bonnes qualités... L'homme est faible, pourquoi le chien ne le serait-il pas?... Et voilà Vanquisherî Bonjour, Adèle Vanquisher! vous qui n'abandonnez le cheval de Sa Seigneurie qu'à la levée du renard, mais qui alors suivez la bête avec rage!... Et vous, Lubrach, mon favori, quel est celui de tous qui peut se dire plus parfait que vous pour le flair, le courre et l'arrêt?...
Nigel lui-même ne le pourrait, bien que, sur le déclin, il soit aussi vigoureux, aussi ardent que dans son plus jeune âge!... Hé! Rifleman, ne faites pas l'orgueilleux et ne levez pas le nez avec un air de mépris... parce que vous êtes le plus élégant et le mieux fait de toute la bande... parce que vous êtes le favori de Sa Seigneurie et que vous couchez souvent sur la peau d'ours blanc qui est au pied de son lit... Rifleman, mon ami, il faut prouver une fois de plus •aujourd'hui que vous êtes un bon chien de race et que vous n'êtes pas indigne de ces faveurs !... Eh quoi! Commoner... Conqueror, vous sautez comme un chien de Tannée dernière... vous qui êtes en pleins jours de gloire, et qui avez la figure si honnête et si sérieuse ! .. . Voulez-vous, Lexicon, ne pas monter sur mon épaule et conserver l'extérieur grave qui convient àdes chiens de votre importance!!...
L'ARMÉE DESJIISÉRABLES 22i
C'étaient des animaux superbes : train de derrière ramassé, poitrine large, jambes droites, pieds arrondis, queue épaisse et bien portée.... Dick Carter avait raison de compter sur eux...
Du château, où la chasse se rassemblait, on voyait, se perdant à l'horizon, les cimes des chênes de la forêt que les premières brises froides commençaient à dénuder... Quelques rafales, passant brusquement sur les arbres, enlevaient des feuilles sèches qui tourbillonnaient en tombant. La forêt semblait couverte d'un manteau jaune comme du vieil or, que faisaient resplendir les flèches de diamant du soleil à son lever.
Les aigrettes sèches des bruyères, dans la plaine, s'agitaient sous le vent matinal, et, à Tautre bout de l'horizon, le brouillard abandonnait peu à peu le Galtée, dont les roches grises se détachaient nettement, dans leur nudité, sur le vert foncé de la prairie. Le spectacle était magique.
Donesdale allait à cheval de droite et de gauche, s'approchait de ses invités et adressait à tous une parole d'amitié. Depuis son aventure dans le bois des Houx, il montait Ayston, bai clair, pur sang, coureur sans égal. Ce n'était pas le plus élégant, mais c'était à coup sûr le meDleur cheval de son écurie. Ayston, malheureusement, avait le sabot plat et la croupe mal dessinée ;mais le comte était sûr de lui et savait q.ue la noble bête ne reculerait ni devant les murs, ni devant les haies, ni devant les plus mauvais terrains. Il arriverait premier au renard.
Et Donesdale était fier de sa renommée de chasseur et ne se laissait pas distancer volontiers.
Dick Carter montait Fire King.
Quant à la comtesse, qui, malgré son aversion, avait été obligée de suivre la chasse, elle avait son cheval favori, Rory O'More.
La chasse, commençant dès les premières lueurs du jour, devait durer toute la Journée; aucun animal, en effet, ne fournit une plus longue course que le renard. Bien des chasseurs anglais en ont poursuivi, sans réussir à les forcer, pendant plus de vingt milles, et les chroniqueurs des hauts faits de chasse d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Irlande, parlent de deux courses de quarante mille au terme desquelles les vigoureuses bêtes étaient loin d'être essoufflées.
Il fallait donc s'attendre à une chasse intéressante, longue, féconde en péripéties et dans laquelle serait peut-être parcourue toute l'étendue du domaine de Donesdale, d'un point à l'autre de l'horizon, de la forêt de chênes et du bois des Houx, d^un côté, jusqu'aux montagnes des Galtée, de l'autre.
Les chasseurs étaient prêts; les chiens étaient entre les mains des valets; Dick Carter caracolait déjà dans les bruyères; on n'attendait plus que le signal.
Ce fut Donesdale qui le donna.
— En avant! s'écria-t-il.
Et la troupe s'ébranla.
Les chasseurs se dirigèrent tout d'abord vers la lisière du bois des Houx. Le bois avait été fait soigneusement la veille par un des gardes, et Donesdale était sûr que les chiens y lanceraient un renard. On attaqua un fourré épais, qu'on battit avec soin; mais un assez long temps se passa et rien ne débouchait, quand tout à coup Nelson, le patriarche, raidit sa queue et donna de la voix, et toute la meute, avec ensemble, l'imita, confiante en lui et respectueuse de son âge.
Dick Carter arrivait, rassemblait les chiens.
— A Nelson, mes beaux! criait-il, à Nelson, beaux chiens... Traffic, Conquoror, Rifleman, à Nelson!
A sa voix, ils se réunissaient autour de Nelson, et flairaient la mousse et les feuilles mortes dans l'épais-
seur du taillis, se croisaient et s'entre-croisaient, courant, s'éloignant, se rapprochant, quêtant avec ardeur... et un concert, depuis le soprano aigu jusqu'à la basse-taille, ébranlait, jusque dans ses plus lointaines profondeurs, tous les échos du bois des Houx.
Le renard, mis sur pied, s'élança hors du fourré, traversa le bois, se jeta dans la plaine de bruyères, où il disparut derrière un pli du terrain.
Les chiens arrivèrent, mais ils étaient dépistés.
Il y eut du désordre dans la meute qui parcourait la plaine, cherchant à relever le défaut. II y eut de la colère aussi et du désappointement. Quelques-uns, les plus jeunes, désespérés de ne rien trouver sur le sol, levaient le nez en l'air, comme pour y chercher les émanations de la bête.
C'était un désarroi général, une déroute complète, lorsque Dick Carter cria :
— Tayaut! Tayaut! à Nelson!
Et les chiens, suivant le patriarche, qui retombait sur la piste, rabattirent vers le bois. Le renard avait fait un crochet en se sentant hors de vue, et, par un retour avait cherché à perdre les chiens. Toute la meute, furieuse, comme si elle eût compris ce premier échec, était repartie, flancs contre flancs, Nelson en tête. Cinq minutes après, le renard était obligé de se jeter de nouveau dans la plaine, où la chasse reprit de plus belle, se dirigeant cette fois vers le grand bois de chênes qui fermait l'horizon.
Les chiens témoignaient d'une telle ardeur qu'il était possible de prévoir que la première partie de la journée aboutirait à la prise de la bête ; celle-ci commençait à se fatiguer; les chasseurs l'aperçurent deux ou trois fois dans la forêt, épuisée.
On lui offrit des coulées pour débucher dans les bruyères; elle s'y refusa; alors Nelson partit droit sur elle, à fond de train.
— Tayaut! cria Dick Carter de sa forte voix.
Et Donesdale, arrivant, animait la meute.
— Parti! Parti! harlou, mes bellots, harlou, mes bellots, s'en va, chien, s'en va!
Et la meute, furieuse, rejeta le renard hors du bois. Il se réfugia dans des broussailles, traversa la Suir, ayant les chiens derrière la queue, se cacha dans une haie, puis sauta d'un bond prodigieux dans un arbre derrière une grosse branche duquel il se déroba.
Mais Nelson le sentit et, pendant que les meilleurs avaient perdu la voie, il s'acharnait contre le tronc de l'arbre, revêtu de lierre, s'efforçant de l'escalader. Dick Carter, qui de loin le voyait, devina la dernière ruse de la bête.
— Hardi, Nelson, tenez bon, brave chien! Hardi, bellot... prenez-le!...
Quand les chasseurs arrivèrent, le piqueur tenait le renard par la tête et par la queue.
— Aux chiens! aux chiens! fit Donesdale.
Le renard leur fut livré, et il n'en restait pas un os une seconde après. Et le comte, descendu de cheval, en même temps que ses invités, et flattant Nelson du bout des doigts, disait avec l'amour-propre de tous les chasseurs anglais après un pareil exploit :
— Le renard valait les chiens; les chiens valaient le renard. Tout a été loyal de part et d'autre.
Comme il était midi, les chasseurs entrèrent sous bois et s'installèrent pour dévorer les provisions qu'on avait apportées. En une heure, le déjeuner fut fini, et on se remettait en selle aussitôt.
La comtesse avait suivi la chasse de loin, restant la dernière, mais ne s'éloignant pas assez pour perdre de vue les chasseurs. Cette gaieté bruyante, cette joie féroce la fatiguaient, Ténervaient, et elle eut plusieurs fois l'envie de tourner bride et de regagner le château. Mais on se fût inquiété d'elle sans doute, on eût craint
un accident, peut-être un meurtre, la chasse eût été abandonnée, et l'on fût revenu à Donesdale. Elle ne le voulut pas, et puisqu'elle était partie le matin avec la chasse, elle voulut la suivre jusqu'au bout et remplir jusqu'à la fin ses devoirs de châtelaine.
Quand ces chasseurs furent en selle, Donesdale leur demanda s'ils voulaient courre un deuxième renard ou s'ils aimaient mieux reprendre le chemin du château. Comme la journée était superbe, le ciel toujours bleu, comme il n'était pas encore deux heures de l'après-midi, il n'y eut qu'une voix pour répondre :
— Oui, oui, en avant!
Ils firent quelques milles pour gagner un bois, vers le nord des Galtée, où Donesdale connaissait un vieux renard rusé, gros comme un jeune loup, qu'il avait déjà chassé deux fois et qui deux fois avait mis ses meilleurs chiens en défaut.
Au bois, le comte et le piqueur prirent leurs dispositions pour placer leur monde; les coulées furent gardées; les chiens mis en quête.
Ceux-ci étaient à peine dans le bois qu'ils se lançaient à pleine course à travers les broussailles et qu'un cri : « Tayaut I Tayaut ! » annonçait que la bète était sur pied.
Elle débucha, essaya de tenir sous bois tant qu'elle put, car, quoique plus robustes que les chiens, les renards supportent beaucoup moins bien la chaleur; ils préfèrent rester à l'ombre, à Tabri du soleil, et ne gagnent la plaine que lorsqu'ils sont serrés de près, sous la dent et sentant, pour ainsi dire, l'haleine des chiens. Ainsi faisait celui-là. .
Pendant quelques secondes, il essaya de se terrer ; mais il n'eut pas le temps d'aviser à une ruse, les chiens étaient sur lui ; il gagna les bruyères, où il s'élança par bonds prodigieux. Le lancé fut si vif, si inattendu, que les chasseurs ne purent partir avec les
chiens. Quelques chevaux furent en un instant hors d'haleine et restèrent en arrière de la chasse.
A une assez grande distance venait la comtesse, qui mettait son cheval au trot ou au galop, selon qu'elle se trouvait trop éloignée ou se rapprochait trop des chasseurs.
Pendant une heure ou deux, la course fut acharnée; le renard ne se fatiguait pas; les chiens, vigoureuses et admirables bêtes, le suivaient toujours; trois ou quatre seulement étaient restés en arrière, renonçant à la poursuite; les autres, dcns leur ardeur furieuse, manœuvraient de façon à pousser le renard hors des bruyères et des champs coupés de haies et de fossés, qui retardaient leur course, pour l'amener dans une lande inculte, plate, complètement découverte, qui se continuait jusqu'au pied des Galtée. Dans les bruyères, dans les plis de terrain, souvent la meute ne suivait plus qu'au sentiment; mais là, dans cette plaine, longue de plus de dix milles, elle le reverrait par le corps. Dès lors, le renard était perdu. Ce n'était plus qu'une affaire de quelques minutes. 11 le comprit sans doute, car, rencontrant un des nombreux méandres de la Suir, il se jeta sans hésiter dans l'eau, traversa la rivière, imitant la manœuvre d'un cerf, et alla se dissimuler dans une touffe d'herbes, en bas de l'autre rive.
Les chiens furent un moment dépistés. Ce fut encore Nelson qui devina laruse, et fît sortir la bête en nageant droit vers elle, bien que l'eau empêchât toutes les émanations. Alors, elle sauta hors de la Suir, et reprit sa course épouvantée vers la montagne. Toute la meute était derrière elle. Les chasseurs arrivèrent ensuite et ce fut un magique spectacle; cette troupe galopant dans la plaine, les vêtements rouges ressortant sous les rayons du soleil, les piqueurs animant les chiens, excitant avec de grands cris leur ardeur, morigénant les plus faibles; les chevaux fumants, qui semblaient
puiser comme une ardeur dans l'intérêt croissant de la lutte; et là-bas, en tête, un point noir allongé, bondissant dans l'espace , entraînant à sa suite une meute furieuse, surexcitée, ayant soif de sang.
Du haut des Galtée, des paysans, des fermiers expulsés par l'huissier Byrne regardaient venir les chasseurs, les sourcils froncés, les yeux pleins de fièvre, comme s'ils n'eussent pas osé so communiquer les pensées farouches qui traversaient leur esprit.
De l'endroit où ils étaient, toutes les péripéties de la chasse ne pouvaient leur échapper.
Milès-le-Jaune et Ned Grimes étaient mêlés aux groupes.
Le mendiant dit à haute voix, mais comme s'il se fût parlé à lui-même :
— Ils se dirigent vers la montagne; le renard sV jettera assurément et, à voir le chemin qu'il prend, l'exécrable Donesdale et ses invités vont être obligés de traverser la petite passerelle du Kaïbeur, au bas du défilé de Gonnor. Dans cette partie des Galtée, c'est le seul moyen pour les chasseurs de soutenir les chiens... Oui, le renard s'en va par là décidément... Ah! c'est une bonne bête... Elle sait qu'autour de la passerelle il y a des broussailles si épaisses que les chiens eux-mêmes ne l'y pourraient poursuivre...
Et Ned Grimes, à l'oreille de Miles :
— Il y aurait un bon coup à faire, si l'on voulait, le Jaune...
— Et lequel?
— Couper les solives qui tiennent la passerelle. Miles réfléchit un instant et secoua la tête.
— A quoi bon? dit-il..; Ces solives coupées, c'est le premier qui franchira le pont qui tombera dans le Kaïbeur... or, le premier qui viendra derrière les chiens, c'est Dick Carter... Les autres, en voyant le précipice ouvert, s'arrêteront... Je ne donnerais
228 LES NOITS ROUGES
pas un farthing pour sauver Carter... un Saxon... mais, je le répète, Ned Grimes, c'est lui qui mourrait, non Fexécrable Donesdale... Dès lors, à quoi bon?
— C'est vrai, fit Ned Grimes. N'en parlons plus I Et les deux complices laissèrent là les expulsés et
redescendirent la montagne, où ils se perdirent.
A la fin d'octobre, les journées sont courtes. A cinq heures, il fait presque nuit. La soirée était déjà très avancée et la chasse allait être obligée d'abandonner le renard, si celui-ci n'était pas forcé. Ce que le mendiant Miles avait prévu arrivait. La bête, se trouvant au bas des Galtée, au lieu de fuir le long du versant de la montagne, s'était jetée bravement entre les rocs. Elle était épuisée ; sa langue pendait ; sa queue toufTue balayait le sol ; c'était son dernier effort ; quelques secondes encore et les chiens étaient sur elle, si elle ne leur faisait pas perdre sa trace, si elle ne les mettait pas en défaut.
Son parti était pris sans doute et depuis longtemps, car elle n'eut pas la moindre hésitation ; elle gagna les rochers et disparut, faisant un crochet et prenant le dessus du vent.
Quand les chiens arrivèrent au défaut, ils s'arrêtèrent, courant partout, le nez sur le sol, recherchant la piste.
— Hardi, hardi, mes bellots, criait Dick.
Tout à coup Rifleman partit à fond de train, distançant de plus de vingt mètres le reste de la meute, qui le suivit dé confiance puisant une nouvelle vigueur dans la crainte d'avoir fait fausse route.
Et Dick, lançant son cheval, criait toujours :
— Braves chiens ! braves chiens !
C'était bien vers Kaïbeur qu'ils allaient.
Sur la passerelle, une femme venait de s'arrêter et les regardait, la tête penchée, le corps à àemi courbé.
C'était Lucie Breen.
Elle arrivait du comté de Cork, où son père Pavait envoyée le matin, et venait seulement d'apercevoir la chasse. Comme toute la montagne faisait partie du domaine de Donesdale, nul autre que le comte ne pouvait chasser là. Du reste, elle avait les yeux perçants et elle finit par le distinguer, galopant en tête de la bande disséminée des chasseurs. Ayston, malgré son talon plat et sa croupe défectueuse, faisait une fois de plus son devoir de bon cheval.
Le visage de la jeune fille refléta une inexprimable expression de haine.
— La comtesse est sans doute avec eux ! murmurat-elle. Pourtant, je ne la vois pas !
Et, appuyée sur la perche grossière qui servait de garde-fou à la passerelle, de plus en plus penchée audessus de l'abîme, elle regardait, les yeux fixes.
— Ils viennent de ce côté, ils vont être ici dans un instant 1... Les chiens entrent dans les rochers !
Et elle se retira.
Mais, au Heu de traverser la passerelle et de continuer son chemin vers Parney, elle retourna sur ses pas et prit les sentiers qui conduisaient à la vallée des expulsés. Avant de disparaître, elle regarda encore.
Sur la lande inculte et nue, se déployait la troupe des chasseurs, et loin, bien loin derrière eux, au petit trot de son cheval, venait une femme. Mais elle était trop éloignée 4)0ur qu'il fût possible de la reconnaître. Une brise qui se levait faisait flotter son amazoiîe ; c'est tout ce que vit Lucie Breen.
— C'est elle, j'en suis sûre, c'est elle !
Et toute pâle, répondant aux pensées tumultueuses qui la bouleversaient :
— Ah ! malheur sur elle ! malheur !
Immobile, comme les rocs autour d'elle, Lucie continuait d'observer.
— Ils vont être là dans quelques minutes. . . la chasse traversera la passerelle... la comtesse viendra la dernière, longtemps après les autres.. . Et elle sera seule. .. et nul ne pourra la protéger.
Et comme si une épouvante soudaine, un remords Tavaieiit brusquement envahie :
— Ah 1 cette idée est horrible... non, non, jamais...
Elle fit quelques pas vers Kaïbeur, voulant reprendre le chemin de Farney, mais elle s'arrêta, dans Timpossibilité d'aller plus loin.
Et elle murmurait, avec angoisse :
— Je l'aime... follement... et il est aimé d'elle. Ah î c'est assez souffrir... c'ast assez de tortures... c'est assez de mépris, je veux me venger!
Elle s'enfuit.
Quelques minutes après, elle arrivait à la vallée des expulsés. Elle entrait dans une cabane dont la porte était ouverte, où elle ne voyait personne, et en ressortait avec une hache. Le paysan qui habitait là était sans doute à mendier dans Cork.
Elle reprit, sans être vue, lo chemin de Kaïbeur.
Cachée derrière des quartiers de roc, elle attendit. Le renard, à bout de forces, passa devant elle, franchit le petit pont et disparut de l'autre côté derrière les broussailles. Puis les voix dos chiens se rapprochèrent, et la meute, de plus eA plus affaiblie, réduite à quelques-uns des plus braves, des plus robustes, des plus aguerris, Rifleman ayant la tête et Nelson, le patriarche, rejeté en queue, traversa la passerelle en trois bonds. Dick Carter, le piqueur, suivait avec quelques autres ; puis Donesdale sur Ayston, aussi frais que s'il sortait de l'écurie ; puis les chasseurs un à un, à une assez grande distan'je l'un de l'autre. La chasse était rude, et tous n'avaient pas l'extraordinaire vigueur du comte Harry. Puis il n'y eut plus personne...
L»ARMÉE DES MISÉRABLES 23i
Lucie Breen se releva.
Dans la lande, loin encore, la comtesse Héléna arriau petit trot de Rory O'More.
Elle était seule.
— J'aurai le temps, fit Lucie.
Et elle courut à la passerelle, descendit les roches en se retenant par les mains, témoigna.nt d'une souplesse et d'une vigueur surprenantes, risquant à chaque pas de rouler dans le précipice au fond duquel des sapins, qui avaient poussé là, ne semblaient pas plus grands que des arbustes. Elle prit pied au-dessous, écouta une dernière fois si quelque chasseur attardé n'arrivait pas et, les dents serrées, la sueur au front, sa force triplée par l'épouvante de ce qu'elle faisait, elle attaqua à coups de hache les pièces de bois qui retenaient la passerelle. Et pendant un quart d'heure les coups se multiplièrent et l'écho frappait les deux hautes murailles, qui se dressaient au-dessus d'elle, et qui se perdaient dans l'abîme effrayant sous ses pieds !
— Ah! dit-elle, je n'en puis plus î
Ses mains s'étaient gonflées. Elle n'avait môme plus la force de soulever la hache. D'un coup de pied elle la poussa dans le précipice, et telle était la profondeur de celui-ci que la hache, tournoyant, acquérant plus de lourdeur à mesure qu'elle descendait, trancha net une grosse branche de sapin qui s'abîma sur le sol avec fracas.
Lucie Breen frissonnait.
— C'est horrible, horrible se disait-elle... ses deux mains pressant son front ruisselant de sueur, sur lequel se collaient ses yeux en désordre.
Et ses yeux, agrandis par la peur, regardaient son ouvrage... Les deux poutres étaient coupées, la passerelle n'était plus retenue, d'un côté, que par des
poutrelles pourries, qui ne résisteraient pas au moindre fardeau.
Lucie remonta péniblement, s'accrochant à des branches d'arbustes maigres, grandies entre les pierres.
Quand elle tut en haut, elle tomba, demi-morte, prise d'un éblouissement, puis, se traînant sur les mains et sur les genoux, s'en alla se cacher derrière la roche où déjà elle avait attendu.
Et de l'autre côté de la passerelle, en face de la jeune fille, deux hommes venaient d'écarter doucement les broussailles épineuses et la considéraient. Une joie haineuse contractait leur visage.
C'étaient Ned Grimes et Miles le Jaune...
— Ah I la brave fille I fit Ned très bas à l'oreille du mendiant... qui s'en serait douté?...
— Personne, assurément, personne! répondait Miles.
— Elle fait notre besogne, tant mieux!
Miles restait songeur. A la fin, il dit :
— Oui, c'est une brave fille... c'est une bonne Irlandaise... Les Enfants d'Acier ont bien agi l'autre fois en ne lui gardant point rancune de son aventure... Mais à qui en veut-elle, aujourd'hui ?... Ce ne peut être à Donesdale... Depuis une demi-heure, il ne court plus aucun danger... Est-ce à Robert Traynor ?... En ce cas, elle sait donc que Robert a quitté la vallée ce matin, pour se rendre dans le comté de Cork et qu'il doit revenir à cette heure du soir?... elle sait donc qu'il ne peut tarder et que, dans quelques minutes, il sera ici?...
— A moins, Miles, qu'elle ne haïsse la comtesse de tout l'amour qu'elle ne cesse d'avoir pour Robert...
— Peut-être... Attendons !...
Ils se courbèrent, et les broussailles, se rejoignant au-dessus de leurs têtes, les recouvrirent.
Il faisait presque nuit.
Sur la lande, le brouillard, pareil à une gaze d'une extrême finesse, que faisait flotter la moindre secousse de la brise, commençait à monter... Au loin, le bois de chênes où le deuxième renard avait été lancé disparaissait déjà dans la brume. Et de Pextrémité du défilé de Connor, vers le village deFarney, arrivaient, si faibles qu'elles ressemblaient à un murmure, les voix de la meute toujours sur la piste du renard. Sur la nature qui s'endormait planait un grand silence solennel, et dans ce silence on entendit, tout à coup, distinctement, le pas robuste et rapide d*un homme faisant rouler les pierres du sentier.
— Celui-là qui arrive, fit Ned, ne se doute guère que sa mort est proche...
— Ce serait une bonne action que de le prévenir, dit Milès-le-Jaune, si cet homme est un bon Irlandais...
Lucie Breen, elle aussi, avait entendu.
Elle s'était dressée brusquement... et soudain, dans la dernière lueur du crépuscule, se détachant sur le ciel où des nuages semblaient embrasés d'un incendie, apparut la haute taille de Robert Traynor, marchant vers Kaïbeur.
Quelques pas seulement le séparaient de la passerelle. Il les franchissait allègrement, sans défiance...
Lucie le voyait, et telle fut son épouvante, son angoisse, qu'elle restait les bras étendus vers lui, comme pour l'arrêter, et qu'elle essayait de crier, mais vainement. La voix s'arrêtait dans sa gorge. Traynor avançait toujours et posait le pied sur la passerelle. Les yeux dilatés, les doigts crispés contre les rochers, elle fit un effort suprême et cria :
— Robert! Robert!
Ce ne fut pas un cri, ce fut un soupir plutôt, et Robert ne pouvaitTentendre.
Maintenant il était au milieu de la passerelle; les
poutrelles pourries ne s'étaient pas écroulées, avaient résisté au poids du paysan; pourtant le ponjb s'était ébranlé légèrement, suivant la cadence des pas. Il était évident que deux hommes passant en môme temps auraient trouvé la mort. Le danger qui menaçait la comtesse, arrivant au trot de son cheval, était donc effroyable.
Sur Fautre bord, Robert eut comme un pressentiment vague du péril qu'ilvenaitde courir. Un pied sur la terre, l'autre pied sur les premières planches de la passerelle, il donna un vigoureux coup de talon pour éprouver la résistance de celle-ci... Mais, du côté où il frappait, les poutres n'étaient pas entamées et lepont ne s'ébranla pas...
Rassuré, il reparti t..*
Quand il passa devant les broussailles, Ned Grimes arma son fusil avec précaution :
— Miles I si nous en finissions tout de suite, et si je logeais une balle dans la tête du traître?...
— Impossible, avec Lucie Breen en face de nous.
— Elle n'aura pas le temps de nous en empêcher.
— Soit, mais c'est un témoin... Nous ne savons quelle confiance il faut avoir en elle. Elle est do trop.
Ned Grimes désarma son fusil. Robert maintenant était hors de portée. Le misérable grommela :
— Avec vos hésitations, Milès-le-Jaune, nous n'arriverons à rien. Je finirai par agir seul.
— Je n'hésite pas, Ned Grimes, je suis prudent. Lucie Breen avait vu Traynor traverser le pont sans
danger. Après cette effroyable torture, qui avait duré plus d'une minute, la réaction fut si grande qu'elle éclata en sanglots, mais elle ne pleurait pas. C'était une crise nerveuse qui la secouait de la tête aux pieds, comme le vent de tempête secoue les frêles arbres de la montagne. Et elle murmurait :
— Mon Dieu, mon Dieu, je me sentais mourir; une minute de plus, je serais morte...
Cependant, la comtesse Héléna, voyant que la nuit tombait, avait fait prendre le galop à Rory O'More et venait d'entrer dans le Galtée.
Lucie l'entendit.
— C'est elle, cette fois, ah! c'est bien elle !
Et, de l'autre côté de la passerelle, Ned Grimes disait à Milès-le-Jaune :
— La femme de l'exécrable comte peut faire le signe de la croix... Son heure est venue...
Héléna s'avançait. En se voyant seule au milieu de la montagne, alors que la nuit l'enveloppait de ses ombres et que déjà les moindres objets se faisaient indistincts etprenaientt des formes fantastiques, elle avait peur et se repentait de n'avoir pas suivi la chasse de plus près.
— On n^entend plus les chiens! murmura-t-elle. La chasse est sur le chemin de Donesdale, à coup sûr, et en ne me voyant pas on s'inquiétera...
Elle activa la course de son cheval, qui allongea le galop comme s'il eût compris les pensées de la jeune femme.
— Heureusement, se disait-elle encore, je connais le chemin, je ne puis m'égarer...
Et le souvenir delà terrible nuit qu'elle avait passée, déguisée en Enfant d'Acier, dans la forteresse de Mac DoU, lui revenait à l'esprit et la faisait frissonner. Et tout à coup la solitude autour d'elle lui parut peuplée d'ombres mouvantes qui avaient l'air de se détacher de tous les troncs d'arbre, de se lever de derrière tous les rocs, et qui la suivaient en courant aussi vite que Rory O'More.
Mais elle était courageuse ; à la fin, l'illusion fut si forte qu'elle arrêta son cheval. Et de tous côtés, attentivement, elle regarda.
— Je suis folle, dit-elle, personne ne me suit!
Et Rory 0*More repartit... Au bout d'un temps de galop, il faisait un écart brusque qui faillit désarçonner la comtesse, et celle-ci voyait se dresser, devant elle, une femme, échevelée, pâle, les yeux brillants, qu'elle reconnut aussitôt :
— Lucie Breen! s'écria-t-elle.
— Oui, c'est moi, dit la jeune fille... Je vous ai vue de loin suivre la chasse et je vous attendais.
— Que voulez-vous de moi ?
— Je viens vous prier de ne plus recevoir Robert Traynor... Il est impossible que vous l'aimiez... Une grande dame comme vous ne peut s'abaisser jusqu'à aimer un paysan... Sans doute vous avez cherché là une distraction... Cela vous amusait d'entretenir une passion aussi violente dans le cœur de cet homme... et peut-être aussi aviez-vous prévu qu'un jour viendrait où il vous faudrait mettre à l'épreuve son dévouement, pour sauver votre mari des pièges qu'on lui tendait... Mais vous ne l'aimez pas, je vous le répète, vous ne pouvez l'aimer...
— Lucie, remettez-vous, mon enfant... La colère vous égare... J'ai pitié de vous et je comprends combien vous devez souffrir, mais vous êtes cruelle... Après ce qui s'est passé dans la forteresse il y a deux mois, est-il possible de dire que mon amour n'çst qu'une distraction de grande dame.
— Oui, c'est vrai, vous avez montré là que Robert vous tenait au cœur; j'ai tort, c'est vrai, mais Votre Seigneurie a tant d'autres plaisirs!... Est-ce qu'elle n'est pas environnée d'honneurs?... est-ce qu'elle n'est pas aimée de son mari?... Est-ce qu'elle n'est pas flattée et admirée?... Est-ce que tous les hommages ne sont pas pour elle?... Votre Seigneurie se consolerait vite de ne plus voir Robert. N'a-t-elle pas
des richesses immenses, grâce auxquelles aucune distraction ne lui est défendue?
— Lucie, revenez à vous, ma pauvre fille...
— Moi, je n'aurai que ce bonheur-là dans toute ma vie: Tamour de Robert... laissez-le moi. Ne me désespérez pas... carj'espère toujours, voyez-vous, j'espère toujours, bien que vous soyezplus belle que moi, que, si vous le laissez, il me reviendra. Il vivra peut-être quelque temps avec votre souvenir... mais je saurais me montrer si dévouée, si attentive, qu'il en serait touché, j'en suis sûre, et que peut-être il finirait par vous oublier et par regarder comme un rêve cette passion qu'il ressentait pour vous. Laissez-le moi, je vous en prie... et, surtout, ne triomphez pas trop de me voir humiher mon amour devant vous au point de supplier... car, je vous le dis, si vous ne m'écoutez pas, vous serez punie. Ma reconnaissance écartera de vos pas les dangers qui vous menacent, mais ma haine vous suivra et vous atteindra... bientôt, peutêtre...
— Vous menacez?
— Non, je vous préviens seulement!
— Adieu, Lucie Breen...
La jeune fille, épouvantée, se tordait les mains.
— Non, non, Sa Seigneurie ne peut refuser... Est-il donc vrai qu'elle tienne autant que cela à l'amour d'un paysan?... Je n'ai pas menacé Sa Seigneurie, non, j'ai supplié seulement...
Et comme la comtesse cravachait Rory O'More, Lucie se jeta devant le cheval, les bras étendus, au risque de se faire fouler aux pieds.
— Non, non, n'allez pas plus loin, je ne veux pas, je ne veux pas...
— Laissez-moi passer, Lucie, je vous plains et je vous aime, pauvre enfant.. Si vous avez jamais besoin de moi pour vous ou pour les vôtres, n'hésitez pas et
venez me trouver. Je serai toujours prête à vous être utile. Ne l'oubliez pas, Lucie Breen!...
— Je ne veux pas de votre affection... Je vous hais !
— Vous effrayez mon cheval... il pourrait vous arriver un accident... retirez-vous !...
— Vous refusez... Vous ne m'écoutezpas?...
— Laissez-moi partir, il est tout à fait nuit!... Lucie Breen hésita... Instinctivement ses regards
se portèrent du côté de Kaïbeur. . . Elle frémit et ferma les yeux... puis, tout à coup, d'une voix étranglée:
— Soit, dit-elle, allez, mais je serai vengée!
Elle s'affaissa sur le bord du chemin pendant que Rory O'More s'élançait ventre à terre, la croupe cinglée par la cravache de la jeune femme. ..
Lucie Breen se souleva, se traîna sur les genoux, écoutant, épouvantée, les dents s'entre-choquant, un frisson d'horreur par les membres. Soudain, elle se leva brusquement; ses mains s'agitèrent, comme si elle eût voulu écarter une vision terrible... et elle retomba inanimée, le corps plié en deux...
Un cri traversait l'espace, dominant le craquement sinistre de la passerelle qui s'effondrait.
— Amoi!!...
Et aussitôt un autre cri, déjà étouffé par les deux formidables murailles du précipice :
— Mon Dieu ! Ayez pitié !!!...
Et ce fut tout... Du fond du Kaïbeur aucun bruit ne montait jamais... il y avait là comme le calme et l'éternel silence d'un gigantesque tombeau...
Du côté des broussailles, Ned Grimes et Milès-le- Jaune se levèrent avec précautions... Ils étaient tous les deux un peu pâles etleurs lèvres tremblaient :
— C'est égal, murmura le mendiant, il faut une femme pour tuer une femme... je comprends que les hommes n'en aient pas le courage I
Et ils s'éloignèrent, s'en allant vers Farney.
La chasse finissait à ce moment. Le renard avait conduit les chiens jusqu'au lac formé parla Suir. Dans les champs, Nelson, épuisé, s'abattait au pied d'un arbre; mais Rifleman et Conqueror, moins âgés, profitant d'un nouveau crochet de la bête qui voulait fuir le lac, la rabattaient vers les piqueurs. Nelson entendit les chiens qui revenaient, dressa l'oreille et, comprenant que le renard allait passer de son côté,, se coucha contre terre, le cou allongé au ras du sol, et attendit sans faire un mouvement.
' Le patriarche ne se trompait pas...
Le renard bondissait près de lui, dans un dernier élan, comprenant qu'un suprême effort le sauvait... car la nuit arrivait rapidement et l'on allait être forcé de rappeler les chiens...
Nelson le happa au passage et le saisit par les reins.
Rifleman arrivait, puis Conqueror. C'était fini. La bête, étranglée,' gisait dans l'herbe, et les chiens, pantelants, presque épointés, faisaient cercle et se couchaient autour d'elle.
Dick Carter présenta le renard à Donesdale.
— Il est superbe, dit le comte.
Et flattant les chiens :
— Bravo, Nelson, mon vieux; bravo, Rifleman; merci, mes bellots! merci, beaux chiens!!...