FIN DE LA PREMIERE PARTIE
Quand la chasse fut rassemblée, on s'aperçut que la comtesse Héléna était absente; mais comme, pendant toute la journée, elle n'avait pas témoigné d'une grande ardeur et qu'elle avait suivi de très loin la piste du renard, il n'y eut tout d'abord aucune inquiétude.
On attendit, comptant qu'elle allait sortir des Galtée et rejoindre les chasseurs.
Une heure se passa, puis Dick Carter et les piqueurs galopèrent jusqu'au bas de la montagne et donnèrent du cor, afin d'indiquer son chemin à la comtesse dans le cas où elle se serait perdue.
Rien n'y fit. Dès lors, il était évident qu'un accident avait retardé l'arrivée de la jeune femme, à moins
qu'au lieu de pénétrer dans les Galtée, voyant que la nuit descendait, elle n'eût songé à rebrousser chemin et à regagner Donesdale par la plaine.
Le comte laissa les piqueurs auprès de la Suir, en leur ordonnant de reprendre le chemin qu'ils venaient de parcourir, et avec les invités rentra au château.
Mais on n'avait pas de nouvelles de la comtesse.
Donesdale revint aux Galtée avec quelques autres, et ils allaient pénétrer dans les roches quand ils entendirent le galop d'un cheval.
Ils s'arrêtèrent.
Dick Carter arrivait de toute la vitesse de Fire- King. Il avait l'air épouvanté, et ce fut d'une voix entrecoupée qu'il dit :
— Un grand malheur a frappé Sa Seigneurie !
— Quoi donc? fit le comte.
— La passerelle de Kaïbeur s'est effondrée... Gomme moi et les autres piqueurs nous venions, dans la nuit, au galop de nos chevaux, nous avons failli périr... Ce sont les chevaux qui se sont cabrés. Autrement, c'en était fait de nous.
— Et la comtesse?
— Sa Seigneurie, hélas! a dû périr. Rory O'More est très ombrageux, elle n'aura pu le tenir. Sa Seigneurie, sans doute, gît maintenant inanimée au fond de l'abîme.
— Au lieu de vous perdre en lamentations, il fallait descendre dans le Kaïbeur. La comtesse vit peutêtre... peut-être est-il encore temps de la sauver.
— C'est ce que j'ai ordonné aux piqueurs... mais songer à descendre dans le précipice par la passerelle est impossible... autantvaudrait s'y jeter... la mort est certaine... il afallu faire un long détour pour s'y rendre de plain-pied par le bas de la montagne...
— Eh bien?
— Les piqueurs sont partis ; j'ignore ce qui est
advenu depuis; moi j'ai voulu avertir Votre Hon-
neur
Les cavaliers redescendirent, suivant Dick Carter qui leur montrait le chemin. Ils longèrent la montagne pendant quelques centaines de mètres et se trouvèrent tout à coup en face des piqueurs, qui, sur un brancard fait de branches de sapin à la hâte, transportaient le corps de la comtesse.
La pauvre femme s'était brisée sur les rochers en tombant, projetée de pierre en pierre, et son adorable tête était si défigurée, à tel point souillée de boue et de sang, qu'elle était méconnaissable.
Le comte eut un frisson, et devant cette mort horrible tout le passé d'Héléna lui revint à la mémoire, et il oublia un moment la haine qui les avait divisés, pour se souvenir seulement de Tamour immense qu'il ressentait au moment de son mariage.
Et le lugubre cortège reprit le chemin du château.
Les fêtes de chasse n'étaient plus possibles; le lendemain et le surlendemain, les invités du comte partaient après avoir rendu les derniers devoirs h la comtesse, et Donesdale retomba dans la solitude, rendue plus profonde par cette catastrophe.
La nouvelle se répandit comme un coup de foudre dans tout le domaine.
— La comtesse Héléna est morte I
Et ceux qui annonçaient la sinistre nouvelle ajoutaient mystérieusement :
— Elle est tombée dans le Kaïbeur d'une hauteur de plus de deux cents pieds; la passerelle s'est effondrée... Les uns disent que c'est une vengeance des Enfants d'Acier... les autres, que c'est un accident préparé par la main de Dieu, mais auquel les hommes sont étrangers!...
Robert Traynor, qui avait trouvé de l'ouvrage dans le comté de Cork, était absent depuis deux jours.
Ce fut le fermier Breen qui, le voyant passer devant sa porte, un soir, à son retour, l'appela et le mit au courant.
— Hé ! Robert Traynor, arrivez donc !
" — Que me voulez-vous, monsieur Breen? fît le jeune homme surpris, car Breçn lui gardait rancune depuis qu'il l'avait vu refuser la main de Lucie.
— Vous apprendre la nouvelle...
Robert le regarda, très étonné.
Breen n'était pas méchant. En outre, et comme il se tenait en dehors des menées ourdies par les sociétés secrètes, il ne savait pas que Robert eût été Tamant de la femme de Donesdale. Ce fut donc sans y prendre garde et le plus innocemment du monde qu'il dit:
— Vous me demandez quelle nouvelle, mon bon garçon, d'où venez-vous donc? Tout le pays s'en entretient, et il n''y a pas d'autre conversation dans le domaine...
— Mais encore, monsieur Breen?...
— La comtesse Héléna s'est tuée !...
Robert n'entendit ou ne comprit pas.
Il balbutia :
— Pardon, monsieur Breen, répétez donc.
Et le fermier, content, d'être interrogé, donna les renseignements qu'il connaissait, les accompagnant de commentaires où l'on devinait tour à tour la pitié que lui inspirait un si grand malheur arrivé à une jeune femme, qui ne s'était jamais montrée cruelle envers les Irlandais, et sa haine pour tout ce qui portait un nom saxon.
— Oui, disait-il, c'est une catastrophe, et il faut que Dieu ait des desseins bien profonds pour faire ainsi tomber sa vengeance sur la comtesse... Que réserve-t-il à l'exécrable Donesdale?... Quelle terrible punition? Ce n'était pas la faute de cette pauvre morte
LE SECRET D'UNE JOLIE FILLE 2't5
si son mari se montrait aussi impitoyable pour les fermiers.
Il faut la plaindre... mais l'Irlande exulterait de joie et des feux seraient allumés sur toutes les montagnes de Tîle verte, si les landlords qui possèdent nos terres éprouvaient le môme sort... Que Dieu m'entende, Robert, et qu'il exauce les vœux que nous faisons... Mais qu'avez-vous, Traynor?... Vous voilà pâle... vous êtes tremblant... Qu'avez-vous, mon bon garçon?
Le jeune homme avait peine à se tenir debout.
Dès les premiers mots du fermier, il s'était imaginé que le bon homme se trompait; mais, à mesure qu'il avança dans son récit, Tatroce vérité lui apparut.
Il eut un soupir étouffé :
— HélénaîHéléna!
Et battant l'air de ses deux mains, pour se retenir, ne trouvant point d'appui, il tomba inanimé avec .un grand cri et ne bougea plus.
Breen, effrayé, ne comprenant pas les causes de cette subite faiblesse, se précipita sur lui pour le secourir. Un moment, il le crut mort.
Et il appela de toutes ses forces :
— Lucie Breen! Venez, Lucie Breen !
La jeune fille avait aperçu de loin son père et Traynor; elle n'avait pas voulu se montrer. Elle devinait bien, en le voyant aussi calme, que Robert ne connaissait pas la mort de la comtesse; elle devinait encore que Breen l'en instruisait et, prise d'un tremblement coDvulsif, elle murmura, épouvantée :
— Certainement Traynor devinera ,tout de suite qu'il n'y a pas eu là d'accident... et peut-être soupçonnera-t-il bien vite que c'est moi qui ai tué sa maîtresse!...
Quand Robert roula sans vie sur les herbes du chemin, quand elle s'entendit appeler par son père, elle accourut.
— Mon Dieu^ dit-elle, que lui avez-vous fait?
— Je ne sais pas, dit le fermier, très inquiet de rétat où il voyait Robert et de Texaltation singulière où était sa fille... je lui ai raconté la mort de la comtesseet il s'est évanoui... Drôlede garçon... je n'aurais jamais cru qu'il eût les nerfs aussi sensibles...
Lucie, agenouillée auprès du paysan, semblait ellemême dans une prostration absolue...
— Et vous, Lucie Breen, que vous prend-il à cette heure?Aussibien, depuis deux ou trois jours, vous me faites une étrange figure... Joli métier, ma foi, que de mourir à petit feu parce que le plus pauvre des garçons de Farney ne vous aime pas... Allons, aidezmoi, s'il vous plaît, à le transporter dans ma cabane... Nous requerrons tout à rheure des gars du village, sur l'épaule desquels il s'appuiera pour regagner la montagne. . . Prenez-le sous les bras, Lucie Breen, nous ne pouvons pas le laisser passer la nuit dans le chemin.
Elle essaya, mais à deux repri^|^s, les forces lui manquant, elle faillit lâcher Robert.
— Hé ! qu' avez-vous, Lucie Breen? répéta le vieux fermier.
Et seul il entraîna le jeune homme, dont les pieds éraflaientles pierres et balayaient la poussière de la route. Il retendit sur le lit, et pour le faire revenir à lui, comme cet évanouissement prolongé l'inquiétait de plus en plus, il lui jeta de l'eau sur le visage et lui frappa vigoureucement dans le creux des mains...
Mais ses efforts étaient inutiles, et le fermier Breen, soucieux, commençait à plisser le front.
Lucie, penchée au-dessus du jeune homme, le considérait avec des yeux emflammés où brillait la fièvre mortelle qui la dévorait depuis son crime... Sa respiration sifflait dans sa gorge ; elle étouffait et, d'un geste brusque, elle arracha le châle rouge qui lui serrait la taille et lui entourait le cou...
— Allons, murmura le fermier, puisque nous ne pouvons le tirer de sa léthargie, cela peut devenir dangereux et il faut aller chercher le médecin James Worth... Courez, Lucie, et ramenez-le au plus tôt!...
La jeune fille sortit en chancelant. Une grosse sueur lui mouillait le front ; en se retrouvant au grand air froid du soir, elle respira plus librement ; elle allait se trouver mal.
Elle courut vers Famey.
Par bonheur, le vieux James Worth était chez lui. Il venaitde rentrer d'une tournée fatigante aux environs ; il avait ôté ses guêtres et attendait, au coin d'un feu clair, que sa femme eût préparé le repas.
Quand Lucie lui eut expliqué ce qu'elle voulait, le bonhomme se chaussa et, sans écouter les récriminations de mistress James Worth, qui lui criait de loin, par la porte entr'ouverte, que le souper serait bon à jeter aux^rcs, il se rendit chez Breen.
Traynor gisait toujours, immobile comme un cadavre.
Les yeux luisants de Lucie interrogeaient le médecin. Celui-ci fît deux ou trois grimaces et dit :
— Je ne sais s'il en reviendra!
Lucie, le cœur serré par l'angoisse, se laissa tomber sur les deux genoux et frappa de son front les planches du grabat. Aux paroles de Jçimes Worth, elle crut que c'en était fait de Robert Traynor. Elle se vit séparée de celui qu'elle aimait, séparée éternellement, séparée par sa faute.
— C'est moi qui l'ai tué, murmura-t-elle par deux fois en hochant la tête et en pleurant.
Et pendant que le médecin donnait ses soins au paysan, le fermier Breen disait à sa fille :
— Allons, Lucie, ne vous désolez point, s'il vous plaît. Le médecin ne dit pas que Robert est mort.
2i8 LES NUITS ROUGES
mais seulement qu'il ne devine pas encore quelle maladie sortira de cet évanouissement étrange.
Et à part il ajoutait:'
— Si Robert vient à mourir, Lueie est capable de se jeter dans le lac pour ne lui point survivre. Ces filles sont folles quand elles se mettent à aimer. Encore, si elle avait été payée de retour!
Robert ne donna signe de vie que le lendemain matin ; James Worth avait passé la nuit à son chevet ; Breen avait dormi sur un botte de paille et Lucie ne s'était pas couchée ; le jeune homme se souleva sur les deux mains, regarda ceux qui étaient là, eut deux ou trois mots incohérents et retomba dans son immobilité léthargique.
— Un transport au cerveau, dit le médecin, voilà ce que je craignais... et le malheureux a une fièvre terrible... le délire commencera bientôt...
Et se retournant vers Breen :
— Ce garçon en a pour deux mois0ans son lit, s'il ne meurt pas dans huit jours... Il lui faudra des soins de toutes les minutes... Qui les lui donnera?
— Ah ! je n'en sais rien, dit le fermier, ça ne me regarde pas, voyez-vous, monsieur le médecin James Worth... je vais le faire porter chez lui... il s'arrangera là comme il pourra... ça ne me regarde pas, je le répète...
— Chez lui ? dit Lucie en se relevant et en s'essuyant les yeux... Vous n'y songez pas, mon pèrel...
— Et pourquoi n'y songerais-je pas, Lucie Breen?
— Parce que vous savez bien que Robert Traynor est seul maintenant, que Philip et la vieille Catherine sont morts, qu'il n'aurait personne auprès de son lit...
— Ce n'est pas ma faute, Lucie Breen.
— C'est impossible, encore une fois, mon père, Traynor a des ennemis dans le village, des ennemis
nombreux, acharnés, qui en veulent à sa vie. Mac DoU me Ta dit. Ned Grimes et le mendiant Milès-le- Jaune ont juré sa perte... et ils auraient bien facilement raison de Robert s'ils le trouvaient malade, dans sa hutte des Galtée, incapable même de soulever son shillelag. Du reste, ni Miles ni Ned n'auraient besoin de le tuer, la maladie se chargerait bien de l'emporter... ou la faim... ou la fièvre... quand toutes les bises glacées de l'hiver souffleront autour de son foyer sans feu.
— Vous êtes une bonne tille, vous avez un bon cœur, Lucie Breen, fit James Worth, et vous avez raison quand vous dites que laisser ce jeune homme S6U1S lui donner des soins, autant vaudrait en finir tout de suite avec lui d'un coup de shillelag. Ce serait plus humain, Breen.
— Bien d'autres sont morts de la fièvre ; il y a longtemps qu'on ne compte plus les misérables que la tourbière de Cloghan a tués. Je ne puis rien pour Robert Traynor. Comptiez-vous que j'allais le garder chez moi I
— D le faut, mon père, dit Lucie avec force.
— Jamais! Il apporterait le malheur sous mon toit.
— Si Robert sort d'ici, je le suivrai partout où il ira...
— Vous êtes une mauvaise fille, Lucie Breen, et vous n'avez guère de fierté d'aimer toujours un garçon qui ne veut pas de vous...
Lucie baissa la tête et ses larmes coulèrent de nouveau.
— Laissez-moi soigner Traynor auprès de vous, mon père, supplia-t-elle à travers ses sanglots... Si vous le renvoyez, je suis résolue à faire ce que j'ai dit!
Breen paraissait très mécontent. Mais il connais-
sait sa fllle. Il savait qu'elle ne reviendrait jamais sur sa décision. Il hésita encore, puis haussa les épaules.
— Soit, dit-il. Mais je vous le répète, Lucie Breen, avec Robert Traynor c'est le malheur qui entre dans notre maison.
Les jours suivants, Robert ne revint à lui que pour retomber aussitôt dans son effrayante immobilité.
La fièvre persistait; le délire arrivait; dans ses accès, le pauvre garçon se levait sur le lit, voulait s'en aller et se débattait de toutes ses forces entre les bras de Lucie et de Breen.
Ce fut au bout de huit jours seulement que James Worth déclara que la crise dangereuse était passée.
— Ce sera long, dit-il, et Traynor sera faible longtemps. Des soins constants continuent à être nécessaires. Soyez prudente, Lucie Breen, et surtout qu'on lui épargne la plus petite émotion ; elle pourrait lui être fatale.
La jeune fille veillait sur lui avec un soin maternel ; elle allait et venait autour du lit, silencieusement, évitant de faire le moindre bruit quand il reposait.
Bien que Traynor fût beaucoup mieux, ainsi que l'avait constaté le médecin, cependant il n'avait pas encore repris sa connaissance. Il n'avait reconnu ni James Worth, ni Lucie, ni le fermier.
Le jour où toute sa présence d'esprit lui revint, Lucie était là, Breen travaillait au dehors.
Les yeux démesurément ouverts, il regarda tour à tour la jeune fille, puis les meubles et les objets qu'il voyait autour de lui, et dont aucun, ne lui était familier. Son regard finit par rencontrer celui de Lucie et s'y arrêta.
Elle tremblait à l'horrible souvenir de la passerelle de Kaïbeur.
— Il va me deviner, se disaitrclle... il verra bien
vite à mon trouble quel horrible secret je lui cache.
— Lucie Breen l murmurait le malade.
Et sa voix, faible comme un bruissement de feuille, la fit tressaillir.
— Il m'a reconnue 1...
— Lucie Breen ! répétait-il, cherchant dans sa mémoire, comprenant vaguement qu'il y avait dans son existence une lacune de quelques jours et cherchant à relier le fil de sa vie un moment suspendue.
Lucie, défaillante, essayait de sourire... Elle se rapprocha de Robert et, très bas :
— Oui, c'est moi, dit-elle... Soyez tranquille, je veille sur vous ; rien ne vous manquera... vous êtes chez mon père...
— Que s'estril donc passé?
— Vous avez été très malade. Le médecin a cru que vous alliez mourir et nous avons eu beaucoup de peine à vous sauver... C'était la fièvre et le délire qui vous retenaient...
— Malade?La fièvre?Le délire? murmurait le jeune homme, toujours cherchant... Mais pourquoi suis-je ici?
— Parce que si l'on vous avait laissé dans la montagne, par le grand froid et la neige, vous seriez mort...
Tout à coup, il se souvint.
— Ah ! murmura-t-il avec un cri étouffé,.. La passerelle de Kaïbeur*.. Héléna^ Hélénal...
Et pris de faiblesse, il s'évanouit de nouveau. Lucie, affolée, joignait les mains et priait.
— Mon Dieu, mon Dieu! laissez-le vivre... prenezmoi, puisque je suis coupable.... puisqu'il est innocent de mon crime...
Mais bientôt toute sa lucidité d'esprit lui revint. Il tendit la main à la jeune fille»
— Merci, Lucie, dit-il, merci.*. Hélas! vous auriez
dû me laisser mourir... Vous êtes bonne.. Votre cœur n'a point de haine, point de rancune... Merci, Lucie... Merci à Breen, qui est un brave homme.,, et qui, sachant que vous avez souffert par ma faute, ne m'en veut pas non plus... Je me souviendrai de vous toute ma vie... mais je ne veux pas rester plus longtemps à votre charge... Je me sens plus fort... je vais remonter aux Galtée... doucement... oh! il n'y a pas de danger pour moi, Lucie... je puis me lever...
— Non, Robert, vous vous trompez... vous êtes encore très faible et toujours gravement malade, bien que vous ne soyez plus en péril de mort. Restez au lit... vous ne pourriez vous tenir debout, et la moindre fatigue, a dit le médecin, prolongerait votre maladie.
D ne récouta pas et essaya de se lever. Il poussa un gémissement et retdmba.
— Vous le voyez, dit-elle, je ne vous ai pas menti.
Il resta sans bougerpendant quelques minutes, gardant le silence, avec une t.istesse profonde gravée sur son visage.
— Puis, brusquement, il Tinterrogea.
— Lucie Breen, est-ce vrai, tout ce que votre père m'a dit? Est-il vrai que la comtesse soit morte, et aussi misérablement?...
Elle répondit, d'une voix éteinte :
— C'est yrai, Robert.... c'est vrai.
— Et vous, Lucie, est-ce que vous ne soupçonnez pas un crime?... Croyez-vous réellement que la passerelle de Kaïbeur se soit effondrée sans qu'une main maudite ait coupé les solives...
Elle ne vivait plus... son cœur ne battait plus. Elle eut pourtant la force de dire :
— Je le crois, Robert, oui, je le crois.
Et comme il se taisait, elle devina, à son œil irrité, à ses sourcils froncés, qu'un soupçon était entré dans
son âme. Il lui fallut toute son énergie pour ne pas se trahir, pour demander, sans que sa voix tremblât, sans qu'on pût voir son trouble:
— Quels doutes avez-vous donc, Robert? Et quelles pensées sinistres? Qui soupçonnez-vous?
— Si j'avais assez de forces, j'irais jusqu'au Kaï- Ijeur et je saurais bientôt, à la seule inspection des solives, si elles se sont brisées sous le poids d'un cheval ou si elles ont été coupées avant l'arrivée d'Héléna.
Et tout à coup, les souvenirs affluant:
— Je me souviens maintenant.... Oui, j^ai traversé la passerelle, ce soir-là, et j'ai eu le pressentiment d'un danger... Ce pont tremblait sous mes pieds... Un seul effort peut-être aurait tout fait écrouler... J'aurais sauvé Héléna... Mais non, Dieu ne Ta pas voulu... Cependant, le matin, j'avais fait le môme trajet... je n'avais rien vu... entre le matin et le soir, que s'est-il donc passé?
Il réfléchit longtemps. Lucie, qui ne le quittait pas des yeux, n'osait le distraire.
— Je veux voir Joe, dit-il soudain. Lucie, voudriezvous faire savoir à Mac Doll que j'ai besoin de lui?
La jeune fille sortit. Une demi-heure après, elle revint avec le malade et lui prit les mains.
— Que voulez- vous de moi, Robert?
— Joe, allez à la passerelle de Kaïbeur, regardez attentivement les pièces de bois brisées et dites-moi s'il y a là un accident ou un crime... S'il y a un crime, je trouverai le meurtrier et je veux être éternellement damné si je ne venge pas Héléna I...
Lucie était suspendue aux lèvres de Joé Mac Doll. Celui-ci répondit :
— Il est trop tard, Robert.
— Pourquoi ? Que veux-tu dire ?
— Hier, je suis allé jusqu'au Kaïbeur; des ouvriers
sont en train de reconstruire la passerelle, dont Teffondrement intercepte toute communication entre la vallée des expulsés et le village. Les poutres écroulées sont emportées et brûlées... Le bois est rare sur la montagne et les premiers froids sont rudes pour les pauvres gens.
— C'est bien, dit Robert désespéré... je n'avais que ce service à vous demander... Maintenant, je le vois, je n'apprendrai jamais si un crime a été commis.
Traynor ne fit pas d'autre tentative, mais il resta plongé, pendant plusieurs jours, dans un abattement profond. Il se laissait soigner par Lucie, sans lui adresser la parole. Il restait des heures entières sans ouvrir les yeux, et cependant il ne dormait pas. Son esprit, surexcité, repassait toutes les circonstances de la mort de la comtesse. Il les ignorait, mais son imagination avait su les créer et faisait revivre ce douloureux et horrible spectacle.
Lucie le comprenait, mais, maintenant, un peu rassurée par ce qu'elle avait entendu dire à Mac Doll, elle ne craignait plus de voir son secret connu par Robert. . . elle ne frémissait plus, épouvantée, à la seule pensée de sa colère et de sa vengeance, s'il avait jamais appris son crime... Ce n'étaient plus ses terreurs qui la faisaient souffrir, mais les remords qui emplissaient de cauchemars les rêves de ses nuits.
Elle avait maigri depuis cette fatale soirée, et une fièvre constante animait ses joues de rougeurs maladives et brûlait dans ses yeux. Elle ne quittait plus le lit de Robert ; attentive à ses moindres caprices de malade, à ses moindres désirs, à ses plus petites fantaisies ; toujours prête, toujours souriante, toujours gaie, quand la mort était dans son âme. C'est qu'il lui semblait qu'à force de dévouement envers Robert, à force de soins et de discrètes tendresses, quand elle Taurait sauvé, le crime qu'elle avait commis lui pa-
raîtrait moins atroce. Elle comptait bien qu'elle consacrerait au jeune homme sa vie tout entière et qu'après de nombreuses années écoulées, lorsque la vieillesse serait venue, si cette existence avait été calme et apaisée, le remords serait moins vif.
Mais Robert ne Taimait pas. PJus tard, la douleur cuisante finirait par n'être plus qu'un souvenir mélancolique; aTors, dans la solitude qui l'entourait, dans ce dénûment de toutes choses, Lucie lui laisserait bien voir qu'elle l'aimait toujours etlui offrirait comme autrefois, du temps des vieux Traynor, la paix et l'abondance au foyer du fermier Breen. Sans doute il ne refuserait pas... Mais s'il refusait?... Alors Lucie Breen, que ferait-elle?... Après avoir été jusqu'au crime pour la possession de cet homme qu'elle adorait, finirait-elle par se désespérer et se consoleraitelle par un mariage avec un de ceux que lui prônait son père?
Cette idée la faisait pâlir.
— Ah ! non, non, se disait-elle, je vivrai près de lui, il le faut ; ce que j'ai fait m'y oblige... Autrement, s'il ne se laisse pas attendrir, s'il veut rester fidèle à la mémoire d'Héléna... eh bien ! je mourrai... et Dieu et la comtesse me pardonneront peut-être, quand ils verront combien j'ai souffert...
La fatigue des nuits sans sommeil passées à veiller Robert ne l'abattait pas. Son exaltation la soutenait, lui donnait une force de résistance surprenante.
Le père Breen, grondeur, voulait l'obhger à prendre du repos. ÉUe s'y refusait obstinément. Et il disait avec colère, serrant les poings :
— Elle se tuera pour ce garçon...
Elle l'entendait, et comme cette parole répondait presque toujours à ses pensées, un sourire fugitif illuminait son visage.
Breen, alors, haussait les épaules.
Le médecin James Worth ne s'était pas trompé quand il avait dit que la maladie serait longue. Ce fut au bout d'un mois seulement que Robert put se lever. Encore étaitril si faible qu'U lui fallut pour rester debout l'aide des "bras de la robuste paysanne.
— Ce n'estpas moi qui vous ai sauvé, mon bon garçon, disait James Worth, avec un clignement de l'œil vers Lucie qui rougissait... Vraiment non, ce n'est pas moi, mais bien cette aimable et jolie fille.
Et Robert, gravement, répondait :
— Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve d'amitié, pour savoir combien Lucie est noble et bonne.
En sortant, le médecin attirait le fermier à part.
— Voici un mariage en bonne voie, faisait-il avec un gros rire, qu'en dites-vous, Breen ?
— Vous n'y entendez rien, disait Breen, furieux. Ce n'était pas .seulement la maladie qui avait mis les
jours de Traynor en danger. Ned Grimes et Milès-le Jaune rôdaient depuis quelque temps autour de la ferme, cherchant une occasion où Robert serait seul, pour accomplir leur sinistre projet ; mais ils étaient gênés par la présence de Lucie Breen. Ils savaient quelle était son énergie, et ils étaient sûrs qu'elle défendrait son amant avec une intrépidité farouche. Le fermier Breen avait des fusils et des pistolets ; Lucie n'hésiterait pas à s'en servir, et Milès-le-Jaune disait avec raison que les mauvais coups ne préviennent jamais leur monde et arrivent àl'improviste.
La jeune fille, qui se méfiait d'eux et qui était prudente, n'avait pas été longtemps sans les surprendre. Et deux fois elle les trouva, au moment où elle revenait de faire des courses dans Farney, sur le point d'entrer en forçant la porte de la ferme. Le fermier était absent.
— Que demandez-vous? jfit-elle, la première fois.
Les deux misérables se consultèrent du regard, hésitant s'ils ne profiteraient pas de ce que Lucie n'avait point d'armes, pour se jeter sur elle et la mettre dans l'impossibilité de défendre Traynor. Elle les comprit et allait appeler au secours, quand on entendit sur la route les pas de quelques paysans. Ned et Miles s'éloignèrent, et Lucie rentra. Mais dès lors elle fut sur ses gardes.
La seconde fois, ce fut dans la soirée. Breen était parti le matin pour Tipperary.La neige tombait depuis quatre ou cinq jours ; les chemins étaient mauvais et le fermier était retardé par les rafales que le vent poussait vers Tipperary, et qu'il recevait dans les yeux.
Des coups violents furent frappés à la porte et réveillèrent Traynor, qui dormait.
— Qui êtes-vous ? demanda Lucie.
— Un mendiant qui n'a point de gîte, qui n'a plus ni wiskey ni pain d'avoine dans son sac, et qui est si harassé, si défaillant, qu'il ne pourra regagner les Galtée ce soir, et que force lui sera de mourir dans la neige, si vous ne lui donnez une place auprès du feu.
— Comment vous appelle-t-on/?
La réponse se fit attendre. On hésitait. Lucie fut obligée de répéter sa question avec la menace de ne pas ouvrir.
— Milès-le-Jaune ! dit-on à la fin.
— Ouvrez, Lucie, fit Robert, ouvrez... Miles est mon ennemi, mais le malheureux doit mourir de froid.
Lucie décrocha le fusil de chasse à deux coups du fermier Breen, puis elle alla ouvrir la porte, qu'elle referma soigneusement aussitôt que Miles fut entré.
Le mendiant s'approcha du feu, silencieusement, sans dire un mot à Robert, qu'il ne perdait pas de vue.
Quelques minutes s'écoulèrent ainsi.
— Miles, dit la jeune fille, voici un flacon plein de wiskey, voici du pain pour vivre deux jours, voici des pommes de terre chaudes, voici un morceau de porc. Mettez ces choses-là dans votre sac, et maintenant que vous avez chaud, que vous pouvez manger, reprenez votre bâton et partez I
— Pourquoi me chassez-vous, Lucie Breen? Pourquoi me regardez- vous avec méfiance ? Pourquoi conservez-vous à la main le fusil de votre père et pourquoi Tarmez-vous? Est-ce que je ne trouve pas toujours ici de quoi manger et de quoi boire? Est-ce que vous avez quelque chose à craindre de moi ?
— Allez-vous en tout de suite, Milès-le-Jaune. Je sais que vous en voulez à Robert Traynor, qui ne peut se défendre, et que Ned Grimes, votre complice, ne doit pas être loin d'ici... Retenez bien ceci. Miles, et rcpétez-le àNed ; je n'hésiterai pas, à la moindre tentative contre le pauvre garçon, à vous tuer tous les deux...
Le mendiant se leva, se dirigea vers la porte en jetant un regard haineux à la jeune fille et à Robert, puis sortit, murmurant , de manière à être entendu seulement par Lucie :
— Ah ! quand je voudrai raconter l'histoire delà passerelle de Kaïbeur, je vous trouverai plus raisonnable, ma fille !...
Elle recula, affolée, avec un cri, et chancela, comme si un coup mortel venait de la frapper en plein cœur.
— Mon Dieu, qu'avez-vous, Lucie Breen? dit Robert, se soulevant péniblement, croyant que le misérable s'était vengé sur elle...
Mais Lucie se remettait, et, d'une voix que l'épouvante faisait trembler :
— Rien, dit-elle, j'ai eu peur pour vous I
Elle alla tomber sur un escabeau, dans un coin, les
yeux hagards, les lèvres blanches, ayant l'air d'une folle, resta là une partie de la nuit, la tête penchée, immobile, les mains entre les genoux.
Ce fut ainsi que la surprit le fermier Breen quand il rentra ; mais le bonhomme commençait à s'habituer aux étrangetés de sa fille et n'y prenait plus garde. Elle n'eut pas à lui répondre. Robert, dont le sommeil était toujours très agité, se réveillait à chaque instant; son regard la cherchait; il la considérait longuement. Et dans son esprit revenaient les incidents de cet amour qui durait depuis plusieurs années, malgré toutes les désespérances, et qui ne s'était jamais démenti.
— Pauvre enfant, disait-il, comme elle est belle et touchante... Quel dévouement, quelle bonté et quel courage !... Comme elle mérite d'être aimée entre toutes et d'être heureuse l...
Puis dans cette demi-obscurité qui régnait, il évoquait l'image de la comtesse, le souvenir de cette afifection forte et tendre, chaste jusque dans son derni^ abandon ; peu à peu, les deux ombres d'Héléna et de Lucie se mêlaient, semblaient n'en faire qu'une, comme si leurs deux amours se fussent confondus en un seul, comme si les deiix dévouements, qui avaient veillé sur sa vie et l'avaient sauvé, n'eussent fait qu'un seul et même dévouement ; comme si l'âme d'Héléna s'était glissée dans celle de Lucie, pour ne plus faire qu'une seule et même âme... Et alors qu'il rêvait ainsi, chose étrange, Lucie Breen, assoupie sur l'escabeau, murmurait dans un cauchemar.
— Héléna! Héléna!!.,.
Deux mois après, Robert était complètement remis. Lorsqu'il quitta la ferme de Breen, il prit Lucie à part et, lui tenant les deux mains :
— Lucie, vous m'avez sauvé la vie plusieurs fois : dans la forteresse, lorsque vous êtes venue m'arracher aux mains des Enfants d'Acier ; dans votre maison, lorsque vous m'avez veillé avec tant de dévouement ; enfin, vous m'avez empêché de tomber sous les coups de Ned-Grimes et de Miles, qui certainement auraient eu aisément raison de moi... Je ne pourrai jamais rien faire qui prouvât combien j'ai de reconnaissance, Lucie Breen, mais je souhaite qu'un jour arrive où il me soit donné de sacrifier cette vie, que je vous dois, pour vous ou pour votre père... Je ne suis pas ingrat, et je voudrais que l'occasion se présentât pour moi de vous le montrer.
Elle ne répondit rien. Quand il partit, elle avait le cœur gros ; elle s'était habituée à le voir tous les jours ; les rudes fatigues des nombreuses nuits passées sans sommeil l'empêchaient de songer au précipice de Kaïbeur et, maintenant qu'il s'en allait, elle se voyait avec terreur retomber dans cette solitude où le fantôme de la comtesse brisée sur les rocs lui apparaissait dans toute son horreur, hideusement défiguré.
Pendant les mois qui avaient suivi la mort d'Héléna, la paix du domaine de Donesdale n'avait été troublée par aucun incident, par aucune agitation. Les Enfants d'Acier semblaient terrifiés, depuis que le secret de leurs réunions était entre les mains de leurs ennemis et n'avaient faitcontre Harry aucune nouvelle tentative.
Le lieutenant Richard Thornton lui-même était rassuré, et un beau jour les dragons reprirent le chemin de Tipperary.
— A la moindre alerte, je reviendrai, dit Thornton.
Mac Doll et Robert étaient allés chercher du travail dans le comté de Cork. Joe n'avait pas abandonné ses idées sanguinaires de représailles. Le départ des dragons fut pour lui le signal d'unenouvellesérie de vengeances cruelles.
Il s'en expliquait à Traynor.
— Les Enfants d'Acier seront réunis par moi et dirigés contre le château. Nous serons cinq cents, nous seront mille s'il le faut. Ceux de Cork et tous ceux du district se joindront à nous. Le comte sera mort et son château ne sera plus qu'un amas de cendres avant que les dragons de Tipperary soient prévenus. Je neveux pas qu'il soit dit que les crimes et les cruautés de l'exécrable Donesdale resteront plus longtemps impunis.
Robert, qui se souvenait combien la comtesse avait horreur de cette épouvantable guerre nocturne, essaya vainement de le faire revenir sur sa résolution. Mac Doll restait inébranlable. Et comme Traynor lui démontrait que de pareilles vengeances, au lieu d'adoucir le sort de leur pays, déshonoraient l'Irlande ; comme il cherchait à l'amener doucement à l'idée d'une agitation pacifique, qu'on pourrait transformer plus tard, si elle ne réussissait pas, en une révolution générale armée, le pavsan l'interrompait.
— Non, non, vos idées sont généreuses, mais, vous le savez aussi bien que moi, impraticables. Toutes les tentatives ont échoué par défaut d'entente commune. Faire une révolution organisée en Irlande, c'est impossible. La révolution viendra d'elle-même, un jour, et elle éclatera furieuse, demain, ou dans dix ans, ou dans cinquante ans. Ce que vous feriez la retarderait, car
les Saxons, en tenant un bout du fil, remonteraient facilement jusqu'à l'autre extrémité, et les exécutions capitales multipliées épouvanteraient longtemps la population nerveuse des campagnes. En agissant, au contraire, comme les Enfants d'Acier, quels risques courons-nous? Nous restons les maîtres, nous restons puissants, nous échappons aux tribunaux honteux qui nous jugent, et qui créent et payent des preuves contre les accusés, quand il n'en existe pas. Nous portons la terreur jusqu'à Tau tre bout de l'île verte, et ceux de nos frères que gagne le découragement retrouvent une énergie indomptable, au récit de nos vengeances et de nos triomphes.
Et les yeux deMacDoll brillaient d'une joie sauvage, ses traits semblaient transfigurés par la haine ; sa haute taille paraissait grandir et vouloir dominer, d'un seul coup d'oeil embrassant tous les comtés à la fois, la tourbe grouillante et mystérieuse, remuant dans les ténèbres comme d'insaisissables ombres, des affiliés aux Enfants d'Acier.
Robert comprit que chercher à persuader Mac Doll étaitinutile.
11 n'insista pas davantage.
Mais peu à peu, au fur et à mesure que les mois s'écoulaient, que devenait plus doux et plus indéfini, pareil à un rêve, le souvenir de la comtesse Héléna, l'exaltation farouche de Mac Doll, en faisant impression sur son esprit, le ramenait insensiblement, encore qu'il s'en défendît, vers la guerre organisée par les Enfants d'Acier.
Et le soir où, sur les plus hautes cimes des Galtée, il vit briller les feux qui servaient de signal aux affiliés, il se rendit à la tourbière de Cloghan, où Mac Doll lui avait dit qu'il convoquerait les siens. La forteresse n'était plus un endroit sûr. Le signal pouvait être aperçu de Tipperary, et les dragons, avant que les
révoltés eussent disparu, avaient le temps d'accourir.
Il fut résolu, cette nuit-là, que le lendemain on aver^ tirait les misérables des autres domaines, et^même du comté de Cork et du comté de Kilkenny, afin que l'attaque projetée contre le château eût pour elle toutes les chances de succès. Les Enfants d'Acier reconnurent Robert Traynor, qui avait voulu venir à la réunion sans masque, afin que personne ne doutât plus de sa fidélité. La plupart lui serrèrent les mains, en disant :
— Nous oublions tout ; soyez de nouveaule bienvenu parmi nous I
Quelques-uns seulement se tinrent sur la défensive.
Quant à Ned Grimes et à Milès-le-Jaune, ils ne bougèrent pas. Leur rancune subsistait, aussi forte, aussi implacable. L'occasion de la satisfaire se faisait attendre, mais ils étaient patients et, par une convention tacite, ils n'avaient pas encore dit un mot du drame de Kaïbeur auquel ils avaient assisté, de ce secret qui leur brûlait les lèvres.
Les signaux des Galtée avaient été aperçus par les gens du château, qui prévinrent aussitôt l'agent Toussaint qui avait remplacé l'agent Warner dans ses fonctions auprès du comte. Toussaint, très au courant des mœurs irlandaises, réveilla Donesdale, qui, fatigué par dix heures de chasse, dormait profondément.
— Les Enfants d'Acier se réunissent ce soir, dit-il. Sa Seigneurie ferait bien de prendre des précautions ; ils peuvent méditer une attaque.
— Ils n'oseraient pas!...
— Votre Honneur sait le contraire... Ces paysans sont hardis, et ils ont la patience des bêtea sauvages qui guettent une proie.
— Mais leur retraite était connue...
— Aussi je suis persuadé que ce n'est pas dans la forteresse de Mac Doll qu'ils se réuniront... Afin d'en
être sûr, si Votre Honneur y consent, je vais envoyer Dick Carter, avec deux ou trois de vos piqueurs les plus robustes; ils se cacheront dans la montagne, aux abords des sentiers qui conduisent à la forteresse, et ils surveilleront tous les passages. Est-ce l'avis de Sa Seigneurie?
— Faites l
Mais les piqueurs détachés par Toussaint revinrent un à un sans apporter de renseignements. Néanmoins, l'agent était inquiet et essayait de faire partager son inquiétude au comte. Harry, rendu prudentpar la mort de Byrne, de Warner et par la catastrophe dont Héléna avait été victime, et dont il n'était pas prouvé que les Enfants d'Acier ne fussent point les auteurs, Harry fit veiller les domestiques du château armés jusqu'aux dents. Pourtant la nuit se passa sans aventure et rien ne justifia ces précautions. Le lendemain, dans la journée, le village et les environs étaient calmes ; les paysans étaient à leurs travaux d'hiver et le soir la montagne resta ensevelie dans les ténèbres.
— Fausse alerte! disait Donesdale.
Vers dix heures du soir, les gens que Toussaint avait envoyés de toutes parts annoncèrent que presque toutes les cabanes semblaient vides, et que dans la campagne une certaine agitation régnait.
On rencontrait des paysans armés de fusils ou de shillelags, qui se perdaient au loin dans l'obscurité, mais qui, sans doute, devaient se rendre à une réunion depuis longtemps fixée. Et ils tournaient le dos à la montagne. Dick Carter en avait suivi quelques-uns, en se cachant dans les broussailles et protégé par la nuit ; il avait remarqué qu'ils prenaient le chemin de la tourbière, mais il n'avait pu aller jusque-là, il voulait revenir faire son rapport au comte.
— Us s'éloignent du château, dit celui-ci... Ils médi-
tent, sans doute, une expédition hors de mon domaine. Rien à craindre, par conséquent.
Pourtant, sur les conseils de Toussaint, trois hommes furent envoyés à Tipperary, montés sur d'excellents chevaux, avec mission de raconter au lieutenant Thornton ce qui se préparait.
Il était onze heures quand ils partirent.
Une demi-heure à peine s'était écoulée que de tous les côtés, comme si elles eussent été vomies par les ténèbres, surgirent des ombres, nombreuses comme une armée, qui se glissèrent autour du château, interceptant toutes les communications.
C'étaient les Enfants d'Acier.
En tête marchaient Mac DoU et Traynor.
L'alarme fut donnée et tous les domestiques, avec des fusils, des haches ou des pistolets, descendirent dans la cour, précédés parle comte.
Toussaint fit une sommation aux révoltés.
— Retirez-vous, ou nous faisons feu!
11 n'y eutpas une réponse. Les ombres se mouvaient, se croisant et s'entre-croisant, mais pas un mot n'était prononcé, pas un cri ne s'entendait.
Dick Carter, aveclespiqueurs s'approcha de la grille, et l'on perçut distinctement dans le silence profond le bruit sec de leurs fusils dont les chiens s'armaient.
Toussaint disait :
— Retirez-vous, mes bons garçons, ou pas mal d'entre vous laisseront leur peau dans les bruyères.
A ce moment, dans une poussée formidable de deux cents bras, la grille s'ébranlait et s'abattait.
— Peu! commanda le comte.
Des éclairs déchirèrent la nuit, illuminant brusquement, pour une seconde, les masques noirs des affiliés et les cadavres de dix d'entre eux se tordant sur le sol...
Iln^y eutpas un cridans la foule des affiliés, comme
si tous fassent restés insensibles à ces dix morts, et la cour du château fut envahie.
Donesdale, de nouveau, commanda :
— Feu ! Tirez toujours !
Alors des coups de fusil crépitèrent, incessants, et il y eut de nombreux vides parmi les révoltés.
Mais ils continuaient d'avancer.
Les gens du château, débordés, reculaient, gagnaient les portes, se mettaient à Tabri derrière les fenêtres, rechargeaient leurs armes et se préparaient à se défendre vigoureusement. Les Enfants d'Acier n'avaient pas encore riposté.
Quand ils se virent maîtres de la cour, maîtres du jardin, ils se consultèrent. Fallait-il, selon leur coutume, incendier le château ? L'incendie pouvait pousser les gens de Donesdale au désespoir, et les pertes déjà nombreuses des Enfants d'Acier en seraient augmentées. Fallait-il forcer les portes, faire le siège de toutes les chambres, les prenant une à une, tuer tous ceux que Ton rencontrerait ?
Mac DoU inclinait pour l'assaut. Le siège était impossible ; la garnison de Tipperary pouvait être avertie ; les révoltés se fussent trouvés pris entre deux feux. L'assaut offrait des chances ; les gens du comte, si dévoués qu'ils fussent, ne résisteraient pas longtemps au millier de misérables altérés de vengeance quf se rueraient sur eux.
Ce fut à ce dernier parti qu'on s'arrêta.
— Est-ce votre avis, Robert ? demanda Joe.
Traynor baissa la tête sans répondre.
— En avant I cria Mac Doll.
Les révoltés, impatients, n'attendaient que ce signal. La mort d'une vingtaine de paysans les avait surexcités et c'était une guerre à mort, un massacre général qu'ils demandaient. 11 était temps qu'entre les deux
chefs une résolution fût prise, car des murmures s'élevaient.
Au signal de Mac DoU, ils se précipitèrent contre les portes,
De toutes les fenêtres des éclairs jaillirent, et il y eut bien des morts parmi les assaillants.
Mais rien ne les arrêtait.
Les portes furent brisées ; le château, envahi, retentit de cris sauvages. Les Enfants d'Acier se répandirent partout. Une à une les chambres furent prises ; de part et d'autre des coups de fusil s'échangeaient, plus rares chez les révoltés, qui se servaient, corps à corps, de préférence de la hache ou du shillelag.
Alors, ce fut une débandade.
Les domestiques, lâchant pied, laissant leurs pistolets et leurs carabines, s'enfuyaient par les issues que les assaillants n'avaient pas encore eu le temps de garder. Quelques-uns se jetaient par les fenêtres, affolés, mais tombaient sous les coups des Enfants. Et la foule grossissait toujours ; il arrivait des misérables de partout; des échelles avaient été appliquées contre les murailles detous les côtés, et le jardin était rempli d'une masse d'ombres mouvantes qui se glissaient derrière les arbres, les arbustes, les massifs dénudés. La nuit était froide et claire, et la lune montait dans le milieu du ciel, projetant sur la neige une lumière blanche et adoucie. Ce spectacle avait quelque chose de fantastique. On eût dit, au fond de l'Amérique du Nord, dans les premiers temps de la colonisation européenne, des bandes silencieuses de sauvages attaquant un château par surprise. Nul ne se serait douté qu'on fût en pleine Europe, à quelques lieues de l'Angleterre.
Mac Doll et Traynor se tenaient devant la grande entrée de Donesdale, envoyant leurs ordres, veillant à ce qu'une attaque du dehors ne vînt pas les envelopper.
Le massacre dura une heure. Il n'yeutpas depillage ; les Enfants d'Acier assassinent, mais ne volent pas. Ils sortirent un à un, comme à regret, ivres de vengeance.
Et quand il n'y eut plus rien à tuer, de la foule un grand cri monta :
— Le feu I le feu au château !
En un clin d'œildes torches s'allumèrent ; des broussailles étaient jetées dans les chambrçs, où toutes les fenêtres ouvertes établissaient des courants d'air; des plus farouches pénétraient dans Tintérieur et mettaient le feu partout. Un quart d'heure après, les flammèches indiquaient que l'incendie commençait, activé par le vent qui soufflait du Galtée.
Ils s'écartèrent, se massèrent en un cercle énorme autour de Donesdale et attendirent.
Le château brûlait comme une meule de paille, éclairant autour de lui les arbres des allées et les bruyères de la plaine, demi recouvertes de neige.
Puis, tout à coup, les Enfants s'évanouirent comme les personnages qui peuplent un rêve. Un grand cri venait de s'élever du côté des Galtée, là où se trouvaient les factionnaires placés par Mac Dell pour veiller à la sécurité des assaillants.
Et ce cri disait :
— Les dragons 1 les dragons I
Et de proche en proche, de sentinelle en sentinelle, de rang en rang, de groupe en groupe, le cri était renvoyé, et il y eut bientôt un murmure formidable :
— Les dragons de Tipperary I Les dragons !
Qu'était devenu le comte ?
A la première attaque, il était monté dans ses appartements au premier étage, et avait tiré sur les ombres qui grouillaient dans la neige au-dessous de lui. Puis, quand il vit que les portes étaient forcées et que les
fermiers, plus audacieux qu'il ne l'aurait cru, pénétraient dans le château, il appela quelques-uns de ses piqueurs, les plus dévoués, qui se retranchèrent dans une seule pièce, après avoir barricadé les portes avec les meubles.
Là, ils attendirent.
Le comte Donesdale, pâle, sombre, jugeant de rimminence du danger, ne se dissimulait pas qu'ils périraient jusqu'au dernier si Dick Carter, accomplissant sa mission, n'arrivait à temps avec un détachement de la garnison de Tipperary.
Il entendait autour de lui, tout frémissant de rage, les coups de fusil qui ébranlaient les échos du château, les cris de ceux qui tombaient blessés, tout le tumulte de la bataille.
Et ceux qui criaient étaient ses gens à lui, car, du côté des Enfants d'Acier, tout se faisait silencieusement. C'était une guerre' de sauvages, mystérieuse, acharnée, effrayante.
Et bientôt les coups frappés contre la porte qu'il avait fait barricader lui apprirent que son heure, à lui comme aux autres, était venue. Us se dissimulèrent et, prêts à faire feu, attendirent. La porte vola en éclats ; tous lés piqueurs épiaulèrent, et vingt coups de fusil abattirent vingt misérables.
Ceux-ci reculèrent, il y eut un moment de désarroi et les assiégés eurent le temps de recharger leurs armes. La plupart avaient des fusils à deux coups ; c'étaient quarante morts qu'ils tenaient entre leurs mains avant de succomber eux-mêmes. Ils étaient tous de vieux chasseurs, pleins de sang-froid, et chacun était sûr de son coup d'oeil ;. pas une main ne tremblait sur la crosse, pas un regard ne se troublait.
Lorsque les premiers rangs des Enfants d'Acier, poussés parla foule qui montait, réapparurent, ils furent accueillis par une nouvelle décharge qui en abattit
enco):e une vingtaine. Mais ces cadavres, les autres les escaladèrent.
Des coups de pistolet répondirent aux derniers coups de fusil. Il y eut une effroyable mêlée. Le comte se défendait avec une vigueur surprenante ; il avait pris sa carabine parla crosse et faisait le vide autour de lui. Pas un n'osait l'approcher. Sa terrible massue écrasait têtes et jambes. Et pourtant il était blessé. Une balle lui avait effleuré le crâne, lui enlevant des cheveux, et la peau ; le sang lui coulait sur le front et dans les yeux ; une autre lui avait brisé Tépaule gauche, mais il se défendait en tenant le canon de son fusil de la main droite.
Il était seul, maintenant ; tous les piqueurs étaient morts ou avaient sauté par la fenêtre dans le jardin, comptant sur un hasard, sur la nuit pour les protéger, pour ^les sauver, puisque Dick Carter et les dragons n'arrivaient pas.
Deux des plus grands, parmi les misérables, se faisaient remarquer par leur acharnement contre le comte. Leurs fusils déchargés étaient rejetés en bandoulière, mais, les shillelags à la main, ils attendaient que Donesdale se lassât pour se jeter sur lui et l'achever. Vraiment Harry était superbe d'énergie et de rage, et son sang-froid était tel, que, pendant tout ce combat, il eut sur les lèvres un sourire méprisant,
— D se lassera 1 murmura un des deux qui dépassaient de la tête les paysans.
Mais non, Donesdale ne se lassait pas.
Et, pris d'impatience, Ned Grimes et Milès-le- Jaune, car c'étaient eux, s'avancèrent.
Le mendiant chargea un pistolet à la hâte.
— Il faut en finir, dit-il.
— Es-tu sûr de ton coup ?
— Oui.
Le pistolet chargé, il visa et pressa la détente.
Le comte, atteint en plein corps, chancela, cria :
— Misérables assassins I Puis il tomba.
Les autres, comme des loups, le croyant mort, se précipitèrent sur lui ; mais il eut la suprême énergie de se relever, et il le fit avec un geste d'une audace telle qu'ils reculèrent une dernière fois, épouvantés. Sa main droite essaya de soulever le fusil dont il se servait comme d'une massue...
— Allons, Ned, il n'est plus à craindre I
Et deux coups de shillelag, assénés par le mendiant et par Ned Grimes, lui brisèrent le bras.
Il retomba avec un gémissement.
Le voyant sans force, les misérables se précipitèrent et lorsque du dehors arriva le cri : « Les dragons ! » le comte Harry Donesdale ne bougeait plus ! . . .
Lorsque les dragons arrivèrent, les flammes enveloppaient le château. Les chevaux foulèrent aux pieds des cadavres dans la cour, et quelques soldats dévoués, qui se précipitèrent au milieu de l'incendie, revinrent en disant qu'il n'y avait rien à faire et que ceux qui étaient restés là ne souffriraient plus : ils étaient morts. Un écriteau, planté auprès de la grille brisée, ne laissait aucun doute sur les auteurs du massacre. Cet écriteau portait la signature ordinaire des Enfants d'Acier. On y lisait :
Au comte Harry Donesdale.
Et ces mots étaient surmontés d'une tête de mort et de deux os en croix.
Les soldats de Richard Thornton abandonnèrent le château pour battre la campagne.
Ils se répandirent dans le village, longèrent les bords de la Suir, traversèrent les Galtée ; mais tout fut inutile, les Enfants d'Acier avaient disparu.
Cependant Dick Carter et les piqueurs, envoyés à
Tipperary par l'agent Toussaint, étaient revenus en môme temps que les dragons, et se mirent à la recherche de Donesdale.
— Ils l'ont tué sans doute, fit Toussaint, qui s'était sauvé prudemment, aux premières décharges; ils Font tué, et il est en ce moment au milieu des flammes I
Dick Carter aimait le comte Harry, comme les chiens de la meute aimaient Dick Carter.
Le piqueur alla dans un hangar chercher une échelle longue, solide, l'appliqua contre le mur, du côté de Tappartement, là où il voyait les fenêtres ouvertes, et monta. Quant il fut au niveau, des flammes qui sortirent lui brûlèrent les cheveux et la barbe, en même temps qu'une bouff*ée de fumée, rejetée par le courant d'air, lui coupait la respiration et l'étouffait. II faillit tomber et dégringola quelques échelons. D'en bas, les piqueurs qui tenaient l'échelle crièrent:
— Courage, Dick Carter, courage !
Dick franchit la fenêtre d'un bond furieux et roula dans la chambre.
Il trébucha contre] des cadavres, mais dans cette obscurité rendue plus profonde par la fumée qui emplissait la pièce, comment faire pour reconnaître le comte? La chaleur était suffocante. Les flammes, tout autour, léchaient les murailles. Ce fut à leur lueur qu'il vit Donesdale étendu, la main serrant toujours le canon du fusil. Il le prit sur ses épaules, l'emporta et, les cils et les sourcils brûlés, les vêtements en lambeaux, il regagna l'échelle le long de laquelle il se laissa glisser, se maintenant par les deux genoux et retenant le comte avec les mains...
— Il est mort ? demanda Toussaint.
— Je n'en sais rien, Votre Honneur! fit Dick qui, n'en pouvant plus, tomba sur la neige.
Les piqueurs s'empressèrent auprès de Donesdale,
et comme à ce moment les toits du château s'écroulaient avec un fracas horrible, comme les murailles menaçaient de s'effondrer d*un instant à l'autre , ils remportèrent.
Ils étendirent les manteaux sur le sol et le couchèrent là... Il ne remuait pas; cependant Dick, qui s'était penché sur le corps et avait appliqué son oreille contre la poitrine, s'écria :
— Il vit 1 il vit 1
— Il faut aller chercher le médecin James Worth, fit l'agent Toussaint.
Un des piqueurs partit.
Vingt minutes après, il ramenait le médecin en croupe. Worth s'approcha de Donesdale, et à la lumière de l'incendie, qui crépitait derrière eux avec un bruit sinistre, il examina les blessures. Il resta longtemps n'osant se prononcer, puis à la fin, répondant aux regards anxieux des gens qui l'entouraient :
— Je ne peux rien dire... Sa Seigneurie n'est pas morte... mais elle a été si méchamment arrangée qu'elle n'en vaut guère mieux...
Tel était le diagnostic de l'excellent James.
— Portez-le chez moi ! dit-il..
Ils obéirent, cassèrent des branches aux arbres et en firent un brancard.
Et le cortège se dirigea vers Farney, croisant sur la route des patrouilles de dragons à la piste des affiliés insaisissables.
A l'aube du jour, les rares paysans, qui étaient sortis de leurs cabanes, virent passer le lieutenant Ri-
chard Thornton galopant, en tête de ses dragons, sur la route de Tipperary et, au milieu des soldats deux hommes qui marchaient, les mains liées derrière le dos, les pieds retenus par une corde.
Ces deux hommes étaient Mac DoU et Robert Traynor. Depuis les derniers événements, depuis, surtout,lamortdelacomtesseHéléna,une enquête très minutieuse, conduite avec beaucoup de prudence, les avait désignés comme les deux chefs des Enfants d'Acier. Les instructions de Thornton portaient qu'en cas de nouveaux troubles, dans le domaine de Donesdale, son attention devrait se porter sur les cabanes habitées par Joe et par Robert. Les renseignements donnés par les autorités judiciaires de Tipperary étaient si précis qu'ils désignaient même Tendroit de la montagne où les deux expulsés avaient établi leur cottage.
Aussi, lorsque Dick Carter eut prévenu Thornton, la veille au soir, de l'attaque du château, le lieutenant laissa dix de ses hommes, les plusrobustesetles plus déterminés, aux abords des misérables huttes où couchaient les deux amis.
Quand ceux-ci rentrèrent après Tincendie, ils se trouvèrent entourés et n'essayèrent même point de se défendre. Ils se laissèrent arrêter, lier les mains, sans opposer la moindre résistance, protestant seulement contre la violence et la rigoureuse mesure dont ils étaient l'objet.
— De quoi nous accuse-t-on? demandèrent-ils.
— On vous le dira la veille du jour où vous serez pendus, mes bons garçons! dit un sous-oflicier qui commandait le détachement.
Ils ne répliquèrent pas et on les emmena.
Seulement ils avaient eu le temps de se regarder et leur regard disait :
— Nous sommes perdus... Courage 1 Montrons-leur comment les Enfants d'Acier savent mourir I
LE sei::ret d'une jolie fille 275
Quand on connut leur captivité, il y eut une consternation dans les comtés de Tipperary, de Cork et de Kilkenny. Tous les affiliés aimaient profondément et respectaient Mac DoU en qui ils voyaient le dernier descendant des anciens chefs irlandais. Us avaient presque autant d'affection pour Traynor, auquel ils avaient pardonné depuis longtemps son araour pour la comtesse, et dont ils reconnaissaient le patriotisme ardent, l'intelligence supérieure.
Ce fut partout un cri de colère.
Car la colère seulement surexcitait les esprits, non la crainte. Tous les Enfants d'Acier étaient certains que Mac Doll etTraynor ne trahiraient jamais les secrets de leur redoutable association, et ne livreraient pas les noms des affiliés, que seuls, en qualité de chefs, ils connaissaieut.
Une pensée unique leur vint : sauver Mac Doll, sauver Traynor.
Mais les jours qui suivirent l'arrestation, un grand désordre régna. Ils avaient mis leur confiance dans leurs chefs ; ceux-ci venant tout à coup à leur manquer, personne n'osait prendre la responsabilité du mouvement; personne, du reste, ne trouvait une idée facile à exécuter, pour arracher les jeunes gens à la mort qui les menaçait. *
Ce fut Lucie Breen qui s'en chargea.
Lorsqu'eUe apprit que Robert était arrêté en compagnie de Mac Doll, elle resta hébétée, demi-folle, no pleurant même pas.
Mais bientôt la réaction se fit et sans prévenir son père de ses intentions — le fermiei? se fut opposé au plan généreux qu'elle avait conçu — elle parcourut en secret toutes les cabanes du village, s'adressant plus particulièrement aux paysans qui avaient à se plaindre du comte et qu'elle supposait devoir faire partie de la Société des Enfants d* Acier. Quant aux expulsés,
qui depuis la mort de Donesdale, avaient regagné leurs cabanes, dans le village, elle savait pouvoir compter sur eux. Les Irlandais n'oublient jamais les injustices et leurs rancunes sont éternelles.
Robert et Mac Doll furent jugés huit jours après ; la justice, en Irlande, est très expéditive.
Ils étaient accusés de tous les troubles du domaine de Tipperary, d'affiliation à une société secrète, des meurtres de Charles Warner, deThuissierByme, et deTincendie de leurs maisons, de l'assassinat de la comtesse, de l'assassinât du comte Donesdale et de l'incendie du château. Us refusèrent de répondre aux questions qu'on leur posa, ne voulant même pas se défendre, jugeant que cela était inutile et dédaignemt de recourir à des mensonges.
Les preuves, accumulées contre eux, ne manquaient pas. Les juges avaient eu soin d'acheter un certain nombre de témoins, dans l'impossibilité de s'en procurer de véritables, et ces témoins, grassement payés, déposèrent qu'ils étaient eux-mêmes affiliés aux Enfants d'Acier, qu'ils avaient été enrôlés de force dans leurs rangs et qu'ils avaient assisté aux exécutions et aux incendies ; ils prétendirent avoir reconnu Mac DolletTraynor, et demandèrent pour eux-mêmes l'indulgence du tribunal. Or, ces témoins n'habitaient même pas le district de Tipperary, ni celui de Cork, et ils connaissaient si peu les deux chefs de l'association des Enfants, que l'un d'entre eux s'obstina^ malgré le président, à désigner Robert du nom de Joe Mac Doll et celui-ci du nom de jTraynor. Les deux amis haussèrent les épaules, et Joe ne put s'empêcher de dire :
— Leur leçon n'a pas été bien faite, Votre Honneur, ou peut-être ne sont-ils pas payés assez cher!...
On leur imposa silence, mais dans le prétoire de violents murmures éclataient, il y avait là des Irlan-
dais, et bien des rages bouillonnaient sous l'indifférence des figures impassibles.
Une demi-heure après cet incident, Joe Mac DoU et Robert Traynor, reconnus coupables, étaient condamnés à être pendus sur le balcon de la prison de Tipperary.
L'exécution devait avoir lieu le lendemain, vers neuf heures du matin.
Une heure avant que le bourreau de Tipperary n'exécutât la sentence d'un tribunal qui ne valait guère mieux, pour l'impartialité et la haute justice, que le tribunal des Enfants d'Acier, les rues de la petite ville étaient pleines de paysans venus des comtés de Cork, de Kilkenny et de tous les villages de Tipperary. Il avait fallu une nuit seulement, pour faire connaître partout la nouvelle de la condamnation h mort, et cette nouvelle s'était répandue avec une foudroyante rapidité.
L'exécution devait avoir lieu, ainsi que nous l'avons dit, sur le balcon de la prison. Une porte qui s'ouvre sur le balcon communique avec un corridor qui conduit aux cellules. On amène les prisonniers; on lit la sentence ; on place les deux condamnés sur une sorte de trappe cachée dans la pierre ; dans le mur sont deux grands crochets de fer auxquels pendent les cordes. Quand le bourreau a fait ses sinistres préparatifs et que la corde, retenue au crochet, enroule son nœud coulant au tour du cou du condamné, un mouvement du pied fait basculer la trappe et, passant au travers du balcon, le misérable reste pendu dans l'espace.
Avec tous ses détails, l'exécution ne dure pas plus de quatre ou cinq minutes.
A huit heures et demie, un détachement des dragons vint prendre place auprès des potences, faisant un demi-cercle pour empêcher la foule d'approcher trop près.
C'était le lieutenant Richard Thornton qui commandait.
Quand ses hommes furent à leur poste, l'officier fit caracoler son cheval du côté de la foule et son œil perçant, plein de défiance, essaya de démêler sur les visages les sentiments qui animaient ceux qui étaient là. Evidemment il n'avait pas confiance dans la tranquillité des deux ou trois mille spectateurs venus pour voir mourir Traynor et Mac Doll. Ce qui le rassura cependant, ce fut la remarque singulière qu'il fit: il y avait là peu d'hommes; deux ou trois cents, au plus, étaient disséminés sur la place et dans les rues voisines. Le reste de la foule était composé de paysannes irlandaises, portant le costume traditionnel: le long manteau enveloppant le corps des pieds à la tête, dissimulant la taille et la démarche, et le châle rouge jeté sur la tête et les épaules. Comme il faisait très froid, la plupart d'entre elles avaient abaissé leur châle sur les yeux et s'étaient enveloppé le bas du visage avec un foulard.
Une seconde, Tofflcier eut un doute ; mais il se mit à sourire et murmura:
— Des Enfants^' Acier déguisés en femmes, allons donc! Du reste, je vais m'en assurer, sans éveiller leurs soupçons...
Et i} s'approcha de la foule, en poussant brusquement son cheval. 11 y eut des gestes effarés et les femmes reculèrent. Des manteaux s'ouvrirent, des châles tombèrent, mais Richard Thornton ne vit partout que les yeux noirs des femmes de la contrée, des visages frais, des figures imberbes, pas un Enfant d'Acier.
Thornton revint vers son détachemçnt :
— Ils sont braves, pensait-il, mais ils ne le sont pas au point de venir se jeter de gaieté de cœur au milieu d'une garnison anglaise..*
Il ne s'occupa plus que de maintenir Tordre.
Quelques minutes avant que T horloge de la prison fit entendre neuf heures, les groupes se resserrèrent et les premiers rangs des paysans touchaient presque les chevaux.
Thornton tira son sabre et commanda:
— Au large !
Il y eut un remous dans la foule, mais aucun cri, aucun murmure ne s'éleva. Un profond et solennel silence régnait.
Au premier coup de neuf heures, la porte qui donnait sur le balcon, au premier étage de la prison, s'ouvrit; un greffier sortit, des gens de la police, puis Joe Mac Doll et Robert Traynor, les mains liées, la tête haute, le regard fier, la démarche assurée; derrière eux, le bourreau et ses aides.
— Ce sont d'infâmes coquins, murmura Thornton, mais de rudes garçons, bien courageux.
Et soudain il laissa échapper un juron...
Toujours silencieuse, la foule, que les soldats avaient fait reculer, s'avançait de nouveau, ou plutôt roulait en flots incessants et menaçait de déborder le détachement.
— Au large! cria le lieutenant.
Mais, cette fois, il ne fut pas obéi. L'hésitation des plus rapprochés ne tint pas devant la poussée énorme des derniers rangs, qui les rejeta squs tes pieds des chevaux. Il y eut un moment de tum'ulte effroyable, indescriptible. Trois ou quatre mille paysans se ruaient de tous les côtés.
— Sabrez-les! sabrez-les I crait Thornton, ivre de rage.
Et lui-même donnait l'exemple.
Alors on entendit un immense cri, comme un mot d'ordre lancé par trois mille poitrines :
— La terre ! Notre terre verte !
Les manteaux, rejetés sur Tépaule, laissaient voir maintenant les tailles élancées et robustes de jeunes paysans déguisés en femmes. En môme temps, sur tous les visages s'appliquaient dos masques noirs. De courtes carabines, des pistolets, des haches, des shillelags et des couteaux se trouvaient dans toutes les mains, comme par enchantement.
Lorsque le tumulte avait éclaté, le greffier était en train de lire la sentence, que Traynor et Mac DoU écoutaient d'une oreille distraite.
Toute leur attention se portait en ce moment sur les mouvements de la foule. Au cri de: « La terre! notre terre verte! » ils tressaillirent et s'adressèrent un regard de suprême espérance. Leur cœur battait, bien qu'ils fussent braves ; ils sentaient qu'une minute allait décider de leur vie.
Mais, sur le balcon, les gens de justice se doutaient de la tentative qu'on faisait pour délivrer les condamnés.
Le bourreau apprêta les cordes.
— Dépêchez-vous, monsieur Tandy, fit-il au greffier.
Le greffier, impassible, bredouilla ce qui lui restait à lire, plia le papier, le mit dans sa poche, assura ses lunettes sur son nez et s'éloigna de deux pas pour laisser au bourreau liberté d'agir.
— Allons, mes bons garçons, dit celui-ci, c'est l'affaire d'une seconde... il vaut mieux que nous en finissions tout de suite.
Mac Doll et Traynor, toujours les yeux fixés sur la foule, tordirent leurs poignets dans les enlacements de cordes, et telle était leur étonnante vigueur que les cordes craquèrent. Les gens de justice se précipitèrent sur eux et leur saisirent les bras. La corde pendait au-dessus de leur tête ; le nœud coulant s'enroula autour de leur cou. Les aides s'écartèrent, et le
bourreau avança le pied pour faire mouvoir les deux trappes...
Deux trous béants s'ouvrirent sous les condamnés, qui furent lancés dansTespace, en se tordant dans un effroyable effort.
— C'est finil dit le bourreau.
Et il rentra avec ses aides dans la prison.
La porte se referma sur eux et le balcon resta vide ; quelques balles, au moment où ils sortaient, s'écrasèrent contre les pierres do la muraille.
Sur la place, les dragons se débattaient au milieu de la foule; mais pouvaient-ils résister longtemps contre des milliers d'hommes armés? Thornton, blessé d'un coup de pistolet en pleine poitrine, le crâne brisé de deux coups de shillelag, gisait sans vie, piétiné par la foule altérée de meurtre. Les dragons avaient pris la fuite, allant cbercher du renfort. Au loin, le tocsin sonnait, couvert par les hurlements des Enfants d'Acier.
Le bourreau avait dit : « C'est flni. » Il se trompait. Il ne pouvait voir ce qui se passait sous le balcon. Or au moment où, les trappes basculant, Joe et Robert avaient été précipités, des échelles s'appliquaient en bas contre le mur, des hommes montaient; les cordes étaient coupées à coups de couteau, et des bras robustes enlevaient les deux jeunes gens, que la terrible secousse avait privés de connaissance.
Les hommes avec leur précieux fardeau, se perdirent dans la foule, et celle-ci, avec des acclamations de joie furieuse, se dispersait, diminuait, s'évanouissait, en même temps que la garnison de Tipperary, mise sous les armes, accourait et cherchait à l'envelopper.
Mais c'était jour de marché, et les paysans que les soldats arrêtèrent, et qui avaient eu le temps de cacher leurs costumes de femmes, avaient tous des
prétextes poup justifier de leur présence dans la ville. On en relâcha beaucoup ; les autres, au bout de quelques jours, furent également remis en liberté.
Les autorités, émues de la surexcitation qui régnait dans les districts voisins, redoutaient un soulèvement général, que la moindre imprudence pouvait étendre à toute rirlande.
Les policiers lancés sur la piste de Robert et de Mac Doll, ne parvinrent pas à les retrouver. Bientôt même, ordre leur fut donné de cesser leurs recherches.
Voici ce qui s'était passé :
Le comte avait survécu pendant plusieurs jours à ses blessures. Quand on lui apprit l'arrestation de Mac Doll et de Traynor, il avait dit :
— Je les connais tous les deux. Ils n'étaient point parmi ceux des Enfants d'Acier qui ont assailli mon appartement. Il est possible qu'ils aient commandé au dehors, mais ils ne m'ont point frappé. Je les aurais facilement reconnus, malgré leurs masques. Si le tribunal les a condamnés, qu'on les pende. Gela me fera plaisir avant de trépasser. Cependant, comme la principale accusation qui pèse sur eux est celle de m'avoir tué, cette déclaration était nécessaire à ma conscience.
On essaya d'avoir de lui d'autres renseignements, mais il ne put les donner. Milès-le-Jaune et Ned Grimes lui étaient complètement inconnus ; il lui fut impossible de les désigner.
Bientôt, du reste, le délire le prit. Des accidents graves survinrent. Il eut des hémorragies à la suite d'imprudences que sa nature brutale et impatiente lui faisait commettre, et il mourut.
Le comte Harry Donesdale n'était plus; Héléna' elle-même était tombée victime de la vengeance d'une fille jalouse ; l'agent Warner et l'huissier Byme avaient payé de la vie leur dévouement au comte.
De tous les personnages du drame que nous venons de raconter il ne restait que Ned Grimes, les mendiant Miles, Joe, Traynor et Lucie Breen. r
Nous allons voir ce qu'il advint d'eux.
Robert et Joe Mac Doll avaient quitté le comté et se tenaient cachés dans la ferme d'un des affiliés, Murphy, qui commandait aux Enfants d'Acier du comté de Wexford, au bord de la mer. En cas d'alerte et s'ils venaient à être découverts, ils pouvaient s'embarquer et chercher un refuge en Amérique, cette terre hospitalière où tous les misérables que la faim chasse d'Irlande se refont une autre patrie.
Ce fut là, chez Murphy, qu'ils laissèrent passer les premiers jours de tourmente.
Ils quittèrent la ferme et revinrent dans le Galtée, lorsque leurs amis de Tipperary leur eurent donné l'assurance qu'ils n'avaient plus à redouter la justice anglaise, que celle-ci fermerait les yeux sur leur retour et ne s'o(^uperait pas d'eux.
A Farney, des agents, envoyés par les autorités de Tipperary, leur firent savoir qu'on les verrait avec plaisir quitter la contrée définitivement; ils leur offrirent même de l'argent pour faciliter les premiers mois d'une installation en Amérique et le passage gratuit sur un bateau.
Ils refusèrent. Ils tenaient à leur pays par chacune des fibres de leur âme. Ils seraient morts de chagrin loin de l'île verte.
A Farney, ils ne furent pas longtemps sans connaître tous les détails de l'audacieuse attaque dirigée con-
tre la prison, dans le but de les arracher au bourreau. Ils apprirent avec étonnement que tel avait étéle désarroi des Enfants d'Acier après leur arrestation, que, sans l'énergie virile et le courage de Lucie Breen, leur évasion n'eût peut-être point été tentée.
Us se rendirent ensemble chez le fermier Breen. Lucie était là. Elle venait d'être instruite de leur arrivée et un secret pressentiment lui disaitqu'elle ne tarderait pas h revoir Robert Traynor. Elle avait sa robe des jours de fête, son riche châle- rouge, sa croix d'or attachée par un ruban de velours autour de son cou, et assise, les pieds tendus vers le teu, les mains croisées sur les genoux, les yeux fixés sur les flammes, écoutant distraitement les bûches qui chantaient, elle attendait les deux amis.
Au bruit de leurs pas sur la route, elle se leva toute droite et devint pâle.
Avec cet horrible souvenir de la passerelle de Kaïbeur qui la hantait chaque fois qu'après quelque temps d'absence elle revoyait Traynor, elle se mettait à trembler violemment. Elle vivait dans une épouvante continuelle, croyant retrouver au lieu de celui qu'elle aimait un juge impitoyable.
C'est qu'un mot de Milès-le- Jaune, un mot de Ned Grimes, son complice, qui luiaussine devait riéh ignorer, pouvait la perdre... Ah! quand elle y songeait, il lui venait ridée d'en finir tout de suite avec le remords, et de se séparer éternellement de Robert en allant se jeter dans la Suir. Et quand elle se révoltait contre cette folie du suicide, un autre vertige, une autre attraction magnétique s'emparait d'elle; puisque pour son bonheur, pour son amour, pour assouvir sa rage jalouse, elle avait sacrifié la comtesse Héléna, elle se demandait maintenant pourquoi elle hésiterait, afin d'assurer sa tranquillité future, à tuer Ned Grimes et Miles, à se débarrasser ainsi de toute crainte, des
seuls témoins de son crime... Serait-elle donc plus criminelle en assassinant deux misérables, qui euxmêmes avaient sans doute bien des forfaits à se reprocher?... Eux disparus, c'était le calme complet... la paix de sa vie tout entière...
Quand elle se laissait aller à cet atroce rêve, elle se réveillait la sueur au front, les mains moites, du sang devant les yeux, Todeur du sang aux lèvres, et elle avait horreur d'elle...
Des larmes la soulageaient, en général ; mais elle ne pouvait pas toujours pleurer; alors, ces accès de remords, ces cauchemars auxquels elle s'abandonnait finissaient par des crises nerveuses qui la brisaient, la laissaient défaillante, sans force, demi-morte.
Et elle murmurait :
— Les tuer, tous les deux ! Encore du sang I non, c'est assez d*Héléna... Que Miles et Ned apprennent tout à Robert?... j'aime mieux mourir de sa main, être maudite, torturée par lui... que de tuer encorel...
Les deux jeunes gens entrèrent dans la cabane et s'avancèrent vivement vers Lucie Breen.
Ils lui prirent les mains.
Elle se laissait faire, mais déjà elle reprenait un peu de courage, en voyant que dans le regard de Robert brillait seulement l'immense reconnaissance qu'il avait pour elle et l'étonnement profond que lui inspirait son dévouement.
Mac Dolllui dit qu'il n'oublierait jamais le service qu'elle leur avait rendu, puis, gravement, se recula, en détournant les yeux, pour laisser Robert en tête-àtête avec la jeune fille. Il l'aimait toujours aussi ardemment, mais cet amour était devenu cc^mme une sorte de tristesse intime et douce qu'éveillait seule la vue de Lucie. Depuis longtemps elle n'avait plus d'espoir...
Traynor disait à la paysanne ;
— Lucie, la grandeur de votre amour m'humilie ; vous m'avez sauvé la vie dans la forteresse de Mac Doll, quand je suis tombé malade, quand Miles et Ned Grimes me menaçaient, quand la corde du bourreau Tipperary était déjà autour de mon cou. Que ferai-je jamais pour vous, Lucie?
— Rien, dit-elle, je ne demande rien!
Elle ne retirait pas sa main, qu'il serrait dans les siennes, et tant de choses leur venaient, tant de paroles, qu'ils n'osaient plus rien dire et qu'un long silence suivît cette première effusion.
Lucie Breen avait le cœur gros et Robert lui-môme se sentait ému. Leur émotion se communiquait de l'un à l'autre, leurs deux âmes se nouaient et s'unissaient, et bien des pensées leur étaient communes. Ils le comprirent et il s'ensuivit un moment d'embarras. Et leur existence à tous deux reparut en une seconde devant leurs yeux, avec ce qu'ils avaient ressenti, ce qu'ils . avaient souffert, ce qu'ils avaient aimé. Le souvenir d'Héléna planait au-dessus d'eux, et cela les empêchait de parler.
En tremblant, Robert demanda :
— Qu'ai-je donc fait, Lucie, pour que vous songiez ainsi à veiller sur moi, pour que chacune de vos pensées me soit consacrée, pour que, même au péril de votre vie, vous vous soyez jetée au milieu des dangers les plus terribles?
> — Ce que vous avez fait, Robert?
— Est-ce que je mérite la moindre de vos attentions?
— Hélas! Robert, pourquoi me forcez-vous à rougir devantvous? Est-ce d'aujourd'hui seulement que vous savez que je vous aime? M'est-il défendu de songer à vous, alors môme que je n'ignore pas que tous vos souvenirs évoquent l'image d'une femme qu'un affreux malheur vous a enlevée? alors même que je sais que
tout mon dévouement n'effacera point ce souvenir et que votre amour restera toujours aussi vivace dans votre cœur? Je suis résignée, Robert, je peux rivaliser avec celle que vous regrettez; je ne le pouvais de son son vivant, je ne le puis surtout après sa mort cruelle... Laissez-moi Robert... je suis heureuse de savoir que je tiendrai une place dans votre vie et que je ne vous suis pas indifférente...
Elle baissa la tête et se détourna un peu.
Très ému, partagé entre ces souvenirs et Taffection qui naissait en lui, il hésitait à répondre, à se déclarer plus nettement.
Pourtant, avec un grand élan de franchise, il l'attira près de lui et dit : •
— J'ai aimé Héléna, Lucie, et ce serait vous /aire mal augurer de l'affection que je vous offre que de vous laisser croire que je l'ai complètement oubliée. Mais elle vous aimait, vous, Lucie; que de fois elle m'a parlé de vous avec une amitié et une admiration profondes! Elle savait combien votre âme est élevée, et dans les derniers jours de sa vie elle avait le regret sincère de ne pouvoir vous prouver qu'elle vous comprenait. Ah! Lucie, si vous l'aviez connue, sijvotre jalousie ne vous avait pas éloignée d'elle! Héléna eût été votre sœur!
Lucie était bouleversée. Chacun des mots de Traynor était un supplice pour elle. L'émotion l'empochait de leverles yeux et le tremblement la reprenait.
Robert continua:
— Je vous aime, Lucie, non pas du même amour fiévreux et irrité, mais aussi profondément que j'aimais Héléna. Je suis franc, vous le voyez; j'espère que mon aveu, s'il vous éloigne de moi, m'attirera du moins votre estime. Je ne puis expliquer plus clairement ce que je ressens, mais votre finesse de femme vous le fera mieux comprendre que tout ce que je dirais.
Je n'ai nul remords à vous dire que je vous aime, Lucie; Héléna elle-même, si elle nous entend et si elle nous voit, m'approuve et nous sourit... Puisque vous m'aimez, Lucie, voulez-vous que je sois votre mari? Voulez-vous que je demande votre main tout de suite au fermier Breen?
Elle était devenue pâle comme un linge et elle se laissa tomber sur un escabeau. La croix d'or, qui pendait sous les plis duchâle rouge, tressautait brusquement sur sa poitrine gonflée. Elle appuya ses deux mains sur son cœur et murmura, presque évanouie :
— Ah l Robert! Robert!
Elle ne put en dire plus. Son âme était emplie par la joie insensée de ce qu'elle venait d'entendre et l'épouvante de la vie nouvelle qui allait s'ouvrir. Maintenant que Robert l'aimait, maintenant qu'elle allait être sa femme, qu'adviendrait-il si jamais il connaissait son crime? Cette horrible pensée lui prenait toutes ses forces.
Pourtant, elle répondit, balbutiant :
— Que puis-je vous dire, Robert? Ne savez-vous pas que mon plus ardent désir est d'être à vous pour jamais?
Le regard du jeune homme alla chercher celui de Lucie, mais la paysanne n'osait lever les yeu-x. Les pommettes de ses joues étaient couvertes d'une brûlante rougeur et ses mains étaient glacées.
— Lucie, qu'avez- vous? dit Traynor.
Elle retira ses mains et, comprenant que désormais sa vie serait employée à feindre :
— J'ai tant souffert! fit-elle en le regardant en face, avec un sourire peureux, pendant que des larmes incessantes coulaient le long de ses joues et s'arrêtaient aucoin des lèvres.
Et Joe Mac Dell, debout, les deux mains sur sa poitrine, Joe MacDoll, qu'ils avaient oublié et qui n'avait
rien perdu de ce qu'ils s'étaient dit, les regardait, et lui aussi pleurait, ce fler descendant des chefs d'Irlande, ce farouche assassin des Saxons détestés... Il pleurait ses espérances perdues, son ardent amourméconnu, ses illusions évanouies ; de sa large et robuste poitrine des sanglots silencieux sortaient, le secouant, et à chacun des sanglots ses dix doigts broyaient sa chair.
Traynop Tentendit, se retourna et, ouvrant les bras, vint embrasser Mac Doll brusquement, avec une sorte de violence.
^ — Mon ami, mon frère, disait-il, pardon !
Mais Joe était redevenu maître de lui-même et sa figure s'illuininait d'un sourire.
— Il faut prévenir le fermier Breen, dit-il, et faire la noce le plus tôt possible.
— Il travaille auprès du bois des houx, dit Lucie ; comme nous n'avons plus de bûches, il est allé abattre deux arbres morts, dans un pré de la ferme.
Mac Doll laissa Robert et retourna aux Galtée.
Traynor traversa les champs, à la recherche de Breen, et bientôt, de loin, l'aperçut, achevant de couper les branches d'un arbre renversé. Telle était l'activité du paysan, son ardeur au travail, qu'il n'entendit point derrière lui les pas du jeune homme, et qu'il fut averti seulement de sa présence quand celui-ci lui frappa sur l'épaule.
— Reposez-vous un instant, Breen, j'ai bien des choses à vous dire, fit Robert.
— Ah 1 c'est vous, Traynor, c'est vous, mon bon garçon? Je suis heureux de vous voir revenu sain et sauf à Tipperary... Je suis heureux de vous voir en bonne santé, savez-vous bien que j'ai cru que cette fois c'était fini de vous et de ce pauvre Joe...
— Oui, la mort était tout près de nous, mais elle nous a épargnés.
— Les Enfants d'Acier se sont montrés braves, et,
bien que je ne sois pas toujours d'accord avec eux et que je n'approuve pas tous leur actes, j'ai applaudi à ce qu'ils avaient fait là... Il y aura toujours, pour un bon Irlandais, un grand plaisir à voir narguer les Saxons... On n'a pas besoin pour cela, d'être affilié à une société secrète.
Us s'étaient assis tous les deux côte à côte, sur le tronc de l'arbre, et le fermier demanda :
— Eh bien 1 mon bon garçon, je suis curieux de savoir ce que vous voulez me dire...
Robert hésita un peu, puis :
— Breen, je vous étonnerai en parlant comme je vais le faire.
Le paysan le regarda d'un air inquiet.
— Je viens vous prier de me laisser épouser votre fille...
Breen ne dit rien, ne fit pas un geste, parce que la stupéfaction lui fermait les lèvres, le clouait sur place. Seulement ses yeux, largement écartés, considéraient le jeune homme des pieds à la tête.
— Ai-je bien entendu, mon bon garçon? dit-il à la fin. Est-il bien vrai que vous voulez être le mari de Lucie Breen ?
— C'est mon plus cher, mon plus ardent désir !
— Eh 1 garçon, d'où vient cette résolution subite?... Il me semble que si vous aviez tenu tant que cela aux beaux yeux de ma fille, il y a longtemps que vous m'auriez fait cette demande... Lucie se mourait de vous et desséchait sur pied, comme on dit.
— En ce temps-là, je ne l'aimais pas, père Breen.
— Et aujourd'hui ?. ..
— Aujourd'hui, vous prierais-je de me donner sa main si jen'avds point d'amour?
Le visage de Breen s'était rembruni. De mauvais soupçons lui venaient. Mais, comme il avait une rude franchise, il les dit tels qu'il les pensait :
— Vous êtes bien dénué de tout, mon bon garçon, depuis longtemps. Vous avez vendu votre bétail pour vivre dans la montagne, depuis que Thuissier Byme vous a expulsé. Sans doute vous ne trouvez point d'ouvrage, et je connais votre fierté, vous aimeriez mieux mourir de faim que de mendier... Alors, ne sachant plus où vous retourner, dans cette misère, vous vous êtes dit, n'est-ce pas : « Ce fermier a des économies, plus de trois cents pièces d'or qu'il donnera le jour du mariage à répoux de sa fille... Avec ces trois cents pièces d'or je serai un des plus riches du pays... Lucie m'aime... je m'en vais dire au père que je me suis laissé vaincre... on ne me la refusera pas. » C'est bien votre raisonnement, mon brave ami?
Traynor se leva et, brusquement :
— Adieu, père Breen, n'en parlons plus I
Et, à grandes enjambées il reprit le chemin du village. Le fermier rougit jusqu'aux oreilles et cria, furieux :
— Robert Traynor 1 Hé ! mon bon garçon !!...
Mais l'autre n'écoutait pas et continuait de s'éloigner.
— 11 est fâché, murmura Breen, il a raison ; je suis une brute ; ma fille est folle de lui... il me la demande... et je la lui refuse, et je le traite en mendiant, comme s'il n'était pas le plus fier et le plus intelligent des garçons de la contrée... comme si ma fille n'allait pas être désespérée et devenir capable de toutes les folies en apprenant ce que j'ai fait.
Et le père Breen se n;iit à courir de toutes ses forces, agitant ses longs bras, criant:
— Robert! Hé! Robert! Revenez donc, mon brave, revenez mon petit cœur, mon bon garçon !...
A la fin, il le rejoignit, tout essoufflé*
— Hé, n'allez pas si vite. Robert Traynor, je n*ai
plus mes jambes de vingt-cinq ans et je ne saurais vous suivre...
— Je n'ai nul besoin de vous attendre, Breen, et de causer avec vous... je n'ai rien de plus à vous dire...
— Vous êtes fâché du soupçon que j'ai eu? Eh bien, vraiment, Robert, vous êtes trop vif... Autrefois vous aimiez à rire... Aujourd'hui je ne sais ce que vous avez... on ne peut plus plaisanter avec vous... En disant ces choses-là, Robert,.vous vous en doutez, je n'étais pas sérieux... Je sais ce que vous valez, il y a longtemps que je vous ai rendu justice.
Vous êtes un honnête et estimable garçon, dur au travail, et je ne crains pas de vous donner ma fille, je suis sûr qu'elle sera heureuse, je ne veux même pas vous reprocher de vous être fait tirer l'oreille aussi longtemps... N'en parlons plus... allez dire à Lucie Breen qu'il faut qu'on prévienne le curé et qu'on se prépare à faire la noce...
— Bien sûr, Breen, vous avez voulu rire et il ne vous reste rien dans l'idée de ce que vous me disiez tout à l'heure?
— Rien, soyez tranquille, mon bon garçon... Si ce que j'ai dit était, Lucie aurait depuis longtemps un autre mari, dût-elle encore devenir plus pâle et plus maigre.
— Merci, Breen, autant vous m'avez fait de peine, il y a un instant, autant tout de suite vous me comblez de joie. Je rentre à Farney et j'avertis Lucie...
— Courez, Traynor, courez... moi, je vous suivrai de mon mieux.
La nouvelle n'était pas une surprise pour la jeune fille. Elle était certaine que son père ne refuserait pas. Elle était adorée de lui. Pourtant, quand Robert lui eut dit que c'était chose faite, que bientôt ils seraient mari et femme, elle ne put s'empêcher de pleurer et se jeta au cou de Breen lorsque celui-ci,
tout souriant, une hache et une scie sur Tépaule, apparut au seuil de la porte.
— Allons, mes enfants, à Fouvrage, dit Breen, et que dans huit jours vous soyez installés chez vous !
Le curé de Farney n'hésita pas à donner sa permission au niariage, surtout quand Traynorlui eut glissé quatre ou cinq shillings. Enfin, on s'arrangea de telle sorte que tous les préparatifs furent faits en trois ou quatre jours ; les amis, les parents furent prévenus et l'on put fixer la date de la cérémonie.
Quand ils furent mariés dans la petite église du village, toute délabrée et misérable, le ciiré, s'adressant aux deux jeunes gens, les engagea à se donner, au pied de l'autel, le baiser de paix, selon la vieille coutume irlandaise. Lucie Breen, pâle, tendit son front; Robert y appuya les lèvres et, comme sa femme tremblait et chancelait, il la retint entre ses bras.
Alors ils sortirent, échangeant des poignées de main, des sourires, des paroles de bienvenue avec les parents, les amis, les gens de Famey venus en simples curieux, qui. emplissaient l'église.
Mais au dehors, sur les marches, Lucie Breen fut prise d'une faiblesse.
Elle venait de se croiser avec Ned Grimes, appuyé sur son shillelag, et le mendiant Milès-le-Jaune, la besace au dos, marmottant des prières, plus sale et plus déguenillé que jamais.
Et ces deux misérables la regardaient avec un sourire goguenard et des clins d'yeux significatifs I...
Robert et Breen emportèrent Lucie inanimée, pendant qu'un certain désordre se manifestait au milieu de la noce, que les invités se demandaient ce qui s'était passé et que Miles criait :
— Ah ! la brave fille, le pauvre petit cœur, comme elle aime son mari... Elle l'aime depuis si longtemps
qu'on se voyant mariée sa joie a été trop grande et qu'elle vient d'être prise d'une faiblesse... Ah! la bonne fille et comme je voudrais être à la place de Robert Traynor!
Et le mendiant continuait par des plaisanteries grossières qui faisaient rire les jeunes gens, et il terminait toutes ses phrases en disant :
— En ce jour de fête, où vous allez vous réjouir et boire toute la journée du wiskey, n'oubliez pas la besace du mendiant Milès-le-Jaune, mes bons garçons... qu'il soit de la noce, lui aussi ; qu'on le mette dans un coin où personne ne le verra et qu'on lui donne à boire du wiskey, à manger des pommes de terre tout son soûl.
A la fin, on l'emmena :
— Allons, venez. Miles, vous boirez et mangerez votre content... Il ne sera pas dit qu'un brave Irlandais comme vous aura eu faim un jour de noces!
Et de loin, s'aidant de son bâton pour marcher bien qu'il fût robuste, se plaignant et se lamentant bien qui ne souffrît pas, Miles suivit la bande des invités, qui s'en allaient avec des rires bruyants.
Lucie Breen était revenue à elle, et comme Traynor, craignant qu'elle ne fût malade, s'inquiétait de cette faiblesse, elle le tranquillisa.
— C'est la vue de Ned Grimes et de Miles, dit-elle, qui est cause de tout. Je sais qu'ils sont vos ennemis et j'ai eu peur qu'ils n'eussent un projet sinistre.
Robert sourit.
— Ils n'oseront pas, Lucie, calmez-vous.
Le père Breen avait fait arranger sa grange pour recevoir son monde. Une immense table était dressée d'un bout à l'autre. Le curé s'assit à la place d'honneur, puis ce furent, d'après l'ordre hiérarchique, les membres de la famille Breen et de la famille Traynor, les amis, les voisins et, enfin, les ouvriers que Breen
employait le plus souvent. Chacun des convives avait apporté de la vaisselle, carie ménage de Breen, si aisé qu'il fût, n'aurait pu suffire ; quelques-uns même des amis du fermier, point gênés dans leurs affaires, avaient envoyé des bouteilles de bière et des bouteilles de vin. Quant aux quartiers de porc, de veau, de bœuf, quant à la volaille et à tout ce qui constituait le vigoureux et plantureux repas, Breen s'en était chargé. Et il faisait bien les choses, car, de son coin, Milès-le-Jaune, se signant, murmura:
— Que le bon Dieu me donne la force de pouvoir manger jusqu'à demain sans me reposer !...
Tout le temps que dura le repas, Lucie Breen eut devant les yeux le visage narquois du mendiant qui se retournait vers elle, comme s'il eût craint qu'elle ne l'oubliât. Parfois, quand elle voyait que Robert s'inquiétait de son silence, quand elle devinait qu'il allait l'interroger, elle se mettait à sourire, parlait à ses voisins, répondait aux questions qu'on lui adressait, puis retombait bientôt dans son mutisme.
Quand le dîner fut flnij on servit un gâteau de noce. C'était une pâtisserie énorme, qui se terminait par un dôme de trois ou quatre pieds de haut.
Alors tout le monde se leva.
Du bout de la table, le curé, qui avait déboutonné sa soutane et dont la face était un peu rouge, prononça une courte prière, bénit le gâteau et le coupa. Breen prit le plat et le présenta à tous les parents des mariés, qui eurent chacun une tranche.
Puis, la table fut enlevée, les chaises et les escabeaux furent emportés, et deux musiciens, un violon et un joueur de cornemuse, grimpèrent sur un banc et invitèrent à ta danse.
Dans le fond. Miles mangeairtouj ours.
Et chaque fois qu'un groupe arrivait auprès de lui, le mendiant disait :
— Allez, mes bons garçons, amusez-vous. Quand vous serez comme moi vieux et misérable, vous ne songerez plus qu'au pain du lendemain qui vous fera vivre... Allez, dansez, vous avez bien raison... Tout à rheure, quand j'aurai fini de boire, je vous jouerai, sur la harpe, une poésie de notre illustre Thomas Mbore, le poète de Tîle verte...
Et il continuait d'engouffrer les restes du repas qu'on lui passait et de boire le fond des bouteilles qui s'alignaient devant lui, que ce fût du wiskey, de la bière ou du vin. Son estomac était robuste.
Les dsinses terminées, comme il était très tard, des jeunes gens dirent:
— Que Milès-le-Jaune nous chante une chanson de Thomas Moore, pour payer sa bienvenue.
— Volontiers, mes bons garçons 1 fit le mendiant qui se leva, chancelant un peu.
Lucie Breen, seule, résistait:
— A quoi bon, Robert?... Oubliez-vous que cet homme est votre ennemi mortel?
— Qu'il l'ait été, je ne le nie pas, chère Lucie, dit Traynor; mais qu'il le soit encore, j'en doute 1... Je n'ai jamais fait de mal au mendiant Miles... Les Enfants d'Acier m'ont pardonné d'avoir sauvé le comte Donesdale, puisqu'ils ont répondu à votre appel et ont exposé leur vie à Tipperary pour nous arracher du supplice, Joe et moi... Pourquoi Milès-le-Jaune aurait-il la rancune plus longue?... Et ne crandrait-il pas d'être obligé de rendre compte de ma mort devant les Enfants d'Acier, s'il m'arrivait malheur?
Lucie ne répondit rien. Elle comprenait que Robert avait raison. Aussi n'était-ce pas pour la vie de son mari qu'elle craignait, mais pour elle-même. Miles au courant de ce qui s'était passé à Kaïbeur, n'était-ce pas une menace terrible, perpétuelle? La moindre
fantaisie ne pouvait-elle porter le mendiant à tout révéler à Traynor?
Cependant, on était allé chercher une harpe.
Milès-le-Jaune s'apprêtait à chanter et Ton faisait cercle autour de lui.
Il avait repris un peu de calme et chancelait moins. Il accorda la harpe et commença :
« On croit que cette harpe que j'éveille maintenant » pour toi était jadis une sirène qui chantait sous la » mer et qui souvent, au soir, traversait les vagues » brillantes pour venir sur le vert rivage à la ren- » contre du bien-aimé...
» Mais elle aimait en vain; il la laissa pleurer et » baigner de ses larmes toute la nuit ses longues tres- » ses, jusqu'à ce que le ciel, prenant pitié d'un amour » si tendre et si vrai, métamorphosa en cette douce » harpe la vierge des mers!... »
Miles avait la voix forte, bien timbrée, sonore, et ceux qui étaient là se laissaient bercer par cette jolie chanson, (
Le mendiant s'animait. Il n'était plus ivre.
Il continua ;
« Son beau sein s'éleva comme auparavant; ses » joues sourirent encore de même; son corps se » courba gracieusement ; ses cheveux, distillant des )> pleurs de chaque brillante boucle, recouvrirent ses » bras déneige et devinrent des cordes d'or...
» De là vient que cette douce harpe a longtemps » mêlé le langage de l'amour au triste accent de la » douleur, jusqu'à ce que, les séparant, tu aies en- » soigné à ses chants à n'être qu'amour auprès do » toi et que douleur quand tu me quittes 1 »
On applaudit le mendiant; on lui versa du wiskey à pleins bords, et il s'attabla de nouveau dans son coin pour manger et pour boire, sans plus s'occuper des invités qu'il venait de distraire/
29S LES NUITS ROUGES
Quelques jeunes gens réclamèrent une dernière danse. Le curé, mis en belle humeur, empoigna le violon et remplaça le violoniste, ce qui- imprima une ardeur nouvelle a.uxjigSf réels et doubles. Après quoi les garçons embrassèrent plusieurs fois les filles et Ton se sépara.
Quand la grange fut à peu près vide, le mendiant se leva, sortit comme les autres et alla se placer sur le seuil de la porte, afin de souhaiter une bonne nuit au marié et à la mariée.
Autour de la ferme rôdait Ned Grimes, qui vint aussi de. son côté, bien qu'on ne l'eût pas invité, à cause de sa mauvaise réputation.
Et quand passèrent Traynor et Lucie Breen, les deux misérables les accueillirent en les saluant.
Et ils disaient:
— Longue vie, longs jours heureux au bon garçon Robert Traynor, à la brave fille, au brave petit cœur Lucie Breen! Qu'ils aient des enfants nombreux, et que ces enfants soient beaux comme leur père et leur mère !
La porte de la ferme fut close, l^s invités s'éloignèrent, et Lucie disait à son niari :
— Avez-vous entendu, Robert, les souhaits de ces deux hommes?...
— Oui., ils sont ivres de wiskey... pourquoi prêter attention à leurs paroles... Du reste, ils n'ont rien dit de mal, et Miles, qui assiste à toutes les noces du pays, a très bien chanté sa chanson de la harpe I
Elle secoua la tête.
— J'ai un pressentiment sinistre...
— Lequel, pauvre chère Lucie?
— Miles et Ned nous porteront malheur.
Et, toute frissonnante de peur, pâlie, elle appuya sa jolie tête brune sur la poitrine de son mari.
Les premiers temps du mariage furent très heureux et les pressentiments de Lucie Breen ne se réalisèrent point. Miles semblait avoir quitté le pays ; quant à Ned Grimes, il ne sortait guère de la montagne et du cottage qu'il s'y était construit que pour aller travailler dans les fermes des environs ; il choisissait de préférence le comté de Cork, où les paysans étaient plus tranquilles et plus à l'aise. Cela lui permettait de vivre, misérablement, il est vrai, et il ne descendait guère à Famey que les dimanches. Encore évitait-il Robert et se détournait-il de son chemin lorsqu'il le voyait s'approcher.
Traynor, devenu riche avec la dot de Lucie, s'était établi dans la cabane dont Byrne l'avait expulsé. Il avait payé à l'agent Toussaint qui demeurait à Tipperary, depuis l'incendie de Donesdale, ce qu'il devait au comte, et l'huissier qui remplaçait Byrne lui avait donné quittance au nom des héritiers de celui que les Enfants d'Acier avaient assassiné.
Mais Robert ne garda point pour lui seul les trois cents pièoes d'or que le fermier lui avait remises le lendemain du mariage.
Il avait pris sa femme à part et lui avait dit :
— Lucie, nous sommes riches. Votre père nous a donné des moutons, des vaches, des porcs et deux chevaux. Je suis uobuste et vous êtes vaillante. L'argent de votre dot nous sera longtemps inutile. Voulez-vous que je l'emploie à secourir ceux que j'aime, ceux qui me sont à moi-môme venus en aide quand j'étais malheureux?
— Cet argent vous appartient, mon ami, vous pouvez en disposer comme il vous semblera bon... Que voulez-vous faire?...
— Payer les loyers des Enfants d'Acier expulsés. Leur permettre ainsi de travailler et de vivre. Plus tard,ils s'acquitteront envers moi...
— Votre pensée est noble et je ne peux que vous approuver, Robert... Vous aurez arraché bien des malheureux à la misère et à la faim...
Traynor alla s'entendre avec l'agent Toussaint à Tipperary; l'agent en référa aux héritiers de Donesdale, qui se contentèrent d'un à-compte, de telle sorte que la dot de Lucie, prudemment partagée, put faire rentrer tous les expulsés dans leurs cabanes.
Pour Mac Doll, Robert avait voulu rembourser la totalité de ce qu'il devait, de façon que le paysan fût complètement libéré; mais, quand Joe l'apprit, il s'y opposa et ne voulut rien recevoir, malgré l'insistance de son ami.
— Comment ferez-vous pour vivre, Joe? demanda le mari de Lucie.
— Je travaillerai de ferme en ferme.
— Mais c'est la misère 1
— C'est la liberté, car les héritiers du comte ne peuvent rien contre moi, puisque je n'ai plus rien. Vous, Robert, et les expulsés auxquels votre générosité a rendu leurs cabanes, que Dieu vous préserve de nouveaux malheurs, s'il vous arrive encore de mauvaises moissons et si les pommes de terre se gâtent.
Et à partir de ce moment Mac Doll ne reparut plus à Farney que de loin en loin.
Lucie reprenait un peu d'espoir. L'éloignement de Ned Grimes et du mendiant Miles lui rendait la tranquillité ; mais, si heureuse qu'elle fût, maintenant qu'elle était à Robert, son esprit ne pouvait écarter le souvenir effroyable de son crime « Ce remords brisait
sa vie; une ride soucieuse était creusée sur son front, et souvent, quand elle ne s*observait pas, quand Traynor était absent et qu'elle se laissait aller à ses imaginations, pleines de lugubres cauchemars, le coin de ses lèvres tombait et elle semblait vieillie. Robert finit par s'en apercevoir, malgré les précautions que prenait la jeune femme, et il s*en émut. Il crut qu'elle n'était pas heureuse et redoubla de caresses, de soins, d'affection.
Un jour, il s'en expliqua avec elle. Depuis deux ou trois nuits. Lucie ne dormait pas, et une fièvre intense lui creusait les joues, lui rougissait les yeux, lui brûlait les mains.
— Lucie, dit-il, qu'avez-vous ?
EUele regarda avec étonnement, essayant de feindre, mais inquiétée au fond du cœur de la perspicacité de son mari.
— Rien, dit-elle ; je ne suis pas malade.
Il secoua la tête, prit la jeune femme sur ses genoux et lui entoura la taille de ses deux bras.
— Pourquoi mentir, Lucie? Je vois bien que vous souffrez et je ne suis pas un grand sorcier pourTavoir deviné... Qu'avez-vous, ma chère femme ? je vous le demande de nouveau.
— Mais je vous assure, fit-elle.
— Vous me cachez quelque chose, un secret, une souffrance, je ne sais quoi... on dirait que vous avez un aveu à me confier, mais que vous n'osez pas...
— Un aveu ? Lequel ? fit Lucie avec frayeur.
— Le sais-je?
Us se turent pendant quelques instants. Lucie, à ce mot d'aveu s'était sentie mourir. Elle frémissait en son âme et se disait avec épouvante qu'un jour peutêtre son mari, étonné de ses allures, finirait par deviner la cause de soi\ trouble et de son émo-^ tion^
Mais lui reprit, doucement, la gardant sur ses genoux et l'entourant un peu plus de ses [bras :
— Est-ce que je ne fais pas tout ce qui dépend de moi pour vous rendre heureuse, Lucie? Est-ce que je ne vous aime pas ? Est-ce que toutes mes pensées ne sont pas, de Taube au coucher du soleil, tournées vers vous? Est-ce que, sans le savoir, j'ai eu des paroles trop vives?... Je ne le pense pas... Si cela était, Lucie, je vous en demanderais pardon, à genoux, tout de suite... Est-ce que vous travaillez trop, chère femme? Alors, restez quelques jours sans quitter notre ferme... Il y a bien des petits travaux qui réclament votre présence dans la cabane et qui ne vous fatigueront point... Est-ce que vous avez un. désir que vous n'osez m'avouer, dans la crainte que je ne le satisfasse pas ? C'est peut-être, que sais-je, moi? un chàle neuf qui vous ferait plaisir, ou une jolie croix d'or, plus grosse que celle qui pend à votre cou... ou bien vous "avez envie 'd'une paire de petits souliers, comme ceux que nous avons vus à la ville Fautre jour, que vous avez admirés si longtemps et sur lesquels il y a une grande boucle d'acijer toute luisante?... Est-ce cela, dites, Lucie... parlez, chère femme?...
— Non, je ne désire rien, Robert, rien que votre amour... Suis-je donc à ce point coquette que je ne puisse me contenter de ce que j'ai?...
— Vous n'avez point de coquetterie, vous êtes une bonne et charmante femme, mais je ne vous ferais pas de reproche si je vous voyais de temps à autre occupée de votre toilette... Grâce au père Breen, nous sommes à notre aise, et vous êtes trop jolie, Lucie, pour que je songe à m'étonner de ce que vous serez mieux mise que les autres.
— Tranquillisez-vous, Robert, je ne me sens pas malade, ni fatiguée, et je suis si heureuse de l'amour
que vous me donnez, que je n*ai rien désiré de plus jusqu'aujourd'hui. Mon amour pour vous n'a pas diminué non plus, au contraire ; je croyais qu'il ne pouvait plus grandir et je me trompais.
Comme il paraissait attristé de son peu de franchise, à peu près sûr que dans le fond de ce cœur de femme était un repli mystérieux où il ne pouvait pénétrer, elle lui sourit et tendit sa tête, qu'il prit entre ses mains.
Il la regarda longtemps dans les yeux, et elle eut la suprême énergie de sourire toujours.
— Bien vrai, dit-il très lentement, bien vrai, vous ne me cachez rien, Lucie?
— Non, rien, rien 1 dit-elle.
Et pendant les semaines qui suivirent, elle sut paraître si gaie, si confiante, si heureuse, que Traynor oublia ses premières inquiétudes et ne l'interrogea plus.
Un jour de foire dans un gros village voisin du comté de Cork, Robert et Lucie étaient partis au lever du soleil pour aller faire des achats d'outils nécessaires à la ferme. Robert, en même temps, devait jeter un coup d'œil sur les bestiaux exposés. La journée s'était passée ainsi et le soir les surprit, au retour, au moment où ils arrivaient au Galtée. Deux sentiers s'offraient à eux ; l'un plus facile, mais plus long, qui tournait jusqu'à Farney en suivant le versant de la montagne ; l'autre plus court, mais plus fatigant, qui conduisait en droite ligne à la passerelle de Kaïbeur et de là s'élançait à travers les escarpements des rochers jusqu'au défilé de Connor ; celui-ci aboutissait au village directement.
Ce fut ce dernier chemin que prit Robert, après avoir demandé à sa femme si elle n'était pas fatiguée.
Mais ils étaient à peine entrés dans la montagne que Lucie, tout à coup, reconnaissant l'endroit où elle
30V LES NUITS ROUGKS
se trouvait, s'arrêtait brusquement, pâle et tremblante.
Cinq cents pas plus loin et ils se trouvaient sur la passerelle de Kaïbeur, et elle savait bien que là, entre deux rocs, on avait élevé, par les soins du comte, une grande croix de bois, pour perpétuer le souvenir de la comtesse.
Et elle dit, avec une sorte de colère :
— Pourquoi me faites-vous prendre ce sentier ? Traynor, surpris, la regarda.
— Parce qu'il est le plus court, dit-il, et parce que vous ne vous y êtes point opposée, il y a |cinq minutes.
— Retournons I
— Pourquoi?
— Ne savez-vous pas que nous allons être obligés de passer sur Kaïbeur?
— Certes, mais je ne vous comprends pas, Lucie. Celle-ci tremblait de tous ses membres. Elle sentait
qu'elle veûaitde commettre une imprudence et qu^un soupçon de Robert pouvait la perdre. Et sa faiblesse était si grande qu'elle fléchissait sur ses genoux. Heureusement pour elle, le secours lui vint de là où elle voyait le danger. Ce fut son mari lui-même qui la sauva.
— Vous craignez la passerelle de Kaïbeur, dit-il, tranquillisez-vous, elle est reconstruite depuis longtemps et plus solide que jamais. Prenez mon bras, chère Lucie, et appuyez-vous sur moi.
Elle obéit, toute glacée par l'épouvante, et ils se remirent à marcher, ou plutôt il la traînait, car Lucie ne vivait plus, et il lui semblait, dans sa religion superstitieuse, que du fond de Tabîme, quand elle serait sur la passerelle, un grand fantôme, celui d'Héléna, allait se lever, se précipiterait sur elle, TétoufTerait entre ses longs bras maigres, et l'entraînerait avec lui- Et elle avait le vertige du vide. Elle se sentait broyée
déjà par les pointes de roc, jetée sur les cimes de sapin, et de branche en branche elle tombait dans un trou noir, à côté de quelque chose de gigantesque et
d'horrible, le squelette blanchi de Rory O'More
Robert, sentant qu'elle s'échappait de son bras, la retint.
— Vous si brave, Lucie, qui tant de fois avez donné la preuve d'un courage que des hommes vous enviaient, vous avez peur à ce point ?
Elle murmura :
— C'est vrai, je suis folle...
Et elle se raidit contre l'hallucination.
Au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient, la croix de bois, très haute, se détachait, malgré l'obscurité épaisse, sur le fond du ciel bleu piqué d'étoiles. Et celles-ci avaient l'air de faire à Héléna une couronne étincelante de diamants, dans l'infini. Cette croix, Lucie ne pouvait la quitter des yeux. Quand ils furent en face, Robert s'arrêta, ôta son chapeau et se signa, puis il mit le pied sur la passerelle.
— Non, je n'oserai jamais, dit sa femme.
Et elle se laissa tomber à genoux, sans forces, avec une grosse sueur qui lui mouillait le front.
Robert l'enleva dans ses bras, et de l'autre côté du précipice la déposa sur l'herbe.
Elle était évanouie.
Il lui essuya le front, lui frappa dans les maips et, comme elle avait froid, lui jeta son manteau sur les épaules. Quand elle revint à elle, son regard effaré rencontra encore, au bout de la passerelle, la maigre et sèche silhouette, menaçante comme un remords, comme l'approche d'une vengeance, de la croix noire...
Elle dit deux fois, dans un accès nerveux :
— Héléna! Héléna I
Robert, grave, se tenait devant elle. Tant de souvenirs lui arrivaient enfouie, à lui aussi, les uns doux.
les autres atrocement douloureux, qu'il ne songeait plus à parler et que, s'il entendit les deux mots prononcés par la jeune femme, il n'y prit garde et les écouta comme une réponse lointaine, venant de l'immensité, aux pensées qui roulaient dans sa tête ; Héléna lui reparut un instant, avec son ardent amour, son dévouement inquiet, l'abandon qu'elle lui avait fait de sa vie et de son bonheur ; elle lui reparut comme grandie, plus belle encore, entourée de l'auréole céleste des martyrs, le visage animé de son doux sourire d'autrefois, ses yeux, sur son pâle visage, brillants comme deux diamants noirs.
Un mouvement de Lucie qui recouvrait sa pleine connaissance, chassa ces souvenirs, dissipa ce rêve, et il se pencha sur elle pour l'encourager.
— Vous avez eu le vertige ; comment vous trouvezvous maintenant, Lucie ?
— Mieux dit-elle.
— Pouvez-vous marcher? Préférez-vous que je vous porte?
— Merci, Robret, je ferai de mon mieux.
Et à petits pas, elle chancelante encore, ils grimpèrent le sentier, laissant derrière eux Kaïbeur avec les mystères de ses profondeurs et la croix noire d'Héléna, que l'obscurité enveloppait de ses voiles.
A partir de ce soir-là, Lucie Breen fut en proie, de môme que dans les premiers temps de son mariage, à des terreurs et à des cauchemars.
A la fin, si confiant qu'il fût, si éloigné de soupçonner surtout le crime qui donnait tant d'épouvante à sa femme, Robert s'inquiéta de cet état d'esprit, et, comme Lucie refusait toujours de lui répondre, tremblante devant lui à la moindre question, il se mita l'observer, ne la perdant pas de vue chaque fois qu'elle se croyait seule.
Maintenant, il arrivait parfois, quand les travaux de
la journée étaient finis, que SOUS un prétexte quelconque, alléguant des courses dans Farney ou dans les environs, elle disparaissait pendant une heure ou deux. Et quand elle revenait, elle avait la figure moins bouleversée, elle semblait plus calme, comme si, là où elle était allée,^lle avait trouvé un peu de consolation, peutêtre un moment d'oubli.
Un jour, Traynor la suivit, de loin, sans qu'elle s'en doutât et sans être aperçu d'elle, malgré les précautions qu'elle prenait pour échapper à tous les regards.
Ce ne fut pas saus étonnement qu'il la vit prendre le chemin delà montagne et, arrivée là, le défilé de Connor.
Quand elle eut disparu, Robert franchit en courant les bruyères et la lande qui s'étendaient au bas des Galtée, et par des sentiers, dans les rochers, regagna du terrain et même la devança. Elle ne tarda pas à passer devant lui, se hâtant, courant presque, et il se mit, à travers les rocs, à marcher parallèlement à elle.
Lucie quitta bientôt le défilé de Connor et s'engagea dans la partie de la montagne où s'enfonce l'abîme de Kaïbeur.
— Où va-t-elle? murmura-t-il.
Et il allait sur ses traces, et il se sentait pris de pressentiments sinistres qui lui serraient le cœur et dont il ne se rendait pas compte. Il cherchait, pour calmer ses inquiétudes, à s'expliquer l'étrange allure de Lucie, mais ne trouvait aucune raison pour justifier sa présence dans la montagne.
Et puis, Lucie, en quittant la cabane, avait dit à Robert que l'une des filles de Murphy, mariée à Farney, était malade et réclamait des soins ; qu'elle serait absente une heure, peut-être deux heures, et qu'il n'eût pas à s'inquiéter.
Or, ce n'était pas chez la fille de Murphy qu'elle al-
lait. Depuis longtemps elle avait dépassé l'endroit de la montagne où habitait la malade.
Cette visite n'était donc qu'un prétexte.
Dès lors, pourquoi avait-elle menti?
Pourquoi se cachait-elle de lui, comme si elle voulait commettre une mauvaise action?
Il ne savait, et plus il cherchait en son esprit, plus il s'égarait dansses conjectures.
— Enfin, se dit-il, je vais le savoir bientôt.
Quand Lucie parvint à la passerelle, un instant, comme prise de peur, elle s'arrêta, les yeux fixés, en face, sur la grande croix noire.
Robert, caché dans les broussailles là où nous avons vu Ned Grimes et Miles le soir de la mort d'Héléna, ne la perdait pas de vue.
L'hésitation de Lucie fut très courte.
Elle passa, en courant, et vint tomber au pied de la croix, la têtedans les bruyères, les mains sur les yeux, implorant, sanglotant.
Et de temps en temps, quand elle relevait la tête, Robert pouvait distinguer son visage meurtri par la pression nerveuse des doigts et tout inondé de larmes.
Elle priait, toute convulsée, secouée par une crise; elle priait à haute voix, mais ses paroles n'arrivaient point jusqu'à Traynor.
Il eut envie de se montrer, de passer de l'autre côté deKaïbeur; maiselleTeût entendu, àcoup sûr, ou bien elle l'aurait vu.
Il resta.
Un horrible soupçon montait dans son âme, malgré lui, malgré ses révoltes, malgré ses efforts pour le chasser ; un soupçon, qui le fit frémir, dessécha ses lèvres et le rendit pâle comme un mort.
Et il se débattait, mais vainement, contre l'épouvantable pensée qui lui était venue.
— Non, non, disait-il, c'est impossible... c'est de la folie... c'est un cauchemar...
II détournait la tête, voulait se lever et se sauver, mais il ne bougeait pas; ses jambes refusaient de le porter, et invinciblement ses yeux étaient attirés vers la croix et vers Lucie, qui toujours priait, toujours pleurait.
Elle resta ainsi près d'une heure, étendue, dans son attitude suppliante, et quand elle se releva et qu'elle passa devant les broussailles, Robert remarqua qu'elle ne pleurait plus.
Le paysan était si près d'elle, à ce moment, que d'un geste il eût pu l'arrêter au passage.
Ce geste, il le fit à demi ; mais le désespoir d'apprendre un malheur aussi atroce, la crainte de connaître, un crime aussi odieux, d'être sûr enfin que ses soupçons étaient fondés, lui donnèrent une dernière hésitation. H aurait pu, en se montrant, déchirer le voile sombre qui lui dérobait la vérité ; mais il eut une faiblesse.
Il était lâche. D aimait mieux attendre encore, avec l'espoir d'être détrompé. C'est qu'il sentait combien serait affreuse la vie qu'il mènerait ensuite, le crime connu. Etre le mari de Lucie, de celle qui avait tué Héléna ! Cette pensée lui faisait horreur, lui inspirait un dégoût, lui donnait une nausée de lui-même... Et sa douleur fut si profonde, il fut si abîmé par cette révélation, que le désespoir précéda chez lui toute idée de vengeance. Que faire contre Lucie? N'était-elle pas sa femme? Chose horrible! Depuis qu'ils étaient mariés, il était attiré vers elle par une affection douce qui n'était pas de l'amour, mais qui n'était plus de l'amitié.
Le jour du mariage, il n'avait pour sa femme que la reconnaissance profonde pour l'amour dont elle lui avait donné tant de preuves, pour ses dévouements et les dangers qu'elle avait courus. Dans le fond de son
cœur,rimage d'Héléna était toujours radieuse et toutepuissante, et il n'avait pas cru être infidèle à son souvenir en faisant le bonheur de Lucie Breen. Mais la vie commune, qui pour d'autres détruit Tamour après le mariage la présence constante de la jeune femme, son gracieux visage, les longs et tendres regards de ses yeux, qui disaient si bien à Robert qu'il était aimé d'une affection éternelle, adoré à l'égal de Dieu ; son égalité d'humeur dans les premiers temps de leur union, sa tristesse même, plus tard, en de certains jours ; tout cela, peu à peu, avait forcé la porte de son cœur, rendu moins douloureux le souvenir d'Héléna sans l'effacer toutefois, l'avait touché, avait fait naître sa tendresse.
11 sentait qu'il allait aimer Lucie, l'aimer d'un amour grave et fort, il en était tout attendri, tout bouleversé, et dans cette émotion délicieuse qui emplissait sa vie, voilà soudain qu'il la croyait criminelle, voilà que l'ardeur de sa passion pour Héléna se réveillait tout à coup ; au seul soupçon qu'elle avait été victime d'une jalousie cruelle, cette passion se réveillait fougueuse, aiguillonnée par le remords. Car n'était-il pas, lui Robert, le mari delà femme qui avait tué Héléna?
Ah ! s'il s'était marié pour mieux combiner sa vengeance, pour la rendre plus terrible, pour la faire descendre goutte à goutte, à chaque minute de sa vie, sur la tête de sa femme! Mais non, il aimait Lucie, après avoir aimé la comtesse... celle-ci était morte dans d'effroyables tortures, frappée par Lucie, et sa vie à lui maintenant, sa vie était pour toujours liée à celle de l'assassin P....
Et il restait accroupi dans les broussailles, sans foi, sans croyance, sans pensées.
Il ne revint à sa ferme que longtemps après que Lucie était rentrée.
Il la trouva occupée aux soins du repas du soir, et elle lui sourit à son arrivée.
D n'eut pas le courage de répondre à son sourire. Elle lui faisait peur; mais, pour voir jusqu'où irait sa duplicité, il lui demanda •
— Gomment se porte la fille du fermier Murphy? J'espère qu'elle n'est pas en danger?
— Non, dit Lucie, elle va mieux, beaucoup mieux ; pourtant je continuerai d'aller la voir, jusqu'à ce;qu'elle soit en pleine santé.
Il tomba accablé sur une chaise, la tête entre lesmains En le voyant triste, elle vint à lui, jeta les deux bras autour de son. cou et l'embrassa sur le front.Ce baiser le brûla comme une braise rouge et le fit tressaillir. Effrayée, elle s'informa de lui. Il était pâle ; ses yeux brillaient de fièvre ; jamais elle ne l'avait vu en cet état.
— Qu'avez-vous, Robert?
Et, comme il ne disait rien, elle insista. Mais il eut un geste de répulsion et brutalement la repoussa.
— Mon Dieul mon Dieu! dit-elle à voix basse, folle de terreur, les mains jointes.
Alors, il se leva:
— Pendant que vous étiez partie, fit-il, je suis passé chez la fille de Murphy. On ne vous y avait point vue. En outre, vous m'avez menti en me disantqu'il y avait là quelqu'un de malade. On s'est mis à rire quand j'en ai parlé. Et le mari m'a dit que, depuis que nous étions mariés, vous n'aviez pas mis le pied dans leur cabane. Pourquoi m'avez-vous menti? Où ôtes-vous allée? Répondez, Lucie Breen!
Elle, anéantie, se taisait. Tout s'écroulait autour d'elle... brusquement. Et elle cherchait, sans la trouver, une explication de son absence. A la fin, elle dit :
— Je suis allée chez mon père.
— Vous mentez encore. Votre père est à Tipperary. Je l'ai rencontré ce matin, à son départ.
Un lourd silence suivit.
— Eh bien ! je ne veux pas que vous me soupçonniez, je vais vous dire la vérité.
Mais ce ne fut pas la vérité qu'elle lui dit ; elle chercha de nouveau à le tromper.
Elle raconta que l'autre jour, en passant sur Tabîme de Kaïbeur, elle avait éprouvé une faiblesse, etqu'elle craignait depuis ce temps-là que son mari ne lui en voulût. Et, dès lors, pour s'aguerrir Contre Fimpression que le précipice lui causait, elle y était allée, à la môme heure, plusieurs fois ; elle avait traversé, seule, la passerelle, sans être reprise du même vertige, et au pied de la croix noire eUe avait prié pour Tâme de la comtesse.
Cette explication, si étrange qu'elle fût, tranquillisa pourtant Robert. Non qu* elle lui enlevât ses soupçons, mais elle les adoucissait pour ainsi dire, les rendait vagues, plus indéfinis, et lui faisait entrevoir la plus possibilité d'une erreur.
D respira plus librement, mais, comme ses défiances étaient éveillées, il n'en continua pas moins de surveiller sa femme.
Celle-ci le comprit et, bien que ses terreurs fussent immenses, elle dissimula de son mieux et évita de sortir pendant les jours suivants.
Mais le secret, partagé entre trois personnes, ne pouvait être tenu bien longtemps.
La catastrophe qui devait dénouer ces deux existences s'abattit bientôt sur la tête de Lucie.
Un soir, comme ils venaient de terminer leur repas, cinq ou six coups brusques furent frappés à la porte de la ferme.
Lucie alla ouvrir et recula, retenant un cri, en voyant entrer Ned Grimes et le mendiant Milès-le- Jaune, sa besace sur le dos.
Les deux misérables se confondirent en salutations
devant la jeune femme, pendant que Robert, d'un geste indifférent, décrochait son fusil et le mettait auprès de lui, à portée de sa main.
Miles vit le mouvement et se mit à rire.
— Oh ! mon bon garçon, dit-il, les rancunes sont oubliées depuis longtemps.
— Puis-je vous considérer en amis ?
— VousTavez dit, Robeiît, en amis.
Et Ned Grimes ajouta :
— Longue et heureuse vie à Robert Traynor et à la fille du fermier Breen.
Ils s'assirent, sur l'invitation de Lucie, que le mendiant poursuivait de son œil goguenard.
— Que désirez-vous de moi ? demanda Traynor.
Avez-vous faim ? avez-vous soif? Je puis vous donner du wiskey, et les pommes de terre ne manquent pas
— Merci, Traynor, nous avons mangé ; pour ce qui est du wiskey, on en boit toujours, môme et surtout quand on nîa pas soif.
— Lucie Breen, dit Robert, donnez-leur une bouteille ronde.
La bouteille ronde, aussi longue que les autres et de môme contenance, aie fond en forme de boule, ce qui fait qu'elle ne peut se tenir debout sur la table. Les buveurs sont obligés de la garder à la main, et ils se la repassent ainsi jusqu'à ce qu'elle soit vide. On met une heure à vider une bouteille ordinaire ; on ne met que dix minutes à venir à bout d'une bouteille ronde.
— C'est une aimable attention, dit le mendiant Miles en passant la langue sur ses lèvres, n'est-ce pas Ned Grimes? une attention délicate dont certainement nous saurons gréa Robert Traynor.
Ils firent sOence.
Lucie rentra, portant la bouteille, que Robert déboucha et qu'il présenta aux deux complices.
Ils lui firent tour à tour une longue accolade, et après les premières gorgées, la bouteille revint àMÙèsle-Jaune, qui s'en chargea.
— C'est du vrai wiskey , dit-il ; il ne naanque plus rien maintenant au brave ami, au bon petit cœur Robert Traynor, pour être heureux ; que Dieu lui conser\'e la santé et la joie. Hélas ! tous ses amis n'ont pas autant de bonheur ; qu'en dites-vous, Ned Grimes?
— Vous parlez comme un sage. Miles.
— Et Robert, dans sa tranquillité, oublie ce qu'il a souffert autrefois et les malheureux qui geignaient, avaient faim auprès de lui.
— Non, je n'ai rien oublié, dit Robert.
— Si mon brave ami, si, dit Ned.
— Où voulez- vous en venir?
— Parle, Miles, fit l'ennemi de Traynor. Tu expliqueras la chose plus facilement.
— Je veux bien.
Après de nouvelles politesses à la bouteille, que Ned Grimes imita de point en point. Miles continua :
— En vous mariant, Robert, vous avez fait une belle action, dont tous les amis de l'Irlande vous garderont un éternel souvenir. Vous av^z partagé entre les (malheureux que Texécrable Donesdale — le diable |ait son âme ! — avait expulsés l'argent économisé par le fermier Breen. Vous auriez pu le garder pour vous. Vous avez mieux aimé soulager ceux qui mendiaient, C'est bien.
— Ensuite ?
— Mais, parmi les mendiants, nous pouvons compter, Ned Grimes et moi, comme les plus misérables et ôependant vous nous avez négligés. Il eût été facile de nous donner quelques souverains d'or. Nous ne devons pas grand'chose, ni l'un ni l'autre, aux héritiers de Donesdale. Vous n'avez pas voulu, pourquoi ? Peut-être nous avez-vous oubliés, car nous
étions absents, Robert, au moment de la distribution de vos bienfaits. Autrement, croyez-le, nous serions venus les premiers.
— Est-ce tout ce que vous vous vouliez me dire ?
— C'est tout, mon brave garçon... Il nous faut si peu, à tous les deux, que nous sommes bien sûrs que vous ne nous refuserez pas...
— Eh bien! vous vous trompez.
— Nous nous trompons, Robert; comment cela?
— Vous n'aurez rien.
— Pourquoi donc?
— Il me serait permis de ne point vous répondre, attendu que je ne vous dois rien et que'mes affaires ne sont pas les vôtres.
J'aime mieux pourtant m'expliquer franchement et une bonne fois avec vous. Vous n'aurez pas un farthing de moi, mes bons garçons; vous, Ned Grimes, parce que je connais le genre d'amitié que vous me portez; parce que je sais que, si je suis encore vivant, ce n*est pas à vous que je le dois ; parce que je vous ai surpris m'attendant au détour d'un sentier et que, si je ne suis pas tombé assommé par votre shillelag, c'est que l'occasion vous a manqué. Je ne me fais point d'illusion à votre égard, Ned ; je suis assuré qu'en me demandant devons rendre ce service vous n'abandonnerez pas pour cela votre haine et que mes bienfaits n'empêcheraient pas vos mains de tourmenter votre bâton. Je serais un niais, Ned Grimes, si je vous venais en aide. Ai-je été assez franc ?
— Oui, fit le misérable, qui se mordait les lèvres jusqu'au sang, oui, vous avez bien agi en me disant ce que vous pensiez ; mais s'il vous plaît, Robert, attendons la fin. Qu'avez-vous à répondre à Milès-le- Jaune? Est-ce que lui aussi éprouvera un refus?
— Milès-le-Jaune a été désigné comme vous pour me tuer, et il ne m'a point pardonné comme les En-
3ifi LES NUITS ROUGES
fants d'Acier. Je n'ai pas de rancune contre lui de ce chef, car en me tendant des pièges il ne faisait qu'obéir aux premiers ordres de notre société toute-puissante.
— C'est vrai, mon bon garçon, dit le mendiant tout ragaillardi. Je vous en ai voulu seulement un mois, au souvenir du shillclag que j'ai reçu dans la forteresse de Mac Doll et qui m'arrangea les bras de si bonne façon que pendant longtemps je ne pus tendre la main. Mes moyens de vivre me manquaient. En conscience, mon bon garçon, vous me devez une indemnité.
Et Miles partit d'un grand éclat de rire et frappa un coup de poing sur la cuisse de Ned Grimes, qui restait sombre et irrité.
Robert reprit :
— A vous non plus, Miles, je ne donnerai rien.
La gaieté du vieux s'arrêta brusquement et il resta les yeux écartés, bouche béante.
— Je n'ai plus un seul souverain d'or à la maison, continua Traynor, et s'il en restait j'hésiterais, je crois, à les offrir à Milès-le-Jaune, car ils ne lui serviraient pas à payer ses anciens loyers à Donesdale, mais à vider des bouteilles rondes dans les auberges de Tipperary.
Le mendiant baissa la tête et coula un regard méchant du côté de Lucie Breen qui assistait à cette scène bizarre, silencieuse et immobile, au fond de la pièce.
— Seulement, fît Robert, si je n'ai plus d'économies à partager avec Miles, j'ai du travail à lui offrir. Il gagnera sa vie aisément chez moi, sans trop peiner, et il aura, pour les jours qui lui restent à vivre, de quoi boire et de quoi manger à ma ferme. Si vous acceptez, Miles, dites-le, et ce soir vous coucherez à la grange. Si vous refusez, je verrai bien que le travail
VOUS pèse et que vos courses vagabondes dans le comté vous sont plus agréables que le plus petit labeur.
Miles répliqua brutalement :
— Je venais vous demander quelques pièces d'or, afin de rentrer dans ma pauvre cabane sur le Galtée. Vous ne voulez pas ; c'est bien, je n'insisterai plus. Mais vous avez tort, voyez-vous, Robert, parce que — écoutez le vieux Miles, qui connaît beaucoup de bonnes et de mauvaises choses — vous avez tort, parce que vous serez puni cruellement et que vous vous repentirez bientôt.
Et de nouveau son regard cherchait celui de Lucie Breen ; celle-ci comprenait les allusions détournées du mendiant et se sentait perdue si Robert restait inflexible.
Alors elle vint l'implorer, à son tour:
— Robert, dit-elle, Ned Grimes et Miles sont malheureux. Il ne faut pas leur refuser ce qu'ils demandent. Ne faites pas attention à leurs menaces ; elles sont vaines et ne peuvent rien contre vous ; mais ne laissez pas ces deux hommes dans la misère ; puisque nous sommes presque riches, puisque nous n'avons besoin de rien, donnons-leur un peu de notre superflu.
— Milès-le-Jaune, je le répète, trouvera chez nous du travail autant qu'il en voudra. Miles n'a pas besoin d'argent. Ce qu'il lui faut, c'est la vie de chaque jour, ses deux repas assurés. Je ne demande pas mieux de lui rendre service, je l'ai dit. Quant à lui offrir de l'argent, impossible, Lucie Breen ; vous savez comment j'ai employé votre dot, avec votre consentement; il ne me reste pas un farthing.
— Et Ned, que ferez-vous pour lui ?
— Rien I
"-^ Robert^ oubliez les anciennes raneunes. De ces
3i8 LES NUITS ROUGES
deux misérables il vous serait facile de vous faire deux amis.
— Je suis étonné de vous entendre parler comme vous le faites, Lucie, ma chère femme ; je suis bien surpris de vous entendre m'implorer pour ces deux hommes. Réservez votre pitié pour qui la mérite mieux.
Elle fut alarmée de ton de ces paroles et voulut se disculper.
— Robert I
Mais il continua, le sourcil froncé :
— Vous n'ignorez pas cependant que tous deux me haïssent profondément, et je ne comprends môme pas qu'ils se soient adressés à moi aujourd'hui. Dans quel but? Leur demande doit cacher un piège.
Et son œil fier bravait le regard ironique dont Ned Grimes et Miles le poursuivaient.
Robert reprit, s'adressant toujours à sa femme, qui n'osait plus lever la tête, sous la tempête qu'elle pressentait :
— Vous m'avez sauvé de leurs mains, l'avez-vous oublié, Lucie? Pour moi, ce serait trop de naïveté de ma part que de ne m'en point souvenir... Tout l'argent que Je donnerais à Ned Grimes ne l'empêcherait pas de me détester et d'être mon ennemi... en devenant hypocrite et en me cachant sa haine, il n'en serait que plus dangereux pour moi... j'aime mieux une guerre bien franche, comme celle qu'il me fait, qu'une guerre de surprise. Décidément, Lucie, je ne donnerai rien à Ned Grimes; je n'ouvrirai pas pour lui les portes de ma ferme et je ne lui tendrai pas ma bourse.
Alors la jeune femme n'insista plus, voyant bien que son mari lui résisterait jusqu'au bout. Elle alla s'asseoir au fond de la pièce, sur l'escabeau où elle était tout à l'heure, et, la tête sur la poitrine, les deux
mains entre lès genoux, résignée à mourir, elle ne bougea plus.
Miles et Ned Grimes se taisaient.
Le mendiant éleva la bouteille de wiskey à la hauteur de son œil, du côté de la chandelle qui brûlait sur la table, pour voir ce qu'elle contenait encore, puis dévotement, les yeux demi-clos, appliqua le goulot entre ses lèvres. Une énergique poussée de Ned Grimes l'avertit de ne pas la vider jusqu'à la dernière goutte. Miles, étonné, rouvrit les yeux, comme s'il fût sorti d^n rêve.
— Tenez, mon brave Ned î fit-il, la lui passant. Ned la vida, vint rendre la bouteille à Robert et
resta debout devant lui.
— Je ne vous en veux pas, ditril.
Puis, se tournant vers Lucie, qui se sentait défaillir :
— Et vous, Lucie Breen, voiis êtes une brave fille; je vous remercie d'avoir pris notre défense... Au fond, Traynor eût mieux fait de vous écouter, voyezvous ; il ne saura que tout à l'heure combien était bon le conseil que vous lui donniez ; mais voilà, sans doute qu'il ne connaît pas encore toutes vos qualités. Vous avez un excellent cœur ; vous êtes prudente et avisée ; mais par-dessus tout vous êtes énergique et courageuse... Ah I oui, je suis sûr que Robert ne vous connaît pas aussi bien que nous; n'est-il pas vrai, Milès-le-Jaune ?
— C'est la vérité, mon bon garçon !
Robert, hautain, prit le bras de Ned.
— Que voulez-vous dire ?
— Patience, patience, Robert, dit le misérable. Et Lucie, épouvantée, murmurait ;
— Cette fois, je suis perdue... il va me tuer!... Avant d'arriver àTeffroyable révélation qu'il préparait, Ned Grimes hésita. Il savait combien Traynor
était robuste et il craignait que, dans le premier moment de colère, le jeune homme ne lui fît un mauvais parti. Par une manœuvre adroite et sans que Robert, préoccupé, s*en aperçût, il se plaça devant le fusil, appuyé contre le mur. Comme il avait à la main son shillelag, que du reste Milès-le-Jaune, de son côté, veillait, et que Robert se trouvait désarmé, il fut rassuré.
— Oui Traynor, vous ne la connaissez pas comme nous, continua le misérable ; vous savez combien elle est courageuse, parce que vous l'avez vue à l'œuvre plusieurs fois ; parce qu'elle est venue dans la forteresse de Mac DoU, pour vous sauver ; parce qu'elle a réuni les Enfants d'Acier pour les conduire à Tipperary le jour où vous deviez être exécuté. Mais vous ne savez pas combien elle vous aime, parce que vous n'avez pas vu, comme Miles et moi, de quelle façon elle s'est débarrassée de la comtesse Hélénal!...
-*- Malheureux ! fît Traynor avec un cri de rage, que voulef-vous dire ?..,
— Oui, mon brave garçon, Lucie Breen vous aimait tant qu'un jour où l'exécrable Donesdale — que le diable ait son âme! — chassait le renard dans les bruyères, elle est venue attendre lâchasse auprès de la passerelle de Kaïbeur... Ce n'était pas au comte qu'elle en voulait, ni à ses invités, mais à la comtesse...
Traynor se précipita vers sa femrao.
— Est-ce vrai, ce qu'ils disent, balbutia-t-il, est-ce vrai, Lucie? Répondez tout de suite...
Elle, demi-morte d'épouvante :
— N'en écoutez pas davantage, Robert, si vous m'aimez.
— Répondez 1 répéta-t-il brutalement.
Elle se leva, jeta un coup d'œil égaré sur son mari, Bur les deux misérables ; puis tout à coup, avant que
Ned eût deviné son intention, se jeta sur le fusil de Robert, Tarma et mit Grimes enjoué. Le misérable recula. Une seconde encore, et il allait roulerfoudroyé, à bout portant, quand le fusil fut violemment arraché des mains de Lucie par Robert.
— Je veux savoir la vérité, dit le paysan.
— Et c'était une mauvaise façon de la connaître que de nous envoyer dans Tautre monde, fit Ned Grimes d'un ton goguenard.
Lucie se laissa tomber sur le sol nu de la cabane, évanouie. Mais Robert n'eut pas pitié d'elle.
— Continuez ! dit-il à Ned.
— Ah I ce fut un beau coup, bien préparé, n'est-ce pas, Milès-le-Jaune ? et que tous deux nous avons envié bien des fois depuis. Comme Miles disait ce soir-là, il faut du courage pour tuer une femme, plus de courage que nous n'en avions lui et moi. Nous étions cachés dan6 les broussailles, près de Kaïbeur, et nous avons tout vu, par hasard. Lucie Breen a coupé les solives à coups de hache, avec la vigueur d'un homme robuste, elle est remontée, s'est accroupie derrière les roches, puis elle a attendu ! Or, savez-vous, Robert, savez-vous, mon bon garçon, quelle fut la première personne qui passa sur le petit pont ainsi arrangé?...
— Non, bégaya Robert, non...
— Ce fut vous ! Et, sans doute, le pont trembla, car vous avez eu une seconde d'hésitation et vous êtes revenu frapper du talon les planches de la passerelle...
— Ah ! je me souviens, je me souviens ! 1
— J'ensuis heureux, Robert ; au moins vous voilà convaincu que nous ne mentons pas.
— Ensuite ?
— Oh! le reste s'est passé convenablement. La comtesse Héléna est arrivée à cheval, longtemps après
la chasse. Lucie s'est précipité au devant d'elle, et nous avons cru tout d'abord qu'elle avait l'intention de l'avertir ; mais nous nous trompions, car presque aussitôt, au galop de son c-heval, la comtesse traversait la passerelle, qui se brisait, et elle tombait dans l'abîme...
— Mon Dieu I mon Dieu !
— Ce secret, nous n'avons voulu le confier à perconne. Vos affaires ne regardent que vous ainsi que vous le disiez... Peut-être bien même l'aurions-nous à jamais conservé pour nous seuls si vous vous étiez
montré plus généreux envers nous! Après tout,
mon petit cœur, il n'est pas impossible que cette preuve d'amour vous fasse aimer Lucie davantage, et en ce cas, Miles ne me démentira point, nous serons enchantés d'avoir resserré les liens qui vous unissent...
— Taisez-vous ! dit Robert...
Et il y avait tant de fureur dans les efforts qu'il faisait pour se contenir que les deux misérables se reculèrent instinctivement...
Traynor, pâle, tremblant, n'osant même pas regarder sa femme, évanouie à ses pieds, Traynor enfonçait ses doigts dans sa chair et mordait ses lèvres qui saignaient.
U avait gardé entre ses mains le fusil qu'il avait arraché à Lucie et il eut la pensée de s'en servir... Il le souleva... examina la batterie... et jeta sur les deux misérables un regard sinistre... Ceux-ci se troublèrent et Ned Grimes fit tournoyer sonshillelag, disant:
— Si vous faites un mouvement pour nous mettre en joue, je vous casse le bras, mon bon garçon!...
Mais déjà Robert s'était calmé. D jeta son fusil sur la table, s'avança vers Ned Grimes, lui saisit d'une main son shillelag, de l'autre le prit à la gorge, étouffant le cri de rage du misérable, et ainsi, à bras tendu», le soulevant de terre, le jeta hors de la cabane.
Il revint à Milès-le-Jaune... et il était si pâle, ses yeux étaient si flamboyants que le mendiant ne songea pas à se défendre et alla rejoindre son compagnon qui râlait sur le seuil.
Robert ferma la porte sur eux.
Il était seul, maintenant. La chandelle fumait sur la table et commençait à s'éteindre, mettant des ombres fantastiques et dansantes sur les murs.
Lucie Breen était toujours évanouie.
Il contempla longuement la jeune femme qui gisait là, devant lui, dont les cheveux s'étaient dénoués et dont le visage était si blanc qu*on eût dit qu'elle était morte. Et sur sa physionomie altérée, tour à ^tour se peignaient la rage, le besoin|de vengeance, le désespoir. Et sur son front se creusait subitement le pli profond d'une éternelle tristesse.
Il n'essaya pas de la faire revenir à elle.
Sa^ première pensée, suivant sa première révolte, avait été delà tuer. Illui semblait que la mort de Lucie le soulagerait, lui ferait paraître moins cruel le lourd fardeau de la vie qu'il traînerait avec le souvenir d'Héléna.
Et sa rage se doublait du ressentiment qu'il éprouvait contre Lucie, qui n'avait pas eu de remords, pas eu d'hésitation en l'épousant.
Comme, en cette heure de la nuit, après cette scène violente, son imagination évoquait le fantôme de la comtesse, il était honteux de ce qu'il avait fait, honteux d'être le mari de Lucie. Et toujours la pensée-lui
venait de tuer celle-ci... pour venger Héléna et pour se venger lui-môme.. .
Elle était immobile, presque morte déjà, endormie de ce sommeillourd des évanouissements...
D*un geste machinal il attira son fusil, Tarma, et le canon, dans Tobscurité, presque complète maintenant, chercha la poitrine de la jeune femme.
Celle-ci se réveillait à cet instant et poussait un profond soupir.
Sa main, qui errait autour d'elle et passait sur son front rencontra le froid de Tacier et s^y arrêta. Le moindre mouvement de Robert pouvait la foudroyer, mais le jeune homme hésita.
Tuer cette femme, dont toute la vie avait été un amour constant, un dévouement de chaque heure pour lui ; dont le crime épouvantable n'avait d'excuse que la jalousie effrénée qu'elle éprouvait à cause de lui; tuer une femme à laquelle il devait de vivre, cela lui apparut comme un autre crime, monstrueux aussi celui-là et qui n'excuserait pas suffisamment le besoin de vengeance.
Il désarma son fusil.
Mais Lucie, qui s'était remise, avait compris et se redressait péniblement :
— Vous voulez me tuer 1 . . .
Il ne répondit pas et se recula pour empêcher Lucie de le toucher, de lui prendre les mains.
Et elle, avec fièvre :
— Oui, vous le vouliez; ah I Robert, je vous en prie, délivrez-moi de cette vie qui désormais n'est plus possible et me serait odieuse. . . Robert, tuez-moi, de grâce, et n'écoutez pas votre pitié... ou' plutôt c'est à votre pitié que je m'adresse... ce serait horrible de me laisser vivre... je vous le dis, Robert, la mort sera un soulagement... donnez-la moi... je vous bénirai... je mourrai en vous aimant... ce sera pour vous ma der-
nière pensée, pour vous mon dernier mot d'amour. Robert, n'hésitez pas, je vous en supplie.. ! Visez au cœur...jene souffrirai pas... la mort, en venant si vite, ne sera plus qu'un bienfait...
Il gardait le silence. Dans l'obscurité, en tâtonnant, elle vint à lui ; mais quand il sentit le contact de ses deux mains tremblantes, il la repoussa brutalement.
Elle chancela et tomba, ne se releva point et se mit à sangloter silencieusement.
Les heures de la nuit s'écoulèrent ainsi.
De temps en temps, à de longs intervalles, un murmure s'élevait dufond dela'pièce, là où Lucie était accroupie, et Robert entendait :
— Mon Dieu, ayez pitié de moi 1
Ou bien, c'était d'une voix plus basse encore, d'une voix faible comme celle d'une femme à l'agonie :
— Robert, tuez-moi, de grâce... avant que le soleil se lève, ne me laissez pas affronter votre regard!
Mais il ne répondait rien.
A quoi songeait-il?
Il songeait à sa vie qui venait de finir misérablement et qu'il allait traîner avec répugnance jusqu'à la vieillesse.
Il souhaitait, lui aussi, de mourir.
Il désirait le retour de Ned Grimes et du mendiant Miles ; il se serait jeté sur eux pour les obliger à se battre, et il se serait fait tuer.
Mais Ned Grimes et Miles ne revinrent pas.
L'aube grise, qui blanchissait les carreaux des fenêtres, jeta dans la pièce une indécise lueur flottante comme un brouillard, et éclaira les visages blêmes de Robert Traynor et de Lucie Breen...
Et les deux époux n'osèrent pas se regarder.
A la fin, Traynor se leva, mit son chapeau de feutre et se couvrit de son manteau.
Sa résolution était prise.
Il franchit le seuil de la porte sans se retourner du côté de Lucie et s'éloigna rapidement.
Et telle fut la promptitude de ce mouvement qu'il n'entendit môme pas le dernier cri de la jeune femme.
— Robert ! Robert !
Elle n'osa le suivre, certaine qu'il la chasserait.
Et Robert avait depuis longtemps disparu au tournant du Galtée qu'elle était encore accroupie, hébétée, folle, ses lèvres pâles entr'ouvertes et ses yeux flxes. Quand elle se releva, ce fut comme si elle sortait d'un long sommeil.
— Où est Robert? se demanda-t-elle.
Elle sortit, parcourut le village, interrogeant tous ceux qu'elle rencontrait.
Personne ne pouvait la renseigner.
Mais en la voyant égarée et fiévreuse, c'est à eUe, au contraire, que les fermiers demandaient des détails.
Elle se sauvait, pour ne rien dire.
Et les paysans, entre eux:
— Qu'est-ce qu'elle a donc, la fille du père Breen ? Un grand malheur est arrivé chez elle, mes bons garçons, ça ne fait pas de doute.
Lucie courait toujours par le village.
Vers midi, elle finit par rencontrer un paysan qui revenait de la montagne et qui lui affirma avoir aperçu de loin Robert Traynor, courant de toutes ses forces sur le chemin de Tipperary.
Et le paysan ajoutait :
— Comme le jour se levait et qu'il ne faisait pas très clair, je puis après tout m'ôtre trompé, mon petit cœur, mais celam'étonnerait; si Joe MaoDoU étaitàFarney, je dirais : «c'est peut-être lui ; >> mais Joe est loin d'ici, et de tous ceux de Parnoy Robert Traynor est sans contredit le plus grand.
Lucie, énervée, sentait que dans sa lêle toutes ses
pensées devenaient confuses, Lucie se demandait : Que va-t-il faire àTipperary?
Elle rentra chez elle et attendit le soir, sans sortir, espérant que Robert reviendrait.
Mais la nuit arriva, la nuit se passa, et le matin blanchissant les fenêtres, la retrouva seule.
Elle avait voulu veiller, ne s'était pas couchée.
Alors, ne pouvant plus attendre, elle alla trouver Breen et le pria de lui prêter quelque argent.
— Pourquoi faire, ma fille?
— J'en ai besoin, dit-elle, ne voulant pas s'expliquer davantage, brûlant d'être à Tipperary.
— Mais les pièces d'or que je vous ai remises en dot doivent vous suffire. Où sont-elles?
— Mon mari en a disposé.
— Je le regrette, Lucie Breen, mais je ne puis rien de plus pour vous!...
— Mon père, je vous en supplie...
Il fallut qu'elle eût recours à un mensonge, disant que son mari était absent et qu'il avait, en partant, oublié de lui laisser une pièce d'or... Et justement, la fille de Murphy avait envie de vendre un porc... à bon compte... mais elle voulait être payée comptant... Alors, Lucie désirait profiter de cette occasion...
Tel fut le mensonge.
Le père Breen se laissa convaincre et, du fond d'un sac, retira des souverains d'or.
— Je te les prête, dit-il, entendons-nous.
Elle le remercia et partit en courant.
Elle arriva dans la matinée, vers midi, à la ville, s'informa partout, auprès de ceux qu'elle connaissait, de Robert Tfaynor. Longtemps ses demandes restèrent sans réponse.
Et elle désespérait, quand tout à coup elle vit venir en face d'elle, le long d'une rue sale et étroite, un
mendiant à peu près ivre et qui chantonnait en se retenant contre les maisons.
Ce qu'il chantait était la chanson de la Harpe et le mendiant qu'elle voyait était Milès-le-Jaune.
Elle eut une épouvante et essaya de rebrousser chemin, mais elle était reconnue déjà. Miles était auprès d'elle.
— Lucie Breen, dit-il en bégayant; c'est le jour des rencontres... Tout à l'heure, je me suis trouvé face h face avec Traynor...
Et elle, avec un cri de joie :
— Vous l'avez vu?
— Oui, ma brave fille !
— Ah! Miles, je vous pardonnerai le mal que vous m'avez fait, si vous voulez me dire où il est, ce qu'il est venu faire à Tipperary. ..
— Hé! hé! ma petite, dit Miles en riant, votre mari, après ce qui s'est passé entre nous, ne pouvait guère songer à me prendre pour confident.
— Vous ne savez rien, c'est vrai, comment auriezvous appris? dit-elle accablée.
— Mais je n'avais pas besoin de ses confidences. Je l'ai suivi de loin et je l'ai vu entrer chez l'agent de Donesdale...
— Toussaint?
— Oui. Il y est resté une heure...
— Ensuite ? fit-elle, haletante.
— Il est allé, toujours suivi par moi, au bureau d'émigration pour TAustralie... Et comme il y ajustement après-demain, à Cork, un départ d'émigrés, il est probable, Lucie Breen, que Traynor veut en être.
— Et ce bureau, où est-il?
— Dans la basse ville... Mais que voulez-vous faire, ma brave enfant?
— Suivre Traynor.
Elle courut au bureau d'émigration. C'était une maison à deux étages, plus propre que celles qui Tenvironnaient, et qui portait comme enseigne, en lettres jaunes sur un fond noir :
The australian émigration sociely.
Il y avait devant la porte une cinquantaine de misérables qui attendaient leur tour d'entrer.
Assis sur les pavés, dans la boue, silencieux, ils avaient Tair hébété, la figure hâve, les vêtements déguenillés, les yeux fiévreux.
Elle passa au milieu d'eux, sans qu'ils fissent un mouvement pour se déranger, et chercha partout Robert Traynor.
Mais il n'était pas là.
Elle voulut entrer, on la repoussa.
— Attendez votre tour, ma brave fille, vous êtes donc bien pressée de quitter le pays ?
Elle s'assit comme les autres, prenant patience et ne quittant pas des yeuxla porte.
Tous ceux qui se trouvaient là étaient des paysans prêts à émigrer.
Il y a ainsi, dans certaines villes d'Irlande, des sociétés d'émigration, dont la société mère est à Londres, qui envoient dans les campagnes et les villages des agents chargés de recruter des hommes valides et de bonne volonté, et des femmes de quinze à trente ans. Tous les ans, par l'appât d'un passage gratuit, d'un souverain d'or à l'arrivée, et surtout en faisant briller aux yeux des pauvres diables la perspective d'une fortune rapidement conquise, sans fatigue et sans danger, PAngleterre arrache ainsi à l'Irlande ses plus vigoureux enfants.
Des portions de territoire sont dès lors abandonnées
sans culture ; des landes incultes couvrent le pays ; rirlandc reste misérable et affamée. Et malgré cette pauvretéproverbialc, cette atroce misère, les paysans aiment leur pays. La société éprouve souvent bien des difBcultés à recruter ses émigrants. Les Irlandais préfèrent vivre, souffrir et mourir là où sont morts leurs aïeux. Pour ne pas être à court, la société s'adresse surtout aux gens soupçonnés d'avoir trempé dans quelque crime, dans quelque vengeance contre les landlords, mais contre lesquels il n'y a pas assez de preuves pour que la justice se saisisse de Taffairc.
On se débarrasse d'eux soit par la crainte, car la persuasion reste toujours sans résultat ; soit en les enivrant et en profitant de leur ivresse pour extorquer leur signature. Or, le traité est irrévocable. Souvent, ceux qui l'ont signé se révoltent, mais la force est employée, et ils ne résistent pas longtemps; ils savent que toute résistance est inutile ; le bateau est là qui attend ; il faut partir.
Une heure, deux heures se passèrent, et Lucie Breen ne vit pas son mari sortir du bureau d'émigration.
Et déjà la moitié de ceux qui attendaient étaient entrés.
Elle allait rester seule.
— Evidemment, se dit-elle, Robert, s'il est venu comme le prétend le mendiant Miles, est parti depuis longtemps. Peut-être est-il en route pour Cork.
Quand ce fut son tour, elle entra, sans hésiter, la tête haute, résolument.
Elle traversa plusieurs corridors, monta au premier étage, suivant les indications qu'elle trouvait sur les murs, et s'arrêta devant un bureau derrière lequel un petit homme jaune, à l'œil aigu, la regardait venir.
LE SËGHËT D'UNE JOLIE FILLE 33i
— Qu*est-ce que vous voulez, ma fille? demandat-il.
— Quitter Tlrlande, profiter du premier bateau pourémigrer en Australie.
— A la bonne heure, ma brave fille, au moins vous ne pleurnichez pas, vous. Vous êtes résolue I Et quel est votre nom, mon enfant ? Où demeurez-vous?
— Je suis du village de Parney au bas de la montagne, dans le domaine de Donesdale. Je me nomme Lucie Breen et je suis la femme de Robert Traynor.
Le petit homme jaune ne répondit pas, mais dirigea sur elle ses yeux, où brillait comme une joie méchante.
— Ah 1 ah I dit-il, se parlant à lui-même, ah I ah ! vous êtes la femme de Robert Traynor.
— Qui est venu tout à Theure, n'est-ce pas ?
— En effet. Je lui ai délivré sa feuille d'émigration il n'y a pas plus d'une heure ou deux.
— Eh bien I faites-en autant pour moi, je veux le suivre I
— Oh ! c'est autre chose pour vous, mon enfant ; ce que vous demandez là n'est pas possible...
— Pourquoi ? dit-elle, haletante.
— Parce que Traynor, dont nous sommes heureux de nous débarrasser, à cause de ses antécédents, Traynor a mis comme condition à son départ qu'aucune société n'autoriserait et n'accepterait votre émigration. En un mot, Traynor ne veut pas que vous le suiviez l
— Vous n'avez pas le droit de me refuser 1
— Vous faites erreur, ma brave fille...
— Je [vous en prie. Votre Honneur, laissez-moi partir, laissez-moi suivre mon mari.
— Entre Traynor et vous, nous n'hésitons pas. TrajTior est dangereux. Vous ne l'êtes point.
332 LES NUITS ROUGIS
Elle vit qu^insister davantage était inutile et sortit, les idées confuses dans la tête.
Que faire f A quel parti s'arrêter?
Elle savait que rembarquement avait lieu à Cork. Alors, sans prendre un instant de repos, elle se mit en route, à pied, marchajusqu au soir sans se reposer et, au milieu de la nuit tomba de lassitude au bord d'un chemin, où elle s'endormit d'un sommeil de plomb.
Le lendemain, les pieds enflés, sanglants, harassée, demi-morte de fatigue, elle acheta un peu de pain dans un village qu'elle traversa et reprit sa route.
Enfin, elle arriva à Cork.
Elle s'informa tout de suite si le navire qui emmenait les émigrants était parti.
— Non, fit un matelot, mais .ça ne tardera pas, ma brave flUe ; dépêchez-vous.
Elle courut sur le port.
Déjà la foule grossissait de ceux qui allaient quitter l'Irlande.
Il y avait là des hommes et des femmes, de tous les comtés, ramassés un peu partout, depuis le Gonnaught, le plus pauvre des districts, jusqu'au Kerry, et des parents les avaient accompagnés pour adoucir un peu l'amertume des dernières heures du départ.
De telle sorte que derrière les deux ou trois cents émigrants, qu'on distinguait facilement, parce qu'ils portaient tous un petit paquet sur l'épaule, des centaines de paysans et de paysannes pleuraient et gémissaient en élevant les bras au ciel. Puis d'autres vinrent encore se mêler à eux, des habitants de Cork, que la curiosité et la compassion amenaient là. Et il y eut bientôt trois ou quatre mille personnes rassemblées sur le port. Et, de cette foule pressée, com-
pacte, des cris déchirants parfois sortaient, faisant naître d'autres cris, d'autres gémissements, qui s'élevaient vers le ciel comme un lamentable concert de reproches. De chaque côté des émigrants des soldats étaient rangés, commandés par un officier. Les lamentations devenant trop bruyantes, celui-ci ordonna de battre aux tambours, qui couvrirent les cris de leur roulement sonore. On eût dit le roulement des caisses voilées de deuil qui suivent un convoi funèbre.
Lucie se précipita au milieu de la foule, la traversa et arriva sur le port.
D'un coup d'oeil elle reconnut Traynor, pâle et sombre, au milieu des émigrants qu'il dépassait de toute la tête.
Elle eut un grand cri :
— Robert 1 Robert!
Il entendit, tressaillit, et son regard perçant découvrit bientôt sa femme, qui accourait et lui tendait les bras, répétant : * ""
— Robert! Robert! laissez-moi vous suivre !... Mais il détournait la tête et le grand pli triste qui
coupait son front se creusait encore.
A ce moment, des bateaux accostaient, venant prendre les émigrants pour les conduire au vapeur qui attendait dans la rade.
— Embarquons ! dit l'officier.
Et les bateaux s'emplirent, pendant que les pleurs coulaient de nouveau, pendant que les cris devenaient plus bruyants, les gémissements plus lamentables, couvrant presque le roulement incessant des tambours.
Lucie fut arrêtée par les soldats.
Mais elle criait : ^
— Robert ! Robert ! pitié, je vais mourir...
Lui avait les yeux fermés, ne voulant point voir. Les émigrants se demandaient :
— Lequel d'entre nous cette jeune femme imploret-elle? A qui veut-elle parler? Qui veut-elle embrasser une dernière fois?
Personne ne répondait.
— Lafssez-moi, disait Lucie aux soldats, je veux ïe voir, je veux qu il entende ma dernière prière...
Les émigrants embarquaient.
Il n'en restait plus qu'une dizaine sur la jetée et, parmi ces dix-là Traynor.
L'officier, pris de compassion, dit à Lucie :
— Qui demandez-vous?
— Mon mari...
— Où est-il?... Où le voyez-vous ?
— Là... C'est le plus grand et le plus beau de tous. L'officier fit signe à Robert, mais celui-ci regarda
Lucie avec étonnemcnt, eut le courage de sourire et dit c[uelqucs mots à voix basse.
L'officier revint à Lucie et, brutalement :
— Allez-vous en, dit-il, vous êtes une farceuse... Cet homme ne vous connaît pas!...
Elle eut un cri eff'rayant et tomba raide aux pieds des soldats.
Les bateaux, à force de rames, fuyaient vers le vapeur ; de la foule, les mouchoirs s'agitaient comme un dernier signal, des baisers s'envoyaient comme un dernier souvenir de tendresse.
Et la musique du régiment qui assista au départ entonna l'air national de Saint-Patrick.
Lucie Breen fut laissée évanouie sur le port.
Deux femmes prises de pitié, l'avaient soulevée et traînée contre un tas de câbles.
Elle resta plus d'une heure sans connaissance.
Lorsqu'elle revint à elle, depuis longtemps les quais avaient repris leur aspect accoutumé. Il n'y avait plus que des portefaix et des matelots qui, chaque fois qu'il passaient devant elle, lui lançaient un coup d'œil goguenard et murmuraient :
— Elle a bu trop de wiskey !
A la fin elle se leva, en chancelant.
En effet, elle était ivre et les matelots la poursuivirent longtemps de leurs huées.
Elle reprit le chemin de Tipperary.
Et elle ne s'arrêta, pendant les jours que dura son voyage, que lorsqu'elle tombait épuisée.
Des gens la ramassèrent sur la route, l'emportèrent et voulurent la soigner.
Elle s'y opposa.
Quand elle fut à Tipperary, elle s'adressa au premier homme de la police qu'elle rencontra.
— Oîi demeure le constable?
— Dans Donnor-Street, ma belle enfant.
— J'ai quelque chose de grave à lui apprendre, voulez-vous me conduire à lui ?
— Volontiers, mon petit cœur.
Ils marchèrent dix minutes, puis l'agent s'arrêta devant une jolie maison, en dehors de la ville, enfouie sous les arbres, sonna, entra et demanda sir Thomas
Wickham. On l'introduisit dans un salon, où un gros homme Taccueillit en souriant et lui dit :
— Qu'y a-t-iU Thomas Feeder?
L'agent s'eflaça et montra Lucie Breen.
— Moi, je n'ai rien de nouveau, dit-il, mais cette belle enfant voudrait parler à Votre Honneur.
Et il sortit. Le constable et Lucie restèrent seuls.
— Je vous écoute, dit sir Thomas Wickham.
Lucie, d'une voix nette, sans hésiter, dit :
— C'est moi qui ai assassiné la comtesse Héléna Donesdale, en coupant la passerelle de Kaïbeur. Je viens me livrer. Jugez-moi!