‹ Les Nuits, Suivies Des Tombeaux Et Des MeditatChapitre 18 sur 58 · LE RICHE VERTUEUX · texte numérisé non relu

LE RICHE VERTUEUX

Eusèbe a de l'esprit : il connaît Fart de strier les plaisirs de l'imagination et des sens : il a tous les goûts qui peuvent conduire au libertinage , et il sait s'arrêter. Eusèbe est riche , il est jeune , il est gai , il aime à dépenser; voilà tout ce qu'il a de commun avec les riches ordinaires. Il fait servir ses richesses à ses vertus. Il accorde libéralement à la nature , à son rang, à ses devoirs, tout ce qu'ils exigent de lui; mais il refuse tout au vice , au caprice , à la folie. Il a aussi ses amusemens ; sa vertu n'est point austère. La vue d'un bal ne lui fait point horreur ; il ne croit point que les cartes soient une invention du démon; mais il choisit des récréations qui le délassent; il connaît et prévient le moment où elles allaient le fatiguer ; il pense qu'il en est des plaisirs comme des gros livres, qui gagnent presque toujours à être abrégés.

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Il a , comme les autres , ses parcs , ses jardins, ses grottes, ses cascades, ses statues, ses tableaux , mais il en sait mieux jouir ; non pas qu'ils soient plus beaux et d'un plus grand prix , mais parce que le maître vaut mieux.

Ses tableaux ont des beautés qu'ils ne doivent point au pinceau du peintre ; si le marbre de ses statues s'anime et vit sous ses yeux , c'est la joie pure de son âme qui donne des grâces nouvelles au chef-d'œuvre de l'art , et qui lui fait découvrir dans la nature des beautés invisibles pour des yeux vulgaires. Tous les objets de l'imagination et des sens doivent à la bonté du cœur de l'homme la plus grande partie de leur effet et de leur charme : le soleil est le plus beau des objets qu'il fait voir et briller : ainsi la vertu rend les plaisirs plus piquans : elle est elle-même le plus grand de tous. Pour bien goûter les plaisirs du corps , il faut entretenir et cultiver les facultés de l'âme ; et une raison saine aide aux sens à jouir.

Eusebe regarde une grande fortune comme une obligation de faire plus de bien. S'il fait bâtir un palais superbe, c'est moins pour satisfaire son orgueil que pour exercer sa bienfaisance : il compte avec joie tous les

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