TRADUCTION DE L'ANGLAIS DE GRAY
Par M.-J. CHÉNIER,
Le jour fuit; de l'airain les lugubres accens Rappellent au bercail les troupeaux mugissans ; Le laboureur lassé regagne sa chaumière ; Du soleil expirant la tremblante lumière Délaisse par. degrés les monts silencieux; Un calme solennel enveloppe les cieux , Et sur un vieux donjon que le lierre environne , Les sinistres oiseaux, par un cri monotone, Grondent le voyageur dans sa route égaré, Qui vient troubler l'empire à la nuit consacré.
Près de ces ifs noueux dont la verdure sombre Sur les champs attristés répand le deuil et l'ombre , Sous ces frêles gazons , parure du tombeau , Dorment les villageois , ancêtres du hameau.
Rien ne peut les troubler dans leur couche dernière,
Ni le clairon du coq annonçant la lumière , Ni du cor matinal l'appel accoutumé , Ni la voix du printemps au souffle parfumé.
Des enfans, réunis dans les bras de leur mère, Ne partageront plus , sur les genoux d'un père ,
LE CIMETIÈRE DE CAMPAGNE. !*3l
Le baiser du retour , objet de leur désir ;
Et le soir au banquet la coupe du plaisir
N'ira plus à la ronde égayer la famille.
Que de fois la moisson fatigua leur faucille !
Que*de sillons traça leur soc laborieux !
Gomme au sein des travaux leurs chants étaient joyeux ,
Quand la forêt tombait sous les lourdes cognées !
Que leurs tombes du moins ne soient pas dédaignées;
Que l'heureux fils du sort , déposant sa grandeur ,
Des simples villageois respecte la candeur;
Que ce sourire aMer sur ses lèvres expire :
Biens, dignités, crédit, beauté, valeur, empire,
Tout vient dans le lieu sombre abîmer son orgueil.
O gloire! ton sentier ne conduit qu'au cercueil.
Ils n'obtinrent jamais , sous les voûtes sacrées , Des éloges menteurs , des larmes figurées ; Les ministres du ciel ne leur vendirent pas Le faste du néant , les hymnes du trépas :
Mais, perçant du tombeau l'éternelle retraite, Des chants raniment-ils la poussière muette ? La flatterie impure , offrant de vains honneurs , Fait-«lle entendre aux morts ses accens suborneurs?
Des esprits enflammés d'un céleste délire, Des mains dignes du sceptre , ou dignes de la lyre , Languissent dans ce lieu par la mort habité.
Grands hommes inconnus , la froide pauvreté Dans vos âmes glaça le torrent du génie ; Des dépouilles du temps la science enrichie A vos yeux étonnés ne déroula jamais Le livre où la nature imprima ses secrets i