FIN DES NUITS
LE
POÈME
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POÈME
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Ipse Pater média nimborum in nocte cornsca Fulmina molitur dextra; quo maxima motu Terra tremit; fugere feras, et mortalia corda Per gestes humais stravit pavor.
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Tandis que d'autres chantent la fortune des grands, la gloire des conquérans, les révolutions des empires et tout ce pompeux appareil de la puissance humaine : tandis que les poètes s'échauffent sur les pas des héros , et s'immortalisent à chanter leurs actions immortelles , moi, je m'avance jusqu'au terme des siècles , et j'ouvre dan$ l'avenir, aux yeux des mortels, une scène bien plus étonnante, et bien plus terrible que le spectacle de nos champs de bataille. Je veux frapper leurs oreilles des sons
éclatans de la trompette qui rassemblera les nations, et leur faire entendre les derniers gémissemens de la nature expirante : je veux peindre l'univers dans les alarmes , la terre et les cieux écroulés, le sceptre antique de la mort brisé, le sein des tombeaux s'agitant pour reproduire les morts, l'immortel arrivant pour les juger, et prononçant l'arrêt de leurs destinées éternelles.
Suspendu entre la terreur et la joie, je contemple mon hardi dessein, et je me demande en tremblant , s'il est vrai que c'est moi qui l'ai conçu. Tout ce que l'astre du jour ou ceux de la nuit ont vu de grand et de terrible est bien au-dessous de mon entreprise. Depuis que je l'ai formée , je ne vois plus ni éclat ni grandeur, et les bornes du globe que j'habite sont trop resserrées pour mes vers. Environnez-moi pour m'en tendre 9 foule de mondes épars dans l'univers; et vous, anges, quels que soient vos rangs et votre nature , quelles que soient les distances de votre séjour , venez tous au secours d'un faible mortel. C'est la gloire de votre maître éternel que j'entreprends de chanter.
Souverain arbitre de tous les êtres, toi de-
Tant qui les anges s'inclinent et s'abaissent , si au premier signal de ta volonté , tous ces objets que nos yeux admirent , tous ces mondes étincelans de lumière sortirent en foule du sein de la nuit et des abîmes du chaos, et vinrent se ranger dans l'espace ; daigne aussi me faire sentir l'impression de ta puissance. Apaise le trouble de mes sens, dissipe les ténèbres de mon âme, inspire-moi, féconde mes efforts, et donne à mon génie la force de s'égaler à la grandeur de mon sujet.
Homme, lève les yeux et contemple la beauté de l'univers. Vois la terre et la riante surface de ses plaines ; ce tapis de verdure et de fleurs dont le printemps l'embellit ; ces moissons dorées dont l'enrichit l'automne.
Entends les mugissemens de l'antique Océan :
vois ces monstres qui se meuvei\t dans son sein , et dont les énormes masses forment dans ses flots des torrens qui entraînent les vaisseaux arrêtés par le calme. Vois ces forêts qui s'élèvent et couronnent la cime des monts; ces fleuves qui bornent les empires et partagent les climats; ces vallées qui nourrissent les semences brillantes de l'or, et tiennent la fortune des royaumes et des rois enfermée dans
leurs mines profondes; ces collines qui mon* tent dans les nues et ombragent de leurs têtes les plaines d'alentour. Vois ces vastes cités , ces armées nombreuses, ces flottes immenses ; porte ensuite tes regards sur les merveilles du firmament. Quelle distance de l'Orient à l'Occident ! l'oeil n'atteint qu'avec peine les bornes opposée; de cette étendue d'azur; vaste théâtre où les tempêtes peuvent déployer toutes leurs fureurs , et Dieu toute sa colère. Vois ces flambeaux dont les feux embrasent le pôle , éclairent la marche des saisons , et guident les pas de l'année. Us brillent depuis la naissance de l'univers, sans avoir rien perdu de leur éclat. Vois leurs révolutions finir et recommencer ; que le cercle qu'ils parcourant est vaste! que l'espace où tous ces astres roulent pressés par milliers est immense! N'admires -tu pas la grandeur de tous ces ouvrages , la solidité de leurs bases ? Ne te paraissenfriis pas bien dignes d'être immortels ? Hé bien , tous doivent périr et tomber comme le faible grain que l'automne a mûri. On cherchera vainement les lieux où fut la terre 9 où fut le firmament. Il ne restera dans les cieux aucune trace de cet amas brillant de constellations , ni sur la
terre aucun vestige des empif es. Le temps sera anéanti , l'univers effacé ; il ne restera pas un seul atome dans l'immensité du vide.
Tôt ou tard , à quelque époque de l'avenir , dont le terrible secret est caché dans le livre de la destinée; peut-être après que la terre aura dix mille fois encore renouvelé ses moissons , que toutes les scènes de sa surface auront éprouvé mille changemens divers ; lorsque de nouveaux royaumes seront sortis des ruines des anciens; tandis que l'espèce humaine, toujours bruyante et tumultueuse , s'agitera en* core sur les traces battues vingt siècles auparavant, et qu'elle ne songera pas plus que les générations présentes au jour où la terre s'écroulera , où le soleil s'éteindra; ce jour épouvantable arrivera.,.. Eveillez-vous, mondes, éveillez-vous : dominateurs des nations , écoutez et tremblez....
Un nuage épais s'élève et dérobe le jour : une nuit soudaine enveloppe tous les empires de la terre : les vents impétueux déchirent les forêts et dispersent au loin leurs débris ; ces montagnes qui parurent éternelles s'ébranlent et se balancent dans l'air comme les cèdres qui couvrent leurs cimes; les vallons entr'ouverts mon-
trent le fond de leurs abîmes : l'Océan agité dans toute sa masse , mugit dans tous ses flots, brise ses barrières et se déborde par tous ses rivages; des taches de sang s'étendent et rougissent le disque argenté de la lune ; le globe du soleil s'éteint dans les ténèbres ; un tonnerre continuel gronde dans la profondeur des deux , et ses long? roulemens se répandent d'un pôle à l'autre pôle.
En ce moment , la trompette fatale , à moitié cachée dans les nuages , à moitié découverte à l'œil des mortels , répandra ses sons épouvantables ; ses bruyans éclats pénétreront jusqu'au centre de la terre, et ébranleront les voûtes de l'univers.... Les vivans tomberont morts, les morts s'éveilleront de terreur. Jamais un son plus formidable n'effraya la nature. Non, le bruit des clairons guerriers, dont les cieux retentirent , quand Satan et Dieu combattaient dans les plaines éthérécs, les éclats des foudres que le Tout-Puissant lançait sur les anges rebelles , ni l'horrible cri qu'ils poussèrent en tombant dans l'abîme, ne furent point si terribles.
Si les anges sont tombés , comment l'enfant de la terre peut-il ne pas trembler et se croire
en sûreté ? La vertu ne se donne point gratuitement à la paresse : elle se vend au courage. Il faut des travaux , des peines , des efforts continuels pour l'obtenir et pour la conserver. En deçà du tombeau , il n'est point de bonheur pur et paisible ; les périls succèdent sans fin aux périls ; ne cherchons ici bas que les plaisirs inquiets de la victoire , et non pas les plaisirs tranquilles de la paix.
Si l'homme se soumettait de bonne grâce à sa destinée, s'il rentrait dans les bornes de sa nature, si, lorsque la volupté lui tend ses bras séduisans , que la beauté lui sourit , que l'ambition le tente en étalant devant lui les charmes du pouvoir, son âme se transportait dans cet avenir, qu'elle se représentât l'appareil de ce jour épouvantable , qu'elle s'imaginât entendre les sons de la trompette , voir les morts se lever tremblans du fond de leurs tombeaux silencieux, ces images feraient sur elle des impressions si profondes , qu'il n'est point de puissance sur la terre qui pût ébranler ses résolutions. Se croyant déjà la compagne des esprits célestes , elle ne jetterait sur le monde que des regards dédaigneux : en vain la mort, présente et le glaive en main , menacerait de
frapper : sûre de vaincre , elle demanderait le combat, et mesurerait l'espérance de ses plaisirs la grandeur de ses dangers.
C'est le crime qui rend ce dernier jour si terrible. Évitez le crime , et vous rue verrez sans effroi continuer de déployer devant vous le tableau complet *de ce grand événement.
Tant que le serpent peut nuire , tout ce qu'il a d'aimable excite notre frayeur , et nous fait craindre l'épaisseur du gazon ; mais dès qu'une fois son dard est arraché , dès qu'il n'est plus dangereux , il s'embellit à nos yeux ; nous admirons son œil étincelant 9 sa peau lisse et bariolée, ses écailles luisantes, sa queue qui se replie , sa tête qui se dresse; tout ce qui nous faisait horreur nous fait plaisir , et notre aversion se change en amour.
Viens donc, ma muse, toi dont l'humeur mélancolique aime les scènes de tristesse et d'effroi, toi qu'on voit si souvent errante au milieu des tombeaux et des sombres royaumes de la nuit, viens peindre toute l'horreur de ce moment, le plus affreux de tous ceux que l'univers aura vus depuis sa naissance , où la terreur et le désespoir seront à leur comble : commence par dire quel changement se fera
sur la terre , et quels sentimens étranges agiteront le cœur de l'homme.
Quel {spectacle déplorable! jadis la terre fortunée, mollement inclinée sur son axe paisible , roulait avec majesté dans son orbite : mille planètes brillantes tournaient sans relâche autour d'elle et composaient sa cour ; les unes étaient chargées d'entretenir l'agréable variété des saisons, et les douces vicissitudes de l'automne et du printemps ; les autres de conduire ses vaisseaux sur l'étendue des vastes mers : celle-ci d'élever et d'abaisser la surface de i'océan ; celle-là de l'éclairer de ses rayons , et s de porter tour à tour à ses deux hémisphères le tribut et l'or de sa lumière^ Ce globe si chéri des cieux , si favorisé du Créateur , qui en avait fait un séjour de plaisirs et de délices, maintenant déshérité de sa tendresse paternelle , est tristement plongé dans les ténèbres et abandonné aux horreurs du désespoir et -de la nuit. Plus de soleil qui brille audessus d'elle pour l'éclairer : plus de lumière , que les effrayans éclairs des foudres qui sillonnent les cieux ; ses montagnes sont écroulées : ses fleuves fameux sont taris ; et -sa surface défigurée n'offre plus qu'un chaos a. à
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informe , qu'un long enchaînement de ruines.
O terre, telle est ta destinée ! quelle consolation, quel asile offriras-tu à ton coupable maître? Que l'homme, ce roi si fier de tes empires , sera profondément humilié? Comme il maudira sa noble stature , et cette forme imposante qui semblait le distinguer du reptile qui se traîne ! il reconnaît maintenant que le ver est son égal et formé de la même argile que lui ! Quelles transes douloureuses éprouvera son cœur tremblant ! Dieu puissant , pourquoi abandonnes - tu ainsi l'ouvrage de tes mains ? protége->moi dans cette heure épouvantable.
Un malheureux qui a trahi sa patrie sent qu'il ne pourra soutenir les regards menaçans de ses juges : son cœur épouvanté lui conseille la fuite ; il veut chercher dans un pays lointain un abri contre la vengeance; mais des ordres rapides l'ont devancé. Le port où il cherchait son salut le repousse sous le coup <lu glaive : ainsi les hommes fuiront de l'orient à l'occident , du pôle à l'équateur-, implorant vainement un abri contre la colère d'un Dieu vengeur. Ils demanderont aux flammes de les envelopper , aux mers de les cou-
CHANT PREMIER. 5l
vrir, aux rochers de les enfermer dans leurs flancs. Les mers rejetteront de leur sein les coupables et les renverront à leur destinée : les antres des rochers ne seront que des prisons qui les garderont jusqu'au moment du supplice.
Ambition , étale toute la pompe de tes grandeurs; richesse , offre-moi tous les trésors des Indes ; vigne chargée d'un fruit délicieux , vante-moi la douceur de ton nectar enivrant; beauté , déployé devant moi tous tes charmes : comme je les dédaigne, lorsque le désir des biens immortels s'éveille dans mon âme , et que sur l'aile des transports , elle s'élance dans les cieux , comme Elie dans son char de feu ! Recevoir en souriant les menaces de la mort, languir après le moment de sa dissolution , éprouver du plaisir en voyant l'argile de son corps tomber en ruines , sentir un doux transport aux approches du tombeau : religion , voilà ton triomphe; religion, tu es tout sur la terre , le reste est un néant , et je ne vois dans l'univers que mon âme et Dieu.
O mon âme , adore sans cesse ce Dieu à qui tous ces êtres inanimés rendent hommage.
Soit qu'ils suivent les lois qu'il leur a tracées t
5 a LE JUGEMENT DERNIER.
soit qu'ils s'en écartent, c'est à lui qu'ils obéissent. C'est par ses ordres que les flammes ont suspendu leur pouvoir dévorant , que les flots liquides se sont durcis en masses immobiles.
Les monstres qui infestent les mers , ces monstres altérés de sang, qui ne respirent que la proie, s'apaisent au prçmier signal de sa volonté , adoucissent leur nature sauvage , et deviennent les protecteurs de l'homme étonné. Je t'atteste , ô toi qui demeuras trois jours enseveli dans les entrailles profondes de la baleine, tandis que la nuit t'environnait de toute son horreur, et que l'Océan courroucé mugissait au-dessus de ta tête.
Le tonnerre gronde; l'éclair vole; tous les vents déchaînés et furieux sont venus se combattre sur les mers; les vagues écumantes élancées dans les nues découvrent le fond des abîmes : la mort accourt et se présente aux matelots épouvantés. Ils jettent un regard tremblant sur leurs actions passées. Le courage les abandonne. Immobiles et muets de terreur, leur âme est affaissée dans un morne et profond désespoir.* Ni larmes , ni prières ne peuvent apaiser la tempête. La barque est surchargée de ses richesses : ils jettent leurs
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trésors aux flots irrités. Si du moins par ce sacrifice ils pouvaient racheter la vie! mais l'orage continue : la barque est prête à s'enfoncer... Plus de merci. Pour se sauver euxmêmes , ils saisissent le prophète tremblant et le précipitent dans la mer. Il descend au fond de l'abîme; les vagues se referment sur sa tête : il est compté au rang des morts.
Il vit : le maître du monde , jetant un regard propice sur son serviteur , étend pour le sauver sa main puissante. Il impose silence à la tempête , commande aux flots d'ouvrir un sein paisible au mortel qu'il protège, et de le porter mollement embrassé de leurs ondes. Il met un frein aux monstres de l'abîme ; les monstres s'éloignent avec respect, oublient leur voracité à la vue de leur proie , contemplent sans colère cet hôte nouveau , et se jouent innocemment autour de lui.
Mais voici un prodige nouveau. La voix du maître de la nature a pénétré jusqu'au fond des mers : grand Leviathan , c'est toi qu'elle appelle ; il prête l'oreille en silence ; il a entendu son maître : il tressaille de joie , s'élance, et bondissant dans les flots , il les agite comme la tempête ; il s'avance : les sables émus noir-
rissent et troublent Fonde ; les vagues partagées reculent jusqu'aux rivages.
Le monstre écartant ses mâchoires énormes laisse voir dans ses flancs un gouffre aussi vaste que ceux de la terre déchirée , lorsque l'air, emprisonné dans ses entrailles, fait effort contre sa surface tremblante , et s'ouvre un large passage. Le prophète contemple avec surprise sa sombre profondeur, parcourt des yeux son vaste contour , et les files tranchantes de ses dents monstrueuses. Enfin il prend possession de cette retraite spacieuse, et vogue en sûreté dans ce vaisseau animé.
Lui seul entre les mortels éprouva le charme inconnu d'entendre sans danger les aquilons mugir dans les flots , de rester suspendu sur la cime de leurs montagnes liquides , de descendre jusqu'à ces eaux dont la masse immobile dort en silence loin du bruit des tempêtes. Lui seul pénétra dans les fondemens souterrains où s'appuient les collines de l'océan , et dans les antres ténébreux de ses rochers inclinés. Il respira dans les lieux où la sonde n'atteignit jamais, et voyagea vivant dans l'empire solitaire de la mort.
Il vécut deux jours et deux nuits cette vie
merveilleuse , errant au travers d'épaisses forêts de corail, et des labyrinthes ignorés de rochers et de sable. Dès que les rayons de la troisième aurore eurent doré les coteaux et argenté les flots , le roi des mers se soulève sur leur surface,, et déppse doucement sur le rivage l'hôte fragile et sacré dont l'Éternel l'avait chargé de lui répondre.
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Phogtl.
Nous espérons que les morts ressusciteront du sein de la poussière , et qu'ensuite ils seront immortels comme des Dieux.
. Maintes ant l'homme s'éveille : il se lève de la couche silencieuse où il a reposé pendant des siècles ; il secoue le sommeil d'une nuit de dix mille ans , et s'avance sur les bords d'un monde nouveau. Ma muse n'est point de celles k qui se bornent à chanter les bergers ou les rois. Elle s'abandonne à sa fougue : elle ose se risquer dans la vaste éternité. Mon sujet embrasse l'univers , et mes chants intéressent toute la race humaine.
Une seconde fois la trompette sonne. C'est le signal de l'assemblée universelle de tous les êtres qui ont respiré. La plaine où vont se
CHAOT SECOND. S'J
rendre toutes les générations est préparée par des tourbillons impétueux qui renversent et emportent les cités, les forêts et les montagnes dans les abîmes , et ne laissent qu'un espace immense et aplani.
Déjà les tombeaux s'ouvrent et rendent leur dépôt. La poussière s'anime, lesossemens s'agitent, les membres dispersés se meuvent, se cherchent , s'unissent et complètent des corps* immortels.
Tandis que Funivers soumis fléchissait sous les lois de la superbe Rome , Rome obéissait à Pompée. Un jour perdu perdit ce maître de la terre, et le rendit un objet de mépris et de pitié aux yeux même de son ennemi. Victime tombée sous les coups d'un traître , son sang rougit le poignard d'un lâche assassin , et fut répandu avec impunité. Si du moins il eût rendu sa grande âme au milieu des horreurs des combats ! si les cris confus des mourans , mêlés aux sons des clairons , eussent accompagné les derniers soupirs du héros , et honoré sa mort ! Mais il périt sans gloire et sans vengeance. Tandis que César lance un regard de mort sur le monstre dont la main ensanglantée lui fait présent de l'univers , dans la
tête de son rival , son corps reste abandonné sur le rivage. Cette tête et ce tronc défiguré se rejoindront , quel que soit l'intervalle qui les ait séparés. Il ne sera pas sur la terre ou dans l'air un seul atome qui ne s'anime à ce signal puissant , et ne reprenne le mouvement et la vie.
Ainsi dans un beau jour d'été l'on voit un essaim d'abeilles bourdonnantes, enchaînées l'une à l'autre, se jouer au milieu des airs, sans pouvoir fixer leur volage inconstance ; mais que l'airain sonore vienne à retentir, charmées de ses sons, elles mettent fin à leurs erreurs, elles descendent par pelotons autour deTarbre voisin , et se suspendent avec grâce à ses rameaux.
Quand les corps seront rajeunis , l'âme qui peut-être errait près du pôle, ou voyageait émerveillée au milieu des astres brulans , ou qui restait attachée aux lieux où réposait son corps , ou bien côtoyait déjà les bords de son séjour éternel, agitée de crainte et de désirs dans l'attente de sa destinée , l'âme alors , fidèle à son union , revient épouser son argile immortalisée , et s'y unit pour ne s'en séparer jamais. Elle ne craint plus que la vie s'en
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échappe comme auparavant ; ce n'est plus une machine fragile et périssable ; des ressorts que le temps ne peut user entretiendront désormais ses mouvemens éternels.
Ainsi un fragile modèle reçut d'abord du génie de l'architecte la forme fugitive de l'édifice qu'il a conçu , avant que cette esquisse agrandie devînt le palais somptueux dont le chêne et le marbre durable ont élevé les colonnes , affermi les fondemens , avant que l'airain et le fer eussent enchaîné de leurs robustes liens tout l'ensemble de l'édifice, et lui eussent promis de le défendre Ion g -temps contre l'injure des siècles.
Maintenant la voûte antique de West* minster, ce dôme fameux où viennent se rendre tôt ou tard du seiiï des cours ou du milieu fles camps cette foule de mortels, quelles que soient leur grandeur , leur sagesse ou leurs vertus , pour nourrir le ver et se résoudre en poussière ; cette demeure solennelle des morts couronnés, où les sujets foulent sous leurs pas les monarques gisans, voit une race nombreuse de héros et de rois sortir de son sein, et remplir sa vaste enceinte. Ici , ce n'est plus l'épée de la victoire qui donne
les couronnes; c'est la vertu : le mortel , qui vécut le plus vertueux , ressuscite le plus grand.
Et ce ne sera pas seulement des champs de sépulture et du sein des tombeaux que sortira la foule des hommes. Du milieu des fondemens qui portent nos palais pompeux , de tous ces lieux charmans consacrés à nos jeux et à nos plaisirs , s'élèvera le peuple nombreux de nos ancêtres dont les ossemens foulés servent de base à l'appareil du luxe de leurs enfans. Il n'est point de place sur la surface du globe, où l'on n'ait creusé une tombe > et le sable du fond des mers est jonché de cadavres. Tout est rempli, tout est couvert des débris de l'homme, et dans ce jour terrible, on verra de toutes parts l'espèce humaine renaître et sortir par essaims de ses tombeaux en feu.
Mais tous ne se réveilleront pas en même temps , et tous n'éprouveront pas les mêmes sentimens à leur réveil. Les uns n'ouvriront qu'à regret leurs yeux à la lumière, seront effrayés de l'éclat du jour, regretteront le tombeau, et rappelleront la nuit. Lès autres , dont la vertu long- temps éprouvée et toujours inébranlable aura triomphé des assauts du
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vice et du choc des passions, dont la ferme volonté n'aura point cédé aux charmes séducteurs de la volupté , ni fléchi sous la menace des tyrans, envisageront sans pâlir ce jour d'horreur, paraîtront des dieux invulnérables au milieu des éclats redoublés de la foudre ; les astres tombans , ni la terre tremblante ne troubleront point leur âme tranquille- Ils verront d'un front calme la terre se dissoudre , les cieux s'écrouler , l'abîme s'entr'ouvrir , toute la nature armée pour détruire : ils béniront l'aurore de ce jour éternel , et souffriront avec peine les délais qui retardent leur bonheur.
% Ici la grandeur est abaissée, la force est impuissante; le pauvre est dans la joie, la beauté se fait horreur et cache son visage.
Chrétiens et Juifs , Turcs et Païens , tous sont confondus dans la même troupe , et peut-être des hommes qu'un zèle fanatique arma pour défendre leurs opinions, et qui, frappés de blessures mutuelles, sont morts ennemis l'un de l'autre, s'éveilleront amis, et se tenant par la main, iront se présenter à leur commun Créateur , pour lui demander le même bonheur.
Mais la confiance et la joie seront surtout
6a LE JUGEMENT DERNIER.
pour les bienfaiteurs du genre humain. Qui sont ceux que je vois briller avec distinction dans ce rang illustre? Muse, prosterne-toi et paie l'hommage de ta reconnaissance aux hommes vertueux de tous les pays à qui tu es fière de la devoir. Je vous salue , noms illustres , dont l'éclat doit briller dans les siècles les plus reculés. Votre gloire fut de travailler au bonheur des peuples. Maintenant vous vous levez immortels pour vivre heureux.
Et moi , qui étais , il y a quelques années , moins que le ver, l'atome et l'ombre, est-il vrai que je vivrai , quand tous ces astres seront éteints ? Survivrai-je à la terre anéantie , et marcherai-je l'égal des anges? Debout devant le trône de l'Éternel, verrai-je éclore de ses mains des mondes nouveaux où l'on racontera peut-être les aventures de l'espèce humaine ?
Mais avant que ce bonheur commence , avant que l'âme s'élève dans ces demeures éternelles, le juge descend au bruit des tonnerres, et tout le genre humain comparaît devant son tribunal, en silence et dans l'attente : je vais essayer de crayonner ce hardi tableau.
Voici la vaste enceinte de l'amphithéâtre où toute la race humaine doit entendre son arrêt : une garde d'esprits immortels l'environne.
Les générations viennent par flots s'engloutir dans cette plaine immense. Chaque siècle , chaque empire y verse ses habitans : il ne reste plus de trace de cette chaîne de siècles qui ont séparé les époques différentes : Adam salue le dernier de ses en fans.
Que la science est frivole , que l'art est vain , quand ils ne servent pas à la vertu ! Que de temps a été perdu , que de volumes ont grossi sous la main des savans , pour fixer le jour de la naissance d'un- héros et compter ses ancêtres! Quelle joie, quels transports ne doiventils pas éprouver en ce moment où la suite des hommes célèbres que les premiers siècles du monde ont vus naître, se découvre à leurs yeux? Hélas ! tous ces savans sont maintenant occupés de soins biens plus importans; et César même passerait sous leurs yeux qu'ils ne songeraient pas à le remarquer !
Quel nombreux concours ! Les vagues qui se brisent sur les rivages retentissans , les feuilles tremblantes des forêts agitées , les lustres d'or attachés à la voûte des cieux , ne sont
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point en m grand nombre. Tontes ces années formidables dont la présence Élisait tomber on empire et en élevait on antre, et dont l'arrière-garde marchait encore dans les ombres de la nuit, lorsque leur large front s'avançait déjà sur le champ de bataille, éclairé des premiers rayons de l'aurore : ce monde de sol* dats que le puissant Xerxès traînait à sa suite; tous les guerriers qui ont combattu dans les plaines de Cannes, où Rome victorieuse fut forcée de céder la victoire à Carthage, et reçut une plaie si profonde qu'une seconde plaie semblable eût terminé là le cours de ses destinées , et privé la terre de sa quatrième monarchie : tous sont ici ; mais leur foule se perd et devient insensible dans la foule des hommes, comme une vague dans l'immensité de
l'océan.
« Enfans des hommes, préparez-vous au « jugement , » crie une voix éclatante qui perce les airs. La terre tremble de nouveau; j'entends ses gémissemens profonds ; j'entends les enfers retentir au fond de leurs abîmes.
O toi , qui que tu sois , qui fus le plus puissant des monarques de la terre, qui naquis sous l'étoile la plus heureuse , qui ne ceignis
jamais sans succès ton épée fortunée , qui réunis le plus de royaumes sous ta domination; toi qui, dans le jour de tes triomphés, t'écriais : « que le tout-puissant règne s'il veut dans les, « ci eux; cet univers est mon empire; » tremble en ce moment de lever les yeux... O ma muse, quel trouble t'agite! quels nombres, quelle mesure vas-tu choisir?
Soudain des ondes de pourpre enflamment les cieux : l'instant d'après , ce rideau de feu s'ouvre et laisse voir dans l'enfoncement le Dieu qui régnait invisible sur les mondes. C'est de là qu'il gouverne la nature; que d'un, regard il pénètre, embrasse tous ses ouvrages, crée, conserve et détruit; c'est de cet éloignement qu'il nous voit comme des fourmis,
errans à l'aventure sur ce globe suspendu dans
1? • air.
C'est du fond de ce sanctuaire que je vois
sortir le fils de l'Eternel. Dieu ! quels torrens
de lumière ont blessé ma vue éblouie ! Il est
porté sur un trône flottant ; son front est majestueux comme à l'instant où il forma l'univers, terrible comme au moment où il précipita des cieux l'ange enflammé des enfers.
Une ceinture d'étoiles entoure ses flancs ra- 2, 5
dieu* ! la nuit repose sur ses sourcils , son visage à l'éclat de l'aurore. S'il abaisse sur l'homme un regard doux et favorable, l'homme attend ou reçoit ie bonheur ; mais si ses yeux &rdens lancent le feu de la colère , le malheur nous saisit. À sa main gauche est le volume brillant de la science; à sa droite, le glaive de sa justice étincelle.
C'est dans cet appareil que s'avance au travers des cieux , au milieu des foudres et des éclairs, l'arbitre de la vie et de la mort : la troupe des anges le précède , rangés en files brillantes , et célébrant sa gloire dans des concerts ravissans. Descendu jusqu'à la hauteur des astres , il s'arrête ; là , tous les nuages assemblés s'élèvent et s'arrondissent en deux colonnes , nuancées d'or et de pourpre. L'une s'appuie sur la terre : l'autre repose sur les mers , et les vagues enflées blanchissent d'écume sa large base. Elles soutiennent le tribunal où il va juger l'univers. Des voiles formés du plus pur azur des cieux flottent du haut de cette voûte de cristal, et se jouent autour. des colonnes. La mort est enchaînée à la base du tribunal sur les débris de son glaive.
C'efct là que le juge éternel , monté $ur son
trône, paraît dans tout l'éclat de la divinité : ses rétemens sont parsemés d'étoiles merveilleusement arrangées ; le globe étincelant d'un soleil brûle à ses pieds.
Alors un archange radieux déroule de son bâton d'argent l'étendard de la religion , dont les ondes flottantes ombragent et découvrent tourà-tour la moitié de l'étendue des deux.
O gloire formidable , dont l'éclat tourmente les yeux du coupable! Arrête, muse imprudente ; ne révèle point les horribles pensées qui 9e forment dans le cœur des méchans.
Crains de dire qu'ils souhaitent que tout cet appareil ne soit qu'un rêve, que leurs âmes périssent avec leurs corps , ou que Dieu soit dépouillé de l'empire de l'univers. Dis plutôt , si tu le sais, par quels moyens on peut espérer d'éprouver les plus doux transports en contemplant ce spectacle étrange» Mais en est-il d'autres que le repentir sincère , qu'une conscience sévère qui ne sait point se pardonner ses vices? En est-il d'autres que les larmes du remords, les travaux, la vigilance, et les saintes violences de ta prière? C'est ainsi qu en ce moment , animé d'une ferveur inconnue à mon âme , je dépose mon cœur aux pieds de
l'Eternel, et le dévoue à lui dans ce 'temple auguste dont les cieux forment l'enceinte, trop étroite encore pour la grandeur de son maître. - .
O toi , dont la balance pèse les montagnes , dont le souffle peut changer l'océan des eaux en océan de feu , et ses flots humides en flots brûlans , le plus faible des enfans de la terre , tremblant et prosterné, tombe à tes pieds, et implore ta clémence. Ah! daigne commander aux. vents d'emporter, d'ensevelir mes fautes et le passé dans les abîmes de l'oubli. Que je voie toujours ton pouvoir et ma faiblesse, et que mon âme. te soit dévouée tout entière : règne sur ma volonté : excite, calme à ton gré mes passions. Si j'éprouve les bouillans transports de la colère, que mon indignation tombe sur mes vices. Que mon cœur s'enflamme pour secourir le malheureux et soulever le fardeau dont son âme est oppressée. Que le volume où ta sagesse a dicté ses leçons soit, toujours devant mes yeux, et que ma raison ne se lasse point d'y lire. Quel est celui qui totis les ans pare le printemps de fleurs comme une jeune bergère , et dit à l'été de s'avancer comme l'épouse sortant du lit
nuptial? Quel est celui qui fait éclore les fruits du sein fécond de l'automne, et ordonne ensuite à l'hiver de la dépouiller de sa parure ? Ce ne sont pas les maîtres de la terre.
Que tous les objets de la nature rappellent à mon âme le souvenir de son auteur ! Quand j'entends l'océan mugir, ou gronder le tonnerre, que la terreur de sa vengeance excite dans mon cœur des alarmes salutaires ! Quand je vois la terre se parer de fleurs , ou les astres répandre la lumière, ô mon âme, n'oublie jamais de lui rendre hommage !
Que dans toutes les scènes variées de la vie, au milieu des plaisirs de la richesse, ou des horreurs de l'indigence , ta gloire soit toujours^ le terme dé mes pensées et le but de mes démarches. Soit que l'épée de la guerre brille dans nos mains , soit que dans le repos de la paix nous chantions à l'ombre de nos vignobles, c'est à toi que doit retourner la gloire de nos conquêtes , ou l'hommage des doux plaisirs de nos vendanges. C'est toi qui flétris la grappe, ou qui la colores; c'est par tes ordres que l'arc est bandé, que les traits sont lancés, et que les armées sont victorieuses.
; % Fais que toujours levé avec l'aurore, j'ouvre
70 LE JUGEMENT DERfllER.
par la prière et te consacre le jour naissant : que mon âme k son réveil entonne ta louange et s'élève par degrés dans les cieux avec l'astre qui nous éclaire; qu'à mesure qu'il avance dans son cercle brûlant , mon cœur s'embrase de plus en plus des feux de ton amour, et que mes hommages ne finissent pas encore après qu'il a disparu.
Permets à la nuit de m entretenir de ta grandeur, lorsqu'elle a tiré le sombre et majestueux rideau qui ferme le monde ; que ses astres taciturnes, s' élevant sur nos têtes, por~ tent dans lame une clarté paisible, et nous montrent la nature dans un jour plus doux.
OU comme le tumulte des idées se calme en ce moment ! comme l'âme attendrie sent la vertu la pénétrer de ses douces émotions t Quelle occupation sublime et délicieuse , de suivre cet arc étoile , et d'arriver jusqu'au palais du monarque des jours , d'admirer sa cour, de briguer ses faveurs, et d'abaisser de cette hauteur ses regards sur l'univers assoupi!
N'es-tu pas celui qui peut ébranler Les fou»
démens du monde? emploie donc ta puissance h dompter ma volonté rebelle. Toi qui peux
mettre un frein à la fureur des flots, apaise les transports et le trouble de mes sens ; enseigne-moi à opposer une fermeté toujours égale aux attraits du plaisir et aux assauts du malheur. Sois toujours l'objet de mes désirs; entretiens dans mon âme le feu sacré de ton amour; soutiens-la dans l'espérance, et faislui saisir le prix que ta main a caché dans le sein de l'éternité, Qu'au grand jour des récompenses , je voie sans frayeur le livre fatal s'ouvrir; et que, porté dans le séjour du bon* beur , je mêle fui* qqncsrt* <ta anges ma voix reçpnwifisftnfe.
«y 2 LE JUGEMENT DERNIER.
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CHANT TROISIEME
Esse quoque in fatis reminiscitur affore tempus> Quo mare , quo tellus, correptaque regia cœli Ardeat, e( mundi moles operosa laboret.
Ovid. Met.
Je veux chanter l'ouverture fatale du livre des destins ; les demeures brillantes des anges et des hommes vertueux; l'horrible destinée des coupables; le séjour affreux des tourmens et des maux. C'est ici le dernier et le plus grand des efforts de ma muse. C'est maintenant qu'elle doit s'élever au plus haut degré de sa gloire, ou rester pour toujours ensevelie dans les ténèbres de l'oubli. Mais elle s'anime , elle s'enflamme près du terme de sa course ; elle monte au-dessus du pôle étoile. Dans son vol rapide, elle voit l'univers diminuer, le soleil s'éloigner, s'éteindre. Son œil fatigué de l'éclat nouveau des cieux a peine à soutenir leur splendeur. Elle entend les chants d'allé-
CHANT TROISIÈME. fê
grosse des archanges, dont la nature entière répète et prolonge les sons.
Tantôt dix mille trompettes sonnent à la fois : tantôt succède un profond et vaste silence. Les anges et les hommes restent muets et immobiles. Elevé au-dessus d'eux , le juge terrible promène ses regards autour de lui.
Les cieux sont remplis de l'éclat de sa gloire. Alors il pose sa main sur le livre fatal que des séraphins soutiennent devant lui : à l'instant où il brise le sceau, on entend un gémissement universel. O mon âme, seras-tu là?
Il commandé, et la foule des hommes est rapidement séparée en deux portions. Vois à sa gauche quel abattement, quelle pâleur hideuse défigure les visages : quelque chose de plus horrible que la mort est empreint dans leurs traits convulsifs. Vois dans quelles angoisses , dans quelles transes d'effroi ils frappent leur sein et détournent la vue. L'orbe de leurs yeux effarés et tremblahs roule dans la frayeur , et révèle les tourmens intérieurs de leur âme : la douleur parle dans chaque geste, dans chaque regard , et d'intervalle en intervalle , ils poussent un gémissement de désespoir. Lecteur , si tu es coupable, épargne à ma muse cette
74 LE JUGEMENT DERBTIFR.
triste peinture : tu la trouveras dans ton cœur.
Si tu voyais ton père, ton frère, l'épouse que tu aimais, et tous les compagnons de ta vie , qui n'eurent que les mêmes intérêts , que les mêmes désirs, qu'un même cœur avec toi, séparés de toi pour jamais, et toi resté seul malheureux , quelle vue désespérante ! Que ne donnerais-tu pas alors pour avoir encore un jour de vie, une des heures, un des instans que le temps a emportés? Espère de repousser le flux de l'océan , d'arrêter la tempête dans l'air, et le soleil dans sa course; mais désespère d'obtenir cet instant.
Voyez à la droite, quels visages aimables et gracieux ! Comme l'image du Créateur est vivante dans leurs traits rajeunis ! quelles riantes couleurs , quels yeux brillans d'un éclat immortel! quel air triomphant !• Leur regard noble et fier osç s'arrêter sur 1$ tribunal où le juge redoutable est assis, soutenir le regard menaçant de sa colère. O gloire du juste !
sont-ce là ces formes humaines qui étaient tombées en poussière? Maison voit encore sur leur front quelques traces légères de troubla et de crainte altérer leur joie.
CHANT TROISIÈME
Ainsi la jeune amante, quand on l'unit à son époux , ne voit encore son bonheur que d'un œil inquiet et troublé : son cœur palpite ; l'incertitude et mille sentimens divers l'agitent. L'inquiétude et la joie se mêlent sur ses joues de rose; elle tremble que quelque accident imprévu ne lui ravisse le bonheur qu'elle est prête à saisir, et ne change en peines cruelles ses douces espérances. '
Maintenant que la famille d'Adam , depuis le premier jusqu'au dernier de ses enfans , est rassemblée dans deux classes séparées, sans autre différence que celle du crime et de la vertu, levez les yeux, vous qui tourmentes votre vie pour vous rendre célèbres , et pensez que la renomiftée est quelque chose de grand ; voyez et cherches les traces de cette gloire de la race humaine , de tous ces exploits van* tés, dont on a chargé les annales du temps.
Ceux qui fondèrent des sectes , qui conquirent ou cédèrent des couronnes, qui donnèrent leur nom aux nations, réunirent sous leur obéissance des empires fameux, comblèrent des vallées, aplanirent des montagnes, marquèrent aux fleuves la route de leur cours , soumirent l'océan à leurs flottes victorieuses ,
j6 LE JUGEMENT DERNIER.
tous sont ici confondus sans distinction : vérité qu'on devrait écrire dans le palais des rois !
Cette heure, sur laquelle le Tout-Puissant a de toute éternité tenu ses yeux attachés , qui a déterminé la création de l'univers , et tous les événemens du monde , soit que sa main ait répandu les biens ou les maux, soit qu'elle ait changé, détruit ou conservé, qu'elle ait renversé les trônes de l'orient et du midi , donné à l'occident ou au nord l'empire de la terre , cette heure terrible est arrivée.
Au-dessus , le séjour du bonheur se montre dans tout son éclat : ce jour est encore plus brillant que le jour où les portes des cieux s'ouvrirent au fils de l'Éternel, lorsqu'il revint triomphant des sombres royaumes de la nuit, que chargé de trophées il traversa les airs , et fut salué vainqueur aux acclamations des anges.
Au-dessous, c'est un séjour d'horreur, où les ténèbres sont entassées sur les ténèbres, où les peines se fécondent et se succèdent dans un long enchaînement. Au milieu est une mer de soufre vaste et profonde , dont les flots brûlans se soulèvent pour engloutir et dévorer
CHAPTT TROISIÈME. J*]
leur proie. A cette vue épouvantable , les élus dans le sein même de la félicité ne peuvent se défendre d'un sentiment de terreur, et se pressent autour du trône de l'Eternel.
Telle est la scène qui doit terminer les espérances et les craintes des mortels. Continue ce tableau , qui l'osera?.... Pour moi, le pinceau tremble dans mes mains : le trouble s'est emparé de mes sens , et l'univers se renverse devant ma vue. O terreur ! je vois , je vois le juge suprême fronçant son sourcil irrité : tout l'appareil des supplices éternels est présent à mes yeux. Je n'en peux soutenir le spectacle : je me sens défaillir : mon sang glacé s'arrête; mon âme est prête à s'échapper. La seule idée de ces tourmens me tue.
Que d'autres achèvent le hardi tableau que j'ai commencé : je sens mes forces s'affaiblir , et mon génie descendre de la hauteur où il s'était élevé. Choisissons un sujet moins grand , mais digne encore d'être chanté. Je vais peindre le monde en flammes et la dissolution des élémens. .
L'heure fatale est arrivée ; et la nature frissonne aux approches de sa fin. De violens éclats de tonnerre donnent le signal. Tous les
météores s'attroupent dan» les deux. Mille éclairs sont lancés sur la terre ; et son globe s'embrase : d'épais nuages montent dans l'air et l'obscurcissent : des lames de feu étincellent au travers de la fumée ondoyante , et sillonnent le sein de la nuit profonde : les deux réfléchissent leurs sombres lueurs. Des quatre coins du monde, quatre anges soufflent de leur haleine immortelle les vents impétueux.
L'incendie s'acroit : la flamme se répand ; ses flots s'enflent, s'agitent et remplissent l'atmosphère. Ici elle s'élève en tourbillons, et confond dans une ruine commune les cités et les déserts : là elle tombe en masse sur im royaume éloigné et le dévore : ici des monts éternels s'écroulent sur leurs fbndemens calcinés , et comblent les vallons de leurs vastes débris.
Àvez-vous entendu ce craquement effroyable dont tout le globe a retenti dans sa profondeur ? C'est le fracas de l'Olympe et de l'Atlas tombans. Ces masses énormes posées de la main de Dieu, dont la durée semblait éternelle y ne sont déjà plus que cendres et fumée.
Les anges demanderont où furent les limités
CHANT TROISIÈME. 79
de l'Asie , et les plaines fécondes de l'Europe ; dans quels lieux s'étendaient les sables déserts de la Libye; dans quels climats l'Inde enfantait l'or et les diamans. Toutes les parties de la terre , tous ses royaumes seront abîmés l'un dans l'autre, confondus et dissous dans un même déluge. Ainsi la destruction unira ces monarchies rivales que l'ambition tient divisées. Tout ce qui marchait sur la terre, nageait dans les eaux, volait dans l'air; tous les animaux à qui Adam imposa des noms, tous ont péri dans les flammes.
Mais la ruine de ce globe n'éteindra pas l'incendie; sa fureur en est augmentée; les flammes s'élancent dans les nuages et gagnent les cieux. Le soleil, la lune, les étoiles, tout est consumé. Il ne reste plus aucun vestige de cette voûte si vaste et si brillante. Une heure a détruit l'ouvrage qui coûta . six journées au Tout-Puissant.