IV
VlffGT-TROISlÈME NUIT, 3
après son ombre rampante, et nous nous précipitons dans la bassesse. Voyez-vous ce malheureux, qui, privé de sa raison, n'a plus que des sens qui l'égarent? Frappé de la brillante image réfléchie par les ondes où l'astre s'est peint, il s'élance au milieu du ruisseau pour le saisir ; il reste enfoncé dans la fange : cet insensé, c'est l'homme, dont l'ambition s'attache à des fantômes.
Ambition,. source féconde du bien et du mal , tu es pour l'homme ce que les ailes sont pour l'oiseau. Dès qu'une fois il a pu s'éloigner de la terre, dès qu'il a gagné les plaines de l'air, ses ailes le portent rapidement dans la région des nuages : elles sont un poids qui l'embarrasse et l'atterre, tant qu'il ne fait que raser la surface de nos champs. Ainsi l'ambition , quand elle rampe vers des objets vils et bas , loin d'élever l'homme , devient une chaîne qui l'appesantit et l'accable.
Toi qui cherches la grandeur dans les dignités , et que l'ambition séduit , je vais essayer de te détacher, comme Hercule le fit pour Prométhée, du rocher où ce vautour te ronge le cœur; Si la raison peut briser tes liens , tu seras libre. Sais-tu que ces honneurs qui t'en
imposent et que tu brigues comme des biens , sont des maux réels ? Je ne vois dans les cours des rois que des prisons plus élevées, oùd'illustrès esclaves dominent sur les malheureux de la plaine. Ils y vivent dans la gêne d'une servitude cruelle , et n'en sortent que comme les coupables, pour aller à la mort. De cette hauteur ils mendient insolemment les respects de la foule; mais souvent le peuple refuse à leur orgueil ces respects dont il est avide.
Les rois et leurs ministres portent des noms vénérables. Quelque soit leur mérite personnel , l'ordre public assure notre soumission extérieure à ces victimes augustes , pompeusement parées par la société, et qu'une couronne dévoue au service du dernier d'entre elle. Mais s'ils sont jaloux d'obtenir de nous l'hommage du cœur, qu'ils soient vertueux. C'est un tribut réservé au mérite. Il ne se paie qu'à l'homme , et jamais au monarque. Le cœur n'est vassal que de la vertu , il ne relève que de son empire , et ce n'est qu'à elle qu'il fait le serment de son hommage. Il n'y a que des insensés qui puissent laisser l'homme , pour aller adresser leur estime au manteau royal , et voir la majesté des rois dans l'éclat pompeux de leurs vêtemeqs,
tandis qu'ils dépouillent de son harnais le coursier qu'ils veulent acheter. Je ris de voir le chef d'une horde sauvage s'enorgueillir de sa fourrure royale,, parce qu'il ne Ta ni achetée ni empruntée, et qu'elle est un héritage qui lui vient en droite ligne de ses ancêtres. Quelle folie de se croire sous la pourpre et l'hermine une âme supérieure à l'âme qui n'est vêtue que de bure!
Une âme immortelle à qui la possession d'un empire donne de l'orgueil, me paraît aussi vile que Néron descendant du trône de l'univers, pour aller briguer la gloire d'un Auteur. La vanité ne peut venir que d'ignorance : l'homme vain est un aveugle qui se méconnaît lui-même. Il ressemble à l'oiseau dont on a crevé les yeux ; vous le voyez s'élever dans les nues et voler avec plus d'audace, parce qu'il vole dans les ténèbres.
Ambitieux , dis-moi quel est le poste où tu aspires ? La fortune l'accorde à tes vœux. T'y voilà placé. Regarde-toi maintenant. Te trouvestu plus grand? Si tu le crois, cet orgueil qui t'enfle décèle ta bassesse ; tu avais donc besoin d'un échafaud pour t'élever au-dessus des autres. Il importe peu sur quelle base tu sois
placé; mais quelle est ta propre grandeur, voilà ce qu'il faut considérer pour t'apprécier. Portez un pygmée sur le sommet des Alpes ; il est exhaussé et non pas agrandi. Une pyramide , pour être assise sur la profondeur d'un vallon, ne perd rien de sa hauteur. C'est l'homme qui crée ses propres dimensions et sa taille. L'étendue de sa vertu mesure sa grandeur.
.Un grand mérite est l'élévation la plus sublime. Ce n'est plus toi qui brigues les dignités : ce sont les dignités qui t'implorent. Tu es plus qu'un roi : tu es un homme de bien. Tu n'as pas besoin de trésor pour être riche , ni de cordons pour être illustré. Ta gloire ne te quittera point dans sa disgrâce. Elle est indépendante du sourire capricieux d'un maître.
J'ai pitié de tous ces mortels, qui, après s'être glissés par des chemins tortueux dans le sein de la richesse , ou s'être élevés en rampant vers les honneurs, veulent ensuite nous insulter en levant au-dessus de nous leurs têtes orgueilleuses. Qu'elle est méprisable et fragile cette gloire qui emprunte de la fortune un faux éclat que le souffle du trépas doit éteindre! Oublient-ils donc qu'ils laisseront dans les mains de la mort cette dépouille brillante dont
ils veulent éblouir nos yeux? Toutes les distinctions de cette courte vie ne sont qu'une écorce appliquée , et non pas unie à notre être. Enlevons ce fard imposteur dont la fortune orne les grands , dépouillons leur corps de sa vaine parure, pénétrons leur âme jusqu'au vif , détachons d'elle fout ce qui n'est pas elle; alors, sur cq.qpi repte, jugeons de leur petitesse ou de leur grandeur réelle. . .
L'appareil fastuçux des cpnquérans ne séduit point les jugemçns 4u sage. Il rit de compassion , lorsqu'il voit , au milieu de l'assemblée du vulgaire de l'uni ver^ ,- ces fiers acteurs du théâtre de la vie se hausser sur des trônes aux, yeux de la multitude, préparer avec fracas leurs farces tragiques, ^t montrer la petitesse de leur âme en envahissant des royaumes , çp noyant des nations dans leur sang. Pour les juger , c'est sur leurs f ombeaux qu'il se transporte. Là, soyJLevant }p rideau, il voit derrière la scène l'acteur rpnyersé de la b^se qui le fit paraître un colosse » et réduit à sa propre stature, grande ou pptite, selon que le vice l'abaisse qu que la vertu l'agrandit. Tous ces dçsr truçtçurs insçns£s. de l'espèce humaine, qui pepsept follempaj s'ennoblir par dçs çon-
quêtes , oublient que la dignité de l'homme ne commence qu'au point où finit l'ostentation du monarque : en courant à la gloire , ils rencontrent l'infamie ; ils rêvent qu'ils montent , lorsqu'ils se précipitent.
Cessons donc de reprocher aux païens d'avoir souillé du sang des hommes les autels de leurs dieux. Ils eussent frémi d'horreur en voyant la foule des victimes que l'orgueil des monarques chrétiens se sacrifie. O rois, ennemis de la paix, toujours armés, toujours appelant sur vos peuples les. malheurs et la mort, sachez qu'il n'est de vrai "conquérant que celui qui fait cesser la guerre, qui ne prend le glaive qu'en pleurant des mains de la nécessité , et le dépose avec joie : lui seul est roi , et son trône s'élève jusqu'aux cieux. Ne perdez jamais de vue votre dernier jour : c'est le juge solennel de tous les jours de votre vie; votre peuple vous attend au bord du tombeau pour vous absoudre ou pour vous condamner.
Craignez de* fermer vos palais à l'entrée de cette vérité. Quelque nombreuse que soit la cour qui assiste à votre lever , qu'il y ait toujours une place pour le fantôme de là mort ; et donnez-lui chaque jour dans le Secret un
moment d'audience. Ce confident sincère vous révélera ce que taisent vos flatteurs. C'est lui qui vous dira , en ami , si vous êtes grands ou petits. Il vous dira : «Toi, qui n'as qu'un mo- « ment pour faire du bien à tes sujets, tu veux « l'employer à faire le malheur du genre hu- « main ! Vois l'origine et le terme commun des « sujets et des rois. Du lait et des langes, voilà « la première demande que tu fais en naissant « à la nature : un peu de terre , une pierre « pour te couvrir , voilà ton dernier domaine , « quand tu sors de la vie. Pressé entre ces « deux termes si voisins l'un de l'autre , la « conquête d'un monde est un objet trop vil « pour mériter d'occuper ton ambition. »
Le Tout-Puissant , du haut de son trône , ne voit rien de plus auguste sur la terre qu'une âme honnête et un cœur pur, rien de plus noble que les vertus obscures et les actions sécrètes de l'homme de bien. Que la gloire frivole de l'ambitieux est au-dessous de celle de l'illustre inconnu, qui, sans rivaux et sans témoins , renferme le trésor de ses vertus dans l'ombre sacrée de sa retraite ! Caché aux yeux des mortels, il vit avec Dieu dans un commerce intime; il coule dans la paix ses jours
tranquilles; il qrrive plein d'espérance à la borne fatale où les héros de la vanité succombent et se désespèrent. Quiconque meurt en grand homme, a vécu en grand homme r quels qu'aient été ses destins et sa renommée. Mais ce ne spnt pas là les grands qui composent la cour des rois.
L'ambitieux dédaigne cette gloire solitaire qui n'a que l'Éternel pour spectateur. Il pourra soutenir le fardeau d/es affaires publiques , tant qu'il verça les regards des horpmes attachés sur lui. Spuyent même il montre alors tant de courage et de force , qu'on dirait qu'il n'en sent pas le poids et qu'il se délasse à le porter. Mais cessez de le remarqt^er; que le public détourne ses yeux et suspende ses louanges, bientôt ses.forces l'abandonnent, il succoçabe, il s'afflige, il,e£t mourant, çpnune s'il ne respirait que dans les autres. Il voudrait que l'univers fut la base d'un objet unique* , que le genre humain n'existât que pour l'admirer , et que cet objet fût \w.
Qu'il est dangereux de se montrer trop; ja?
Unix de l'estime des . hommes ! De tous les vices, l'orgueil, qui ne sait pas se cacher, est le plus mal avisé. Plus il croit s'approcher de
son but , plus il s'en éloigne en effet. C'est chatouiller l'amour-propre des autres par l'endroit le plus sensible, que de paraître avide de leurs éloges. C'est offrir à la malignité de l'homme l'occasion de satisfaire le plaisir inné qu'il sent à les refuser. L'orgueilleux ne peut souffrir d'égaux. Il prétend à une supériorité d'estime exclusive. Mais ses efforts sont vains: au moment qu'il est prêt d'y atteindre, on le force à descendre. Lq public se ligue contre ce despotisme et se plaît à l'humilier. Il n'y a pas jusqu'aux gens de bien qXii ne se déclarent alors contre lui, et dont l'amour-propre ne devienne médisant.
Les hommes ne louent que malgré eux , et mêlent à la louange le plus de blâme qu'ils peuvent. Si la renommée porte une trompette éclatante pour publier notre gloire , l'infidèle a aussi son sifflet pour murmurer tout bas dans l'oreille. Nous serions cruellement éveillés de ces rêves flatteurs où l'orgueil se complaît , si nous pouvions tout entendre. Le même nom qui vole glorieux de bouche en bouché, essuie des mépris dans le secret des cercles ; et ces lèvres d'où partent de bruyans applaudissemens sont bordées d'un sourire malin qui
12 VINGT-TROISIÈME WTJ1T.
donne la mort à la réputation d'autrui. L'amour-propre est un républicain jaloux : il ne voit qu'un tyran dans l'homme trop supérieur. Tandis que d'une main il le couronne des lauriers de la gloire, l'autre cherche son cœur pour le percer; comme les meurtriers de César, il rend à sa victime un hommage perfide, et tombe à ses genoux pour l'assassiner.
L'ambitieux n'est pas le seul insensé. Je ris du savant qui se tourmente pour se rendre célèbre. L'industrieuse araignée qui vit esclave au milieu de son ouvrage, et forme de sa propre substance les fils de la toile où doit périr l'imprudent moucheron , obéit du moins à l'instinct des besoins ? la nature l'a condamnée à s'épuiser pour retrouver un aliment nouveau ; mais quel est l'objet des fatigues et des veilles du savant? Que lui revient-il d'avoir épuisé son âme , de la forcer sans cesse à produire des pensées, de se fatiguer encore à enchaîner ces pensées , à les ordonner dans un plan habilement tissu ? Rien autre chose que le vain bourdonnement d'une réputation momentanée; et ce son qui passe comme lui , il l'appelle immortalité ! Qu'il se souvienne qu'un
VINGT-TROISIÈME NUIT. l3
homme célèbre n'est pas toujours un grand homme.
Les talens et le génie, quelque brillantes que soient leurs prétentions , ne suffisent pas pour établir entre l'homme et l'homme une distinction vraiment honorable. Nous avons beau nous aider de leurs ailes pour monter vers la cime de la gloire , elles nous en précipitent , si le mérite du cœur nous manque; et la hauteur où parvient notre renommée n'est qu'un échafaud élevé où l'ignominie attache notre nom. Quand je contemple un de ces fameux misérables , un de ces beaux génies qui, ont reçu des talens célestes, mais dont le cœur est vil et corrompu, je crois voir briller sous la poussière la portion illustre d'une âme immortelle , précipitée de sa sphère , et perdue dans des ruines. Je me sens à la fois ému d'admiration et de pitié; mais je ne saurais envier son éclat malheureux. Sans la vertu, les talens ne sont dans les mains de l'ambition qu'un instrument éclatant , mais coupable , qu'elle emploie à commettre des crimes célèbres. Elle s'en sert pour associer l'honneur à l'infamie. Les grands maux sont presque toujours l'ouvrage des grands génies. Il est rare
qu'un bon sens vulgaire nous égare aussi loin. En vain l'esprit est droit , si le cœur est faux et dépravé. C'est au cœur seul qu'appartient la propriété exclusive de toutes les louanges. S'il en est indigne , il ne reste plus rien dans l'homme qui ait droit de les réclamer. C'est à la raison à choisir les moyens, c'est aux passions à nous donner la force et le courage d'exécuter ; mais la vertu doit toujours être le but. Si le but est vicieux , les moyens sont sans mérite et le succès est un crime. La bonté de la fin , le juste rapport des moyens avec elle , voilà ce qui forme la sagesse. Quiconque fait servir au vice les talens qu'il a reçus pour la vertu , n'est plus un grand homme ni un sage : ce n'est qu'un être imparfait, un homme ébauché, un monstre dans l'espèce raisonnable.
Quelle est donc la gloire qui convient à la majesté de l'homme? Celle qui n'appartient qu'à lui et qu'il ne partage point avec des espèces inférieures à la sienne. Est-ce là le caractère de celle que procurent les conquêtes ou les talens? Les animaux ne peuvent-ils pas vanter comme nous leur force et leur industrie? Si l'on peut être grand en se bornant à
VINGT-TROISIÈME NUIT. l5
des objets vils , aux sensations du présent , nos campagnes et nos bois seront peuplés de héros et de sages. Mais cette attitude droite que nous a donnée la nature, et qui nous défend de courber notre âme vers la terre, ce front élevé dont les regards rencontrent les cieux , ne sont pas le seul attribut distinctif qui nous sépare de la brute. Il en est d'autres que l'homme possède exclusivement. C'est cette raison dont le sublime essor franchit les bornes du présent , et prétend à l'immense héritage de l'avenir : c'est la vertu; c'est l'immortalité. Si de tous les hommes il n'y en avait qu'un seul qui dût être immortel , comme tous les autres seraient jaloux ! Comme les rois se prosterneraient devant lui ! Ce don précieux est-il donc avili , parce qu'il est commun à tous ?
Homme superbe et vain, qui méconnais tes frères, qui verses sans réserve le mépris et les affronts sur tes esclaves, sais-tu que ce mépris se réfléchit sûr toi? Qu'oses-tu dire ? tes esclaves? ils sont tes égaux. S'ils ne sont que des hommes, et toi , es-tu un dieu ? La fortune a-t-elle pu créer cette énorme différence entre des êtres d'une même espèce? C'est faire du genre humain un tableau monstrueux, où
l6 VINGT-TROISIÈME NUIT.
l'homme est perdu sous les draperies, où Tâme est oubliée. Crois-moi ; si tu veux que ton orgueil soit légitime , place-le dans ce qui te rapproche de ceux qui te servent , dans ce qui t'est commun avec tous tes semblables.
Une âme immortelle , des amis immortels dans tes frères, d'illustres alliés dans des esprits d'un autre ordre à qui tu dois un jour te réunir , un père commun dans notre commun Créateur , voilà ce qui fait ta gloire et ta grandeur véritable.
Méprise encore l'âme stupide qui fait son dieu de la poussière dont le temps et la nature forment l'or. Ces hommes abrutis , qui , dévoras de la soif du gain, travaillent toute leur vie comme des forçats pour s'enrichir, se traînent dans la bassesse , se dévouent au mépris et boivent la honte sans la sentir : ce troupeau d'esclaves que l'avarice charge d'un métal inutile et chasse devant elle jusqu'au tombeau , sont de tous les fous les plus vils et les plus malheureux.
Homme , quel est ton vrai trésor ? L'or te dit ; ce n'est pas moi. Mon éclat te trompe. Si j'enrichis la terre , je suis pauvre pour toi ; ton trésor n'est point caché dans les mines de
fi
VIWOT-TROrSïÈME KUIT. fj
l'Inde : cherche-le dans ton sein. Il est dans cette âme si riche, si sublime, raisonnable, immortelle , née dans les deux , et qui doit y rentrer.
-Que de richesses dans tes sens ! La terre et les cieux sont leur domaine, Tu jouis par leur secours de tous les biens divers que produit la nature. Que dis- je ? c'est d'eus que ses productions et ses objets reçoivent leur valeur et leur prix. Ce sont tes sens qui donnent aux fruits cette saveur qui te flatte; aux chantres des forêts ces sons dont la mélodie t'enchante; à lor cet éclat qui t'attire ; au père de l'or , m soleil^ cette lumière dont il emplit le mondfe. Cet atome merveilleux , ce point qui forme le centre de ton œil, embrasse la vaste perspective de la nature. Il est le dieu qui crée pour toi le» merveilles de l'univers. Sans tés sens , sans la magie de tes orgâttes , lu terre ne te présenterait qu'un chaos informe et sab& couleur. Ce dôme immense qui nous couvre et nous enferme, n'est pour ainsi dire que le cadre et le fond du tableau. L'homme est le peintre : ses sens sont les pinceaux qui dessinent les traits , varient les formes et distribuent les couleurs; la beauté extérieure de l'univers
l8 VIWGT-TROISIÈME CTUIT.
est leur ouvrage. Dieu a placé l'homme au milieu de tous ces objets qui l'entourent , comme l'âme universelle qui leur prête la vie. Semblable à Eve, que Milton nous peint éprise de ses attraits réfléchis par les ondes vers son œil novice , l'homme crée l'image qu'il admire. Dédaignera-t-il donc de contempler au fond de son être cette âme qui lui rend sensibles les merveilles répandues hors de lui?
Que de richesses dans l'imagination ! L'univers , où se promènent les sens , est trop resserré pour elle. Elle s'échauffe, se féconde et en enfante un nouveau plus beau que le premier. Franchissant les limites des temps et des lieux , elle s'élève à son gré , plonge dans l'abîme, parcourt les plaines de l'espace, et enferme dans une pensée tout le champ de la création. Tantôt elle croit entendre la voix du Créateur qui appelle les êtres ; elle part , elle arrive avec lui sur les bords du néant , assiste à ce grand ouvrage et voit les mondes se hâter : l'instant qui suit, elle a traversé toute l'étendue de leur avenir ; elle les attend aux portes de l'éternité ; elle entend le son formidable de la trompette fatale, et voit défiler les générations devant Dieu qui les juge. Ce n'est pas assez
VINGT-TROISIÈME BTUIT. 19
pour la satisfaire de tout ce qui a été et de tout ce qui est : elle voit encore plus d'êtres qu'il n'en existera jamais. L'imagination toute-puissante dit à des mondes nouveaux de naître : ils sortent du néant, et se montrent dans le vaste miroir de la pensée. Elle liait plus encore : elle donne des traits à l'impossible que Dieu ne peut créer , et le rend visible pour elle.
Quel . trésor dans la mémoire ! Elle rend l'existence aux siècles qui ne sont plus , redonne un corps aux êtres évanouis, ranime leurs fantômes , et fait passer dans l'image les couleurs et la vie de l'objet. Elle sait redire au présent les destins du passé ; que l'univers s'anéantisse et laisse l'homme seul dans l'espace désert , l'homme par la force de cette faculté merveilleuse pourra retirer l'univers de la nuit des temps et de l'abîme du néant.
Mais quel pouvoir souverain dans l'entendement ! Roi des sens et de l'imagination , il cite devant lui ces agens subalternes, les interroge, les approuve ou les blâme. Il épure la masse des matériaux qu'ils ont assemblés : il la travaille et l'affine : il en pèse le résultat dans la balance exacte de la vérité. Il en forme les arts , les sciences , les gouvernemens et les
20 VINGT-TROISlàMI HUIT.
lois. C'est lui qui donne à l'édifice de la société sa base et ses ornemens , anime ses ressorts , et fait circuler dans ce grand tout le ptaisir et la vie. Pourquoi faut-il que par une exception fatale il néglige les mœurs ? G'est lui dont les hardis pinceaux nous dessinent l'admirable tableau des idées et des plans du Créateur.
Quelle force étonnante dans toutes les facultés de l'homme , toujours activés* pour se reproduire et se réparer sans cesse ; dans ses passions si vastes en désirs et dans leur pouvoir pour saisir leur objet; dans sa rtoble liberté de choisir et d'être lui-même l'artisan de seé destins! Que manque-t-il à cet être que la durée? Il est encore enrichi de ce nouveau don , qui met le comble à tous les autres et les rend infinis : il est immortel. Quemanque-t-ilà cette immortalité que le bonheur? S'il le veut, le bonheur est à lui. Mortel, connais-tu la vertu ? C'est elle qui te le donne dans le pré* sent et qui te l'assure dans l'avenir. Voilà tort vrai trésor, il est indépendant des accidens. Tu peux l'augmenter à ta volonté. Sa possession est sûre : sais-tu ce que tu peux acheter avec lui?... Dieu.
Riche de tant de biens , qu'as-tu encore be-
VINQT-TRQISIÈME NUIT. 11
soin d'or? L'or ne fait que nous affamer , que multiplier nos besoins. Malheureux, pourquoi te fatiguer à amasser pour les autres? Dès que ce pouls si faible , qui ne bat si long-temps que par miracle , s'arrêtera , ces richesses entassées dont tu vis esclave, livrées alors au pillage, se disperseront de mille côtés; elles voleront dans des mains étrangères, dans celles de tes ennemis; et leurs nouveaux maîtres insulteront à l'insensé qui se tourmenta pour les enrichir.
N'espère point trouver la paix dans l'opulence. Plus ou est riche , plus le désir s'irrite et croît ^vec les moyens de s'enrichir encore. Quel est le mortel qui sait s'arrêter quand la passion le pousse ? L'avarice, comme un exacteur cruel , uous prescrit sans cesse une nouvelle tache, les travaux se succèdent sans fin ; et le terme où Vou comptait se reposer s'é* loigne à mesura qu'on croit en approcher. Le pauvre du moins ne souffre que de ses besoins. Le riche ç&t doublement malheureux. H souffre à la fois et de ses besoins qui se multiplient , et de ses désirs qui s'étendent au milieu de l'abondance.
L'excessive opulence est un fardeau pénible.
Elle étouffe bu embarrasse le bonheur. Le contentement ne se trouve que dans la médiocrité. Le nécessaire est le terme de nos vrais plaisirs, et l'homme ne jouit plus dès qu'il l'a passé. En vain la fortune multiplie ses dons; nos sens sont remplis et ne reçoivent plus rien. L'abondance des biens fait sur nous l'effet des eaux retenues dans un réservoir , et dont on lève subitement les barrières. Elle donne pour quelques instans plus d'impétuosité à nos mouvemens , à nos sentimens ; mais cette force passagère est bientôt épuisée. Nous avons beau faire, nous ne pouvons nous élever au-dessus des forces de la nature, ni passer les bornes de nos facultés; et nous rentrons, malgré nous, dans le cercle des sensations communes à tous les hommes. Voyez l'abeille : elle ne peut exprimer des fleurs plus de suc que n'en peut porter sa faiblesse; il n'est plus de douceur pour l'homme dans la possession des objets, quand la mesure de ses sens est comblée. Aussi est-il toujours puni de son insatiable avidité : il ne trouve plus que la peine dans les sources du plaisir. La joie poussée trop loin rencontre la douleur , et les sentimens trop exaltés deviennent mortels.
La santé du corps, la vigueur de l'âme, des jouissances modérées que la vertu avoue, une joie douce et pure comme un beau soir d'été , voilà tous les biens que. notre état présent puisse comporter. La coupe du bonheur est pleine dans les mains du mortel qui les possède: tout ce qu'il voudrait y ajouter n'y entre plus ; c'est un superflu qui se répand et demeure perdu pour lui.
Vainement le riche fastueux veut en imposer au sage, et grossir à ses yeux le volume de sa félicité. Le sage est dans son secret et n'est point dupe des mensonges de l'orgueil.
Beaucoup de science découvre à- l'homme sa vaste ignorance : beaucoup de richesses apprennent au riche combien le cercle de ses plaisirs est étroit Elles- ne sont dans ses mains que des hochets inutiles qui perpétuent son enfance et l'amusent jusqu'au tombeau. Quand on se renferme dans les bornes de la nature , il est difficile d'être pauvre : on l'est toujours , quand on se laisse égarer au-delà par les fantaisies de l'imagination. On se donne alors un créancier terrible dans la fortune; l'homme qu*eUe enrichit déviait son débiteur : il tremble sans cesse qu'elle ne vienne exercer sur
a4 VINGT-TROISIÈME NUIT.
lui son redoutable pouvoir. Chercher le bonheur dans l'opulence, c'est imiter dans sa folle erreur cet animal adroit qui nous imite dans nos actions. Il prend pour l'objet l'image qui se peint sur la glace qui le répète : surpris, il la fixe d'un œil avide. U vent la toucher. Il se tourmente autour pour la saisir. Il ne peut concevoir pourquoi cette ombre qu'il poursuit est impalpable et s'obstine à le fuir.
L'âme est le seul trésor de l'homme. La possession d'un monde n'y peut rien ajouter , c^mme la destruction de l'univers n'en peut rien retrancher. Le sage qui suit sa raison rit de la fortune et de la mort. Il sait qu'il continuera sa course glorieuse* quand la nature aura ter* miné la sienne. Qu'est-ce que le titre de roi devant la majesté de l'homme?
Des siècles» innombrables qui passent sans emporter un seul instant de notre durée ! un matin qui n'aura jamais de soir ! une carrière sans terme où l'espace parcouru n'accourcit point l'espace qui reste à parcourir ! un avenir inépuisable! ne aont<*ce pas là les. privilèges d'un Dieu ? Rois , ces privilèges appartiennent, comme à vous, au dernier de vos sujets :
mettez donc votre orgueil à reconnaître leur
égalité. Ils sont immortels comme vous! Us sont vos frères. Quels droits à votre amour!
Si vous êtes vraiment grands , vous ne voyez autour de vous que des égaux.
a6 VIWGT-QUATRIÈME NUIT.
<^»VWVV*V»*V»^»^»'\ft»»V\*^^»%»»^**»V»»^<V^**VVV»»'W»^>WW^»»*%»VVVW*M^»
La consolation.
Au milieu des ténèbres mon âme illuminée, inspirée par la religieuse horreur du silence , consolée par la méditation des vérités sublimes , a passé insensiblement des chagrins à la paix. Ma muse s'est élevée au-dessus de l'espace où volent les noirs oiseaux de la nuit. Jalouse d'arriver dans un horizon infini ,. elle a pénétré au-delà des bornes enflammées de l'univers.
Mais que sert le vol hardi de l'imagination , si le cœur rampe sur la terre? La vertu n'a pas moins de flatteurs que d'ennemis. L'éloge en est aisé ; la pratique en est pénible. Ami , ne te borne pas à de vaines paroles : c'est par tes actions qu'il faut la louer.
J'ai ouvert sous tes yeux le livre de la nature : j'en ai parcouru devant toi les pages les plus brillantes ; j'ai cherché à intéresser tes sens , à captiver ton oreille pour introduire la vérité dans ton cœur. Ne crois pas que les le-
VHTCT-QUATRIÈMB NUIT. 27
çons que tu as entendues soient de moi. Mes chants n'étaient qu'un faible écho de la voix de la nature. Elle te crie sans cesse : « Place un « Dieu au-dessus de moi. C'est lui qui couvre « de ses regards et de son aile protectrice tous « les êtres que je renferme ; c'est lui qui me « charge de leur annoncer ses lois , et qui ré- « pand sur eux le bonheur. Le mortel le plus « coupable peut se jeter avec confiance dans «ses bras; jamais il ne repousse le faible qui « l'implore, jamais il ne refuse un asile au « malheureux qui cherche la paix dans son « sein. Quelles que soient les espèces et les « facultés des habitans divers de ces globes « dpnt je suis enrichie, partout la vertu est « la base de leur bonheur : lorsque le temps « de leur exil est écoulé, elle les reconduit « tous à leur Créateur , qui les paie de leurs « travaux en maître généreux. Le souvenir de « leurs peines passées augmente le sentiment « de leur bonheur , et leur félicité commence « pour ne finir jamais. » Que cette espérance porte de douceurs dans le cœur de l'homme \ Elle convient à la dignité de sa nature ; elle seule' peut remplir nos désirs, contenter nos passions , et satisfaire notre raison. Mais tes.
?8 YINGT-QUATRlàMB HUIT.
biens frivoles, quel bonheur te procurent-ils? Ils aveuglent ton âme et troublent ta paix : ils ne traînent après eux que peines et douleurs. Précipité de misère en misère , après avoir été quelques années le jouet de la fortune , tu restes sans consolation et sans secours , et le désespoir attend sa proie à tes derniers momens:
La terre, en détournant son hémisphère de la face du soleil, plonge ses habitans dans les ténèbres. Sous la voûte du firmament, dont les faibles flambeaux s'éteignent dans l'épaisseur des ombres, la nuit, solitaire et vêtue de deuil, comme une veuve éplorée dans son palais désert, est assise dans un morne silence, et paraît accablée d'une douleur profonde. Autour d'elle l'univers est tendu d'un crêpe funèbre , et toute la nature est attristée : telles et plus profondes encore sont les ténèbres où l'âme tombe en se détournant de son Dieu. Incertaine et tremblante dans l'obscurité , elle veut saisir des fantômes qu'elle prend pour le bonheur : elle ne rencontre que la peine ; chaque effort qu'elle fait augmente ses maux et redouble ses terreurs. Son état lui devient insupportable : l'espérance l'abandonne; elle implore la mort et le néant.
VINGT-QUATRIÈME KBIT. ig
En vain l'homme vicieux étalé sur sou front ufc orgueil imposteur; en vain il veut nous tromper par un calme apparent. J'ai percé le voile dont son cœur s'enveloppe ; je l'ai vu honteux de lui-même se mépriser en secret L'habitude du Vice peut bien affaiblir , mais jamais étouffer tout à fait La voix des remords.
Il n'a point vécu de mortel qui n'ait avoué en mourant , à l'heure fatale où l'homme ne ment plus , que tout ce qui l'avait charmé n'était que peine et vanité. Pense comme pensent tes mourans; laisse aux aventuriers du monde leurs vaines bagatelles et cette joie frivole qui leur prépare d'éternelles douleurs ; laisse-les languir affamés de richesses, de pouvoir et de renommée , et traiter d'insensé le sage qui cherche des biens plus réels. Qu'une âme , nouvellement échappée du cercueil , telle que celle de Philandre, de Narcisse et de Lucie, doit être étonnée , lorsqu'elle aperçoit la vérité qui se découvire devant elle; qu'ensuite elle jette un regard vers les hommes , et qu'elle les voit employant toute leur vie à se tromper sur la nécessité de mourir! Le même étonnemeiit nous saisira tous , quand le court privilège de la vie nous sera retiré , et que le remords ven-
3l VïNaT-QUAtMÈME KU1T.
tout cet appareil dont l'orgueil veut encore parer la poussière de l'homme qui n'est plus ; au nom de ces voûtes sépulcrales 9 de ces lampes solitaires dont l'épaisse et morne clarté luit tristement sur les Urnes des rois décédés ; par ces spectres effrayans que tu crois t'apparaître , on entendre gémir du fond de leurs tombes; par les plaintes de ces victimes infortunées , qui dans leur désespoir appellent la mort et la trouvent plus douce que le remords ou la misère ; enfin , par ce jour fatal où les coupables assemblés subiront leur dernier arrêt , où la lune sera noyée dans le sang , où les cieux s'écrouleront , où les astres s'abîmeront , où le dernier éclat de tonnerre donnera le signal de la destruction générale ; au nom de ce second chaos , au nom de cette nuit éternelle, je t'en conjure, Loreftzo , sois vertueux.
Je ne dois plus rien à Philandre ni à toi : je me suis acquitté avec vous. J'ai payé à l'ami qui survit le tribut de ma tendresse , et j'ai rempli les volontés de l'ami qui n'est phi$. Car apprends que je ne suis que son exécuteur testamentaire. Il m'a légué en mourant ce dépôt de vérités pour te le remettre. J'ai rempli ma
VnfGT-QUÀTMÈME TTOTT. 33
tâche; commence la tienne; entends la voix de Philandre et celle du ciel dans mes chants.
Que Famitié te donne l'émulation de la vertu et secoure ta raison. Le monde attend de toi une conduite qui ne déshonore pas la mémoire de ton ami. Lorenzo , tu as Ud fils ; le bonheur du jeune Florello dépend de Ion choix* L'exemple influe puissamment sur tous les hommes ; mais surtout celui d'un père sur son fils. L'exemple du vice est plus fort que celui de la vertu; et quand le père est vicieux, la ruine du fils est presque certaine. Que ta tendresse peigne à ton cœur ton enfant alarmé et tremblant dans l'attente de ta décision. Auteur de ses jours , ne le force pas à te maudire de lui avoir donné l'être , et ne deviens pas l'artisan dénaturé de son malheiir. Aime-toi pour lui : sauve le père de Florello et l'ami dç Philandre , et consens à risquer d'être heureux.
C'est ton ami qui t'en conjure : ton bonheur est la dernière grâce qu'il te demande d'une voix affaiblie et mourante. Dois-je m'étonner de la lassitude qui m'accable, après la longue fatigue du vol élevé que j'ai soutenu si long- temps? C'était le zèle de la gloire dé mon a. 3
Créateur qui m'animait. Le même désir m'invite encore : je voudrais pouvoir encore échauffer mon génie, et recueillir de nouvelles vérités sur le tombeau de Philandre.
Mais hélas! je languis : mon imagination est éteinte; mes forces m'ont abandonné, mes esprits sont glacés. Le sommeil a touché de son sceptre humide mes paupières appesanties. J'ai senti sur mes yeux le duvet si doux de son aile caressante. Ce Dieu dont le retour suit celui de la paix, me promet de me payer bientôt les longs arrérages du repos qu'il me doit. Doux sommeil , depuis si long-temps absent de ma demeure , hâte tes pas ; quand tu as assoupi le laboureur dans sa chaumière, le matelot dans son hamac, le soldat dans sa tente, lieux d'où les noirs chagrins ne t'ont jamais repoussé, viens te reposer sur mes yeux. Amène à ta suite, non plus ces fantômes effrayans qui m'ont si long-temps importuné, mais ces songes légers d'un repos tranquille et parfait;. verse sur mes sens ce baume restaurant , cette douce rosée qui rafraîchit l'homme et rend la souplesse et la force aux ressorts de sa frêle machine. Sans le retour périodique de tes bienfaits, elle périrait encore plus vite.
VINGT-QCATRIÈMB NUIT. 35
Fatiguée de l'agitation d'une journée , tu la répares , tu la remontes pour l'aurore qui va suivre. Sans cesse renouvelée, rajeunie par tes soins , elle continue de développer le fil de nos jours , jusqu'à ce que la maladie vienne embarrasser ses roues, ou que la mort brisant les ressorts qui l'animaient , le mouvement s'arrête.... Quand s'arrêtera- t-il piour moi?
Toi seul, \e sais, Etre immuable , qui vois passer sous tes yeux la succession des êtres matériels ou intelligens, épars dans les régions de l'univers , et varies à ton gré le tableau changeant de leurs destinées : toi qui les vois rouler tous sous tes pieds avec les mondes , soit dans le torrent passager du temps , soit dans l'océan sans rivages de l'éternité, orageux ou tranquilles, selon que ton souffle les soulève ou les calme. Des brillantes hauteurs de ta demeure éternelle , daigne , au travers de cet espace immense, de ces ordres divers . de natures inconnues , de ces essaims innombrables d'êtres merveilleux qui vont, quand . tu les appelles , se reposer dans ton sein,. de cette vaste étendue où tu semas les soleils comme le sable , daigne regarder d'un
œil de pitié, ou pour dire plus, de l'œil d'un Dieu , cette faible parcelle de poussière que tu fais respirer au fond d'un abîme. Pardonnelui ses crimes : pardonne-lui jusqu'à ses vertus. Bientôt ces yeux , que j'ouvre encore , ne verront plus le soleil , quoique la nuit continue de descendre et l'aurore de remonter sur la balance des jours : ne me les laisse pas fermer , sans m'avoir annoncé, par un regard de ta clémence , ma grâce et le bonbeur. Dieu bienfaisant, la peine est haïe de l'homme; elle est terrible pour lui, même lorsqu'elle n'est que passagère. Ah! daigne, daigne à l'heure de ta bonté me poser doucement sur ma froide couche, dans mon lit de terre, dont la nature m'approche, où la maladie me traîne encore plus vite ; et qu'alors on grave sur mon tombeau cette vérité écrite dans le livre de la destinée , au chapitre de l'homme. « L'âme humaine « s'agite en vain dans ses maux , se tourne et « retourne en vain dans* tous les sens : elle ne « peut trouver de repos qu'en toi ; ici bas , « dans l'espérance; après la mort, dans un « bonheur parfait. » Que ma tombe servant d'organe à la mort annonce cette vérité à tous les mortels. Qu'elle instruise le savant et le
VINGT-QUATRIÈME NCIT. 37
sage; qu'un ministre fidèle la répète chaque nuit à l'oreille des rois; et quand tous mes sens, mollement assoupis sous l'abri de ton aile, seront prêts à s'affaisser dans un doux sommeil, fais quelle descende encore plus avant dans mon cœur, et qu'alors mon âme , appuyée sur ton sein , repose en paix. Non , je
ne peux désespérer d'être heureux. Dieu
ô homme , réjouis-toi ; nature , rends - lui grâces, Dieu peut tout... et Dieu est l'ami de l'homme !
Ma muse morale a fait son dernier effort ; la consolation couronne mes travaux et mes chants : puis$e-t~elle passer de mes vers dans le cœur de mes lecteurs. Je ne redoute plus d'autre mal que le crime, et j'ensevelis pour jamais la crainte de la mort sous ce faible uk>nument que je consacre à la louange de l'Eternel.
Adieu, nuit. Je ne me vois plus enveloppé de tes ombres; un jour éternel est commencé :
la joie brille et pénètre mon âme. Être né du néant, puis-je me plaindre de quelques maux qui me seront payés par une félicité sans fin ? O mon âme , pendant les instans qui nous restent, goûtons encore la vie, en songeant à la.
mort : c'est le moyen de vivre et de mourir en paix; que l'espérance entretienne ma joie: que la vertu soit ma science; j'attends ma récompense du Dieu libéral , qui laissa tomber ces astres du diadème dont son front auguste est ceint.
Et toi, Lorenzo, ton cher Philandre t'appelle au milieu de la nuit. Voici l'heure propice où le commerce de l'homme avec les cieux est le plus intime : voici l'heure où les rayons de la vérité pénètrent plus avant dans les cœurs. Eveille-toi. Tu seras éveillé pour toujours, quand l'univers dormira, quand tous ces astres s'éteindront comme de faibles flambeaux; quand le temps, ainsi que le robuste Samson dans sa colère, ébranlant les colonnes du monde , tombera lui-même enseveli sous ses vastes débris , et qu'il régnera , dans l'espace où fut la nature, une nuit éternelle, universelle!