‹ Les Nuits, Suivies Des Tombeaux Et Des MeditatChapitre 35 sur 58 · SUR LES GIEUX ÉTOILES · texte numérisé non relu

SUR LES GIEUX ÉTOILES

PROMENA. DE SUR LE SOMMET P'tJNE MONTAGNE.

Je quitte aujourd'hui les ingénieuses retraites de l'art pour le noble théâtre de la nature , et l'ombrage frais d'un bosquet pour le sommet des hautes montagnes. Qu'ai- je besoin d'un épais feuillage? Le soleil a quitté l'horizon, ses rayons ne brûlent plus la campagne. Mais que l'homme ici bas est malheureux! Notre âme s'ouvre-t-elle au plaisir ; la douleur le devance , et nous empêche de le goûter. Cette chaleur accablante est dissipée , il est vrai : l'air est plus pur, la respiration plus libre : le silence , l'obscurité , qui vont régner dans la nature , ajoutent à la profondeur de mes contemplations ; mais ce paysage et toutes ses scènes variées se sont évanouies dans les ombres : le château majestueux, l'humble cabane ont disparu : les montagnes et leurs fronts rembrunis sont perdus : les vallées solitaires et fleuries me semblent des précipices affreux ;

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un voile étendu sur les plaines me cache leurs nombreux troupeaux et leurs moissons dorées : la nuit sort du fond des forêts , donne le signal aux ténèbres, et jette son noir manteau sur les longs détours des ruisseaux argentés. Je ne jouis plus de la riche fécondité de la nature , de la variété de ses images, et de la magnificence de ses tableaux champêtres : tout semble anéanti.

Mais devrais-je regretter cette perte? N'en suis-je pas bien dédommagé par les beautés du firmament ? Tout l'hémisphère est soumis à -mes regards ; les nuages , les rayons embrasés .<du soleil ne me dérobent plus cette voûte magnifique ; les planètes se succèdent, et font jétinceler leurs feux; les étoiles ont parsemé les cieux de pierres précieuses ; des milliers de lampes célestes brillent sur nos têtes; les cieux paraissent enflammés d'une clarté douce qui charme les regards, repose les yeux, et communique à l'âme les délices les plus pures; le bleu de l'éther embelli par la saison, et plus vif en l'absence de la lune, prête encore aux étoiles un éclat plus radieux et plus animé.

Un autre plaisir se prépare pour moi; la

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nuit ouvre tous mes sens à la volupté , elle a rendu la vie aux plantes languissantes ; une douce rosée remplit le calice amolli des fleurs ; les zéphirs légers y plongent leurs ailes, et embaument l'air que je respire. Ah! ce qui donne un prix aux plaisirs, c'est la sécurité avec laquelle on en jouit; les fleurs de cette heureuse terre ne donnent point à la couleuvre un asile trompeur ; les .monstres ne viennent point effrayer le philosophe qui médite dans l'épaisseur des forêts. Mais je m'écarte de mon sujet. Eloignez-vous de moi, charmes trop se* duisans, la gloire des cieux redemande mes pensées et mes regards.

J'ai long -temps erré au milieu des tombeaux, j'ai feuilleté les registres de la mort pour démasquer la vanité des choses mortelles, et rompre leur enchantement. Sorti de ces sombres demeures, j'ai porté mes pas dans un jardin de fleurs, j'ai rassasié mon âme du sentiment de la vie. J'ai allumé la lampe de la sagesse et le flambeau de la méditation , non pour m'égarer dans les villes ni dans la poussière des écoles, mais pour me promener le long des murailles élevées et tranquilles de l'antique nuit. Je m'élance aujourd'hui dans

les cieux , je contemple d'un oeil de surprise et d'admiration les ouvrages sublimes du Gréa* teur.

Si nous avons reconnu la touche délicate de son pinceau dans les couleurs brillantes du printemps , si nous avons vu le sceau de sa bienfaisance imprimé sur les riches productions de la nature, si sa clarté répandit la lu* mière sur les heures du jour , oh que les cieux annoncent sa gloire à l'univers d'une manière bien plus solennelle ! I^e firmament est la preuve la plus évidente de la Divinité, son langage se fait entendre aux nations les plus barbares. Tandis que la foule des hommes est ensevelie dans le sommeil , je prête l'oreille à cette voix secrète, des impressions plus fortes du pouvoir éternel pénètrent mon âme ; les ombres solitaires sont amies de la vertu.

Le vulgaire n'aperçoit dans la voûte azurée que des étincelles brillantes , tous les astres rassemblés ne sont à ses yeux que des clous dorés distribués au hasard par la main de la nature ; mais le philosophe qui , sur les ailes de la méditation, se transporte dans les cieux, et en parcourt la vaste immensité , sait y voir des vérités importantes. Quelle foule de décou-

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vertes admirahles viennent se soumettre à la contemplation?

La terre est un corps rond , quoiqu'elle renferme dans son sein de hautes montagnes, des précipices affreux et des plaines immenses, dont les seules bornes sont les cieux et lé vaste océan. A considérer cette masse énorme., notre imagination se plaît à lui bâtir une base solide, et cependant elle flotte dans l'éther, elle roule suspendue au firmament avec des millions de corps plus pesans , et finit son cours dans l'espace de douze mois. Cette rotation périodique enchaîne les saisons et produit l'année. Toujours roulante sur son axe, elle tourne successivement ses côtés vers la source 4e la lumière, et par ce moyen donne le jour à notre hémisphère , tandis que la nuit couvre l'autre. Sans ce double mouvement, la moitié des malheureux habitans de la terré serait dévorée par les rayons de feu de l'astre du jour , et l'autre moitié, glacée au sein de la neige et des frimas , languirait ensevelie dans les ter nèbres.

À nous, faibles atomes répandus sur cette surface , la terre nous parait un globe immense tapissé d'une molle verdure, couvert

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de tdutes les espèces de fruits , et embelli de& plus superbes décorations, tandis qu'elle ne parait qu'un point lumineux au spectateur placé sur les différentes planètes, et qu'elle ^est inconnue et ignorée de l'habitant des régions plus éloignées. Ces astres qui roulent sur nos têtes, qui tour à tour brillent à nos yeux , et font l'ornement de la nuit, composent le monde planétaire; ce né sont que des corps opaques brillans par réflexion ; ils renferment de vastes champs, des mers et des montagnes; ils se font, comme nous, honneur d'un firmament ; toutes ces commodités ravissantes que la nature nous prodigue, ces grâces qui nous* charment, cette liaison admirable et incompréhensible entre la substance animale et l'intellectuelle , le don de vivre et le don plus précieux de sentir et de jouir, tout leur est accordé ; ils se perdent avec nous dans l'espace ; ignorant nos plaisirs, nous ne faisons que soupçonner les leurs ; le soleil brillant , ce père de la vie et de l'abondance, nous éclaire tous ; il voit d'un regard de bonté ce tas immense de matière rouler à ses pieds, s'imbiber et se pénétrer de ses rayons.

Lui seul immuable et fixe au centre du tir-

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marnent, tourne majestueusement sur son axe, et communique sa lumière à tous* les globes*

Ce soleil et toutes les planètes qui l'environnent , ne sont qu'une faible partie du vaste système de l'univers- Cette étoile , qui paraît à nos yeux aussi petite que ce diamant qui pare la coiffure d'une jeune ladi, est un globe aussi étendu , aussi resplendissant que le soleil ; v chaque étoile est le centre d'un système magnifique , et éclaire une foule de mondes qui l'environnent.

Quoi de plus merveilleux, de plus grand et de plus, vrai que ces observations ! La grandeur de Dieu étant infinie, notre imagination pourrait-elle mettre des bornes à ses ouvrages ?

Qui peut 'mesurer cette voûte séduisante et terrible? Les mains éternelles en ont reculé les bords jusque dans l'infini. Elance-toi du sein de la terne , traverse les vastes plaines de l'air , passe de bien loin toutes les planètes, va te reposer dans ton vol rapide au centre de Tétoile la plus élevée; tu verras s'élever un autre firmament, un nouveau soleil répandre ses rayons inépuisables, de nouveaux astresformer des nuits aussi belles et aussi délicieuses a. a*

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que celles qui couvrent notre hémisphère ; un système plus noble frappera peut-être tes regards étonnés et perdus dans l'immensité.

Si, rempli de nouvelles forces, tu pouvais t'élever au-dessus de ce nouveau firmament , aussi peu avancé que dans ton premier vol , il ne te resterait que l'admiration et une surprise terrible.

Grandeur de Dieu.

O Divinité sublime et inconcevable ! la crainte m'accable etmon esprit s'anéantit , lorsque j'ose porter un œil téméraire dans ton sein, et que je le jette ensuite sur mon néant et ma bassesse ; tout le feu de mon imagination , la rapidité et le sublime de la pensée , le désir brûlant et cette parcelle de divinité que tu soufflas dans mon âme, ne peuvent fixer un instant Tidée de ton être. Un voile terrible couvre à tous les yeux la base de ton trône redoutable. Perdu dans l'univers au miKeu des atomes innombrables qui rampent sur sa surface , rampant comme eux , atome des atomes , je me dis au fond de mon cœur : « Je suis moins « que rien; tout ce que je fais est vanité. Quelle « sera ma situation à la face du Créateur y

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a moi qui ne suis que cendre et poussière? »

Tandis que , jetant une vue égarée sur cette vaste étendue de feu , j'apprends à connaître ma bassesse y dévoilons aussi le néant des choses terrestres. Qu'est la terre avec toute la pompe de la vanité et les scènes de l'ostentation , si je la compare au spectacle imposant des cieux? Un point qu'on aperçoit à peine?

dans l'étendue de l'univers. Si le soleil luimême éteignait ses feux dévorans , si toutes les planètes qu'il éclaire s'anéantissaient, l'œil qui peut d'un regard mesurer tout l'espace n'apercevrait pas plus cette perte qiiè celle d'un grain rde sable de moins dans le fond des mers. L'étendue que remplissait leur masse est si excessivement petite en comparaison du tout, que leur absence ne laisserait aucun, vide dans les ouvrages immenses du Tout-Puissant.

Si notre globe et tout ce vaste système ne sont rien , qu'est un empire ? qu'est une ville ? que sont toutes les possessions de ceux qu'on appelle riches ?

Lorsque l'aigle dans son vol rapide laisse loin derrière lui les nuées et l'orage , qu'il va pour ainsi dire respirer les feux du soleil , regarde-t-il avec inquiétude le ciron qui vole

dans les airs , ou la poussière qu'il secoue de ses pieds? Telle est Fin différence de cette âme qui, sur les. ailes de la contemplation, s'élève jusqu'à la gloire de son Créateur. Lorsque je porte mes regards sur l'éternité , je sens mes sentimens s'agrandir , mes désirs deviennent sublimes , mon âme , palpitant après la grandeur mondaine, éteint son ardeur passagère; je me trouve au-dessus d'un vain pouvoir.

Trop long-temps mes affections furent enchaînées au char de la vanité. Ces pensées terribles brisent mes fers ; la méditation m'ouvre les portes de la liberté ; mon cœur , enflammé de tous les rayons qui s'élancent du firma.jnent , s'élève au-dessus des vapeurs de l'illusion , soutenu par le bonheur et l'espérance.

Homme, viens contempler ces merveilles, et prosterne-toi. Dieu de l'univers, quand je considère les cieux, frappé des rayons divins de ta gloire , et transporté de reconnaissance , je fais entendre ma voix au sein de la nàtuse , et je m'écrie : « Que l'homme est grand , « puisque tu en as fait l'objet de tes soins ! »

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Puissance de Dieu.

Celui qui, dans le centre de la nuit, considère les cieux avec l'œil de la raison , qui voit rouler tous les mondes , briller tous les astres , peut-il s'empêcher de. demander quel est celui qui forma des objets si merveilleux? Quel sera son étonnement à la réponse? Le Créateur voulut, tout fut accompli, et ce merveilleux édifice s'éleva, orné de toutes ses beautés, déployant ses perfections, exaltant la gloire de son- maître.

Que ne peut pas le bras de Dieu pour le bonheur de son peuple? Si les misères de toute espèce fondent sur lui et le plongent dans l'amertume et le désespoir, lui seul peut le soulager. Que ses besoins soient. aussi nombreux que les astres qui brillent sur nos têtes , lui seul peut y suffire. Si la tentation met ton âme aux plus dangereuses épreuves, si l'affliction te charge du poids de l'infortune, si le plaisir avec son sourire trompeur veut t'entraîner dans une ruine délicieuse, demande du secours à celui qui peut tout; il n'est point de péril assez imminent dont il ne puisse te délivrer.

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Que le sort du méchant est terrible, puisqu'il provoque tout le pouVoir céleste contre lui! Que la rage de l'impie est désespérée, puisqu'elle excite la jalousie du Tout-Puissant! Créatures aveugles, pouvez-vous entrer en lice avec l'autorité suprême, soutenir les regards de la colère céleste, et supporter les coups de son bras terrible? Quel sera l'asile du ver cou*pable, lorsque l'Éternel dans sa colère, tenant dans ses mains un glaive enflammé , le forcera de comparaître à un jugement inexorable 5 lorsque cette main , qui poussa les comètes à une distance presque infinie, s'étendra sur la tête du méchant ? Jette un regard sur cette main terrible , et courbe ta tête dans la poussière. Considérez cette main, vous tous qui oubliez les bienfaits du Créateur, ou qui osez affronter sa puissance.

Je ne peux quitter ce sujet important sans admirer la patience de Dieu. Malgré sa force et son pouvoir, il laisse au méchant la vie et son impiété; sa miséricorde est aussi infinie que sa puissance. Si je prononçais avec mépris le nom d'un monarque de la terre , je serais heureux de ne perdfe que la liberté. Si j'osais tirer l'épée contre mon souverain , ma vie ,

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perdue dans des tourmens horribles, serait trop peu pour expier mon crime. Mais toi que j'outrage à chaque instant de ma vie, roi immortel et invisible; toi contre qui mon souffle envoie des blasphèmes multipliés , tu me conserves; tu me rends heureux; tu me soutiens au heu de pie poursuivre avec la foudre de tes vengeances ; tu m'environnes de tes bienfaits. O le plus puissant et le meilleur des êtres , ouvre mes yeux au devoir, enchaîne mon âme à jtes pieds avec les liens de la bienfaisance et de l'amour.

O toi qui tiens dans tes mains ma vie et mon être, puissent mes pensées être sans cesse fixées dans ta gloire! Puisse mon esprit, toujours humble et modeste , se plier à ta volonté ! Si les afflictions enchaînent mes sens à la douleur , puissé-je dire dans tous les états de ma vie, même dans l'abîme de la désolation :

« J'élèverai un autel à mon Dieu , un autel « de soumission ; j'y écrirai ; au Dieu de l'u- « nivers, seul sage et parfait. » Si tu mettais mon sort dans mes mains, que tu me permisses de me tracer moi-même une route au bonheur , je désirerais humblement de le remettre à ta bienfaisance infaillible , persuadé

que tes inspirations, quoique contraires à mes penchans, et même à mes plaisirs , pie sont plus utiles que les mouvement aveugles de mes sens et de ma volonté.

Bonté de Dieu.

Si je porte mes regards dans les cieux , je ne vois qu'un illustre chaos, un mélange confus de globes brillans lancés au hasard.

Mais ce qui paraît confusion , est l'ordre même; ce que nous croyons l'effet du hasard , est le résultat des opérations les plus certaines et les plus sublimes. Le compas n'a point promené sa pointe erronée sur ces globes de feu$ l'œil du Tout-Puissant les a mesurés , et la proportion la plus exacte a présidé à leur construction.

Ce qui nous paraît un mal dans l'univers , porte quelquefois l'empreinte du bonheur; l'amour paternel en fera résulter des biens infinis. Si Joseph est enlevé aux douces caresses de son père , si Dieu l'abandonne à l'esclavage dans une terre étrangère, c'est pour sauver toute sa famille des rigueurs cruelles de la famine. Celui qui languissait dans le désespoir,

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s'élève quelquefois jusqu'au faîte des honneurs; les tristes murailles d'une prison, par les opérations inconcevables de la Providence, ont quelquefois servi de base au trône. Homme ignorant et présomptueux, couvre donc ton visage de tes larmes; jette des soupirs brelans vers le trône des trônes , et fais entendre au milieu de tes sanglots des hymnes de reconnaissance et d'admiration.

Ne taxons jamais la Divinité d'aveuglement et d'injustice; adorons dans un respectueux silence ce que nous ne pouvons comprendre ; laissons errer sur nos têtes l'épée fatale; ignorons, s'il se peut, qu'elle est suspendue à un fil. Au milieu du labyrinthe que construisit la main de l'Éternel , faisons notre bonheur du bonheur général ; n'allons pas , guidés par lé vil intérêt , envier les richesses entassées dans les mains du vice ; que la vertueuse indigence nous attache aux pas du juste ; ne cherchons pas à débrouiller pourquoi l'innocence gémit au fond des noirs cachots , tandis que le crime est revêtu de la robe de l'honneur et de la considération; le jour des vengeances, le jour de la rétribution éternelle vous dévoilera le secret du juge et de la victime.

33o MÉDITATIONS

Mais que le souffle et l'âme de la Divinité sont bien mieux empreints sur le monde animé ! La froide matière , incapable de sentiment, suit le mouvement simple qui lui fut communiqué ; elle se plie à des lois immuables et uniformes, tandis que les êtres innombrables qui fourmillent dans son sein, nourris du souffle de la vie, tirent de ses opérations des délices inexprimables. C'est pour eux que sa honte secoua le bonheur et le plaisir sur la nature , et mit une tendre liaison entre ses effets et leurs sensations. Des millions d'habitans trouvent au fond des eaux la vie et l'abondance ; la terre aride renferme dans son sein une multitude infinie d'animaux; le fluide aérien qui remplit la voûte céleste est sans cesse battu par les rapides mouvemens d'un peuple ailé qui se reproduit sans cesse , et qui paraît vouloir mêler ses chansons à la tendre harmonie des sphères. Il n'y a pas une feuille d'arbre sur la terre qui ne nourrisse une infinité d'êtres qui jouissent dans son sein du plaisir de la vie et de la reproduction. C'est pour cette profusion de créatures animées qui volent dans les airs, rampent sur là terre, ou nagent dans les eaux, que le Créateur exerce

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sans cesse sa bonté inaltérable; c'est pour elles que de ses mains divines il forma le plaisir, cette douce ivresse qu'on nomme le bonheur.

Que sont trois ou quatre élémens? Quel petit théâtre pour les opérations de Jehovah , dont la grandeur et la libéralité sont infinies ! Lorsqu'on voit des millions de mondes s'élever les uns sur les autres jusqu'à une gradation infinie, que peut dire l'homme? Est-ce pour lui que Dieu voulut épuiser ses desseins? Le Créateur ne voulut , ne créa que pour sa propre gloire et pour communiquer sa bienfaisance inépuisable. Dieu n'a pas besoin de l'espérance; son bonheur est infini, rien ne peut l'altérer ni l'affermir. Avant qu'il fît naître le temps et l'univers, il était parfaitement heureux, remplissant l'infini de son être. Mais l'immense univers fut un jeu de sa volonté ; il le peupla pour verser dans le cœur àe ses habitans les nobles effusions de sa bonté. Tous ces mondes que l'imagination la plus forte ne peut concevoir et nombrer , sont des jardins immenses qu'il arrose continuellement des sources les plus pures du plaise.

33 a MEDITATIONS

Pureté de Dieu.

Quel air pur ! que le ciel est tranquille !

Plus clair que ce ruisseau qui coule lentement , plus brillant et plus uni que le cristal, ce voile d'azur, relevé par une broderie de feu, couvre dans son étendue des millions de mondes.

Quelle draperie noble et touchante ! Quelle main tient ce dais magnifique suspendu sur l'univers !

Ce firmament peut-il nous donner une idée de la pureté divine? O toi qui es le Très-Haut, pardonne-moi si je porte mes regards téméraires sur tes œuvres ; tes momens , tes actions, tes attributs sont saints et glorieux.

Miséricorde de Dieu.

La miséricorde de Dieu est plus étendue que l'univers et lés deux. Pensée ravissante , délicieuse réflexion , laisse-moi goûter tout le charme que tu verses dans mon cœur ! Puisséje reposer mon esprit dans l'immensité de cet attribut divin, et joindre cette perfection à tant de perfections ! Avec quel coloris brillant et animé n'est-elle pas tracée dans la parabole

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de l'enfant prodigue ! Qui entraîne ce jeune insensé loin de la maison paternelle? N'a-t-il pas été tendrement chéri, comblé de bienfaits? Dirigé, soutenu dans les sentiers pénibles de la vie , il ferme l'oreille à son devoir , et son cœur à la réconnaissance. Il traverse rapidement les plaines de la débauche et du crime ; il va mener une vie déshonorante pour sa famille, ruineuse pour lui. Lorsque la nécessité , non le remords , le force à un retour soumis et humiliant , le père outragé ferme-t-il les portes de sa maison? a-t-il montré le moindre ressentiment? Les regards paternels l'ont suivi dans ses débordemens réitérés. Dès l'instant qu'il se replie sur ses fautes , il lui pardonne, ses entrailles sont émues , ses débauches infâmes, son départ cruel sont oubliés. L'amour paternel efface dans un instant une longue suite d'offenses; ce père se jette dans les bras de son fils. Le retour de ce dernier est lent et tardif, celui du père rapide. Il court au-devant de son fils; son front est. doux et serein ; il se jette à son cou , le serre dans ses bras , le presse contre son sein. Au lieu de désavouer sa prodigalité , de blâmer sa conduite indocile, il le salue avec le baiser

paternel ; il se réjouit à son retour comme il s'était réjoui le jour de sa naissance. Ce fils malheureux ouvre la bouche ; avant qu'il ait parlé , son père Ta entendu ; les épanchemens de son cœur ne peuvent souffrir aucun délai y il est inquiet jusqu'à ce qu'il ait assuré ce fil» de son pardon et de ses faveurs les plus tendres. N'est-ce pas là l'image la plus frappante de la miséricorde libéralement accordée à la plus indigne des créatures? C'est ainsi, mon âme; c'est ainsi, vous tous qui l'avez offensé, que le Seigneur vous accueillera, si, sensibles à notre misère, nous retournons à lui d'un cœur humble et repentant.

La même main qui dirige les astres soutient le sage.

Que ce dôme est grand et majestueux ! Où eo sont les piliers? où se trouve la base de cette voûte superbe? Inébranlable sur ses fondemens, elle voit tous les jours des millions d'êtres s'éclipser. Si ces étoiles sont des masses si surprenantes , quel lien les enchaîne au firmament? Par quelle opération mécanique' ces corps pesans ne tombent-ils point sur nos têtes , et n'écrasent-ils point la terre et ses ha-

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bitans? L'architecte tout-puissant ouvre les portes du nord ; tous les astres s'emparent de la place qui leur est destinée ; il suspend la terre et tous les autres globes sur le néant , et cette base est si solide, que les siècles rapides et la faux du temps ne peuvent l'ébranler.

Telle est l'assurance du sage : la même main qui posa la base de l'univers , le défend et le soutient. Faible de lui-même , incapable d'avoir une bonne pensée , il est cependant environné d'ennemis formidables qui méditent sa ruine. Le monde ouvre mille abîmes sous ses pieds : la chair , comme un locataire perfide , sous le prétexte séduisant du plaisir et de l'amitié , cherche à corrompre son intégrité , mais un secours invisible le défend. Le bras qui fixa les étoiles et qui dirige le mouvement des planètes , est étendu pour conserver les hommes.

De la prière.

Puisque Dieu réside au centre de la gloire, et voit des millions de mondes prosternés à ses pieds , pouvons^nous avoir une occupation plus agréable et plus noble que celle de le prier ? La prière nous donne accès auprès du

roi des rois i celui dont le sceptre remue l'univers , la source du mouvement et de la lumière- La prière nous met en face du trône céleste.

Rougirai-je d'être prosterné devant le Très- Haut , de demander à celui qui tient l'univers dans ses mains , qui seul peut satisfaire des désirs insatiables ?

Contemplons un instant la gloire du Seigneur et la faiblesse de notre nature. Les ouvrages de la création, leur nombre incompréhensible, leur étendue infime, nous frappent par leur justesse et leur proportion ; chaque partie se lie si bien avec une autre partie , qu'on ne peut douter que tout fut arrangé par ui* agent suprême. Si nous pouvions rassembler les. opérations .merveilleuses du goût sublime du Créateur , quelle source riche et féconde se présenterait à nos contemplations ! Tous les êtres nous forcent à les admirer. Mais si nous considérons le Créateur sous un point de Vue plus relatif à nos besoins et à nos intérêts,, comme le gardien et le conservateur de tous* les êtres, suivant sans cesse un plan invariable de bienfaisance, présidant à tous les événemens, amenant leur. succès pour le plus grand bien général y faisant de l'univers le temple du,

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bonheur , qui refusera de s'attendrir sur ce dépôt sublime de la félicité ? •

Examinons notre nature imparfaite et fragile. L'esprit de l'homme erre sans cesse dans un dédale obscur de peine et de plaisir. Incertains et troublés dans les moindres affaires de la vie, le désespoir semble veiller à la porte de nos cœurs pour s'en emparer, si tous les événemens ne suivent pas le vœu de qos désirs. Quel abîme impénétrable que le cœur de l'homme, si Dieu du haut de son trône ne jetait sur nos ânàes des images légers qui nous dérobent à nous-mêmes ! Quelle serait notre situation? Des passions tumultueuses et fortes qui nous agitent : des craintes journalières qui tiennent le glaive et la foudre suspendus sur nos têtes : une vie sans cesse exposée au chagrin j à la douleur , à l'inquiétude , à la mort.» Que de sujets de réflexion ! Mais il est un Etre tout- puissant, pourrions- nous refuser d'implorer soft secours ! l'imagination elle-même frémit à cette idée. S'il y a des médians livrés à la fougue du crime f dont le cœur aveugle et présomptueux se met au-dessus du devoir et de la vérité, devons-nous les prendre pour modèles , quoique leur front soit orné de laiw

riers , quoique la foule s'empresse sur leurs traces, et que là moitié de l'univers s'accorde à leur donner les titres de grands et d'heureux?

Les astres reprochent à l'hotnrae son ingratitude.

Telle est la fidélité de la nature matérielle

sous toutes les formes; elle prend toutes les

impressions que lui donne la main du Créa-

I teur : le tonnerre roulant et embrasé s'arrête

à sa voix : les éclairs observent la direction de son œil redoutable : l'orage qui s'apprête à gronder , et le tourbillon impétueux contiennent leur courroux ou augmentent leur rage :

les ondes mugissantes s'élèvent ou s'abaissent au moindre signe de sa volonté : tout l'univers est dans ses mains comme l'argile dans celles du potier : tout suit les impressions de sa volonté. L'homme seul , ingrat et rebelle , se laisse entraîner à ses appétits déréglés ; il murmure sous le joug de la bonté divine ; il couvre sa tête du brouillard de l'erreur et des passions, pour se livrer à toute la fougue de son imagination. Je vois toute la nature sous le sceptre divin, et mon cœur présomptueux

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murmure hautement contre la Providence.

Sur les ailes d'une raison égarée , ma pensée veut parcourir l'univers : la critique insensée s'empare de ma bouche , glace mon âme , éteint les transports d'une juste reconnaissance. L'harmonie douce et immuable qui lie tous les êtres ne pénètre pas jusqu'au cœur de l'impie. Sourd à la voix de la nature , couvert du bandeau des passions , il donne tête baissée dans le premier abîme. Ne suivons pas cet exemple fatal ; que notre raison soit la première à se soumettre.

Que mon âme rassemble toutes ses opéra* tions. Venez , facultés de mon esprit, je veux ébranler d'une main hardie l'autel de l'illusion publique. Que l'impie gronde et me mette au rang du stupide vulgaire ; j'aime la voix naïve du peuple. Fidèle serviteur d'un Dieu que je vois empreint sur toute la nature, je suivrai les traces qu'il m'a désignées. Qu'il exige tout de moi ; et $i mon faible pouvoir et ma volonté peuvent seconder mes désirs, mon âme se dis* soudra dans la méditation et l'exécution de ses ordres sacrés. Puissé-je faire entendre ma voix au milieu de l'espace ! puisse-t-relle re* tentir au fond de tous les coeurs, pour ap-«

34û MÉDITATIONS

prendre à l'univers cette douce résignation ! Que la nature joigne sa voix à la mienne, et proclame le souverain des âmes aussi bien que le Créateur de tous les êtres.

Apparition successive des étoiles, utilité des astres.

À raon arrivée, ces perles brillantes étaient éclipsées par l'éclat du soleil. Quoique dans les mêmes places, et jetant les mêmes rayons, elles étaient cependant cachées à mes regards. Maintenant que la clarté du jour prend les nuances de la sombre nuit, que les ombres projetées en longs replis vont couvrir la terre , Hesperus, qui conduit cette foule d'astres, dé-" ploie son front rayonnant. Tandis que j'observe son aspect brillant et superbe, je vois les étoiles percer le rideau d'azur, se jouer, briHer, disparaître tour-à-tour. Bientôt la nombreuse ifcultitude jaillit du sein de l'obscurité : le firmament paraît une vaste constellation : des flots de gloire et de lumière s'élancent du haut des cieux.

Ces magasins de feux , ces réservoirs de lumières n'ont point été placés dans les cieux comme des corps inutiles; leur situation agréa-

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ble, leurs douces influences nous prouvent qu'ils sont formés pour le bonheur du genre humain ; ils furent mis dans un juste éloignement pour nous laisser le plaisir de les contempler. Plus proches de nous , ils feraient notre tourment , ils nous dévoreraient de leurs flammes. Mais aussi faibles et aussi légers que des diamans, leurs rayons, destitués de toute chaleur 9 n'affectent nos regards que d'une douce volupté; ils ne sont ni assez forts pour nous ravir la fraîcheur d'une nuit tranquille , ni assez brillans pour distraire notre âme, et la priver d'un sommeil nécessaire.'

Ce n'est pas seulement pour orner les toits de nos palais d'une dorure magnifique , que Dieu commande aux luminaires célestes de briller pendant la nuit. Nous retirons plus d'un avantage de leur éclat bienfaisant ; il divise notre temps , et fixe ses périodes ; il met une fin à nos travaux , et quelquefois à nos soucis. Le seul retour de la chaleur et de la froidure serait une règle trop incertaine. Mais -ces corps lumineux , par la régularité de leurs mouvemens, nous fournissent les moyens de calculer le temps. Par eux l'agriculteur est averti lorsqu'il doit confier son grain au pé-

nible sillon; par eux le matelot s'ouvre une route heureuse au sein des mers, et porte l'industrie et le commerce dans des régions inconnues.

La beauté des cieux n'a pas échappé aux nations , même les plus barbares ; toutes les générations les ont contemplés avec admiration et surprise ; jamais l'inconstance de nos goûts n'a pu dégrader un instant les charmes d'un beau ciel. Il me semble que les étoiles ne brillent que pour m 'inspirer cette douce gaîté qui persuade et qui attire , pour réveiller mon courage et mon zèle dans les travaux confiés à mes soins. Je vous entends , moniteurs célestes ; si l'honneur a des char* mes pour moi, si la véritable gloire peut ébranler mon âme , vous déployerez les sollicitations les plus vives pour exercer mon assiduité dans les fonctions de mon ministère.

J'observerai vos avis; et si jamais mon zèle se refroidit, je rallumerai mon ardeur à vos feux célestes.

L'étoile polaire est immuable et fixe. Garde fidèle de la nuit, elle ne quitte jamais son poste; les saisons > dans leur course rapide , la retrouvent dans son même centre. Combien

d'herve?. 343

de fois sa douce clarté, guidant le matelot, Fa conduit dans lô port ? Elle seule .dirigea les premiers audacieux que l'intérêt força de monter sur un navire ; leurs yeux pâles d'avarice et de crainte étaient sans cesse fixés sur cet astre bienfaisant. Lorsqu'une nuée perfide couvrait les vastes deux de son ombre, le matelot éperdu, errant d'écueils en écueils, voyait sans cesse la mort terrible briser son vaisseau, et lui ravir ses plus douces espérances; mais dès que le brouillard se dissipait, son guide brillant venait charmer son âme ; il s'empare du gouvernail; la certitude, l'espérance et le plaisir , à la poupe de son vaisseau , le poussent au travers des ondes , et le conduisent au sein de l'abondance.

Attraction, projection.

Lorsque je considère les corps célestes, puis-je oublier lies lois fondamentales de l'astronomie moderne, la projection et l'attraction? L'une est le ciment de cette grande combinaison , l'autre la source toujours active de cette structure merveilleuse. Lorsque Dieu voulut et prononça ce fiât puissant qui donna

le degré de mouvement et de force à des orbes roulans, s'ils n'avaient été soumis à ces deux lois suprêmes, ils se seraient abîmés dans l'espace; mais la faculté de peser, jointe à la force projective, détermina leur course à une forme circulaire. Ces deux causes suffirent pour suspendre leurs mouvemens, et produire cette harmonie qui règne dans les deux. Sans elles , toutes ces masses désordonnées se seraient précipitées dans le feu central ; mais les forces attractives et impulsives, habilement combinées par la volonté du Tout-Puissant, s'exercent dans un accord durable et parfait. Tous les globes asservis sont entraînés dans une course-invariable. Ainsi se renouvellent le jour et la nuit , le temps et les saisons ; tout se succède pour remplir les désirs de la Providence, et faire le bonheur de l'univers.

Que ce principe de l'attraction est admirable! Etendu, varié, il constitue l'essence de tous les corps; il se répand jusqu'aux bornes les plus secrètes du système du monde. Nous lui devons la pression de l'atmosphère. Ce fluide subtil et léger, resserré par la force attractive , enveloppe tout le globe et ses habitans d'un bandeau. Pressées par un choc mer-

d'hervey. 345

veilleux , les rivières circulent dans les veines de la terre. Ce torrent devient impétueux ; il arrose les plaines et les inonde. Excités par cette même force mystérieuse , les sucs nourriciers se détachent de la terre; la sève pénètre les racines, monte dans les arbres, s'ouvre un chemin dans des millions de petits canaux, et porte la vie et l'abondance jusqu'à la cime des plus petites branches. C'est ce même fluide qui retient l'océan dans ses bornes. Malgré le mugissement des vagues , elles se ballottent avec toute la fureur d'une rage mutinée; mais retenues par ce frein puissant, elles ne peuvent outre-passer les barrières les plus simples; les montagnes lui doivent ce front assuré qui résiste à l'impétuosité des vents et de la tempête. Par la vertu de ce mécanisme invisible, sans poulies ni siphons , des millions de tonneaux d'eau vive s'élèvent dans le firmament. Ces vapeurs, rassemblées et soutenues par le même pouvoir, se fondent en pluies rapides ou en molle rosée. Condensées par la froi-r dure, elles blanchissent nos coteaux; ou, durcies , elles couvrent la terre d'une grêle meurtrière. Le même principe lie étroitement les parties des corps solides; sans lui, la machine

de l'univers serait sans force et sans vigueur ; nous attendrions en vain du secours de ces instrumens qui nous rendent la vie si douce ; enfin c'est la source de ce juste équilibre qui produit la stabilité de tous les êtres; c'est la grande chaîne qui lie l'univers , accélère et facilite ses mouvemens. Oh! que d'effets compliqués, exécutés et produits par une seule cause ! Quelle profusion et quelle économie ! Une profusion immense de bienfaits, une économie admirable de dépense !

Chaîne des êtres.

Lorsque je contemple cette structure étonnante et vaste, lorsque je considère ces nobles dépositaires de la lumière et de la vie, lorsque je' promène mon imagination sur les êtres innombrables qui remplissent tous ces systèmes spacieux, depuis les séraphins qui servent de base au trône , jusqu'aux nations sauvages qui peignent leur chair à demi nue, quelle variété dans les anneaux de cette chaîne immense!

Quelle progression dans l'échelle universelle des êtres ! Je me dis , tout est sorti de la main de Dieu, tout est rempli de sa présence.

d'hekvey. 347

U mesura de son doigt ces globes larges et terribles qui sont suspendus dans la voûte des cieux; il alluma de son souffle ces brasiers de feu qui réchauffent l'univers ; c'est lui qui leur donna ce mouvement invariable et perpétuel. Sa main délicate travailla ces canaux innombrables qui portent la vie et le sang dans le corps des moindres insectes. Il fait couler le plaisir dans les veines de tous les animaux , jusque dans un point invisible et animé ; toute la nature se pénètre de ses bienfaits. C'est au centre de l'univers que j'apprends à me fier à la Providence, et à me nourrir de ses bienheureuses influences.

Mais ai-je besoin de l'univers pour croire à la Providence? Le plus vil de tous les êtres, qui rampe au sein de cette foule inconcevable, n'est point négligé par la cause toute* puissante ; les essences célestes jouissent de son sourire; les babitans de la terre, le vil reptile de ses bienfaits. Quoique la manifestation de ses qualités ne se développe que devant les esprits intellectuels, son oreille est cependant ouverte aux cris du jeune corbeau ; son œil est attentif à la marche et au bonheur de l'oiseau le plus vil ; l'enfant chéri de sa

tendre mère, et doucement secoué sur ses genoux, n'est pas mieux soigné que les créatures par les soins du Tout-Puissant. Cette mère passionnée oubliera l'enfant chéri qu'elle a bercé sur ses genoux, et pressé contre son sein , avant que le père des miséricordes cesse de répandre ses bienfaits sur les humains.

Présence de Dieu.

Ces mondes qui suivent leur course journalière au-dessus de nos têtes, ces atomes qui nous environnent et nous pressent , tous ces êtres qui fourmillent dans le sein de la créa* tion sont des garans assurés d'une Divinité présente. Dieu n'est point caché, la nature dévoile son être. Partout on reconnaît ses traces. Etre éternel et créateur , tu nous touches en tous sens, tes œuvres t'annoncent à nos yeux, ta bonté parle à notre âme; par ton ordre les doux rayons de l'astre du jour nous échauffent le matin ; le soir nous sommes rafraîchis et délassés par le souffle modéré des zéphirs. Ta gloire brille dans les lampes célestes que la nuit vient allumer ; tu nous souris dans les fleurs du printemps ; ta gratis

d'iiervey. 349

deur nous est tracée dans l'étendue infinie de la création ; ta science dans ces insectes volans et imperceptibles où tu plaças l'étincelle de la vie. Qu'ils sont aveugles et fous, ceux qui, sans cesse frappés des marques visibles de ta présence, qui, foulant à leurs pieds des merveilles sans cesse renaissantes , peuvent t'oublier un instant ! Source universelle de tous les êtres , donne-moi des regards assez perçans pour t'apercevoir dans tous les objets , et un cœur sensible et dévoué pour t'adorer à chaque instant. Je veux un Dieu qui m'éclaire et qui me conduise ; je ne pourrais vivre sans lui.

Le firmament étonna mon âme , avant que je pusse le considérer avec l'attention d'un homme; un charme secret se glissait dans mes sens , lorsque , négligemment penché sur une mousse légère , mes yeux s'égaraient dans la nature , voyaient les cieux nuancés d'un bleu tendre s'embraser du feu de mille lampes. Je ne sais quelle douce sensation portait sans cesse mes regards vers ce spectacle imposant et magnifique; mon odorat agréablement caressé par les fleurs que je pressais sous mes pieds , le chant langoureux et mélancolique du rossignol , mes pensées émues et flattées par une

fraîcheur voluptueuse , rien ne pouvait me dis» traire du ravissement qu'excitait en moi cette douce contemplation.

Je sentais je ne sais quoi de puissant qui agrandissait mon âme , qui m'élevai t au-dessus des vapeurs de l'orgueil, et rendait ma vue plus perçante à travers les objets sublimes que m'offrait ma pensée. J'ai cru entendre une voix du haut des sphères m ordonner le mépris des choses de la terre. Je portais mes espérances et mes désirs sur des délices qui m'étaient inconnues. A l'avenir je me pénétrerai de ces influences morales ; elles sont les flambeaux de l'industrie pour certains peuples ; elles les consolent d'une nuit presque éternelle. Si nous les consultons, elles seront ©os guides vers la sagesse et le bonheur.

Je contemple , je pèse mes pensées , et j'imagine des choses sublimes; je roule un œil d'admiration et de crainte; je rétine avec peine ma vue accablée et séduite , et je la précipite de nouveau dans les cieux. Je ne puis rassasier mes regards ; mes pensées forcent mon imagination bouillante à se soumettre à la contemplation. Je trouve des merveilles toujours nouvelles , toujours plus étonnantes ; et

après l'examen le plus soigtieux et le plus séduisant , je n'ai fait qu'admirer , je n'ai rien connu.

l'hiver.

Le Créateur paraît avoir déployé sa tendresse d'une manière plus solennelle dans les saisons riantes et délicieuses. La beauté de la nature nous ravit dans le printemps; une mélodie tendre et naturelle nous enchante ; une vapeur embaumée et légère porte la fraîcheur et la volupté dans tous nos sens. Au milieu des chaleurs accablantes de Tété, sa main répandit les feuilles et l'ombrage ; il réveilla le zéphir. Des lits de mousse nous attendent au fond des bois; un ruisseau clair et limpide mêle ses eaux à la fraîcheur de l'air ; il ser-^ pente et murmure doucement pour caresser notre imagination. Dans l'automne , sa bonté couvre les champs de trésors inestimables; les branches plient sous le faix; la terre est couverte de fruits. Quelle abondance ! Partout les délices et la profusion. C'est dans ces périodes riantes de l'année que le Tout-Puissant répandit ses faveurs les plus pures. Cependant

l'hiver est aussi son ouvrage; le triste biter, qui se nourrit d'orages et de tempêtes ,- annonce aussi son pouvoir.

Que l'hiver soit aujourd'hui la matière de mes chants ; que la terre couverte de neige et de frimas soit attentive; ce sujet, quoique triste , peut agrandir nos âmes.

Que le jour est abrégé ! Le soleil , retenir dans des climats plus doux, vient d'un pas lent et tardif; il se lève avec regret, et se promène avec une morne indifférence du côté du midi , nous lançant obliquement quelques rayons ; à peine répand-il la lumière à travers l'épaisseur de l'air , pour donner le jour à notre monde abattu ; son aspect est triste, ses rayons languissant. S'il brille par hasard d'un éclat plus vif, comme la jeunesse et la gaîté dans la maison de l'affliction , il paraît inquiet, il hâte son départ. Qu'il parte. Pou-' vons-nous désirer une clarté plus durable, lorsqu'elle ne nous montre plus que le spectacle de la désolation? Les fleurs ont disparu : les oiseaux , muets , s'enfoncent dans les murailles solitaires ; les arbres, dépouillés, sô courbent sous l'orage ; l'air a perdu son parfum ; la nature languissante est comme uW

fc'fiEKVEY. 353

.jeune veuve inconsolable ; les vents impétueux, précipitent la grêle avec des sifflemens horribles , et lient la terre avec une chaîne de glace. -

Regrettons - nous le départ précipité du jour , lorsque notre chambre est tendue du voile de la mort , et que des objets terribles nous environnent? Qui désirerait des flambeaux ardens pour voir à découvert les scènes de la douleur , pour rendre l'horreur plus visible, puisque notre vie est un combat perpétuel de misère et de maux? Quel ordre admirable est celui qui réduit nos jours à quelques années rapides ! Quatre - vingts ans suffisent bien à l'homme vertueux; mais que ce terme est court pour le méchant ! La Voie qui nous mène au bonheur est. parsemée de tous les maux; accuserons- nous la Providence de l'avoir abrégée? Dès que nous avons traversé la vallée de larmes , des coteaux rians s'offrent à nos regards; une lumière douce britte sur nos têtes ; la joie nous sourit , la gloire nous couronne.

Quelquefois le jour est encore plus rapide ; l'année passe sans voir le soleil; des nuées épaisses s'élèvent du sein de la terre, et coua. a3

vrent le firmament de leurs vapeurs impénétrables; les eaux ont inondé les plaines; elles jaillissent en cascades rapides du haut des montagnes ; elles se rassemblent à gros bouillons dans les fleuves impétueux; les digues sont renversées. Si la main négligente a laissé le toit à découvert, les eaux insinuantes pénètrent dans te chaume qui couvre la triste cabane , et vont châtier son habitant paresseux. Le foboureur, trempé de siiéûf et de pinte, quitte k regret sa charrue; les oiseâtix pliefet «sous leurs ailes pesantes , ils n'osent se confier k cet air humide; les bétes féroces , inquiètes et désespérées, s'enfoncent en rugis- *attt dans leurs grottes obscures; les ruisseaux sont enflés ; ies rivières n'ont plus de bornes ; partagées en torrens innombrables, elles ont enveloppé lès prairies et les campagnes d'un triste déloge*. .

Qu'il est heureâx pour nous <jue ces inondatâttis ne surviennent point lorsque les prairies sont émaillées de fleurs , les plaines couvertes d'une riche moisson ! Quelle désolation dans les familles, si dans ces momens précieux le ciel ouvrait ses soupiraux terribles!

Que tu es puissant > mystérieux et terrible,

d'hervey. 355

Dieu de l'univers! Lorsque l'air est tranquille, que les vents furieux donnent le calme à la nature , dans quels antres souterrains sont-ils enchaînés ! Quelle main puissante retient leur impétuosité jusqu'à ce qu'il te plaise de réveiller leur fureur! Les portes épaisses de leur prison s'ouvrent à grand bruit ; l'atmosphère est ébranlée ; les élémens sont confondus ; des torréns d'air se précipitent à travers les montagnes et les mers ; les flots se soulèvent et mugissent au loin dans le continent; les arbres frémissent jusque dans leurs racines; le mouvement dés sphères se précipite ; le soleil , rouge de feu , consterne la nature ; les forets plient sous les violentes secousses; les chênes , long-temps respectés par l'orage , sont écrasés par la foudre, tandis que le roseau flexible» sortant du sein des marais, se plié et se courbe au gré de l'orage, et survit au désastre général.

La tempête a pour un moment ralenti ses fureurs ; mais c'est pour reprendre des forces nouvelles. Sa rage est parvenue à son comble; l'air est plus violemment agité; les menaçantes tours s'écroulent sur leurs fondemens ; les dômes élevés éclatent et se précipitent ; les

356 MÉDlTAtïOÏTS

rocs impétueux roulent dans les plaines, ei renversent la cabane du laboufeui*. Où trouver maintenant un asile? Les villes sont ébranlées, l'ardoise vole , l'obscurité nous environne ; l'horreur se joint à la désolation ; l'ordre des élémens .est renversé ; la consternation poignarde le cœur de l'homme, la nature est un vaste désert. Ce n'est ici pourtant qu'un effet léger de la colère divine ; la coupe de son indignation n'est pas encore épuisée. Que ton orgueil sera vain , lorsque l'Éternel méditera l'épouvante , et la versera toute dans ton cœur* ; qu'il se rendra visible à la nature et jugera l'univers étonné!

L'océan frémit dans ses abîmes ; les vagues pesantes s'élèvent et ouvrent des gouffres pro* fonds ; elles se brisent contre les rochers menaçans, ou vont se perdre dans les nues. Les vaisseaux mal assurés, malgré les ancres les plus fortes, sont élevés; plus rapides qu'une flèche, plus légers que le vent, ils sont les jouets de l'orage; la mer écùmante s'entr'ouvre pour les engloutir, lorsqu'une vague impé* tueuse ferme l'abîme et les lance de nouveau dans les airs. Que l'art du pilote est vain ! que la force du matelot est impuissante ! Le

DHERVEY. 357

vaisseau erre de gouffre en gouffre ; il pirouette aussi rapidement que le sabot sous le fouet de l'enfant qui le chasse. Le désespoir est dans Famé du pilote ; la mort, sa faux ten* due , le menace à chaque flot. Ne perds pas ton temps à t' effrayer. La main du seigneur s'est -elle retirée, parce que ton oreille est frappée des hurlemens affreux du tonnerre, et que tes yeux sont éblouis du feu des éclairs? Lève tes mains vers les cieux, implore son pouvoir; les vents impétueux sont à ses ordres ; toutes les eaux de la mer sont dans le creux de sa main. A sa voix Forage rentre dans le silence profond; la mer redevient calme; les voiles s'enflent d'un vent favorable, le port se présente au vaisseau délabré, la joie renaît sur ton front.

Quelquefois, après une journée longue et triste, vient une nuit plus longue encore et plus mélancolique. Des vapeurs noires et sombres , que le soleil le plus perçant ne pour* rait dissiper, couvrent la terre d'un voile terrible; les heures nocturnes chancellent au mi* lieu des ténèbres épaisses , et vont d'un pas lent ; la lune cherche sa carrière dans l'obscurité. Que cet appareil est effrayant! Le

chaos semble retourner sur la terre ; la tem- , pète pendant le jour a ravagé la natufe ; la nuit pare son pavillon silencieux de tous les apprêts de l'horreur et de la crainte.

J'ai quelquefois abandonné le cercle tumultueux du monde , je me suis dérobé aux clartés importunes de mille flambeaux. Plongé dans les ombres épaisses , je ne les ai point regrettées, mais j'ai souri à mon âme, je l'ai félicitée de son courage. Ces ténèbres étaient agréables et séduisantes, comparées à l'horreur de la conversation que je venais de quitter. Les discours de mes amis (comment avaient-ils mérité ce titre ? ) étaient un langage de ténèbres, l'horreur de l'âme, le tour* ment des oreilles. Hélas ! pourquoi suis-je forcé de le répéter ? leur langue était trempée dans le venin des aspics ; leur gosier était un sépulcre ouvert à la gloire et à la réputation. L'envie , pâle et livide , présidait à ces soirées homicides. Quelquefois la licence et la présomption lançaient des flèches impies contre le ciel. L'homme prenait sur lui de contredire l'Éternel, et $e censurer ses ouvrages. Quelquefois je les ai vus partager les appétits de la brute, se livrer à la débauche la

d'hervey. 35g

plqs lascive; j'ai vu louer celui qui était le plus chargé d'explqits criminels. Le débordement et la luxure distribuaient des couronnes à des têtes livides et pâlies , soutenues par des corps épuisés ; le doux plaisir et la volupté fuyaient loin de ces sale» orgies , çt allaient se reposer dans le cœur du sage.

Ils m'ont banni peut-être de leur société > en poussant les éclats d'un rire amer ; leur fausse joie s'est exhalée ep bous mots sur mou respect pour la Divinité; ils m'ont traité sans doute d'esprit faible, de caractère bilieux et insociable. Peu m'importe, je ue porterai jamais sur eux le fiel de l'indignation. Si jamais le moindre ressentiment s'élevait dans mou sein , je le .convertirais eu prière*

Je m'avance vers ma demeure au milieu d'un vide ténébreux. Seul et tremblant , j'aperçois à peine la tête de mon cheval > et je ne fais que soupçonner ma route. Je n'ai d'autre compagnpn que le danger , peut-être la destruction. Mai* sui^-je seul? L'Éternel, le père de la lumière, le Dieu de ma vie, n'est-il pas toujours, ji msi droite? Parce que le jour a disparu , doisrje avoir moins de confiance en sa présence? Je n'aurais, à la mérité dans mes

56o MÉDITATIONS

malheurs aucun bras de chair pour me sou-, tenir. Aucun ami, dans cet instant, ne me distrait de mes craintes , ne charme les ennuis, du chemin par des propos agréables. Mais n'ai-je pas le bras du Tout-Puissant pour ma défense, et la prière qui m'ouvre une conversation céleste? Tous les lieux, tous les temps, toutes les attitudes sont propres à cet exercice. C'est une source de délices inépuisables et faciles à se procurer , c'est un trésor inestimable qui n'est point soumis aux lois du hasard, parfaitement assuré au possesseur , même dans le sein de la nuit la plus obscure.

Me laisserai-je .gagner à la crainte? L'accès que j'ai sans cesse auprès de Dieu me donne de nouvelles forces. Heureux ceux qui se confient au Tout-Puissant! Mille esprits célestes les suivent dans leurs voyages, et empêchent même leurs pieds de heurter contre les pierres.

Y a-t-il des ténèbres pour moi, lorsque je jouis de la présence de Dieu ? Qu'il donne h paix et le repos à ma conscience, et ce silence redoutable sera plus délicieux que la voix de l'éloquence, ou que les sons mélodieux du luth- Qu'il pénètre mon âme de ses perfeo

tions, je ne manquerai jamais d'avoir une aurore brillante, ni de passer une nuit pure et tranquille.

Que les altérations de la nature" sont surprenantes! Je l'ai quittée le soir simple et

sans ornement. Aujourd'hui ce brouillard

épais a blanchi nos coteaux ; la neige ajoute sa toison à celle de nos troupeaux, et crêpe la chevelure du voyageur ; les haies sont char* gées de ces brillantes dépouilles; la terre en est couverte; les arbres ont pris une parure uniforme, et paraissent empluméà d'une eau qui se fige.

L'air, au milieu de cette fastueuse décoration, est chargé de corpuscules grossiers et dangereux , il dépose l'oppression et l'ennui sur toutes les fonctions de la vie; une langueur froide embarrasse nos membres ; en vain le père du jour veut à son lever dissiper ces noires vapeurs ; la nuée épaisse et malfaisante résiste à ses rayons puissans, elle met un voile de tristesse sur toute la nature ; je peux à peine distinguer la maison qui me touche. Où sont maintenant les voûtes brulantes et azurées du firmament ? Où est la pompe d'un soleil radieux ? Où sont les scènes

36a MÉttTATIOHS

magnifiques de la création? Elles sont perdues dans un vain brouillard; leur gloire est obscurcie; le théâtre de l'univers écrasé nous ouvre les portes d'un vide affreux; toutes les nuances du brillant coloris de la nature sont rembrunies par l'obscurité.

Le brouillard me paraissait de loin une barrière impénétrable; mais à mesure que j'avance , il semble s'éclaircir. Telles sont les peines de cette vie; elles effraient celui qui ne les a point éprouvées. Tels sont aussi les plaisirs des sens ; ils promettent beaucoup , mais leur jouissance les éteint, et rend le désir insatiable. Dans les deux cas , nous sommes également trompés ; la pointe aiguë dçs douleurs s'émousse en nous piquant; le dégoût et l'apathie suivent les bruyans plaisirs.

Quelquefois la nature prend un visage plus riant; la soirée mélancolique s'avance, elle enveloppe tendrement le jour de son ombre , le firmament se couvre d'un bleu plus foncé ; les étoiles brillent d'un éclat plus doux. Mais la gelée verse ses influences subtiles et pénétrantes sur tous les corps ; les pointes aiguës de féther lient toute la nature; le matin d'un pas lent s'avance sur notre hémisphère, et

b'hERVEY. 363

ouvre enfin son œil pale sur notre horizon.

La nature se revêt d'une parure bizarre; les glace» inégales et dentelées pendent sur le toit des maisons; le brouillard a couvert nos vitres d'un vernis épais, et blanchâtre; nos champs fertiles ont pris la dureté du fer ; nos prairies humides forment un long pavé de marbre. Le fleuve est arrêté dans sa course; ses eaux sont enchaînées au banc de sable; sa surface polie et solide offre un amusement à la jeunesse, et devient une route sûre au char rapide du voyageur. Et ce qui paraîtrait inconcevable à l'heureux habitant du midi , un souffle léger suffît pour couvrir les lacs et les rivières d'un pavé de cristal, fendre les chênes avec des haches invisibles , et briser en mille pièces le fer et l'acier , s'ils voulaient s'opposer à leur effort.

Les parcelles de nitre, qui depuis longtemps volent dans l'éther, ont purifié l'air que nous respirons ; notre vue peut s'étendre au loin sur la nature; les semences de l'infect tion sont détruites ; la peste a fermé son sein corrompu; C'est ainsi que l'affliction mortifié nos vices, et subjugue nos habitudes. L'atmosphère glacée presse plus fortement no$

corps, et tend nos nerfs; un ciel clair et sans nuages , un soleil brûlant , nous accablent et nous amollissent; nous sommes conduits à l'ombre des bois et des fontaines. Maintenant on ne traîne plus de pas languissans; on ne voit personne les bras croisés, tout est en mouvement ; la force ébranle tous les corps , la disposition de l'air supplée à l'aiguillon du besoin. Ainsi la dure école du malheur mène l'esprit à l'exercice de ses facultés. Le pâle climat de l'adversité nous inspire souvent des résolutions au-dessus de l'humanité, tandis qu'une prospérité durable relâche l'âme, et l'énervé par le plaisir, par l'indolence et la paresse.

Le froid est venu des portes du nord , les vents impétueux ont balayé ces déserts; ils font une descente cruelle sur notre terre ; ils grondent et murmurent autour de nos maisons , ils assiègent nos portes , et se collent à nos fenêtres; les murailles épaisses ne peuvent les retenir. L'obstacle les irrite, leurs ailes chargées de glace pénètrent dans les chaudes fourrures, et glacent le sang dans nos veines; ils promènent le triste hiver par toute la nature ; leur souffle est plus dangereux pour la

jeune plante que la faux meurtrière ; ils portent la mort jusque dans les racines les plus profondes. Que le blé ne se hasarde point dans les faibles retrànchemens du pénible sillon. Que le tendre bouton ralentisse son essor. Ces sauvages tyrans de la nature ne craignent point de détruire l'espérance de l'année. Que le froid est cuisant ! La pâleur a voilé le coloris brillant de la jeunesse et de la santé ; les joues sont livides; les dents ne peuvent s'empêcher de claquer. Vous qui êtes joyeux et tranquilles au fond de vos appartenons commodes , au milieu des corpuscules brûlans d'une chaleur empruntée , n'oubliez pas vos frères qui languissent au sein de la misère.

Le froid pénètre aisément les haillons de la pauvreté. De vils lambeaux couvrent à peine leur chair frissonnante , tandis qu'un peu de cendre chaude , éparse sur un triste foyer , se rit de leurs désirs plus qu'il n'échauffe leurs membres. Lorsqu'un vin pétillant et mousseux remplit le verre du plaisir ; lorsque des mets exquis * préparés par la main de la volupté , viennent fumer sur vos tables dans une porcelaine élégante, souvenez-vous que des hommes comme vous , livrés à la maladie ou

au désespoir , sont exposés à la rigueur d'un ciel courroucé. Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux ; puissent-ils souffler dans vos âmes la commisération et la pitié, tandis qu'ils font entendre leurs horribles sifflemens dans la triste chaumière!

Les vents ont cessé , leur fureur s'est ralentie; ils sont rentrés l'un après l'autre dans leurs grottes souterraines , après avoir couvert la terre de nuages. La neige se répand d'abord en petite mousse , mais bientôt elle se précipite à gros flocons ; le noir manteau de la nuit se pare de cette blanche dépouille. Au réveil du matin, quelle surprise! toute la nature est couverte de la tobe de l'innocence et de la candeur , on peut à peine distinguer les arbres des collines qui les supportent. Où est la différence des terres destinées au labour, à celles réservées pour le pâturage ? Tous les êtres reposent dans une confusion si noble et si brillante, qu'elle efface la splendeur du jour , et qu'elle affaiblit nos regards. Le linon n'est pas si blanc que ce manteau ; le lis lui* même, s'il pouvait paraître dans ces temps orageux , serait terni par l'éclat de la hature.

L'œil ne saurait se satisfaire sans jeter plus

d'hervït. 367

d'un regard sur cette scène curieuse et délicate* Voyez les buissons ornés d'une robe aussi pure que celle des vestales ; lès prairies couvertes d'un tapis plus fin que l'hermine ; les bosquets plient sous cet agréable fardeau. Bientôt un vent sorti des portes du midi convertira cette parure vaste et magnifique en une tendre humidité ; le nitre qui se dissout pénètre la glèbe , et la fertilise.

Qtje les ouvrages du Créateur sont étonnans et variés! que la nature est flexible et malléable sous sa main puissante ! elle prend toutes les formes ; l'esprit des eaux s'élève dans les airs, se condense, retombe en pluie, ou prend la solidité de la glace , ou le velouté de la neige, ou la forme globuleuse de la grêle cruelle.

Qu'est une vaine parure aux yeux du sage ?

Des lèvres vermeilles, un teint de rose, des yeux étàhcelans , un esprit vif et animé ne plaisent qu'un instant; mais un esprit vertueux a des charmes qui survivent à la perte de tous ces embellissemens passagers , des charmes qui joignent au doux parfum dès fleurs la durée du gazon.

Le bonheur de l'homme pieux est comme

un arbre dont les feuilles ne peuvent jamais tomber; il n'emprunte point son repos des objets muables et passagers, mais de lui-même. Si des événemens inattendus l'appauvrissent, il est riche de sa vertu , et plus riche de l'espérance d'une gloire assurée ; ses joies sont infiniment supérieures à l'éclat passager de nos délices sensuelles, plus nobles et plus indépendantes que les faveurs de cette déesse trompeuse qu'on appelle la fortune.

La nature a quitté soja voile blanc ; la neige se fond , et distille de nos toits ; des cascades bruyantes se précipitent du haut des montagnes; les arbres se dépouillent par degré d'une fourrure qui les embarrasse; je distingue nos prairies et nos jardins. Puisque la nature paraît encore une fois à nos yeux , saisissons les beaux traits qui lui restent Le houx a secoué sa graine ardente; le lierre simple et sauvage couvre de ses branches les murailles antiques et décrépites ; il ne quitte jamais sa place , malgré les vents et la tempête; il tient des couronnes toujours prêtes pour les enfans de l'ivresse et du plaisir. Le laurier ferme et hardi pousse sa tête au milieu des noirs aquilons ; il conserve toujours son

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port majestueux , digne par sa victoire sur l'hiver de couronner la tête des conquérans.

Ces arbres et quelques plantes conservent leur verdure au sein de la grêle et des frimas, sur le front même de l'hiver le plus cuisant et le plus triste.

Mais portez vos regards dans cette voûte nuancée de mille couleurs. Je vois le soleil qui sourit d'avoir dompté les orages; ses rayons se jouent à travers les petites gouttes de pluie dont l'air est surchargé. Quel arc glorieux!

que sa forme est élégante! que son apparition est délicieuse! Il atteste à l'univers que les orages ont disparu ; que le triste hiver est enchaîné; qu'un printemps délicieux, couronné des fleurs les plus suaves, va régner sur la nature.

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