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Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etc

Si Edouard Young n'eût été qu'un habile théologien , sa vie intéresserait peu la postérité ; mais le grand poëte , l'écrivain original est sûr d'accompagner à l'immortalité les Swift , les Shaftesbury , les Pope , les Addison , les Richardson , dont il fut ou l'ami ou l'associé littéraire. Il eut part au célèbre ouvrage du Spectateur, Il a survécu le dernier de ce groupe d'auteurs fameux qui ont illustré l'Angleterre et le commencement de notre siècle.

Young eut moins de goût que ces écrivains. Mais on dirait qu'il dédaigna d'en avoir. Ennemi jusqu'à l'excès de tout ce qui sentait l'imitation , il abandonna son imagination à elle-même. Né pour être original , il a voulu l'être , et remplir une

tâche qui lui fût propre. Quittant les routes ordinaires , c'est au milieu des tombeaux qu'il est allé bâtir le monument de son immortalité. C'était le placer dans des lieux où il avait le moins à craindre de se voir suivi par des rivaux. Mais quand le même goût et les mêmes chagrins y en entraîneraient d'autres , ils verraient bientôt que , s'il est aisé d'y bâtir avec plus de régularité , il ne l'est pas d'atteindre à la même hauteur.

Le poëme des Nuits avec ses défauts , n'en est pas moins la plus sublime élégie qui ait jamais été faite sur les misères de la condition humaine, et le plus hardi monument ou les grandes beautés de la poésie brillent unies aux grandes vérités de la morale. C'est un ouvrage unique dans son genre.

Young est né en lôS/i^àUpham, comté de Hampsire. Il fit ses humanités au collège d'Oxford, et à l'âge de vingt-quatre ans son droit au collège d'AU-Souls ; mais il avait trop d'imagination pour se con-

tenter de ces connaissances. L'instinct de son génie naissant Tavait porte de bonne heure à la poésie. Dès sa jeunesse , il sentit cette passion pour la gloire qui présage ordinairement les grands talens , et qu étouffe souvent l'amour des richesses.

Young courtisa long-temps la fortune et la gloire ; il n'obtint que la dernière , que les hommes ne sont pas libres de refuser au génie.

Il débuta par sa tragédie de Busiris, en 17 19, qui fut suivie deux ans après de la Vengeance, Ces deux pièces , et surtout son poëme sur le jugement dernier, avec le Triomphe de la Religion^ ou V Amour "vaincu^ annoncèrent aux Anglais qu'un grand écrivain de plus venait prendre son rang parmi ceux qui fixaient alors leur admiration. Les grands le recherchèrent.

Il s'en trouva un qui voulut sérieusement lui être utile : le duc de Warthon se déclara publiquement son Mécène, et fut encore son bienfaiteur.

Quand on s'écarte de son goût, le pre-

mier obstacle qui nous arrête dans une autre route , suffit ordinairement pour nous ramener à la première. Young quitte le droit, et porté par le tour de son esprit à l'étude de la morale et de la théologie, il prend les ordres. Il fut presque aussitôt nommé chapelain du roi ; et deux ans après, en 1730, le collège où il était agrégé lui donna la cure de Wettwin , dans le Hersfordsbire , estimée 3oo livres sterling de revenu. Dès l'année suivante , il quitta son agrégation pour épouser la veuve du colonel Lee, fille du comte de Litchfield. S'il eut à se plaindre de la fortune , qui le borna à sa cure , elle l'en dédommagea en lui donnant pour compagne une épouse douée d'excellentes qualités, et surtout d une grande douceur de caractère.

On lui fit toujours à la cour un accueil fort honorable et fort stérile. Il jouissait cependant de la plus grande faveur auprès du prince de Galles; et peut-être eût-il obtenu à la fin une place considérable :

mais la mort de ce prince, arrivée en lySi, acheva de faire évanouir les espérances qu'il pouvait encore avoir d'avancer dans les dignités de leglise.

J'avoue qu'à la première lecture des Nuits, je fus étonné d'apprendre d'Young même , qu'il avait été courtisan. Qu'y a t-il en effet de commun entre la cour et un homme de génie, amoureux de la solitude , qui ne se repaît que d'idées tristes et sombres, et qu'on voit toujours rêvant au milieu des tombeaux sur l'immortalité? Aussi ne faut-il pas croire que cette mélancolie profonde que respirent ses Nuits , ait été toute sa vie l'état de son cœur. Sans doute , il eut toujours pour la retraite ce goût naturel aux âmes sensibles et nécessaire aux gens de lettres ; mais ce penchant n'exclut point en lui une ambition fondée sur des talens du premier ordre ^ et qui ne faisait qu'ajouter les espérances du courtisan aux vertus de l'homme de bien. L'expérience et les années l'avaient déjà détrompé de cette illusion , lorsque

lO DISCOURS

la douleur vint étouffer dans son cœur tous les de'sirs de fortune et l'enfoncer dans la solitude.

Vers l'anne'e 1741? la mort en moins de trois mois lui enleva sa femme , et les deux enfans qu'elle avait eus de son premier mari. Il les aimait aussi tendrement que s'ils eussent ëtë les siens, et ils le méritaient. Ces trois pertes successives accumulèrent les larmes dans le cœur de ce vieillard, âgé de près de soixante ans. Dégoûté du monde et de la vie, privé tout-à-coup de tout ce qu'il avait de plus cher , c'est alors que , pour ainsi dire , il descendit vivant dans la tombe de ses amis , s'ensevelit avec eux , et tirant le rideau entre le monde et lui , il ne chercha plus ses consolations que dans cet avenir où l'homme triste et malheureux se plaît à se réfugier. Ses larmes ne furent pas stériles pour sa gloire ; et son génie , loin d'être oisif et muet dans sa douleur, semblait attendre ces trois coups de foudre pour s'élancer dans le sombre empire de

la mort , et pénétrer jusqu'aux régions heureuses dont il est le passage. Telle fut l'occasion de son beau poëme des Nuits , celui de ses ouvrages qui est le plus original , et qui n'est propre qu'à lui.

Semblable à ces lampes sépulcrales, son génie brûla dix années sur les tombeaux de ses amis. A force de répandre ses regrets , leur amertume s'adoucit ; il vécut plus tranquille , et même il vécut longtemps depuis. On peut s'étonner qu'un chagrin si actif et si profond n'ait pas abrégé ses jours. Comment cette imagination brûlante, dont la sombre tristesse avait concentré les feux , et qui a pénétré ses écrits d'une flamme qui allume encore l'imagination de tout lecteur sensible ; comment , dis-je , cette fièvre continue de la douleur et de l'enthousiasme n'a-t-elle pas en peu d'années fatigué , desséché ses organes et dévoré sa vie ?

Enfin la mort qu'il avait tant invoquée, arriva le 12 avril 1765. Elle le frappa dans son presbytère de Wettwin. Si sa mo~

deste pieté lui fit souhaiter de quitter la vie sans bruit et sans appareil , les hommes ont accompli son vœu à la lettre. Les muses mêmes n'ont pas pleuré sur sa tombe. Il y est descendu dans un profond silence. Les solennités les plus succinctes avec lesquelles on congédie le pauvre , furent négligées pour lui. La cloche attendit pour sonner que le cercueil fût sorti de la maison; et ce corps , qu'avaient illustré une âme vertueuse , un génie sublime, ne reçut pas même les honneurs vul gaires. Il était le fondateur d'une école de charité dans sa paroisse ; les écoliers et le maître dédaignèrent d'accompagner leur bienfaiteur à son tombeau ! . . . .

Les Anglais rendent un témoignage honorable à sa mémoire. Sa vie prêchait la vertu aussi éloquemment que ses écrits. Il est aisé devoir par ses Nuits qu'il parlait d'après son cœur : c'est même le désir et le zèle qu'il avait de féconder dans les autres les vérités morales et religieuses dont son âme était nourrie, qui ont occa-

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sioné la plupart des défauts de son poëme, considère uniquement comme ouvrage littéraire.

Quand il était à son presbytère , il employait ordinairement plusieurs heures du jour à se promener dans le cimetière de son église. Son poëme fait aussi deviner qu'il veillait ou se relevait souvent dans la nuit pour aller méditer. On y trouve une foule d'idées et de sentimens qu'on n'éprouve point pendant le jour , et qui ne peuvent naître que dans l'âme du spectateur solitaire d'un ciel nocturne. Il n'est personne qui n'ait observé quelquefois combien les affections sont différentes dans ces heures de ténèbres et de silence. C'était dans ces couleurs fortes et sombres qu'il trempait ses pinceaux pour envelopper le tableau de ce monde d'un crêpe funèbre , et faire mieux sortir à côté de ses ombres tout l'éclat de l'immortalité.

Les âmes sensibles qui conçoivent qu'il est possible d'être heureux sans rire , se garderont de conclure du caractère se-

rieux de cet auteur , qu'il fallait donc qu'il fût un homme insociable, un misantrope à fuir. Il aimait les hommes ; il ne haïssait que leurs vices; et sa mélancolie, pour être si profonde, ne laissait pas d'être douce. Il ne parlait pas toujours de tombeaux et de mort : il aimait les jeux et les amusemens innocens.

Il faut maintenant que je prévienne le lecteur sur les libertés que j'ai prises dans cette traduction des Nuits. Ce sont les défauts que j'ai cru remarquer dans l'ouvrage qui m'y ont autorisé.

Le plus général , celui qui m'a paru le plus propre à inspirer le dégoût, c'est une abondance stérile , une reproduction des mêmes pensées sous mille formes presque semblables , un retour perpétuel de l'auteur aux idées qu'il a déjà épuisées. Les Anglais en ont porté le même jugement.

J'ai élagué toutes les superfluités , et tout ce qui m'a paru bizarre , trivial , mauvais, répété et déjà présenté sous des images beaucoup plus belles. Mon inten-

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tion a été de tirer de l'Young anglais un Young français qui pût plaire à ma nation , et qu'on pût lire avec intérêt , sans songer s'il est original ou copie. Il me semble que c'est la méthode qu'on devrait suivre en traduisant les auteurs des langues étrangères , qui avec un mérite supérieur, ne sont pas des modèles de goût. Par là , tout ce qu'il y a de bon chez nos voisins nous deviendrait propre, et nous laisserions le mauvais , que nous n'avons aucun besoin de lire ni de connaître.

Ce n'est cependant point l'extrait, ni l'esprit d'Young , mais la traduction entière des Nuits que je donne ici. J'ai pensé qu'on ne serait pas fâché de connaître en entier un poëme si singulier et depuis long-temps célèbre dans l'Europe. Mais mon but a été , comme je l'ai déjà dit, de faire de cette traduction un ouvrage qui pût trouver une place dans notre littérature.

Un autre défaut que j'ai entrepris , non

pas de faire disparaître tout-à-fait , je le crois impossible, mais du moins de diminuer , c est le peu d'ordre qui se trouvait dans l'assemblage des différens morceaux dont chaque Kuit était composée. Elles n'ont point un objet distinct et particulier. Elles ne forment point un tout séparé. Le poëte quitte une matière dans un chant pour la reprendre dans un autre.

Il y revient plusieurs fois , selon que les mêmes sentimens se renouvellent dans son âme , ou qu'il découvre de nouvelles réflexions et de nouveaux rapports. Ce qui aurait pu servir à former une seule nuit, est morcelé et dispersé par lambeaux dans les neuf nuits de l'original , sans que chaque portion appartienne plutôt à une nuit qu'à toute autre. On conçoit aisément que l'auteur , méditant sans plan et sans méthode sur les principales vérités de la morale et de la religion , devait retomber souvent sur les mêmes sujets, que l'idée de la mort lui rappelait autant de fois la vanité de la vie, l'immortalité, etc., et

qu il devait sans cesse rentrer et tourner dans le même cercle.

Rien ne ma paru porter une atteinte plus mortelle à l'intérêt qui a besoin d'être entretenu dans un ouvrage aussi sérieux, et qui par lui-même fatigue le lecteur, en le forçant continuellement à penser. Ce défaut ôtait à chaque nuit le charme de la variété, dont la première source est dans la nouveauté des objets. C'est du moins l'impression que j'ai ressentie à la lecture de mon premier essai où j'avais exactement suivi l'ordre de l'original. Malgré le penchant qui porte un traducteur à tout admirer dans l'auteur qu'il a une fois adopté , malgré les élans fréquens et les idées sublimes qui réveillent l'admiration à chaque page des Nuits, le sentiment déplaisant que causait la vue de ce désordre et de cette éternelle uniformité, ne s'effaçait point de mon âme. J'ai donc regardé cette première traduction comme un architecte ferait l'amas des matériaux d'un édifice , taillés et tout

prêts à placer , mais entasses au hasard dans liuit ou neuf places différentes et mêlés dans des décombres. J'ai assemblé , assorti de mon mieux , sous un titre commun , tous les fragmens qui pouvaient s'y rapporter , et former une espèce d'ensemble. La même raison m'a fait multiplier ces titres, et des neuf nuits de l'original , j'en ai formé vingt-quatre. Dans cette espèce de bouleversement de mon original, je ne crois avoir qu'un reproche légitime à craindre, celui d'avoir attenté au désordre sublime de la douleur et du génie. Mais je me flatte de n'avoir pas profané ces élans de l'enthousiasme , cette succession rapide et tumultueuse des mouvemens et des transports d'une âme agitée c|ui s'élance et bondit d'idées en idées, de sentimens en sentimens. Il ne faut qu'une sensibilité ordinaire , pour vous faire reconnaître d'abord que ces endroits sont consacrés au génie , et vous avertir d'en ^ écarter la main téméraire et glacée de la méthode.

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Au reste , j'ai tâché de traduire aussi littéralement que j'ai pu, à raison de mon talent, et de la différence du génie des deux langues. Quand il m'est venu quelque idée qui pouvait servir de liaison aux autres , quelque épithëte qui complétait une image , la rendait plus lumineuse , ou donnait plus d'harmonie au style, j'ai cru que c'était mon droit de l'employer. S'il était vrai que j'eusse quelquefois embelli l'original, ce serait une bonne fortune dont je lui rends tout l'honneur. Je ne la devrais qu'au sentiment dont il me pénétrait. Quand notre langue résistait à l'expression anglaise, j'ai traduit l'idée; et quand l'idée conservait encore un air trop étranger aux nôtres , j'ai traduit le sentiment. Pour me faire mieux entendre, j'en citerai un exemple. Dans la quatrième nuit on lisait : « Le souvenir de la mort <c de Narcisse fait rebrousser les pensées c( les plus joyeuses de l'âge le plus gai « droit à la vallée des morts. » Voilà le mot à mot de l'anglais. Laissant cette

aO DISCOURS

image trop sauvage pour nous , j'y ai substitue l'idée qu'elle faisait naître. « Le (c jeune homme, dans la fougue de l'âge ce et des plaisirs, suspendra sa joie pour (c s'attendrir sur ton sort : il ira , mélan- « colique et pensif, rêver à toi au milieu « des tombeaux. »

Je ne doute point que cette prophétie de l'auteur ne se soit accomplie jusqu'à un certain point. Plus d'un lecteur aura donné des larmes à Narcisse , à Philandre , à Lucie. Plus d'un homme se sera enfermé avec Young, aura passé des heures délicieuses à rêver avec lui à la mort , à l'immortalité, aux malheurs de la condition humaine, aux étranges phénomènes de cette vie. « Que ne suit-on les lecteurs au ce fond de leur cabinet, dit le comte de ce Bissi ; on verrait que les ouvrages méce lancoliques sont ceux qui plaisent et ce attachent le plus. » Soyez, tant qu'il vous plaira, gai , léger, frivole dans la société : des que vous êtes seul , vous n'aimez plus tant à rire. Un ouvrage perpétuelle-

ment plaisant VOUS fatiguera bientôt, vous ennuiera. Ce n'est pas lui que vous choisirez pour vous consoler , si vous avez quelque sujet particulier de tristesse, ou si vous éprouvez ce sentiment vague et confus qu'on nomme ennui , et dont le vrai remède est placé dans l'attendrissement de l'âme et dans les pleurs de la sensibilité. Dès que l'âme est atteinte de ce malaise , lorsqu'elle éprouve cette espèce de plénitude et de satiété qui lui donne du dégoût pour la vie, rapportez- la dans la solitude : livrez-la quelques heures à ces auteurs mélancoliques qui étaient dans un état analogue au sien , lorsqu'ils ont écrit , et dès qu'ils auront» tiré d'elle quelques larmes, vous ne tarderez pas à la sentir soulagée.

Il me reste à parler des autres ouvrages d'Young, que j'ai ajoutés à ses Nuits.

On peut regarder son poëme sur le Jugement dernier comme un heureux essai de son génie dans le genre oii il devait exceller. Il annonce cette imagination

brillante et féconde dont il a déployé toutes les richesses dans ses Nuits : il décèle son amour pour les sujets lugubres et sombres. Il le donna vers l'année 17^3 , et les Anglais le reçurent avec les plus grands applaudissemens. J'en ai supprimé quelques morceaux qui déparaient l'ouvrage , et faisaient longueur , surtout après la lecture des Nuits.

On sera moins content de sa Paraphrase d'une partie du livre de Job. Cette longue suite d'interrogations sans réponse , et le défaut de variété dans les tours , y jettent une monotonie fatigante , qu'il n'était guère possible de corriger.

Le public ne sera •pas fâché de trouver ensuite l'épître qu'il adressa dans sa vieillesse à Voltaire.

Il reste peu de chose à glaner dans ses autres ouvrages , après ce que j'en ai recueilli sous les titres de Revue de la vie , et de Pensées sur différens sujets.

Il s'est aussi essayé dans le genre lyrique , mais sans succès. Ce poëte si su-

blirne, si original dans ses Nuits, n'est plus dans ses odes quun versificateur froid et vulgaire. Cette imagination si fougueuse, si amoureuse du désordre, s'ëteint dès qu'il touche la lyre.

Le poëme , où il me paraît avoir montre le plus de sagesse et de goût, c'est le Triomphe de la Religion , ou V Amour "vaincu^ q^'il donna peu de temps après son Jugement dernier. Le sujet est des plus propres à intéresser. La malheureuse Jeanne Gray , dont on connaît la fin tragique , en est l'héroïne. Si ma traduction a quelque mérite, et si j'ai rendu mon original, on ne sera point étonné du grand succès qu'il eut en Angleterre. Cet ouvrage attira tous les yeux sur ses talens et établit sa réputation. Beautés d'imagination, de sentiment, de morale, tout est prodigué dans ce récit poétique et touchant. On y trouve les scènes les plus théâtrales et les tableaux les plus pathétiques. Young est sublime dès qu'il peut s'attrister. C'est le peintre du malheur.

LES

NUITS D'YOUNG

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Les misères de l'humanité.

Doux sommeil, toi dont le baume répare la nature épuisée. Hélas ! il m'abandonne. Semblable au monde corrompu , il fuit les malheureux. Exact à se rendre aux lieux où sourit la fortune, il évite d'une aile rapide la demeure où il entend gémir, et va se reposer sur des yeux qui ne sont point trempés de larmes.

Après quelques momens d'un repos agité, et depuis long- temps je n'en connais plus de tranquille, je me réveille.... Heureux ceux qui ne se réveillent plus!... Pourvu toutefois que les songes effrayans n'épouvantent pas les morts dans le fond des tombeaux.

Quels flots tumultueux de rêves insensés

a6 PREMIERE NUIT.

ont battu mes sens pendant le sommeil de ma raison ! Comme j'errais de malheurs en malheurs! J'éprouvais toutes les horreurs du désespoir pour des infortunes imaginaires. Rendu à moi-même et retrouvant ma raison , qu'ai-je gagné à m' éveiller? Hélas! je n'ai fait que changer de maux, et je trouve la vérité plus cruelle encore que le mensonge. Les journées sont trop courtes pour suffire à ma douleur. Et la nuit , oui, la nuit la plus noire, au moment même où elle s'enveloppe des ténèbres les plus profondes , est encore moins triste que ma destinée , moins sombre que mon âme.

Maintenant arrivée au milieu de son cercle , assise au haut des airs sur son trône d'ébène , la nuit, comme un Dieu dans une majesté voilée et sans rayons , étend son sceptre de plomb sur un monde assoupi. Quel silence absolu ! Quelle obscurité profonde ! L'œil ne voit aucun objet : l'oreille n'entend aucun son. Toute la création dort. Tout paraît mort. Il semble que le mouvement qui donne la vie à l'univers se soit arrêté , et que la nature fasse une pause. Repos terrible; image prophétique de la fin du monde !... Qu'elle ne tarde

plus ! Destin , hâte-toi de tirer le rideau : je ne peux plus perdre.

Silence ! obscurité î couple solennel , augustes eiifans de l'antique nuit, vous dont la présence fortifie l'âme, vous qui guidez vers la sagesse les pensées naissantes , vous dont la puissance invisible relève l'homme abattu, et l'affermit sur sa raison , assistez-moi , je vous remercierai dans le tombeau. C'est là votre empire ; c'est là que ce corps fragile dont la poussière vous appartient , doit bientôt en tombant rendre hommage à votre terrible divinité. Mais que fais-je en implorant votre vaine puissance ? Qu'étes-vous devant celui dont la voix, interrompant le silence éternel du chaos, envova les étoiles du matin commencer leur course joyeuse au-dessus du monde naissant, et lui annoncer son créateur? Etre suprême, c'est toi que j'invoque ! Toi, qui du sein du néant fis jaillir le soleil dans l'univers comme une étincelle brillante , frappe mon âme et fais-y luire la sagesse. Voici l'heure où l'avare, au milieu des mortels endormis, veille à côté de son trésor. Tu es le mien ; c'est sur toi que mes yeux sont ouverts ; c'est dans ton sein que je cherche un asile.

a8 PREMIÈRE NUIT.

Mon âme, comme mes sens , est dans les ténèbres. Daigne, à travers cette double nuit qui l'environne , daigne transmettre jusqu'à elle un rayon qui l'éclairé et la console. Je voudrais , faisant trêve à mes chagrins , éloigner ma pensée du spectacle de mes maux , et parcourir utilement les scènes variées de la vie et de la mort. Sois mon guide. Inspire-moi de grandes vérités. Dirige mes actions ainsi que mes chants. Enseigne à ma raison à discerner le bien ; force ma volonté à le vouloir ; enchaîne-moi à la vertu, que je m'acquitte enfin avec elle des longs arrérages que je lui dois.

Une heure sonne... Nous ne comptons les heures qu'après qu'elles sont perdues. C'est donc sagesse à l'homme de donner au temps une voix. I^e son de l'airain frémissant retentit au fond de mon âme. Si j'ai bien entendu, la cloche a sonné la dernière de mes heures. Où sont maintenant celles qui l'ont précédée ? Elles sont avec les années qui ont vu naître le monde. Ce signal m'annonce qu'il faut quitter la vie. O combien il me reste de choses à faire! mes espérances et mes craintes se réveillent dans le trouble. Tout mon être est en alarmes.

PREMTKRE NUIT. ^9

OÙ vais-je?... Du bord étroit de la vie, j'abaisse mes regards tremblans... Dieu ! quel abîme sans fond! épouvantable éterni^té, c'est toi que mon œil rencontre. Je n'en peux douter : tu dois t'attacher à mon être... Et comment l'éternité peut-elle appartenir à un être fragile, à moi , qui n'ai pas une heure en propriété ?

Que l'homme est un être étonnant! après Dieu, c'est le plus inconcevable. Pour avoir une idée juste de lui-même , il faut qu'il la compose de mille idées qui lui paraissent extravagantes. Quel contraste de richesse et de pauvreté , d'abjection et de grandeur ! Que l'homme est vil l Que l'homme est auguste ! Et le Dieu qui a fait cette étrange créature, qu'estil donc ? Assemblage merveilleux de deux natures différentes, l'homme est le centre d'où partent deux infinis opposés : il forme la nuance délicate qui unit les deux extrêmes. Anneau brillant , il occupe le milieu dans la chaîne immense des êtres , qui descend depuis Dieu jusqu'au néant. Rayon éteint de la divinité, esquisse imparfaite, portrait effacé de la grandeur suprême ; le frêle enfant de la poussière et l'héritier de la gloire; un faible immortel ; un insecte infini ; un ver , un Dieu !...

3o PREMIÈRE NUIT.

Épouvanté de moi , je me confonds et me perds <lans mon être. Ma pensée étrangère dans sa propre demeure me parcourt tout entier avec un étonnement mêlé d'effroi. Mon âme se cherche et se replie sur elle-même pour se voir. Interdite et flottante, elle se regarde avidement et frémit en ne pouvant se reconnaître. Quel étrange mystère l'homme est pour lui-même ! Que de majesté il conserve dans cet état de misère où il est abaissé ! Quel air triomphant règne encore dans les traits de cet être souffrant ! Ma raison indécise et muette reste suspendue entre la terreur et la joie, et ne sait que prononcer sur mon être. Tantôt l'admiration me ravit et me fait éprouver ses transports; tantôt la frayeur m'abat, et je suis tremblant devant moi. Hélas ! qui peut conserver ma vie ? mais aussi qui peut détruire mon être? Le bras d'un ange ne saurait me préserver du tombeau : mais des légions d'anges ne peuvent m'y tenir relégué.

Non , l'immortalité de mon âme n'est point ime simple conjecture; tous les objets de la nature m'en répètent la preuve. Le ciel attentif au bonheur de l'homme a disposé partout des lumières qui l'éclairent sur son être.

PREMIÈRE NUIT. 3l

Le sommeil même est chargé de l'instruire. Quand ce Dieu taciturne soumet à sa douce puissance mes membres assoupis, mon âme toujours éveillée poursuit sans le secours des sens son vol infatigable. Tantôt elle foule d'un pied fantastique la verdure et les fleurs. Tantôt enfoncée dans la sombre épaisseur d'une foret solitaire, elle la traverse triste et pensive : elle s'afflige de ne pouvoir découvrir les traces consolantes des pas du voyageur. Quelquefois tombée soudain du sommet d'un rocher, elle se sent avec horreur rouler de précipices en précipices; c'est la surface d'un lac qui l'a reçue dans sa chute; elle nage avec effort au travers de son onde écumante , regagne ses bords escarpés , et gravit péniblement le penchant de la montagne. Combien de fois elle se sent portée sur l'aile des vents, au milieu d'une foule de fantômes bizarrement vêtus , légers enfans de l'imagination ! Mais soit qu'elle jouisse d'un doux mensonge, soit qu'elle souffre de ses chimères, ses erreurs mêmes lui disent qu'elle est d'une nature plus noble que la poussière qui s'élève sous mes pas, que son activité n'a point de bornes , qu'elle aime à prendre l'essor vers les hauteurs , et que

toujours prête à s'enlever vers le lieu de son origine , elle plane librement au-dessus du corps mortel que son poids attache à la terre. Ainsi la nuit dans son silence même me révèle une âme immortelle : la nuit dans son obscurité m'annonce un jour éternel. Le sommeil qui engourdit mes sens instruit ma raison, et les vains songes ne voltigent point en vain autour de moi.

Les songes de la nuit peuvent nous donner des leçons utiles. Ce spnt les rêves que l'homme fait éveillé , qui lui sont funestes. Combien de fois j'ai formé des assemblages d'idées plus extravagans que les tableaux désordonnés du sommeil! Je voulais unir des choses insociables et donner un être à l'impossible. Insensé ! Je me promettais des plaisirs stables sur le théâtre changeant du monde; des jours clairs et sereins au milieu des tourmentes de la vie ; un bonheur calme sur les flots agités ! Quel univers enchanteur habitait ma jeunesse ! De quelles riches couleurs mon imagination me peignait tous les objets ! Ce n'étaient que rians tableaux , que perspectives agréables et variées , que plaisirs sur plaisirs dans un long enchaînement. Dans quels transports je me prome-

PREMIKRE NUIT. 33

nais au milieu de cette draperie magnifique dont j'avais tapissé mon séjour ! Semblable au ver qui file la soie , je me plaisais à m'envelopper de ces voiles tissus par ma folie. 3'épaississais le bandeau qui dérobait à la raison la vue des cieux et de la vérité. Perdant par degrés sa lumière, aveuglé par mes mains, et rampant dans les ténèbres que j'avais formées , je me roulais dans ma chaîne et m'en entourais sans fin. J'idolâtrais mon erreur : le monde et mon cœur étroitement unis , cimentés ensemble, étaient devenus inséparables. Je me repaissais du fol espoir de trouver ici le bonheur, lorsque tout-à-coup je me suis éveillé au bruit perçant de la cloche funèbre qui ne cesse de sonner tout le jour et d'envoyer des milliers d'hommes aux autels de l'insatiable mort. Frappé de terreur à mon réveil , je me suis regardé et j'ai frémi en me voyant moi-même à demi décédé. Douces illusions, richesses imaginaires, qu'ëtes-vous devenues? De cet empire si brillant et si vaste où mon âme faisait la souveraine , que lui reste-il aujourd'hui? Une frêle demeure d'argile qui déjà tombe en ruines de toutes parts. Oui, les fils dont l'industrieuse araignée ourdit sa toile, I. 3

sont des câbles auprès des liens qui attachent l'homme au bonheur et à la vie. Ils se rompent au moindre souffle.

Demeures célestes, où les immortels goûtent des plaisirs qui n'ont point de bornes ni dans leur mesure ni dans leur durée , ce n'est que dans votre sein qu'on peut trouver le bonheur. Dès qu'il peut finir , il cesse d'être. Le bonheur fuirait des cieux , si la crainte de le perdre y pouvait entrer. Mais il est en sûreté dans cet asile , où ne peut monter l'influence de ces sphères qui, roulant sur nos têtes , entraînent les mondes inférieurs dans le tourbillon de leur inconstance et versent sur eux les changemens et le malheur. Ici, c'est le théâtre des tristes vicissitudes. Chaque heure enfante des révolutions sur notre globe infortuné. Qu'il est rare que , dans la variété de ses combinaisons infinies , le sort amène les plus heureuses , et ce sont toujours celles qui passent le plus rapidement! Si le temps est armé d'une faux énorme dont le large tranchant coupe , comme l'herbe des campagnes , les empires dans leur racine , chacune des heures a aussi son glaive en main. Elles vont moissonnant nos plaisirs à

mesure qu'ils naissent, et se font un jeu cruel de détruire autour de nous tous les germes du bonheur. Avec quelle rapidité j'ai vu le mien décroître et s'évanouir ! Le bonheur sur la terre ! Mot d'orgueil ; où est la chose? J'ai cru le saisir et je n'ai embrassé qu'une ombre. On n'en peut trouver ici bas que dans la vertu. Elle se le donne, comme le soleil se donne sa lumière. Elle ne le perd point en perdant des biens périssables. Mais quand on l'emprunte de la fortune ou des hommes, il est inconstant comme elle , il passe comme eux. All! si j'avais bien pesé les objets de mes désirs avant de m'y attacher , que je me serais épargné d'amertume et de regrets!

O mort , souveraine popriétaire de tous les êtres, il t'appartient d'effacer les empires sous tes pas et d'éteindre les astres. Le soleil lui-même, tu ne dois le souffrir qu'un temps dans l'univers. Un jour viendra que ton bras , le détrônant de sa sphère , le précipitera dans la nuit. Eh ! ne peux-tu donc te contenter de ces grandes victimes? Pourquoi ta haine s'attache-t-elleà un atome, et me choisit-elle pour s'épuiser sur moi ? Ne te suffisait-il pas qu'un de tes traits m'eût atteint , sans m'en décocher

trois, coup sur coup? Ils ont déchiré mon cœur de trois mortelles blessures , avant que l'astre de la nuit eût arrondi trois fois son globe mélancolique.

C'est en vain que le temps coule et change mes heures; en vain je change de situation et de lieux. Le plaisir a fait avec moi un divorce éternel. Une vient plus s'unir à mes réflexions. Elles s'aigrissent toutes sur mon cœur et l'abreuvent d'amertume. La pensée, trop active pour mon repos, me tourmente sans relâche. La cruelle, profitant du calme et des ténèbres de la nuit, m'entraîne dans le passé, promettant de m'y consoler. Imprudent, je la suis dans les sombres détours de ces temps qui ne sont plus : mais, comme un assassin perfide, elle me trahit et m'y perce le sein. Elle s'étudie à me chercher partout des chagrins. Elle me ramène aux lieux où furent mes plaisirs : et je ne trouve qu'un désert où leurs fantômes sont restés pour tourmenter ma mémoire. Je déplore les richesses évanouies de mes premières années; je gémis sur les débris épars de mon bonheur : tous les objets qui m'avaient charmé , tous ces biens si chers dont je jouissais avec transport, me font au-

jourd'hui trembler d'effroi; et chacun de mes plaisirs passés enfonce un trait dans mon cœur.

Mais pourquoi me plaindre, ou pourquoi ne plaindre que moi ? Le flambeau de l'univers ne luit-il que pour moi seul? Suis-je le seul infortuné ? Ah ! je déplore une destinée commune à des milliers d'hommes. Sous une forme ou sous une autre , il se fait à tous les mortels une substitution éternelle des douleurs de leur mère : la peine est un héritage que la femme transmet à tous ses enfans avec la vie.

Quelle foule de fléaux divers opprime l'humanité! La guerre, la famine, la peste, les orages, l'incendie, les volcans, les divisions intestines , les tyrans désolent tour-à-tour et ravagent ensemble l'espèce humaine. Ici des hommes dépossédés de la lumière, ensevelis vivans dans la profondeur des mines, oublient qu'il est un soleil : sur les mers , des êtres immortels comme le despote qui les enchaîne à la rame , y vivent attachés ; toujours luttant contre les tempêtes, tant qu'ils respirent, ils sillonnent les flots, et ne recueillent que le désespoir. D'autres, pour des maîtres durs , mutilés dans les combats , vont aujourd'hui, étendant le bras qui leur reste,

mendier un morceau de pain noir le long des royaumes que leur valeur a sauvés. La misère et les maladies incurables dans une ligue cruelle assaillent à la fois une multitude de désespérés , et ne leur laissent d'asile que dans le tombeau. Vois-tu cette foule de morts que les hôpitaux gémissans rejettent de leur sein ? Vois-tu cette autre foule de mourans qui se pressent à leurs portes et sollicitent la place que les morts ont laissée? Combien d'infortunés , nourris autrefois dans le sein des plaisirs , implorent aujourd'hui la main froide et lente de la charité , et l'implorent en vain ! Riches voluptueux , quand le plaisir vous lasse , dans ces momens d'ennui où le monde vous devient insipide , venez respirer dans ces tristes asiles : ouvrez vos mains, donnez et ranimez en vous le sentiment du plaisir en voyant ce que souffrent les malheureux : mais vous êtes sans pudeur, et si vous rougissez encore, c'est de la vertu.

Encore si le malheur ne saisissait que le vice! Mais ni la prudence ni la vertu ne peuvent nous défendre de ses aveugles mains. Les maladies attaquent la sobriété comme l'intempérance; on est puni sans être cou-

pable. Vous fuyez en vain dans le fond des forets : vous n'empêcherez pas les chagrins de. vous y suivre. Souvent nos précautions mêmes nous exposent davantage, et les pas que nous faisons pour éviter la mort , nous la font rencontrer. Le bonheur même ne donne jamais ce qu'en promet le nom : nous nous étonnons tous les jours de trouver tant de différence entre ce bonheur que nous cherchons et l'objet que nous avions confondu avec lui. Nos désirs sont accomplis et nous ne sommes point satisfaits. La vie la plus fortunée a ses peines. Le cours le plus doux de la nature nous fatigue. Nos meilleurs amis nous offensent sans le vouloir : ils sont innocens, et notre repos est cependant troublé. Sans accidens, que de calamités ! Que d'hostilités, sans ennemis! Ah! nos maux sont innombrables, et je n'ai pas assez de soupirs pour en donner un à chaque espèce de misère.

Que la partie de ce globe occupée par l'homme est petite ! Le reste n'est qu'une étendue stérile et désolée; des rochers, des déserts , des mers glacées , ou des sables brûlans , sauvages repaires des monstres , des serpens, des poisons et de la mort. Cet affreux

4o PREMIERE NUIT.

tableau de notre globe est celui de notre vie. Qu^elle est misérable cette royauté dont l'homme est si fier ! Que ses plaisirs sont resserrés! Que ses maux sont vastes! Les noirs chagrins l'assiègent, les douleurs le déchirent, les passions l'agitent et le tourmentent , les fléaux le dévorent , le gouffre de la mort s'ouvre à tout moment sous ses pas et menace de l'engloutir. O lune , notre malheureux globle est encore plus changeant que le tien. Je te vois pâle et triste ; serais-tu un témoin sensible des malheurs de l'espèce humaine? Que faisais-je en ne pleurant que sur moi? Le faible enfant et le maheureux vieillard n'ont d'espoir que dans la pitié d'autrui. La nature a voulu par là nous apprendre à être compatissans. Un cœur qui ne souffre que de ses maux, mérite les peines qu'il endure. Une sensibilité généreuse qui intéresse le genre humain dans ses pleurs, s'ennoblit et se transforme en vertu. En plaignant les autres, nous nous consolons nous-mêmes r en partageant leurs malheurs, nous sentons moins la violence des nôtres. Recevez donc , ô mes semblables , la part que je vous dois dans mes larmes.

Que la félicité humaine est un objet de pitié pour l'homme dont l'œil peut percer dans l'avenir , seulement de l'intervalle d'une heure! La fortune te sourit, Lorenzo, tu te laisses endormir à ses chants flatteurs , tremble en recevant ses dons ; elle vend le bonheur. N'attends pas l'orage pour t'alarmer. Le calme est plus menaçant que la tempête. Les faveurs du ciel sont des épreuves et non des récompenses. Jouis du présent , mais en te défiant de l'avenir.

Ne crois point que je me fasse un plaisir barbare de troubler ta paix : je voudrais l'assurer ; mais ta joie ne m'en impose point. Ton orgueil , je le sais , sollicite de moi l'aveu de ton bonheur. Pardonne à un ami qui ne sait point mentir pour te flatter. Tes plaisirs sont le gage de tes peines. Bercé dans un songe agréable, tu rêves au bonheur sur les bords d'un précipice. Sais- tu que le mortel heureux contracte une dette avec le malheur? L'adversité comme un créancier sévère s'apprête à te demander les intérêts accumulés de ses délais : elle fait de la prospérité passée un fouet déchirant qui rend le sentiment de l'infortune plus poignant et plus cruel. Nos vains

plaisirs , comme de faux amis dont la tendresse s'est changée en haine, se révoltent contre nous; et déchirant le sein qu'ils ont caressé , ils empoisonnent la paix de nos jours. Ne te livre donc point aux excès de la joie. En la modérant, tu la goûteras mieux. Les transports trop vifs étouffent le bonheur dans nos mains, et une jouissance trop exaltée nous laisse plus malheureux que nous ne l'étions par la privation même. Lorenzo , crains ce que les hommes appellent bonheur.

Le mien est mort avec toi , mon cher Philandre. Ton dernier soupir a rompu le charme : la terre désenchantée a perdu son éclat. Où sont ces fantômes brillans , cette riche parure dont l'embellissait ta présence ? Je ne vois plus qu'un désert sombre et nu, une terre dépouillée, inondée de pleurs, où je suis laissé, dans ma vieillesse, abandonné comme un être de rebut. Le grand enchanteur est mort ! et ce pays d'illusion s'est effacé. Quel changement subit ! Que l'univers me paraît différent de ce qu'il était hier ! Cher Philandre ! tu n'es donc plus qu'une cendre inutile et vaine , jetée et perdue dans la nuit du tombeau ! tu touchais à l'objet de tes plus chères espérances. Qu'il

t'avait coûté de travaux et d'efforts! Quelle noble ardeur t'enflammait pour la vertu ! Comme ta jeunesse marchait à grands pas vers elle ! Mais tandis que ta gloire éblouit nos yeux, la mort perfide, cachée dans ton sein et riant de tes projets, travaillait dans l'ombre et minait sourdement ta vie.

La prévoyance de l'homme ne peut jamais passer la conjecture. C'est l'événement qui la nomme sagesse ou folie. Souvent l'idée la plus riante finit par devenir une pensée douloureuse. Que notre vue est faible et bornée ! elle ne peut porter au-delà du moment présent. L'instant qui suit est derrière un nuage épais. Nous voulons le pénétrer, mais en vain. Le temps ne nous est distribué que par parcelles: chaque moment jure au destin de garder sur notre sort un profond silence , jusqu'à ce qu'il vienne se mêler au cours de notre vie. Et tandis que l'avenir se tait sur notre destinée , chaque moment qui passe peut commencer l'éternité.

Par les lois de la nature , tout ce que nous pouvons jamais être , nous pouvons le devenir à l'heure même. Aucune de nos heures n'a de prérogatives sur les autres. Quelle présomption plus téméraire peut donc s'élever dans le cœur

de rhonime , que celle de compter sur le lendemain ? Où est-il , ce lendemain ? Combien d'hommes iront le chercher dans un autre monde! Ici bas, il n'est sûr pour personne: et c'est sur un peut-être, tant décrié par ses mensonges continuels , que nous bâtissons des espérances sans fin , comme sur la base la plus solide î Nous ourdissons des plans éternels , comme si nous tenions le fuseau dans nos mains , et que nous pussions alonger sans cesse le fil de notre vie : tout gros de projets et d'espoir pour le jour qui suit , nous expirons aujourd'hui. Philandre n'était pas dans l'âge de songer à commander son cercueil !

De toutes nos erreurs , la plus étrange est que nous ne croyons jamais avoir vécu , mais toujours être sur le point de vivre. Tous se promettent d'être sages un jour. L'homme actuel applaudit d'avance à l'homme futur, et l'amour-propre conçoit un orgueil prématuré de cette sagesse à venir. Qu'elle sera belle cette vie qu'ils ne vivront jamais! Le temps dont nous pouvons disposer, nous l'abandonnons à la folie : celui qui est encore dans les mains du destin , nous l'assignons à la sagesse. Tant que nous sommes jeunes et pleins de vie , nous

PREMIÈRE NUIT. /jS

nous reposons fièrement sur le présent sans aucune inquiétude de l'avenir, et nous nous croyons plus sages que nos pères. A trente ans l'homme soupçonne qu'il pourrait bien agir en insensé. Il en est convaincu à quarante , et réforme son plan. A cinquante il se reproche ses délais honteux, et son projet d'être sage devient enfin une résolution arrêtée : il la renouvelle encore. C'est demain qu'il l'exécute. Il meurt toujours le même. Ainsi le délai nous vole le temps , année par année , jusqu'à ce qu'elles soient épuisées, et nous ne nous laissons qu'un moment pour les grands intérêts de l'éternité.

Les hommes vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir; à les voir agir, on dirait qu'ils n'en sont pas bien persuadés. Ils s'alarment pourtant, lorsque la mort frappe près d'eux quelque coup inattendu. Les cœurs sont dans l'effroi. Mais quoique nos amis disparaissent, et que nous soyons blessés nous-mêmes du coup qui les tue , la plaie ne tarde pas à se cicatriser. Nous oblions que la foudre est tombée , dès que ses feux sont éteints. La trace du vol de l'oiseau ne s'efface pas plus vite dans les airs , ni le sillon du vaisseau sur les

ondes , que la pensée de la mort dans le cœur de l'homme. Nous l'ensevelissons dans le tombeau même où nous enfermons ceux qui nous étaient chers : elle s'y perd avec les larmes dont nous avons arrosé leurs cendres. Quoi! j'oublierais Philandre ! Non, jamais! Comme mon cœur se gonfle ! qu'il est plein ! Non , quand je laisserais un libre cours à ma douleur , la nuit tout entière , la plus longue nuit ne l'épuiserait pas ; et l'alouette légère viendrait encore troubler de ses chants mes tristes plaintes. Je l'entends déjà ! c'est sa voix perçante qui vient d'éclater dans les airs. Qu'elle est matinale à éveiller l'aurore !

Tendre Philomèle, comme toi, je cherche la nuit. Comme toi , le cœur blessé d'un trait qui le déchire, j'essaie d'assoupir mes douleurs par mes chants mélancoliques : nous envoyons ensemble nos accens vers les cieux. Nous n'avons que les étoiles pour témoins. Elles paraissent s'arrêter pour t'entendre : la nature entière est insensible à ma voix. Mais il fut des chantres sublimes dont la voix plus ravissante que la tienne charme tous les siècles. Dans ces heures de silence, enveloppé du noir manteau de la nuit, je cherche à me remplir de leur

enthousiasme, pour tromper mes maux, et soulever mon âme sous le poids qui l'oppresse. Je me pénètre de leurs transports , mais je ne peux m'élever à leur génie. Divin Homère, sublime Milton , privés tous deux de la lumière , vous chantiez dans des ténèbres involontaires : moi , je m'y enfonce par choix , et je les préfère à la clarté du jour. Oh! que ne suis-je animé des mêmes feux qui vous embrasaient ! Que n'ai -je la voix du chantre de ma patrie qui a fait revivre sous nos yeux le chantre de la Grèce! Pope a chanté l'homme : je chante l'homme immortel. Souvent je m'élance au-delà des barrières de la vie : car qui peut me plaire maintenant que l'immortalité? Je suis malheureux. Ah ! si Pope , au lieu de s'arrêter dans le cercle étroit du temps, avait poursuivi la trace de son vol hardi , elle l'eût conduit aux portes brillantes de l'éternité. C'est lui qui se serait soutenu sur ses ailes de feu dans les hauteurs d'où tombe ma faiblesse. Il eût chanté l'immortalité de l'homme ! Il eût été le consolateur du genre humain et le mien!

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L'amitié.

Je viens d'entendre la voix perçante du coq vigilant : c'est une sentinelle que Dieu a placée près de l'homme pour l'éveiller dans la nuit et rappeler ses pensées vers son auteur. L'œil de l'Eternel est ouvert sur l'univers et sur moi. Hélas , qu'il me voit malheureux ! Mes yeux se chargent de pleurs. Les laisserai -je couler? Où est donc mon courage? Et sans le courage où est l'homme? Ne sais-je pas à quelles conditions l'homme reçoit la vie? En naissant, il s'engage à souffrir. Le moyen de mériter moins ses maux , c'est de les accepter , de les supporter en paix.

Cher Philandre, toi, dont l'âme vertueuse était un trésor de morale, et dont la bouche éloquente était l'organe de la sagesse , avec quel plaisir nous nous entretenions ensemble de sujets sérieux! Nous écartions les pensées vaines et stériles , faites pour ces ouvrages à

DEUXIEME If LIT» 49

la mode, consacrés à la frivolité. Nous les abandonnions sans regret à ces auteurs qui se font une étude de les chercher. Fiers d'allumer des passions viles au feu d'une ima;j,ination impure, et de peupler les temples de C^ there d'hommes dégénérés et corrompus , ils ont trouvé le secret de se passer.de raison. Philandre et moi, nous nous occupions du soin de perfectionner la nôtre, nous nous aimions pour devenir plus vertueux. Que de beaux jours d'été nous avons embeliis, assis ensemble au bord d'un ruisseau, et respiiMnl, avec l'haleine du zéphyr, le doux sentiment d.» l'amitié! Que de jours d hiver nous avons abrégés encore dans la chaleur de nos disputes innocentes 1

Amitié , fruit délicieux , que le ciel a permis à la terre de produire pour faire le charme de la vie, le nectar que l'abeille exprime des fleurs parfumées est moins doux que toi. Quand la félicité daigne descendre sur la terre et visiter les mortels , elle cherche, elle ne t ouve que le sein d'un ami où elle pui s ' se reposer. Elle se plaît avec deux cœurs unis , appuyés l'un sur l'autre, endormis ensemble dans une paix voluptueuse. Le temps ni la mort ne peu- I. ' 4

5o DEUXIÈME NUIT.

vent te flétrir. Tu survis dans mon cœur à mon ami qui n'est plus : la joie que tu fais naître n'est point passagère; elle est éternelle : amitié, je ne me lasse point de te chanter dans mes vers.

Sais-tu, Lorenzo, combien de trésors divers on possède dans un seul ami? L'homme y puise la sagesse et le bonheur, couple uni par la nature, et qu'on ne peut séparer sans les détruire. Si le corps a besoin d'exercice pour mieux goûter le repos, les âmes ont besoin de converser ensemble , pour méditer seules avec fruit. Si vous vous bornez à la méditation, vous resterez dans une indigence superbe. Dans la solitude, la pensée brute et sauvage erre à l'aventure, se fatigue à traverser des espaces imaginaires, et périt au milieu de ces déserts. La conversation donne un frein à sa fougue, la dresse et lui apprend à parcourir le cercle de la raison. Elle donne encore à nos idées plus d'étendue et de chaleur. La piquante émulation vient au secours de l'esprit et prête au langage cette énergie et ces grâces qui méritent l'estime.

Le choc des opinions contraires fait jaillir l'étincelle cachée de la vérité. Elle s'offre plus

DEUXIÈME NUIT. 5l

vite, elle se montre plus brillante à deux amis qui l'implorent ensemble. Si tu n'as point d'ami à qui tu puisses ouvrir ton âme, tes pensées solitaires demeurent informes et avortent dans le germe. C'est en se communiquant qu'elles se fécondent mutuellement et se prêtent le mouvement et la vie. Si le silence les retient captives et muettes, elles périssent bientôt , et l'oubli les efface de l'âme.

Et s'il suffisait dépenser, aurions-nous reçu le don de la parole ? Nos idées s'épurent en passant sur nos lèvres. C'est la parole qui achève et complète les pensées. C'est elle qui les tire de la mine , sépare l'or pur de son alliage , et les façonne soit pour l'ornement, soit pour notre usage. L'expression frappe la pensée d'un coin qui marque sa valeur. Si elle est d'un bon titre, on peut la mettre en réserve.

Il en est des connaissances , comme des bienfaits. Donner, c'est acquérir : en enseignant, nous apprenons. En répandant, en débitant ses productions, l'âme s'en saisit et s'en assure la possession. Combien de vérités restent ensevelies et perdues sous l'amas d'une érudition mal digérée , et qui auraient pu briller d'un éclat utile, si le feu des entretiens

52 DEUXIÈME WUIT.

avait consumé l'enveloppe nuisible qui les couvre? La mer, par les mouvemens opposés de ses flots, les dégage de leur écume, tandis que le lac immobile corrompt ses eaux.

Arrachons-nous donc , de temps en temps , du sein de notre retraite , pour aller nous éclairer de la raison d'un ami. Mais surtout quittons souvent la solitude pour aller dans ses bras goûter le bonheur. Que je plains l'homme triste et mélancolique qui s'obstine à vivre entièrement isolé ! Qu'est-ce en effet que la sagesse , si ce n'est l'art de trouver son bonheur ? Celle qui manque ce but est plus folle que la folie même : elle n'en a ni la gaîté , ni le grelot. Oui , le fou de la raison est plus extravagant que le fou de la nature : il est plus malheureux que lui. Les vrais sages ont des amis.

Jalouse d'entretenir l'amitié parmi les mortels, la nature les force à partager le bonheur, s'ils veulent en jouir. Elle l'étouffé ou l'appauvrit dans les mains de l'ingrat qui veut en pri- , ver son semblable et le retenir pour lui seul. Le bonheur est un commerce , un échange de plaisirs. Jamais homme n'a été seul aussi heureux qu'il pouvait Tétre. Nous avons besoin

d'un ami pour nous plaire , pour nous goûter nous-mêmes. Quand le sentiment du plaisir descendu dans nos cœurs s'y arrête, sans force et sans chaleur, il s'éteint bientôt. Mais s'il en sort pour se répandre et se communiquer , s'il y revient réfléchi du sein d'un ami, ah! c'est alors que nous le sentons brûlant, et qu'il nous embrase. Le bonheur veut deux êtres.

Prends garde de te méprendre : l'amitié vertueuse est la seule véritable. Loin de toi celle que la raison n'a pas fait naître , et jque le vice enfante. Dans le feu d'une passion impure l'âme se fond et s'écoule ; mais cette sensibilité passe bientôt; l'âme se resserre et réprend sa dureté. La vertu seule peut amollir un cœur, et le pénétrer d'une sensibilité qui dure toute la vie. Qu'il est beau de faire ensemble le bien et de courir en s'aimant dans la carrière de la vertu ! Cette noble émulation est le plus précieux don de l'amitié , qui s'accroît elle-même par cette douce rivalité : elle élève deux amis à la perfection la plus sublime : ils entrent de front dans le séjour de l'immortalité , où l'Etre suprême continue de les rendre à jamais heureux ensemble

Mais quel est le mortel à qui l'amitié se

donne ? Pour la trouver chez les autres , il faut la cultiver chez soi. Des préjugés nombreux qui captivent les grands , le plus invincible est l'aveugle persuasion où ils sont , que l'amitié sacrée est une proie facile pour eux, que l'éclat de l'or est un appât où elle se prend , et que dans le sourire d'un duc il est un charme auquel elle ne peut résister. Gomme la coquette , ils tendent leurs pièges pour attraper les cœurs d'autrui , sans jamais donner le leur. Mais qu'ils, apprennent que nous savons retenir le nôtre , tant qu'ils ne lui présentent que cette méprisable amorce. Riches indigens , vous vous trompez dans le calcul de vos biens, si vous y comptez notre attachement pour votre personne. Vous vous flattez d'acheter l'amitié avec de l'or ! espoir impudent ! l'amour seul peut payer l'amour. Réprimez l'orgueil qui vous abuse. Montrez le cœur d'un ami , si vous voulez le trouver dans les autres. Tous marchandent ce trésor : il en est peu qui veuillent l'acheter ce qu'il vaut.

S'il en coûte pour l'acquérir , il en coûte encore pour le conserver ; rien n'est si délicat qUe l'amitié. Sa sensibilité est extrême. Un rien l'affecte. Les plus légères atteintes peuvent lui

devenir mortelles ; la réserve la blesse ; la défiance la tue. Délibère sur tout avec ton ami ; mais auparavant délibère avec toi-même, pour le bien choisir. Tous ceux qui t'en offrent le visage , n'en ont pas le cœur à te donner. Ne te laisse point séduire à l'apparence. Crains les principes cachés d'une corruption intérieure. Pèse , examine long-temps : fais ton choix avec lenteur ; est -il fait ? bannis tout soupçon. C'est folie de donner son cœur et de ' le reprendre : de se fixer pour retomber encore dans l'irrésolution. Prononce sur ton ami pour la vie : dès que tu l'as nommé , abandonne-toi à lui jusqu'à la mort. Cette confiance sans réserve t'honore encore plus que lui. Si tu cours quelque risque , songe que c'est pour le plus grand des biens ; tu ne peux jamais l'acheter trop cher.

Un tendre ami vaut mieux qu'une couronne ; Un monarque n'a rien , s'il ne possède un cœur ; Un monde entier ne vaut pas le bonheur :

C'est l'amitié qui nous le donne.

Pour gagner un ami je céderais un trône.

Ainsi chantait Philandre , quand l'amitié nous réunissait. Ma présence inspirait sa muse, échauffait son cœur. Bacchus , ce Dieu char-

mant , père des saillies et de la gaîté , nous versait en riant le vin et la joie. La coupe en main , je buvais à Philandre longue santé et vertu. Ah ! l'amitié est le nectar de la vie ! mais pour être parfait il faut aussi que les années ajoutent à sa qualité : l'amitié nouvelle n'a ni force ni douceur. Yingt années avaient épuré et mûri la nôtre. Pendant vingt ans j'en ai goûté la douce ivresse avec Philandre. Ah! où retrouver son beau naturel, son âme sensible et ses nobles sen tim ens? Son cœur vrai ne connut jamais l'imposture. Le sourire de la bienfaisance était sur ses lèvres. Son âme était un trésor inépuisable de vertus. De quels plaisirs elle enivrait la mienne dans les doux épanchemens de la confiance! Félicité céleste, félicité si rare sur la terre, je t'ai goûtée... Je t'ai perdue! Il n'est plus pour moi de Philandre!

Cher Philandre, puis-je trop pleurer ta perte? Dois-je craindre d'être trop sensible et de me livrer à tout le désordre de ma douleur?... Je l'ai beaucoup aimé, je l'aime plus encore depuis que je l'ai perdu. Je n'ai connu ce que je perdais qu'en le voyant mourir. C'est en s'éloignant de mes yeux, c'est en prenant

son vol vers l'immortalité , que son âme a déployé toute sa richesse et tout l'éclat de ses vertus. Que ne m'a-t-il laissé son génie pour le peindre tel que je l'ai vu dans son lit de mort, pour retracer sa sublime grandeur dans cette chute si profonde de l'humanité!

Le tibleau touchant de l'homme vertueux dans les bras de la mort, n'a jamais encore été tenté par aucun mortel. Il mériterait une main divine , et ce serait aux anges à prendre les crayons. Les anges l'ont vu : ils viennent triomphans et joyeux entourer l'homme de bien mourant; ils se rangent avec respect autour de son lit , comme dans un poste d'honneur. Mais moi, qui n'ai que ma tendresse pour m'inspirer, aurai-je la témérité de l'entreprendre? Non, je ne laisserai point périr dans un oubli injurieux la gloire de mon ami. J'entends sa voix au fond de mon cœur. 11 m'ordonne de saisir les pinceaux : l'amitié les

conduira. Essayons Dieu! Quelle secrète

horreur s'empare de mes sens! je crois passer de l'éclat du jour dans la sombre épaisseur d'une foret, ou m'enfoncer sous les ruines souterraines d'un édifice antique et immense; ou , descendu sous les voûtes des morts , dé-

couvrir , à la pâle lueur des lampes sépulcrales, les tombeaux abandonnés et silencieux où les rois ne sont plus flattés. Arrêtons -nous un moment, pour recueillir mon âme... J'entre enfin avec respect dans le sanctuaire où Philandre repose. Que vois-je? un lit de mort? Non, c'est un lit de triomphe. Voyez sa gloire; voyez l'homme s'immortaliser.

Fuyez, profanes, ou n'approchez qu'avec respect. Le réduit où l'homme de bien se retire pour consommer sa vie et ses destins , est un sanctuaire dont les portes ouvrent sur les cieux. C'est ici que le flambeau de la vérité luit dans tout son éclat. Ici tombe le masque de l'hypocrite , ici le cœur se découvre et paraît nu. Ce qu'on voit est ce qui est. C'est au bord du tombeau que la vertu se déclare. Dieu déchire le voile et montre ses amis. Quelque masque imposant que l'orgueil prête aux héros de la gloire et de la vanité , leur grandeur empruntée se dément : la vertu seule a de la majesté dans les bras de la mort. Sous la main cruelle de ce tyran son héros s'agrandit. Cher Philandre , avec quelle rigueur il t'a traité !

Frappé soudain , sans avoir été menacé : au

DEUXIÈME NUIT. Sg

midi de tes jours , dans le sein du bonheur î arraché à tout ce que tu aimais , souffrant dans tout ton être , étendu sur un Ut de feu où la douleur dévorante consume tous les liens de ta vie! nul relâche! L'épuisement et les terreurs de la faible nature ! l'effroi de l'âme au bord d'un abîme inconnu ! un soleil qui s'efface ! un tombeau qui s'ouvre ! une voix qui s'éteint, et le dernier... comment l'exprimer? Comment le concevoir? Le dernier... Le silence éternel d'un ami! Mais que dis-je? Où sont donc ces terreurs , où sont ces maux horribles, où est cette consternation du mourant? Je croyais parler d'un mortel. Philandre ne l'était déjà plus.

Au milieu des transes de la mort, des vains combats de la nature expirante, quels rayons de joie se mêlaient sur^son visage aux ombres du trépas! quel calme! quelle paix! est-ce là l'homme, cet être faible et mortel? Non. Philandre avait déjà franchi les bornes de l'humanité. L'Éternel le soutenait mourant et lui communiquait sa gloire. C'était Philandre expirant qui exhortait ses amis à la vertu : c'était lui qui nous consolait et nous léguait son exemple! Oh! comme nos cœurs étaient brù-

6o DEUXIÈME NUIT.

lans ! Autour de son lit, rangés en silence, immobiles d'étonnement, les yeux collés sur lui , nous admirions , nous pleurions : la douleur et la joie se mêlaient dans nos larmes. L'instant fatal arrive. Grand dans sa ruine, d'une grandeur sans effort , il ne cède pas , il donne son âme sublime, et termine paisiblement avec la destinée. Mortels, croyez à la vertu : croyez qu'il est un Dieu qu'elle honore , et qui la récompense.

A l'heure où le soleil s'abaisse sous l'horizon , tandis que les vapeurs qui montent et les ombres qui descendent, couvrent déjà de ténèbres et de rosée les vallons spacieux , on voit le haut d'une tour , ou le sommet élevé d'une montagne, retenir encore les derniers rayons de l'astre disparu. Ainsi dans ces instans funèbres qui répandent l'horreur et la nuit sur la foule rampante des âmes vulgaires, Philandre toujours calme et serein , dans une majesté tranquille , levait au-dessus des ombres de la mort sa tête éclatante. La paix de son âme se peint dans tous ses traits , l'espérance étincelle sur son front auguste. La destruction le pare, le couronne de lumière , et le présente immortel à l'Être suprême.

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Le temps.

Lorenzo, c'est du temps et de son usage que ma muse se propose de t'entretenir. Puisséje être assez heureux pour captiver ton oreille! Puissent mes chants aller jusqu'à ton cœur, et porter dans ton âme émue un trouble salutaire! Je me consolerais par le plaisir de t'étre utile : je verrais quelques rayons entr'ouvrir, éclaircir le nuage épais et triste dont je suis investi , et ce serait du sein de ma douleur que j'aurais fait sortir ma gloire. Je vais offrir à tes réflexions d'importantes vérités : je les prends sur la tombe de mon cher Philandre. La tombe d'un ami est la plus éloquente! sachons converser avec elle; toute muette qu'est cette cendre , son silence nous instruit et nous fait de terribles leçons.

Tu te vantes de regretter Philandre? Mais ta vie d'accord avec tes larmes rend -elle le même témoignage? Regretter sincèrement les

morts 5 c'est entreprendre une vie conforme à la dernière volonté des mourans. Que la renommée répande le bruit de plusieurs vols récens , l'avare frissonne à ces récits, il tremble pour son trésor ; son trésor lui devient plus cher , et repoussant le sommeil , il fait une garde plus sévère et plus longue. Toi, quavertit le malheur de tant de mortels périssant autour de toi , deviens-tu plus économe de ces jours dont la mort les a dépossédés , et qui te sont encore laissés?

Le temps, ce bien plus sacré, plus précieux que l'or, est pour l'homme un fardeau plus pesant et plus vil que le plomb. Nous recevons avec indifférence et sans en tenir compte les jours qui nous sont distribués : nous dissipons les années l'une après l'autre , sans acquitter la dette de la vertu. Mortel , tu ne sais pas ce que vaut un instant ! cours le demander à l'homme étendu sur son lit de mort... La jeunesse n'est pas aussi riche en jours qu'elle le pense follement. La mort , l'insidieuse mort est à ta porte; elle épie dans l'ombre l'instant de te surprendre; dès qu'une fois son bras invincible t'aura saisi, il n'est plus de liberté, il n'est plus d'espoir pour son captif; il faudra

payer la dette que tu as contractée en naissant, avec la somme des intérêts que ta vie stérile a entassés. Prodiguons tout le reste ; mais soyons avares du temps. Ne donnons aucun de nos momens sans en recevoir la valeur. Ne laissons les heures sortir de nos mains qu'avec épargne , qu'avec fruit, qu'avec regret, comme nous cédons notre or ou une portion de notre sang, et ne souffrons pas qu'aucun de nos jours s'écoule sans avoir grossi le trésor de nos vertus. Il y a si peu de temps que je me voyais chancelant sur le bord de ma tombe, et qu'il ne me restait plus d'autre sentiment de la vie, que l'horreur de la perdre ! Savant Mead , grâces à tes soins généreux, le temps est encore mon bien. Pour ces jours que tu m'as rendus , que ne puis-je te donner en retour l'immortalité de la gloire ! mais mon génie se refuse à mon désir. Ma muse est languissante et mortelle , et ton art n'a point de remèdes pour rajeunir la pensée. Accepte mon vœu. Ma reconnaissance ne s'affaiblit point avec mes forces : je la sens toujours vivre et brûler dans mon cœur, tandis que mon imagination est prête à s'éteindre sous les mains glacées de la vieillesse.

La nature tient sous nos yeux une école où elle instruit le genre humain : l'emploi du temps est la leçon qu'elle lui répète. Nous mourons tous les soirs : nous renaissons tous les matins; chaque jour est une vie complète et différente. Cette différence nous échappe, et nous confondons le jour qui nous luit avec celui qui Ta précédé. Cependant , comme on ne se baigne jamais deux fois dans les mêmes eaux d'un fleuve , on ne se réveille point deux fois dans la même vie. Le fleuve et la vie s'écoulent et changent sans cesse, sans paraître changer. Nous ne remarquons pas ce volume immense et des ondes et des jours qui est allé s'abîmer pour jamais dans l'océan des mers et dans celui des temps. Occupés d'amusemens frivoles , nous suivons gaîment les flots qui nous entraînent : nous descendons , doucement et les yeux fermés, la pente rapide qui nous mène à la mort. Soudain l'écueil caché sort de l'onde, et se découvre au milieu des vagues blanchissantes. Nous frémissons : l'effroi précipite autour de nous nos regards éperdus : notre âme s'éveille et frissonne tlans tous nos sens... ô désespoir! la frêle barque touche, éclate, se brise, et disparaît.

Les siècles ont vu naître assez de philosophes qui ont raisonné sur le prix du temps, et recommandé son usage. Mais que le sage qui sait apprécier une heure et lui faire rapporter toute sa valeur, est un être rare! Il fut pourtant un prince qui s'écria sur le trône : (f J'ai perdu un jour! » Oui, cet empereur vertueux eût encore été le premier des mortels , quand il n'eût pas porté de couronne : il méritait de régner sur l'univers.

Il a parlé comme le représentant de l'espèce humaine; comme la raison parle à tous les hommes : elle leur crie , que ce temps qui fuit vaut une éternité, puisqu'il peut la donner; qu'il est dans nos mains un instrument fécond en merveilles , et l'agent tout-puissant du bien ou du mal. De tous les biens périssables c'est le seul qui nous appartienne : le reste est soumis au pouvoir du hasard. Mais l'âme , esclave des sens , juge du temps comme eux : c'est un néant pour elle, comme pour les yeux qui ne peuvent le voir , et pour les mains qui ne sauraient le toucher.

Loin de racheter le temps qui est perdu, nous achetons à grands frais les moyens d'en perdre le reste. Nous l'aliénons sans remords I. 5

pour de vaines bagatelles. Nous laissons des vides stériles et nombreux dans l'espace de notre vie. Ce n'est pas là l'exemple que nous donne la nature. Elle emploie tous les instans. Actif et laborieux comme elle, l'homme de bien féconde tous les momens de sa durée. Le temps ne le surprend jamais sans trouver la vertu dans ses actions ou dans ses projets. Elle remplit, elle immortalise tous les instans de son existence fugitive. Aucun ne passe sans l'enrichir. Roi de ses heures , il lève sur elles un tribut , et chacune lui paie en fuyant un revenu immense. Pour faire tout le bien qu'il souhaite, il peut manquer de pouvoir : n'importe , puisqu'il le veut , il l'a fait : la volonté vaut l'action même, et l'homme ne répond point de son impuissance. Pour n'avoir rien donné , il n'est pas moins généreux. Les actes que la vertu produit seront toujours bornés, malgré elle. Mais elle ne reçoit point de bornes dans la volonté de l'homme : là son empire est indépendant et vaste comme l'âme. Nul être ne peut resserrer ni gêner la pensée. Mortel , sois vertueux dans tes pensées ; elles sont entendues de l'Etre suprême !

Où le trouverai -je ce Dieu bienfaisant ?

Anges, dites-moi où il réside? Vous le savez ; vous êtes près de son trône : vous l'environnez avec respect de vos brillantes ailes. Ah! verrai-je l'éclat qui sort de sa face majestueuse? Reconnaîtrai-je la trace de ses pas immortels à la foule de fleurs qu'ils font éclore ? Montrez-moi ce monarque indépendant du lendemain, qui sourit au passé d'un air triomphant, et dont les heures ne peuvent dans leur fuite entamer la durée éternelle.

L'homme , cet être passager dont elles ravagent en si peu de temps l'existence , l'homme dissipe le trésor de ses jours avec ingratitude. Le loisir , l'heureux loisir est maudit de nous comme une peine insupportable. Il semble qu'alors le char du temps reste immobile , et nous laisse traîner seuls le fardeau pesant de la vie. Nous gémissons accablés du poids d'une heure. L'imagination se tourmente sans relâche pour inventer des moyens de précipiter ces momens trop lents , et de nous délivrer rapidement de nous-mêmes : nous épuisons notre fortune pour dépenser nos jours dans de vains amusemens. On nous voit errans sur la terre pour nous sauver delà pensée, comme d'un tyran. Dans notre démence, nous éle-

68^ TKOiSlÈME NUIT.

Yons nos clameurs insensées contre la nature : nous l'accusons de nous mesurer la vie d'une main avare, et nous accusons la vie d'être trop longue. Que la mort tant de fois appelée par nos vœux, vienne s'offrir et nous tendre une main secourable , nous la repoussons , nous la nommons cruelle. Alors les années et les siècles se pressent et se confondent en un point: tout le passé ne paraît qu'un instant. Quand le temps vient à nous , nous le voyons sous la forme d'un vieillard décrépit , accablé d'années , se traînant à peine. Ses ailes repliées derrière lui ne sont point aperçues de nos yeux. Voyez -le, dès qu'il nous atteint : déployées soudain , comme il fuit , les ailes étendues et plus rapidement que les vents ! Qu'il est déjà loin de nous! L'homme interdit, éperdu, le poursuit de ses cris et maudit sa vitesse.

Par quelle fatalité arrive-t-il que le présent et le passé nous tourmentent également, et que ni la vie ni la mort ne peuvent nous plaire ? Pourquoi ces jours stériles sont-ils insipides tant qu'ils durent, et reviennent-ils, dès qu'ils ne sont plus, importuner notre mémoire de leurs fantômes? Pourquoi l'horreur des cachots nous paraît-elle moins affreuse que

l'ennui ? Pourquoi le Cciptif est-il moins chargé du poids de ses fers , que ne l'est du poids du temps l'homme frivole qui vit sans penser? N'accusons que nous-mêmes de ces contradictions étranges , et rendons justice à la nature. Ce n'est pas elle qui est avare de jours , c'est l'homme qui en est prodigue. Il en est puni : c'est une loi de l'Éternel, que l'homme qui abuse du temps, et qui consume sa vie dans la frivolité, sera tourmenté de sa propre existence.

Dieu attacha le plaisir à l'emploi du temps , la peine à sa perte. Si l'ennui nous gagne , courons au travail : le remède est infaillible. Ne prenons jamais l'inaction pour le repos. Les soins de la vie en font la consolation et l'agrément. Celui qui n'en a point est obligé de s'en créer , de s'en imposer de volontaires , sous peine de rester malheureux. L'âme jouit, quand elle est occupée. Oisive , elle éprouve des tourmens insupportables. La joie est un fruit qui ne peut croître que dans le champ du travail; et quand ce n'est pas un plaisir, c'est un supplice d'exister.

A l'heure mémorable , dont une éternité prépara l'étonnante merveille, lorsque Dieu

voulant produire féconda le néant, conçut dans son sein la nature , enfanta l'univers , et fit couler unç émanation de son être dans des milliers de mondes , lorsqu'il entreprit l'horloge merveilleuse des sphères , pour mesurer par leurs révolutions la durée des êtres ; alors le temps naquit. Lancé du sein de l'immobile éternité dans l'espace où se mouvait l'univers, il commença de fuir pour ne plus s'arrêter, entraînant avec lui les heures et les jours , les années et les siècles. Infatigable , il tend avec la vitesse de l'éclair vers l'éternité, et court sans relâche pour l'atteindre. Il ne doit arriver à ce terme de son repos qu'au moment où tous ces mondes ébranlés, renversés de leurs bases à la voix du Créateur , retomberont ensemble dans la nuit du chaos d'où cette voix les appela. Jusqu'à ce que cette heure fatale arrive, Dieu lui ordonna de poursuivre toujours son vol , et de se hâter avec les tempêtes, les flots et les astres, sans jamais attendre l'homme. C'est à l'homme de se hâter avec lui. Veut-il ralentir la course fougueuse du temps impitoyable qui l'entraîne à la mort? veut-il jouir des heures quand elles passent, et n'être pas sujet à les regretter quand elles

sont écoulées? qu'il les consacre à la vertu. Leur fuite est insensible pour Thomme de bien. Il ne se plaint ni du temps , ni de la vie , ni de la mort : il marche en paix et d'un pas égal avec la nature.

Mais l'insensé qui perd ses jours , lutte contre elle et s'oppose à Dieu. En voulant résister au Créateur , il fait violence à son être , et souffre de ses téméraires efforts. Une guerre intérieure s'élève dans son sein. Ijes désirs combattent les désirs. Le cœur est déchiré entre mille passions contraires. Prodigues des ans , et toujours amoureux de la vie , nous repoussons le temps loin de nous , nous le pressons de s'éloigner, et bientôt nous voulons le rappeler. Nous cherchons et nous fuyons la mort. Semblables à deux époux mal assortis et toujours mécontens l'un de l'autre , l'âme et le corps se querellent tant qu'ils sont unis. Faut-il se séparer ? ils se désespèrent.

Tel est le sort réservé à l'homme frivole. Il fuit l'ennui : l'ennui s'attache à ses pas et le poursuit toute sa vie. Voyez ces élégans petitsmaîtres, ces Sybarites efféminés, êtres délicats et charmans à la vue, toujours parés de fleurs, toujours vêtus des couleurs les plus

riantes. La moindre fatigue les accablerait : leur main serait blessée du poids d'un fuseau : leur existence même leur est à charge. Sans les amusemens variés qui soutiennent et re* nouvellent leur être, ils succomberaient. Tant que le jour dure, on les voit, comme ces insectes légers et brillans , folâtrer et s'ébattre aux rayons printaniers du soleil. C'est pour eux qu'il verse l'or de sa lumière dans les beaux jours d'été : pour eux l'hiver est forcé de produire des roses. Que le zéphir, s'il ne veut être grondé, ait soin d'entretenir toujours dans les airs une haleine douce et caressante. Les deux mondes leur doivent des parfums , des sucs exquis , des chants agréables , des robes tissues par des mains étrangères. Il leur faut des folies changeantes , des idées toutes neuves, des plaisirs tout frais, pour leur aider à traîner sans murmure le poids de leur existence pendant l'inépuisable longueur d'une rapide journée. Hommes toujours en enfance , et que les erreurs bercent en riant , songez-vous que vous abusez d'une âme immo»rtelle, et que vous prenez des hochets dans un jour de combat ? Pour vous , s'amuser , c'est vivre. Répondez. Est-ce aussi s'amuser

que de mourir ? Comment passerez-vous le temps dans votre lit de mort , quand la maladie sera déclarée incurable, quand vos esprits glacés suspendront leur cours, quand vous sortirez de l'enchantement de la vie , et que tous ces objets fuiront de vos yeux, aussi rapidement que s'éloignent les rivages, les cités, et leurs tours brillantes devant le vaisseau arraché de ses ancres et du port , entraîné par la tempête au milieu des flots qui vont l'engloutir? Où seront alors vos jeux frivoles et vos vaines grandeurs? Où serez-vous vousmêmes? Je me trompe... Vous serez encore au milieu d'un convoi pompeux, couverts d'un drap funéraire élégant et riche , enfermés sous un tombeau de marbre que soutiendront de superbes colonnes. Ah ! si les mortels font encore les vains dans le cercueil , faut-il s'étonner des vanités et des prestiges de la vie ?

Crois-tu , Lorenzo , que la mort soit loin de toi? Ne l'as- tu pas déjà vue voler sur ta tête, et te menacer de frapper bientôt le coup fatal? Où sont ces heures dont le sourire gai te promettait le plaisir? Elles ont couru se perdre dans ce gouffre profond qui ne rejette jamais

74 TROISIÈME IVUIT.

ce qu'il engloutit. Que te sert-il qu'elles t'aient légué , en s' évanouissant , une ombre de renommée qui va s'évanouir comme elles? Il ne te reste d'elles que leurs images informes sans traits et sans couleurs , errantes devant ta mémoire pour affliger tes pensées : et les heures que le destin te laisse encore sont déjà montées sur le char du temps : comme elles vont fuir avec lui ! Vois son char voler , son essieu qui s'embrase dans la rapidité de son mouvement : encore un moment... Le soleil s'éteint devant toi , et l'univers est effacé.

Eh! pour nous donner l'alarme, est-il donc besoin que le tonnerre de la mort éclate à nos pieds , qu'un cœur soit sous nos yeux arraché d'un cœur, et qu'un ami soit vu pleurant sur la tombe de son ami ? Chaque cadran qui s'offre à nos regards nous montre notre destinée tracée sur nos murs. Il nous dit dans son langage muet : « O homme, ta royauté va finir, « et tant qu'elle dure, elle est plus vaine que « l'ombre. » Troublés et pâles d'effroi , comme l'Assyrien superbe , nous écrierons-nous avec lui : « Comment et par qui périrai -je? » Ne portons-nous pas dans notre sein des semences de mort? Ne nourrissons-nous pas le serpent

caché qui nous tue? Il vit de notre substance; il n'attend que le moment d'être assez fort pour nous dévorer.

Cette ombre solaire est à la fois la mesure et l'image de la vie : toutes deux , en apparence immobiles, courent sans s'arrêter d'un point du temps à l'autre. L'œil des sens ne saisit point leur fuite imperceptible : mais l'œil de la raison découvre dans ce repos apparent un mouvement continuel , et voit l'ombre cheminer avec rapidité : l'heure de notre vie est bientôt parcourue , et nous avons passé avec elle.

Mais l'erreur nous maîtrise avec tant d'empire , nous nous laissons si aisément aveugler par les passions qui nous flattent , que la fuite du temps n'est pas mieux sentie de l'âme que des sens. Le temps court d'un pied léger sur la tête des mortels sans les éveiller de leurs rêves. N'estimant le nombre de nos années écoulées qu'à l'aide du calcul, et non par sentiment, nous avons peine à croire qu'elles nous aient vieillis. Pour peu que l'hiver laisse briller quelques jours sereins , nous nous croyons encore au printemps. Nous semons gaîment les espérances du jeune âge dans les rides de

la vieillesse. Il n'est point d'homme qui ne se trompe d'un jour sur sa durée : le sage même est toujours en retard avec ses heures. L'espoir de vivre renaît avec chaque aurore. Cette erreur est celle qui nous abandonne la dernière et qui met le comble à toutes les erreurs de la vie.

Le vrai sage s'entretient avec ses heures passées : il leur demande quel compte elles ont rendu de lui à l'Etre suprême. La suite de leurs réponses forme ce que nous appelons l'expérience. Vieillard, elle te crie qu'ici bas tout est néant; que plus on goûte la joie, plus on en découvre la vanité , et que les transports du plaisir même nous détrompent de la chimère du bonheur. Instruit par ses leçons , averti par ces cheveux dont ta tête est blanchie , détache tes pensées de ce monde , donne-leur un mouvement vers l'éternité, et découvre au fond de l'avenir un séjour plus fortuné.

Ce monde, où nous vivons enivrés d'une folle joie, qu' est-il en effet? Un vaste séjour de deuil , chargé de tombeaux , tapissé d'emblèmes funèbres que la mort suspend sans cesse autour de nous. Le nuage qui porte le

trépas fond sur nos têtes en plein midi, et nous ensevelit nous et nos projets dans la nuit du cercueil. Du fragile théâtre de la vie, où nous folâtrons, du milieu de nos festins et de nos danses tout à coup interrompus, nous tombons dans l'abîme où s'engloutit l'espèce humaine. Soulevés par un souffle du sein de la terre, agités un moment dans l'atmosphère qui nous anime , nous rentrons aussitôt dans la poussière de nos ancêtres que nous foulions sous nos pas, pour être foulés nousmêmes sous les pas de nos enfans , et dormir sous la terre, jusqu'à ce que le pied du Tout- Puissant, renversant ce frêle univers, éparpille la poussière de notre glghe , et que nous fuyions éperdus des ruines de nos tombeaux à la clarté d'un jour éternel. I/homme naît ; étonné de vivre, il jette un regard autour de lui : partout ses yeux rencontrent les épitaphes pressées des mortels qui l'ont précédé : il pousse en les lisant un profond soupir , et s'abîme. Il a bientôt subi le sort qu'il déplorait. Pleurer un instant les autres, être pleures nous-mêmes l'instant qui suit; voilà notre partage.

Que l'homme est insensible ! Le temps fuit

la mort accourt , la cloche funèbre retentit dans Fair , l'éternité menace ; tout est en mouvement , tout est en alarme , tout fait effort : tous les êtres se hâtent , avancent vers leur terme : tous avertissent , pressent l'homme d'avancer vers le sien : et l'homme seul , lui dont l'alternative est extrême, dont la destinée sera irrévocable , lui qui , suspendu par un fil sur l'abîme , se balance un moment au-dessus , et tombe; l'homme tranquille s'assoupit et sommeille en paix au bruit de cette tempête universelle des êtres ! Eveille-toi, malheureux. Jette les sceptres et les couronnes ; mais retiens tes années , et sois-en économe. . Saisis l'instant qui fuit; l'éternité repose sur l'aile d'une heure : force le temps d'arrêter son char , de te remettre le trésor de ta destinée qu'il emporte. Implore-le , conjure-le de te rendre encore les jours qu'il t'a prêtés. Ce prodige est possible à la vertu. Elle peut faire revivre dans le jour présent ceux que l'homme a laissé périr : elle peut entasser dans l'espace étroit d'un moment la valeur d'une vie entière.

Mortels , rappelez la vertu pour reconquérir toutes les heures usurpées par la frivolité : rendez l'existence à cet amas de momens

TROISIÈME PfUIT. ^g

que le vice a anéantis. Songez que perdre le temps, c'est perdre plus que du sang. C'est mutiler son être : c'est commettre un vrai suicide.

8o (il ATRlfeME IVLIT.

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Narcisse. Ignoscenda quidem , scirent si ignoscere mânes !

ViRGIL.

Sortant des rêves bizarres où le sommeil égarait ma pensée, je m'éveille encore une fois ! la nuit tient l'univers enveloppé de ses ombres. Le seid flambeau de la raison luit devant mon âme. Hélas ! c'est pour verser des larmes que mes yeux s'ouvrent dans les ténèbres ! L'amant plein d'espoir et d'impatience court aux lieux fortunés où l'attend son amante. Aussi exact que lui , je me trouve ponctuellement au rendez-vous où m'attend la douleur. Voici l'heure que je lui ai jurée ; voici l'heure où nous veillons seuls toutes les nuits, où nous nous entretenons ensemble , mes maux et moi !

Divinité des âmes sensibles, ô lune, ô toi qui dans ces heures de silence règnes en paix

QUATRIÈME NUIT. 8l

et seule sur la foule des astres, descends de ton trône d'argent, quitte les airs, et viens m'inspirer des chants dignes des cieux. Aimable sœur du soleil , tu conduis en son absence la marche nocturne et solennelle des sphères : tu entends l'harmonie de leurs mouvemens. Elle ne parvient jamais à l'oreille des mortels éloignés. Daigne, dans un songe favorable, répéter à mon âme leurs célestes accords , et que leur douce mélodie passe dans les accens plaintifs de ma muse.

Ah ! je sens déjà ta mélancolique influence ; elle pénètre mon âme attendrie. Mon sujet te plaît et t'intéresse. Je pleure la perte d'une beauté modeste et touchante comme la tienne. O ma chère Narcisse, je crois te voir pâle et triste; je crois t'en tendre dire à mon âme : « Il est nuit pour moi, ma jeunesse et mes « plus chères espérances sont ensevelies dans « une nuit éternelle ! » Non , jamais la nuit qui s'éleva du tombeau de Philandre ne fut si noire et ne m'enveloppa de vapeurs aussi mortelles! O chaîne de malheurs! Ils viennent rarement seuls. Ils aiment à se suivre par troupes, à se presser en foule sur les pas d'un malheureux ! La tombe où Philandre est des- I. 6

cendu n'était pas encore fermée, que Narcisse l'a suivi. Occupé à gémir sur la cendre de mon ami , il me faut aussi pleurer ma fille. Elle vient usurper les tristes droits de Philandre , et me demander pour elle les larmes que je versais pour lui.

En frappant coup sur coup, la mort confond mes soupirs, et jette le trouble et la division entre mes maux. Ma douleur incertaine ne sait où s'arrêter , ni lequel des deux pleurer le premier. O mon ami , ô ma fille ! mon cœur se déchire entre vous.' Cher Philandre, c'était donc ta destinée de m'offrir dans ta perte le présage funeste d'une seconde perte ! Le coup qui t'a frappé me menaçait d'un autre! Comme cet oiseau sinistre que je vois voler sur ma tête et menacer ma paix, la mort, en te dévorant sous mes yeux, m'annonçait qu'une seconde victime allait encore devenir sa proie. La cruelle a plongé Narcisse dans le tombeau, au printemps de ses jours, lorsque sa jeune âme ne faisait que de s'ouvrir à la vie et au bonheur. Le bonheur! hélas! en est-il ici bas? C'est un fruit interdit à la bouche affamée des mortels !

Qu'elle était belle ! Qu'elle avait de dou-

ceur ! Combien son innocence ajoutait de charmes aux charmes de sa jeunesse! Que d'enjouement et de gaîté ! Rien ne manquait à son bonheur. La fortune et la vertu lui prodiguaient tous leuris dons d'une main hbérale. Pour en jouir, il ne lui fallait que des jours. Hélas! tant d'éclat n'a servi qu'à la faire remarquer plus tôt de la mort. Comme elle a été tout à coup précipitée du faîte du bonheur! Ainsi tombe, atteint d'un plomb meurtrier, le chantre mélodieux des forets , au moment même où il charmait les airs par son brillant ramage. Il expire au milieu de sa douce chanson interrompue. Il n'est plus de voix dans le bocage que ses concerts animaient, et Ton y sent rentrer la sombre horreur d'un vaste et triste silence. O ma fdle , dans quelle solitude profonde tu as laissé ton père ! Je ne l'entendrai donc plus, cette voix touchante qui allait à mon cœur! Mon oreille est encore remplie du doux murmure de ses derniers sons. Le frémissement délicieux qu'elle excitait au fond de mon âme émue y dure encore, et la pénètre d'une tristesse mêlée de volupté ; mais la tristesse est la plus forte. O ma fille, ma fille; je voudrais foublier!

Beauté, jeunesse, voix séduisante, gaîté,

vertu , cœur fait pour aimer : qu'a de plus le

f ciel à donner" aux mortels ? Le ciel avait fait

j tous ces dons à ma fille ; ma fille était mon

^ trésor; et moi j'étais Ah! j'étais le père le

plus heureux. Titre brillant et vain qui me cachait l'abîme de misère où j'allais tomber ! La mort , offensée de mon bonheur, a fait signe au ver d'attaquer cette rose si belle. A peine fleurie , il l'a piquée ; elle est tombée avant d'être fanée : elle a été la proie d'im moment.

Que les biens de la vie sont trompeurs ! Ils nous donnent un moment de plaisir , et nous livrent à la peine , qui nous abreuve à longs traits de toute son amertume. Oh ! combien le sentiment de la perte est plus vif que celui de la jouissance! Le nom de père me cause plus de tristesse qu'il ne m'a jamais donné de joie. En quel état j'ai vu ma fille ! telle qu'un jeune arbrisseau, renversé par un orage du printemps, lorsque tous ses boutons ouverts venaient de s'épanouir en fleurs , j'ai vu Narcisse étendue , belle encore dans les bras de la mort ! En la voyant mourir , les san- \ glots de la tendresse et de la pitié me suffo-

quaient. Je ne l'ai jamais tant aimée qu'au moment où je l'ai perdue! Quel est le sage austère qui n'excusera pas mes soupirs ? Méprisez l'homme superbe qui rougit de pleurer. L'homme ne s'avilit point en répandant des larmes. La raison permet les pleurs à un être malheureux et sensible ; elle n'en défend que l'excès. O vous que la mort a privés d'une j fille accomplie , ayez pitié de moi !

Dès que je vis ces beaux yeux perdre leur éclat et ne plus jeter que des regards éteints et languissans sur les objets de la vie, une pâleur mortelle décolorer ses joues de roses, et de noirs présages passer dans l'âme de tous ceux qui la voyaient ; eh , qui pouvait se rassasier de la voir ! pères sensibles , jugez avec X^ ^ quelle précipitation je l'arrachai de son climat natal , où le noir Borée soufflait le froid du trépas ! Mes bras paternels la portèrent plus y ^j près du soleil. J'espérais que le soleil la ranimerait de ses rayons bienfaisans. Mais l'astre insensible voit languir avec indifférence la beauté comme les fleurs; il a laissé Narcisse pencher sa tète mourante et succomber dans mes bras , comme il laisse un lys se courber et mourir dans nos jardins.

Lys majestueux, et vous peuples de fleurs qui émaillez la verdure de nos champs ; vous qui vivez d'ambroisie , vous qui buvez les doux rayons de l'astre qui vous colore, et rajeunissez vos attraits dans les rosées du matin et du soir , vous aimiez que ma fille vous cueillît, vous deveniez plus belles dans ses mains, vous portiez à ses sens délicats un parfum voluptueux et pur comme son âme. Aimables fugitives, êtres charmans, qui existez avec l'homme, qui naissez pour embellir son séjour , oh ! combien votre sort est plus heureux que le sien! vous passez, il est vrai, comme lui , dans un rapide instant : mais vous ne partagez pas ses éternelles douleurs !

Telle est notre triste destinée. Pour goûter le plaisir , il faut éprouver le trouble et les transports de la passion. Mais nos passions ne s'attachent qu'à des objets fragiles qui périssent tôt ou tard. Le chagrin succède : et que le chagrin est cuisant après le transport du plaisir î Homme présomptueux, qui oses espérer le bonheur sur la terre, ne sais-tu pas encore qu'il ne peut jamais croître sur cette terre ingrate et malheureuse? Lorenzo, toi dont les désirs l'appellent à tout moment , que

QUATIUÈMK NUIT. B^

mes malheurs t'instruisent. Sois sage aux dépens de ton ami. Ne t'appuie point sur la terre. Ses biens sont plus frêles que les roseaux : toujours armé d'une pointe pénétrante qui déchire, le plaisir, en s'enfuyant , nous perce le cœur, et le laisse sanglant et désespéré.

Idée cruelle , éloigne-toi : puisque je n'ai plus d'espoir, cesse de me tourmenter. Mes efforts sont vains : je ne peux renoncer à songer à ma v,^ fille ; je ne peux en détacher mon âme. L'image que nous voulons repousser s'irrite contre nous, réveille tous nos maux, les rallie, les ramène à la charge et nous accable. O ma fille , enlevée à la fleur de tes ans , à ton heure nuptiale : au moment où la fortune te souriait avec ton amant , lorsque ton âme ouverte au plaisir commençait à sentir le bonheur d'être, lorsque les aveugles niortels te nommaient hautement la plus heureuse des amantes ; c'est alors que ta cendre reste sur une terre étrangère ! Ses durs habitans n'ont pu te refuser des larmes. Parce que tu n'adorais pas Dieu à leur manière, ils s'étonnaient de s'attendrir sur toi. Mais si les cruels ont pleuré , ils n'en étaient pas plus humains. Tandis que la nature les forçait de donner des larmes involontaires à la mort de

Narcisse , la superstition insensible se livrant à son extravagance lui refuse un tombeau !

O zèle barbare et haï d'un Dieu bienfaisant î Ces hommes impitoyables ont refusé de répandre une poussière sur une poussière ; bienfait dont ils ne privent pas les plus vils animaux! Que pouvais-je faire? qui pouvais-je implorer ? Par un pieux sacrilège, j'ai dérobé furtivement un tombeau pour ma fille. Mais j'ai outragé sa cendre. Lâche dans mon devoir, craintif dans l'excès même de ma douleur, mes mains l'ont placée à la hâte dans ce tombeau. Au milieu de la nuit , enveloppé des ténèbres, d'un pied tremblant, étouffant mes sanglots , ressemblant plus à son assassin qu'à son ami , je lui ai murmuré tout bas mes derniers adieux, je me suis enfui comme un coupable. Père ingrat et lâche , tu n'as point écrit son nom sur sa tombe î Inconnue , oubliée , ta \ fille est foulée sous les pas de ces étrangers inhumains ! Que ma crainte était vile et criminelle ! Comment ai-je pu redouter ses ennemis , tandis que j'obéissais aux lois les plus solennelles de la nature ? Chère ombre ! pardonne à la nécessité cruelle. La douleur et l'indignation se disputaient mon cœur : l'exécration se

mêlait à ma prière. J'étais transporté de fureur contre l'homme , en adorant son Dieu. Je ne pouvais voir sans horreur cette terre sauvage posséder le trésor sacré de ta cendre. J'ai foulé de rage sous mes pieds ce sol barbare, et j'ai encore été plus humain que ses habitans, en leur souhaitant à tous dans ma juste douleur le tombeau qu'ils t'ont refusé.

Mon ressentiment peut-il être criminel ? J^e crime est d'outrager les morts. Que les morts sont sacrés ! La main qui déploya sur le firmament ce voile brillant d'azur, et qui donna l'or pour vêtement au soleil, n'est-elle pas aussi la main qui travailla la poussière respectable de l'homme , et en fit le chef-d'œuvre de la créa^ tion ? Dans le moment où les passions se taisent, où l'humanité s'éveille, où la haine meurt, où l'ennemi pardonne; c'est alors que la superstition s'irrite contre une cendre, et insulte un corps innocent!

Que cette conduite est révoltante dans une race d'êtres malheureux , qui ne sont nés que de l'amour, qui ne subsistent que par l'amour, qui ne goûtent de bonheur qu'à s'aimer, et qui n'ont pour s'aimer qu'un instant , que le destin reprend aussitôt et abîme dans une

nuit éternelle ! Non , la nature ne voit point dans son sein de monstre plus étrange et plus affreux que ne l'est un homme insensible au malheur d'un homme. Combien de fois l'homme est perfide jusque dans ses caresses ! S'il secourt son semblable, son orgueil distribue les affronts avec les bienfaits. Sa pitié outrage l'infortuné en lui tendant la main. Qu'il doit donc être terrible quand il se venge ! O lune, pâlis d'effroi : astres paisibles, fuyez , cachez-vous dans les voiles de la nuit, épargnez-vous l'horreur de m'entendre. L'homme est pour l'homme le fléau le plus cruel et le plus inévitable. Le grain noircit l'horizon et présage la tempête; avant de s'abîmer les tours s'entr'ouvrent ; un tonnerre souterrain annonce l'explosion enflammée des volcans; la terre tremblante avertit qu'elle va dévorer ; la fumée ondoyante décèle l'incendie ; mais la foudre qui part des mains de l'homme ne brille, ne tonne qu'à l'instant où elle écrase. Il cache de plus en plus son poignard sous le manteau de l'amitié , jusqu'à ce qu'il l'ait appuyé sur le cœur de sa victime. M'accuserat-on d'exagérer? Plut à Dieul Dieu qui voit à nu le cœur de l'homme, en a voilé, en

a sauvé à tous les êtres le hideux spectacle. Trouvera-t-on que je me sois trop livré à mon ressentiment? Eh! quel homme peut rester calme et froid , lorsqu'il souffre dans la partie la plus sensible , dans ses amis ? O honte du genre humain! Le vertueux Philandre avait des ennemis ! Il a goûté toute l'amertume de cette triste vérité, et je la sentais en lui. Mais , hélas ! ni lui ni moi nous ne sentons plus. O Narcisse, plaie récente de mon cœur, tous mes chagrins passés se sont abîmés dans le sentiment de ta perte. Elle m'a laissé bien d'autres soins et bien d'autres douleurs. Mon cœur est déchiré d'autant de traits que j'ai vu de maux se rassembler sur ta tête. Il semble que le destin eût fait de toi un choix cruel , pour me rendre ta mort plus amère , et la nuit de ta tombe plus profonde. O ma fille, si tu entends encore la voix de ton père, repasse avec lui dans ta mémoire les circonstances qui ont si tristement distingué ton trépas des morts ordinaires. Elles sont toutes présentes à mon âme , et chacune d'elles , comme une hydre inépuisable, me tourmente à la fois de mille douleurs. Quelle est la vertu qui ne succomberait pas? et quel effort puis-

92 QLATRIK3IE NUIT.

je faire sous le fardeau des maux qui m'accablent? Des torrens de larmes ne cessent de rouler sur mes joues flétries : il ne me vient pas une pensée, une réflexion, qui n'en grossissent le cours. J'ai beau en verser, je ne peux en épuiser la source : elles ne me soulagent point, ma douleur s'en irrite. Non, mes larmes, ni celles de mes amis, ne peuvent suffire pour une telle perte. Chère Narcisse ! je communiquerai ma tristesse à l'univers entier : je t'obtiendrai les pleurs du genre humain. Partout où la renommée portera ton nom , partout où mes vers rediront ta mort funeste , tu recevras les soupirs des cœurs sensibles : le i jeune homme, dans la fougue de l'âge et des ! plaisirs , suspendra sa joie pour s'attendrir sur ton sort : il ira , mélancolique et pensif, rêver à toi au milieu des tombeaux.

CINQUIÈME NUIT. qS

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Le remède contre la crainte de la mort.

YoRCK, ma muse ose s'élever jusqu'à toi. Ne t'offense point de son audace : c'est la reconnaissance qui la conduit à son bienfaiteur. Quoique jeûne et caressé de la fortune qui te sourit , ton oreille ne sera point blessée de mes chants sérieux.

Que la crainte de la mort est profondément imprimée dans le cœur de l'homme!

Ecoute mes vers : je chante son souverain remède.

Heureux l'homme qui , dégoûté des plaisirs factices d'un monde tumultueux, et de tous ces vains objets qui s'interposent entre notre âme et la vérité , s'enfonce par choix sous l'ombre épaisse et silencieuse des cyprès, visite les voûtes sépulcrales que le flambeau du trépas éclaire , lit les épitaphes des morts , pèse leur poussière, et se plaît au milieu des

tombeaux ! Ce sombre empire , où la mort est assise au milieu des ruines , offre à l'homme un asile paisible où son âme doit entrer souvent et promener ses pensées solitaires. Que l'air qu'on y respire est salutaire à la vérité, et mortel pour l'orgueil! O mon âme, entrons-y sans effroi. Cherchons ici ces idées consolantes dont l'homme a tant besoin sur la terre. Pesons la vie et la mort ; osons envisager la mort en face ; et bravant ses terreurs par un mépris généreux , cueillons sur les tombeaux la palme des grandes âmes. Puisse ma sagesse s'enrichir de mes malheurs , et me payer mes larmes.

Suis-moi, Lorenzo; viens : lisons ensemble sur la pierre qui couvre ta chère Narciisse. Quel traité de morale sublime elle tient ouvert! Que son langage muet est pathétique! Quels orateurs peuvent toucher comme elle une âme sensible ? L'éloquence des paroles peut nous émouvoir : mais que ces images sont faibles et mortes auprès des impressions vives et profondes dont la vue de cette pierre nous pénètre ! Avec quelle force elle parle à nos yeux ! Que de leçons renfermées dans la date que j'y vois gravée! Demande-lui si la beauté, si la jeu-

• CmQUIKME NUIT. 95

nesse , si tout ce qui est aimable est de longue durée! Homme, ose donc désormais compter sur la vie ! A peine puis-je rencontrer un tombeau qui ne renferme un corps plus jeune que le mien, et qui ne me crie, viens : et dans le monde entier , que trouvé-je qui me rappelle et m'attache à la vie.

Mais quel objet nouveau frappe mes regards ? La tombe de Narcisse vient de s'ouvrir devant moi. C'est l'auguste vérité que j'en vois sortir brillante et radieuse , comme du fond de son isanctuaire. Elle s'avance; je la sens qui s'empare de mon âme : l'illusion se dissipe, les nuages dont les passions obscurcissaient ma raison s'évanouissent , l'ombre a fui ; à l'éclat de cette vive lumière mon horizon s'étend, de nouvelles facultés viennent enrichir mon être. Je vois les objets invisibles , je touche et je sens les objets éloignés. Je suis présent à l'avenir. Le monde et ses plaisirs imposteurs ne m'en imposent plus. ( Ce n'est que dans la tristesse que l'homme sait les apprécier! ) Les pièges que le vice me tendait sous les fleurs sont découverts : la vertu laisse tomber son voile, et je peux contempler tous ses charmes. Comme la vie s'écoule devant moi ! Je vqis les

9^ CINQUIÈME jyUlT.

hommes tomber comme les feuilles de l'automne ; les objets de leurs désirs me paraissent aussi légers , aussi vils que la poussière qui s'élève sous leurs pas. Plus je considère la vie, plus elle me paraît vaine.

Ah! c'est maintenant que je sors de l'enchahtement. Je conçois enfin les avis salutaires que la mort faisait retentir à mon oreille, et que j'ai si long-temps négligés. Loin d'en être ému, je vivais insensible et sans alarmes! Je me sens aujourd'hui atteint et frappé de tous les traits qu'elle a décochés sur mes amis. Plus la flèche lancée dans l'air tarde à retomber, plus la blessure qu'elle fait est large et profonde. Dieu ! que sa pointe est pénétrante ! Qui apaisera la douleur qui me parcourt et me dévore ? Quelle main bienfaisante viendra retirer de mon âme cette pensée empoisonnée , et verser sur mes plaies un baume rafraîchissant ? Ne pourrai- je donc , sans frémir , attacher, reposer sur la tombe un œil courageux et serein?

Et pourquoi frémir à la pensée de la mort? Ce passage n'est pas si terrible que nous l'imaginons. Ingénieux à nous créer des alarmes , nous nous tourmentons de nos chi-

mères : nous formons un fantôme; nous lui donnons des traits menaçans; et bientôt oubliant qu'il est notre ouvrage, notre peur l'anime, nous frissonnons à ses pieds , et nous ne pouvons plus lever les yeux sur lui sans pâlir de terreur.

L'image infidèle que nous formons d'après nos conjectures n'a presque aucune ressemblance avec l'original. Et quel peintre a pu saisir les véritables traits de la mort? Ce tyran ne se repose jamais un instant. La crainte agite le pinceau dans nos mains tremblantes. L'imagination exagère. L'ignorance charge le portrait de ses ombres, et la raison s'en épouvante.

Où est-elle, îa mort? Toujours future ou passée ; dès qu'elle est présente , elle n'est déjà plus. Avant que l'espérance nous abandonne, le sentiment est mort. Pourquoi nous remplir de noirs présages? Quand nous sommes frappés , nous recevons le coup, mais sans en sentir la douleur. La cloche funèbre, le drap mortuaire, la bêche, le tombeau, la fosse humide et profonde , les ténèbres et les vers, tous les fantômes qui s'élèvent sur le soir de la vie, et obsèdent le vieillard, sont la

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terreur des vivans, et non pas celle des morts. Victime de sa folle imagination et malheureux par son erreur, l'homme invente une mort qui n'est point celle que la nature a faite , et par la crainte d'une seule, iLen éprouve mille. Ecartons d'une main courageuse ces simula- . cres trompeurs. La tombe est hermétiquement fermée ; il n'en transpire aucun secret chez les vivans.

Quand la mort Serait aussi effroyable, aussi hideuse que nous la peignons, qu'a donc le vieillard à craindre d'elle ? Ne devrait-il pas , si les années le rendaient sage , courir au-devant d'elle, et lui demander un abri charitable dans ses obscures demeures ? La vie a-t-elle donc tant d'attraits? En trouvons-nous toujours le désir dans nos cœurs ? Nos chants ne sont-ils que des chants de joie? Ah! si l'homme laissait sa pensée s'arrêter sur cette foule d'objets de dégoût dont nous sommes entourés, son cœur , quelque intrépide qu'il pût être , succomberait de douleur en voyant la vanité de la vie, les vices des hommes, les faiblesses de la vertu, les erreurs du sage même, les maux sans cesse renaissans, les biens imparfaits , toujours détruits dans le germe , et lais-

sant après eux la peine qui ne meurt jamais.

Comment pouvons-nous nous attacher de plus en plus à ce rocher sauvage, stérile en biens, hérissé de maux, dont le sommet se couvre d'orages à toutes les heures, et sous lequel menace un gouffre dévorant , fameux par les naufrages de l'espérance humaine?

Sans parler de cette foule de maux inévitables dont l'homme est la proie, se passet-il un seul jour qui ne nous entende faire à la vie quelque reproche , qui ne révèle au sage quelque nouveau secret, quelque misère inconnue , et ne le dégoûte d'en voir davantage ? Les heures perfides nous dupent. Tant qu'elles reposent dans le sein du temps, avant de nous appartenir , elles flattent nos désirs , elles ne nous promettent que des douceurs. Qu'il est insensé celui qui les croit! Elles nous trahissent l'une après l'autre : au lieu d'apporter un plaisir , chacune d'elles nous laisse une peine et s'enfuit avec Tannée. Cependant l'homme ne se rebute point de l'espérance : toujours crédule et toujours trompé, il ne sort d'une erreur que pour retomber dans une autre ; l'expérience ne le corrige point : il veut voir l'instant qu'il n'a point vu. Ainsi la vie

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(lissimiile avec nous jusqu'au dernier de nos jours; ses maux sont un secret qu'elle n'avoue qu'à l'homme expirant.

Vivre toujours ici? Et pourquoi? Pour ne voir que ce qu'on a vu ^ n'entendre que des redites, passer et repasser avec ennui sur les mêmes traces, tourner avec fatigue dans un cercle éternel , revenir de la haine à l'amour , et de l'amour à la haine, désavoue? aujourd'hui les désirs du jour d'hier, bâiller sur les mêmes plaisirs, souvent être forcés d'implorer le malheur pour nous délivrer de l'uniformité dont nous sommes excédés , et goûter du moins la triste consolation du changement? Combien de fois dans les transports même du plaisir , sommes-nous tentés de demander : n'y a-t-il rien de plus ? Que le plaisir est pauvre et borné ! La vie est si courte , et il meurt encore avant elle! A peine avons -nous parcouru la moitié du cercle de nos jours , que le fond des sentimens agréables est épuisé. Il ne reste plus de sensations neuves à essayer. Nous sommes réduits à vivre de répétitions dont l'ennuyeuse uniformité nous lasse. Nous ne trouvons dans le présent que le goût insipide du passé : les sens rassasiés sont prêts

CINQUIÈME NUIT. lOI

à le rejeter. Hélas! nos premières aimées, comme des ancêtres prodigues, deshéritent en quelque sorte les dernières; elles en dissipent d'avance les plaisirs et les douceurs.

Le malheur de vieillir vient encore aggraver et combler tous les autres : on se tourmente alors pour exprimer des jours une substance qui n'y est plus. Le goût est usé, les sens sont morts ; les ressorts de la machine décrépite se relâchent, les canaux s'obstruent, les roues s'embarrassent, s'arrêtent l'une après l'autre. Les alimens deviennent un fardeau qui tue au lieu de réparer ; le plus sobre éprouve les effets de l'intempérance : la joie même devient dangereuse; si le vieillard prend encore sa coupe dans ses débiles mains, il tremble qu'à chaque instant la mort ne vienne l'arracher. La vie n'est plus qu'un champ épuisé et nu qui ne produit plus. Pour charmer des jours ingrats, on est réduit à recueillir sur le passé quelques réflexions , quelques commentaires agréables sur les rôles qu'on a joués dans le monde , et sur les vains projets qu'on a formés. Ainsi les plaisirs se détachent de l'homme , s'envolent l'un après l'autre, et laissent le çnalheureux affamé dans une solitude aride

et dépouillée, au milieu d'une nuit totale, plus sombre que celle qui enveloppe maintenant l'hémisphère. Heureux celui qui peut alors se promettre l'approbation du juge suprême, au moment où l'âme, forcée d abandonner sa dépouille, va rendre à la fortune tous ses faux ornemens, et laisse tomber son masque de chair en quittant le théâtre de la vie !

Ce temps est venu pour moi : le monde que j'habitais n'est plus : un nouveau lui succède , où régnent de nouveaux usages. Une troupe légère d'acteurs étrangers arrive sur la scène pour m'en chasser ou pour s'y divertir de moi. Comme ils s'étonnent de me voir ! Je les regarde avec la même surprise. Mon voisin m'est inconnu. Hélas ! ce n'est pas là ce qui m'afflige le plus : il est un chagrin plus cruel que je ne dois qu'à la vieillesse et au malheur d'être trop long-temps privé de la mort. La cour où je recevais autrefois un accueil si gracieux ne me reconnaît plus!

Mais quoi? ce malheur m'est-il particulier? Je suis oublié aujourd'hui? Eh! l'on s'est si long-temps souvenu de moi. Un objet qui s'offre de trop près à la vue l'importune et l'offusque ,

CINQUIÈME HUIT. Io3

et son ardeur à se montrer l* empêche d'être aperçu. Lorsque je vais confier mes peines à l'oreille des courtisans , ils m'écoutent avidement , ils savourent avec un plaisir secret ce nectar si délicieux pour les grands , et me serrant la main, ils me prient en grâce de revenir demain. Refus, peux-tu te masquer sous une forme plus séduisante?

Yorck , ne crois point que je m'écarte de mon sujet? C'est diminuer la crainte de la mort que de rabaisser le prix de la vie. Plus on a d'indifférence pour elle, et mieux on en jouit : il faut la traiter comme ces coquettes capricieuses qui accordent de préférence leurs faveurs à l'amant adroit qui affecte le plus de les dédaigner.

Depuis deux fois le temps que les Grecs employèrent à réduire la superbe Troie, je m'obstinais à assiéger sans succès les faveurs de la cour. Hélas ! que l'ambition est un mauvais moyen de s'enrichir! Elle n'a fait qu'appauvrir encore le peu que je possédais, en empoisonnant sa jouissance. Pourquoi désirer? C'est de toutes les occupations la plus cruelle. Donnez-moi l'homme le plus robuste et dans la santé la plus florissante : l'ambition en fera

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bientôt une ombre pâle et décharnée, semblable à moi. Eussiez-vous tous les trésors du nouveau monde, si vous avez encore de l'ambition et des désirs , vous resterez pauvre. Air pur , repas frugal, dons précieux de la vie champêtre, c'est vous qui m'avez enfin guéri de cette maladie contagieuse des cours.

Bénie soit à jamais la main divine qui m'a conduit sous l'abri de cette humble chaumière , où j'ai retrouvé le doux repos de mon âme. Le monde est un vaisseau pompeux flottant sur des mers dangereuses : on le regarde avec plaisir ; mais on ne l'aborde qu'avec péril. Ici en sûreté, jeté à terre sur une simple planche, j'entends le tumulte confus de la foule, comme le mugissement des mers éloignées , ou le bruit sourd de la tempête mourante; et méditant dans un calme profond mon sujet sérieux, j'apprends à combattre les terreurs delà mort. Ici , comme un berger , qui du fond de sa cabane , appuyé sur sa houlette , et faisant résonner son chalumeau , promène ses regards sur la vaste étendue des campagnes, je suis de l'œil la chasse féroce de l'ardente ambition : je vois une meute nombreuse d'hommes bruyans , brisant les barrières des lois, franchissant les

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bornes de la justice , loups pour la rapine , renards pour la ruse , tantôt poursuivant, tantôt poursuivis, et tour-à-tour la proie l'un de l'autre , jusqu'à ce que le trépas , cet infatigable chasseur, vienne les engloutir tous dans leur dernier terrier.

Pourquoi tant de fatigues pour des triomphes si courts ? La fortune des riches , la gloire des héros, la majesté des rois, tout finit par « ci-GÎT. » Des peines à souffrir , des biens qu'il faut laisser , tel est l'inventaire exact de la vie, et la poussière en poussière est le terme de toutes les grandeurs de la terre. Si mes chants passent à la postérité , elle apprendra qu'il exista un homme nourri parmi les courtisans, quoique né dans l'Angleterre, qui fit réflexion que la fortunepourraitbien arriver trop tard d'un jour, qui ne s'est point amusé sur son lit de mort à arranger des projets de fortune et de vie , et qui a pensé que la nécessité de mourir valait bien la peine de l'en distraire.

La jeunesse sans expérience , attirée par une lueur trompeuse , se précipite sur une foule de maux. Les années instruisent l'homme; il se détrompe en vieillissant : mais dès qu'il a trouvé l'art de vivre , les portes de la mort s'ouvrent.

J'entends la vieillesse insatiable crier sans cesse : « Encore des jours, encore des riches- « ses, encore des plaisirs. » Il n'est plus de plaisirs, quand le sentiment est éteint. Il ne suffit pas de posséder l'objet : pour en jouir , il faut des sens. Vainement nous nous fatiguons à tendre de nouveau , à rajuster l'arc usé dont la nature relâche et brise successivement toutes les cordes. Quel excès de folie ! comme on voit les ombres s'alonger à mesure que le soleil s'abaisse, nos désirs croissent et s'étendent sans fin sur le soir de la vie.

Quelle fureur vous possède, vous qui voulez mourir riches ? O mes contemporains, restes de vous-mêmes, chétives ruines humaines, chancelantes sur' le bord du tombeau, nous verra-t-on comme ces arbres décrépits , pousser encore plus prefondément nos viles racines sur ce sol malheureux , et l'embrasser plus étroitement, à mesure que nous vieillissons? Nos mains flétries et ridées seront-elles toujours étendues dans le vide de l'air , tremblantes à la fois de vieillesse et d'ardeur pour saisir des fantômes qui les fuient? L'homme a besoin de si peu , et pour si peu de temps ! Tout à l'heure il va rendre à la nature avare sa propre

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poussière , qu'elle ne lui a prêtée que pour une heure.

C'est bien assez, triste vieillard, d'avoir vécu au milieu des orages : va du moins mourir sous l'abri du port. Tu devrais fuir les témoins et la foule, cacher dans l'ombre de la retraite la décadence de ta raison , l'affaiblissement de ta volonté et les ruines de ton être. Tu devrais te prédire à toi-même ton avenir et t'essayer à la mort. Que ne vas-tu rêver en silence et promener tes pas solitaires au bord du sombre rivage d'où tu dois bientôt t' embarquer sur une mer inconnue? Enrichis ton âme : amasse sur son bord une ample provision de vertus , et attends en paix le vent qui doit d'un souffle te lancer dans des mondes éloignés. Qu'ils paraîtront nouveaux à l'homme qui ne se sera pas accoutumé à les reconnaître de loin par la pensée!

Quand les hochets de la vie s'échappent de nos mains défaillantes , il ne faut plus rien espérer des sens ; il est temps de creuser dans son âme, d'y puiser des plaisirs plus nobles , et d'exercer ses facultés sur des objets immortels. Ce n'est plus dans le présent , c'est au-delà du tombeau qu'il faut chercher le bonheur. Sur

To8 CINQUIÈME NUIT.

la terre, il ne reste d'autre bien à prétendre que l'estime et la paix. La première s'accorde à la réputation d'être sage; la sagesse seule peut donner la seconde. Si nous souffrons que la folie nous enlève l'une et l'autre, que nous restera»t-il pour consoler nos derniers jours? La vertu seule peut les rendre joyeux et sereins; avec elle le vieillard s'avance gaîment vers le tombeau. Il ne craint point, il souhaite plutôt de mourir. La mort n'est terrible que pour le crime : c'est de lui qu'elle emprunte son masque effrayant, c'est lui qui aiguise le tranchant de son glaive.

Aide-moi, Narcisse, aide-moi à faire ma paix avec le trépas; à détacher mon cœur de ces biens qui ne me suivront point, vivant que la cloche funèbre m'envoie enrichir la terre de ma poussière , que la mort trouve tous les liens qui m'attachaient au monde brisés par mes mains, et que son glaive n'ait plus que le fil de mes jours à couper. Si ma raison , trop prompte à s'assoupir , s'endort dans la nuit au bord du précipice , que ton ombre se présente à moi , qu'elle me réveille par le sentiment de la douleur, et force mes yeux à rester ouverts pour observer la mort qui s'avance. Il n'est

plus besoin de secousses violentes ni d'accidens étrangers pour me détruire. La nature a déjà signé l'ordre de mon départ : la mort Fa dans ses mains ; elle n'attend peut-être qu'un moment de plus pour me le signifier.

Lorsque je me retourne pour regarder le long des années écoulées derrière moi et que je n'y trouve plus tant d'hommes qui, plus jeunes , plus robustes et moins imprudens , pouvaient se promettre de fournir une longue carrière , j'ai peine à croire que je leur survis. Mais que dis-je? Est-ce que je vis? Ah! je ne fais plus qu'achever de mourir. Savant Méad, je ne reconnais point ma vie dans cette existence délabrée que tu fais subsister. Si je respire encore , c'est le chef-d'œuvre de ton art : mais j'ai depuis long-temps enterré ma vie avec la force des nerfs et l'énergie de la pensée. Mon être se dissout et s'écoule sous le poids de la vieillesse et de la maladie; je ne fais plus qu'épuiser la lie de mes jours. Tous mes sens ont fermé les portes de mon âme; ma raison en s'éteignant me dit de hâter mon cercueil , et me dénonce à la poussière. »

Craindrai -je de subir une dernière fois le sort que j'ai subi dans tous les instans que j'ai

I lO CINQUIEME IVUIT.

vécu ? La mort est-elle donc pour moi un phénomène étrange et nouveau? En naissant nous commençons à mourir : quand l'homme grandit , sa vie décroît. C'est un flambeau qui se consume en s'allumant. Puisque la mort a dévoré ma jeunesse et usé mes forces, je lui abandonne le reste sans regret , et je ne m'effraye plus de son cri sinistre.

C'est ta voix que j'entends , arbitre souverain de la vie et du trépas. Soleil immortel de la nature, toi, qui, du sein des ténèbres où j'étais plongé, plus vil que l'insecte et que la poussière que je foule, me fis éclore par un de tes rayons féconds, pour marcher triomphant dans la lumière , et m'enivrer de l'éclat du jour, tu ne m'as donné l'existence que pour me rendre heureux. Tu m'appelles à une terre inconnue : je t'obéis avec joie : je me livre à toi ; je sais en qui je me confie. C'est en toi que je veux vivre. C'est là l'unique réalité : la terre n'a que des fantômes , et la vie et la mort sont également vaines.

La vie est trop flattée , la mort trop calomniée : le sage qui sait user de l'une et ne pas redouter l'autre , les compare ensemble , et leur rend justice.

Emprisonnée dans le corps , l'âme vit ici dans un tombeau. Esclave tourmentée dans les ténèbres, à peine peut -elle saisir quelques lueurs de vérité au travers des organes épais des sens. La mort n'ensevelit que le corps, elle élargit l'âme de sa prison, dissipe devant elle tous les nuages , lui rend le jour et des ailes pour voler à l'immortalité. La mort n'a que des maux imaginaires que la nature ne sentira point : la vie a des maux réels que la sagesse ne peut éviter.

Quoi, diras- tu, l'espèce humaine n'a-t-elle donc rien à reprocher à la mort ? De quel amas de débris sa route est semée ! Rien n'est sacré pour elle : fortune, puissance , tout se renverse sur son passage. Elle n'épargne ni les talens ni les arts ; ces génies qui méritaient d'être immortels, ces flambeaux qui éclairaient le monde, sa main cruelle les éteint, et replonge la race humaine dans les ténèbres de l'ignorance.

J'avoue que la mort humilie les sages, les conquérans et les rois : mais ces titres sont vains : attachés à i'argile de notre corps , ils doivent périr avec lui ; mais cette âme , cette âme immortelle, l'image de la divinité, n'est-ce

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pas la vie qui la retient dans ravilissement, jusqu'à ce que la sombre avenue de la tombe Tintroduise dans les berceaux enchantés du séjour de la lumière?

O mort , tu l'emportes î Sois donc la bienvenue. Je te rends grâce de ton arrivée prochaine. La vieillesse et la maladie, tes terribles avant-coureurs , m'avertissent que tu n'es pas loin. Je les sens dénouer tous les liens qui m'attachent à la vie. Encore quelques jours, et leur ouvrage sera consommé. Déjà la cloche s'ébranle et va bientôt appeler à mes funérailles le peu d'amis qui me restent. La faible nature y versera peut-être quelques larmes : mais la raison plus sage félicite le mort , et le voit couronné d'un laurier triomphant.

Avec quelle joie j'abandonnerai alors aux vents cette poussière que je traîne , jusqu'au jour où , la rappelant à moi du sein des élémens et des abîmes de la nature, je la reprendrai brillante et me verrai revivre tout entier! J'aurai vaincu tous les maux. Mes chagrins et mes regrets seront terminés. O mort, sans toi, ils seraient immortels î sans toi nos vertus seraient vaines et nos malheurs seraient perdus. Tu vas m'en payer le salaire. J'ai poussé des

cris en naissant pour obtenir cette vie misérable : quand pousserai-je mes derniers soupirs, pour en obtenir une seconde qui me dédommage de la première? Non, la vie n'est point en-deçà, elle ne commence qu'au-delà du tombeau. La mort nous blesse pour nous conserver. Frappé de sa main , l'homme tombe et se relève. Ses fers sont brisés : il est libre, il est roi ; il s'empare des cieux.

I 1 4 SIXIÈME Tttmt.

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L'oubli de îa mort.

Chère Narcisse, tu étais fraîche et pure comme la rosée du matin; tu n'as brillé comme elle que l'espace d'une aurore : comme elle tu es montée de la terre dans les cieux aux premières heures du jour. O ma fille ! ton père en cheveux blancs est devenu ton disciple. Que ta jeunesse et ta mort prématurée m'instruisent. Les années ont blanchi ma tête, et je la porte encore élevée et fièreî Occupé de la mort des autres , je ne vois pas mon tombeau qui se creuse sous mes pas.

Que de faiblesses honteuses les enfans remarquent dans leurs pères! Qu'un vieillard avec des préjugés et des vices de soixante ans est un censeur ridicule des fautes de la jeunesse ! La seconde enfance qui termine la vie est moins sage encore que celle qui la commence. Devenus impuissans pour le vice, nous prêchons la vertu. Forcés de renoncer à

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plaire, nous voulons instruire : nous débitons notre morale d'un front austère; mais tandis que nous réprimandons les erreurs du jeune homme , il nous voit des défauts bien plus choquans que les siens, et qui ajoutent à la difformité de la vieillesse.

Ne pourra-t-on me dire par quel enchantement le fantôme d'un siècle vient encore se placer entre le vieillard et la mort assise à sa porte? Elle frappe, il l'entend, il se trouble. Mais bientôt il se rassure et se rendort au milieu du bruit. Placés sur la terre comme sur un champ de bataille, des milliers de mourans tombent sous nos yeux sur des milliers de morts ; à chaque instant nous évitons les traits lancés autour de novis : souvent nous en sommes atteints et blessés nous-mêmes ; mais tout couverts de plaies et de sang , nous nous croyons encore immortels. L'espérance refleurit chaque jour sur des troncs desséchés. Nés avec le siècle qui a mesuré notre vie, nous nous promettons de durer après lui et d'en voir renaître un autre. Ainsi qu'uile montre dérangée dont l'aiguille et la sonnerie ne sont plus d'accord, l'homme et la nature ne vont jamais ensemble. L'homme se croit à six

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heures, tandis que la nature marque minuit. |{n vain les vieillards de notre âge nous montrent un front sillonné par les ans; en vain ce miroir fidèle nous avertit des ravages que le temps a faits sur nous-mêmes : nous le regardons sans y voir notre image. Nous observons de sang-froid les progrès que la mort fait chez notre voisin. En la voyant déjà maîtresse de la moitié de son corps , et préparant un dernier assaut pour emporter le reste : « ce vieillard ne peut pas vivre , disons-nous , sa mort est prochaine : » chargés d'autant d'années et d'infirmités que lui, nous doutons toujours de la nôtre; plus elle avance sur nous, moins nous l'apercevons ; on dirait que la longue possession delà vie nous en rend à la fin propriétaires , et qu'à force d'années l'homme prescrit contre le tombeau.

Cependant, lorsqu'assis près d'un lit funèbre , le cœur dans les angoisses , penchés sur un ami mourant , nous essuyons ses froides sueurs ou soutenons sa tête qui succombe; lorsque, voyant le flambeau de sa vie ne plus jeter que des lueurs faibles et interrompues , nous comptons avec effroi les momens qui lui restent, et que nous croyons

dans le son de chacune des heures entendre 1« cri de la mort ; alors le charme cesse , la douleur élève un nuage épais, nous perdons de vue la riante perspective qui nous séduisait , nos passions sont glacées , le vol superbe de nos désirs se rabaisse vers la terre : nous pleurons sur notre ami ; nous tremblons pour nous. Nous songeons que bientôt, acteurs nous-mêmes, nous donnerons le triste spectacle qui nous est offert. Enfin rencontrant ses yeux éteints qui cherchent encore les nôtres , nous recueillons ses derniers regards ; nos cœurs pénétrés par la douleur , amollis par la tendresse , reçoivent comme une cire l'empreinte de l'image terrible de la mort, et nos yeux se tournent malgré nous vers notre dernier asile. Mais si nous laissons nos pensées suivre un moment son cercu<3il, que nous sommes prompts à les rappeler! Ces traits gravés par la douleur s'effacent aussi vite que les caractères tracés sur le sable mouvant des rivages. Les joues encore mouillées de larmes, déjà le sourire est revenu sur nos lèvres et la folie dans nos cœurs. Nous devenons bientôt pour l'ami le plus tendre, aussi froids que le marbre qui le couvre ; et détruisant dans

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notre mémoire tous les vestiges de sa mort, nous restons insensibles comme les troupeaux qui paissent sur sa tombe et dispersent sa cendre.

Vieillards infirmes, qui partagez ma folie et ma décrépitude, et dont l'âme est sourde à la voix qui s'élève du fond des tombeaux, si le tonnerre de la mort sans cesse éclatant sur la tête de vos amis ne peut ébranler votre oreille insensible, regardez -vous : tombeaux ambulans, lisez sur vous, « tu vas mourir. » Et toi, Lorenzo, ne te repose pas sur ta jeunesse. La mort frappe au hasard. Reste donc ferme à ton poste, l'œil tendu, l'oreille attentive. Veille dans ta force , sois sous les armes , ne t'appuie pas sur ta lance , de peur que le sommeil ne se glisse sur tes yeux , et que cet ennemi terrible ne te surprenne assoupi.

Combien dorment maintenant sous la terre, qui jouaient l'année dernière un rôle brillant sur sa surface , et dont le nom tient encore le monde attentif au bruit de leur renommée ! D'où peut venir ta sécurité ? La mort a-t-elle proclamé une trêve avec le genre humain ? A-t-elle , rassasiée de victimes , suspendu son glaive ? Elle ne cesse de l'agiter dans sa main.

SIXIÈME NUIT. ÏI9

Ni les feuilles, ni les hommes, ne tiendront pas mieux cette année que l'année précédente aux arbres et à la vie.

Et comment pouvons -nous oublier que nous sommes mortels? Est-il besoin d'aller le lire sur les mausolées et les tombeaux? Les objets les plus rians de la vie nous parlent de la mort. Nous ne pouvons faire un pas sans rencontrer son image présentée sous mille formes diverses. Les arts la suspendent autour de nous dans nos demeures. Partout nos murs sont tapissés de morts , dont le pinceau du peintre et le ciseau du sculpteur animent encore la toile et le marbre.

L'homme ennobli par ses aïeux, parcourt d'un œil satisfait la longue file de leurs images ; il les range autour de ses lambris comme des flatteurs qui nourrissent son orgueil. Séduit par l'éclat des couleurs , il croit que ses palais sont embellis , sont égayés de leurs portraits ; l'aveugle ne voit pas que sa demeure est attristée de cette lugubre parure, et qu'il vit au milieu d'un peuple de morts.

Nos théâtres et nos divertissemens mêmes nous retracent l'idée de la niort. La fi ère Melpomene , troublant le silence des tombeaux ,

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évoque du sein de la poussière le héros qui y repose , et le force de venir sur la scène dir vertir les vivans. Spectateurs tranquilles, nous y sommes assis, comme des immortels. Nous nous croyons généreux en donnant des larmes à ses tragiques aventures, et déplorant sa destinée, nous oublions la nôtre.

Ce monde lui-même, qu'est -il? Un vaste tombeau. La terre est ingrate et stérile. C'est la destruction qui la féconde. Toutes les jouissances de nos sens sont prises et entretenues sur la substance des morts. L'homme , comme le ver, vit sur les cadavres. Où est la poussière que la vie n'ait pas animée ? La bêche et la charrue labourent les débris de nos ancêtres : nous les recueillons dans nos moissons : ils forment le pain qui nous nourrit. Les couches extérieures de la terre sont formées des cendres de ses habitans. Notre globe roule une surface composée d'êtres qui ont vécu. Nous folâtrons avec insensibilité sur les ruines de l'espèce humaine, et le danseur foule d'un pied léger des cités ensevelies. Tandis que l'âme dégagée de ses liens s'envole sur ses ailes de feu, le soleil pompe en vapeurs les parties fluides de nos corps : la terre

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reprend ce qu'elle avait prêté : les vents dispersent le reste dans les airs ; chaque élément se partage nos dépouilles. Les débris de rtiomme sont semés dans l'étendue de la nature. La mort est partout, excepté dans la pensée de l'homme !

Et ce n'est pas l'homme seul qui est mortel : ses ouvrages le sont aussi. Il meurt une seconde fois dans le buste qui rendait à son image un fantôme de vie. Sa tombe s'efface. Les empires périssent. Où est l'empire romain ? Où est celui des Grecs ? Ils ne sont plus qu'un son , et la moitié de notre science n'est que leur triste épitaphe. O mort , la pensée puissante vient d'ouvrir devant moi les portes de ton sombre empire que nul astre n'éclaire! Mes regards descendent dans ses vastes profondeurs : quelle foule de sceptres je découvre! Que de ruines amoncelées! Que de rois flattés je vois ensevelis sous les décombres de leurs monumens crus immortels ! Que d'arts sublimes dont les lauriers sont flétris, dont la gloire est éteinte! Quelle longue suite de siècles fameux s'écoule devant moi ! Leurs vaines images se succèdent et roulent informes «t pressées comme des flots. Je vol»

les générations qu'ils entraînent s'agiter et se mouvoir dans leur sein. Je vois passer les ombres mélancoliques des morts célèbres : ils ont l'air de s'entretenir tristement de la vanité de leur gloire. Tous jettent en passant un regard de pitié sur les sages et les grands de la terre.

Dieu ! quelle ombre extraordinaire s'avance lentement en s'élevant au-dessus des autres! Comme elle grandit et développe, en s'étendant sans fin , sa forme étrange et ses dimensions énormes ! Sa vaste étendue emplit l'espace. Mon imagination accablée succombe , et mon sang, glacé de terreur, s'arrête... C'est un monde décédé dont je vois le fantôme immense. Un cercle de roseaux fangeux* le couronne : tristement penché sur son urne , il déplore ses royaumes désolés, et ses générations submergées dans les eaux. Il annonce en gémissant , au monde qui lui a succédé , sa dissolution prochaine par le feu : mais , comme Cassandre , il prophétise en vain.

L'eau et le feu sont les élémens que l'Eternel charge de sa vengeance. Il les tient renfermés dans des antres séparés , où ils frémissent et se menacent l'un l'autre. Quand la

guerre , la famine et la peste n'ont pu corriger un monde coupable, Dieu les déchaîne sur lui tour à tour. Du pied de son trône ils se précipitent comme la tempête , et courent détruire.

La terrible vérité m'appelle : j'entends sa voix puissante, je sens sa force qui m'entraîne : mon sujet m'inspire, et sa grandeur me tient lieu de génie.

A minuit , à l'heure sombre où le genre humain plongé dans un sommeil profond, se repaît de songes agréables et goûte des plaisirs imaginaires, sortira du sein des ténèbres cette scène étonnante , aussi subitement que l'étincelle jaillit du sein de l'acier frappé , aussi rapidement que le salpêtre s'embrase. Au signal de l'Eternel , tous les formidables enfans du feu s'élancent de leurs retraites. Les magasins des orages s'ouvrent et versent à flots pressés les foudres et les éclairs : les comètes embrasent les airs. Des torrens enflammés descendent. La cime des montagnes s'allume. La terre n'est plus qu'un vaste volcan. Les masses de ces rochers aussi anciens que le globe s'écoulent en fleuves de feu. Les astres tombent des cieux : l'embrasement

redouble de toutes parts. L'ange de la des-r truction se promène sur l'univers , et l'efface sous les roues de son char enflammé. L'homme effrayé s'éveille, il trouve un jour éternel commencé , l'étonnement répandu sur la face de l'univers, la terreur et la gloire à leur comble et contrastés dans le tableau. L'abîme, tonnant sous ses voûtes profondes, crève et s'ouvre : il soulève ses flots de soufre et de bitume et vomit une mer enflammée , il s'apprête à dévorer; ses mugissemens demandent sa proie; tandis que, vers les bornes reculées de l'éther, le cristal brillant d'un ciel pur et nouveau s'étend et se déploie sous les pas de l'Eternel. C'est lui qui apparaît dans sa grandeur au-dessus du monde en flammes. Un ange aux ailes d'or le précède , et balaie devant lui , comme des nuages , la poussière des soleils qui achèvent de se dissoudre. La nature expirante se débat encore dans les transes de la mort. N'entends-tu pas ses derniers gémissemens? Où sommes- nous , Lorenzo? La terre qui nous soutenait, abîmée sur elle-même, s'est fondue dans ce déluge brûlant. Où fuir? Où se sauver de Dieu ?

C'est pour ce grand jour que tous les autres

SIxrèME NUIT. 125

jours ont passé, que la terre est sortie clu chaos, et l'homme de la terre. Comme nos désirs à cette idée lâchent prise à leurs objets frivoles, et laissent tomber le monde, pour saisir les cieux! Non, je ne peux plus avoir d'autre pensée. Je suis déjà présent à cet avenir. Je sens l'univers chanceler autour de moi. Ses secousses ébranlent mon âme. Je vois des légions d'esprits descendre et laisser dans les cieux une vaste solitude. Je vois le juge suprême assis sur un trône de feu , le volume de l'éternité ouvert, et tous les cœurs nus. Un trait de lumière les pénètre et y rend la pensée visible.

Mais quel est cet ange hideux et défiguré que je vois sortir de ses antres profonds, et traînant sa chaîne en blasphémant? Il lève sa tête difforme; son front sillonné par la foudre est encore noirci de ses feux. Je reconnais l'ennemi de Dieu et de l'homme. Il vient subir son arrêt. Il l'écoute en roulant l'orbe étincelant de ses yeux farouches , comme un météore enflammé dans le fond d'une nue orageuse. Il maudit le Dieu qu'il redoute. Il croit tomber pour la première fois , et que l'enfer commence.

Le temps privé du flambeau qui précédait

son char etréclairait dans sa course , s'avance à la lueur mourante de l'incendie des mondes. Il appelle ses nombreux enfans. Le sein de la terre s'agite à sa voix, et rend à la vie toutes les générations. Elles se lèvent brusquement et quittent leur couche dans l'effroi. Il les rassemble pâles et consternées, il les conduit pressées dans un même troupeau, et les remet à l'éternité.

L'éternité règne seule. Elle n'était qu'un rêve pour les mortels ; maintenant tout est rêve, excepté elle. Ses étendards flottent dans le vide comme des comètes éclatantes. Ses clairons enflés par un souffle immortel rendent des sons plus formidables que l'océan grondant sous les coups de la tempête; les hommes se rassemblent par milliers dans la région où va s'opérer le grand dénoûment de toutes lès scènes qui ont passé. Quel espace immense ! Quelle foule l'a rempli ! Ici les spectateurs de tous les siècles assistent à la fin de ce drame mystérieux. Tous sont dans le silence et dans l'attente. L'heure de la clémence est passée; tout est extrême, tout va devenir irrévocable... L'éternel se lève : il prononce l'arrêt , venge sa gloire et la vertu.

Aussitôt réternité au regard décidé, au visage inexorable , sépare d'un coup d'œil la multitude des hommes en deux portions , montre à chacune sa demeure éterpelle et leur en ouvre l'entrée. Son bras invincible pousse les coupables dans l'abîme , tourne une clef énorme , et en referme à grand bruit les portes sur les malheureux. Tombés des cieux , ils vont roulant , précipités de profondeurs en profondeurs. Les sombres voûtes répondent à leurs gémissemens.

Quels cris bien différens se font entendre dans les cieux! Une foule d'anges sortis du tombeau les ont repeuplés. Toutes leurs voix partent ensemble et vont frapper la voûte sonore de l'éther. Le moment de la création ne fut point célébré par des chants si mélodieux. Dieu se montre sans voile et sans nuage. Les esprits frappés d'une soudaine illumination applaudissent tous au créateur qui vient de terminer sa tâche. Le monde moral brille, éclairé dans toutes ses parties. La gloire en couronne le plan. La cour céleste a commencé ses concerts éternels. Que ferai-je alors? Entonnerai-je avec les heureux immortels l'hymne du bonheur ?

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Le caractère de la mort.

Que la mort est bizarre et cruelle! Si du moins elle n'emportait que les malheureux et les vieillards ! Si elle s'assujettissait à suivre le cours de la nature, au lieu de la devancer; si elle attendait que nos corps consumés par les ans , tombassent d'eux-mêmes en poussière ^ pour la balayer dans le tombeau 1 Mais souvent l'impitoyable nous y traîne pleins de force et de santé. Quand la vie est un mal, elle nous la laisse ; est-elle un bien ? elle nous l'arrache. Elle se plaît à laisser survivre l'indigent au riche, et le mortel misérable au mortel fortuné. Que d'hommes robustes sont cousus dans le drap mortuaire par les faibles mains des valétudinaires, dont la vie n'est qu'une mort lente et continuelle ! Combien de fois vous apercevez un père décrépit pleurant courbé sur la tombe de ses jeunes enfans! O Narcisse, c'est moi qui ai creusé la tienne, et qui t'y ai

placée au printemps de ta vie ! Mais pourquoi compter tes années? Tu as vécu long-temps en peu de jours, puisque tu étais vertueuse. Ce n'est pas l'astre des saisons , c'est la vertu qui mesure la durée de notre véritable existence. Sans vertu, on meurt jeune après un siècle de vie : effaçons de la date des tombeaux les années qui ont été stériles pour elle : l'homme ne les a point vécues.

Quand la vertu s'éteint dans son cœur, l'éclat de l'or augmente à ses yeux. Il s'en remplit sans jamais s'en rassasier : mais que la fortune est mal connue des mortels aveugles ! Cette déesse au sourire gai , au cœur perfide , se plaît à tourmenter, à tromper ses amans insensés. Quel tableau bizarre ils me présentent dans leurs longues fatigues ; quel triste spectacle ils m'offrent dans leurs vaines jouissances !

La fortune agitant dans les airs ses ailes do^ rées fait briller ses trésors, en étale les dons, appelle le hasard et le charge de les distribuer. Une foule de mortels ouvre ses mains, lui tend les bras, et s'apprête à recevoir, à s'arracher ses bienfaits. Voyez , tandis qu'elle les répand , avec quelle furie ils se jettent les uns sur les au-

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très. Voyez comme rainant oublie son amante, comme les amis écrasent les amis et les enfans leurs pères. Que de sagacité pour découvrir , que d'audace pour saisir leur proie ! Pour peu que Toccasion les favorise, rien ne les arrête. Ils franchissent sans scrupule les barrières sacrées de la justice et de la probité. Ils suivent le gain à la trace, ils se fatiguent à la poursuite des places et des dignités , jusqu'à ce qu'épuisés de lassitude, ils succombent.

Leur ardeur est égale : mais leurs destinées sont différentes. L'im trop impétueux dans ses désirs, manque le but par trop d'empressement à le saisir. L'autre y touche et tombe, et sa proie lui échappe. Ceux-ci s'applaudissaient de leur succès ; mais au milieu de leur enchantement un revers imprévu, comme un tourbillon soudain , enlève leurs richesses et les transporte dans des mains étonnées de les recevoir. Malheur à ceux dont le cœur y était si fortement attaché, qu'il n'ait pu s'en séparer sans se déchirer. L'avare plus malheureux dépérit auprès de son trésor inutile , et gémit encore pour avoir du pain. Où courez-vous, rivaux aigris? Vivez en paix et jouissez des biens qu€ vous avez conquis... Ils n'écoutent

SEPTIEME NUIT. l3l

rien. Leur ressentiment les aveugle. La haine les entraîne dans l'antre bruyant des procès. Le noir corbeau de la chicane bat des ailes à la vue de sa proie, et croasse de joie en les dépouillant ; arrivés d'un palais , ils retournent en mendiant dans une chaumière. Il en est que la fortune écrase sous le poids de ses dons. Qu'il se trouve peu d'hommes qui sachent supporter le bonheur î Mais la mort vient anéantir toutes ces différences , et les réduire tous à une égale pauvreté. Elle rassemble les noms des mortels dans son urne impartiale ; elle y confond tous les âges , tous les degrés de fortune et de mérite. Sa main les agite avec indifférence, et les tire au hasard ; ou si elle fait, un choix , malheur aux mortels heureux ! Tel qui se croit le plus loin de son bras invisible , est le premier frappé.

Sans doute l'Eternel a dit à la mort : « frappe <c les coups les plus inattendus, et les plus « propres à alarmer les vivans. » Qu'elle est fidèle à s'acquitter de ces ordres terribles! Comme elle trompe notre attente et se joue de notre sécurité ! Tous les jours elle dément nos conjectures et confond notre vaine prévoyance» Combien d'hommes nous étonnent par le genre

I 3a SEPTIEME NUIT.

(le leur trépas ! Notr« surprise surpasse encore notre douleur.

La prospérité jette un éclat sinistre. Un grand bonheur menace d'un grand revers. La fortune semble avoir fait une société cruelle avec la mort. Elle nourrit délicatement les victimes qu'elle lui destine; quand elle les a engraissées de ses dons, elle les envoie parées de fleurs au sacrifice. Combien de fois je l'ai vue chercher vm inconnu sous le chaume de l'obscure pauvreté, le transporter d'im vol dans le sein de l'opulence, rassembler sous sa main les biens et les honneurs , en faire son être de choix , l'établir en vue sur la hauteur ; et dans le moment où il est l'objet brillant des regards jaloux du public , tandis que son cœur sous le charme s'enivre du sentiment de sa nouvelle existence , le précipiter tout-à-coup du faîte de la félicité sous le glaive de la mort î Le matin il était l'objet de notre envie : le soir il fut celui de notre compassion et de nos larmes !

Un chêne superbe balançait au haut des airs sa cime touffue ; il répandait sur la plaine dans un vaste contour la fraîcheur et l'ombrage ; les troupeaux brûlés des feux du jour se rassemblent et s'arrêtent sous son abri impéné-

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trahie; loag- temps il a bravé les vents et les orages; mais la cognée remarque sa hauteur et s'attache à ses racines. Frappé de ses coups redoublés, il succombe en gémissant; il tombe , comme un tonnerre sur la plaine retentissante, et la couvre de l'immense étendue de ses rameaux. La foret voisine est ébranlée du bruit de sa chute. Les échos lointains des vallons et des torrens y répondent. Ainsi , pour consterner la foule vulgaire, la faux de la mort immole de grandes victimes et renverse les têtes illustres. Le bonheur attire son glaive.

Plus la vie jette d'éclat, moins elle dure. Comme les yeux de ma fille brillaient de jeunesse et de santé! Elle était trop belle pour vivre! J'étais trop heureux... Je ne l'ai pas été long-temps. Je ne pouvais me persuader que tant de beauté dût sitôt périr. Je ne pouvais me résoudre à m'avouer à moi-même que cette bouche qui me souriait si tendrement allait se fermer pour jamais , et que celle que je voyais vivre était déjà morte. C'est ainsi que la mort se couvre des apparences de la plus belle vie. Elle s'offre à nos yeux trompés sous le coloris de la santé la plus brillante. Le cœur imprudent d'un amant se laisse éblouir par les at-

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traits de son amante. En voyant ce teint de roses, CCS lèvres vermeilles et fraîches qui appellent les baisers V ce sourire des grâces, il oublie qu'il aime une mortelle ! Le malheureux est loin de songer aux larmes qu'à l'heure même il va verser dans son désespoir !

L'heureux Lysandre allait s'unir à la tendre Aspasie. Comblés des faveurs de la fortune , enrichis des dons de la beauté, ils étaient jeunes, ils étaient amans ! Tous ceux qui les connaissaient étaient jaloux de leur bonheur et ne les en aimaient pas moins. Que manque-t-il à leur félicité , que d'en jouir long- temps ensemble? L*heure nuptiale est arrêtée ; Aspasie attend son époux et le bonheur dans un palais superbe élevé près du rivage. Elle voit sans effroi les flots menaçans se briser au pied de ses murs. Hélas ! elle ne se doutait pas que son f

bonheur allait s'écouler comme eux , et disparaître plus vite que le rayon qui se joue sur les ondes ! L'aurore se lève brillante et promet un beau jour à ces deux amans... Ce beau jour les vit mourir.

Lysandre prend congé de la tendre Aspasie , et lui jure de revenir le soir dans ses bras. Vains sermens ! Il est sur les eaux... L'orage

SfPTlKME JVC I T. iSj

s'élève... 11 est ait fond de l'abîme. La fatale nouvelle arrive. Le triste silence du messager a tout annoncé. Aspasie lit dans ses yeux la mort de son amant et sent la sienne. Son cœur crève ; la douleur l'a brisé; les sanglots la suffoquent; elle expire , et va s'unir à lui dans la tombe. Ce palais envié qui devait renfermer deux époux heureux , s'est bientôt changé en un monument de douleur et de mort! Les flots homicides qui l'ont rendu désert continuent d'en baigner l'enceinte de leurs ondes insensibles. Le farouche matelot croit les entendre gémir autour, et ne peut en passant refuser une larme. Mais moi , les larmes peuvent-elles me suffire ? Qui peut me consoler ? Que mes efforts sont vains ! Je ne peux réussir à tromper mes peines. La route que je prends pour m'en écarter me ramène toujours à mes malheurs. Voilà que mes réflexions m'ont rejeté sur l'idée cruelle que je voulais éviter... Ah! du moins ces deux infortunés sont morts ensemble! Heureux dans leur malheur, le trépas ne les a point désunis. Hélas ! il faudrait, ou ne s'unir jamais, ou n'être jamais séparés ! Narcisse, je ne peux, il est vrai, songer à toi, que mon cœur ne saigne. Mais tu n'étais que ma fille. Ton être

en touchant au mien, en était séparé; elle et moi nous étions confondus dans un seul: nous étions le même. Oui, qu'elle eût survécut, je ne sentais plus mes autres malheurs; je retrouvais Narcisse dans sa mère , et j'oubliais Philandre ! O douce société ! O tendres liens î Ce n'est point l'union , c'est le mélange intime de deux cœurs ; il n'est plus possible de les séparer entiers. Quand le glaive du trépas les partage , ce n'est qu'un seul et même cœur qui se déchire en deux portions, et le sentiment du bonheur s'écoule pour jamais par la blessure ; la plus malheureuse est celle qui survit; c'est ce reste sanglant qui souffre tant qu'il palpite; c'est ce reste qui achève de mourir dans les tourmens. O mon cœur , arrête. Ne touchons jamais à cette plaie.

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L'immortalité.

Elle n'a pas, il est vrai, disparu du monde aussi jeune que Narcisse , aussi subitement que Philandre. Est-ce là ma consolation ? Ah ! c'est ce qui a fait mon plus grand tourment! Ces délais ont mis le comble à mes maux. En la perdant plus tard , la douleur de la perdre est montée à son dernier excès. Plus elle vivait , plus nos deux cœurs serraient leurs nœuds et s'attachaient ensemble. Quand ces liens se sont rompus l'un après l'autre, j'ai éprouvé les longs déchiremens d'une séparation dont le sentiment cruel s'est étendu sur plusieurs années. Je me sentais mourir par degrés avec elle. J'étais un malheureux qu'un tyran écrase lentement sous la pression progressive d'une douleur augmentée d'instant en instant, jusqu'à ce que vaincu il succombe, et que la mort lui arrache dans un cri effrayant l'aveu de son malheur.

t38 huitième ndit.

Qu'il est affreux de se, traîner ainsi pas à pas , d'avancer en souffrant vers le terme de ses jours ; de traverser , daus les horreurs de Tincertitude et de l'effroi , l'espace de ses dernières années comme une longue et sombre avenue qui vous conduit au tombeau; de se sentir s'enfoncer de plus en plus dans la noire épaisseur de ses ombres , en voyant s'éteindre par degrés la lueur mourante de l'espérance ! Telle est la route horrible où ma destinée m'a forcé d'entrer sur la fin de ma carrière : c'est le long de ces journées de peine et de désespoir que ma triste vieillesse a traîné ses pas douloureux. Ah ! l'amour-propre n'avait plus de voix : ce flatteur opiniâtre attaché à l'homme n'a pu me séduire , ni me dissimuler mes maux.

Combien de fois j'arrêtais sur elle Un œil immobile et farouche , où se peignaient malgré moi les sinistres présages de ma pensée ! Combien de fois il m'est arrivé de la voir déjà morte, au moment même où ses lèvres pâles et livides m'adressaient encore un tendre sourire ! Pour adoucir mon chagrin , elle forçait sa bouche à me sourire , et renfermait le sien au fond de son âme : c'était surtout quand

HUITIÈME NUIT. iSq

elle voulait me consoler qu'elle aigrissait ma douleur !

La mort cachée dans sou sein minait sourdement sa vie par des progrès insensibles, mais continus. Aussi active , aussi furieuse qu'une armée qui assiège une cité puissante, la cruelle pressait sans relâche ses terribles travaux , et s'obstinant à la ruine de ce faible corps, elle triomphait en détail de tous les secours que Fart et la nature pouvaient fournir à la fragile humanité. O vous , astres de la nuit , vous qui êtes accoutumés à me voir malheureux et à m'entendre gémir , vous savez combien de fois le fantôme de la mort, agitant sous ma tête l'oreiller où je sommeillais , m'arracha brusquement des bras du repos , et contraignit mes yeux de s'ouvrir. Mes yeux en s' ouvrant tombaient sur ma triste épouse mourante à mes côtés ! Combien de fois dans ces longues nuits je contemplais dans l'amertume de mon cœur la décadence continuelle d'une vie plus chère que celle qui m'est laissée! Dieu! que n'ai -je pas souffert dans ce poste cruel où je veillais sans cesse et l'observais mourir! A chaque heure qui passait je voyais s'épaissir sur son visage les om-

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bres du trépas. Non, je n'éprouvai point tant d'horreur, dans le jour terrible, où, conduit jusqu'au bord de ma tombe, je la vis s'entr'ouvrir et me montrer au fond de son abîme l'épouvantable éternité. Je ne sentis point tant d'effroi pendant ces momens critiques, où le dé fatal tourna long-temps pour moi, sous mes yeux incertains, avant d'amener, en s'arrétant, la vie ou la mort. La vie m'est encore échue : hélas ! qu'y ai-je gagné, que l'odieux privilège de souffrir plus long-temps ?

Mais pourquoi m' obstiner à la tristesse, et pleurer la perte de ceux qui ne sont point perdus ? Pourquoi notre pensée , tristement errante autour de leur tombe, s'abandonnet-elle à de vaines douleurs? L'âme, ce feu céleste, s'éteint-elle sous la cendre des tombeaux? Non, rien d'elle (car j'ignore encore quel est son nom dans les cieux), rien d'elle n'est mort que la portion de son être qui devait mourir; elle n'a perdu que cette enveloppe grossière qui l'empêchait de vivre : non, rien n'est mort pour elle que la misère et la peine. C'est elle qui vit : c'est moi qui dois me compter au rang des morts. C'est sur moi que le ciel doit abaisser un regard de pitié!

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Que les tombeaux sont peuplés! Que leur sein est fécond î C'est là que l'homme est enfanté à la vie. Mais cette terre où je suis délaissé , n'est qu'une affreuse solitude ; une l'égion arrosée de larmes et couverte de noirs cyprès; une prison obscure où je suis enfermé sous la voûte des cieux et condamné à gémir. Tout est substance , tout est réel et solide dans le séjour qu'habite mon épouse. Là rien ne change; c'est là que tout est immuable et permanent.

Tirons donc un voile éternel sur sa tombe ; elle n'y est plus. Si ce passage est terrible , elle l'a franchi. Mes yeux la suivent fuyant vers l'immortalité. Des objets d'un ordre nouveau s'élèvent et se découvrent à mes regards consolés. O nuit , inspire-moi ! Je veux montrer à l'homme la dignité de l'homme. Que la faiblesse de mon génie ne déshonore pas la grandeur de mon sujet. Eveille-toi, mon cœur. Que le sentiment brûlant de la vérité te pénètre et t'embrase. Puissent mes vers être sublimes comme l'âme , et rester immortels comme elle! Mais que dis-je.^ l'âme dédaigne les lauriers passagers d'une gloire périssable : un plus noble espoir m'anime.

c'est à Féternité que je demande le salaire de mes chants.

Homme immortel , salut ! C'est un blasphème que de t'appeler mortel. L'homme passera triomphant les portes de cristal de la lumière, et se saisira pour jamais de l'éternelle jeunesse. Les cieux s'étonneront devoir entrer dans leur séjour cet être faible, cet hôte inattendu. Je te rends grâces, Dieu puissant, Dieu bienfaiteur, qui as attaché l'éternité au fragile enfant de la poussière. Où se reposera ma pensée, fatiguée de contempler tes merveilles et tes bienfaits? Est-ce donc une vertu de t'aimer , de t' adorer ? N'est-ce pas un plaisir , une nécessité?

Hélas ! si c'est pour souffrir que je suis immortel ; si l'éternité ne fait durer mon être que pour éterniser mes maux, que devient mon orgueil?... Mais Dieu sait pardonner. Si les remords enfantent la vertu, sa main écrit le nom du coupable dans le livre du bonheur. Sûr de sa clémence , je brave la mort et reprends ma joie pour lui rendre hommage.

Dieu anima d'une même flamme tous les êtres intellectuels , écoulemens précieux d'une

source commune. Il se versa lui-même dans les esprits ; non pas également clans tous , mais selon les mesures diverses qu'exigeaient sa sagesse et l'ordre économique de son plan. Après qu'ils ont subi , chacun dans leurs sphères , les différentes épreuves qu'il leur a imposées, s'ils ont conservé la noblesse et la pureté de leur source, ils vont s'y réunir de nouveau et se perdre dans le sein de l'esprit éternel.

* Homme, tu n'es point un ver, un vil insecte. Connais-toi, vois ta grandeur ^ apprends à t'admirer : c'est là tout le secret de la sagesse. Quand je recueille ma pensée et que je regarde dans mon être, puis-je ne pas reconnaître en moi un illustre étranger, une portion de la divinité égarée sur la terre? Ah, plus je me considère , plus mon âme s'élève et s'embrase ! Je repousse le monde avec dédain, et je prends fièrement mon essor vers l'immortalité. A cette pensée la nature change et se perfectionne sous mes yeux. Je ne voyais l'univers que comme un chaos informe et obscur : je le vois fini et tout éclatant de lumière. Tout s'agrandit, tout s'ennoblit à mes regards. C'est toujours moi , et je suis un autre

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être. Je me vois passer par différentes scènes qui vont sans cesse augmentant d'éclat et de beauté. Gomme l'avenir expose et développe devant moi une étonnante succession de destinées , qui , couvertes aujourd'hui d'ombres impénétrables, échappent à l'œil perçant de la conjecture ! Je vois la nature m'ouvrir son sein, et recevoir mon âme ravie dans des régions inconnues. Dans quel enchantement, avec quels transports je rencontrerai, j'embrasserai des êtres heureux comme moi î Quelle multitude d'esprits d'un autre ordre, que de natures nouvelles m'apparaîtront ! 3 'oublierai le soleil; sans doute un plus bel univers effacera jusqu'au souvenir de celui que parcourent mes yeux, et dont la vue me transporte aujourd'hui.

O immortalité, qui peut décrire tes trésors et définir ta nature ? Je sais du moins que tu es une vie dont le fil brillant se développera pendant tous les siècles , sans que le fuseau s'épuise jamais. Il ne sera point fragile comme le fil qui forme la trame si noire de nos malheureux jours. Que nous jouissons peu de temps de la lumière du soleil ! Dans quel cercle déplorable de dépérissement et de ré-

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paration nous tournons ici bas ! Notre santé n'est qu'une maladie palliée sans cesse par des remèdes journaliers. L'âme est infirme et languissante comme le corps. Nos vertus les plus pures renferment toujours quelque alliage qui en rabaisse le titre : nos plaisirs les plus vifs n'atteignent jamais au bonheur : ce ne sont que des consolations de nos maux, qui nous rendent la force de souffrir. Êtres ébauchés, notre existence n'est que commencée. Nous ne sommes qu'à l'aurore, qu'au faible crépuscule qui précède le jour. L'homme, reposant informe dans le germe du père qui doit l'engendrer , n'est pas plus éloigné de cette vie imparfaite , que nous ne le sommes nousmêmes de la vie réelle, dont la mort seule ouvre l'entrée en déchirant l'enveloppe mortelle qui nous emprisonnait.

O transports de l'homme, lorsque dégagé des bras de la mort il s'élancera sur le théâtre de l'immortalité, et s'écriera : « Tous ces a biens sont à moi ! » Quelle révolution soudaine de surprise et de joie l'âme éprouvera sortant du sein de la poussière , et passant des ténèbres dans un jour si nouveau! Arrivant tout effrayés de la nuit et des horreurs

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