‹ Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etcChapitre 2 sur 63 · I. lO · texte numérisé non relu

I. lO

du trt^pas, et douleureux encore des maux de la vie , que la première impression du bonheur sera vive! Quelles secousses délicieuses, quels frémissemens de plaisirs agiteront l'âme étonnée! Comme nous remercierons la mort!...

Arrête , Dieu trop généreux : l'homme est trop faible... La seule idée de cette immense félicité m'accable. Mon cœur tremblant éprouve une sorte d'effroi , et redoute le sentiment de son bonheur.

Quelle trame de merveilles sans fin se déroulera devant nos yeux! Quelle foule d'objets inconnus se presseront sous nos regards! C'est alors que l'homme pourra satisfaire son insatiable avidité de tout connaître. Tous les secrets du monde moral éclairé se révéleront à lui. Le monde physique sortira de ces nuages épais qui bornent et fatiguent la vue de la pensée , et ne laissent voir au savant qui l'observe que des chaînons brisés , des fragmens épars sans liaison et sans ordre. Alors tous les anneaux se suivront, toutes les lacunes seront remplies, la chaîne sera complète et visible d'un bout à l'autre; toutes les dimensions auront leur étendue et leur perfection; nous verrons ce grand tout s'arrondir comme un

globe exact dont tous les points éclairés viendront se peindre ensemble dans l'œil enchanté.

Placés dans un point élevé de l'espace, embrassez d'un coup d'œil la multitude des mondes flottans au-dessus des ondes transparentes de l'éther , et traçant des sillons infinis de lumière sur cet océan immense. Figurezvous l'énorme grandeur du plus léger de ces globes ; calculez ensuite leur rapport infiniment petit avec ces orbes infiniment grands ; c'est la grandeur gigantesque de la baleine comparée à ce peuple de petits êtres qu'elle engloutit comme des points brillans sans les sentir. Voyez ensuite ces masses inconcevables disparaître elles-mêmes devant l'enceinte immense où elles se meuvent imperceptibles comme les globules du sang qui circule dans nos veines; tant le plan est vaste! tant le Créateur fut fécond ! Hé bien , lorsque cette masse de merveilles , saisie d'un seul regard , se précipitera sur tes yeux, juge de l'effet. Si l'admiration est une source de plaisirs , de quel torrent de volupté l'âme se sentira remplie ! Quels seront donc tes transports, lorsque tu verras le vêtement et la

majesté resplendissante de l'être qui laissa tomber de sa main cet amas de globes et de mondes comme un essai de sa puissance ? Tous ces êtres n'auront , devant la source radieuse dont ils sont émanés , que le faible éclat d'une fleur de nos champs devant l'astre qui l'a fait éclore. Qu'est-il donc , ce soleil des cieux , d'où le bonheur se répand à grands flots sur toutes ses créatures, et dont la vue est la félicité suprême? La mort seule peut résoudre cette question. Ah! qu'il en coûte peu pour acheter tant de science et de plaisirs ! Il ne faut que mourir.

Qu'il sera doux encore de converser unis d'intérêts et dans une éternelle société avec les nombreux enfans de l'intelligence, dispersés maintenant dans les espaces habitables et doués de facultés diverses , chacun selon leur espèce; de vivre citoyens libres de la nature entière , d'être les propriétaires immortels de toutes les richesses qu'elle renferme, de sentir nos plaisirs s'accroître en raison de nos connaissances, d'être initiés dans tous les secrets du Créateur, de saisir Dieu avec la pensée , de lire dans son sein le plan de la création , et de comparer l'ouvrage au modèle ! L'œil promené

d'endriantcment eii enchantement suivra partout l'empreinte éclatante des pas du Tout- Puissant.

Oui , tout est vain , hormis Téternité. Est-il encore de vrais malheurs pour celui qui croit son âme immortelle? Quel est l'esclave qui pourrait se plaindre aujourd'hui , si demain il devait s'éveiller le maître d'un empire? Il oublierait ses fers, et déjà porté sur un trône par son imagination, il agiterait dans ses mains un sceptre fantastique. L'homme de bien est un roi en bas âge qui attend un empire avec sa majorité.

Quelle pensée peut davantage élever , agrandir l'âme? Elle seule nous soutient et nous console des peines de la vie ; ses maux n'ont plus d'amertume; le faux éclat de ses biens est éteint; la terre n'est vue que dans l'éloignement, et comme éclipsée dans les ombres. Ses distinctions frivoles s'évanouissent ; la fortune n'a plus ni faveurs, ni revers. Tout paraît égal et de niveau ; grands et petits , riches et pauvres, tous ne forment qu'un groupe confus dont les différences se perdent dans l'épaisseur des ténèbres. Ainsi le spectateur placé dans Saturne, voit nos vallons comblés, nos mon-

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tagnes aplanies , effacées de la rondeur du globe.

Qu'une main secourable brisant les fers d'un malheureux , le délivre des horreurs du noir cachot dont l'humidité malsaine et l'air épais et corrompu le suffoquaient ; qu'elle le conduise du fond de sa prison sur le sommet d'une montagne où règne un air pur et léger, où d'agréables paysages s'offrent de tous côtés à ses regards ; le cœur de cet infortuné bondit dans la joie ; il respire , il se sent soulagé du fardeau qui l'oppressait ; tout son être se renouvelle ; il est tout âme et tout sentiment; il croit renaître une seconde fois à la vie. Tels sont les transports d'une âme qui, dégagée de ses liens honteux, des vains plaisirs qui l'excédaient, des viles passions qui l'enchaînaient, libre et légère , s'élève dans les hautes régions de la raison, se reconnaît dans son élément natal, y respire des espérances immortelles et prétend à Dieu même. Là elle contemple des vérités sublimes , elle puise des idées grandes et coijsolàntes ; la vertu lui fait violence , et vient s'emparer d'elle. Là l'homnle de bien , la. main attachée aux cieux, dit à la terre de rouler ; elle tourne sous ses pieds , sans lui com-

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muniquer son vain balancement : il ne le sent pas. Enivré d'espoir et de joie , l'idée de son bonheur futur le plonge et le tient dans une extase continuelle; absent de la terre, il est entré dans l'immortalité. Nul objet passager n'a plus droit d'arrêter ses désirs; le soleil brille sans qu'il le remarque, le tonnerre gronde sans qu'il l'entende; quelque bruyans que soient les vents et les orages qui s'élèvent autour de lui , il sait que son sort est dans les mains du maître des tempêtes; il s'attache étroitement à son sein. Les années et sa vie s'écoulent, sans qu'il s'en aperçoive ; il ne sent point les douleurs et les agonies du trépas. C'est lui qui, l'œil ouvert et serein, se précipite gaîment au fond de cet abîme; tandis que le vil incrédule tremble dans le calme.

Ah! n'emprisonnons pas notre âme dans ce monde misérable ! Si nous craignons à chaque instant de nous enfoncer sous cette poussière que foulent nos pas, pour nous rassurer, sauvons-nous vers l'asile qui nous est ouvert dans l'avenir. Résistons au torrent qui nous entraîne avec la foule des hommes vers des objets vils et passagers ; arrêtons-nous , et frappés du pressentiment sublime de notre destinée, avançons

notre être au-delà de dix siècles, pour contempler l'homme actuel dans l'homme futur. Avec quelle joie nous verrons notre image réfléchie à nos yeux sous des traits immortels! Que nous serons fiers en voyant ce miroir nous rétablir dans notre grandeur naturelle et nous représenter tels que nous sommes en effet ! Qu'il est doux de se prédire son avenir , et de lire ses destins glorieux dans ce portrait tracé par la pensée! Faisons souvent d'un seul homme deux êtres , dont l'un, placé déjà dans l'immortalité, console l'autre encore retenu sur la terre. Ecoutons-les en silence se parler au fond de notre âme, étant à la fois nousmêmes les interlocuteurs et le sujet de leurs étonnans entretiens.

Lorenzo, ne sens-tu pas à cette idée ton sein s'enfler d'un noble orgueil ? Ne le réprime point : il est légitime. Garde- toi d'être modeste , quand il faut être fier ? L'homme ne peut trop se mépriser , l'homme ne peut trop s'estimer. Le secret est de ne pas se méprendre, et de placer à propos le mépris et l'estime. Enorgueillis-toi de la vertu : sois fier de ton âme. Qu'y a-t-il sur la terre qui vaille les plaisirs de la pensée? Rois, empires, que

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pouvez-vous montrer de comparable à la noblesse d'une âme immortelle qui se voit , qui sent sa grandeur , qui se respecte et qui sait jouir d'elle-même?

Et cependant l'homme dans sa démence ensevelit ici bas tous ses désirs , et enterrant sans regret sous la poussière des espérances infinies, il étouffe dans un instant de trente années une âme immortelle. Captif entouré de l'atmosphère de la terre, il s'attache à sa prison, et content d'y ramper, il se complaît lâchement dans sa misère. 11 aliène avec uiie stupide indifférence ce riche héritage où l'homme de bien doit , près de l'Éternel, moissonner des plaisirs sans fin , lorsque tous ces siècles d'un moment auront passé, lorsque le temps et la peine, le hasard et la mort seront anéantis. Quand je vois une âme dépenser ainsi sa force et son activité dans de pénibles bagatelles ; quand je la vois perpétuellement agitée, selon que la fortune sourit ou menace, passer et revenir sans cesse du trouble de la joie au trouble de la crainte; je crois voir l'océan soulever ses flots et ses tempêtes pour porter ime paille ou noyer un insecte.

Hommes vendus aux sens, vous qui borncE

votre existence à cette vie misérable , jugez de la sagesse de votre choix par ce portrait de l'homme le plus heureux. Il appelle un désir : ce désir vient : il le renvoie, il en appelle un autre qui lui déplaît bientôt et qu'il écarte encore. Il passe ainsi sa vie à solliciter successivement mille objets, dont aucun ne le satisfait. Mais supposons tous ses vœux remplis. Cependant l'heure fatale et redoutée, quelque tardive qu'elle puisse être, arrive avec impétuosité. Dieu ! avec quelle rapidité vole la navette qui tisse ton drap mortuaire! Où est le songe de nos premières années? Elles se sont englouties dans l'abîme du temps , et sont aussi loin de nous que si elles ne nous eussent jamais appartenu. Le jour présent est comme l'oiseau qui se débat dans nos mains pour s'envoler. A peine on le possède, qu'il s'est échappé. La mort accourt à nous avec autant de vitesse que le temps fuit , et termine bientôt la vie la plus longue et la plus fortunée : il ne reste que l'éternité. A qui appartient-elle? A qui vient-elle apporter le bonheur? Interroge ta conscience , elle te répondra.

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L'immortalité.

Preuves physiques.

La religion, cette déesse descendue des cieux pour consoler les malheureux mortels , porte le monde présent dans sa main gauche, et dans sa droite le monde futur. C'est elle qui soutient l'homme et l'élève au-dessus de lui-même, qui lui garantit la noblesse de sa nature , et la réalité de ses vertus.

Dans ce séjour même d'inconstance et de faiblesse soumis à l'empire de la mort, elle donne à l'homme une âme qui agit comme un Dieu. Providence , immortalité ! voilà la base inébranlable sur laquelle il faut nous appuyer. Le reste n'est qu'une mer orageuse et perfide qui s'enfonce sous nos pas, et nous, engloutit.

Que mon être meure , s'écrient les passions l Souhait absurde et vain ! Blasphème de l'or-

gueil! Exister est le transport , est le triomphe de mon âme. Exister encore, exister toujours, est un vœu que le cœur forme sans cesse... Mais que puis-je souhaiter d'être? Ah! Lorenzo, plonge, plonge tes regards dans les profondeurs de l'éternité. Yois au fond de l'avenir la félicité ouvrir partout de sa main brillante les sources du bonheur , et verser à grands flots le plaisir de son urne inépuisable. Pendant des siècles remplacés sans fin par des siècles nouveaux, l'homme, ce fantôme qui ne vit qu'une heure , cet être faible qui redemande chaque soir au sommeil des forces qu'un jour épuise, veillera dans l'étonnement, dans les transports dé la reconnaissance et de la joie , parcourra l'infini , jouira de tous les trésors que son immensité renferme, et se croira lui-même un Dieu, par le plaisir de l'adorer. Toi, qui ne peux ici bas disposer d'un nioment en maître , toi , qui es fragile comme la fleur de tes jardins, passager comme le souffle des vents , tu te trouveras propriétaire d'une éternité , et riche de tous les biens que peut donner un Être tout-puissant ! Non , jamais mortel n'a conçu combien Dieu est libéral , et combien l'homme est grand qugnd il

est vertueux. Que l'homme de bien qui place sur Dieu ses espérances, ne craigne jamais de les trop étendre.

Raison , source sacrée des vertus , mon cœur t'appartient ; mon bonheur est d'obéir à ta voix : dure autant que moi et sois-moi plus chère que la vie. C'est toi , et non pas une croy.ance aveugle, qui me réponds de mon immortalité. Ce n'est point le climat ni le hasard de ma naissance qui m'ont imposé ma religion. Disciple aveugle d'une éducation despotique, je ne suis point en esclave les impressions que reçut mon enfance , lorsque mon âme était toute passive , et que ma pensée n'était pas née encore. Dès que l'âge m'a montrée dans ma raison un arbitre éclairé, j'ai soumis à son examen toutes mes idées. Elle a pesé sous mes yeux le mensonge et la vérité dans sa balance impartiale. J'ai banni de mon âme toutes les opinions qu'elle a proscrites. Mes sentimens n'étaient auparavant qu'un hasard, qu'une habitude; ce sont aujourd'hui des jugemens motivés où je me suis arrêté par un choix volontaire. La raison mérite notre premier hommage; c'est une émanation de la raison universelle de l'Être

supreme. S'il récompense l'homme de bien, s'il punit le méchant , c'est la raison qu'il venge ou qu'il couronne. Gardons-nous de penser que la religion la rejette : sans elle, la religion serait-elle une vertu? Crois à l'immortalité pour montrer la raison d'un homme; crois à l'immortalité pour être heureux et mépriser la mort.

Se peut-il qu'il y ait des hommes qui portent dans leur sein une âme immortelle avec l'aveugle indifférence de la montagne insensible qui recèle un trésor? Au jour fatal où leur ruine leur découvrira ce trésor ignoré, ils ne le verront que pour le voir perdu; ils n'apercevront l'abîme qu'en y tombant. Se peut-il qu'il y en ait d'autres qui, par un prodige plus monstrueux, étouffent le sentiment intérieur qui les presse , s'efforcent de se ravaler au niveau de la brute , et dont l'étrange ambition aspire à descendre ? Tandis que l'action continuelle de la raison et de la conscience s'oppose à leur abaissement et veut les élever , ils luttent péniblement contre elle et gravitent avec effort vers le néant. Ils se font un espoir flatteur de s'ensevelir dans son horrible nuit. Ils effacent de leur front la marque de l'immortalité , et

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se rendent les blasphémateurs de Tâme , de ce Dieu qui vit dans leur sein.

O toi , monarque souverain des deux éternités , dont l'une a passé avant la création des esprits et de l'homme; toi, dont l'œil embrasse, dont la main conduit, dont le souffle anime, échauffe toute la nature; daigne me soutenir, tandis que j'entrepends de défendre l'immortalité de l'âme, ce don précieux de ta puissance , plus cher à l'homme de bien que sa vie : mais pour en sentir le prix, il faut t'aimer !

L'incrédule se ment à lui-même , et toute la nature élève la voix pour le confondre. Les phénomènes de la terre et des cieux nous parlent de l'immortalité. La raison nous la prêche , le cœur la désire; tout nous la montre ou nous la fait souhaiter.

Homme, si tu veux m'éclairer, entre avec moi dans le temple de l'univers. Viens-y consulter l'oracle de la sagesse suprême : tu n'en sortiras point sans t'avouer immortel. Production toujours changeante de l'Etre immuable, la nature n'est qu'une suite de révolutions où tout se métamorphose sans cesse et rien ne périt. La nuit succède au jour qui s'éteint:

le jour renaît des ombres de la nuit. Les astres se lèvent et se couchent pour se lever encore."^ La terre suit les cieux et obéit à la même loi.

Vois l'été brillant. Son front radieux étincelle , il s'avance sur la verdure de nos champs , et de son pied brûlant éparpille les fleurs dont se parfument les airs. Peu à peu l'incarnat de ses joues animées se flétrit et se décolore : il n'offre plus que le visage pâlissant de l'automne. L'automne a déjà vieilli; c'est l'hiver décrépit aux cheveux blanchis par les frimas ; il vient , assis sur les orages et couronné de glaçons, chasser l'automne languissante et dépouiller la terre de l'or de ses fruits. Insensiblement le farouche vieillard s'adoucit ; l'aimable printemps est né , les zéphyrs le rame*nent, son sourire gai rajeunit la nature; fermant le cercle de l'année, le printemps rappelle l'été des palais brûlans du midi pour le recommencer. Tout se fane pour refleurir; tous les points de la roue se suivent et descendent pour remonter. Chaque forme de la matière se perd et se fond dans une forme nouvelle. Partout la vie reproduite de la mort circule dans ce grand tout, et remplit d'une

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mesure toujours égale la masse de l'univers. Pas un seul atome ne se perd , il n'est pas un seul être que le Tout-Puissant se repente d'avoir créé, et dont l'anéantissement l'accuse d'inconstance.

C'est l'emblème éclatant de l'immortalité dé l'homme. Il passe, mais ne périt point. La seule différence entre la nature et l'âme , c'est que la nature tourne dans un cercle de révolutions sans fin , au lieu que l'âme avance et monte sans cesse comme la flamme dans une ligne infinie. Et qui peut croire que la matière soit immortelle et que l'âme puisse mourir ? L'être le plus noble serait-il le plus avili ? L'homme , pour qui tout renaît, sera-t-illeseul qui meure pour ne jamais revivre? moins privilégié que le grain dont il se nourrit , une destinée cruelle l'aurait-elle condamné seul au malheur de l'anéantissement , lui qui seul connaît et sent et le bonheur d'exister et l'horreur de cesser d'être !

Il est une seconde loi dont la nature ne s'écarte jamais. Fidèle à parcourir l'échelle des gradations, elle passe par toutes les nuances dans un progrès imperceptible, où rien n'est omis , rien n'est brusqué. Chaque être inter- I. II

médiaire s'unit par deux points opposés à ses deux extrêmes en grandeur et en petitesse. Chaque partie du tout s'ajuste exactement à l'autre , on ne remarque ni vide ni séparation , les jointures existent et sont devenues insensibles, on voit dans chaque point l'union et la continuité. Ici la matière dormant dans l'inertie attend qu'elle soit appelée à la vie. Là, animée, mais insensible, elle ne vit qu'à demi : là le sentiment vient s'unir à la vie et la complète. Une première étincelle d'intelligence luit dans les animaux, c'est une faible aurore qui prépare et commence le jour plus parfait de la raison. La raison éclate et brille dans l'homme; mais elle n'y est pas arrivée à son dernier degré de splendeur. Comment continuer la chaîne depuis l'homme jusqu'à ces êtres supérieurs qui sont tout esprit, et sur lesquels la mort n'a point de prise ? Confesse que l'homme est un tout mortel en partie, en partie immortel , ou bien la chaîne est rompue et finit à lui; il reste un vide, une lacune immense dans l'échelle des êtres. Telles sont les conséquences où mène l'analogie , le guide le plus sûr que l'homme ait reçu pour se conduire vers la vérité,

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L'incrédule qui semble s'être ligué avec la mort, donne un démenti à la nature, et rejette son témoignage. L'insensé abjure sa raison pour renoncer à son bonheur! Il dégrade, il trahit indignement la majesté de l'homme. Que les sentimens du sage sont différens! « Si le <c Tout-Puissant l'ordonne ainsi, que la terre se « dissolve en poussière, que ces globes sus- « pendus sur ma tête tombent de leurs sphères « et m'écrasent; l'âme est en siireté. Elle sor- « tira ti'iomphante des ruines de l'univers , et ce s'élèvera comme la flamme au-dessus de l'em- « brasement universel de la nature. L'homme « sourit au spectacle de la destruction géné- « raie de la matière ; la foudre impuissante , en « s'attacha nt à lui pour le consumer , lui ap- « prend que son âme est indestructible. Elle « est d'une trempe impénétrable aux traits de a la mort ; elle les voit tomber émoussés autour « d'elle et demeure invulnérable. » Ainsi parle, ainsi pense le sage.

Viens , Lorenzo , viens juger si l'homme est un être ordinaire et fait pour mourir tout entier ; montons ensemble à la hauteur des nuages , et contemplons le spectacle de sa puissance. Baisse tes regards sur le globe. Il est couvert

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cies preuves de ton immortalité. Que de merveilles semées sur sa surface ! Quelle longue étendue de plaines cultivées et cachées sous les moissons ! Quelle foule de vaisseaux , chargés des dépouilles de l'univers , volent sur le sein des mers obéissantes , et servent à son gré ses plaisirs ou ses fureurs ! Il soumet à ses vues l'océan , les vents et les astres. Son génie disposé en maître des élémens , et la nature , devenue son agent, manœuvre sous ses ordres. En vain , elle opposa ces rochers aussi anciens qu'elle pour lui fermer le passage et l'arrêter. L'homme souverain commande ; les montagnes s'effacent, et les abîmes sont comblés. Yois ces cités superbes et populeuses suspendues sur la cime des monts. Vois ces autres qui s'étendent et remplissent l'enceinte des vallées profondes. Vois-tu leurs tours élever dans les airs leurs pyramides brillantes , dominer d'espace en espace les paysages d'alentour, et couronner ce riche tableau ! Quel nouveau miracle! D'autres cités s'avancent jusqu'au sein des mers; les images mobiles de leurs superbes édifices se peignent et flottent sur l'onde agitée. Les vagues mugissent autour du mole immense qui les repousse, et blanchissent de leur vaine

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écume sa masse immQbile. L'homme a conquis sur Tocéan de vastes provinces. L'homme est un Dieu qui dit une seconde fois à la mer : a Tu t'arrêteras ici , respecte tes nouveaux (c rivages. »

Portons nos regards plus près de l'équateur. Que d'arts subUmes, que d'arts aimables fleurissent ici sous un soleil plus favorable! Peuxtu compter cette multitude de temples dont le faîte s'élance vers le Dieu auquel ils sont consacrés? Quelle pompe et quelle majesté dans cet arc de triomphe ! l'œil qui embrasse son cintre immense s'étonne de découvrir en même temps la moitié de la voûte des cieux. Ici des torrens oubliant leur pesanteur montent dans les airs , et retombent dispersés en poussière écumante. Là des fleuves impétueux dorment amoncelés dans leurs prisons profondes , et l'aride surface des plaines a disparu sous un vaste et tranquille océan. Plus loin , ouvrant le sein du continent , l'homme entraine deux mers loin de leurs rivages opposés, les captive dans ses canaux, et les contraint de s'unir au centre de ses royaumes. Ton coeur bouillant de courage est-il amou^ r^eux de ces scènes formidables , où le démon.

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de la guerre , suivi du pouvoir et de la gloire, marclie armé d'un glaive étincelaut? Vois les campagnes inondées de sang. Entends -tu les foudres des vaisseaux tonner sur le sein grondant des mers ? C'est la voix de l'Angleterre imposant la paix au monde.

Rien ne résiste à l'homme. La terre ouverte dans ses profondeurs lui remet ses trésors : les cieux sont mesurés : l'astroTiome atteint l'astre fuyant dans l'enfoncement de l'espace. Les bornes de l'univers sont reculées; son enceinte est élargie ; la nature vaincue cède ses secrets : partout les arts la subjuguent et l'emportent sur elle. Le monde entier est un monument éclatant de la force et du génie de rbomme. Il a trouvé son séjour imparfait. C'est lui qui lui donne sa forme et ses derniers traits. Nouveau créateur , rival momentané du Créateur éternel , il achève l'univers. A la vue de ces merveilles , qui ne s'écriera pas dans ses transports : « oui, des êtres immortels ont <c habité ce séjour : c'est leur ouvrage que j'ad- « mire ! »

Homme, ton orgueil est flatté, et je te vois fier de tes chefs-d'œuvre. Hé bien , veux-tu connaître quelque chose de plus grand encore ?

écoute, cest un soupir pour le malheureux. La grandeur morale est la seule véritable. La mort qui détruit toutes les autres, la conserve et la couronne. •*

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L'immortalité.

Preuves morales.

Es'TU déjà mort, illustre Pope ? toi dont le génie avait reçu le pouvoir d'immortaliser, as-tu péri tout entier? Non , tu vis. Je salue ton âme sublime. Je te félicite de ton passage sur la rive opposée. Je ne prendrai point congé de toi, devant si tôt te rejoindre. Je vais quitter la sphère du soleil pour aller jouir dans ta douce société d'un jour plus pur et d'un climat plus heureux. L'homme ne fait que plonger dans la mort, et se relève immortel. Le tombeau n'est qu'une route souterraine qui le conduit au bonheur. Son histoire glorieuse se partage en deux portions inégales. Cette courte vie en est pour ainsi dire le frontispice; l'éternité déroule le volume entier de nos destinées.

L'incrédule a dit : « Je ne vois sur la terre

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a qu'une longue suite de fantômes qui naisse sent , s'évanouissent et se remplacent par « milliers dans l'espace d'une heure ; vaines fc images , qu'un Dieu bizarre produit d'un « souffle , qu'un Dieu cruel détruit par un « autre souffle. Tout n'est qu'un flux éternel « d'êtres faibles et périssables que le torrent « du temps roule avec bruit dans l'abîme du a néant. »

Quoi , au milieu de ce torrent qui nous enr traîne, et avant d'être engloutis, il ne serait point de rocher où l'homme pût respirer un instant de ses terreurs, sonder d'un regard sa destinée , et concevoir l'îmdace de penser que c'est quelque chose d'être né ! Au milieu des naufrages continuels de tant d'êtres si précieux et si beaux, n'est- il point un être suprême dont le trône serve de base à l'univers , et domine sur l'étendue de l'espace comme un phare brillant , autour duquel tous ses enfans dispersés par la mort se rallient pour embellir sa cour, et recevoir le bonheur? N'existe-t-il point un pouvoir qui soit le centre et le lien commun de toute réaUté? Celui qui a pu forcer le néant à produire les êtres, n'étendra- 1- il point au jour marqué son bras pour les arra-

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cher des serres de la mort ! Ne coiïimâiiderat-il point au tombeau de rendre sa proie, à la terre et à l'océan de lui remettre le dépôt des générations qu'il ne leur avait confiées que pour un temps?

Si la nature ne peut instruire l'incrédule, s'il s'aveugle sur ce qu'il voit , résistera-t-il encore à ce qu'il sent ? S'il trouve que la voix du Créateur qui lui parle dans ses ouvrages soit trop faible , qu'il l'écoute dans sa conscience ; qu'il se regarde et qu'il lise dans son être. Les caractères de l'immortalité sont empreints sur lui. U porte dans son sein le juge qui le condamne. La nature n'en impose point à ses enfans. Elle n'a point écrit de fables dans nos cœurs, et fait de l'homme un mensonge qui trompe l'homme.

Conduis tes troupeaux dans un gras pâturage : tu ne les entends point se plaindre : ils paissent satisfaits. La paix dont ils jouissent est refusée à leur maître. Un mécontentement éternel poursuit et tourmente l'homme. Le monarque et le berger se plaignent également de leur sort , et du trône à la chaumière les soupirs se répondent. Cependant quel intervalle immense sépare leurs destinées! L'un

enferme des mers entre les deux portions de son empire : l'autre ne possède dans Tunivers qu'une cabane d'argile et de chaume, bâtie à la hâte sur un terrain abandonné , et qui le défend mal de l'hiver et des orages. Croirai-je que l'Éternel ait été plus libéral pour mes troupeaux que pour moi ? Non. Ce mécontentement qui murmure dans mon cœur n'est que le sentiment de mon immortalité. C'est le cri de l'instinct appelant l'objet qui manque à son bonheur. Il est arrêté que l'homme noblement tourmenté par sa grandeur, soupirera sur le trône comme sous le chaume. Ses dégoûts lui révèlent sa noblesse , et sa misère lui crie qu'il est né pour être heureux.

Nous ne sommes point ici dans notre patrie : c'est une terre étrangère où nous recevons en passant de la nature un aliment qui ne peut nous rassasier. Nous avons beau multiplier nos jouissances , nous restons affamés au milieu de cette abondance stérile, et les plus grands plaisirs nous laissent toujours des désirs. Si nous ne pouvons plus monter, nous descendrons plutôt que de rester dans le repos. Le maître de l'empire romain quitte le

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trône de l'univers et va se souiller à Caprée dans des voluptés honteuses. C'est le désespoir de l'ambition qui l'abaisse et le plonge dans la débauche.

Dieu lance le cœur de l'homme vers l'avenir par un ressort invincible et caché. L'espérance infatigî^ble , les ailes toujours étendues, vole vers tous les objets qui frappent sa vue. Insatiable et toujours mal sa^tisfaite des succès passés , elle nous force d'immoler notre repos à des chimères , et de sacrifier des biens certains à l'incertitude des hasards : elle foule sous ses pieds tous les bienfaits du présent, tue nos plaisirs à mesure qu'ils naissent, nous harcèle jusqu'au tombeau et nous fait souffrir presque autant de maiix que le désespoir. Pourquoi la jouissance est-elle toujours moins vive que le désir? Pourquoi un désir est-H plus cher à l'homme qu'une couronne? Pourquoi, dès que ce désir est satisfait, ensevelit-il le bonheur? Ah sans doute Dieu, qui ne nous laisse ici d'autre bien que l'espérance, nous réserve dans l'avenir des biens plus précieux que ceux de la terre. Nous sommes entraînés vers le but invisible où le Créateur nous, î^ttire.

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Je vais t'introduire encore plus avant dans ton âme. Ici bas nos facultés restent dans l'enfance , elles ne produisent que des actes imparfaits, et bien au-dessous de leur puissance. Voyez combien la raison de l'homme diffère de l'instinct des animaux. L'une, toujours perfectible, avance par des progrès infinis; l'autre, rapidement formé, a bientôt reçu son entière perfection. La raison se traîne lentement vers son objet ; à la vue du sien , l'instinct- s'élance et le saisit. Dans les animaux chaque individu atteint en peu de jours le terme assigné à son espèce : sa mesure de bien est bientôt comblée, et son être complété s'arrête pour toujours au même point. Des siècles de vie n'ajouteraient rien à leurs connaissances. Us ne répéteraient que les mêmes actions : la sphère de leurs désirs ni celle de leurs jouissances ne seraient point agrandies. L'homme , quand il durerait autant que le soleil, irait toujours apprenant quelque vérité nouvelle, et mourrait encore affamé de science.

Nos passions sont comme nos facultés. Elles sentent qu'elles ne peuvent déployer ici toute leur énergie. Elles en ont cependant encore

trop pour les vains objets qui leur sont offerts. Ces bagatelles légères ne peuvent employer et balancer toutes leurs forces, ni les fixer avec elles-mêmes dans le repos d'un équilibre parfait. Il reste aux passions une surabondance de pouvoir qui n'est point occupée. Aussi toujours dans l'inquiétude et le mouvement, elles agitent la vie humaine et en font une tempête continuelle. Leur dévorante activité consume en un instant tous les fruits sans substance que produit la terre ; pour en découvrir d'autres , elles parcourent et ravagent le monde. L'ambitieux dédaigne ses succès , et sa gloire lui fait pitié. Est-ce là tout, s'écria César monté sur le trône de l'univers?

Quand notre âme s'échauffe et conçoit dans l'enthousiasme une haute idée de notre mérite, c'est peu d'un siècle d'estime pour nous satisfaire. Ce n'est pas assez pour nous que nos contemporains commencent de nous applaudir , si les siècles futurs ne continuent. Un instinct indestructible nous intéresse malgré nous dans l'avenir : nous écoutons dans notre âme la postérité célébrant notre nom. Nous suivons notre fantôme conduit par la gloire et traversant les générations qui doivent

naître , et nous voulons durer encore après elles. Nous verrait-on rêver ainsi notre immortalité , si nous devions cesser d'être ? Aveuglés, nous cherchons le corps, et c'est à son ombre que nous nous arrêtons : nous prenons pour l'immortalité la renommée qui n'en est que l'image. Aussi, dès que nous la possédons, elle nous devient insipide. Son être imaginaire s'anéantit dans la main qui l'a saisie.

Cependant, quoique toujours troippés dans notre poursuite, et dégoûtés de tout ce qui promettait d'assouvir notre ambition, nous ne pouvons arracher ce sentiment de nos cœurs.. I^ nature qui l'y a placé pour de plus nobles fins, l'y conserve sans notre aveu. L'homme ne peut s'arrêter; il faut qu'il monte sans cesse. Une activité intérieure ^t indomptable , un ressort élastique et toujours vivant soulèvent son âme. La fortune a beau la charger de ses dons , rien ne peut la comprimer : elle se détend et réagit avec une force victorieuse. Le dernier villageois a son ambition comme le prince ; l'esclave dans les fers est aussi fier que le sultan sur le trône. Il s'écrie dans son cœur avec le monarque assyrien : « Arrêtez-vous , <i et voyez les merveilles de ma puissance. »

C'est qu'il se sent immortel aussi bien que son tyran. Or faux ou vrai , n'importe ; il faut à l'âme une grandeur réelle, ou bien elle s'en crée une imaginaire.

L'orgueil est la première passion de l'homme. Si le Créateur a commis au plaisir la conservation du corps et la multiplication de l'espèce , c'est l'orgueil qu'il a chargé de protéger et d'étendre la gloire de l'âme. C'est lui qui embellit Hotre séjour, inspire les arts, étend les pensées, ennoblit les actions, travaille partout à épurer , à perfectionner notre félicité. Tout ce que nous voyons de délicat, de grand, de merveilleux dans la société , est son ouvrage : tandis que les besoins laborieux et l'amour d'une vie commode en posent, en réparent les fondemens , et exécutent d'après son plan ; il est l'architecte intelligent qui polit , achève , couronne l'édifice de notre gloire. Combien ne lui doit pas la vertu même? Il l'anime par l'aiguillon secret de l'émulation. Il assaisonne le bien moral, et le rend plus piquant au goût de l'homme. C'est l'orgueil qui créa les sages de l'antiquité. Que de vertus de moins dans la société , si l'âme était moins fière ! L'amour de l'estime publique vient au

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secours de la raison. Seule , elle n'est souvent qu'un flatteur domestique qui nous trompe. L'envie de plaire aux autres soumet nos opinions au jugement du public, qui les pèse dans une balance équitable. La crainte du mépris redouble nos efforts. La vertu exposée au grand . jour s'agrandit sur ce théâtre et déploie toutes ses forces.

Cette soif de gloire et d'estime , que la nature entretient dans tous les cœurs , pourquoi n'osons-nous l'avouer? Nous rougissons devant l'homme de bien de nos meilleures actions , dès qu'il nous surprend dans le dessein de nous attirer des éloges , et que notre secret transpire. Sans doute , par un art merveilleux , le corps a reçu le pouvoir de faire la leçon à l'âme. Dieu a donné à notre sang un cours moral. Il lui ordonne de monter, d'aller peindre sur nos joues la rougeur de la honte, pour nous reprocher devant des témoins la bassesse d'un cœur qui s'avilit à mendier l'approbation d'un être étranger à lui. Un juge bien supérieur et bien plus intègre n'est-il pas assis dans nos consciences pour nous distribuer à chaque instant la louange ou le blâme?

Cet orgueil qui conserve en nous le pressen-

tiineiit (le Fimmortalité , et nous rappelle sans cesse à notre grandeur future, nous suit dans nos plaisirs mêmes. L'homme est fait pour le bonheur. Le plaisir est son bien suprême. Mais s'il faut en rougir , la jouissance reste imparfaite. Notre fierté nous tourmente dans les bras de la volupté même ; et voilà pourquoi le bonheur a ses hypocrites comme la vertu. Nous voulons pouvoir nous en vanter, et s'il n'est pas digne de nous, l'homme se cache pour jouir. Le plaisir même qui est attaché à l'union des deux sexes , ce sentiment le plus poignant et le plus vif que nous puissions éprouver , qui porte la félicité des sens à son dernier période , n'est pas exempt de cette loi. Un instinct nous dit de couvrir les transports de l'amour des ombres de la nuit et du voile du mystère : c'est l'orgueil qui, averti par une voix secrète que l'homme va s'abaisser pour être heureux, jette alors sur lui l'honorable manteau de la pudeur.

Quel est le but de cette structure délicate de nos cœurs , de cette finesse de taet moral dont nos sens sont doués, de ces ressources mises en réserve dans notre constitution physique, intimement combinées avec elle, et

toujours prêtes à aider la vertu chancelante, quand la raison, son premier guide, s'égare et l'abandonne? Cette fierté de l'Ame seraitelle une illusion ridicule ? Tous ces stratagèmes du Créateur pour la soutenir dans son élévation naturelle et la redresser dès qu'elle s'abaisse ou se méprend dans sa direction , seraient-ils vains et sans dessein ? Toutes ces passions impétueuses seraient-elles privées de l'objet qui est en proportion avec leur énergie ?

Froids moralistes , qui prenez votre tempérament glacé pour règle de vos jugemens, vous osez blâmer l'ardeur des passions, vous déshonorez ces nobles agens d'une âme immortelle, en les faisant descendre d'une source impure et coupable. Le crime, il est vrai, naît de leur abus. Mais elles n'en sont pas moins sorties pures du sein du Créateur. Ce sont des étincelles détachées de cet océan de feu, et communiquées à l'homme pour l'animer. Quels que soient ici bas leurs écarts et leurs méprises, je découvre, je sens la grandeur de leur origine et de leur fin dans leur disgrâce même : comme un roi détrôné , elles conservent dans leur abaissement des traits de leur majesté primitive ; si la raison les rappelle de leurs

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erreurs , et les soumet à son frein , elles reprennent toute leur dignité.

Leur activité, ennemie du repos, n'est point un vice: loin d'annoncer la corruption de leur origine , elle en décèle la noblesse. C'est qu elles tendent vers* des objets infinis , destinés à les satisfaire. Plus nous pénétrons dans la nature de l'âme, soit que nous analysions ses penchans , soit que nous interrogions ses facultés , plus nous reconnaissons sur elle le cachet de l'immortalité.

Partout , dans l'univers , le Créateur assortit à l'objet la puissance et le désir : chaque être parcourt le cercle entier de sa perfection. Nous ne voyons nulle part que l'harmonie de ces rapports soit violée. Ne le serait-elle que pour l'homme ? Périrait-il au milieu de la course qu'il peut fournir? Voyons-nous l'astre du jour se coucher au milieu de son cercle et se plonger dans les mers orientales? Pourquoi la nature, cette mère bienfaisante de tous les êtres, ne serait- elle marâtre que pour nous? Laisserait-elle son chef-d'œuvre imparfait, tandis qu'elle est si soigneuse de mettre la dernière main , d'ajouter le dernier trait à ses moindres ouvrages ? Ou si l'homme

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doit avorter sous ses doigts, et mourir ébauché , pourquoi faut-il encore qu'il meure dans les terreurs ?

Quoi , il ne resterait plus que des cendres du grand homme, du sage qui avait reçu cette intelligence sublime , cette flamme de génie, cette âme qui représentait un Dieu sur la terre ! Quoi , au moment où cette noble image de la divinité prenait sa forme et commençait à briller, la mort efface ses traits majestueux , et la fait évanouir dans la nuit éternelle! Quand nous accompagnons à son tombeau un héros fameux, un génie célèbre^ un homme de bien, et que le sentiment de leur mérite, élevant nos pensées, nous fait voir en eux des êtres célestes descendus sur la terre , nos transports ne seraient-ils qu'un rêve, et l'éclat de leur grandeur morale irait-il se perdre dans la poussière , et s'éteindre dans le néant?

O homme ! si c'est là ton sort , va donc chercher tes maîtres dans tes étables. Déposé à leurs pieds ton sceptre imaginaire et ta royauté ridicule. Tu es l'esclave, ils sont t^s rois; ils te sont supérieurs dans tout ce qui appartient aux sens. Le gazon croît sous leurs

iSa BIXIÈME NUIT.

pas. Ils paissent sans avoir besoin de cultiver. Leur boisson est apprêtée par la main de la nature. Le ruisseau ne cesse point de couler et d'offrir son onde à leur soif. Leur vêtement naît et grandit avec eux. Ils ne vont point avec fatigue le chercher dans deS cUmats étrangers. Ils ne portent point la guerre dans des mondes lointains pour en ravir les trésors. Leur fortune et leurs biens sont sous la garde de la nature ; pour les conserver , ils n'ont jamais besoin de citer leurs frères au tribunal dévorant de la chicane. Une prairie féconde est pour eux le jardin de la félicité. Dès qu'ils y sont entrés, ils en goûtent les fruits dans une douce ivresse. Aucun n'est interdit à leurs désirs. Leurs plaisirs sont purs et ne laissent point d'amertume ; plus vifs que les nôtres, ils sont aussi plus sûrs. La liberté est dangereuse. Qui peut choisir peut se tromper. Le tact de l'instinct est infaillible. Il ne choisit jamais les poisons. Le doute, la crainte , l'espérance vaine , les regrets , le désespoir ne viennent point empoisonner leurs tranquilles jouissances. Nos sages cherchent en vain la paix qu'ils goûtent ! Eux seuls ont la vraie philosophie de la vie sensuelle. Tout

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cet horizon du rnal moral, bien plus étendu que la sphere des maux physiqjues , est habité par la raison seule. L'homme seul a reçu le triste privilège de répandre des larmes; et les occasions de l'exercer naissent en foule! Les animaux plus heureux ne sont point tourmentés comme lui le long de la vie. Leurs maux sont bornés à la douleur. La plainte cesse avec la sensation. Ils ne continuent point de souffrir d'un mal passé. Une prévoyance funeste ne les fait point frémir dans l'avenir. La mort vient à eux sans les effrayer. Ils ne la sentent qu'à l'instant où elle frappe. Un même coup commence et finit leurs maux. Tous les jours , l'homme si fier , lui qui gouverne une planète et pèse les astres , héros et philosophes, tous soupirent en vain après ce paisible trépas. Si cruellement distingués des animaux pendant la vie, serons-nous encore à la mort confondus avec eux dans une masse commune de poussière ?

L'avenir ne réformera- t-il point ces injustes inégalités, et l'éternité fermera-t-elle ses portes sur nos plaintes? Si telle est la destinée -de l'espèce humaine , qu'elle est étrange ! Ne craignons plus de blasphémer tout haut contre le

ciel. L'homme devient un être monstrueux qui déshonore son auteur. Le roi de l'univers n'est qu'une tache honteuse dans le bel ensemble du tableau de la nature. Quoi ! l'abonflance et les plaisirs sont pour le méchant : la misère et les larmes sont le partage ordinaire de l'homme vertueux ; celui qui mérite le moins le malheur est souvent le plus malheureux!... Dieu juste, serait-il vrai que tu visses avec indifférence le crime triomphant et la vertu souffrante?

Si le tombeau est la porte du néant, homme de bien, que deviennent ta confiance et ta joie? Que te sert-il de veiller tout le jour, et de faire une garde sévère autour de ton cœur irréprochable? Tu te crois sage, tu n'es qu'un insensé qui se fatigue à combattre des fantômes. Vertu , sagesse , vérité ! noms sacrés, respectés, applaudis, divinisés dans tous les âges !... Pleurons sur eux, si les esprits doivent mourir. Ce ne sont que des erreurs cruelles, de tristes énigmes, de nouveaux fléaux qu'il faut joindre aux autres malheurs de l'humanité. Qu'ai- je besoin de vertu ? Elle ne fait que me vexer , qu'irriter mes peines.

Et pourquoi de la vertu? Où sera sa ré-

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cbmpense, et sans récompense que devient son être? Son plus noble ressort est dans cette estime intérieure qui naît de la conscience d'avoir fait le meilleur choix. Ce choix peut-il être autre chose que les moyens d'arriver au bonheur? La vertu n'est donc que l'amour de nos vrais intérêts et la recherche éclairée de notre bien-être. Mais si l'âme périt , quel sera le véritable intérêt de l'homme ? N'est-ce pas alors de s'attacher à tout ce qui peut le rendre heureux dans la vie ? Quelquefois le vice est notre ami dans le présent. C'est notre souverain bien. Saisissons-le. Le crime est dans la vertu qui refuse le bonheur qu'il procure. Dès que la raison est déshéritée dans l'avenir, cl'est aux sens que l'empire appartient, eux seuls sont nos maîtres légitimes ; c'est à eux à gouverner l'homme.

Arrête, brave citoyen. Où vas -tu, téméraire ? — Défendre ma patrie , et mourir glorieusement pour elle. — Oui , si tu te crois immortel : tu peux alors être brave sans cesser d'être raisonnable : tu peux affronter la mort, puisque tu sais que la mort ne peut te détruire. Mais si tu perds tout avec ta vie, ton courage me fait pitié; reviens vivre en lâche, si tu ne

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veux mourir en insensé. Un incrédule hardi , qui, entraîné par l'orgueil, par l'exemple, par l'amour du gain, ou par le désir de la vengeance, court perdre son être ou se détruit par faiblesse , est de tous les fous le plus extravagant. Malheureuse victime d'une brillante chimère, laisse ta patrie s'abîmer, et saisis pour toi-même une planche qui te sauve de son naufrage. — Ma patrie , mon roi m'ordonnent de mourir. — Et que t'importent ta patrie et tes rois? Que t'importe Dieu même? Si toutes tes espérances s'écoulent avec ton sang, et que Dieu te commande de le verser, sans te payer ta mort , laisse-là ses ordres cruels, conserve ton être, et désobéis.

Que dis-je? Tu ne feras qu'obéir à son premier précepte. Quel est-il? « Homme aime- « toi. » Ici les êtres libres ne le sont plus. Le bonheur est le prix nécessaire du sacrifice de l'existence. Si la vertu nous coûte notre être , la vertu est pour nous le plus grand des crimes. Elle viole notre loi suprême. Malgré les nations qui applaudissent à leur victime , tu n'es qu'un affreux suicide.

J'avoue que la sainte image de la vertu nous offre des charmes qui nous attirent , et que

même ici bas elle a ses plaisirs. Mais n'exagérons pas les richesses qu elle tire de son propre fonds. La solde chétive qu'elle reçoit sur la terre ne peut la payer de ses peines et de ses combats. Si elle n'a rien de plus à espérer, en l'admirant , nous choisirons un crime utile , et l'intérêt personnel forcera toujours notre préférence. Que sert-il de croire un Dieu, sans les récompenses et les peines qui le font adorer ? C'est l'espérance et la crainte qui arment la conscience. Détruisez leur objet dans l'avenir; notre devoir est de ne plus aimer que nous dans le présent. Que tardé-je de trahir mon pays, d'égorger mon père trop lent à mourir , et qui me retient si long- temps mon héritage ? Que le genre humain périsse , si sa ruine ajoute à mon bonheur. Le vice qui me rend heureux est ma loi suprême , et la lâcheté qui me conserve est mon asile et ma vertu.

Mais si la vertu est privée de sa récompense, quel est donc l'être cruel qui souffre que l'homme se tourmente en vain pour elle ? Pourquoi ce cri du remords et cette conscience qui se soulève contre le crime? Pourquoi logeons-nous dans notre âme des per-

fides qui se font un jeu continuel de nous trahir , de nous séduire par de trompeuses douceurs? Si c'est un aveugle instinct qui usurpe le nom sacré de conscience , et qui fait l'insensé dans nos cœurs, pourquoi la raison complice conspire-t-elle avec lui contre nous, et nç nous offre-t-elle son flambeau que pour nous précipiter? Ah! puisque la vertu nous détruit quelquefois sur la terre, il faut bien que l'homme survive à sa poussière! Si l'homme se perd dans le tombeau ; si la terre est tout, pourquoi la vie n'est-elle qu'un moment , tandis que nos désirs embrassent une éternité? Pourquoi le passé et le futur nous tourmentent-ils dans le présent? A quoi bon la prévoyance , pour s'effrayer ; la raison , pour sentir son malheur ? O Lucie ! ô Narcisse! ô Philandre! pourquoi le sentiment et les déchiremens de l'amitié, si l'amitié et les amis s'évanouissent dans l'espace d'une heure? Pourquoi tous ces tourmens sous le masque du bonheur? Pourquoi cherchons-nous sans cesse ce bonheur pour ne le trouver jamais ? La nature gravite-t-elle vers le néant? Victime de ses prérogatives, l'homme est-il condamné à une supériorité de misère? L'ordre de l'uni-

vers se renverse ; les rangs des êtres se confondent ; la chaîne se rompt en mille endroits. Toute la nature défigurée se couvre de ténèbres; tout est malheur; et la raison succombe dans un vaste désespoir. Non, l'horrible vœu de l'anéantissement ne peut se former dans un cœur que quand la vertu y est morte, et que l'homme est dénaturé. Il faut du même coup se délivrer de Dieu. Que sert- il dans le monde ? Il n'y est plus qu'un fantôme effrayant.

Hommes dégénérés , déchus de votre être , dépouillés de raison et d'espérance , qui vantez la liberté et vivez en esclaves , les maîtres et l'opprobre de l'univers , vil troupeau plus stupide que les troupeaux qui vous obéissent; vous qui changez la raison en folie , qui faites le mal avec l'instrument du bien , et employez à vous perdre les bienfaits du Créateur ; si " c'est là votre désir, sous quelle planète sinistre étes-vous nés ? Dans quelle heure de désespoir avez-vous reçu le jour? Quelles furies ont agité votre imagination pour enfanter ce système destructeur des biens et des êtres? Oui, vous êtes déjà morts, et la brute seule survit en vous. Mais êtes-vous bien sûrs du

igO DIXIÈME NUIT.

néant dont vous vous flattez? Vous est-il bien démontré que votre âme doive périr comme une vapeur qui se dissipe dans les airs? Que de courage il vous faut , que de peines il vous en coûte pour arriver à l'incrédulité ! Et malgré tous vos efforts , vous ne pouvez perdre l'immortalité et obtenir le néant. Votre être vou^est abandonné pour le défigurer, mais non pas pour le détruire. Malheureux , ce qui vous égare, c'est que vous ne lisez la nature que par feuillets détachés. Eisez l'ensemble, et vous serez convaincus ; vous y retrouverez cette âme immortelle que vous n'aviez pas aperçue. Tout s'éclaircit alors , et Dieu est entendu. L'ordre se rétablit dans les rangs des êtres , et l'homme reprend au-dessus des animaux sa place et sa supériorité. Tout est grand, tout devient intelligible et lumineux. L'immortalité est la clef de la création : c'est la chaîne des siècles ; elle unit tous les temps et fait correspondre toutes les portions de la durée à un but unique , au bonheur. Elle forme le nœud du monde naturel , du monde civil et du monde moral ; les deux premiers passeront , et les esprits dont le destin est de leur survivre , demanderont

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alors : « où ces mondes, ont - ils brillé ? » Il te paraît étrange que tu doives exister toujours? L'est-il moins que tu vives une heure? Le miracle n'est pas de continuer d'être; mais d'avoir commencé. Ote Dieu de la nature, tout est mystère. Si tu l'y souffres, après lui il ne reste plus de merveilles.

La durée seule donne aux êtres de l'importance et du prix. Que serait l'esprit le plus sublime, s'il ne durait qu'un jour? Qu'il soit grand ou petit, qu'il tombe ou qu'il s'élève, qu'importe, puisqu'il n'est déjà plus? Mais un être immortel a droit d'intéresser un Dieu. Il mérite de l'avoir pour témoin et pour juge de ses pensées, et l'Eternel peut sans s'abaisser tenir conseil sur ses destinées. Dieu n'a point laissé celles de l'homme cachées dans un nuage impénétrable : il a soulevé un coin du voile : des profondeurs de l'éternité il s'est avancé vers nous , et s'est montré à nos yeux dans l'univers. Partout il nous jure son existence , l'immortalité de notre âme et sa valeur inestimable.

Que n'a-t-il pas fait pour démontrer à l'homme ces vérités ? C'est pour ce grand but qu'il a formé le monde, qu'il l'a submergé,

qu'il a réparé ses ruines. C'est pour cette fin qu'il fait naître et mourir les rois de la terre ^ qu'il élève et renverse les empires. S'il envoya les sages de l'antiquité préparer le monde à la lumière par leur morale sublime , s'il ordonna aux prophètes de lire dans le sombre avenir , si les saints ont parcouru l'univers , si les martyrs ont versé leur sang, si la nature a vu des merveilles ignorées suspendre partout le cours ordinaire de ses lois ; si des mortels sont montés vivans dans les cieux ; si Dieu lui-même est descendu sous les sombres voûtes de l'abîme ; c'est pour t'éclairer sur le prix d'une âme immortelle. Pour te l'apprendre, Dieu quitta les cieux et vint t'apporter le code sacré de sa loi. Incrédule , avant de porter sur lui ta main profane , tombe la face contre terre, et crains qu'il ne te frappe de mort. Avec quel appareil solennel il publia les sanctions, de sa volonté suprême au milieu du tonnerre et des orages! La nature enten- 1%^ dit sa voix, et trembla de terreur. Je t'atteste ici , montagne de Sinaï , dont la base ébranlée sentit et confessa la présence de l'Eternel; et toi, nue formidable', qui reposais sur sa cime embrasée. Et vous, vagues, dont les

Dixième nuit. iqS

masses enchaînées, suspendues dans l'air aux deux côtés du passage d'Israël , ensevelirent en retombant ses fiers ennemis et leurs menaces au fond des abîmes ; et vous , flammes allumées par le tyran de l'Assyrie , et qu'il vit tromper sa rage impuissante ; et toi , terre dont les gouffres s'ouvrirent sous les pas de trois mortels sacrilèges , et se refermèrent sur eux; et vous tous, élémens de la nature, je vous atteste comme autant de témoins qui racontez à l'homme tout ce qu'a fait le Tout- Puissant pour lui prouver le prix de son âme. Incrédule , tremble en songeant qu'il veille, qu'il travaille pour t'en convaincre, depuis que les siècles s'écoulent, depuis la naissance de l'univers jusqu'à cette heure de ton incrédulité.

Disciple aveugle et fier des anciens philosophes ^ tu ne reconnais que leur autorité : tu n'écoutes que les oracles trompeurs dii Portique et du Lycée ; et tu prononces avec eux que l'âme est mortelle. Mais peux- tu lire leurs écrits, sans être à la fois ému d'admiration et de pitié ? Au milieu des rêveries de leur sagesse chimérique , quelle élévation dans leurs idées, quelle morale! Le délire le plus

fougueux de la poésie n'approche pas de l'enthousiasme philosophique de ces vieillards. « Les sens du sage seront insensibles à la douce leur : le fer qui le déchire ne lui fait aucun « mal ; les tourmens et les supplices sont pour « lui des plaisirs, des jouissances délicieuses. « Il lui est égal de reposer sur un lit de fleurs, « ou d'être enfermé dans les flancs brûlans du « taureau de Phalaris. » Ne trouves-tu pas que cette doctrine est bien étrange dans des hommes qui ne voyaient que le néant après le tombeau ? Ils ont été les aveugles prophètes d'une vérité qui s'est accomplie à leur grand étonnement. Cette intrépidité dont leur orgueil s'était faussement vanté, les chrétiens triomphans dans les supplices, l'ont montrée sans apprêt et sans faste, lorsqu'ils sentaient les transports du plaisir au milieu des flammes dévorantes. Le stoïcien les a vus brûler et sourire , et s'est étonné d'eux et de lui. Surpris et confondu de voir se réaliser sous ses yeux les fictions hardies de sa pensée, il a été contraint d'avouer que la vérité allait aussi loin que les mensonges de son orgueil.

Mais d'où vinrent au stoïcien ces idées si extraordinaires, et placées si loin de la por-

tée naturelle de l'homme? Ce fut l'instinct d'une âme immortelle , qui, soupçonnant confusément sa force et sa dignité, lui inspira des vérités que sa raison ne pouvait concevoir. C'étaient des éclairs échappés du sein de ces âmes obscurcies par les passions, comme des rayons épars et perdus dans la profondeur de la nuit. Leur orgueil, amoureux de la pompe des idées grandes et sublimes , publiait hautement ce qu'ils ne croyaient pas dans le secret de leur conscience : semblables à la prétresse de Delphes , ils s'enflaient , ils se tourmentaient pour enfanter des oracles que l'avenir devait effectuer, dès que le système d'une vie immortelle serait développé, et que les ombres de la mort seraient dissipées par le soleil de l'évangile. Ils ont dit des choses qui n'ont pu être imaginées que par des âmes immortelles , et la vérité qu'ils mettaient en question est devenue un fait.

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li)6 ONZIÈME NUIT

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I/anéantis$emenf.

Si l'immortalité n'est qu'une erreur, que cette erreur m'est chère ! Que ce mensonge consolant serait encore préférable à la triste vérité ! L'espérance qu'il nous laisse nous sert du moins à jouir de ce monde. La vie future est l'âme de la vie présente. Si nous les séparons , nous n'avons plus qu'à gémir dans celle qui nous reste. L'incrédule qui coupe sa durée immortelle en deux portions, pour se borner à la première , détruit le bonheur de son existence présente ; en mutilant son être , il double sesmalheurs^Ah ! s'il est vrai que je sois dévoué au néant que j'abhorre , quel désespoir profond et nouveau vient tout-à-coup me saisir ! Quelles affreuses pensées noircissent mon imagination et flétrissent mon cœur! Comme l'horizon de mes maux s'étend autour de moi ! O terre misérable, ô ciel barbare! écoutez la plainte de l'homme.

Je me consolais de mes chagrins par l'espoir d'un avenir plus heureux. Cet avenir est le néant : il ne me reste donc que le présent pour y souffrir. Quelle chute ! Dans quel abîme profond je suis précipité du séjour enchanteur où m'avait porté la douce espérance ! Si j'étais abusé par un songe, cruel ami, pourquoi m'en as-tu arraché? Quel affreux réveil ! Rendsmoi mon erreur. Le jour s'éteint devant mes yeux : tout se couvre de ténèbres. Je reste nu et affamé dans une nuit totale. Chacune de m(» pensées me porte un coup de poignard. Qu'avais-je besoin de rêver un mieux possible? Cette idée envenime mes maux actuel^ ? Qu'avais-je besoin de naître pour vivre malheureux et retomber dans le néant? Ce que j'ai cru des bienfaits du Créateur n'est donc plus que des calamités. Ces facultés intellectuelles, dont j'étais si fier, nfe servent qu'à mon tourment.

Science que j'ambitionnais , détourne ton miroir désespérant. Ne te montre point à moimême. Connaître, c'est souffrir. Si je me vois, je me vois anéanti. J'aimais à contempler un Créateur généreux ; fier de m'élever et d'arriver jusqu'à lui , je soulevais le voile qui couvre la majesté de son front , je voulais découvrir

îqS onzième nuit.

quelques-uns des traits augustes de mon bienfaiteur... Qu'ai-je vu?... Un tyran farouche, qui m'impose la vie et retient le bonheur. Il regorge de biens , et il ne laisse pas échapper sur moi un seul rayon de félicité, pour m' empêcher du moins de le maudire! Il peut tout, et sous ses yeux cruels je reste malheureux ! O nuit , épaissis tes voiles , cache-le pour jamais à ma vue ! Qu'il ne vienne plus effrayer ma pensée. Il fut ma consolation et ma joie : mais je hais à présent cet horrible ami du néant , ce tyran solitaire , qui aime les ruines et se plaît à régner sur un désert.

Que je ne voie plus ses ouvrages ! que je ne sois plus tourmenté du spectacle de sa gloire. L'éclat de l'univers m'offense, et aggrave le sentiment de mes maux. Que m'importe, en souffrant, d'admirer la nature; de parcourir sa vaste enceinte, pour avouer en gémissant que la plus étonnante de ses merveilles est ma misère; pour reculer d'horreur en rencontrant au milieu d'elle dans son noble spectateur le seul être raisonnable et le seul misérable , invoquant le bonheur, ne le trouvant jamais, et condamné au long supplice de la vie ?

Vertu , tu es une folie, une malédiction , un

crime contre ma raison. Tu nous coûtes une peine et des combats qui ne sont point payés. La religion n'est qu'un mensonge. Des devoirs? En est-il d'autres que de repousser ces illusions trompeuses, ces flatteuses espérances, ces séduisans désirs qui agitaient mon sein et m'enflaient d'un noble orgueil ? Insensé , je me croyais l'héritier d'une éternité ! Fantômes vains , éloignez-vous et ne m'importunez plus. Pourquoi m'égarer si loin pour ne rapporter que le désespoir? Imposons à mes désirs les bornes de ma durée. Tout est renversé. Sagesse, raison, fuyez loin de moi. Sens, gouvernez mon âme. Passions, poussez-moi au hasard. Ignorance, étends sur ma destinée une nuit favorable. Vous seuls êtes mes Dieux : vous seuls protégez ma paix. Nous mourons comme la brute : vivons comme elle. Homme , folâtrer et pourrir, voilà ton partage! Quelle pensée ignominieuse et déchirante, de savoir que les scélérats les plus abandonnés, après s'être élevés dans la vie sur les ruines de l'homme de bien, dorment à ses côtés dans la mort, et goûtent un repos aussi doux que lui !

Quoi donc ! l'homme a-t-il pu devenir criminel avant que d'ètra? Pour quel crime irré-

missible toute la race humaine est-elle condamnée à la destruction ? Pourquoi cet arrêt foudroyant contre notre seule espèce? « Vous « serez tous mortels et tous malheureux. » Dieu a-t-il , comme les tyrans , des raisons d'état que ses sujets ne puissent pénétrer; et quand il les fait souffrir , leur défend- il la plainte?... Dieu puissant , car je ne vois plus que ton pouvoir odieux , je t'accuse de la création de l'univers. Je te la reproche comme un crime. Le crime est-il autre chose que de faire des malheureux ? Je ne t'avais pas demandé de me faire naître!

Donne-moi l'éternité ou reprends-moi la pensée. ï^lle ne m'était pas nécessaire pour végéter et m'anéantir après. Une âme raisonnable est une superfluité. Si tu ne me l'as donnée que pour aigrir mes peines, armer les calamités d'une pointe plus pénétrante , et m'accabler encore des terreurs de la mort , sont-ce là tes bienfaits ? Au lieu de m'arracher de la paix du néant, pour me tourmenter de l'existence, que ne me laissais-tu avec les êtres possibles qui n'en sortiront jamais ? Au lieu de me forcer de naître homme , que ne faisais-tu à ma place un insecte de plus ? Par une préférence bar-

bare, tu me fais de la pensée une faculté de souffrir; de la vie, une faculté de mourir.

Mais si dans ton plan tu avais besoin de nos douleurs , pourquoi insulter encore à notre misère? Fallait-il suspendre sur nos têtes ce dais radieux du firmament ! Quel palais superbe pour loger le désespoir! N'as-tu embelli et fécondé la terre que pour y voir l'homme se flétrir de tristesse sur un lit de verdure et de fleurs, et languir sur l'image d'une volupté qu'il ne goûtera jamais ? N'as-tu ordonné à ces globes brillans de rouler, qu'afin que les mortels mesurent par leurs révolutions la longueur de leurs souffrances, ne se méprennent jamais sur leur durée , et ne perdent pas un instant de leurs douleurs? Hélas ! une triste ifemeure convenait bien mieux à nos tristes destins. Il fallait nous enfoncer dans quelque caverne profonde, dans quelque antre sombre loin de toi. Cette prison nous eût

moins fait souffrir, que cette voûte éclatante qui donne de l'audace à nos pensées, allume nos désirs, et nous entraîne malgré nous vers notre tyran. Au milieu de ces hautes espérances et de ces transports , le ver nous appelle sous la poussière où il rampe, et

l'inexorable mort va tirer sur nous un éternel rideau. G mort, seul ami qui reste à l'homme, viens dans mon sein. Tu es l'unique don que m'aient fait les cieux. Finis mon supplice, et ne me laisse pas plus long-temps errer dans ce désert sauvage, s'il n'est point de berceaux agréables où je puisse respirer et goûter la douceur du repos. O mort , et toi aussi , tu es changée. Jadis je voyais au-delà de tes ombres un soleil immortel , dont les rayons échappés vers mon œil doraient devant moi l'épais nuage du tombeau. Maintenant que le tombeau communique au néant, quel gouffre profond et vaste j'y vois creusé ! Quel enfer il découvre à quiconque a rêvé le ciel ! Comme il s'ouvre et s'élargit pour me dévorer ! Dans un moment, il doit engloutir cette âme qui avait la conscience d'elle-même , embrassait la nature dans son vol , visitait les astres , conversait avec les esprits supérieurs et s'efforçait d'atteindre à leur élévation : cette âme merveilleuse va s'éteindre pour jamais dans l'horreur d'une mort universelle.

Quand cette nuit totale descendra sur l'univers ; quand la voûte obscurcie fermera le tombeau de la race humaine , ce tombeau

ONZIÈME NUIT. 2o3

qui doit l'emprisonner pour ne la rendre jan^ais, pourra porter cette triste et dernière épitaphe :

Sous les débris confus des mondes démolis ,

Sous ce vaste tombeau de la nature entière ,

Ci-gît la race humaine , insensible poussière.

Ici , près de la brute , en foule ensevelis ,

Rabaissés aux destins de la vile matière ,

Qui n'a jamais Senti la vie et la lumière,

Dorment dans le néant , ces êtres merveilleux ,

Ces atomes pensans , espèce lamentable ,

Souverains malheureux d'un globe déplorable ,

L'héritage des vers , le chef-d'œuvre des cieux!

Esclaves opprimés d'un tyran invisible ,

Ils vécurent un jour assiégés des terreurs :

L'autre les vit périr au milieu des douleurs.

Tout leur être est rentré dans le chaos horrible. i

Ils ont déshonoré le nom de Créateur : .

Dieu , pour les tourmenter , leur montra le bonheur.

Arrêtons-nous ici; et si c'est là notre histoire, pleurons sur l'espèce humaine. Nous ne sommes plus que des fantômes, moins qu'une ombre, au-dessous du néant. La nature n'est qu'une table rase ; il n'y a rien de réel que notre misère. Quelle perspective épouvantable! Un monde gémissant : un Dieu dévorant : la terre , un champ de carnage où le Tout- Puissant ne fait que détruire ; où il n'a créé

%0^i ONZIÈME NUIT.

des millions d'êtres que pour leur faire sentir les transes et l'horreur de l'anéantissement! Est-ce donc dans un transport de colère que l'Éternel, interrompant son long repos, s'est levé pour se déshonorer par la créa^tion d'un semblable univers?

Rétractons nos blasphèmes. Incrédule , comme tu dissipes les êtres! Epargne, épargne ce ravage de tant de créatures si nobles et si belles. Le ciel en est plus économe. Le Créateur ne peut être comme une racine stérile et décrépite qui ne pousse des germes que pour les laisser avorter dans la fleur. Rien ne périt dans l'immense vaisseau de l'univers. C'est détrôner Dieu, c'est l'anéantir lui-n^éme, que d'en faire le Dieu du néant. Un Dieu qui produit <3t conserve tout est le seul véritable. C'est un être bienfaisant. Son plaisir est de répandre le bonheur. Il aime à multiplier les êtres pour multiplier le nombre des heureux. Oui, cher Philandre, mon cœur me dit que tu es immortel. Tu vécus vertueux, tu vécus malheureux. Le ciel ne t'eût jamais fait naître, s'il ne se fût pas réservé de te payer tes vertus et ta vie.

O monde, que je vais bientôt quitter, si tu

étais mon seul héritage , quel présent Dieu m'àurait-il fait? Que tes trésors sont fragiles! De tous ceux que tu possèdes, les amis sont le plus riche. Comme ils glissent de nos bras ! Lucie , Narcisse , Philandre ont fui de mon sein dans la tombe. Partout je vois le monde se dissoudre par parcelles autour de moi , et me laisser au milieu d'un amas de ruines. Ah, jene veux plus aimer que le séjour qu'habitent mes amis ! je dédaigne cette terre misérable où ils ne sont plus, et que leur absence appauvrit encore. Le vrai sage laisse aux sens le domaine borné du présent , et donne à son âme le vaste avenir pour empire. C'est là qu'il dépense tout son être, trace ses plans, dirige sa prévoyance, porte ses désirs et se promet le bonheur. Il se repose de tout sur un Dieu fidèle, et ne demande plus rien à la fortune ni aux hommes.

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DOUZIEME IVUIT.

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Les avantages de la nuit et de la solitude.

Les pensées mâles de la vertu , les nobles élans du génie, les brûlans transports d'un cœur sensible, sont perdus pour l'homme qui croit qu'être seul est une solitude. Le malheureux s'est condamné à ne les jamais sentir. Dieu et la raison ! quelle immense société ! Que leurs entretiens sont sublimes ! Que leur commerce est plein de douceur! Ils s'appro* chent de Fhomme à mesure que le monde s'en éloigne. Encore quelques jours et tout nous aura abandonné ; il ne restera pour l'homme que sa conscience et Dieu. Qu'il sera terrible alors de les rencontrer seul , de les voir en face pour la première fois, et d'être pour eux un étranger méconnu , désavoué ! Hâtons-nous de nous réconcilier avec eux , et de nous les attacher par des nœuds éternels. Pour remplir nos désirs , l'univers n'a rien de plus à nous offrir ; ou s'il nous reste encore

DOUZIÈME NUIT. lO'J

quelque chose à désirer , c'est un ami. Mais que les amis sont mortels! Le dangereux désir! Qu'il est doux d'en avoir! Qu'il est cruel d'en avoir eu.

Je n'ai rien de commun avec vous , poètes insensés que la fortune enivre, et que l'erreur entraîne. Déserteurs de la raison , légers amans de la folie, vous suivez en folâtrant les fantômes brillans de la vie. Dans vos bruyans transports , vous invoquez l'astre du jour , vous chantez à sa clarté , vous célébrez les fausses douceurs d'un monde corrompu, jusqu'à ce que votre voix meure étouffée sous le drap mortuaire. Moi , j'invoque la nuit , et je cherche son obscurité sacrée. Mes chants ne sont point des chants de joie ; et mon génie n'aspire point à l'honneur honteux de sortir des fers de la raison.

Trop de fois les muses ont eu à rougir de leurs enfans dégénérés; trop de fois elles les ont vus s'avilir à défendre la cause des sens, vouloir ennoblir ce qui est vil , honorer ce qui est abject. La poésie a-t-elle donc reçu des cieux ses charmes enchanteurs et son pouvoir magique pour se prostituer au vice , et cacher son visage difforme sous un masque séduisant?

î>.o8 DOUZIÈME TVIÎIT.

Quelle est la source de cet abus si fréquent et si déplorable? Deux penchans opposés se disputent le cœur de l'homme, et le tirent en sens contraires. L'orgueil, comme l'aigle superbe, se plaît à monter et cherche les hauteurs. La volupté se traîne sur la terre et se trouvé heureuse de partager les sensations de la brute. L'homme est également fier et sensible : il voudrait à la fois s'ennoblir et jouir : s'élever avec l'âme et ramper avec le corps. Mais les plaisirs trop grossiers des sens offensent le goût noble et délicat de la raison. Que fait l'homme? Il abuse des talens pour rendre le vice aimable et nous cacher sa bassesse. L'esprit , comme un sophiste adroit , trouve le secret de nous créer une raison nouvelle, qui , plus souple et moins difficile , se prête aux plus viles jouissances. Ce charlatan imposteur éblouit nos yeux par ses prestiges ; il environne l'âme d'illusions trompeuses , et lui fait avaler un poison agréable. L'âme, doucement assoupie, tombe dans une molle langueur , perd par degrés sa force et sa fierté , se familiarise avec le vice, et se livrant à l'erreur qui l'enchante , elle s'oublie délicieusement dans les égaremens de la folie. L'orgueil

DOUZIEME NUIT. ÎIO9

devient complaisant. Ce qui le révoltait n^ le choque plus. L'homme se plonge gaîment dans la débauche, s'abandonne sans remords à ses excès , et se pardonne ses vices dont il ne sent plus l'horreur. Art détestable , qui corrompt les mœurs , efface des joues de l'homme la noble pudeur de la nature, et lui donne un front qui ne sait plus rougir! On se plaît dans son avilissement, on s'en fait gloire; l'écrivain coupable s'applaudit de ses honteux succès , et le vice infâme demande impudemment à la louange le salaire de la vertu.

De combien de volumes cette morale sensuelle et dépravée n'a-t-elle pas inondé le monde littéraire ? Les apologistes des sens sont bien plus nombreux que ceux de la raison. Partout les taleris ont semé les fleurs sur les taches du vice. On voit des muses libertines détacher sans pudeur la chaste ceinture des Grâces, de l'air indifférent dont elles invitent le dieu bourgeonné du vin à remplir sa coupe joyeuse. Comment le génie peut-il déshonorer sa noblesse par ces écrits flétrissans , et se dévouer à une honteuse immortalité ?

Mais que ces productiojis criminelles ne

lassent pas condamner le poète qui sent sa dignité. S'il est des syrènes qui chantent le vice, il est aussi des muses dont la voix mâle et céleste sait rendre les fiers accens de la vertu. Qu'elle est respectable celle qui dédaigne de s'arrêter dans le cercle étroit du temps, et voyant ce monde tel qu'il est , un point dans la vaste étendue de la nature , s'élance de ce point obscur pour parcourir les mondes semés dans l'espace, et s'élever par degré jusqu'à l'Etre universel, à la source éternelle des êtres !

Arrivée à ce dernier terme du vol de la pensée, elle reconnaît que, malgré l'immense et brillante étendue de la matière , ce n'est que dans le monde moral qu'il faut chercher la vraie grandeur.

N'espère donc point, Lorenzo, trouver ici de vains amusemens. ïu ne respireras point dans mes vers l'haleine impure et brûlante des passions. Tu n'y verras point le vice flatté , ni la vraie grandeur méconnue. N'y cherche pas davantage ces fables ingénieuses et frivoles, ces rians tableaux, et ces paysages enchantés que la brillante fiction couvre de fieurs. Mais tu y trouveras des leçons solennelles, des

DOLTZIKMK NUIT. 21 I

images vénérables , des vérités graves qui descendent du sein de l'éternité dans mon âme au travers de l'espace où je vois rouler ces astres nocturnes , au milieu de ces ténèbres dont je suis enveloppé comme d'un voile; dans ce silence profond qui représente le silence de la mort. Tu y trouveras des pensées d'une éternelle vérité , qui , sans que tu les appelles , reparaîtront devant ton âme à tes derniers momens ; et toi , nuit , tes ombres viennent se mêler aux tableaux que je trace , et ma mélancolie leur donne encore des nuances plus foncées et des couleurs plus sombres.

Et cependant , aimables fous , vous qui voulez toujours rire, j'ose me flatter que mes chants austères captiveront votre oreille, si ce qui vous importe le plus peut vous intéresser. Mais si vous me refusez vos suffrages , sachez que les sages goûteront les vérités que je chante , en sentiront le prix , et me donneront cette approbation intime qui part du cœur : récompense plus précieuse et plus honorable pour moi que de vains éloges. L'écrivain qui, bornant à lui seul le fruit de ses ouvrages, ne cherche que sa gloire, ne la mérita jamais ; follement amoureux d'un son,

'^I'J. DOIJZIEMK NUIT.

courant après une ombre, il ne fait qu'aug* men ter la foule des insensés.

Mais surtout, ô Litchfield, que je ne sois pas privé de ton approbation; c'est de la tienne que je suis le plus jaloux. Ne crois pas non plus que je m'élève jusqu'à toi par ma seule audace. La jeune Narcisse ne t'est pas inconnue , elle ne t'est pas étrangère. Les liens du sang et delà vertu vous unissaient. Hé bien, c'est elle qui de ses berceaux fleuris d'amarante descend d'elle-même vers toi, et vient solliciter pour ma muse un accueil favorable. Ne crains point que je t'afflige de ton éloge ; mais si je me tais sur ta louange , c'est pour chanter celle de l'Eternel.

Est-ce toi, Père des êtres, toi qui portais leur germe dans ton sein avant de les faire éclore , qui voyais présentes sous tes yeux toutes les révolutions de l'univers futur; estce toi , dont la main invisible m'a conduit aux bords d'une source plus pure que la source vantée de Castalie , et m'y laisse boire un nectar merveilleux qui m'inspire et m'enivre d'un enthousiasme divin : ou bien, est-ce quelqu'un des ministres célestes que tu députes de ton trône pour veiller à la paix de l'homme , écarter de

DOUZIÈME NUIT. 2l3

son âme les pensées vaines et basses , et l'élever aux pensées utiles et sublimes? Ma soif de la vérité est encore loin de s'éteindre ; et cependant depuis long-temps mon âme, soutenue de ton secours , voyage avec délices dans Tétendue de l'univers moral, et recueille ses trésors à la clarté des étoiles.

Oui, c'est la clarté tranquille des étoiles qui éclaire le mieux les pas du génie. C'est avec la nuit que la pensée s'éveille. C'est au milieu des ténèbres que l'âme reçoit ses plus vives illuminations , et que sa vue devient plus perçante. Dans le jour, excédée du mouvement de la vie , étourdie du bruit , éblouie par une lumière trop vive, coudoyée, pour ainsi dire, et ballottée par la foule, elle flotte dan$ l'ivresse des sens et s'égare loin de la raison. L'âme alors est toute passive, les objets extérieurs lui imposent ses pensées. Troublées, interrompues , elles meurent imparfaites et ne peuvent mûrir. Mais avec la nuit l'âme retrouve sa liberté et se possède toute entière : ses passions se calment dans la paix du silence : ses pensées plus intérieures et plus recueillies laissent des empreintes plus profondes. Elle n'est plus asservie aux imp res-

sions des sens : elle ne reçoit plus en esclave, elle se donne à son choix ses idées indépendantes , et les ordonne à son gré dans le plan qu'elle préfère. L'étendue d'un monde ne peut borner son activité. Elle voyage dans l'immensité des cieux , et revient ensuite s'abattre sur la terre : ainsi les matelots fatigués d'une course immense, jettent l'ancre au fond des mers et se reposent.

Quand la nuit a laissé tomber son obscur rideau , je crois voir l'ombre du bras de l'Eternel étendu entre l'homme et les vains objets qu'il veut lui cacher. Le théâtre inconstant du monde s'éloigne et disparaît à nos yeux. Un intervalle immense et désert nous en sépare. Du bruit de son agitation tumultueuse, il ne parvient plus à l'oreille que des sons affaiblis et confus qui se perdent dans le vague de l'air, et nous pouvons de loin et sans péril contempler ses flots et ses naufrages. Dans ces instans d'un calme parfait, l'âme commerce librement avec les cieux et correspond avec Dieu. L'univers que nous devons étudier est au fond de nous-mêmes. L'âme y descend , et montant sur le trône de la conscience, elle y siège comme un souverain au milieu de son

conseil, pèse le passé et prépare l'avenir. C'est alors que nos fautes ne sont plus flattées : le vice est confondu dans tous ses mensonges. Il paraît nu devant elle : il n'a plus ces couleurs décevantes qui nous en imposaient pendant le jour. La nuit les efface , comme elle efface celles des autres objets, et nous le voyons noir comme eux. Oui, ces ombres tutélaires sont un asile ouvert à l'innocence ; la raison y vient reprendre sur nos cœurs ses droits et son empire. L'athée dans la nuit soupçonne un Dieu; l'homme de bien croit sentir sa présence. O nuit! tendre amie de l'homme et de la vertu, c'est toi qui les rends l'un à l'autre et les réconcilies ensemble !

La vertu, aussi délicate qu'elle est belle, ne peut se mêler dans la foule, que sa constitution fragile et tendre n'en souffre. Il est rare qu'elle approche d'un monde impur, qu'elle le touche sans se salir. Peu d'hommes rapportent le soir sans altération et sans taches les mœurs et l'innocence du matin. Il est toujours quelque pensée qui s'efface dans la journée, quelque résolution qui est ébranlée, quelque idée, rejetée d'abord, qui revient à la charge. Et comment en serait-il autrement?

ai6 DOUZIÈME NUIT.

Le bruit , \e mouvement , la lumière , le con-» cours tumultueux de la multitude des objets et des hommes , tout répand et disperse nos pensées hors de nous. L'âme errante et vagabonde s'évapore et se dissipe. Elle néglige ses intérêts domestiques, quitte son poste, et nous laisse nus et sans défense , exposés aux assauts du vice et de l'exemple.

L'exemple est un corrupteur qui met adroitement notre raison dans ses intérêts. La présepce du vice agit sur nous avec une force que peu d'hommes ont le courage de repousser. L'ambition s'allume aux feux de l'ambition. L'amour du gain se communique , comme une peste, d'un cœur à l'autre. La débauche et la perfidie répandent autour d'elles une atmosphère contagieuse que nous respirons et qui s'attache à nous. L'homme apprend en riant à l'homme à devenir inhumain. Les passions se mêlent , fermentent et nous embrasent. Un léger coup-d'œil, lancé et rencontré au hasard , a souvent porté dans un cœur la fièvre soudaine de famour , ou les palpitations douloureuses de l'envie et de la haine. On ne peut voir , on ne peut entendre sans péril; l'âme est exposée par tous nos

sens. Dans cette école publique de vice et d'erreur, il faut opter entre le rôle de dis-^ ciple et celui de censeur; il faut s'avouer complice, et se déclarer ennemi. L'un souille notre innocence, l'autre trouble notre paix, Ab! la sûreté est toujours loin de la multitude. Aussi les sages ont-ils reçu de la nature un instinct qui les pousse vers la retraite , et les fait soupirer après l'ombre et la solitude.

Dieu fit la nuit et ses astres pour élever l'âme, échauffer le génie et entretenir dans le cœur de l'homme l'amour de la sublime sa» gesse. Mais l'homme audacieux, traversant partout ses sages desseins, détruit l'ordre qu'il avait établi, et corrompt les bienfaits de la nature. De ce voile sacré d'étonnement et de respect étendu sur les merveilles de l'univers pour inspirer la vertu , il s'en fait un abri profane qui l'encourage au crime. Les scélérats cachent pendant le jour leurs têtes monstrueuses. Le brigand et l'assassin dorment au fond de leurs cavernes jusqu'à ce que les ombres descendent : maintenant ils veillent unis et s'élancent ensemble sur la trace de leur proie; maintenant les astres épouvantés les

2l8 DOUZIÈME NUIT.

.voient marcher le front levé dans les ténèbres, et redoubler l'horreur de la nuit par l'horreur de leurs forfaits. L'avare enfouissant son trésor est épié par le voleur qui le déterre, et demain le malheureux se lèvera dans l'indigence. Maintenant les noirs complots et les conspirations sourdes sont éveillés : l'obscurité est seule confidente de leurs affreux desseins. Préparant loin de la lumière le désordre et la dévastation, elles méditent les attentats qui doivent ébranler des royaumes et les inonder de sang. Voici l'instant où les enfans de la débauche s'abandonnent avec fureur à ses derniers excès. A cette heure même.... Dois-je le taire ou le publier? Pourquoi la foudre repose-t-elle oisive? A cette heure, l'infâme adultère monte d'un pas assuré dans la couche nuptiale de son ami , et se rit des hommes et de Dieu. C'est ainsi que les mortels insensés , toujours en contradiction avec Dieu et avec eux-mêmes , sans crainte et sans pudeur , exposent ' leurs crimes nus à l'œil chaste des cieux, tandis qu'ils frissonnent et pâlissent à la vue d'un mortel. Les astres de la nuit ont-ils donc été formés pour servir les scélérats , et ne mélent-ils aux ténèbres leurs

clartés incertaines que pour guider le poignard en cachant le coupable?

Laissons ces insectes malfaisans qui se nourrissent de venin, rampent dans Tombre et infestent la nuit. Il fut jadis une race de mortels sublimes qui surent jouir des cieux et en faire un noble usage. Leur âme vigoureuse y montait sur l'aile de la contemplation. Ces sages de l'antiquité , qui ont éclairé l'espèce humaine, interrogeaient les astres du firmament , leur demandaient conseil et obéissaient à leurs réponses. Le divin Platon , le philosophe de Stagyre , ceux de Tusculum et de Cordoue , noms immortels ! se promenaient comme des dieux dans les espaces illimités. C'est là qu'ils puisaient leur noble mépris de la vie , et que leur génie rallumait ses feux. La nuit, ces héros du monde moral visitaient Dieu et s'entretenaient avec lui. Sa présence échauffait, agrandissait leur âme et la remplissait d'espérances immortelles. Plus joyeux et plus riches au sortir de ce commerce intime avec la Divinité, ils revenaient parmi les hommes parcourir avec courage le cercle éclatant de leurs jours, et marchaient d'un pas plus ferme dans les sentiers de la vertu.

ii20 DOUZIEME NUIT.

Dans tous les siècles , dont la lune a éclairé les nuits , elle fut une lampe allumée par le Créateur pour les veilles du sage ; c'est aux rayons de sa lumière épurée , qu'il cherche et rencontre la vérité. Perçons la retraite du célèbre Athénien , qui le premier évoqua des cieux la philosophie , la força d'habiter sur la terre et d'être utile aux hommes , aux hommes ingrats , dont il reçut pour ce bienfait une coupe empoisonnée! Tandis que les astres de la nuit , craignant de distraire Socrate , glissent en silence au-dessus de sa tète , et semblent s'arrêter à contempler ce sage qui doit un jour prendre sa place dans leurs sphères; voyez son âme en travail, poursuir vaHt sans relâche son ardente prière à la sagesse, et recevant ses oracles dans le sanctuaire de sa solitude; voyez-le, tant que la nuit dure , rester dans la même attitude , immobile et comme enchaîné à son objet. C'est avec regret qu'il voit poindre l'aurore. Déjà le soleil importun sort vermeil du sein des ondes et ramène le bruit et les vaines paroles : il offusque de ses rayons turbulens la lumière pure et tranquille qui luisait sur l'âme du philosophe ; il l'arrache à ses méditations

TtOVZlkuZ KUlt. 'A'2i

et le rentraîne dans le tumulte du monde. Que les peuples de l'Inde et cette troupe d'insensés qui n'aiment que les vanités légères adorent le soleil, et s'agitent à sa lumière; la nuit a pour moi quelque chose de plus auguste et de plus divin. Je vous salue, moméns solitaires, restes précieux du temps, échappés au ravage des journées. Favorable minuit, je te salue. Que la joie qui me pénètre en ce moment est pure et voluptueuse ! comme mon âme se sent jouir d'une liberté complète ! Non , je ne me sens point emprisonné dans ces ténèbres ; elles forment un berceau charmant qui me couvre, et sous lequel je me promène avec délices. Douce et féconde obscurité , comme mes pensées naissent d'elles-mêmes, et se pressent en foule sous ton abri favorable! Le jour ne fait que les énerver et les flétrir. Ce n'est pas du soleil que la pensée emprunte sa lumière. Elle la puise dans cette source de feu, dont une émanation a donné la vie à tous les êtres et le mouvement à la matière; dans ce séjour élevé d'où descend la céleste Uranie. C'est la divinité de mes chants; elle daigne s'abaisser jusqu'à moi et me visiter dans la nuit... Mais qu'elle est soigneuse de

rappeler mes pensées sous un joug rigoureux, mais nécessaire! Elle vient d'interrompre les transports du plaisir, où m'égaraient les charmes de la nuit : hélas! elle ramène mon âme sur un objet qui excite dans mon cœur des battemens bien différens..., sur la tombe de Narcisse !

Dans quelle tristesse je me sens tout-à-coup replongé! est-ce faiblesse de la nature? Est-ce ime vapeur mortelle qui vient de s'insinuer dans mes veines , et de glacer mon sang? Tous les hommes sont-ils comme moi sujets à passer si rapidement d'un extrême à l'autre? Oui sans doute... Que d'inégalités dans l'homme! Tantôt nous planons dans les hauteurs , tantôt nous retombons dans un abîme. Rester constamment le même, est un état au-dessus de nos forces. Que l'âme paie cher le loyer de sa chétive demeure! Que les conseils de la raison sont ridicules et vains ! Elle ne fait qu'aggraver le sentiment de nos maux par la triste conviction de notre impuissance. Dans cette région obscure et toujours chargée d'orages , l'âme la plus courageuse lutte en vain contre les assauts de la destinée ; elle s'agite et se tourmente dans sa faiblesse, sans pouvoir s'é-

DOUZIÈME NUIT. 3|a3

lever jamais au-dessus de ses maux ; ou si elle vient à bout de se soulever , elle ne se soutient pas long-temps , bientôt elle retombe. Toute notre gloire est de ne pas céder , et de nous relever sans cesse, quoique sans cesse terrassés.

C'est en vain que l'on cherche dans l'homme plus que l'homme même; malgré l'orgueil de nos résolutions et la fierté de notre prévoyance, l'expérience nous dément à chaque instant , et renverse nos trophées à mesure que nos mains les élèvent. Moi qui, dernièrement dégagé des ombres du tombeau où la douleur avait longtemps captivé ma pensée , m'élançai dans les régions éthérées, touchai la voûte des étoiles, et là , supérieur à la peine , et comme revêtu déjà de l'immortalité , ouvrais au genre humain les portes éternelles de la gloire, et l'appelais dans le séjour du bonheur; aujourd'hui je sens mes forces m'abandonner , et de cette élévation , soudain je tombe dans vme mer de tristesse. Mais du moins je n'y resterai pas abîmé et perdu. Qu'il est malheureux celui qui n'a jamais pleuré ! Moi je sais trouver un trésor dans mes larmes. Je n'imite point l'homme mal avisé qui ne prend de la

l^l\ DOUZIÈME NUIT.

tristesse que ses tourmens, et rejette les fruits inestimables qu'elle produit. Ses malheurs sont perclus pour lui. C'est en vain que le sort redouble ses coups et le châtie; il ne le rend pas plus sage.

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La tristesse et le malheur.

Sais-tu, Lorenzo, ce que vaut un soupir? As-tu jamais étudié la philosophie des larmes? Ce n'est pas dans les écoles qu'elle s'apprend. La science n'est pas la sagesse. Que je plains ce savant, dont l'intempérance se charge d'un amas de connaissances et d'une érudition mal digérée î II dévore , il entasse sans choix dans sa mémoire les pensées des autres. Cet excès d'alimens, au lieu de nourrir sa raison, est un fardeau qui la tue. Pauvre dans sa stérile abondance, vous le voyez sans cesse occupé à piller l'héritage d'autrui , et laisser son champ dépérir sans culture. Ainsi l'âme du savant reste dans la disette : le bon sens périt : l'orgueil s'accroît encore de ses pertes; et l'étude, qui devait former un sage, achève un insensé,

O tristesse, c'est dans ton école que la sa-^ gesse instruit le mieux ses disciples ! Quand la mort nous enlève un ami, ceux qui nous res-» I- • i5

tent nous exhortent à nous consoler promptement de sa perte. Mais, en voulant sitôt essuyer nos larmes, l'aveugle amitié se méprend sur nos vrais intérêts. Les hommes pensent-ils être plus nos amis que celui qui a frappé le coup? C'est Dieu qui nous envoie les chagrins, pour bannir de notre âme le calme trompeur du vice , et y rétablir la paix de la vertu.

Les calamités sont nos amis. La sombre tristesse nous fait apercevoir des vérités qu'effaçait l'éclat éblouissant de la prospérité. Ainsi la nuit, en éteignant le flambeau du jour, fait reparaître et briller ces lustres innombrables attachés à la voûte du firmament.

Le temps de l'adversité est la saison de la vertu. Quand la douleur pénétrante brise et déchire l'âme, la sagesse vient en riant épandre ses semences dans nos cœurs amollis par les plem^s ; ainsi le soc utile sillonne la terre humide, avant que la main du laboureur y verse l'espérance de l'année. O Narcisse , je bénis la tristesse où ton souvenir m'a replongé ! Je lèverai un tribut sur mes peines, et mes larmes fécondes m'enrichiront. levais recueillir sur ce champ de douleur les pensées salutaires qui ont la vertu de guérir les maux de l'âme.

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J'en formerai comme une guirlande de fleurs choisies , pour en orner ta tombe; et peut-être qu elles ne seront pas flétries par le temps.

Remontons aux sources d'où coulent les larmes qui sont versées sur la tombe des morts. Elles n'ont pas toutes la même cause. Il est des âmes sensibles , à qui la douleur se communique et s'attache en un instant comme un mal contagieux : les larmes s'amassent dans leurs cœurs , les gonflent et s'en épanchent comme un torrent. Ils s'affligent avec sincérité ; ils sentent qu'ils ont perdu tout ce qui leur était cher , et leurs regrets sont le plus bel éloge de l'ami qui n'est plus. Il est des hommes naturellement durs et rebelles au sentiment ; il leur faut du temps pour s'en pénétrer. Ils ont besoin de s'exhorter à pleurer , et ils ne peuvent s'attendrir sans témoins; mais que leurs regards rencontrent la douleur dans les yeux de ceux qui les entourent, alors une sorte de commotion magique electrise ces cœurs de roche , il en sort soudain une abondance de pleurs : ils s'étonnent de se trouver sensibles. Quelques-uns pleurent pour soulager leur douleur : d'autres pour la montrer ; ils font bien de s'attrister quelquefois, pour

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nous prouver qu'il est quelque chose qu'ils peuvent aimer.

L'amour-propre verse aussi ses larmes, On en voit qui s'affligent à dessein de s'associer à la renommée du mort. « C'était un si grand a homme ! Il était tant leur ami ! » Ils s'étendent avec complaisance sur des éloges qu'ils croient partager, et font ainsi, sans pudeur, leur propre panégyrique. Il est des yeux qui ne pleurent pas sans danger pour les spectateurs ; la beauté sait faire des conquêtes avec des pleurs. Combien de fois on retrouve la matrone d'Ephèse dans les tendres veuves? Avec quelle adresse elles étendent sur leurs attraits un crêpe de deuil comme une toile où les cœurs viennent s'embarrasser et restent pris! On voit les roses de leur teint s'embellir des larmes qui roulent et se succèdent sur leurs joues comme des perles brillantes. La superbe Cléopâtre, buvant dans une coupe d'or les perles précieuses , languissante et succombant d'amour et de volupté, n'est pas plus séduisante que ces veuves éplorées.

La douleur a aussi ses hypocrites qui jouent la tristesse , et l'arrangent sur leur visage imposteur comme un voile décent , propre à

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cacher Içur secrète joie. Quelques-uns cependant , les yeux attachés sur le cercueil , s'y voient ensevelis à la place du mort , l'oublient pour se pleurer eux-mêmes, et célèbrent d'avance leurs propres funérailles.

Mais quel fruit rapportent à la sagesse toutes ces larmes que la mort fait couler? Elles ne font que multiplier nos folies et nos vices. Les plus sincères sont perdues pour la vertu. Qu'il est rare de trouver un sage qui en soit économe et qui sache les mettre en valeur! L'homme dissipe follement ce don précieux, et c'est en pure perte qu'il a reçu le noble privilège d'être sensible. Tandis que la nature est attendrie, la raison regarde un cercueil de l'œil stupide d'un idiot qui ne prend aucun intérêt à ce qu'il voit : elle ne comprend rien à ce que lui dit le silence d'un mort.

Aussi cette douleur impétueuse éclate comme un orage d'été , et passe comme lui. Quelque intraitable qu'elle paraisse d'abord, elle ne tarde pas à s'adoucir. On gémissait: bientôt on ne fait plus que laisser échapper quelques faibles soupirs , et l'on conte ensuite par passe-temps l'aventure du malheureux. Tant que la cloche funèbre retentit à notre

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oreille, c'est à qui répandra au loin la nouvelle et Talarme. Dès que le bruit cesse, les sentimens qu'il avait éveillés dans l'âme y meurent presque aussi vite que le son dans les airs.

Que le ciel, voulant avertir l'homme de se redresser et de se soutenir sur lui-même, brise l'appui fragile où il se reposait dans un doux abandon ; loin de se lever dans sa force sous les coups du malheur, il succombe, il rampe à terre et s'afflige dans la poussière. Bientôt impatient de s'étayer sur un second appui qui lui manquera comme le premier , fût-il tombé de la hauteur d'un cède, il se traîne vers le plus frêle roseau qui se présente et s'attache à lui par de nouveaux liens. Ne croyez point cette veuve éplorée qui se jure inconsolable d'avoir perdu l'époux chéri qui était le seul digne d'elle : vous la verrez bientôt courir au bal en galant habit de deuil, et chercher dans les cercles un second époux qui doit encore mourir. Que dis-je! Souvent vous la voyez s'unir au premier inconnu , renouveler les vieux sermens d'une tendresse usée , et tâcher de rajeunir avec lui. Telle une vigne épuisée embrasse le jeune ormeau qu'elle rencontre

et se promet de pousser encore des fleurs nouvelles sur ses tiges desséchées. Ainsi finirent les regrets d'Aurélie. Elle pleura, jusqu'à ce que sa destinée lui envoyât un consolateur dans un jeune amant. A peine est-il entré que bientôt il essuie les larmes de la belle affligée , et force sa douleur à sourire. Au bout de quelques jours les tristes habits de deuil se changent en élégans habits de noces. Ainsi Lorenzo a pleuré la belle Clarisse, cette tendre épouse , cette mère d'un fils chéri , qui la priva de la vie en la recevant d'elle. Ah ! ce n'est pas ainsi que je te pleure , ô ma chère Narcisse. Le ciel m'est témoin que le cruel sentiment de ta perte ne sort point de mon cœur. Il s'unit à toutes mes réflexions. Ta mort est un sujet que je me plais à épuiser. Je veux me la rendre utile et faire de ta tombe sacrée un autel où je sacrifie à la sagesse. Une âme dénuée de pensées et vide de réflexions, dépérit bientôt, comme on voit tomber en ruines un palais désert , abandonné des hôtes qui l'habitaient. L'homme est comptable de ses revers. Ceux que nous appelons infortunés ne le sont point. Ce sont des êtres choisis que le malheur prépare et conduit à la vertu. Oui, de tous les

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dons que le ciel m'a prodigués , les plus grands sont les traits dont il a déchiré mon cœur. Quand l'adversité ne peut nous guérir , Dieu a épuisé toutes les ressources de sa bonté; il nous abandonne comme des malades désespérés. L'homme insensible qui ne cède jamais à une douleur légitime; l'homme faible qui se livre à une tristesse déraisonnable, ne méritent pas d'être heureux. L'un est d'un cœur inhumain , l'autre d'une âme efféminée et lâche... Homme, sois fier de tes larmes; elles sont vertu quand la raison sait les arrêter.

Dieu des merveilles , il n'est point d'excuse pour le mortel qui, s'obstinantdans sa douleur insensée, ose murmurer dans la poussière contre son juge suprême , et l'accuser de ses maux. Un père indulgent avertit ses enfans. « Faites, évitez : » Mais il ne rend pas toujours raison de ses ordres. Leur bonheur est de lui obéir. H veut récompenser encore , dans leur docile obéissance , l'hommage parfait rendu à sa volonté souveraine. Je te bénis de tout , même de ta sévérité. Je te remercie , mais en pleurant, de la mort de ma chère Lucie; et je me réjouis de voir s'approcher la mienne. Ta colère tonne pour nous avertir que la foudre

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peut rencontrer nos têtes; ton bras fortifie l'homme en le frappant ; et ce que nous appelons ta vengeance, est encore un bienfait. Pardonne-moi la folie et l'injustice de mes longues plaintes sur mes maux !

Des maux, Dieu bienfaiteur? Ils ne sont point de toi. Tu n'en as point fait. Ils sont l'ouvrage de l'homme : il en a créé une foule. Sa liberté en est l'instrument. Il ne l'avait pas reçue de toi pour cet usage. Tu avais fermé l'abîme; tu l'avais environné de toutes les formes de la terreur ; tu faisais gronder à Fentour le tonnerre formidable de ta loi : la liberté forcenée a franchi tous ces obstacles , et sa main imprudente a rouvert les portes de l'abîme à l'espèce humaine. Nous sommes les artisans de nos peines. Nous souffrons de nos vices , de nos erreurs et de notre folie, et nous osons en accuser la nature! Tout ce que Dieu fait est bon. Ses menaces sont des signes de sa clémence. La peine est un bien : elle nous avertit d'être vertueux. La mort est un bien : elle nous immortalise, et sans elle nous serions vertueux en vain. Ce qui est châtiment sous un rapport est faveur sous un autre. Tout ce qui est un mal dans l'ordre physique, de-

vient lin bien dans Tordre moral. Il n'est point de mal absolu : il n'est point de vrai malheureux.

Ne retrouvons-nous pas la même loi dans le monde physique ? N'y a-t-il que les phénomènes brillans et les scènes riantes de la nature qui aient droit à notre reconnaissance? Nous la devons encore à son auteur pour les tristes révolutions et les scènes de terreur dont elle nous épouvante. Le sombre hiver est aussi nécessaire que le printemps. La foudre qui nous effraye de ses pâles éclairs ne l'est pas moins que le soleil qui réjouit nos yeux de ses doux rayons. Une masse immobile de vapeurs croupissantes rendrait l'air contagieux et mortel. Les orages qui Tépurent et le renouvellent sont bons , comme l'haleine caressante des zéphyrs. C'est pour notre bien que les volcans mugissent et s'allument : leurs flammes concentrées dans le sein des montagnes pourraient miner, ébranler les fondemens du globe. L'Etna sert l'homme quand il vomit ses feux. La comète que le peuple ignorant. contemple avec effroi, sourit à l'astronome qui sait la voir. L'astre se dégage plus brillant des ombres qui l'ont éclipsé.

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C'est l'emblème de la vertu. Dans la prospérité, elle est sous un voile qui l'ombrage. Le malheur le déchire : elle sort du nuage , et se montre dans tout son éclat. La joie que produit l'ivresse de la fortune nous trahit ; elle est vaine comme elle , elle expire avec elle. La joie de l'adversité élève et fortifie l'âme. Dans cette pénible arène la vertu combat et triomphe. L'athlète courageux luttant avec le malheur , est un spectacle qui rend la terre et les cieux attentifs. Il remplit alors la, tâche d'un homme. Admire et juge le héros dans une bataille, le pilote dans la tempête, et l'homme vertueux dans les calamités.

Que nous sommes aveugles de perdre nos malheurs! Le plus infortuné devrait sourire dans ses larmes. Bannissons la tristesse. C'est un blasphème contre le Créateur écrit sur notre front. Soyons toujours calmes et sereins ; mais soyons joyeux dans l'infortune. Que le ciel ne risque jamais mon ami dans la prospérité , qu'après lui avoir appris dans l'école du malheur l'art d'en user et d'en jouir.

Non , je ne croirai plus que ce soit un malheur d'être homme. Je paierai désormais

sans murmurer le faible tribut imposé sur la vie. Il faut y renoncer ou accepter les maux qui sont inséparables de l'existence. Le premier pas vers le bonheur, c'est d'être convaincu qucî c'est une nécessité de beaucoup souffrir.

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QUA.TORZIÈME NUIT. I^J

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Le monde. / G^^-^^ ^ Y'^*-'/

Quel est donc le prix qui nous fait courir dans la carrière du monde, étourdis du bruit, suffoqués de poussière , excédés de fatigue , sans songer à la frêle épaisseur qui sépare du tombeaule théâtre de la vie? Je vois l'orgueilleux errer çà et là , et mendier des regards ; le voluptueux s'épuiser à la poursuite du plaisir; d'autres fous plus tristes, affamés d'or ou de pouvoir; tous épris de bagatelles diverses, mais également vaines ; tous entraînés dans le tourbillon de la frivolité, comme ces atomes légers qu'un courant d'air agite au milieu de nos plaines. Bientôt la brillante illusion s'évanouira, la sombre nuit du désespoir succédera , et l'homme s'abîmera. Que les mortels et les objets de leurs désirs sont fragiles et passagers ! Ce monde n'est qu'un pays d'apparitions , les hommes que de vains fantômes qui courent après des ombres plus vaines en-

core. L'homme gaîment frivole, et l'homme sérieusement occupé de pénibles chimères , sont également fous. Ils vont tous deux, l'un au travers de tristes déserts, l'autre par un sentier de fleurs , l'un d'un pas grave et superbe , l'autre en dansant , tomber dans l'abîme.

Lorenzo, puisque l'Eternel s'approche, et que les vanités du monde vont disparaître, comme les bulles d'air errantes sur l'écume des flots , que servent les hauts titres , l'éclat de la naissance et toutes ces grandeurs qui nous laissent dans la bassesse ? C'est sur des épines que tu cherches le repos. Ton âme, enivrée de chimères , fatiguée des peines réelles dont elle s'est tourmentée , s'assoupit et rêve le bonheur.

Je veux rompre le charme qui t'attache au monde. Mon sujet est commun : mes chants ne le seront point , si la céleste Uranie que j'invoque daigne répondre à mes vœux. Dans quel trouble tu t'éveilleras de ta léthargie pour soupirer après des biens plus réels! Je te forcerai à mépriser l'objet de tes désirs. Mes vers austères ne seront pas goûtés des hommes corrompus. Mais la vérité doit-elle

se taire, parce que la folie fronce le sourcil?

Ouvrons l'histoire du monde; que trouvons-nous que les jeux bizarres de la fortune , les besoins impérieux de la nature, la perfidie des femmes , la vengeance et l'inhumanité dans l'homme ? La trompette de la renommée ne rend presque jamais que des accens lugubres qui annoncent le malheur. Sans cesse elle est occupée à faire au monde attentif l'histoire des infortunes de l'homme ; l'homme est le sujet inépuisable de ses tristes récits, répétés chaque jour depuis la naissance de l'univers. Il semble que le temps se délasse de sa course éternelle , à compter d'âge en âge nos misères et nos calamités. Chaque jour , en filant nos heures sur la roue de la fortune, voit des accidens imprévus trancher en un moment le fil de la plus belle vie. Chaque heure conte son aventure tragique mêlée de quelques épisodes ridicules , et le temps court en remplissant ses annales des malheurs de l'espèce humaine.

O toi , qui laisses pleuvoir sur nous ce déluge de maux pour nous forcer à répandre des larmes vertueuses, qu'est-ce que ce monde? Un amas flottant de nuages et de vapeurs lé-

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gères qu'un rayon de ta lumière éleva du néant dans l'air, et qu'un moment aura bientôt dissipé. Les jours de la terre sont comptés. Moins passagère que les enfans qu'elle nourrit, elle est mortelle comme eux, et son dernier jour approche; cependant les hommes folâtrent sur sa surface , comme si eux et elle étaient solides et éternels : et toi, Etre éternel , tu n'es qu'un rêve pour eux !

Qu'est-elle, cette terre, qu'un séjour d'êtres imaginaires et sans réalité , un champ dont les fleurs promettent des fruits sans jamais en produire ; ou plutôt un désert sauvage ou régnent l'horreur et l'incertitude, où les épines pressées ensanglantent à chaque pas le pied du triste voyageur?

Qu'est-elle, qu'un océan orageux, couvert de hardis aventuriers? Tous leurs trésors sont sur les eaux. Si la fortune souffle et que la tempête s'élève , ils n'ont point de seconde espérance. On les voit voguer sur mille vaisseaux, dont les pavillons de couleurs différentes flottent dans les airs. Tous sont également inquiets , agités de craintes et d'espérances , sous le ciel le plus calme : tous cinglent à pleines voiles vers le bonheur. Très-

QUATORZIEME NUIT. ll\l

peu se sont munis de la science pour boussole, et ont pris la vertu pour astre de leur voyage. Tous se lamentent plus ou moins sur les caprices du sort; tantôt suspendus sur le sommet des vagues , tantôt enfoncés dans les abîmes et jetés loin de leur route; se pressant, se choquant les uns les autres au gré des mouvemens contraires de leurs passions opposées , et souffrant encore plus des maux de leur folie que de la destinée.

Océan , dont les flots mugissans enferment ma patrie , séjour tumultueux des naufrages , gouffre toujours ouvert pour engloutir l'espèce humaine ; vaste tombeau où la mort règne environnée de toutes ses horreurs , comme un miroir fidèle , tu me réfléchis tous les traits du triste tableau du monde et de la vie.

Dans le printemps de l'âge, lorsque la santé brille sur les visages animés, lorsque la force circule dans nos veines, novices encore et sans expérience de la vie , séduits par l'espé*rance , emportés par la fougue des désirs, nous coupons gaîment le cable et nous voilà lancés dans le monde. Dans nos rêves insenr ses, toutes les étoiles et tous les vents sonf: I. i6

nos amis. Chacun s'embarque plein de confiance et se promet le succès que son jeune cœur désire. Mais où est celui qui peut sonder le fond de sa destinée? De cette foule téméraire, le plus grand nombre, victimes de leur manœuvre imprudente , sans ressources et sans art, courent à leur perte et donnent sur recueil. Quelques-uns gouvernaient avec assez d'adresse , lorsque le grain vient soudain fondre sur eux, et les laisse égarés sans espoir. Ceux qui ont reçu une âme intrépide , à force de lutter contre les vents et les flots , regagnent encore leur route. Tant d'efforts et de courage ont mérité le port ; déjà il se découvre à leurs yeux. Mais au moment même où, dans leur joie, ils s'écrient ensemble : « Le « port est gagné ! » le port est perdu. En vain ils frappent l'onde à coups pressés. Le bras de la destinée qui les entraîne dans l'abîme est plus fort que leurs rames, et les submerge. Combien, sont abîmés au milieu même du calme? Les vagues s'ouvrent... ils s'enfoncent... les vagues se referment sur eux et sur leurs noms. Le lendemain ignore s'ils sont jamais nés. Eh , que sert-il aux autres de laisser après eux une courte renommée? Elle

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brille et surnage un moment , comme le pavillon du vaisseau submergé flotte encore sur l'onde , puis disparaît. Pour un César dont on se souvient, mille autres sont oubliés. Ainsi périt en mille manières différentes cette foule déjeunes téméraires. Combien en reste-t-il qui, nés sous une étoile favorable, élus chéris de la destinée , entrent à pleines voiles dans le port désiré , rapportant tous leurs vœux satisfaits ? Et s'il en est, ceux-là ne tarderont pas à se plaindre. Ils sont hommes; et l'homme est-il jamais en sûreté? S'ils ont échappé au maU heur, peuvent-ils de même échapper à la nature ? Le temps mine sourdement leurs forces. Les années battent sans relâche le fragile édifice de leur vie. S'ils ont évité mille dangers, la mort est un écueil inévitable; il faut périr dans un dernier naufrage. Tous ces succès dont ils étaient si fiers ne servent qu'à rendre la nécessité de mourir plus amère. Qu'il est cruel de quitter le monde , lorsqu'il commençait à nous appartenir , d'abandonner cette fortune qui a coûté tant de travaux et de peines au moment où l'on s'apprêtait à jouir, et d'être emporté de ce palais qu'on avait vu s'élever sous ses yeux, et dont on avait fait

une demeure délicieuse ! Celui-là seul élève un édifice durable, qui établit sa demeure audessus des étoiles.

Tirons un voile sur les maux de la vie, et supposons que la fortune soit à nos ordres : ceux qu'on nomme les ricbes , les grands , les augustes, que sont-ils en effet? Le mortel le pi us heureux sert le plus à me convaincre de la misère humaine. On les voit sourire aujourd'hui. Revenez demain , vous les verrez plus malheureux que le dernier de leurs esclaves. Dans le jour de la nécessité, leur bonheur perfide se démasque avec leurs faux amis et leur enfonce un trait dans le cœur. Que d'indigence dans la richesse ! Que d'impuissance dans le pouvoir ! Tous ces titres d'orgueil cachent des peines cruelles. La vertu seule est l'ancre qu'on peut opposer à la tempête. Elle seule trouve ses ressources dans la fureur même des vagues écumantes; elle entre dans le tombeau comme dans un port favorable.

Lorenzo, je viens de rassembler dans un groupe confus toutes les misères de l'humanité. Si je te les offrais dans des tableaux séparés et sous des points de vue plus distincts , Je spectacle n'en serait que plus affligeant. Tu

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pousseras des soupirs encore plus profonds en suivant l'homme dans les différens âges de la vie. C'est sur ton fils que je vais arrêter tes regards. C'est le plus digne fils qui pût être accordé au meilleur des pères, à la plus vertueuse des mères ; que son sort te serve de leçon. Quoique le cœur de l'homme soit formé de roche, le cœur d'un père est tendre. La triste vérité, vue sous des rapports qui intéressent le fils, doit faire sur l'âme du père une impression plus vive ; et ta sensibilité peut te devenir utile.

Naguères , Florello n'était qu'un être faible qui venait d'aborder du néant à la vie : aujourd'hui , c'est un enfant imprudent. Tes soins paternels ont succédé aux douleurs de ta chère Clarisse. Ces tendres soins de ton amour sont pourtant sévères comme ceux de la haine. Combien de fois dans le jour tu contristes d'un regard menaçant ce fils chéri qui fait ta joie! Des rigueurs nécessaires répriment ses désirs enfantins. Ainsi l'on environne d'épines piquantes la jeune tige qu'on veut élever en sûreté. Sa raison ne peut encore marcher seule; elle a besoin d'un guide sévère qui conduise et assure ses pas. Son

jeune cœur connaît déjà les alarmes et l'effroi. Plus d'une fois dans la journée, les tendres roses de ses joues pâlissent; des larmes brillent dans ses yeux timides. Hélas! que lui sert son innocence ? La tâche prescrite asservit ses facultés naissantes. Il apprend à pleurer avant d'avoir pu faire des fautes. Il est malheureux avant d'être coupable ! Il est innocent et il est triste! Quelle cruauté! L'indulgence serait encore plus cruelle. Telle est notre condition. Il nous faut acheter par des maux présens et par des années de peine l'espérance incertaine d'un bonheur à venir. Pour gémir de cette triste nécessité , est - il besoin d'être père?

Florello n'est plus enfant; c'est un jeune homme que ies soins ont formé à la vertu. Délivré du maître, fier d'être libre et de disposer de lui-même , il franchit la barrière qui le retenait et s'élance dans le monde. Il l'a conquis enfin ce monde si vanté , après dix ans de travaux, et tous ses plaisirs lui appartiennent. Hélas! il trouve en lui un maître plus dur que celui qu'il a quitté. Il désapprend péniblement toutes les leçons que lui donnèrent la nature et son cœur; il oublie

tous les sentiinens que lui avaient inspirés les livres utiles , ces défenseurs éloquens de la vertu. Hélas ! il sentira bientôt que le joug de la vertu est encore plus doux et plus léger que celui du vice.

Quels hommes se chargent d'introduire Florello dans la société ? Ce sont les gens du monde , foule rampante et attachée à la terre. Le modeste étranger est accueilli dans ces cercles brillans dont l'éclat depuis long-temps éblouissait de loin ses yeux novices. Il est fêté, il est pressé dans leurs bras avec l'air de la bienveillance la plus affectueuse. Mais il reconnaîtra bientôt ces traîtres, qui trop vils pour croire à l'amitié, en relèguent les senti mens et les devoirs dans les fables de l'antique chevalerie; ces hommes, qui regardent la sensibilité comme une faiblesse, et font honneur à leur raison de l'avoir étouffée. Ils se font gloire d'affecter le peu de vices qui leur manquent encore. Ils rougiraient d'être crus sincères ; ils aiment mieux le mensonge que la vérité , lors même qu'elle ne leur coûterait que la préférence; on dirait qu'ils trouvent dans le vice la satisfaction intérieure de 1^^ vertu.

Ah Lorenzo î peux-tu supporter ce spectacle choquant? Peux-tu voir sans frémir ton fils au milieu de ces fourbes exercés, blanchis dans l'imposture et consommés dans l'art de tromper? Un vernis brillant polit leurs cœurs durs et cache leur fausseté. Un voile impénétrable couvre la profondeur de leurs noirs desseins. Ils ne parlent que de paix en préparant la guerre. La séduction des paroles habite sur leurs lèvres; ils n'ont pas un sentiment dans le cœur. Depuis le temps qu'ils circulent dans la foule , le frottement et le choc continuel ont enlevé toute leur sensibilité. Les entends -tu se dire les amis éternels de Florello? Les imposteurs... Oui... Ils seront ses amis, tant qu'ils auront intérêt de l'être ; mais secrètement jaloux de tout bonheur qu'ils ne partagent pas, dès qu'ils gagneront à lui nuire, ils deviendront ses ennemis implacables. Je plains ton fils entraîné par la destinée commune. Je vois le jeune Florello , aimable dans son commerce , la vérité et la pensée sur les lèvres , avec un sourire vrai , prodiguer autour de lui sa tendresse aussi facilement que son or, se montrer noblement jaloux de mériter l'estime, publique , épancher sans réserve

son âme ingénue dans les douces confidences de Tamitié : ô douleur! je le vois courir le cœur nu au milieu de ces méchans , et recevoir de tous un trait.

Que sa naïve franchise lui coûtera de soupirs, jusqu'à ce que l'expérience, fille tardive du temps et des chagrins, et la défiance sa compagne au visage pâle , à la démarche incertaine , lui mettent entre les mains un fil qui le guide au travers des détours tortueux du monde et du sombre labyrinthe des cœurs! Heureux encore si cette science ne lui coûte pas sa vertu ! Pour s'instruire dans l'art de se garantir de la corruption publique, il faut s'en approcher, et l'on risque souvent d'être atteint de sa contagion. Il n'est qu'un moyen de s'en préserver , c'est de se munir d'une âme ferme et de faire une garde sévère.

Ainsi par une malheureuse nécessité, l'âme du jeune homme perd peu à peu sa valeur originelle, et reçoit un alliage impur qui en rabaisse le titre. Il faut qu'elle se corrompe et s'avilisse pour se trouver au niveau de la société , et pour être de mise dans le commerce de la vie. Ce n'est qu'à ce prix honteux qu'elle acquiert im crédit sûr dans le monde, où des

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titres pompeux honorent l'infamie , où les outrages faits à la nature sont décorés du nom de savoir-vivre , où un génie plus élevé ne sert qu'à produire des crimes plus hardis; on y voit souvent des talens célestes s'unir à des âmes infernales ; et c'est le dernier excès de la corruption générale.

Machaviel n'avait pas besoin de tant se tourmenter pour enseigner une politique artificieuse et corrompue. Les hommes , méchans sans maîtres, ont pratiqué sa morale longtemps avant qu'il eut écrit Le livre du monde vous présente à chaque page un titre de vertu; mais vous n'y voyez que des titres, et le reste est en blanc. Dans la société, vous ne voyez que des visages : les âmes sont anéanties ou invisibles. L'insensé qui montre son cœur l'expose à la risée : on ne remarque que ses défauts , et son imprudence est payée du mépris. J'ai connu un homme qui se repaissait d'un sourire ; mais un noir poison écumait dans ses veines. Tant qu'il vécut, il caressa tous les fous qu'il trouvait sur son passage ; en mourant, il maudit l'ami qui l'avait tait vivre.

C'est un spectacle curieux pour celui qui

fréquente les cours, de contempler deux courtisans jaloux de construire en un tour de main l'édifice de leur fortune; de les voir faire jouer leurs visages l'un devant l'autre, emmieller leur haine de douces paroles dans l'espoir de se surprendre mutuellement leurs secrets, s'applaudissant tous deux de se tromper, finissant tous deux par être dupes, et quelquefois... ô justice!... victimes l'un de l'autre. Que la honte soit le prix de leur art funeste; mais des hommes démérite, assis pour gouverner le genre humain , s'abaisseront-ils aux vils moyens qui déshonorent ces âmes basses? Se priveront-ils de la reconnaissance des amis qu'ils obligent? Car comment oser sentir la reconnaissance, quand le cœur du bienfaiteur est invisible ?

Cacher son cœur avec tant de précaution, c'est le déceler. Je te félicite, homme sincère, qui frémis d'un mensonge, et dont la vérité tient toujours l'âme en respect devant elle. Ta simplicité , que le monde appelle faiblesse , fait ta gloire. Il est grand, il est digne de l'homme de dédaigner le déguisement. Cette franchise annonce l'élévation et la force de l'âme. On dira , la dissimulation est nécessaire

dans la société ; je demanderai si elle est honnête. Mais veut-on échapper à cette prétendue nécessité? Il est un moyen sûr, c'est d'être bien persuadé que tout emploi qui demande un lâche ne peut jamais être vraiment nécessaire.

On répondra que le commerce du monde, tout méprisable qu'il est , peut ennoblir l'âme ; que les effets qu'il produit sur elle ne sont jamais indifférens ; qu'il est vrai qu'il peut éteindre dans nos cœurs la flamme sacrée de la vertu; mais qu'il peut aussi allumer davantage notre indignation contre le vice : en un mot que le monde bien vu , bien connu , peut former l'homme. C'est trop risquer que de s'exposer à cette alternative. Le sage n'est pas un dieu sur la terre. La vertu a ses faiblesses, ses combats, et des ennemis acharnés à la persécuter. Ses amis , il est vrai , sont de tous les hommes ceux qui se plaignent le moins et le plus tard. Mais si les amis de la vertu gémissent , les méchans peuvent-ils espérer de sourire? Si la sagesse a ses misères à déplorer, comment la folie peut-elle prétendre au bonheur ? Et puisque c'est une nécessité commune au sage et à l'insensé de souffrir, quel moyeu

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de vanter ce monde et la vie , où le plus heureux est celui qui se lamente le moins ; où l'extrême patience est la suprême félicité ; où le meilleur de nos amis a si souvent besoin d'indulgence et de pardon ?

Heureux l'homme qui a le moins connu le monde ; ce monde perfide que ses amis n'ont jamais trouvé sincère ; ce monde avare qui donne si peu , et qui reprend sitôt ses dons ! Et cependant il est bon de le connaître pour apprendre à n'être pas sa dupe ou sa victime. Le connaître sans l'aimer, voilà le point difficile ; moins on l'aime , et mieux on en jouit ; voilà le secret du sage. Lorenzo , ne te laisse pas séduire aux accens de sa voix. Elle a la douceur du chant des sirènes ; mais , comme elles , (îette voix chante sur un écueil fameux par raille naufrages.

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Le plaisir et le suicide.

Tu dis : « J'abandonne l'ambition ; c'est une « folie qui coûte trop cher : mais le plaisir au « visage riant , quel censeur assez austère peut « l'interdire aux mortels? L'homme est né son « esclave. Pour obtenir les faveurs de ce dieu, « l'homme met à ses pieds les sceptres et les « couronnes ; il s'expose à tous les maux , et « brave tous les dangers. Le guerrier qui va « combattre , résolu de vaincre ou de mourir, « ne voit que le plaisir sous les traits de la « gloire : l'ambitieux le cherche dans les hon- « neurs. Les rois sur le trône obéissent à ses « lois. Quel mortel peut résister à ses charmes « et se soustraire à sa puissance ? L'amour du « plaisir est inséparable de l'homme : la vertu « la plus héroïque ne peut que régler ce pen- « chant, et non pas le détruire. La nature « peut-elle nous crier , d'une voix plus forte , « que la vohipté est le bien suprême ? »

Hé , qui te dit de méconnaître la voix de la nature et l'empire du plaisir ? Le plaisir règne dans les cieux : c'est lui qui fait partager aux esprits la félicité de Dieu même. Il règne aussi sur la terre. Que ne lui doit pas l'univers ? Sans lui que l'aspect de la nature serait triste ! Comme tous les êtres resteraient engourdis et glacés dans un repos léthargique ! Il est l'âme du monde. Il porte partout le mouvement et la chaleur : il entretient la vie dans l'univers et en repousse incessament la mort.

Tous les êtres sensibles sont nés ses sujets, Si ce n'est lui , c'est son fantôme qui enchaîne les hommes. Qu'il en est peu qui le cherchent dans la vertu ! Les plaisirs du vice sont aussi nombreux , aussi variés qu'il y a de passions qui peuvent agiter le cœur, se méprendre sur leur véritable objet , ou passer leurs justes Hmites. Car ne crois pas qu'il n'y ait qu'une espèce de libertinage ? Il faut étendre ce nom à toutes les passions qui nous corrompent et que la raison désavoue. Suivez le père , qui vient de quereller les amours de son jeune fils : vous le verrez peut-être se livrer à des amours plus infâmes. L'un , séduit par les charmes de l'or , l'enlève à son maître légi-

time , et vit avec lui dans un commerce honteux. L'autre se prostitue à la sombre vengeance. La haine, aussi bien que l'amour , a son sérail où d'horribles voluptueux font débauche de sang. I^e plaisir est le but nécessaire du méchant et de l'homme de bien. C'est pour lui que l'affreux assassin tire son poignard ; c'est à lui que le ministre du pouvoir , à la lueur de sa lampe nocturne, sacrifie son repos, son sommeil... et les hommes! Pour lui l'avare veille et se consume près de son trésor. L'orgueilleux stoïcien trouvait le plaisir dans le mépris du plaisir. La douleur même et la peine sont une route qu'on prend quelquefois pour y arriver. On trouve alors, ou l'on espère trouver la volupté dans ses souffrances et dans ses larmes. Pourquoi ce solitaire court- il du sein de la société s'enfoncer dans les déserts et s'irriter contre son corps ? C'est encore une victime qui s'immole au plaisir. Le plaisir est le père des vertus et des crimes de la terre : il nous fait braver l'infamie et les tourmens ; c'est lui que nous voulons saisir dans les bras de la mort même , en nous y précipitant. Ce despote de l'univers est aussi mon maître : le plaisir est l'objet de mes chants mélancoliques.

Mais je sens que j'offense les oreilles délicates de nos prétendus sages; je vois leur front austère se couvrir de nuages , et me reprocher , comme une hardiesse condamnable, l'éloge dangereux du plaisir : quelle imprudence, diront-ils , d'irriter encore le penchant naturel qui entraîne vers lui tous les hommes? Sages modernes, si la sagesse outrée peut en mériter le nom, écoutez ma paisible réponse. Les hommes en croiront toujours leurs sens : nous ne pouvons leur en imposer sur le sentiment; et quand nous le pourrions, serait-il honnête de le faire? Jamais la vérité ne peut avoir d'obligation au mensonge. Avouez donc de bonne foi que le miel est plein de douceur ; ajoutez seulement que sa douceur est mortelle, quand il est mêlé avec les poisons. Ne peut-on louer que la vertu? Est-elle Tunique bien de l'homme ? Pourquoi donc préfère-t-on la santé à la maladie ? Ce que la nature aime est nécessairement bon , sans attendre notre aveu, et toutes les fois que vous n'entendrez pas dans l'avenir une voix qui vous crie , « prends-garde ! » le plaisir doit vous déterminer , quand il viendrait d'une autre source que de la vertu.

i5d QUINZIÈME NUIT.

Le plaisir est le baume de la vie. C'est un sentiment de reconnaissance pour le Créateur. Le remercierions-nous de ses bienfaits , s'ils n'excitaient dans notre âme aucune sensation agréable? L'être insensible est nécessairement un être ingrat. L'bomme sourit au plaisir dans le berceau ; dès qu'il est né , il est épris de ses charmes , et cet amour dure autant que sa vie. La sagesse n'est point l'ennemie de ce souverain des mortels. Elle est faite pour l'éclairer , pour le servir , et non pour le détrôner.

« Homme, réjouis-toi éternellement! » nous crie la nature. Partout elle offre à nos sens tout ce qui peut les flatter. C'est pour nous qu'elle fait éclore toutes les richesses de l'univers. Elle tient un banquet, une fête continuelle, où l'homme s'enivre des sensations les plus délicieuses. Sa main libérale remplit sans cesse la coupe du plaisir, et nous la présente de la part du Créateur. Refuser de répondre à sa douce invitation , c'est une ingratitude envers l'Etre magnifique, qui pour nous faire goûter le plaisir, a si bien assorti les désirs, les objets et les sens. Acceptons ses dons, jouissons-en sous ses yeux, et que le sentiment du bonheur soit un hommage de

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notre reconnaissance. Souvenons-nous pourtant de boire sobrement dans la coupe des sens. Il est des jouissances plus parfaites et plus dignes de l'homme. Cultiver sa raison, exercer les facultés de l'âme , dresser ses pensées à la vertu , entretenir pour le bien une ardeur toujours égale, c'est le sûr moyen de faire naître la joie dans son cœur, et de l'y conserver inaltérable et pure.

Lorenzo, toi qui n'as jamais connu les pensées sérieuses , si tu as le courage de rêver un instant au plaisir, et de méditer sur sa nature, écoute mes vers, et tu seras étonné de te trouver un des hommes les plus sobres et les plus austères. Qu'est-ce que le plaisir ? C'est la vertu sous un nom plus gai. Je ne lui donne pas encore un titre assez noble. La vertu est la tige , le plaisir est la fleur qu'elle produit , et les ennemis de l'honnête Epicure ne furent que des calomniateurs insensés.

Jamais mortel n'a trouvé par hasard le secret du bonheur. Ce n'est point par de vains désirs qu'on peut lui donner l'être. Nous ne le trouverons point dans la bassesse du vice ni dans les penchans d'un eœur corrompu. C'est un art qu'il faut apprendre. Il est le prix

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d'une étude continuelle. Dès qu'elle est interrompue, tout le fruit des travaux passés est perdu, et le malheur revient à la suite de l'ignorance. I^a fortune peut bien , sans qu'on l'appelle, entasser sur nos têtes les honneurs et les titres; les richesses peuvent s'offrir d'elles-mêmes : mais pour la sagesse, il faut aller au-devant d'elle. Ne nous rebutons point de cette différence. Si sa recherche est nécessaire , sa conquête est sûre pour le mortel qui a du courage : elle ne ressemble point aux autres biens de la terre qui fuient souvent celui qui les poursuit ; jamais elle ne se laisse chercher en vain.

La sagesse est la mère du vrai plaisir. Le cœur de l'homme juste est son trône : c'est là qu'il règne avec une majestueuse douceur sur toutes les facultés de l'âme. Les vertus l'environnent, compOvSent sa cour et veillent à sa défense. Ces vertus, dont les noms allarment notre faiblesse , ne sont pourtant que les amies de l'homme. Elles ne veulent que son bonheur : elles sont la source et le gage de ses plaisirs. Que nous commandent-elles en effet , que ce que nous voulons nous-mêmes? Elles nous pressent d'être heureux en méritant de l'être.

Doux plaisir, aimable et puissant législateur, si les hommes étaient raisonnables , s'ils t'aimaient d'un amour éclairé , ta volonté ne ferait que suivre leur choix , tes ordres ne seraient que leurs désirs. Leur bonheur est d'obéir à tes lois. Le malheur est la peine attachée à leur transgression.

Nous voulons follement traverser les sages desseins que le Créateur t'a chargé d'accomplir sur la terre. Tu n'es pas descendu des cieux pour abrutir l'homme, mais pour l'ennoblir et l'élever vers son auteur. Divinité bienfaisante , tu es venue parmi nous pour aider la raison et joindre à sa force le pouvoir de tes charmes. Tu commences par secourir la vertu , et la vertu reconnaissante assure , éternise ton empire. La vie, la société, la religion ne subsistent que par toi : cette faveur exquise dont les alimens flattent nos sens nous intéresse à la conservation de nos corps; cette douceur que nous goûtons dans la louange nous fait chercher à plaire et tient les hommes unis ensemble ; cette félicité , que l'homme juste attend dans une seconde vie, lui fait dans cette vie mortelle un plaisir du devoir d'adorer son bienfaiteur!

Coule donc à jamais dans nos âmes , ô plaisir , source sacrée , qui arroses et fertilises tous les germes du bonheur. Mais c'est la vertu seule qui peut ouvrir cette source et perpétuer son cours : le crime la tarit. L'erreur ou l'excès changent le plaisir en vice , et nous précipitent sur la peine. Un sobre repas entretient la vie , la santé, la raison et la joie; l'intempérance porte le trouble dans notre entendement , enfante les chagrins et les douleurs , et nous livre à la mort. Que puis -je souhaiter à mon ennemi de plus funeste, que de le voir faire excès de plaisir et s'en remplir sans règle et sans mesure ? Si tu épuises la volupté jusqu'à la lie, tu rencontreras la peine au fond du vase. Mais si tu n'offenses ni le ciel , ni les hommes , ni toi , bois alors le plaisir sans ré^ serve ; plus l'ivresse te gagnera , plus tu t'approcheras de Dieu. Dieu n'est Dieu que parce qu'il goûte un plaisir que le repentir ne suit jamais.

N'espère point trouver cette qualité dans les plaisirs du vice ; la peine en est le fruit nécessaire. Elle est inévitable pour le méchant. L'homme peut-il déranger le plan de l'Éternel et éluder le Tout - Puissant ? Quelle folie de

prétendre inventer un bonheur contraire aux desseins de celui qui forma l'homme et l'univers ! Les proportions et les lois d'où doivent naître la dissonance ou l'harmonie des sons, ne sont-elles pas invariablement réglées par l'ouvrier qui a fait l'instrument ! La main qui en tire les sons est forcée de s'assujettir à cet ordre qu'elle ne peut changer. Nous ne pouvons de même trouver le plaisir dans les objets qui nous environnent, qu'en suivant les lois d'où le Créateur l'a fait dépendre. Le ciel attacha la vie à l'union du corps et de l'âme , et le plaisir à l'union de l'âme et de la vertu. Sans elle, il est donc aussi impossible d'être heureux, qu'il l'est de vivre sans respirer. La fortune ne peut ni donner le bonheur au méchant, ni l'ôter à l'homme de bien. Sois vertueux, et laisse au ciel à répondre du reste. Yous , qui cherchez le bruit et la dissipation , qui vous vantez de goûter la joie ; vous que le monde appelle des hommes de plaisir , vous êtes des hommes de peine. Pourquoi votre imagination vous transporte- t-elle toujours dans l'avenir ? C'est que vous êtes toujours mécontens du présent. Poursuivis par im dégoût invincible de vous-mêmes , vous di-

vulguez à chaque instant le secret de votre misère. Le repos est pour vous un tourment insupportable. L'ennui vous force à vous agiter ; vous bercez votre âme dans le mouvement pour assoupir le sentiment de vos maux intérieurs : vaine ressource qui les décèle et ne les guérit pas.

Si les hommes étaient heureux , on ne les verrait point troubler le silence des nuits par tous ces divertissemens bizarres et tumultueux. Il n'appartient qu'à une âme étroite et légère, enflée d'amour-propre , et vide de pensées , de se livrer sans retenue à ces bruyans éclats. C'est le cri d'un coeur malade, à qui des mouvemens convulsifs donnent pour un moment une apparence de force et de santé. C'est un chatouillement qui d'abord excite le rire et finit par la douleur. Le rire immodéré dissipe la pensée, offense les autres, et nous fait souvent taxer nous-mêmes d'orgueil ou de folie. Quelquefois ces accès ne sont que le bruit importun d'un homme qui , rongé de chagrins, tâche de s'étourdir sur ses maux. Ne prenons point ces vaines saillies pour le signe de la véritable joie. C'est la joie du vice : un rien la fait naître , un rien la détruit : dès que ce mo-

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ment de délire a passé, rhomme s'affaisse, et retombant dans une mélancolie plus noire , il ressent plus vivement la pointe de ses douleurs. Cette folle joie ressemble à ces torrens fangeux dont les eaux , grossies tout-à-coup , se répandent et roulent avec fracas par bonds et par flots : un moment les voit se former ; un moment les épuise , et les campagnes qu'ils menaçaient d'inonder restent couvertes du limon amassé dans leurs cours impétueux. Ce n'est pas celle-là qui bravera un revers imprévu, qui ouvrira gaîment la porte à l'honnête pauvreté , et s'entretiendra paisiblement avec la mort , sans s'effrayer de son aspect menaçant. Le bonheur n'est point le transport passager des sens : c'est un état de l'âme constant et permanent : il ne peut prendre de consistance dans un cœur agité. Pour que la joie soit durable , il faut que le principe en soit solide , raisonné et réfléchi. Elle n'étale point sur le front l'insolence de l'orgueil : elle donne à l'homme une physionomie satisfaite et tranquille, une sérénité douce, un air d'attendrissement que les insensés sont tentés de prendre pour les symptômes de la tristesse : c'est en un mot un visage modeste et sérieux, avec un

sourire sur le cœur. Hé, comment ose-t-on montrer cette joie impudente au milieu des maux de l'espèce humaine? Un air toujours triomphant est pour les autres une vue choquante : c'est une espèce d'insulte faite aux malheureux. Mais un visage abattu est un objet encore plus vil, et qui mérite autant de mépris que de pitié. Pourquoi ces fronts consternés sous les yeux de l'Etre bienfaisant qui ne nous eût pas fait naître, s'il n'eût voulu nous rendre heureux? L'âme forte sait garder un juste milieu, se maintenir dans un équilibre constant, s'élever insensiblement de la tristesse à la joie, et redescendre doucement et par degrés d'une joie modérée à une tristesse utile et raisonnable. Le vrai sage n'offrira jamais un visage sombre et accablé de chagrin , comme il n'épuisera point par les épanchemens d'une joie déréglée le fonds de satisr faction intérieure dont son âme est remplie : trop heureux pour être frivole et folâtre, il rest€ calme et serein.

Insensé, quitte tes assemblées profanes et tes bruyans concerts. Le jeu , la musique et la danse sont de mauvais consolateurs. Je vais t'en indiquer de plus sûrs. La mélancolie

QUINZIÈME jyUlï. 267

vient-elle obscurcir ton front de ses nuages? sens- tu la tristesse descendre dans ton âme? Repose ta pensée sur une vérité importante, enchaîne une passion , fais une action généreuse, éclaire l'ignorant, ramène le sourire sur les lèvres d'un malheureux , ose être le censeur intrépide de ton ami, et le bienfaiteur de ton ennemi; ou bien sur l'aile d^ l'amour élance-toi vers l'auteur de la nature, et saisis Dieu par la pensée. Bientôt ta mélancolie se dissipera, tes esprits ranimés reprendront leur cours et leur vivacité : tu n'auras pas besoin d'aller puiser la joie dans un vin pétillant , ou dans la piélodie des sons , et tu te consoleras aisément de voir ta vigne flétrie, ou ta lyre brisée.

Toi qui veux rire, veux- tu rire de toi? J'ose te donner un conseil qui te surprendra. Va dans ta retraite, prends la Bible et lis. Là repose une foule de vérités qui te rendront la paix. Ces pages fécondes sont un des plus riches trésors que le temps et la raison aient pu former : le sage ne se lasse point de les admirer.

Tu me répondras que c'est aller à la joie par une route trop sombre. Mais le premier

rayon , dont le soleil frappe nos yeux , a-t-il jamais produit une sensation agréable? Tout ce qui doit affecter nos organes d'un grand plaisir, les blesse d'abord par une impression douloureuse. N'est-ce pas de la fatigue que le voyageur achète un sommeil doux et tranquille? Le ciel nous vend tous les biens: le plaisir n'est point donné gratuitement à l'homme : il n'en jouit que par droit de conquête. Le travail est le prix que le Créateur y a mis : le travail amène et prépare le moment du plaisir. Trop d'ardeur à le hâter, le détruit : s'il est prématuré, il est nul. Il faut prendre la peine et se donner le temps d'être heureux.

. Convenons donc que le plaisir est le souverain bien de l'homme : mais apprenons à distinguer le faux du véritable. Le seul qui mérite ce nom est celui qui porte le sceau de la raison. Le plaisir , dont la vertu est la mère , s'accroît par la jouissance , triomphe du temps , accompagne le vieillard jusqu'au terme de ses jours , et jetant vers l'avenir toute sa lumière , il dissipe devant lui les tristes ombres de la mort. L'éternité, comme le soleil çibaissé encore au-dessous de l'hémisphère , laisse déjà échapper quelques rayons dont l'éclat colore

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sa tombe, et lui montre la première aurore d'un jour éternel. Le faux plaisir fait haïr l'immortalité, et prête des charmes hideux à à l'anéantissement; et s'il jette dans le présent quelques lueurs passagères qui attirent l'homme , elles découvrent en même temps à son œil effrayé un voile de tristesse et d'horreur étendu sur l'immense avenir.

L'âme ( que l'homme se prosterne à ce nom vénérable) , l'âme est née dans les cieux. Sa destination était de conserver sa noblesse et sa liberté originelle, sans l'engager, sans la vendre à vil prix sur la terre. Elle devait, comme un illustre étranger , y passer rapidement, toujours jalouse de sa dignité, conservant l'esprit de retour vers sa patrie , ne goûtant qu'avec crainte , qu'avec indifférence la coupe enchantée de la vie, et réservant toute sa soif pour s'enivrer des délices de l'immortalité.

Mais il se trouve des hommes dont le goût dépravé chérit de préférence les productions de cette terre misérable. On y voit ces hôtes venus des cieux , errer en mendiant leur subsistance comme de vils esclaves, et aliéner, pour un moment de plaisir, l'héritage d'une

éternité. Qu'arrive-t-il? Dès que la fortune ou les années leur retranchent cette vile pâture dont leur âme subsistait, ou que leur goût blasé la trouve insipide , ils restent dans la disette : la raison sort de son court sommeil: le désespoir s'éveille avec elle , et l'homme succombe. Qu'alors l'existence est pénible et laborieuse ! Quelques-uns veulent encore soutenir le rôle difficile de tromper le monde en se trompant eux-mêmes. Mais il en est peu qui aient la patience d'attendre la fin de la pièce, et le courage de sourire tristement jusqu'à ce que la toile tombe. La plupart saisis de rage tirent le rideau d'une main audacieuse. Malgré les horreurs que le remords et la nature rassemblent pour garder ce passage terrible; malgré les lois divines et humaines dont le glaive étincelle et veille à sa défense ; malgré l'abîme de la destruction qui les entoure de tous côtés , et présente à leur chute im gouffre inévitable, on les voit renverser tous ces obstacles et s'élancer furieux au-delà des barrières de la vie.

Ciel, qu'entends - je ? quel gémissement épouvantable! Que vois -je?... Une chevelure hérissée , un sein déchiré et sanglant... Le

blasphème est dans ses yeux : la fureur du désespoir est empreinte et vit encore sur son cadavre... Lorenzo, c'est ton ami! c'est Altamont! Ce jeune voluptueux, si aimable, si brave, a fui lâchement de son poste, et a déserté la vie ! Tirons un voile sur cet affreux spectacle! Mais pourquoi le cacher? Regarde autour de toi , Lorenzo : vois , vois ces épées fumantes et teintes de sang , cette fiole empoisonnée, ces lacets funestes, ces visages enflés et livides. Vois ces libertins lentement homicides d'eux-mêmes , ces spectres ambnlans dont le corps est livré vivant à la corruption. Ils en traînent encore avec orgueil les ruines hideuses, et courent noyer leur désespoir dans la débauche. Que ces images sont effroyables ! Qu'elles rendent un hommage terrible à la vertu.

Levez-vous, furies, et exterminez l'affreux suicide; ce monstre plus exécrable que vous, cet horrible et triste amant de la mort, à l'œil farouche, aux noires pensées, est venu dans son vol impétueux s'abattre sur l'Angleterre. O ma patrie , qu'il déshonore , pourquoi tes mœurs sont-elles aussi loin de la raison que ton île l'est du continent? C'est une lâcheté de

craindre la mort : mais c'est une lâcheté plus grande de ne pouvoir supporter la vie. Lavetoi de cette tache honteuse qui souille ta gloire , et cesse d'épouvanter l'Europe par les tragiques récits de tes fureurs. N'accuse point ton climat d'avoir donné naissance à ce monstre. Ta latitude ni l'aspect du soleil n'ont point de part à tes forfaits. La raison n'est point sujette à décliner en s' éloignant de l'équateur, et la nature n'a point fait de climats qui soient contraires à la vertu. Ce n'est pas ton sol, c'est ta folie qui produit tes vices.

Oui , j'avoue que le suicide est une espèce de folie : mais elle a sa source dans la corruption du cœur. Ce n'est que le dernier attentat d'une vie criminelle , le dernier accès du délire d'un insensé qui a passé ses années sans réfléchir, qui a vécu dans l'esclavage des sens, et qui a couru de vice en vice et d'excès en excès. Quiconque a pensé sérieusement à la mort ne se la donne jamais. Notre devoir , notre gloire est de fuir toujours devant elle, sans jamais la perdre de vue.

L'homme frissonne à l'idée de la mort. Il ne s'avance qu'en tremblant sur le bord de ce précipice inconnu : et dès qu'il se penche et

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plonge ses regards dans sa profondeur, il recule épouvanté. La sage nature connaît l'homme qu'elle a formé. Prévoyant que l'amour de sa propre conservation serait souvent un lien trop faible pour le retenir dans la vie , elle a placé la terreur au bord de l'abîme, comme im fantôme armé d'une épée flamboyante, qui en écarte les mortels. S'il ne tenait l'homme de bien en respect , rien n'arrêterait son âme impatiente de s'élancer dans l'immortalité. Ne trouvant qu'un dégoût fatigant dans les plus doux plaisirs de la vie, il déposerait au milieu de sa route ce fardeau qui l'importune. Et le méchant, qui le forcerait à traîner ses liens jusqu'au terme marqué par la Providence ? qui pourrait l'arrêter , lorsque la sombre mélancolie du crime descend dans son âme, et que le remords le saisit et l'agite? Sans la terreur qui le repousse sans cesse vers la vie, dans ses transports de rage il briserait ses fers , franchirait la barrière , et s'abîmerait dans la mort.

Lorenzo , si tu as encore l'heureuse faiblesse de craindre cet horrible désespoir, si tu ne te flattes pas d'entrer avec insensibilité dans le tombeau , songe , dans le choix de tes I. i8

1']f\ QUINZIÈME NUIT.

plaisirs, songe à consulter ton être tout entief. Soumets le^ biens de la fortune à la santé du corps , le corps à l'âme , et l'âme à Dieu. En suivant cette gradation naturelle , tu pourras élever l'édifice d'un bonheur durable : renverser cet ordre nécessaire, c'est vouloir que le sommet d'une pyramide lui serve de base et la soutienne.

Le vice , ni les sens ^ ni les chimères de l'imagination , ne peuvent donner le bonheur qui convient à un être immortel. De vains plaisirs qui ne durent qu'un moment ne sont pas faits pour remplir la capacité de son cœur. Cherchons dans la vertu cette joie pure qui agrandit, qui ennoblit l'homme, qui, toujours inépuisable, donne sans cesse, et promet encore davantage ; qui nous aide à traverser en paix l'espace de la vie, et montre le bonheur au terme de la route; cette joie céleste, qui est affranchie de l'empire du hasard , du temps et de la mort ; que la mort augmente encore , et qui croîtra toujours , tant que durera la longue journée de l'éternité ; cette joie calme que l'espérance accompagne , et qui ne nous éloigne de la tristesse que pour nous approcher de l'être bienfaisant dont la main libérale mêla

QUINZIEME NUIT. H'jS

tant de merveilles et de qualités divines à la poussière de Thoinme. O ma chère Lucie, puissé-je te retrouver dans un séjour où ta présence même ne pourra rien ajouter à ma félicité !

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Le bel esprit.

Amant forcené d'un monde corrompu , t'entendrai-je encore vanter ses vaines grandeurs et ses plaisirs funestes? J'ai dépouillé devant toi cette idole à qui tu prodigues l'encens ; j'ai porté près d'elle le flambeau de la vérité, et je te l'ai montrée telle qu'elle est.

Que peux- tu répondre en sa faveur ? Tu

gardes le silence. Puis-je me flatter que ce silence m'annonce le triomphe delaraison? Non : il est aisé de te confondre , mais il ne l'est pas de te convaincre, et de t'en arracher l'aveu. Tu prétends au titre de bel esprit, et l'esprit parle encore quand le bon sens n'a plus rien à répliquer. La raison ne peut mettre un frein à sa pétulance , ni arrêter le flux de ses vaines paroles.

L'esprit est un talent précieux lorsqu'il sert d'organe à la raison : mais s'il usurpe sa place , c'est une vraie maladie de l'âme. Ce n'est

plus que l'art funeste d'amuser par mille vaines saillies, d'embarrasser la raison dans mille détours, de combattre la vérité par des sophismes, et d'élever des nuages pour s'y réfugier au besoin et se dérober à la lumière importune de l'évidence. Le monde aveugle admiré et flatte ce talent frivole et dangereux. Il s'imagine que l'esprit est rare. Lorenzo, c'est 1st sagesse qui est rare, l'esprit abonde. Il suffit d'être passionné pour en avoir. Quelquefois ses saillies sont une bonne fortune rencontrée dans le vin. L'esprit va rarement sans un peii de folie. Toute cause qui agite violemment les esprits animaux fera jaillir ces éclairs éblouis» sans. Souvent le hasard même peut donner de vils rivaux à l'homme ingénieux. Que tu dois mépriser cette petite gloire , en voyant la stupide sottise se méprendre sur le sens de tes bons mots , et se plaindre avec une compassion philosophique du malheur qu'elle a eu de rencontrer un fou ! ■''■*'■ Mais cette sagesse précieuse qui approfondit et creuse les objets, qui sait analyser, comparer et peser leurs rapports , saisir la vérité fugitive, et se l'assujétir, qu'il est rare de la trouver! Ne la cherchez point dans les assem-

blées nombreuses; elle est l'heureux partage d'un petit nombre de mortels privilégiés. L'esprit, aussi commun qu'il est pernicieux, est un talent abandonné à la multitude.

Dans la vie civile, le bon sens fait les hommes y l'esprit ne fait que des intrigans. Il hait l'autorité , il aime les troubles , et se regarde comme l'éclair qui allume l'orage. S'il est dangereux pour les états , il est l'ennemi de la religion. Youdrait-il s'abaisser à croire ce que croient les sots ? le bon sens est le casque qui nous défend. L'esprit ressemble au panache qui voltige et ne fait que nous exposer davantage. Le bon sens est un diamant de poids, qui a par lui-même un prix réel. Si l'esprit l'a poli , il jette plus d'éclat ; mais quand il resterait brut, il ne perdrait rien de sa valeur intrinsèque. L'esprit, sans le bon sens, cesse d'être un bien et devient un mal. Il ne fait que donner plus de voiles au vaisseau et le précipiter plus tôt sur recueil.

BIX-SEPTIEME NUIT. ^JC)

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La conscience.

Quand le corps souffre , rhomme implore le médecin. Une espèce de délire accompagne toujours les maladies de Fame , et lui ôte le sentiment du danger de son état. Elle est mourante, qu'elle se croit encore pleine de santé. Cependant c'est être à demi guéri que de sentir et de bien connaître son mal. Le péril est extrême lorsque l'habitude du vice apprend à l'homme à ne plus en rougir. La conscience périt sous les traits multipliés du crime , et la voix du remords se tait. L'âme perd peu à peu le sentiment de ses vices. Ils se naturalisent; ils deviennent nos mœurs; nous nous en faisons gloire, et nous triomphons dans notre ruine.

Ainsi , dans l'ivresse du vice , la conscience s'assoupit au bruit d'un son flatteur. Languissante et succombant dans les bras de la volupté, elle laisse échapper de sa main non-

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chalaiite les rênes de nos passions, et nous abandonne à la licence de nos désirs, sans nous rappeler, sans paraître remarquer nos éoarts. Vous la croyez profondément endormie sur un lit de fleurs. Défie- toi de son sommeil perfide et passager. Vois ce délateur rusé, qui, caché derrière elle, minute le registre de nos vices, et remplit de nos fautes ses terribles annales. Espion actif, son oreille et ses yeux veillent sans cesse sur nous. Invisible à nos côtés, il entend, il saisit ce que le cœur murmure tout bas. Nos moindres erreurs sont notées. La foule de nos fantaisies légères ne peut échapper à son œil perçant. Nos désirs à peine éclos sont aperçus : il surprend dans leur germe le point imperceptible de nos vices naissans. Semblable, dans son indulgence cruelle , à l'avide usurier qui cache son journal dévorant, et attend pour le montrer au jeune héritier le jour qui consommera sa ruine , la conscience nous laisse dissiper le temps inappréciable; mais elle marque loin de nos yeux tous les momens consumés par la frivolité , ou souillés par le vice : elle trace notre histoire sur des feuilles plus durables que le bronze ; la mort lira cette histoire à

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Toreille du coupable pâlissant , et le juge suprême la révélera devant les mondes assemblés. Non , cette voix que l'homme entend lui parler au fond de son âme n'est point ime illusion. La nature n'a point établi dans notre sein un oracle de mensonge; et les jugemens que l'homme porte sur lui-même ne seront point révoqués. Ministre du juge éternel , la conscience le représente dans l'homme : elle y siège à sa place , et le Dieu de l'univers confirmera les arrêts que prononce ce Dieu qui vit dans notre sein.

Heureux celui qui s'introduit souvent dans le conseil intérieur de son âme , qui ose envisager ^on cœur nu , se présenter en face à sa i conscience , soutenir ses reproches , subir avec fermeté son jugement, et se promettre d'imposer bientôt silence aux délations et aux clameurs du remords ! Que ce courage est audessus de celui des héros vulgaires ! Mais aussi que ce courage est rare! L'homme se fuit lâchement, et en s'évitant il court à sa perte. Si quelquefois il lui vient en pensée de se regarder et de se voir , ce n'est qu'une volonté faible et bientôt étouffée. 11 pourra bien interroger sa conscience, et lui demander d'une

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voix timide: « qu'est-ce que la vérité?... » Mais sans attendre sa réponse, il lève le siège, il se retire avec précipitation , et court se sauver de sa raison dans le tumulte de la foule corrompue.

Lorenzo , à la première vue des biens fortuits qui s'offrent à toi , recule un peu , suspends ton choix, pèse-les d'une main soupçonneuse. Si tu vois que tu puisses t'en assurer la possession , jouis. Mais tu n'es propriétaire que des biens que tu peux te donner toimême. Tout est mortel dans l'homme, excepté la vertu. Elle seule éternise la durée des plaisirs qu'elle procure, et les rend immortel* comme elle. Ah! si ta raison régnait en souveraine sur tes sens, si tu connaissais les douces jouissances de la vertu , tu n'accueillerais qu'en tremblant les plaisirs frivoles; ils n'auraient accès dans ton âme que de l'aveu de ta conscience , et ne l'obtiendraient jamais sans un rigoureux examen. Faute de rester soumis à l'empire de cette reine légitime, ton être est dans Tanarchie. Un peuple de désirs séditieux se soulève, se combat et se détruit dans ton coeur. La paix ne peut s'y reposer , et ton bonheur emprunté est troublé à chaque instant.

Tes pensées et tes désirs, errans loin de toi, sont toujours en course au milieu des orages et des écueils, à la quête du plaisir. Il t'en coûte cher pour le saisir : et combien tu gagnerais encore à le manquer ! Après mille tourmens pour l'obtenir , il faut en expier la conquête par mille tourmens nouveaux. Tu charges ton vaisseau sur des rivages empestés , et tu rapportes la contagion avec leurs trésors. Ta soif s'en irrite au lieu de s'éteindre; ton imagination insatiable demande encore, quand tes sens succombent de lassitude et d'épuisement.

Les plaisirs que la conscience désavoue, sont des plaisirs contre nature : le dégoût et la peine en sont l'effet nécessaire. Djeu posa sur une même base les fondemens de l'univers et ceux de la vertu. Il l'a combinée avec notre être. Des rapports intimes l'unissent à la nature de l'homme. Leurs communs intérêts sont établis sur la même loi. L'insensé qui s'efforce de les séparer souffre dans sa constitution et démolit son être.

Au milieu des combats éternels que le corps livre à l'âme, l'un ou l'autre ne peut échapper sans blessure. Si l'un des deux doit souf-^

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frir, ce doit être sans doute la partie qui est à la fois la moins noble et la plus insensible ; c'est le corps : il est borné aux impressions du présent. T/âme voyage dans le passé et dàils l'avenir, et les met à contribution : c'est à elle qu'il appartient de regarder derrière elle , et de s'enfoncer dans la nuit des siècles qui ne sont plus, comme de devancer les siècles qui doivent naître. Ses plaisirs sont vastes comme le temps et la nature, et ses jouissances sont bien plus vives que celles du corps ; mais aussi , combien les douleurs de l'âme surpassent celles des sens ! Juge par les tortures delà goutte de ce que doivent être les tourmens du crime. Oui, si la justice humaine pouvait avoir prise sur l'âme, et punir sur elle les forfaits des scélérats, les supplices seraient abolis, on briserait la roue, on abattrait l'échafaud. Conserve donc ton âme et abandonne le reste au sort.

Ne vivre que de la vie animale dont le pouls marque les instans , c'est être déjà mort. Pour n'être pas sans cesse en guerre avec nous-mêmes , pour savoir nous aimer , apprenons à nous connaître. L'homme est un composé de deux parties, dont les penchans sont

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différens. L'âme aime la vertu , et s'enflamme à la vue de 3a beauté. Le corps se passionne pour le vice, et regarde la vertu comme son ennemie; il se croit avili par la modestie, dépouillé par la justice, appauvri par la bienfaisance, trahi par la vérité, détruit par la valeur. Toutes les fois qu'il ne se trouvera point en concurrence avec elle, traite-le avec bonté, défends-le, nourris-le : mais s'il veut marcher son rival, accable- le de ton mépris , et si la vertu l'ordonne, livre-le sans pitié aux flammes et aux oiseaux de proie. C'est l'amour de soi qui commande ce sanglant sacrifice : lui désp^ béir, pour sauver le corps, c'est se haïbiii- t^'vi Qu'est-ce en effet que Le vice? Une méprise de l'amour de soi, lequel se laisse duper en achetant trop cher le faux plaisir pour le vrai. La vertu n'est que ce même amour éclairé, instruit de ses véritables intérêts, et attentif à ne faire que des marchés avantageux. C'est l'amour de l'Etre suprême, dont il est émané , ainsi que tous les biens dont l'homme peut jouir. Tout autre amour -propre n'est qu'une haine de soi déguisée , plus à craindre pour nous que la haine des hommes. C'est un ennemi domestique caché dans notre sein. Nous

le reconnaîtrons au jour fatal où le coupable, maudissant son existence , appellera sur lui la destruction, et souhaitera d'être toute autre chose que ce qu'il est.

Dieu déposa la vérité dans la dernière heure de l'homme; assoupie au fond de l'âme pendant la vie, elle y reste muette et accablée sous un amas de vices et d'erreurs. Mais cette fille des cieux , qui fut le conseil de l'Éternel quand il créa les mondes , le sera encore quand il les jugera. Alors elle s'éveillera : elle sortira du fond des retraites de l'âme : le tonnerre de sa voix éclatera à l'oreille du coupable. Elle s'attachera à lui comme un feu dévorant. Le regard foudroyant de la vérité , vue en face , pénètre, agite, brûle, tourmente le méchant, et suffit à son supplice. Lorenzo , n'attends pas que ta conscience rompe le silence malgré toi. Écoute ses avis, aujourd'hui qu'ils peuvent t'étre utiles, et que les accens de sa voix sont doux. Souviens-toi que si les hommes peuvent vivre en insensés , ils meurent sages malgré eux.

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La vertu.

Ma muse est fatiguée de peindre les vices des mortels : elle veut se délasser en traçant l'image consolante de l'homme vertueux. De quel éclat ne doit pas briller son portrait près du triste tableau du monde ? Vous , qui alle^ l'admirer, songez encore à l'imiter.

Anges , descendez , venez guider mes pinceaux , venez m'aider à peindre l'homme immortel, qui , marchant sur la terre, vit dans les cieux , et passe dans le monde comme le vaisseau qui, voguant sur les mers , plonge dans les flots, et se soutient constamment au-dessus d'eux.

Portez vos regards au-delà de l'horizon des sens : voyez ce sage placé sous un ciel toujours pur, inaccessible aux orages des passions. Les noirs soucis n'élèvent point jusqu'à lui leurs vapeurs mélancoliques. Soumis dans son espérance , et prévoyant l'avenir sans alarmes, ses

craintes ne vont jamais jusqu'à la terreur, ses soins jusqu'à l'inquiétude, ni ses chagrins jusqu'au désespoir. Tous ces sombres nuages roulant sur le monde sont bien au-dessous de la région qu'il habite : les foudres qui s'allument dans leur sein ne peuvent l'atteindre. Il voit leurs feux impuissans s'éteindre et mourir à ses pieds. Tout ce vain bruit excite sa pitié , sans troubler sa paix.

Que son front est calme et serein ! Quelle douce fierté dans son regard! Toutes ses pensées montent vers les cieux et en descendent , comme ces anges que vit l'Israélite dans son rêve merveilleux. Quelle volupté pure il goûte dans les hommages qu'il rend au Dieu qui l'a créé 1 Avec quels doux transports son cœur s'élance vers lui, dans ces instans où la prière au visage enflammé l'introduit dans les cieux et verse des flots de lumière sur l'heure propice ou l'Éternel lui donne audience ! Seul avec Dieu , immobile et recueilli dans une paix aussi profonde que celle des tombeaux, les yeux attachés sur son âme, il concentre ses réflexions sur un objet unique. A ce foyer brûlant de ses pensées, le feu du sentiment s'allume et l'embrase, un plaisir pur et divin

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se répand et circule dans tout son être. Si de ces hauteurs , il abaisse ses yeux sur la terre , il découvre à peine les têtes couronnées des rois; il les voit, eux et leurs esclaves, comme un troupeau confus , caché dans les obscures profondeurs d'une vallée lointaine. Qu'il est joyeux , qu'il est fier de ne voir en lui aucun trait de ressemblance avec eux! Ah c'est surtout alors qu'il ose croire à ses vertus., et s'en faire l'aveu*

Lui seul en a de réelles. Il achève en lui l'image de Dieu , et son travail finit les grands traits que la nature avait commencés. Les vertus des honnêtes gens du monde ne sont qu'une fausse apparence , un fard appliqué sur leurs vices; leur visage masque leur cœur, dont la vue serait insoutenable. Le cœur de l'homme de bien peut se montrer sans honte; il n'a point de replis impurs qui craignent la lumière. Mais il cache son mérite et le. renferme au fond de son âme; et la modestie, en le couvrant de son voile , le prive de la moitié de son éloge. Indifférent sur la louange ou le mépris des hommes , content de sa propre estime, il se repose sur sa conscience. Si les honneurs viennent s'offrir à lui , si le sort fait !• 19

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entrer les dignités dans son partage, vous ne le verrez point s'enorgueillir sous cette draperie qui dérobe la vue du personnage. Ecartant ces ornemens étrangers , il cherche au fond de son âme son mérite réel , et ne voit rien de si grand dans l'homme que l'homme même. Il se respecte, il s'estime trop pour s'abaisser à l'orgueil.

Tout ce qui brille un jour contente les gens du monde et leur suffit; le présent occupe toute leur âme. Le sage interroge chaque pensée, chaque objet, et se demande quelle sera sa couleur , quel sera son prix dans mille siècles. Il se recule dans l'avenir, et de ce point de vue il apprécie la valeur actuelle des choses. De quel œil différent il voit l'univers ! Ce qu'ils croient des montagnes, n'est pour lui que des atomes. Un empire est léger dans sa balance et n'y pèse qu'un grain de poussière. Les plus brillans objets de la terre ne lui paraissent qu'unet vapeur impure qui offusque et borne sa vue; il l'écarté d'un souffle, jaloux d'alonger sa perspective et d'apercevoir des objets immortels. Tandis que les autres s'arrêtent au disque éclatant du soleil, et terminent leur admiration à l'ouvrage, ses regards ont passé

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l'astre, ils ont atteint l'Éternel : c'est lui qu'il voit... Il se prosterne et l'adore. Lui seul sait aimer son Créateur, lui seul sait aimer les hommes.

Vous entendez les gens du monde se vanter d'aimer leurs semblables. Ils mettent sur le compte de la patrie les sacrifices qu'ils font à leur propre intérêt , et envoient aussitôt la renommée les publier. Les imposteurs! ils n'ont seulement pas le courage d'aimer celui qu'ils appellent leur ami. Il leur présente toujours l'idée d'un rival qui peut dans l'occasion devenir dangereux , et envahir les biens frivoles où ils ont placé leur bonheur. Au moindre soupçon, à la première étincelle de jalousie, leur amitié se change en haine ; et leur intérêt, plus féroce qu'un lion affamé, ne vit que de rapine. Non , jamais l'humanité ne se trouva qu'avec la vertu, et l'ennemi de la vertu ne fut jamais le véritable ami de l'homme. Celles de ses actions qui s'annoncent sous les dehors de la générosité, partent toujours d'une source impure et corrompue : tremblez , quand le méchant vous oblige.

L'homme, quoi qu'il en coûte, veut être heureux ; et il ne peut l'être que du moment

qu'il s'est persuadé qu'il ne respire point sur la terre d'être plus heureux que lui. Alors Fenvie meurt : nul sentiment jaloux n'altère la paix de l'âme : il ne reste plus de prétexte , ni d'intérêt de haïr ses semblables. On ne connaît plus de rivaux ; on n'a que des amis : le cœur satisfait se livre sans réserve au plaisir d'aimer, et se remplit tout entier de ce pur sentiment. Homme de bien , toi seul es bienfaisant. Tes intérêts te sont trop connus , ils te sont trop chers pour usurper les biens d 'autrui, pour être indifférent sur le bonheur de tes frères. Laissant les autres écumer de fureur à la première apparence de l'injustice, tu en supportes le poids avec tranquillité; tu lèves les yeux vers un Dieu juste, et tu ne t'abaisses pas à regarder l'offenseur comme ton ennemi. Il en trouverait un bien plus cruel dans le pénible sentiment de la haine. Tout ce qui ne blesse pas sa vertu ne troublera jamais son repos. Ah , qu'il est doux , au milieu des injustices des hommes, au bruit des tempêtes de la fortune et des secousses du malheur , de se pencher, de se reposer dans un doux abandon sur le sein de l'Éternel !

ce Montrez -nous donc cette merveille ? » s'é-

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crient ces hommes dont la faiblesse tourne la vérité en chimère, et qui déclarent impossible toute vertu dont ils ne trouvent pas en eux-mêmes le sentiment ou l'idée. « Où est le « mortel qui peut résister aux penchans de la ce nature? Le torrent impétueux des passions « n'a-t-il pas reçu du ciel même sa direction et (c sa force? N'entraîne-t-il pas dans son cours « les projets impuissans des hommes , et n'en- « sevelit-il pas sous le sable tous les vains trace vaux de la raison ? »

Ames faibles et sans courage , cet homme sublime qui n'est pour vous qu'un être imaginaire, suit aussi la nature et marche dans son plan , mais par d'autres, routes que vous. Ce ne sont point ses passions qui l'entraînent et l'écartent de la ligne que l'homme doit parcourir. Dociles à sa raison , accoutumées à sa voix, elles la suivent sans résistance, et trouvent leur plaisir dans leur obéissance. Son cœur ne connaît point l'embrasement de ces feux dévorans qui naissent du choc des intérêts et des rivalités. Son entendement toujours clair et sans nuages ne reçoit que des idées distinctes. Il les examine d'un œil impartial et prononce des jugemens sûrs. I.e repentir ne

punit jamais son choix. Calme et réglé , il respire, pour ainsi dire, une fraîcheur éternelle. Toutes ses facultés marchent ensemble dans un mouvement harmonieux , et forment entre elles un accord parfait. La vertu ne lui coûte plus d'effort. Elle a acquis sur son cœur tous les droits de l'habitude, tout l'ascendant de la passion. Inhérente à son âme, elle commande à sa volonté avec tout l'empire de la nécessité , et sa volonté obéissante croit suivre librement et d'elle-même le doux penchant de la nature.

Qu'il est heureux : il ne connaît point l'ennui ! Ce poison lent qui détruit les hommes , ne se mêle point au cours paisible de sa vie. Uniforme, elle a le charme de la variété; le temps ne peut vieillir l'objet de ses désirs ; il est peu d'aurores qui en se levant ne lui montrent un horizon nouveau , et ne lui apportent des sensations inconnues. Le globe de la nature lui présente en roulant une succession de scènes toujours plus touchantes et plus belles. C'est lui qui goûte de vrais plaisirs ! Sa félicité est un fil brillant qui s'étend et dore toute la longueur de la chaîne de ses jours. On ne le voit point éprouver les langueurs

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de la faiblesse et la lassitude de l'inconstance. Son bonheur est un état permanent : il lui a donné la vertu pour base inébranlable. Reposé et ferme sur la même volonté, il montre sa force en se soutenant droit et tranquille dans la même attitude. Content de lui , il s'applaudit intérieurement, il se plaît avec son âme. Riche de son propre fonds , il se suffit , il trouve à jouir de lui-même un plaisir inépuisable. Semblable au jeune Narcisse , que la fable nous peint amoureux de sa beauté , ses délices sont de se voir. Il craint toute distraction importune qui viendrait le tirer de la douce extase où il est plongé. Absorbé dans un repos voluptueux, plus il se contemple, plus il est épris et charmé de lui-même. Lui seul peut dire: a j'existe , » et lui seul peut s'applaudir d'exister. Hier le cours glorieux de sa vie était rempli , la mesure de ses jours était comblée : la mort pouvait se présenter : elle eût été bien reçue. Un jour est ajouté... Il goûte encore la vie avec la même douceur.

La vie indigente et vaine pour l'homme frivole , est riche pour le sage ; il sait donner à ses instans une valeur infinie. Comme les volumes fameux de la Sibylle , ses jours aug-

inentent de prix , à mesure que leur nombre diminue. Sa dernière heure est montée à une valeur inappréciable. Rois , vous donneriez des trônes pour l'acheter , un monde entier ne pourrait la payer.

Qui peut se vanter d'être brave comme lui? Les autres affrontent la mort et cèdent au vice; il n'ont de courage que sur un champ de bataille. C'est le fantôme de la gloire qui les anime. Dès qu'il se retire , et que cette force étrangère cesse d'agir sur leur âme , le héros s'évanouit, et la faiblesse de l'homme reparaît. Armé d'un courage soutenu qui ne l'abandonne jamais , l'homme de bien , ferme dans son poste, y reste invincible au plaisir, invulnérable à la peine. Pour lui la foi bâtit sur l'abîme de la mort un pont qui couvre sa terrible profondeur , et unit les deux bords éloignés du monde présent et du monde futur. On dirait qu'il a acquis sur la mort la supériorité de Dieu même , qu'il partage sa puissance , et que , comme lui , il peut tout ce qu'il veut. Il supporte tout : il ose tout entreprendre ; il combat jusqu'à ce qu'il tombe

Alors on lit sur son bouclier , « j'ai vaincu , » Dieu est sa conquête ; et la mort , qui tue les

autres , l'immortalise. O que je meure comme lui, s'écrient tous les hommes! Vivez donc comme lui... Ici tous les hommes restent muets et flottent dans l'irrésolution.

Homme frivole, te reconnais-tu dans ce portrait ? Ta faible volonté ne peut se reposer nulle part. Inconstante et volage , elle court d'objets en objets, de désirs en désirs, et s'agite sans plaisir. Un malaise éternel est ton partage. Le repos te tourmente , et tous tes remèdes contre l'ennui sont vains. Il te faut des plaisirs fortement assaisonnés. Tes sens blasés ne trouvent de saveur que dans la folie , et ne sont plus vivement affectés que par les violentes irritations du vice. Ton bonheur factice est toujours emprunté : jamais il n'est à toi : jamais tu n'en es possesseur tranquille : tu le perds , dès que l'objet étranger , où tu l'as attaché , se retire. C'est une onde mobile qui glisse sous ta main et s'écoule : c'est un assemblage décousu de mille lambeaux divers et mal assortis, qui ne peuvent s'unir ,^et laissent des vides en mille endroits : voile ridicule , ouvrage de la folie , dont tu prétends en vain couvrir ta misère; chaque souffle de la fortune en désunit le frêle réseau , en enlève les parties

Tune après l'autre , et te laisse nu et découvert à tous les traits du sort. Toujours errant sur la terre , toujours malheureux , tu te hais et te fuis sans cesse. Changer de maux , voilà ta félicité.

Avouons cependant , en poussant un soupir sur la destinée de l'espèce humaine , que dans cette terre d'exil où nous n'avons d'autre bien que l'espérance, dans cette journée laborieuse où il faut combattre , l'homme vertueux voit quelquefois s6n horizon se couvrir de nuages. Mais ces nuages ne font que passer ; et si par intervalles ils affaiblissent la clarté du jour , jamais ils ne forment une nuit totale. Exprimer sans transport des biens de la vie ce qu'ils ont de douceur , faire aux plaisirs frivoles un accueil indifférent, supporter les disgraces avec courage , et sourire encore dans le malheur ; c est à quoi se réduit l'art d'être heureux. La pratique de cette leçon sublime fait les héros de la vertu.

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Les Cieux.

L'existence de Dieu et des Esprits.

Un voyageur , qui , pendant une longue et fatigante journée n'a pu découvrir l'asile qu'il cherchait , se contente , quand la nuit vient, de la première cabane qu'il rencontre. Il s'y retire: triste et pensif, il repasse d'abord dans son esprit tous ses travaux perdus. Il accepte enfin les consolations que le hasard lui offre. Il essaye d'oublier les peines de ce jour infructueux , jusqu'à ce que le sommeil vienne fermer sa paupière. Ainsi , lassé des longues erreurs de la vie et des bruyantes folies du monde , détrompé de mes vaines espérances au bout de ma carrière , je me suis enfin retiré sous l'abri de mon humble chaumière , j'ai banni de mon âme les vains désirs qui m'ont tourmenté ; je me suis promis de ne plus quitter ma retraite, et d'attendre en paix

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l'heure désirée de mon repos. La vieillesse a des peines cruelles; mais le chant de ma muse adoucit les peines de la vieillesse.

J'ai parcouru le monde moral. J'ai vu partout le mensonge et la vanité. J'ai vu la peine inévitable suivre le genre humain et l'assaillir à chaque pas dans les sentiers laborieux de la vie. J'ai versé des larmes sincères sur la mort de mes amis. J'ai assigné des bornes légitimes à la tristesse et montré la source de la véritable joie. J'ai exposé les merveilles de l'amour du Créateur; j'ai montré le juge suprême assis sur son tribunal pour juger les générations; j'ai prouvé à l'homme son immortalité ; j'ai offert à ses yeux un léger tableau des vérités que nous devons croire, et des vertus que nous devons pratiquer pour vivre en paix dans cette terre d'exil, et passer ensuite de l'espérance au bonheur. A ce point de ma course , ma muse s'arrête un instant : de cette hauteur où elle est enfin arrivée , elle jette un coupd'œil sur l'étendue des routes peu frayées qu'elle vient de traverser : la prudence l'avertit que bientôt il sera temps pour elle de songer au repos ; l'espace qui lui reste à parcourir est encore long pour sa faiblesse , tant sa car-

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rière était vaste; mais elle se console, elle sent du plaisir en voyant le terme de ses travaux s'approcher; déjà elle se plaît à s'occuper de l'instant où elle va s'y reposer. Ainsi , dès qu'un voyageur excédé de fatigue , haletant et courbé pour respirer, a pu gagner le sommet d'une légère eminence , il s'arrête , il promène ses regards autour de lui, il embrasse de l'œil la longue chaîne des vallons, des plaines, des forets et des rivières qu'il a traversés. Rassasié de voyages , il songe à sa demeure : ses vœux la redemandent ; l'intervalle qui l'en sépare encore la lui rend plus chère, et donne plus d'impatience au désir qu'il sent de s'y revoir. Il se jure en secret de ne la plus quitter, et se promet d'y mourir en paix.

Oui , je me suis trop long-temps obstiné dans ma tristesse. Trop long-temps j'ai importuné les cieux de mes coupables plaintes. Mon cœur est enfin changé. J'ai appris à me soumettre, à sourire au milieu de mes maux. Omuse, change de ton : je veux par des chants consolans expier ces chants de douleur. Mais à présent que la vieillesse a épuisé mes forces , que toutes mes passions sont éteintes, que mon cœur flétri ne goûte plus la vie , que

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tous mes sentimens, jusqu'à celui de l'amitié, sont usés; à présent que la mort, qui a arraché de mes bras tous mes amis l'un après l'autre , achève de m'envelopper moi-même de ses funestes ombres : ô nuit , pourras-tu m'inspirer encore; pourras-tu ranimer les cendres de ce feu céleste qui brûlait dans mon sein , et qui ne jette plus que de mourantes étincelles? O nuit, je te dois toutes les pensées que redisent mes vers. Tu me les inspirais dans ces heures solitaires où les amans t'adressent en secret leurs soupirs : tandis que le reste des mortels goûtait les douceurs du sommeil, seul je veillais avec toi. Non , cette déesse amante que la fable nous peint descendant en silence du trône des airs , et venant , voilée des ombres , dans les bras d'un mortel , ne fut point aussi amoureuse de son berger que je le fus toujours de toi. Et toi , dont la présence vénérable et l'influence propice ont secondé mes chants, je ne t'ai point encore chantée. Ah! pour m'acquitter de cette dette immense, daigne accorder à ma muse une dernière faveur ; et vous , sphères célestes , prétez-moi votre harmonie, pour rendre un digne hommage à votre souveraine. Alors je suspendrai

DIX-NEUVIÈME NUIT. 3o3

ma lyre pour ne la plus reprendre, qu'au moment où , réveillé par les concerts des anges , j'irai, sortant du tombeau , mêler mes chants aux sons mélodieux de leurs harpes d'or ; dans ce séjour paisible où la vieillesse, l'inquiétude et la douleur n'auront plus d'accès , dans ces lieux fortunés où la nuit , le crime et la mort seront à jamais inconnus ; c'est là que ces astres , maintenant faibles étincelles de la nuit , paraîtront des soleils immenses, et verseront ensemble sur les yeux de l'homme étonné les flots éblouissans de leur lumière.

O nuit majestueuse, auguste ancêtre de l'univers; toi qui, née avant l'astre des jours, dois lui survivre encore , toi que les mortels et les immortels ne contemplent qu'avec respect; où commencerai-je, où dois-je finir ta louange ? Ton front ténébreux est couronné d'étoiles : les nuages nuancés par les ombres et repliés en mille contours divers , composent l'immense draperie de ta robe éclatante : elle flotte sur tes pas et se déploie le long des cieux azurés. O nuit , ta sombre grandeur est ce que la nature a de plus touchant et de plus auguste. Ma muse reconnaissante te doit des vers. Ton éloge va couronner mes travaux.

3o4 DIX-NEUVIÈME NUIT.

C'est un obscur rideau parsemé d'étoiles d'or que je vais tirer sur les tableaux précédens , et qui fermera la scène.

Eh , quel sujet est plus digne d'être chanté par l'homme ! Les anges célèbrent dans les cieux la création de l'univers. Entonnons sur la terre cette hymne sublime que nous devons continuer avec eux. Par quel autre essai pouvons-nous mieux préparer nos sens à soutenir les ravissemens de la félicité céleste? L'éternel, destinant l'homme à contempler la majesté de sa face éblouissante , expose ici - bas à ses regards cette scène de merveilles, pour fortifier sa vue, pour accoutumer ses yeux à l'éclat des grands objets , pour familiariser son âme avec l'étonnement , pour l'élever à cette hauteur de pensée , à cette énergie de sentiment dont il aura besoin pour ne pas rester écrasé sous l'impression inopinée du bonheur. Il veut qu'en voyant les cieux , l'homme contracte cette attitude d'admiration et de respect qu'il doit garder éternellement en sa présence. Plus notre âme se sera agrandie sur la terre, plus alors elle absorbera de plaisir et dé félicité.

Souverain des cieux , toi dont la vue est le bonheur suprême , toi qui seul peux remplir

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ce vide immense que l'univers laisse encore dans le cœur de l'homme , au milieu des doux transports qu'éprouvait le fils de Jessé en contemplant tous ces feux de la nuit, tu daignas toucher ses lèvres, et accorder sa harpe avec l'harmonie des sphères célestes : j'entreprends aujourd'hui de peindre le plus sublime de tes ouvrages matériels ; seconde mon audace ; lance mon âme loin des bornes de la terre, hors du cercle étroit que régit le soleil; enlève mon génie de ce coin de l'univers , et le transporte dans une région d'idées inconnues aux mortels. Enseigne-moi à parcourir l'échelle des étrçs, à partir de cette base de ton trône pour m'élever par ces degrés brillans et monter jusqu'à toi. Enseigne-moi à voir la nature de l'œil de son maître , et fais que mon génie brille comme un astre dans l'ombre de la nuit. Me trompé- je? est-ce ton influence que je sens pénétrer mon âme ? Est-il vrai que mes pensées vont jeter du sein de ces ténèbres un éclat immortel?

Lorenzo, tu veilles aussi au milieu de la nuit , mais ce n'est pas pour la vertu : l'ambition , la volupté, tyrans cruels, n'accordent à leurs esclaves harassés qu'un sommeil faible et

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plein de troubles. Agité par leurs caprices, tu renverses, pour les satisfaire, l'ordre naturel des nuits et des jours : tu fais commencer à minuit ton jour criminel ; le soleil en se levant assiste aux derniers excès de tes débauches ; au retour de sa lumière tu te plonges dans le sommeil, et les feux qu'il darde du sommet brûlant de notre hémisphère ne sont que les premiers rayons de ton aurore. Dans l'intervalle, où tu cours d'un crime à l'autre, arrétetoi et respire un moment ; lève tes yeux vers le ciel , si tu peux soutenir la face du ciel que tu outrages. S'il te faut de superbes lambris, des dômes pompeux où l'éclat de mille flambeaux se mêlent à l'éclat de l'or , si , malheureux et cherchant la joie, tu préfères les sombres plaisirs de la nuit, viens sous cette voûte d'architecture divine : où trouveras -tu une assemblée plus nombreuse d'objets ravissans ? Tu peux jouir de ceux-ci , sans exposer ta santé, sans ruiner ta fortune, sans souiller ta gloire.

Vois l'aimable sœur du soleil; l'éclat tempéré de ses rayons t'invite à reposer sur elle tes yeux blessés par la splendeur du jour. Plus douce que le despote radieux de l'hémisphère,

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elle luit sur tes organes, sans y porter l'impression de la douleur. Loin de repousser ta vue éblouie, elle introduit tes regards plus avant dans les deux : elle te rend libre possesseur de leurs plaines brillantes; elle t'ouvre ce théâtre de merveilifes, dont la beauté paraît plus touchante au travers des ombres. La lumière ne laisse échapper dans les airs que des rayons affaiblis, qui ne servent qu'à rendre la nuit visible , et la montrent dans toute sa majesté.

Quoi ! l'astre qui soulève de son vaste lit la masse pesante de l'océan, le force de s'élever, de s'abaisser à des retours réglés , de quitter et de couvrir successivement ses rivages , et d'entretenir par un mouvement continuel la pureté de ses ondes , ne pourra-t-il élever une âme au-dessus de la terre, et l'attirer vers les cieux ?

Viens, Lorenzo, viens t' échauffer. Dégage ton cœur de ce globe étroit où l'ambition l'enchaîne pour le tourmenter ; délivre-toi des prestiges et de l'enchantement du monde, et viens te former une âme supérieure aux séductions du pouvoir. Laisse l'or aux âmes viles qui le mendient aux pieds des grands, et viens

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puiser dans ces mines éternelles que les cieux te découvrent. Lève l'ancre , quitte la terre, je suis ton guide : suis-moi sur cet océan azuré, qui n'a ni écueils ni rivages. Tu n'y trouveras point de tempêtes ni d'ennemis qui t'arrêtent dans ta course. Né vante plus tes longs voyages : tu es encore étranger dans l'univers. Vois-tu cette mappemonde immense tracée des mains de la nature ? Voilà l'espace où l'âme doit voyager. Commence avec moi le tour du globe universel de la création. Quand tu reviendrais de faire celui de la terre, tu avoueras bientôt que tu n'étais pas sorti de ta maison. L'homme n'a rien vu, s'il n'a pas vu l'ensemble !

Hé bien, es- tu libre? triste victime de l'ambition , tes liens sont-ils brisés ? Montons ensemble : allons , nou eaux Prométhées , voler sans crime le feu des cieux; allons rallumer aux flambeaux du firmament la flamme sacrée de la vertu.

Elance ta pensée au-dessus de cette atmosphère où les éîémens opposés se combattent, au-dessus des vastes réservoirs de la pluie , des magasins de la grêle, et des régions glacées d'où descendent les neiges flottantes. Pénètre

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au-delà des brasiers enflaminés où s'allume l'éclair , où se forgent les flèches tortueuses de la foudre , au-delà de ces antres aériens où les tempêtes au berceau reposent dans leur enfance, croissent en silence, et attendent des progrès du temps ces ailes vigoureuses , cette voix de tonnerre, cette force immense qui peut-être doit bientôt renverser un monde criminel. Franchis les orbites calculés de cet astre voyageur que les siècles d'ignorance prirent pour le sinistre messager des malheurs du monde , et contemple des objets plus grands que l'homme. Ton âme, jusqu'à présent rétrécie, flétrie par les vapeurs grossières de la terre, va s'épanouir ici, s'ouvrir aux rayons que dardent tous ces globes entassés. Tes facultés mises en action vont se rétablir et se déployer; tu sentiras une énergie nouvelle circuler dans ton être , et les sublimes pensées se presser d'éclore.

A la naissance du monde , le Créateur dit à ces astres : « Allez , éclairez l'homme. » Croistu qu'ils brillent pour te conduire dans les asiles ténébreux de la débauche, et prêter une lumière complice à tes honteux excès? C'est pour te guider dans les sentiers du monde

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moral , autant que dans ceux du monde phisique. Où vas-tu te précipiter dans les ténèbres , mortel égaré loin des routes de la vertu ? Reviens, malheureux, ces astres te rappellent, suis leurs clartés : ils offrent de te reconduire vers elle.

A la vue des cieux , l'âme , saisie de respect , s'ouvre sans effort à leurs douces influences ; le sentiment l'attendrit et la pénètre profondément. Elle reste passive sous l'impression de ces merveilles; elle ne s'oppose plus à la sagesse qui vient s'emparer d'elle ; le plaisir naît de l'admiration , et le plaisir , enchaînant ses falcultés vaincues , la livre sans résistance à la vertu.

Oui, tout ce que j'exprime, je le sens en ce moment. D'abord mon âme frappée d'étonnement éprouvait un plaisir confus. Bientôt éveillée par de soudains transports, elle sort de cet état d'aliénation. L'amour et l'admiration se disputent mon cœur , l'agitent ensemble et l'embrasent : que je le sens brûlant ! Dieu, quel fastueux appareil ! quelle profusion de merveilles ! quel luxe et quelle pompe le Créateur a déployés sur ce théâtre ! quel œil peut en embrasser l'étendue? Quel est cet art in-

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connu qui enchante l'âme , l'attache à ce spectacle par un charme inépuisable , et la force de contempler et d'adorer sans cesse? Le jour n'a qu'un soleil : la nuit en a des milliers , dont la clarté conduit nos regards jusqu'au sein de l'Éternel, au travers des routes illimitées où sont empreints les magnifiques vestiges de sa puissance. Quels torrens de feux , versés de ces urnes innombrables, tombent ensemble des hauteurs du firmament, et viennent tous s'unir au centre de mon œil!... Ils ne s'y sont point arrêtés; je les sens descendre et brûler dans mon cœur. Transporté et confondu, suspendu entre deux mouvemens contraires , je me sens à la fois terrassé dans la poussière et ravi dans les cieux. Et qui peut voir les cieux , sans éprouver les terreurs d'un respect religieux , et les ardeurs de l'enthousiasme ? Qui peut les voir et s'arrêter à ce qu'il voit, sans percer jusqu'au Tout -Puissant , qui forma avec la matière ces globes inanimés qui animent tout? O ouvrage inconcevable, oui, tu es digne du Dieu qui t'a fait; l'homme est trop faible pour te louer assez : et l'homme ingrat , enseveli maintenant dans les bras du sommeil , prive Dieu de son hommage ! Mais je ne veille

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pas seul; d'invisibles essaims d'esprits célèbrent avec moi la gloire du grand architecte, dans des concerts que les humain^ ne peuvent entendre. L'univers est le temple où ils l'adorent. De combien de lustres éclatans sa voûte est ornée ! Oui , ce temple prêche le Dieu qu'il recèle. Avec quelle éloquence la nuit le démontre à mon cœur !

La religion est fille de l'astronomie : un astronome athée ne peut être qu'un insensé. Tous les êtres nous parlent de Dieu ; mais si l'œil attentif découvre ses traces dans les petits objets , dans les grands , Dieu saisit l'âme et s'en empare d'abord. En un instant elle est éclairée, ravie, remplie; sa curiosité s'enflamme , elle veut tout connaître : les êtres se multiplient; elle découvre dans l'univers une foule d'habitans nouveaux , et des nations d'esprits de natures différentes. O vous , étoiles , et vous , planètes , et vous qui les habitez , quel est donc le but de cet amas de merveilles ? Dismoi, voûte superbe, qui renfermes cette famille d'astres dans tes palais d'azur; vaste dôme, bâti sans bornes, partout infini et sublime en tout , étais-tu destiné à loger l'Eternel ? Qu'ai-je dit?... Dès que je nomme Dieu, son

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idée appauvrit ta richesse , rabaisse ton élévation , comble ta profondeur , rétrécit ton immensité , l'univers ne me paraît plus qu'un point, et je ne vois qu'un pygméedans la taille gigantesque de la nature.

Mais si, oubliant Dieu , je reviens à l'homme , et que je le compare à toi, ô nature, avec quelle rapidité tu reprends tes droits et reparais dans ta grandeur devant ma pensée! En un instant je vois ton cercle s'étendre, tous les points de sa circonférence s'éloigner du centre et s'alonger en fuyant par des lignes infinies ; je reste isolé dans un désert immense , dans un vide spacieux où pourrait se placer un second univers.

Ainsi , quand tous les magasins de l'orage s'enflamment et crèvent à la fois, l'air frappé se creuse , l'explosion violente et soudaine ouvre un abîme dans ses vagues ; les nuages reculent en ondes circulaires , et les flots de l'éther, successivement poussés les uns sur les autres , roulent et vont toucher la voûte des cieux. Quand je songe à Dieu , ces astres s'éteignent , et n'ont plus ni lumière ni grandeur. Mais quand je songe à l'homme, leur orbe s'agrandit, se rallume, et jette une splendeur

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qui les fait prendre pour les dieux de Tunivers.

Ah ! faut-il s'étonner que ces chefs-d'œuvre surprenans de la matière, si richement vêtus de lumière et de gloire , aient usurpé les hommages des siècles grossiers qui ne s'élevaient point au-dessus des sens? Oui, les astres sont vraiment des dieux pour les sens ; et quiconque les voit ne peut s'empêcher d'ahsoudre à demi l'erreur de l'idolâtrie. Ce fut même une vertu dans ces anciens sages, qui déployèrent tout ce qui restait à l'homme de force naturelle , pour se soulever de la terre et monter; mais leur faible vol s'arrêta sur les planètes , et ces objets brillans qu'ils ne purent passer , ils les crurent leurs dieux.

Lorenzo , si tu es curieux des beautés de l'art, vois quel art admirable, quelle géométrie sublime ont présidé à la structure des cieux. Le nombre , le poids et la mesure , tout est réglé , tout est parfait. Quand l'homme faible entreprend des édifices d'une hauteur extraordinaire , il est souvent forcé de laisser au hasard et à la destinée le soin de les achever. Ici la sagesse et le choix ont empreint partout leurs brillans caractères : l'intelligence

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éclate dans tous les points de l'ouvrage. L'adresse et la force sont exactement combinées. Rien ne brille que d'un éclat qui sert, et chaque ornement a son usage. Le grand économe n'n nulle part dépensé en vain ses richesses. Tout est distribué avec une sage opulence. Que cette perspective est riche et bien ménagée ! Avec quelle variété changeante elle se renouvelle et s'alonge sans fin devant l'œil qui la contemple!... Et ces voyageurs célestes, comme leur course est rapide! En comparaison de leur vitesse , la foudre se traîne sur les ailes de feu. La pensée seule peut les suivre dans leur carrière. Quelle foule d'orbes montans sans fin au-dessus d'autres orbes , de cercles enfermés et se mouvant dans d'autres cercles , de roues engrenées à l'infini dans d'autres roues ! L'imagination succombe et veut douter sans cesse de ce que la raison voit. Quelle complication de vSpirales et de courbes repliées sur elles-mêmes et engagées l'une dans l'autre! Quel nombreux essaim de mondes dont l'immensité ne laisse à la terre qu'un point invisible ! quel intervalle immense jeté entre leurs distances réciproques ! Qu'est-ce donc que l'espace étonnant qui enferme toutes ces sphères

et les voit rouler ensemble dans son enceinte ? C'est un gouffre sans fond où la pensée s'abîme , se perd et s'éteint.

Et ne pense pas ne voir ici qu'un vaste désordre. Ton œil n'aperçoit dans les cieux qu'un chaos brillant. Tu n'y peux démêler la trame délicate et l'ordre sévère qui régnent dans toutes les parties. Quelle richesse ! quelle beauté ! quelles masses et quelle force de mouvement ! quelle harmonie ! quelle police dans cette société compliquée de globes ! quel dessein merveilleux dans le plan ! quelle justesse de proportions dans les moyens ! quelle grandeur dans la fin ! Comme tout l'ensemble concourt au bien général! Plus fidèles que l'homme aux lois du Créateur , ces mondes innombrables suivent sans s'écarter tous les points de la route qu'il leur a tracée. Les orbites de leurs mouvemens divers se traversent sans cesse et ne s'embarrassent jamais. Des nœuds se forment et se dénouent aussitôt : ces planètes qui semblent à nos yeux s'unir et se confondre , vont bientôt se dégager sans effort. La loi qui les écarte est celle qui les ramène : un ordre constant enchaîne et mesure leurs constantes irrégularités. Mais , ô surprise ,

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tandis que tout part et revient , tandis que tout est en mouvement, au milieu des tours et retours de ces masses inconcevables , au milieu de Faction continuelle et simultanée des roues immenses de cette machine agitée , quel vaste silence dans l'univers ! Quel repos profond ! c'est le calme d'un désert! Pas le moindre murmure ! pas le moindre souffle ! Tout ce peuple de globes marche en foule dans un silence respectueux sous l'œil du Créateur : il leur défendit de se reposer jamais , il leur ordonna de respecter le repos de l'homme, et de glisser sans bruit au-dessus de sa tête , en ne laissant tomber qu'une clarté douce sur ses yeux fermés par le sommeil.

Oh! laissez-moi voir... Laissez-moi promener mes pensées Mais ma vue ne peut

trouver de terme et ma pensée s'égare dans un désert. Au milieu de son vol, mon imagination succombe. Elle veut encore se ranimer. Elle ne peut ni résister à l'attrait qui l'entraîne, ni atteindre au terme qui la fuit , tant le plaisir qu'elle éprouve est grand, tant le plan qu'elle parcourt est vaste ! Ah , c'est ici que les anges et les hommes se rencontrent; qu'ils ressentent les mêmes transports , et que l'habitant

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de la terre s'élève et se mêle aux citoyens des cieiix ! A quelle distance prodigieuse sont placés quelques-uns de ces soleils de la nuit! Le savant doute si depuis que le monde est né , leurs rayons ont pu encore parvenir à cette terre lointaine, malgré l'incomparable rapidité du vol de la lumière Oh! laissez -moi

rouler encore avec respect mon œil étonné. Jamais, non jamais, je ne serai rassasié de voir et d'admirer dans cet océan de merveilles , si étendu , si profond , dont les dimensions immensurables vont se perdre loin de mes yeux ; dans ce champ de feux où Dieu seul peut nombrer les astres qu'il y a pressés. Ambition , vante maintenant l'étendue de tes conquêtes sur cet atome où nous sommes cachés !

Quel étonnement nouveau vient me saisir ! Où sont les colonnes qui soutiennent les cieux? Où est le pivot qui porte sans fléchir le fardeau de l'univers? Quelle force étrange, quel art mystérieux fait flotter sur les ondes de l'air ces masses énormes ? La main de l'Eternel les tientelle suspendues à des chaînes d'or? C'est la volonté de Dieu qui les fixe toutes dans leur centre , et leur donne sur Fair mobile ime base résistante, inflexible comme le diamant.

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Il peut de même amollir le diamant et en faire un fluide léger qui cède comme l'air. C'est le Dieu qui du néant fait tout , et qui , quand il le veut, défait un univers et le rend au néant. Que son existence est lisible pour l'homme dans ce volume d'azur! Le Tout-Puissant a tracé son nom dans les cieux en lettres de feu.

Ces brillans caractères, aussi anciens que le temps, sont authentiques et durables. La main profane de l'homme ne peut y atteindre pour les altérer. Au lieu de transformer ces astres en représentations monstrueuses , et d'y transporter les chimères de notre imagination , lisons plutôt les grandes vérités qu'ils offrent à nos regards. Ce vaste spectacle, qu'est-il autre chose que le système complet de l'existence d'un Dieu que la nature étale et développe à l'œil attentif qui l'étudié dans le silence de la nuit ?

L'homme demande encore des miracles !

Qu'en a-t-il besoin pour apercevoir au-dessus de la nature l'Etre qui l'a créée, qui règle son cours, et qui en est le terme suprême? Où est l'homme qui peut au travers des voiles de la nuit contempler la face de l'univers, sans sentir le besoin de se demander : « quel est

« donc le bras invisible et puissant qui imprima « le mouvement à tous ces mondes , et arrangea « les ressorts compliqués de cette vaste macc chine? Quelle main arrondit ces globes énor- « mes , les lança brûlans , au travers des pro- « fondeurs de l'espace, en aussi grand nombre « queles perles brillantes de la rosée du matin, « ou que les étincelles qui jaillissent du sein des « cités fumantes, lorsque l'incendie les dé- « vore? » L'antique nuit vit en un instant la lumière envahir et peupler ses déserts , mettre son sein tout en feu , pénétrer ses voiles épais et les émailler d'étoiles. Quel est le chef qui mène à sa suite cette armée d'astres obéissans , enrôle leurs noms , marque leurs postes , règle leurs marches , et fixe leurs retours à des périodes invariables? N'est-ce pas celui dont la voix, tonnant dans le sombre empire du chaos, les fit lever au premier signal et sortir du néant où ils dormaient dans les ténèbres, les couvrit d'or et de lumière , les disciplina , les arma de feux, et les rangea par ordre dans les plaines del'éther? Diras-tu : c'est la nature qui gouverne tout? Qu'est-ce que le cours de la nature , si ce n'est l'art d'un Dieu ? La nature peut-elle se réformer et se changer elle-même?

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Des miracles? Homme aveugle , le plus grand de tous est sous tes yeux. Le cours de la nature proclame un Dieu , et le démontre à la raison la plus bornée. Tout autre miracle n'est qu'une alarme cjue le Tout-Puissant envoie aux mortels endormis , pour les réveiller de leur assoupissement, et se montrer à eux par une preuve nouvelle, mais qui n'est pas plus convaincante : c'est une sorte de reproche qui accuse l'homme au moment qu'il le satisfait. Répondez, incrédules. La main quiassujétit la nature dans le cercle de ses lois invariables, est-elle moins puissante que la main qui , en s'opposant, l'en écarte et trouble son cours? Depuis les berceaux enchantés où fut placé le premier homme, jusqu'à nos malheureux jours, suis la chaîne des miracles que Dieu a opérés ; tu n'en trouveras point de plus étonnant que ces merveilles que chaque jour renouvelle sous nos yeux. Nous les appelons ordinaires ; elles ne le sont que pour celui qui ne sait pas les voir et les juger, que pour l'homme dont l'œil stupide, comme celui de la brute, n'aperçoit dans les cieux que de vaines étincelles.

Est-il vrai qu'il est des hommes faibles qui ne peuvent s'élever jusqu'à Dieu, qui osent

prononcer que c'est une folie de croire ce qu'on ne peut concevoir, et pour qui l'invisible et le néant n'ont point de différences ? Quel fut donc le but de l'éternel géomètre, lorsqu'après avoir étendu à l'infini l'es lignes de son plan , semé les êtres sans mesure , et répandu l'étonnement sur tout l'ensemble ,, il laissa tomber de sa main dans les profondeurs de l'univers cet insecte pensant , l'homme , pour y voir en rampant cette scène de merveilles , et vivre dans la surprise ? Pourquoi , dès que notre œil embrasse la voûte des cieux , et tous ces globes sans nombre qui les enflamment , et les rendent animés et viv.ans, restonsnous confondus et comme écrasés sous l'idée de la toute-puissance de leur auteur ? N'est-ce pas pour apprendre à l'homme présomptueux à ne pas nier dans Dieu ce qu'il n'y peut comprendre? Dieu serait-il moins une merveille que les merveilles écloses de ses mains ? L'ouvrier serait-il moins un mystère que son ouvrage ? Prétendons-nous que les choses les plus élevées soient les plus familières , et que notre raison trouve sur l'être incréé plus de prise que sur ses créatures ? Pour le comprendre , il faudrait qu'il cessât d'être Dieu, ou nous d'être

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hommes. Dieu seul peut se concevoir. Quelle distance infinie entre l'homme et Dieu ! Non, dans un tel sujet, rien n'est vrai que ce qui étonne , rien ne satisfait la raison que ce qui la • confond. Aurais-tu jamais pu croire sur la foi d'un simple récit l'existence de ces astres ? Tes yeux te disent que ces merveilles ne sont pas une fable. Ces traits de grandeur et de majesté, dont la nature est marquée, sont une sorte de serment que le Tout-Puissant fait à la raison de l'homme : c'est par l'univers qu'il lui jure son existence. Si tu ôtes Dieu de la nature, il n'y reste plus rien de grand : l'homme tombe au fond d'un abîme d'où il ne voit plus rien. L'incrédule s'y précipite volontairement, et se plaît à ramper dans la bassesse. Malheureux, fais un effort, lève les yeux, et désespère-toi, en voyant l'espace étroit où tu es resserré. Vois comme la nature t'assiège de toutes parts pour dompter ton orgueilleux scepticisme. Emprisonné par ces mondes innombrables, tout couvert de la lumière de l'évidence , vois comme tu es entouré de chaînes brillantes qui te lient à un Dieu. Tu ne peux lui échapper. Heureux esclave, par quel art impie veux-tu tenter de te dégager, en blasphémant, des

mains de ton bienfaiteur ? Peux-tu lutter contre son bras invincible qui t'emporte vers le bonheur ? Peux-tu résister à cette foule de merveilles qui te poussent et t'entraînent vers lui? Tous ces globes qui environnent la terre et t'enferment dans son enceinte , te pressent d'avouer un Dieu. Rends-toi à lui. Oses-tu bien douter encore et démentir seul ce concours de témoins assemblés dans les cieux, qui te confondent et déposent tous en faveur de leur auteur ?

L'homme a été envoyé dans l'univers pour voir. Son âme reçoit par ses yeux les connaissances nécessaires à sa paix. Elles s'offrent d'elles-mêmes et se donnent à lui sans le secours d'une longue étude. Pour les obtenir , la nature ne l'oblige point à s'égarer dans les régions perdues de la métaphysique, à se tourmenter sur les champs épineux de la logique, à voyager avec fatigue dans le cercle énorme de l'histoire. La tâche qu'elle lui prescrit est facile. Elle lui donne une attitude droite qui l'élève vers les cieux , et porte naturellement sur eux ses regards et ses pensées ; et elle lui dit : « lis ici tes devoirs; »

Comme mon âme s'épanouit aux rayons de

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ces astres, comme elle se pénètre de leurs influences morales, et se remplit des vérités qui en descendent ! Je crois voir dans ces mondes autant de députés qui viennent nous annoncer que leur souverain réside au-dessus d'eux dans le sanctuaire inaccessible de sa gloire. L'habitant présomptueux de la terre refusera-t-il un moment d'audience à cette magnifique ambassade qui s'est abaissée jusqu'à la portée des regards de l'homme , pour lui parler du, monarque qui l'envoie , et lui donner sur ses vrais intérêts d'importantes leçons ? Lorenzo , éveille ta pensée : qu'elle prenne les ailes de l'éclair , et qu'elle vole dans un clin d'œil de l'orient à l'occident, et d'un pôle à l'autre pôle : hé bien , peux-tu contempler l'univers, sans demeurer confondu ou convaincu ? Renonce à la raison , ou prosternetoi pour adorer un Dieu.

Fatigué du spectacle des cieux , ou trop stupide pour y lire, veux-tu une preuve plus simple de son existence ? Elle sert de base à toutes les autres. Mais elle ne peut faire impression que sur une oreille attentive. Pour saisir dans ton esprit cette chaîne invincible, retire- toi du tumulte du monde où les idées interrompues ne

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peuvent se suivre et s'enchaîner. Ferme sur lui les portes de ton âme ; rappelle à toi toutes tes pensées ; réprime ton imagination volage ; tire un rideau sur tes sens : fais cesser les clameurs de tes passions. Que ta raison veille et règne seule; alors, dans un calme profond, dans le silence de la nature et de la nuit , interroge- toi commejemesuis interrogé, et tes doutes vont s'évanouir pour jamais.

Qui suis-je, et d'où suis- je tiré? Je l'ignore : tout ce que je sais, c'est que j'existe. Il doit donc exister un Etre éternel : car s'il y eût eu un seul instant où rien n'existât , jamais il n'y eût eu d'êtres. S'il est quelque chose d'éternel , est-ce l'espèce humaine ? La chaîne de nos ancêtres serait donc infinie. Comment le concevoir , quand on voit chacun de ses anneaux si fragile et passer si vite ? Chaque partie peutelle être dépendante, et le tout demeurer indépendant? Supposons-le : de nouvelles difficultés s'élèvent. Je me trouve ici au milieu d'une mer sans bornes, et je ne découvre aucun rivage où je puisse aborder. D'où viennent la terre et ces globes lumineux ? Sont-ils éternels aussi ? Supposons encore l'éternité de la matière. Ces globes n'ont-ils point un autre

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père ? Leurs mouvemens et leurs formes annoncent des desseins et des vues sublimes. Des vues supposent un art et de l'intelligence. Cet art ne vient pas d'eux. Viendrait -il de l'homme ? Mais l'homme peut-il être l'auteur d'un ouvrage dont il a peine encore à concevoir l'idée en le voyant fini ? Cependant jusqu'ici , nous n'avons rien supposé de plus grand que l'homme. Qui a donc imprimé le mouvement à ces masses d'énorme pesanteur ? Qui a donné au bloc informe de la lourde matière le pouvoir de s'ébranler, de se déplacer du repos, et de se partager sous mille formes variées ? Qui lui a donné des ailes pour voler dans l'espace? Le mouvement est-il de son essence? Alors chaque atome en serait nécessairement doué , et pourrait en s'agitant former un univers de sa poussière. Mais si le mouvement est un état étranger à la matière , et qu'elle ne peut se donner elle - même , comment ces globes ailés , ces corps éclatans , dont les formes sont si belles , ont-ils pu sortir de son bloc immobile ? La matière unit-elle à la faculté de se mouvoir la pensée, le jugement et le génie? Est-elle savante dans la géométrie? A-t-elle réglé ces proportions et formé

ces lois dont la simple conjecture a rendu Newton immortel? S'il est ainsi, comme les sages atomes rient de l'homme qui se croit plus intelligent que l'argile ! Mais s'il a fallu , pour former et pour conduire ces globes , un art et une sagesse bien supérieurs à l'industrie de l'homme, et que ces facultés ne puissent résider dans chaque masse de matière , un Dieu règne donc sur l'univers. Maintenant , que ce Dieu soit un esprit , invisible , éternel , et tout le problème est résolu. Mais cette hypothèse ne me replonge-t-elle point dans des nuages plus épais que ceux dont je sors? Comment supposer ce qu'on ne peut concevoir , un être qui n'ait jamais commencé , et qui ne doive jamais finir? Incrédule, réjouistoi , te voilà libre : il n'y a point de Dieu

Mais pourquoi? Cette difficulté attaque- t-elle plus l'existence d'un Dieu, que la chaîne infinie des hommes , système sujet à mille autres difficultés à jamais insolubles ? Choisissons donc l'hypothèse où il n'en reste qu'une seule, tandis que toutes les autres disparaissent, et que la raison voit toute l'étendue de son horizon sans nuages. C'est le choix que le bon gens prescrit : il nous dit de nous déterminer

pour le côté où un seul grain de plus fait pencher la balance. Et de quel poids immense un système l'emporte ici sur l'autre! La raison peut-elle te crier d'une voix plus forte : « Crois ce un Dieu? » Que d'absurdités il faut dévorer pour préférer toute autre hypothèse ! C'est aller à l'incrédulité par tous les excès de la crédulité la plus stupide. Que la route qui te mène à ta ruine est pénible et fatigante!

Qu'on me donne l'athée le plus subtil, le plus décidé , et je le défie , avec toute son impudence , avec toutes les ressources de la science humaine , de jamais passer le doute. Il peut avoir le désir et l'intérêt de ne pas croire un Dieu ; mais il ne sera jamais convaincu de la vérité de son système. Il n'est pas étrange que l'existence d'un Dieu nous laisse des mystères que nous ne pouvons concevoir. Nos organes matériels n'ont point de prise sur un esprit. Mais l'homme le voit dans ses ouvrages , autant que l'homme peut voir Dieu. Sa toutepuissance éclate de toutes parts , dans l'homme, dans la terre et dans les merveilles du firmament : de tous les points de l'univers , elle lance des traits de lumière qui foudroyent l'incrédulité. Ces astres et tous ces dieux de la

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matière , qui arrêtèrent si long-temps à leur surface insensible le culte des mortels , domptent la raison rebelle, et soumettent l'âme entière à Dieu.

Dieu n'est point dans les cieux un souverain solitaire. Je découvre la cour nombreuse qui l'environne. Je vois une foule d'esprits rangés par ordre autour de son trône. Leurs fonctions sont variées comme leurs espèces. La pourpre et l'azur, la perle et l'or éclatent dans leurs vêtemens divers, et nuancent les couleurs immortelles de leur parure. Les ailes étendues, attentifs au premier signal de leur maître , l'instant n'a pas fui qu'ils ont déjà traversé l'univers. L'homme ne pourrait nombrer leur multitude. Dans chaque sphère préside un ange qui la conduit , entretient et ranime ses feux, ou qui remplit quelque autre tâche ignorée des mortels. L'appareil extérieur de ces globes annonce de grands desseins qui nous sont cachés. Ce sont peut-être autant de trônes éclatans où les ministres de l'Éternel sont majestueusement assis, et d'où ils exécutent sur l'univers les ordres de son amour ou de sa vengeance. Car , qui pourra croire que Dieu ait été si prodigue d'êtres matériels , et qu'il

n'ait créé qu'avec épargne les esprits, ces nobles enfans de sa puissance , ces images plus parfaites de sa divinité , et pour qui les êtres insensibles semblent avoir été formés? C'est ainsi que les cieux nous révèlent l'existence d'une infinité d'êtres , aussi supérieurs à l'homme par l'excellence de leur nature, que ces globes le sont à la terre par leur grandeur. Tous ces esprits forment comme une nuée de témoins suspendue sur nos têtes. L'homme fait toutes ses actions au pied d'un vaste amphithéâtre, où se presse une assemblée nombreuse de spectateurs qui le regardent agir. Peut-être que sûr chaque rayon de lumière qui frappe nos yeux , des milliers d'anges descendent et viennent invisibles se mêler parmi les mortels. Cette pensée du moins imprime le respect , et peut étouffer le crime dans la volonté de l'homme qui croit son cœur éclairé de tous côtés.

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Les Cieux.

Pluralité des mondes.

Que Dieu est grand ! qu'il est puissant ^ Fètre qui lance la lumière au travers des masses opaques de tous ces globes , qui a tissu l'ensemble brillant de la nature, et suspendu l'univers, comme un riche diamant, à la base de son trône! Quelle étendue immense! Laisse tomber un poids de la hauteur d'une étoile fixe : combien de siècles s'écouleront avant qu'il arrive à la terre ! Où commence donc , où finit ce vaste édifice? Où s'élèvent les derniers murs qui, dominant sur l'abîme du néant, enferment dans leur enceinte le séjour des êtres? A quel point de l'espace le Créateur s'est-il arrêté , a-t-il terminé les lignes de son plan, et déposé sa balance? Quel est le lieu extérieur à la création , où , cessant de peser les mondes et de mesurer l'infini , il planta la

colonne majestueuse qui en était le terme, et dit aux esprits de sa cour : « Je m'arrête et ce je pose ici la borne de mon ouvrage. Ma « tâche est finie, et la création consommée. « Esprits qui connaissez , êtres qui respirez , (c êtres insensibles que j'ai mis en mouvement « ou fixés dans le repos, applaudissez tous à « votre auteur. »

O nuit, dont la clarté pure et tempérée ne répand qu'un éclat adouci sur le tableau du monde , toi qui de ta clef d'argent nous ouvres les trésors de notre hémisphère, qui crées sous nos yeux un nouvel univers , et étales à nos regards ces mondes innombrables cachés pendant le jour derrière l'étoile jalouse du midi , ne peux-tu me laisser voir dans l'enfoncement le monarque puissant qui a déployé devant son trône ces pompeuses merveilles? Mon œil errant le cherche dans tes profondeurs. O puissé-je voir un rayon du dieu magnifique que mon âme adore! Dis-moi, déesse favorable , où réside sa cour , où brille son trône de feu? Tu le sais, tu es près de lui. Tu étends ton obscur rideau devant son dais éblouissant. Quelqu'une des étoiles de sa suite, dont le vol est si rapide , et l'orbite si vaste ,

334 VmGTièME NUIT.

ne le rencontre -t- elle point dans sa route? Vous, Pléiades; et vous, étoiles attelées au char enflammé du pôle; et toi, brillant Orion, dont l'œil est encore plus vif; astres favorables, qui guidez l'homme égaré sur l'immensité des mers, et le ramenez du sein de la tempête dans le port, enseignez -moi de quel côté je dois diriger ma course, pour découvrir où habite mon auteur. Mais je veille en vain toutes les nuits, en vain je les sollicite, pour leur arracher le secret, de leur maître; elles ne le trahissent jamais.

L'univers que je vois est-il son seul ouvrage? Ou bien a-t-il, loin de mes yeux, fécondé d'un souffle le sein de l'espace? A-t-il encore tiré du chaos une infinité d'autres mondes ? Et s'est-il placé au milieu de ces systèmes divers comme un soleil central qui les pénètre tous de ses rayons, les voit flotter autour de lui comme des atomes dans les torrens de sa lumière, et retomber dans la nuit du chaos, s'il en arrête les jets brillans?

Le désir de toucher au dernier terme des êtres s'éveille dans mon âme. Je veux m'élever de sphère en sphère , et parcourir l'échelle radieuse que la nuit me présente. Elle s'abaisse

jusqu'à l'homme, c'est pour qu'il monte : je ne balance plus; je me livre à la pensée. Enlevé sur son aile de feu, je m'élance de là terre comme de ma barrière. Comme je vois déjà son globe s'éloigner et décroître à mes yeux ! Avec quelle vitesse je me sens monter ! J'ai passé l'astre de la nuit. Je touche au rideau d'azur des cieux. Je l'ai passé: j'ai pénétré dans les espaces reculés. C'est ici qu'atteint l'œil savant de l'astronome ; c'est ici que se borne sa vue alongée par son tube merveilleux. A chaque planète que je trouve sur ma route , je m'arrête, je l'interroge sur celui qui fait briller et rouler son orbe. Du vaste anneau de Saturne, où des milliers de terres comme la nôtre seraient perdus, je m'élève et suis avec audace le vol hardi de la comète. J'arrive avec elle au milieu de ces soleils souverains qui brillent d'une lumière indépendante, âmes des mondes , par lesquelles tout vit et respire. Que vois-je ici? Un espace sans bornes semé de sources enflammées. Des globes plus vastes que les nôtres, roulant dans des cercles plus élevés. Avançons plus loin : ma course n'est que commencée. Ce n'est sans doute ici que le portique du palais de l'Eternel... Quelle est

mon erreur î L'Étemel est bien au-dessus. Je rampe encore. Plus j'avance vers lui, plus il recule de moi. Où donc doit habiter l'étonnant architecte qui a bâti si magnifiquement pour loger un insecte , l'homme ?

Arrêtons-nous donc ici , et respirons un moment. Où suis-je? Où est la terre? Soleil, où es-tu? Que le cercle où tu voyages est étroit! Je suis ici debout sur le sommet de la nature. Mes regards dominent son enceinte. Que de milliers de cieux et de mondes je vois rouler sous mes pieds, comme des grains bril* lans ! Arrivé si loin et dans des régions si nouvelles pour moi , puis-je n'être pas curieux d'apprendre quels sont les habitans de ces climats si différens de la terre, où jamais mortel n'aborda vivant?

O vous , placés loin de ma chétive demeure , à une distance que les rayons les plus solides de mon soleil ne pourraient traverser en un siècle, j'erre loin de ma patrie. Je cherche des merveilles nouvelles à l'admiration de l'homme. Quel est le nom de cette contrée du domaine immense du maître à qui tout obéit? Voisins du séjour de la félicité , étes-vous des mortels ou des dieux ? Etes-vous une colonie

VINGTIÈME WUIT. 33 7

venue des cieux ? Quelle que soit votre nature, vous devez vivre une autre vie , parler un autre langage, avoir bien d'autres idées que l'homme. . . Quelle variété dans les ouvrages de notre Créateur!... Mais dites-moi de quelle nature sont vos pensées, La raison est-elle ici sur un trône ? Règne-t-elle en souveraine sur les sens? Se révoltent-ils contre elle ? Quand son flambeau s'éteint, en avez-vous un second dont la lumière vous guide ? Vos heureux royaumes jouissent-ils encore de leur âge d'or ? Vos premiers ancêtres ont-ils conservé leur innocence ? La vertu vous est-elle facile et naturelle? Est-ce ici votre dernier séjour? Si vous en changez, étesvous transférés vivans, ou vous faut-il mourir? De quelle espèce est votre mort ? Connaissezvous la douleur et la maladie ? Connaissez- vous la guerre horrible ?

A l'heure où je vous parle , la guerre fatale déchire l'Europe gémissante : nous appelons ainsi un petit coin de l'univers où s'agitent des rois insensés. Dans le monde où je suis né, l'on n'attend pas que la mort vienne à la suite des ans* L'intempérance hâte l'ouvrage de la . vieillesse. La mort a trouvé qu'elle était trop lente à nous détruire. Elle a déposé son car- I. 22

338 VINGTIÈME NUIT. j

quois , suspendu sa faux , et chargé les rois d'entretenir à sa place une boucherie continuelle de l'espèce humaine. Leur ambition la sert mieux que son glaive. Croiriez-vous qu'on en a vu qui faisaient égorger leur troupeau après l'avoir dépouillé, et qui buvaient le sang de plusieurs milliers de sujets dans un repas? Ah, pourquoi la science est- elle venue nous éclairer sur la source de nos maux ? Que ne pouvons-nous en accuser encore les malignes influences des étoiles ! Il vaudrait bien mieux qu'une fatalité inévitable versât les malheurs sur l'espèce humaine. Du moins les rois seraient innocens du meurtre des nations. Rois ennemis de ma patrie , écoutez le conseil d'un ennemi généreux. Voulez-vous être grands , voulez -vous devenir les dieux du genre humain , et que vos noms roulent immortels et brillans le long des générations, comme ces astres roulent dans le cercle des siècles? Renoncez à vous disputer des points sur un atome ; et que les fers que vous préparez aux nations étrangères chargent plutôt le ministre inhumain qui vous conseille la guerre.

Et vous , habitans de ces mondes éloignés , répondez-moi, ceux qui vous envoient mourir

VINGTIÈME NUIT. SSq

sont-ils aussi sur des trônes ? Chez vous , la fureur de détruire fait-elle des dieux ? Est-il panni vous des conquérans qui trouvent la gloire en répandant votre sang ? Mais peut-être étesvous exempts de la mort et de la douleur. Peutêtre qu'un éther pur et délié compose votre être privilégié. Affranchis de la pesanteur et de la corruption, vous vous élevez sans doute, vous planez à votre gré dans l'espace. Que votre sort est différent du sort de l'homme ! Esclaves malheureux d'un limon vil et grossier qui tue l'âme, nous sommes un tout formé de deux parties qui ne peuvent se concilier , et qui se font une guerre éternelle. Mais vous n'avez aucune idée de l'homme ni de la terre. C'est le nom d'un hôpital où sont les fous de l'univers. La raison même y est insensée , et souvent y joue le rôle de la folie. Que ce récit doit vous paraître étrange? N'avez-vous jamais rien ouï de l'existence du genre humain? Le char enflammé d'Enoch ou d'Elisée n'a-t-il point passé près de ces lieux? L'ange de ténèbres , lorsqu'il tombait des cieux , n'a-t-ii point souillé la pureté de votre éther , n'a-t-il point éclipsé quelques instans votre globe par le passage de son ombre immense ?

34o VINGTIÈME NUIT.

Si je me trompe en multipliant les univers , mon erreur est sublime. Elle est appuyée sur une vérité , elle a pour base l'idée de la grandeur de Dieu. Et qui me démontrera que c'est une erreur ? Qui osera assigner des bornes à la toute-puissance? L'homme peut-il imaginer au-delà de ce que Dieu peut faire ? Un monde ne lui coûte pas plus à créer qu'un atome. Qu'il dise : « qu'ils soient , » et des milliers de mondes vont naître. Froid censeur , ne condamne point mon enthousiasme. Laisse- moi ces idées qui m'agrandissent et m'enflamment. Mon imagination ne peut plonger sans un sentiment d'horreur dans l'empire muet et désert du néant : elle aime à le resserrer en reculant les bornes de l'Etre; elle croit ajouter à la gloire du Créateur.

L'expérience vient elle-même appuyer ma conjecture. Les verres de l'optique ont révélé à nos yeux étonnés l'existence d'êtres infiniment petits , que nous n'aurions jamais soupçonnés ; et l'imagination ne peut suivre la raison qui les voit et les démontre. Les deux termes de la création se répondent et sont en équilibre l'un avec l'autre : la pensée ne doit pas craindre de trop descendre vers l'ex-

tréme petitesse, ni de trop s'élever vers l'extrême grandeur. L'erreur sera toujours dans le défaut et jamais dans l'excès. Quel effet peut paraître trop grand, quand on songe à la cause? Etonnant architecte! Mon âme peut s'abaisser ou s'élever à son gré dans l'immensité de ton idée, sans jamais pouvoir quitter le centre. Je suis , est ton nom. Toute l'existence t'appartient. La création n'est encore qu'un néant : ce n'est qu'un voile flottant devant toi, comme l'atmosphère légère devant l'astre.

Mon imagination s'embrase en s'agitant dans l'immensité de la toute - puissance. Cet univers ne serait-il point, dans la mappemonde générale de la nature , ce qu'est l'Angleterre à notre globe, un point brillant, mais invisible et presque perdu dans le vaste de l'être , une île que des espaces inconcevables et déserts séparent d'autres continens plus étendus, dont les habitans , placés plus près des rayons de la divinité , ont reçu des âmes privilégiées , qu'un climat plus heureux féconde et perfectionne en un instant , sans que leur vertu ait besoin d'attendre, comme celle de l'homme, l'automne tardive de l'âge ? Quoi , tous les êtres que j'interroge gardent le silence! Oh, nes'éle-

3^2 VIIfGTièME NUIT.

vera-t-il point, de quelque endroit de la nature , une voix qui réponde à mes questions ? Mais quel être peut me répondre , quand ma pensée ne trouve pas assez d'un univers.

Mais pourquoi me perdre dans ces abîmes ? Reviens, imagination présomptueuse; avoue les bornes imposées à l'homme, et n'accuse pas le Créateur de l'avoir trop resserré. Ne découvrons-nous pas un tout parfait dans ce que notre vue embrasse ? Ne nous suffitril pas de jouir des vastes domaines du soleil? Que la gloire qui le coiu:*onne est éclatante 1 Dans quelle vaste circonférence ce monarque des airs lance de son trône enflammé la profusion de ses rayons, aussi vite, aussi loin que la pensée peut voler , et nourrit ses planètes obéissantes de ses feux éternels ! Que cette ville du soleil est bien au-dessus de celle que bâtit le superbe tyran du Nil : et la main qui l'éleva est aussi la seule qui peut la détruire ! Pourquoi l'homme veut-il s'égarer au-delà du cercle que cet astre remplit de sa splendeur ? C'est assez pour cet être faible d'avoir une merveille à admirer , un infini à parcourir , un firmament à étudier.

Savans de la terre , observateurs de la na-

ture, génies supérieurs , qui volez sur les traces de Newton , avez-vous découvert celui qui voit le faîte de la création abaissé dans la profondeur d'un abîme? Avez-vous trouvé l'orbe du grand Etre , du soleil universel qui attire à lui tous les êtres ; avez-vous reconnu les satellites qui l'environnent, les étoiles du matin qui assistent à son lever et forment sa cour? Vos télescopes peuvent-ils porter j usqu'a son trône ? Ce n'est pas la science, c'est la religion qui me conduira jusqu'à lui. Un cœur vertueux qui adore son Dieu , est le savant qui le trouve, et n'a pas besoin d'astre ni d'ange qui le guide. L'humble amour pénètre où la raison superbe ne peut atteindre, et va frapper droit à la porte des cieux. Le sage se change en insensé , lorsqu'il veut sur la terre sonder les mystères de la nature, ou l'abîme plus profond encore de la divinité. L'homme n'est pas né pour beaucoup apprendre et beaucoup savoir; il est né pour admirer et adorer. Oui , chacun de ces astres est un temple où Dieu reçoit l'hommage qui lui est dû. J'ai vu fumer leurs autels : j'ai vu leur encens s'élever vers son trône : j'ai entendu les sphères retentir des concerts de sa louange. Il n'est rien de pro-

fane dans l'univers. La nature entière est un lieu consacré.

Ainsi que le fleuve étoile de l'astronomie , dont les brillantes étincelles embrasent le pôle , j'ai ouvert toutes les sources de mon âme. J'ai versé sans réserve sur les cieux toutes les richesses de la poésie. Ma muse ne sait ce qu'elle doit admirer le plus , ou de ce qu'elle a imaginé, ou de ce qu'elle voyait en effet. Tournons maintenant nos regards en arrière , et revoyons d'un coup-d'œil toute la suite des objets que je viens de parcourir dans le champ de la nuit. Avec quels transports l'homme qui les rassemble tous dans sa pensée doit s'écrier, confondu et prosterné : « Quels groupes de (c mondes amoncelés , de globes chargés d'écc très et couverts de lumière ! quel père et « quelle famille ! »

Père universel , pardonne à un faible mortel l'image imparfaite qu'il a osé tracer de ta puissance.

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Vue morale des Cieux.

Oui, le spectacle des cieux nous détourne du crime et secourt la vertu. Si nous arrêtons sur eux un œil attentif, nous sentons je ne sais quel pouvoir secret qui enchante l'âme, la pénètre d'une force inconnue, et lui donne un secours soudain qu'elle n'a point imploré. A la vue d'une mer vaste , d'un fleuve immense, d'une foret épaisse et profonde, d'un désert sans bornes, d'une montagne élancée dans les airs, d'un rocher menaçant qui domine sur la plaine ou penche sur les flots; à l'aspect des sombres profondeurs de ces grottes souterraines dont la nature a construit les voûtes hardies , ou dont la main du temps creusa l'étonnant labyrinthe, de tous les objets en un mot dont les dimensions sont extraordinaires , l'âme reçoit une secousse qui retend, l'agrandit, et lui inspire l'audace et les sublimes pensées. Dans ces instans d'en-

thousiasme , la nature semble venir au secours de l'homme , seconder les efforts du génie et faire la moitié de l'ouvrage.

Qu'y a-t-il de grand et de vaste dans ces objets, si nous songeons aux cieux; et que sera-ce encore, si nous comparons la beauté de l'ouvrage? Art humain, que l'orgueil de l'homme appelle grand, tu cherches à t'enfl^r, à t'élever pour paraître quelque chose; mais qu'es-tu devant la nature? Que sont, auprès de ses ouvrages , tes colonnes d'eau élancées dans les nues , tes réservoirs où tu emprisonnes des fleuves, tes statues colossales, tes montagnes taillées en forme humaine, tes villes à cent portes dont le curieux ne peut en trois journées parcourir les merveilles , tes arcs de triomphe, tes immenses théâtres, tes jardins suspendus dans l'air ? Ce ne sont que des travaux d'enfant. Cependant leur aspect nous frappe et nous élève l'âme. En entrant dans un temple superbe, elle se sent saisie de respect. Oh combien elle doit donc être étonnée à la vue- des cieux ! De quelle sainte horreur tu dois être pénétré , en te voyant placé par l'Éternel sous la voûte du temple immense que ses mains ont élevé ! Si la seule présence

d'un homme de bien conseille la vertu; si son silence même parle d'elle; si le spectateur ému de vénération pousse en le voyant un soupir vers la sagesse ; pouvons-nous voir sans émotion , sans nous sentir plus de courage pour la vertu , les cieux , ce miroir éclatant formé des mains de Dieu même , et qui nous réfléchit quelques traits de sa grandeur ? Quand le désespoir s'empare de l'homme et l'accable, comment ne suffit-il pas, pour le ranimer, de lui dire : « as-tu vu les cieux ? »

O chaîne étoilée d'anneaux lumineux, que l'Être bienfaisant suspend au-dessus de la terre pour attirer à lui le cœur de l'homme et l'enchaîner au pied de son trône , que de leçons tu retraces à ma raison ! Je crois voir , dans chaque système des planètes, l'image d'une société bien policée où régnent la concorde et l'harmonie. Une sorte d'amitié commune semble les unir. Il se fait entre elles un échange réciproque de lumière. Elles se prêtent, elles se rendent leurs rayons. Toutes éclairent et sont éclairées; toutes attirent et sont attirées. Citoyennes du même ciel, toujours fidèles aux lois de leur patrie, aucune ne s'écarte du plan général , aucune ne pèche contre l'intérêt du

tout. Ce commerce continuel de services et de clartés n'est-il pas un tableau vivant où l'homme peut apprendre à aimer ses frères d'un amour inaltérable, à chercher avec un noble désintéressement son bien-être dans le bonheur public ? Il n'est point d'être dans la nature, même parmi les plus insensibles, qui ait été créé pour lui seul , et qui ne montre à l'homme l'exemple d'une bienveillance mutuelle , le premier de nos devoirs.

Et toi, homme sauvage, toujours prêt à te venger de ton semblable, à la plus légère offense , tu dardes , comme un insecte irrité , l'aiguillon envenimé de ta colère. Sache pourtant que le cœur de l'homme était aussi bien organisé que le sont ces globes , et qu'il fut fait pour aimer. C'est ta volonté qui l'a dépravé ; ce sont tes passions farouches qui dérangent l'harmonie de ses mouvemens naturels, et le livrent aux déréglemens de la discorde et de la haine. Ne suivras-tu point la douce impulsion que la nature donne à ton cœur? Elle veut sans cesse t'en traîner vers la bienveillance sociale. Barbare , au moment que tes regards et tes pensées descendent du firmament, oses-tu bien courir égorger ton frère?

Eh! pourquoi?... Pour un pouce de fange. Entends la voix de ces astres : ils te crient : (c arrête , et sois bienfaisant comme nous. » C'est ainsi que leur lumière doublement utile dissipe les ténèbres qui couvrent et nos sens et notre âme.

Oh ! que ne sens-tu du moins pour la vertu un enthousiasme égal à celui que la vue des cieux inspirait aux sages du paganisme! C'était à la clarté de ces astres nocturnes que méditaient, dans le silence des nuits, les Socrate, les Platon, les Sénèque. C'est au milieu de tous ces globes qu'ils ont recueilli les vérités sublimes que nous admirons dans leurs écrits immmortels.

Ne te borne pas à leur payer le tribut stérile de tes louanges; donne aussi ta croyance à leurs utiles leçons; ces maîtres du genre humain n'ont point été pensionnés pour tromper leurs disciples. Ils t'enseignent que l'homme ne se croit malheureux que parce que sa vue est bornée; que la sagesse consiste à étudier, à juger l'ensemble; que la nature bien vue peut inspirer la vertu la plus sublime, et lui donner une base solide; que Dieu et l'univers réclament partout notre attention ; que l'uni-

35o ' VINGT-UNIÈME NUIT.

vers nous réfléchit les traits affaiblis de la majesté du Créateur , comme l'Océan réfléchit le soleil dont l'œil ne peut fixer le disque éblouissant; qu'une âme immortelle n'aime à tracer que des plans immortels ; qu'un esprit sans bornes veut un espace sans bornes; que les grands spectacles et les objets sublimes agrandissent l'âme. Telle est la doctrine que la nuit enseignait à ces sages mortels : telle est l'inépuisable source de vérités et d'inspirations que les cieux tiennent ouverte à la raison.

L'âme est faite pour voyager dans les cieux. C'est là qu'échappée de sa prison, et dégagée des liens de la terre, elle peut respirer librement, s'étendre, donner carrière à toutes ses facultés, et saisir la vraie grandeur, sans craindre d'être déçue par l'illusion. Dans ce jardin émaillé d'étoiles , elle ne se trouve point étrangère. Errante au milieu de ces merveilles , elle en est une elle-même. Leur grandeur l'avertit de la sienne. Elle devine l'art mystérieux qui arrangea ces globes dans un ordre économique; elle juge, en maître éclairé, les lois de leurs mouvemens divers. Fière et charmée d'elle-même , elle se reconnaît dans son séjour, elle s'avoue avec un juste orgueil son origine.

VmGT-UNlÈME NUIT. 35 ï

Au milieu de ces astres, elle s'y sent plus forte et plus vivante , et reporte dans les lieux de son exil des sentimens dignes de son illustre patrie. Cette astrologie morale est la seule véritable. C'est dans ce sens nouveau que les astres peuvent influer sur la destinée de l'homme , et contribuer à sa véritable grandeur. Elle est dans l'âme seule ; et l'âme la reçoit de la contemplation des grands objets : plus ils sont sublimes et divins, plus elle prend la forme et les traits de la divinité.

Avec quelle ivresse délicieuse je me promène sans me lasser au milieu de tous ces globes ! je rencontre Dieu dans chacun d'eux , et je frémis de me voir nu devant ses regards. Brillans citoyens des airs , quelles impressions lumineuses vous portez dans mon âme , quelle fécondité vous donnez à mes pensées î Que de remercîmens ne vous doit pas un cœur sensible et reconnaissant? A chaque regard que je jette sur vous, je vois éclore de nouvelles vérités. Lorenzo, ne sens-tu pas comme moi dans ta pensée une action secrète qui efface devant toi les bornes du temps ? Ces sphères qui en mesurent le cours me donnent l'idée et l'espoir de l'immortalité. Cet espace sans limite que

parcourent ces globes infatigables , éveille l'idée d'une durée sans fin. Ainsi , par un nouveau bienfait de la nature , Firnage de l'éternité entre par les yeux , et va se peindre sur l'âme qui la conçoit sans fatigue.

Mortels , étudiez souvent la vérité dans ces astres. Unissez-vous à eux par la pensée. Formez-vous des cœurs intrépides pour l'heure terrible où des feux plus vifs et plus effrayans sillonneront le sein d'une nuit plus profonde , lorsque ces monumens éclatans d'un Dieu, éteints et tombant de leurs sphères , céderont la place à l'éternel rideau qui couvrira les cieux.

Frappé de cette pensée, comme si je m'éveillais dans cette heure formidable, une lumière soudaine et vive comme celle de la foudre vient de m'éclairer , et je m'écrie : « O vous, « astres de mes jours et de mes années, vous a dont les pas lumineux mesurent toutes les (c portions de ma durée ; vous qui roulez sans « cesse avec les heures, et devancez la marche « tardive de l'homme, enseignez-moi à compter a mes jours et à céder enfin mon cœur à la « vertu! » Il neme reste plus de pré textes pour prolonger mes folles erreurs. Le temps n'est

plus, OÙ les passions tendaient des pièges à ma jeunesse, où l'ardeur bouillante des sens m'y précipitait. La vieillesse en a éloigné ines pas; les années ont insensiblement aplani le chemin qui me conduit à la sagesse. Malheur à ces cheveux blancs, si la folie, survivant à mes passions, venait encore détruire le salutaire ouvrage de la vieillesse.

Astres, assistez-moi. Ou plutôt , c'est toi que j'implore, grand artisan des mondes, dont le doigt tout-puissant a monté cette vaste horloge. Avec quelle précision infinie ses roues multipliées se meuvent ensemble! Sa marche éclatante montre à l'œil la fuite irrévocable de nos jours. Ouvre mes yeux. Dieu terrible, avant que la mort vienne les fermer ; aide-moi à lire la doctrine muette de tes ouvrages, à voir les objets tels qu'ils sont, plutôt que leur image altérée dans le miroir infidèle du monde. Place devant mes regards le temps et l'éternité. Qu'il est dangereux de se méprendre dans la mesure de l'une et de l'autre! cette erreui* entraîne notre ruine. Fais que je pèse l'un et l'autre dans une balance exacte, qui m'apprenne la différence de leur poids. Que le temps ne me paraisse que ce qu'il est en effet,

un rapide moment ; et que l'orbe immense de l'éternité, roulant dans sa grandeur devant mon âme, l'élève et l'attire vers les deux. Oh! quand verrai-je un plus bel univers que celui que j'admire ici? Quand pourrai-je contempler sur ton sein dévoilé le modèle de la création , et ne plus m'étonner ici de sa faible copie? Quand secôuerai-je cette poussière étrangère à moi? Quand mon âme ira-t-elle , dégagée de son enveloppe, et rendue à tes bras paternels, goûter un bonheur sans mélange?

VmGT-DEUXIKME NUIT. 355

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Hymne à l'Éternel.

Verrai- JE toujours la louange ramper dans les cours, chatouiller l'oreille des grands de ses sons flatteurs, et se vendre au vice pour de l'or ? La verrai-je toujours mendier un pain déshonorant au riche sans âme, encenser un cœur bas et mort à la vertu, et répandre ses doux parfums autour d'un cadavre ?

O louange, quitte les cours, où tu dégrades

ta noblesse, et renonce à l'emploi honteux de

flatter les mauvais princes; remonte vers ta

source, vers ce pouvoir suprême, qui enrichit

la langue du don de la parole, donna l'essor

à la pensée et Tétre à l'âme. Sous les yeux du

Créateur, l'homme se prosterne et s'abaisse

devant l'homme; les respects et l'encens se

distribuent d'argile à argile et de crime à crime;

et toi , auteur de l'homme , toi , le souverain

propriétaire à qui tout appartient, tu restes

privé de ses hommages !

Oh! puissé-je cesser de respirer , quand mon âme cessera de louer son auteur ! Que ne puisje, par ma reconnaissance, le venger des ingrats qui l'oublient! Où commencerai-je sa louange , pour ne la finir jamais ? De quelque côté que je tourne mes yeux, la nature me crie de lui applaudir. Le jour est son sourire , et cette obscurité majestueuse, dont la riche et superbe horreur est étoilée de mondes lumineux, tombe du froncement de son sourcil. De combien de merveilles il a tissu le noir manteau de la nuit! Quelle pompe dans cet «rc somptueux semé d'un pôle à l'autre de globes éclatans ! Quelle fastueuse profusion pour nos yeux ! Etre suprême , pour toi c'est un néant.

Grand Dieu, dont l'œil immense embrasse, dans le présent, le futur et le passé, et voit comme un instant la durée que les mortels partagent en trois portions; seul tu connais tout , et restes entièrement inconnu. Quoique invisible, tu te décèles, tu te fais sentir partout, dans tes plus petits ouvrages comme dans les plus grands. Les feuilles et les fleurs , chargées d'un monde d'êtres qu'elles nourrissent, annoncent autant ta puissance que ces

VINGT-DEUXIEME IVUIT. 357

globes gigantesques et les grandes familles dont ils sont peuplés. Dès que la pensée les interroge, ils nomment tous leur père commun.

Tu es la source universelle , d'où la vie et le bonheur découlent et se distribuent dans tous les êtres. Tu as donné à l'homme le privilège de la parole ; mais la parole ne peut exprimer ton nom. Dis-moi donc quel est-il? Comment dois-je appeler celui que je vois brûler dans ces soleils sans nombre? Aide mon âme à soutenir ton idée : elle succombe, accablée du poids de ta gloire.

Grand tout , composé de toutes les perfections, cause de toutes les causes, tige éternelle d'où partent tous les rameaux de la nature, premier auteur des effets et de leur chaîne infinie, qui peut dire où s'arrêtera le dernier de ses anneaux? Créateur de cette masse immensurable de matière façonnée en mille formes , flense ou rare , opaque ou lumineuse , resserrée dans un atome invisible , ou étendue sans borne : également inconcevable et mystérieux pour l'homme dans tes plus grands, comme dans tes plus petits ouvrages; artisan de tous ces globes de la nuit , au milieu des-

quels tu as jeté l'homme pour voir et pour admirer à genoux; père des esprits, ces rois momentanés de la matière, ces étincelles de ta gloire , ces nobles enfans de ta puissance , à qui tu donnas l'heureux pouvoir d'agir pour te plaire , et non pas la simple faculté d'obéir passivement à tes lois sans les connaître ; cet essaim d'êtres intellectuels s'élèvent par un ordre gradué les uns au-dessus des autres jusqu'au dernier qui t'approche le plus : rayons plus ou moins brillans de ta divine lumière, destinés à animer, à pénétrer l'argile ténébreuse des corps organisés, ils ont reçu à des mesures différentes l'instinct, la raison et l'intelligence. Leur famille nombreuse remplit et peuple ce palais superbe de l'univers que tu as bâti de tes mains immortelles.

Monarque éternel, enseigne-moi donc où tu habites ? En quels lieux pourrai-je trouver la demeure de mon bienfaiteur? Dois-je plonger dans les abîmes? Te demanderai -je au soleil? Ces vents rugissans me diront-ils où je dois chercher leur créateur? Est-ce lui que j'entends dans la voix du tonnerre? Assis sur les orages, ordonne -t- il aux tempêtes fougueuses de rouler son char enflammé ?

VINGT-DEUXIJiME NUIT. 359

Mais que dis-je? Dieu est-il si loin de moi ? J'ai blasphémé. Mortels , prosternez-vous avec moi. Il est présent. J'entonne sa louange , enfermée dans son sein. L'univers n'est qu'un point du trône de l'être inneffable dont un coup -d' œil fit naître la nature. L'ombre de son bras la soutient. Qu'il suspende un moment son sourire , elle va se dissoudre. Il voit ramper au fond d'un abîme ce qui s'élève le plus ; dans sa main est l'immensité.

Mais que suis-je ? Les transports d'un faible mortel n'outragent -ils point sa majesté? Si l'homme a reçu le privilège d'admirer ses ouvrages, osera-t-il aussi, atome d'un monde atome , murmurer dans la poussière les louanges de l'Éternel ? Où trouver des idées qui ne soient pas indignes de lui? Sott que ma pensée pénètre jusqu'au centre de la terre , soit qu'elle s'élève jusqu'à la voûte des cieux , elle ne trouve point dans la nature d'images assez nobles pour exprimer sa grandeur. Elle ne voit que ténèbres et qu'indigence dans l'éclat et dans la richesse de l'univers. Ce que tous ces astres inspirent de plus sublime est faible : l'énergie n'est que langeur, et le plus brûlant enthousiasme est encore glacé.

36o VINGT-DEUXIÈME NUIT.

Grand Dieu, toi que je chante, toi qui m'inspires ma force dans ma vieillesse, l'ambition et le trésor demon âme, toi qui as fait à l'homme le don de l'immortalité, de quel nom t'appellerai-je dans ma reconnaissance? Ah! si je n'en peux trouver d'assez auguste, souffre que je t'en

donne un qui est cher à mon cœur Je te

nommerai l'ami de l'homme.

Je vous récuse pour juges de mes vers, âmes froides et molles, qu'un sentiment fatigue , qu'un transport alarme , et qui , toujours tranquilles dans vos hommages , craindriez qu'une saillie de l'enthousiasme , qu'un élan de l'âme ne troublât votre repos. Loin de moi ces docteurs efféminés , qui prêchent la vertu de sang-froid dans une prose rampante et inanimée , et ne sortent jamais de l'état de langueur et d'indolence où leur âme est affaissée. Dans un tel sujet, est-il défendu de s'enflammer? La raison seule aura-t-elle la prérogative de toucher la harpe sacrée, et l'enthousiasme du génie est-il un crime ? Le crime ici , c'est de rester calme et froid. Ici , la passion seule est raison , et le transport est sagesse. L'encens répand -il, sans brûler, ses doux parfums? Ah , pourquoi faut-il que l'hiver de la vieillesse

ait engourdi ma muse et assoupi mon génie! Que n'ai-je un cœur plus pur, et des accens plus fiers ! Quand l'âme s'échauffe et s'élève sur ses ailes de feu , ah ! c'est alors que les esprits célestes répondent à l'homme, et qu'ils accordent avec sa voix leurs harpes d'or.

Entends-je, ou révé-je que j'entends leurs accords éloignés? l'harmonie de leurs sons mélodieux traverse- t-elle l'immensité de l'espace pour venir charmer mon oreille? Oui, ces accens viennent des cieux : je les reconnais à leur douceur. De quelle ravissante volupté mon âme est enivrée! Oh! quand la mort, comme un introducteur favorable, daignerat-elle m'admettre à leurs concerts? Quand achevera-t-elle de détruire cette argile qui me sépare de leur société? quand donnera-t-elle dans les cieux une demeure commune à des êtres de même nature? Resterai-je encore longtemps relégué dans cette terre isolée qui emprisonne l'espèce humaine? Heureux le jour qui dissipera les ténèbres où nous sommes plongés, brisera nos chaînes, et rassemblera toute la famille des esprits autour du trône et sous les yeux de leur père universel! Cette espérance fait au sage un devoir de la joie.

Homme de bien , lève ce front abattu : ta tristesse outrage ton Créateur. Vois tomber la barrière qui s'élevait entre l'homme et l'immortalité. Vois sortir des ruines hideuses du tombeau le trône éclatant où tu dois monter, et absous la mort.

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