‹ Les nuits, suivies des Tombeaux et des Méditations d'Hervey, etcChapitre 16 sur 63 · LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

LA VIEILLESSE

Le ciel nous favorise-t-il en nous laissant passer le terme ordinaire de la vie? Devonsnous nous applaudir de rester encore debout sur des jambes débiles et fatiguées de nous porter, après l'heure où le genre humain a coutume d'aller se reposer? Peut-être le ciel ne laisse-t-il vivre si long-temps que ceux qui le méritent le moins.

Le monde est usé pour le vieillard : le veillard est usé pour le monde. Le monde le quitte, comme on voit les souris déserter une maison qui tombe en ruine. Si nous entendions nos intérêts, nous nous retirerions du monde , comme les abeilles quittent la fleur dont elles ont épuisé les sucs. Au lieu d'attrister les places publiques de notre présence importune et fâcheuse , renfermons-nous et de-

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venons inacessibles. Par amour -propre, il faut nous anéantir d'avance. Plus nous oublions notre âge, plus les autres le remarquent. Nous paraissons plus vieux encore aux yeux du jeune homme , quand nous voulons l'imiter.

A quoi bon chercher de nouveaux amis dans la vieillesse? La triste amitié que celle qui se forme aux bords de la tombe qui va l'engloutir ! Quelle douceur y a-t-il dans les déplorables embrassemens de deux êtres qui vont périr? C'est se rendre la mort plus amère, et se préparer les douleurs d'une double séparation : celle de l'âme et du corps n'est pas plus cruelle. Vous prétendez en vain à l'amitié des jeunes gens. S'ils vous recherchent, c'est pour s'amuser de vous ; ou bien , ils s'adressent à vous comme à des tables chronologiques qui leur apprennent les dates des événemens du temps passé. Cherchez vos amis dans des vieillards de votre âge , ou désespérez d'en trouver.

L'espérance est le soutien de la vie. Elle fait des prodiges. Sans bonheur elle rend l'homme heureux. Les plaisirs de nos pre-

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mières années étaient-ils quelque chose de plus réel que de vaines promesses de bonheur qu'elle nous faisait hardiment au nom du lendemain ? L'espérance meurt dans la viedlesse.

Comme la colombe de Noé , les vains désirs que le vieillard envoie hors de lui chercher le bonheur, ne trouvent point de lieu dans le monde où se reposer : il faut qu'ils rentrent dans son cœur.

Quand les infirmités chassent le monde loin de nous, ou que la maladie nous relègue dans notre demeure , ne pourrons-nous avoir le courage d'y rester seuls? N'est-il pas temps de nous préparer à mourir, à soutenir l'entrevue de Dieu ? La sagesse ne peut ajouter un seul jour à notre vie ; mais elle peut en alléger le fardeau , et diminuer les terreurs de la mort.

Ne fut-ce que pour soutenir avec décence la dignité de la nature humaine, dont il ne convient pas d'exposer en public les faiblesses et la décadence , les vieillards devraient se cacher dans la retraite , s'en envelopper comme

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d'un voile , et disparaître du inonde avant de descendre dans la terre. Le vieillard décrépit ne peut plus , sans se compromettre , se familiariser trop avec le public. Quels liens d'intérêt ou de cœur peut-il avoir avec ceux qui sont dans la jeunesse ou dans la force- de l'âge ? Aucun ; et dès-lors quelles douceurs peut-il trouver dans leur commerce ? C'est vouloir , comme Mézence , unir les morts aux vivans.

Un vieillard qui se croit encore du monde, et faire partie de la société , est aussi ridicule qu'un homme , qui , après avoir fait débauche toute la journée , sort ivre sur le soir , voit le soleil à son couchant, et s'imagine qu'il se lève.

Le cadran ignore l'heure qu'il nous montre ainsi le vieillard , par ses infirmités , montre à tous les autres , excepté à lui seul , à quelle heure en est la journée de sa vie. Un homme célèbre parmi les modernes tomba en démence dans sa vieillesse , et quand il passait devant une glace , il s'écriait d'un ton de pitié ' (.i le pauvre vieillard! » Il ne savait pas que

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c'était lui qu'il voyait. Voilà notre histoire.

Demandez aux billets funéraires ce que c'est que la vie humaine. La connaissance du monde nous fait aimer la retraite : l'expérience de la vie nous réconcilie avec le tombeau. Mon cœur est dégagé de ses liens, comme le vaisseau, qui , dès que le câble est coupé , ne demande plus qu'un heureux passage et un vent favorable; prêt à cingler vers le port d'où nul mortel ne revient, j'attends le signal du maître de mes jours. O toi, vieillard de mon âge, mon ami, mon parent (car il ne m'en reste plus de ceux que la nature m'avait donnés) , viens dans mes bras : en quelque lieu que tu sois , je te serre contre mon sein. Les lieux ni la matière ne peuvent séparer les esprits : c'est en vain que de vastes mers roulent entre nous; nos âmes sont unies et se touchent. Je t'embrasse pour la dernière fois. Adieu : adieu pour des siècles.

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